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11 octobre 2011 2 11 /10 /octobre /2011 09:15

burnham-domination.jpgOù va l’Amérique d’Obama ?, s’interroge, pour le compte des Presses Universitaires de France, Hervé de Carmoy. Nous serions tenté d’ajouter : d’où sortent ces discours poussiéreux que les intellectuels français se mettent à tenir depuis quelques trop nombreuses années, autant sur le monde que sur l’état de la France ?

Voici un texte publié dans une maison d’édition tout ce qu’il y a de plus sérieuse, construit dans le plus bel artifice de l’éloquence mondaine de l’historien fin du XIXème, confondant l’étude de mœurs et l’approche scientifique…

Passons sur la préface d’Alexandre Adler, assortiment prolixe de clichés, de poncifs, de fadaises toutes plus grosses les unes que les autres, au point qu’on se demande d’où il peut encore tenir sa crédibilité…

Passons sur les fausses pistes qui émaillent l’ouvrage, dont celle d’une union monétaire Chine-Japon à laquelle personne n’a jamais cru, posée là uniquement pour exhiber le brio de notre auteur démontrant sans coup férir que la piste était fausse –bien sûr, puisqu’il était le seul à feindre de le croire !

Mais quel style ! Voici un savant, cautionné comme tel par la maison d’édition des savants (en principe), qui ne cesse d’en référer intellectuellement à la psychologie des masses, au "mental" américain, voire à sa "psyché" !!!! On croit rêver, ou entendre le pontifiant écho des pages les moins inspirées de Michelet, n’hésitant pas à écrire qu’il y a "du blé et du silex dans l’âme des français"… Du silex… mon dieu… c’est très joli, mais ça doit sacrément gâter les bronches…

carmoy.jpgToute honte non bue, l’exercice tourne au comique quand notre auteur se plaît à affirmer, sans rire, que la stratégie d’installation de la spéculation financière au cœur des opérations bancaires américaines serait le résultat d’une "maladresse" ayant introduit un "virus" dans un corps social affaibli… Et monsieur de Carmoy de spéculer sur les chances d’une thérapie d’honnêteté morale des banquiers, d’en appeler au nécessaire retour de l’éthique dans la finance, ce même vocabulaire en effet, que l’on entend ici et là dans la bouche de nos dirigeants politiques, et que seuls les journalistes les plus béats semblent satisfaits de gober.

Que dire quand notre auteur invite à la "mobilisation contre le déclin des mœurs", désespérant du temps qu’un tel exercice prendra. On croit lire du Zemmour… ou du Finky, voire du Onfray, toute cette gente qui occupe abusivement le devant de la scène universitaire médiatique pour ne démontrer jour après jour qu’une chose, c’est que le monde politico-médiatique français est tombé bien bas…

Que l’on prenne le modèle psychologisant du XIXème, celui du paradigme de la psyché des peuples, pour modèle explicatif du monde contemporain, voilà qui laisse pantois…

Et tout ça pour conclure que les Etats-Unis resteront tout de même longtemps encore une grande puissance mondiale… Les bras nous en tombent… Voire pour nous dire que l’Amérique est en pleine mutation (mais ça on savait déjà, tout comme le reste du monde est lui aussi en pleine mutation), et que ce qu’Obama doit régler n’est rien moins qu’une transition américaine… vers le XIXème siècle, pour faire accomplir à son pays un retour vers l’avant 1917, aux temps bénis où son devenir s’incarnait dans son destin intérieur… Voilà qui laisse bouche bée…

D’autant que tout le reste relève du sens commun : la montée en puissance des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) dans l’économie mondiale menaçant le leadership us, la dette américaine colossale, une armée toute puissante mais incapable de gagner la moindre guerre, un dollar pivot du système financier mondial mais mis à mal par la monnaie chinoise, et cette Chine, devenue le premier bailleur de fonds de la planète…

qui-mene-la-danse.jpgRien de neuf non plus dans cette affirmation que le monde est en train de tourner définitivement la page inaugurée en 1945, qui vit l’Amérique du Nord s’affirmer comme la seule super puissance de la planète. Juste le constat inquiétant que l’emploi et l’investissement ont été captés par l’Asie Pacifique, et que ce mouvement s’est accentué à la faveur de la crise financière de 2008, année qui paraît marquer la vraie entrée des nations dans un XXIème qui ne laissera pas de surprendre.

Il reste, c’est vrai, quelques formules justes, comme celle d’affirmer qu’en 2008, le paradigme du marché a pris le pas sur celui de la géopolitique. Mais l’on savait, non, que désormais les spéculateurs apatrides avaient le pouvoir de faire plier n’importe quelle puissance.

Enfin, surnage une analyse selon laquelle les Etats-Unis ont à affronter une situation intérieure des plus problématiques. Le poids de la démographie (en 2042, les minorités seront majoritaires), l’incroyable creusement des inégalités sociales, comme partout dans le monde occidental, mais dont les conséquences pourraient être graves dans ce pays où toutes les richesses sont concentrées entre les mains d’une minorité Wasp. Au fond, de tous ces lieux communs de la pensée critique contemporaine, il ne resterait à retenir que la judicieuse exhorte au Peuple américain, qui devra réaliser enfin que son modèle d’enrichissement et d’intégration (le crédit) est désormais en panne, et qu’il lui faudra moderniser tout l’appareil de la croissance américaine et donc, tout son appareil politico-financier s’il veut éviter de périlleux soubresauts de révolte, défi au fond auquel l’Europe est elle-même confrontée.

Un mot encore, concernant le modèle d’interprétation séculaire désormais, selon lequel la politique étrangère américaine tiendrait toute dans sa volonté de soustraire le sol américain à tout danger extérieur… C’est faire bien peu de cas d’une volonté inaugurée en 1945 (en 42 pour être plus précis, lorsque ceux qui allaient créer la CIA rencontraient secrètement Himmler à Zurich), à savoir : la domination du monde. Volonté avec laquelle on n’en a pas encore fini, et qui change fondamentalement notre interprétation du monde : les Etats-Unis sont, depuis 45, la seule nation continuellement en guerre contre le reste du monde. L’étudier, c’est étudier la pérennité de la socialisation des élites politiques aux Etats-Unis et leur mainmise sur la politique étrangère de ce pays, voire sa confiscation pure et simple au service de bien peu recommandables intérêts privés. On est loin, ici, de l’épouvantail commode de la "psyché américaine", cache-misère des discours néo-libéraux sur le monde tel qu’il va, mal, merci. --joël jégouzo--.





Où va l’Amérique d’Obama, Hervé de Carmoy et Alexandre Adler, PUF, Quadrige, coll. Essais-Débats, septembre 2011, 190 pages, 18 euros, ean : 978-2-13-058972-3.

WHO PAID THE PIPER?: The CIA and the Cultural Cold War, by Francis Stonor Saunders, Granta Books, London 1999, ISBN: 1862073279.
Qui mène la danse ? La CIA et la Guerre Froide culturelle, traduit de l’anglais par Delphine Chevalier, Denoël, Paris, 504p, juin 2003.

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10 octobre 2011 1 10 /10 /octobre /2011 08:19

bruler-freud.jpg(la signification de la vie, c’est la vie même)

 

Onfray biographe de Freud. On se rappelle la polémique. Elisabeth Roudinesco avait écrit la critique la plus accomplie du brûlot d’Onfray sur Freud. Même si cette dernière comportait à son tour non seulement des lacunes, mais de bien étranges omissions, fruits d’une lecture hâtive, rageuse sans doute, simplifiant à son tour la simplification à laquelle s’était livré Michel Onfray. La polémique, avouons-le, avait frappé au plus bas. Mais quant au fond, on savait quel parti prendre : Freud complice du régime nazi par sa théorisation de la pulsion de mort… L’exercice n’était pas seulement périlleux, il était vain. En rabattant l’œuvre sur l’homme, Michel Onfray pensait se situer dans l’exacte lignée de Nietzsche, débusquant la vérité d’une œuvre dans les péripéties de la vie de son auteur. La baie de Gênes, fatale à Nietzsche, jetterait à ce compte un singulier ombrage sur son œuvre.

 

narration-de-l-histoire.jpgOnfray biographe surprend. Il surprend en tout premier lieu à se refuser de thématiser l’exercice, ignorant les leçons d’un Dilthey, le vrai grand théoricien de la biographie entendue comme démarche de l’Histoire totale. Prétention aussitôt délimitée avec prudence par ce dernier : "jamais l’homme ne parviendra à insérer dans un réseau de concepts la totalité de l’univers", a fortiori les péripéties d’une vie quand même bien construite par calcul. Car la seule certitude que l’on sait pouvoir afficher en ce qui concerne nos existences, c’est que "la vie n’a pas d’autre but qu’elle-même". Comprendre l’homme, mais plus encore, comprendre la prise de conscience de l’homme par lui-même, ce but que s’était assigné Dilthey, se livrant à une critique sans concession de la raison historique, ce n’était déjà plus pour lui livrer la vie "intérieure" au scalpel d’une science indéfectible, incapable de construire en réalité le moindre système rationnel auquel prêter une quelconque validité universelle. Car comprendre n’est pas expliquer : les notions de causalité, ainsi que Dilthey le démontra avec pertinence, ne sont en réalité que des résidus d’abstraction. Et même si l’univers n’est pensable que s’il est essentiellement raison, lui chercher des raisons n’implique jamais que les catégories de cause soient claires à l’intelligence.

Dilthey avait ainsi voulu écrire une philosophie de l’Histoire qui nous aurait évité le sacrifice des individus. La biographie représentait logiquement pour lui la forme suprême de cet exercice. Passablement aléatoire, mais justement parce que l’exercice ne pouvait que rester problématique dans ce rapport au réel que les propositions scientifiques balaient, la vérité de cette science ne pouvait être à ces yeux que fort malmenée –à tout le moins, il fallait en redéfinir les usages et les principes. Conscient que toute philosophie de l’Histoire ne pouvait que subordonner les moyens aux fins, et plus encore dans la quête biographique, les buts que le biographe s’assignait ne pouvaient être que réducteurs d’une vie plus riche et plus décousue, toujours, qu’on ne veut bien le croire : l’enfance n’est pas seulement la préparation de la maturité ; elle a une signification propre, qui s’évade du champ de l’existence sitôt son âge accompli.

Quels peuvent donc être les formes et les contenus de la vie mentale ? Dans son article de 1885 sur Novalis, Dilthey en appelait à une psychologie qui aurait permis de procéder à l’unité des sciences de l’esprit. Une sorte de Realpsychologie, qui aurait permis d’étudier la vie réelle des individus dans leur diversité concrète, pour exprimer l’expérience de la vie incluse dans les œuvres de pensée. Mais il se serait agi moins de "clarifier" que d’observer et de décrire. Car tout ensemble psychique participe autant de l’unité du "Je pense" que de la diversité des flux de conscience. Si bien qu’il est difficile de croire que la diversité de la vie intérieure puisse être toujours ordonnée. Cela, même si la complexité de chaque moment de notre vie semble orientée vers une fin immanente.

dilthey-poetry.jpgA moins de construire la vie intérieure comme une structure téléologique : le système tendrait vers une fin qui organiserait la multiplicité des phénomènes et des expériences traversées, filtrant tout événement pour ne laisser émerger des souvenirs et des représentations que ce qu’il autorise pour donner jour à une unité structurelle pesant désormais sur l’expression de la moindre pensée, du moindre sentiment. Si bien que nos réponses au monde se verraient codifiées par ce système acquis, au sein duquel l’intelligence et la sensibilité se verraient orientées par une même structure, une force d’unification progressivement dégagée de l’expérience vécue. L’idée est séduisante.

Mais tout d’abord, qu’est-ce qui prouve que l’ensemble de notre monde intérieur puisse devenir un objet ?

Il faudrait qu’il y ait de la raison partout et surtout, une raison qui permettrait d’orienter la description du cheminement de notre conscience vers une fin unique… Le prix à payer serait alors celui d’une incroyable extension du vrai…

Quand en outre l’objet de la connaissance est un sujet psychique, aller d’un événement au tout dans lequel tout événement peut trouver sa place et sa signification, ne peut que contraindre la compréhension de l’événement à prendre place dans une vue anticipée de l’ensemble… Reporté à la compréhension de l’Histoire, c’est affirmer que chaque époque historique ne possède qu’une seule signification et qu’il ne subsiste pas, au sein du système énoncé, d’épaisseurs historiques distinctes, de contiguïtés, de ruptures, de parties non reliées par la causalité mais par des interactions réciproque, indécidables.

Construire l’unité de la personne, c’est ainsi comme chercher dans une volonté supérieure la raison de son devenir. A ce prix seulement l’interprétation devient transcendante. Or pour former ce tout, il faut pouvoir rapporter l’accidentel et le singulier à un ensemble nécessaire et significatif.

Dans la pensée de Michel Onfray, la vie et l’œuvre de Freud sont rabattues l’une sur l’autre pour entrer dans un même concept de signification, "Freud", qui exprime une idée claire de que furent sa vie et son œuvre.

Dilthey, sagement, avait fini par ouvrir sa pensée à l’à peu près. Qu’est-ce que comprendre ? La compréhension est-elle intellectuelle ou intuitive ? S’enracinant sur l’expérience, un état vécu, un état de conscience, mouvant, changeant, comment cette compréhension nous permettrait-elle d’interpréter les expressions de la vie ?

D’autant que nous ne coïncidons jamais avec l’intégralité de nous-mêmes : la vie s’enrichit en créant. Comment, dans ces conditions, pratiquer l’histoire des idées vécues ? Certes, dans la mesure où la vie s’extériorise en concepts, on peut penser qu’il est possible d’en rendre compte. La compréhension semble pouvoir ne devenir que strictement intellectuelle. Mais elle exigerait alors l’identité de la nature humaine. Or l’être humain est, toujours, un devenir improbable. Il n’est historique qu’après coup. Ressaisir l’unité de la pensée, rassembler les activités multiples, les sentiments, les gestes dans lesquelles la personne s’est dispersée, n’est qu’un leurre, produit de la souveraineté de la raison. Mais la raison n’est pas souveraine. Comment l’âme, dans ces conditions, pourrait-elle devenir un ensemble intelligible ? Il ne peut y avoir de science qui atteigne à la fois l’essence et les formes multiples d’une vie. --joël jégouzo--

 

Wilhelm Christian Ludwig Dilthey (1833-1911), historien, théologien et philosophe.

Michel Onfray : Faut-il brûler Freud ? (Conférence philosophique du 16/06/2010 à Argentan), 2CD-rom, Frémeaux & associés, Durée totale: 2:26:49, ASIN: 004GKURRG

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15 septembre 2011 4 15 /09 /septembre /2011 09:04

Cosnay-audiences.jpgDe mai à septembre 2008, Marie Cosnay à assisté aux audiences des étrangers présentés devant le juge des Libertés (et de la détention), à Bayonne. Elle a noté tout ce qui s’y est dit, mais aussi les faits, les gestes, les poses, les mimiques, des paroles saisies de chagrin, frappées par le néant. Elle a observé les juges, dépassés, débordés, désorientés. Elle a noté leur gêne, leurs erreurs, le discours toujours convenu du représentant du préfet accroché à ses chiffres, à l’application absurde de la Loi, comme dans le cas de ce sans-papiers arrêté au moment où il quittait le sol français pour retourner chez lui, enfermé désormais dans une prison française… Elle a noté la consternation des avocats, le manque de métier des commis d’office ou encore l’étonnement, sincère, du juge, que des français puissent accueillir, nourrir, loger des étrangers en situation irrégulière. Elle a consigné les vaines leçons de morales des autorités, constaté que dans les documents officiels de la Justice Française, ni le juge, ni le greffier, ni le représentant du Préfet ne savaient écrire le mot "Sikh". Elle a vu un irakien au sourire triste -n’a-t-on pas libéré son pays ?-, qui s’était introduit clandestinement en France pour y acheter les médicaments dont il avait besoin pour se soigner. Elle a vu le juge le renvoyer mourir en Irak en moins de cinq minutes trente. Elle a entendu cet étrange sabir que l’on parle dans les tribunaux. A qui s’adresse ces juges, incapables de prononcer même le nom des gens ? Elle a vu des enfants pleurer en vain, des femmes rejetées au nom des vindictes ordonnées par nos politiques. Elle a écouté les langues, toutes les langues du monde, une richesse, qui venaient bruisser dans le prétoire. Le hindi, le ourdou. Et la peur, l’angoisse, le désespoir. Elle a chronométré les quelques minutes consacrées à chacun. Parfois moins quand il n’existe pas de traducteur. Ou quand les dossiers s’accumulent de trop. Elle a vu le juge accélérer avant la pause de midi, se perdre dans ses fiches, s’énerver, se tromper, ne plus rien comprendre mais décider encore et s’agacer du ton d’un avocat offusqué de ce que la préfecture ait égaré le dossier de son client, expulsé par le laxisme de l’administration. Car le juge n’a pas le temps d’attendre. Il juge donc, comme il peut, sans trop d’états d’âme, et finit par ne plus délibérer.joël jégouzo--.

 

Entre Chagrin et néant, audiences d’étrangers, de Marie Cosnay, Cadex éditions, janvier 2011, 156 pages, 15 euros, isbn : 978-2-91338880-2.

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13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 10:06

pauvre.jpg"La haine est une défaite de l'imagination" Graham Greene –La Puissance et la Gloire.

 

 

Lui ne connaît que le règne de la misère. Qu’il partage avec des dizaines, des centaines, des milliers, des millions, un ou deux milliards d’autres êtres humains. On ne sait pas trop. Ce compte-là, plus personne ne le tient. Lui moins encore. Il ne sait pas. Qu’il n’est pas seul. Il sait juste que Léon chasse parfois sur ses terres. Un périmètre minuscule. Pour lui voler un mégot, un fond de vinasse surie.

Il faut changer de société, écrit Pierre Rosanvallon. La vérité de nos actions se tient en nous. Non dans ce miroir du monde où le monde ne se contemple pas mais se lit comme un naufrage. Il faut changer cette société en panne de réciprocité, ajoute-t-il. Lui, l’homme de l’image, voudrait bien. Non. En fait il ne veut plus rien. Presque plus rien. Juste mendier tant qu’il en a la force. Pas sur les Champs. C’est interdit désormais. De toute façon il ne sait pas ce que ça veut dire, les Champs. Seul ce déplacement de la vérité opéré par un Ministre l’atteint. Il en mourra bientôt. En attendant, il procède brutalement au renversement de la logique dont nos sens procèdent. Sale, recouvert d’une population de bêtes triviales qui le parasitent. Il faut changer la société, écrit Pierre Rosanvallon. "La Gauche ne peut se réduire à être celle qui corrige à la marge". On aimerait, en effet, la voir à l’œuvre d’un vrai dessein. Et Lui, l’homme de l’image, ne sait pas que cet été un fameux épisode d’exhibition de la Puissance des Grands s’est joué aux States. Sous les espèces d’un socialiste dont on voulait faire notre Président.

gaz.jpgCes dix dernières années, les salaires des très riches ont fait un bond inégalé. Révélant une régression sociale que dix générations avaient cru juguler. Un fait sans précédent, lisible, gros comme le nez au milieu de la figure. Un fait que même les statistiques de l’INSEE ne parviennent plus à cacher. Il suffit de corréler. Mais personne n’y tient. Des faits têtus pourtant.

Par quel désir s’introduire dans l’Intelligence à soi-même ?

L’homme de l’image ne sait plus grand chose. Il ne cherche plus à expliquer ce qu’il est. Ce qu’il voit dans les yeux d’autrui, il ne sait pas ce que c’est. Au nom de quoi a-t-il brisé la relation qu’il entretenait avec lui-même ? Lui n’en sait rien. Pierre Rosanvallon croit le savoir. Nous le savons tous un peu, en effet. Dans ce jeu de dupes où nous tentons chacun de survivre, sans parvenir à comprendre ce pathétique renversement, nous savons bien le nom de cette infamie. Mais de renoncement en renoncement, nous avons perdu l’usage de nos vies. Et nous durons un peu comme lui, sans savoir que nous sommes des millions à galérer dans le chaos des débâcles pérennes.

emeute.jpgIl y a eu des émeutes, hier, à Mulhouse. Les médias n’en ont soigneusement rien dit. Leur séduction opère jour après jour au bouleversement de la condition humaine. L’idée que nous nous faisons de nous-mêmes n’est ainsi pas la nôtre mais la leur, distillée chaque jour à grand frais (c’est nous qui payons). A l’intérieur du visible du monde que les médias produisent, l’argent trace une ligne de séparation féroce qui isole la vie dans sa dimension la plus profonde. Voici ce qu’il en reste : un homme à genoux. Perdu au désir d’être.

Cet ignoré qui fait de lui un être soustrait au regard des autres, à la gloriole du monde, qui fait de lui un moi écrasé, nous en connaissons pourtant bien le sens, à l’éprouver chacun jour après jour dans le silence d’une vie intérieure de plus en plus inconfortable.

Peut-être dissimule-t-il dans l’invisible son moi inviolable ? J’aimerais le croire. Mais cet invisible, aucun regard ne peut plus le traverser pour percer une issue jusqu’à ce qu’il reste d’être au peu de souffle qu’il halète.

La non-réciprocité est le trait fondamental de la nouvelle relation de l’homme à lui-même, nous dit en substance Pierre Rosanvallon...

Il n’y a ainsi peut-être plus de condition humaine. Car cette condition appelait une action de notre part, pour survivre à la grande défaite du monde dans la société qu’on nous a faite. Rosanvallon a raison : la réciprocité fait de nous les soubassements du réseau intersubjectif qui seul fonde l’humanité en l’homme. Lui, l’homme de l’image, en est exclu. Il est mort déjà et ne le sait pas. (La souffrance ne sait connaître qu’elle-même).

Tandis que bavarde la promesse d’un monde qui se dérobe sans cesse, il n’attend qu’une pièce comme une obole égarée entre deux soupirs. Comme si la vie, malgré une telle adversité, ne pouvait toujours pas consentir à disparaître. A peine un souffle ténu, mais que l’on peut entendre. Devant lui il n’y a rien. Pourtant une autre parole parle ici entre nous, face à son image.

Il y a eu des émeutes hier à Mulhouse. Un autre genre de parole en somme. De révolte. Mélangée à autre chose. Une parole confuse donc, mais qui ne cesse à chacun de dire sa propre vie sous le pathétique de ses images, soutenant confusément cet autre fil où se nourrissent ces vies. Le discours mondain peut bien nous plonger dans l’hébétude de ses biens, à quoi revenir si l’on veut comprendre quelque chose à l’activité ordinaire d’un sans-abri ?

greene.jpgAlors dire que cet homme est, c’est affirmer une parole qui s’éprouve en de multiples émotions, sentiments, affects. C’est porter au devant de lui dans le regard que nous lui adressons, même sans le connaître, cette parole de vie qui nous étreint. Quand bien même il n’en saurait rien. Lui. Au secours duquel notre regard (même impuissant) se porte. Charriant, en puissance d’être, cette parole qui nous est commune mais reste pourtant si souvent individuelle. Ce n’est plus alors un abîme que nous mesurons entre son image et lui, mais comblant cet abîme comme nous le pouvons, dans le pathétique d’une indignation qui peine à trouver son expression, ce que nous dessinons n’est rien moins qu’une affinité décisive, si l’on y songe un peu, capable d’unir les vivants à la vie en eux pour ne cesser de nous redonner vie.

Je veux bien alors être de ce retour, inscrit dans une vision radicale du monde des hommes. Il faut changer la société, écrit Rosanvallon. Il en va de la vie, qui nous appelle à refuser la mort qu’ils nous installent encore. Et puis comment échapper à une vérité constitutive de son être ? Sinon à accepter de partir à la dérive dans une errance sans fin ? Aucun enchaînement d’idées n’est utile ici : une parole nous traverse tous au fond, évidente, dans laquelle nous savons que nous pouvons advenir. Ainsi la relation du cœur à la Vérité subsiste-t-elle au cœur de cet abîme que l’image de cet homme a dévoilé. Une parole dont le pouvoir d’effraction est inouï. Car il vient de la vie même. Sa surrection. Son insurrection. Au-delà de toute indignation, soulevée par un souffle, parlant notre vie même, jamais d’autre chose que de la vie lançant son cri pathétique.

Moins l’image de cet homme à genou que cette autre que nous ne pourrons jamais former, de nos regards posés sur cette image, en somme. Au détour du détour de l’image, non pas à la manière dont nous voyons les péripéties du monde s’écrouler, mais dans cette plénitude sans faille de la vie lovée au plus profond de notre être, dans son auto-révélation pathétique, d’où sourd de loin en loin l’indignation qu’elle soit pareillement meurtrie. Là émerge la Toute Puissance de cette Parole d’indignation où s’enracine le refus des morts annoncées. Là se forge le pouvoir de cette parole pathétique qui fonde la communauté humaine. L’inconcevable pouvoir de dire non, qui n’est autre que le pouvoir de s’engendrer soi-même en nous faisant appartenir à cette Vérité de l’intériorité tragique des êtres que nous sommes. Une parole d’étreinte, qui nous fait croire à cette réalité utopique d’un monde plus juste. L’expérience bouleversante de la liberté est tout entière présente là, dans le pathétique de cette parole d’étreinte. –joël jégouzo--.

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30 juin 2011 4 30 /06 /juin /2011 11:21

islam-drapeautricolore.jpgL’Etat contemporain a fini par s’identifier au territoire sur lequel il régnait. Des Peuples qui le composaient, il a nié la diversité pour instruire, littéralement, au sens juridique et pédagogique du terme, une nation prétendument unanime, ré-enracinée fictivement dans l’espace géographique qu’il s’était taillé.

L’unité linguistique de cet Etat, à l’image de ce qui s’est passé en France, n’a été réalisée que tardivement (1914-1918), après bien des détours de terreur (c’est en effet la Terreur qui en imposa la première l’idée). Et pour le reste, les populations de cette prétendue nation ne furent intégrées qu’à reculons dans l’ensemble politique nouvellement créé -l’intégration civique des femme en est un bon exemple. Le territoire national a toujours été le fait du Prince, non celui des Peuples. Le territoire est devenu ainsi la catégorie politique la plus fondamentale des démocraties contemporaines. Au point que l’Etat contemporain tire sa légitimité du territoire, non des peuples qui le composent. Un renversement politique dont on perçoit bien les échos dans l’idéal de Sûreté Nationale : la Sécurité du Territoire suspens l’ordre démocratique.

Après avoir dissous par la force les peuples qui "occupaient" son espace géopolitique (bretons, basques, etc.), l’Etat contemporain a ensuite défini d’autorité sa communauté d’obédience : ces fameux français de souche pour les uns, naguère force tranquille pour les autres.

immigre.jpgL’immigré clandestin, dans ce contexte, ne peut incarner que la négation du territoire. On comprend alors le soin que l’Etat contemporain met à le pourchasser, partout où il croit en débusquer un…

Par ailleurs, ne disposant pas de sources transcendantes, les droits individuels et subjectifs fondèrent sa rationalité, posant a priori que les groupes non seulement devaient, mais avaient disparus avec le fondement de la République.

Face à l’égalité républicaine, tout groupe ne pouvait être interprété qu’en termes de trahison, sinon de destruction du principe fondateur de l’Etat moderne. La théorie politique moderne refuse en effet de reconnaître la pertinence politique des groupes : ils transgressent les droits des individus en réduisant les personnes à être membres d’un groupe fondant la source de leur identité. L’Etat moderne s’est donc construit sur l’exclusion du groupe : la caractéristique essentielle du droit moderne est d’ailleurs celle de la séparation des individus.

sarkobretagne.jpgEt si dans ce topos le groupe est l’ennemi, l’ennemi le plus dangereux est celui qui relève du groupe aux origines décrétées "étrangères".

Dans ce topos du territoire national replié sur la construction d’une communauté d’obédience d’une part, et l’affirmation outrée des droits individuels d’autre part, l’ennemi le plus dangereux de l’Etat contemporain devient ainsi l’immigré, fût-il français depuis trois générations, qui n’aurait pas voulu renoncer à son identité musulmane, l’insérant dans une problématique de groupe (et qu’importe à ses yeux qu’il s’agisse d’un groupe religieux, l’Etat sait étendre le périmètre de la répression dont il a besoin pour affirmer sa puissance).

Figure du traître par excellence, menaçant de l'intérieur même les fondements de son autorité, le musulman se voit ainsi repoussé dans la sphère de l’étranger au territoire.

famille_francaise-1-copie-1.jpgOr les crimes contre l’humanité ont toujours été des crimes commis contre des groupes. Les victimes de ces crimes ont en effet toujours été d’abord identifiées comme relevant identitairement d’un groupe, ethnique, religieux, voire sexuel ou social.

Les musulmans, quand bien même ils ne seraient pas tous d’origine arabe (et il s’en faut de beaucoup du point de vue de la pensée), forment ainsi commodément le groupe que l’on peut détruire, autorisant par la pseudo radicalité de son étrangeté à la soit-disant culture de souche du pays, la violence qui autorise l’extermination de l’autre, quand il est jugé trop différent.

Enfin, dans l’histoire contemporaine, ce que l’on a pu observer, c’est une inquiétante continuité de violence, des violences ordinaires aux violences extraordinaires. Une continuité si banale et si communément admise (la banalité du Mal appartient à l’Etat laïc), que l’on ne comprend pas comment, aujourd’hui, tant d’intellectuels peuvent s’y vautrer, à moins de se faire les complices conscients de ce déplacement auquel l’Etat contemporain procède quand il use de violence, en la rendant admissible, pourvu qu’elle concerne des victimes acceptables…--joël jégouzo--.

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29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 05:05

berlin-logo.jpgC’est sur cette phrase énigmatique pour quiconque ne s’est pas laissé aller à flâner dans cette ville gigantesque, que Hanns Zisehler conclut son essai. Et pourtant, avec quelle pertinence résume-t-elle l’histoire –et la géographie- d’une ville dont les dimensions excèdent de parte en part la réalité. L’étrangeté urbanistique de Berlin, cette ville qui tourne le dos à son paysage fluvial et flotte sur une immense étendue d’eau que l’on ne perçoit guère que dans la forme allégorique de ses friches, voire, hier, de ces no man’s land qui trouaient partout l’espace urbain, ou aujourd’hui dans ses interminables avenues aussi démesurées qu’invraisemblables, à se jeter dans de plus incommensurables places encore, aux allures d’embouchures et qui n’en finit pas de surgir ça et là en cascades sous les immeubles les plus inattendus, tient aussi à ce que nulle part on en touche le moindre centre. berlin-est.jpgPour paraphraser Martin Luther évoquant le déferlement de la langue allemande au moment de la Réforme, je dirais volontiers que la chute du mur réveilla ce grand géant endormi, Berlin, ville sans limites étendant au loin une ombre gigantesque. Mais avec moins d’appréhension et de sévérité qu’Hanns Zischler : Berlin excède Berlin, certes, mais de refondations en destructions, la ville a conservé son caractère, résistant à la nostalgie de son histoire sans céder aux sirènes d’un avenir que de toute façon l’Europe n’a pas su lui offrir.

Pour finir, cet étrange opuscule a voulu lui-même décalquer le parti pris de son auteur pour nous offrir de Berlin le collage des singularités qui la forment. Comme si l’on avait déplié quelques unes des marques à travers lesquelles la ville s’offre, sans que jamais l’on puisse en faire le tour, ni recenser ces marques, ces traces, empreintes, cicatrices, stigmates… On aurait pu faire autre chose, à l’infini, mais dans son principe même, celui qui nous est présenté affirme comme une adhérence : le parti pris de l’ouvrage est trop grand pour cet ouvrage… on reste sur une attente, une frustration : Berlin excède ce que l’on en dit, toujours, et quiconque s’est pris à déambuler dans ses rues le sait. --joël jégouzo--.

 

Berlin est trop grand pour Berlin, de Hanns Zischler, éd. Mille et une nuits, mai 1999, Collection : La Petite Collection, ISBN-13: 978-2842054014, épuisé.

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28 juin 2011 2 28 /06 /juin /2011 10:26

bilbao.jpgDans les années 1980, sans crier gare ni en informer leurs administrés et par un surprenant effet de domino, les villes françaises se sont mises à rompre avec leur identité fondée sur le blason, au profit du logo. On a ainsi assisté en France, impuissants les uns et les autres, à un changement radical dans la production des signes publiques de l’identité : après les villes, les départements, les régions, les Conseils régionaux, etc. ont suivi avec frénésie le mouvement. Le blason, qui traduisait un enracinement dans un territoire et une histoire a été purement et simplement éliminé. Elimination qui, à bien des égards, attestait d’une rupture des termes du contrat qui lie toute administration à la collectivité qui l’a élue. Que traduisait donc cette rupture, sur laquelle on a peu entendu de voix s’élever ? A quoi touchait-elle, sinon à ce qui fonde la légitimité de ces institutions, tout autant qu’au projet de Vie commune, voire au sens commun ?

Le blason appartenait à un temps continu, analyse Annick Lantenois dans sa très belle étude sur le design graphique. Un temps structuré par la tradition et par la transmission, témoignant d’un héritage commun. Une sorte de texte imagé qui inscrivait en quelques référents génétiquement établis l’histoire d’une ville, d’une région, dans le cadre d’un récit enfin apaisé. Alors que le logo, avec ses formes géométriques, son allure gestuelle, venait brusquement nier tout enracinement dans la durée. Exit le lieu, exit sa localisation, la ville se représentait désormais comme une dynamique, espace de circulation, potentialité ne se reconnaissant plus de limites géographiques. Proche du slogan, le logo est une injonction vitaliste, une actualité affirmant le présent de la ville, toujours en mouvement, toujours en métamorphose, désactivant les paradigmes identitaires fondés sur la stabilité géographique et temporelle, ainsi que l’affirme avec force et raison Annick Lantenois. Avec lui, il n’y a plus de durée linéaire, l’espace ne se conçoit qu’en expansion, qu’en extension, ramenant paradoxalement la durée au seul présent du signe.

logoClermont.jpgAvec le logo, non seulement l’histoire s’absente du cœur des villes, des départements, des régions, mais l’énergie dont il témoigne ne fait qu’interpeller l’extérieur, un extérieur lui-même non localisé, non localisable, générique.

En retour, ce que le logo construit n’est rien moins qu’un environnement qui parle, curieusement dans l’univers politique que nous connaissons, de la dissémination des identités, reconnaissant cette dissémination pour le seul vrai gage d’avenir. Fonctionnant comme un clip, dans la brièveté de ce qu’il énonce, il s’affiche comme un flux n’affirmant que des discontinuités dans un espace perçu lui-même comme un flux hétérogène de signes, de textes, d’images, d’identités.

Le temps du logo, qui n’articule plus la continuité passé-présent-avenir, semble ainsi vouloir mettre fin à l’histoire, en amont comme en aval, pour la contracter dans son signe présent. Plus d’identités, plus d’histoires, plus de récits, rien d’autre que ce congé étonnant, encore une fois quand on y songe, dans un pays dont les autorités et les médias ne cessent d’évoquer la peur d’une perte d’identité !

Strasbourg-logo-5.jpgSortir les sociétés du temps pour les faire entrer dans le temps de l’événement. Que le présent ne soit plus l’articulation entre un passé et un avenir mais la réitération de son seul événement. Voilà peut-être au fond ce que nous condamnons dans cet impératif qu’il nous impose, alors qu’il semblait plutôt piquant quand il déconstruisait l’enfermement identitaire des villes, des régions. Dans ce que le logo cristallise artistiquement, ces valeurs de jaillissement, de volatilité, de flexibilité, d’efficacité, on pourrait reconnaître les valeurs d’un libéralisme presque sympathique, tourné vers le refus des pesanteurs du passé et s’accommodant mal de ce néo-libéralisme imbécile que nous connaissons, crispé sur des productions identitaires hébétées.

Rien d’étonnant non plus, comme nous le révèle l’auteure, à ce que ce soient les vieilles villes industrielles du Nord de la France qui aient tourné le dos en premier au blason dans leur volonté, abusée peut-être, excessive, tourmentée, de rompre ou de croire rompre avec l’impasse dans laquelle le crime post-industriel les avait plongées. Vouées à la liquidation elles se mirent à liquider leur histoire. Toutes voulurent gagner le label de culture "Ville d’art et d’histoire", qui date de 1985, et dans lequel elles fantasmaient leur reconversion. La transformation de leurs vestiges historiques en patrimoine intéressant l’humanité dans ce qu’elle avait de plus abstrait, leur laissa entrevoir un court instant la promesse d’un beau retour sur investissement. Leurs visuels clignotèrent alors comme des signaux tournées vers un avenir nécessairement radieux. Ces villes s’extirpèrent donc avec entrain des symboles qui racontaient leur pesant enracinement.

bilbao-musee-guggenheim.jpgL’auteure nous parle à ce propos d’un "effet Bilbao", consacrant la transformation d’une région économique en perte de vitesse en un logo qui permit à la ville d’exister enfin dans la carte touristique internationale. Voilà donc tout ce que l’on pouvait espérer : un devenir de parc de loisir ou de complexe sportif, servi par une industrie culturelle performante, tandis que la valeur Travail se voyait relégué dans les salles obscures des plus poussiéreux musées. L’effet Bilbao soumis ainsi des régions entières à une logique de marques. Un imaginaire qui l’emportait bientôt sur la vieille histoire franquiste épouvantable de cette même ville. Pas sexy la torture infligée au basques. On généralisa l’amnésie mémorielle devant l’histoire. Les villes furent dessaisies de leur mission politique et de leurs fonctions collectives : elles se mirent à penser en termes de privatisation de l’espace public, pour favoriser des communautés privées d’intérêt. L’Histoire, au terme de ce petit tour de passe passe, semble alors bien n’être plus la dimension du sens que nous sommes, mais la dimension des intérêts que nous devons défendre, avec ou sans notre consentement… --joël jégouzo--.

 

Le vertige du funambule, de Annick Lantenois, éd. B42, nov 2010, 85 pages, 13 euros, ean : 9782917855126.

images : logo Bilbao, musée Guggenheim, logos divers

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27 juin 2011 1 27 /06 /juin /2011 10:15

vertige.jpgLe design graphique a tout envahi. Sans que l’on ait bien songé à en thématiser les raisons, ou les conséquences. Voici un outil dont les sociétés de la fin du XIXème siècle se sont dotés pour traiter visuellement les informations, les savoirs, tout autant que les fictions. Un outil qui prétendait réorganiser les conditions du lisible et du visible, inventer une syntaxe scripto-visuelle capable d’orienter le regard… et la lecture. Un outil qui a fini par construire un pouvoir exorbitant, pesant sur nos manières de lire, de comprendre, restructurant tout l’inconscient de la lecture. Ce qui du coup l’a investi d’une fonction éminemment politique, en plus d’une dimension culturelle : le design fut au cœur de la redéfinition des identités collectives, redéfinition concomitante d’un changement de l’organisation du temps dans nos sociétés, du statut du texte et de celui de l’image. Un changement qui dut beaucoup à la crise que la rationalité traversa à la fin du XIXème siècle, puis au déclin progressif des grands récits historiques qui avaient fondé la relation entre le politique et l’esthétique.

Evidemment, cette histoire du design, n’aura pas été homogène. Et son pouvoir ne s’est pas construit en un jour. Il aura fallu attendre par exemple les années 1980 pour que les municipalités françaises s’y convertissent en adoptant chacune son logo, rompant de fait avec leur identité fondée jusque là sur le blason. Rupture qui aura témoigné, profondément mais sans que cela ne soit jamais explicité, d’une transformation aiguë de ce qui fondait leur légitimité politique.

Mais revenons à cette histoire, souvent paradoxale, car si par exemple le design est apparu dans un moment où l’on rompait avec l’idée de progrès comme dogme fondamental d’un savoir qui sauve, il tenta du moins tout d’abord avec force de promouvoir l’art et la culture comme clefs de l’émancipation sociale et politique des individus. Dans les années 1920, l’identité graphique répondait encore au projet de progrès social. Qu’en est-il aujourd’hui ?

musee-parc.jpgPour le prendre par un autre biais, dans les années 80, François Mitterrand adopta la logique médiatique, réservée au privé jusque là, introduisant de fait une rupture dans l’idée d’un Etat au service de l’intérêt général. Dans le sillage de cette marchandisation du Bien Commun, le design se vit ouvrir de nouveaux horizons, dans le domaine de la culture en particulier : l’épuisement des récits du devenir, qui sanctionna paradoxalement sous la présidence du changement socialiste l’épuisement des récits du changement et de la transformation sociale, plaça la culture dans une orbite marchande. Les musées, pour la bonne cause, devinrent des parcs d’attraction. La culture devint une industrie, détissant la valeur du Travail dans un pays qui ne savait plus donner de travail à ses citoyens. En corollaire, le spectacle de la culture sembla produire une amnésie mémorielle généralisée devant l’Histoire (sociale en particulier), à l’heure même où partout fleurissait l’incontournable devoir des mémoires… Exit l’émancipation sociale et politique des individus : la culture visait désormais autre chose, affirmant sa puissante marque de distinction sociale.

Reprenons tout de même, pour ne pas conclure trop vite à une trahison de la culture. Reprenons au niveau du statut du texte. L’exemple est intéressant, qui aide à relativiser tout critique excessive du design. L’écriture s’était affirmée comme fixation de la mémoire, inventée au moment où les civilisations se sédentarisaient. Parce que le monde nourrissait de projets d’avenir structurés autour de grands récits, le rôle de l’écriture s’y révéla fondamental. Las, le monde d’aujourd’hui n’aurait, lui, plus de grands récits à porter, en particulier sur son devenir. C’est dans ce vide que ce serait engouffré le design graphique, comme fin de l’histoire purement textuelle. Erodant la lisibilité au profit de la visibilité, dans un retour à l’ornement qui étonnamment traduirait au fond un retour à l’oralité, renouant avec cette forme de discours que l’on retrouva dans le monde occidental chaque fois que la rationalité y était en crise. L’ornement, pratique des premiers hommes, redécouvert dans les années 1990, nous dit Annick Lantenois. L’ornement et le tracé introduisant une sorte de rationalité géométrique où l’essentiel de la forme recouvrirait l’essentiel du sens, dans la référence symbolique au geste et à sa durée. Une fin du livre en quelque sorte. Mais… Ce dernier répond-il toujours à nos pratiques intellectuelles ? Sa conception téléologique sous-jacente d’un temps continu clairement articulé par le déroulement du savoir dans la durée de son argumentation, traduit-elle toujours nos manières de penser ? La culture du design est aujourd’hui numérique. Elle s’effectue selon des mécanismes de pensée et de raisonnement dont les articulations sont plus complexes qu’elles ne l’étaient par le passé, dans un paysage cognitif exogène, comportant à même valeur des motifs textuels, sonores, visuels. Ne faudrait-il pas creuser là ? Une culture s’invente au fond, dans tous les sens du terme, une culture du texte sans le livre, d’un art sans objet, une muséographie certes encore trop confisquée entre les mains de ces experts qui, comme dans tous les autres domaines de la vie en société, ont tendance à s’approprier le pouvoir qui devrait nous revenir, et que nous aurions tort de ne pas investir. Le design graphique est peut-être au fond une pensée nouvelle qu’il faudrait arracher des mains des experts pour nous réapproprier les marques de notre devenir. Arracher la culture à son orbite marchande et sa logique de domination, à l’heure où l’idée du progrès social est non seulement une idée raisonnable, mais de Salut Public ! L’émancipation sociale et politique est plus que jamais à l’ordre du jour, et le design graphique à son service, qui invente, sur le net comme sur les murs de nos tecis, des formes d’intelligence que les musées n’ont plus. --joëljégouzo --.

 

Le vertige du funambule, de Annick Lantenois, éd. B42, nov 2010, 85 pages, 13 euros, ean : 9782917855126

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 12:50

sociologie-us.jpgPublié aux éditions de la Découverte, l’ouvrage rend compte de l’évolution de la sociologie américaine depuis ses débuts, et fait le point sur les controverses et les innovations actuelles. Au passage, les auteurs nous offrent le tour de force d’une brève histoire de cette sociologie, de 1892 à nos jours. On y retrouve ainsi commentées avec pertinence ses écoles et ses grandes figures, des questions de sexe à celles de genre, en passant par l’étude des modèles urbains et de l’immigration. Cerise sur le gâteau, l’évaluation du moment que connaît cette sociologie américaine, que l’on pourrait nommer le moment réflexif (reflexive sociology), les sociologues américains ayant entrepris un bilan serré de leur travail dans l’histoire, ouvrant au passage un débat sur la scientificité de leur discipline à travers l’évaluation systématique des outils conceptuels qu’ils ont forgé au cours de cette histoire. Un débat qui ne fait en outre pas l’économie d’une réflexion sociologique sur la sociologie elle-même, conduisant à dévoiler les réseaux qui la constituent, ainsi que la manière dont les chercheurs façonnent ces réseaux, instituant souvent une cohésion toute artificielle, dont le seul mobile est de maintenir la structure sociale de la discipline. Structure dont bon nombre de sociologues américains pensent aujourd’hui qu’elle s’est enfermée dans des services douteux, auprès des entreprises privées en particulier, l’éloignant de sa vocation initiale qui était de comprendre la société américaine et d’en dénoncer politiquement les travers. Evolution mondaine donc, si l’on peut dire, somme toute habituelle dans l’histoire d’une discipline universitaire, mais dont la critique ferait bien d’inspirer à son tour la sociologie française… --joël jégouzo--.

 

La sociologie américaine, Controverses et innovations, de Nicolas Herpin et Nicolas Jonas, Paris, éd. La Découverte, coll. Grands Repères, mai 2011, 288 p., EAN : 9782707158819.

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22 mai 2011 7 22 /05 /mai /2011 05:05

Umschlagplatz.jpgCette fois là j’avais traversé l’Allemagne sans presque m’arrêter. Sinon pour quelques haltes sur des aires d’autoroute et tard le soir, dans une station service. Je me remémorais Berlin, l’une des villes que j’aimais le plus au monde, l’île des musées, la grande synagogue avec, juste en face d’elle, le centre alternatif Tacheless, d’un nom emprunté au Yiddish, qui signifie "petites bêtises".

J’ai roulé toute la nuit. Le jour a fini par se lever. A peine. Le paysage polonais ne se révélait pas encore. J’aimais ce moment indistinct où la Pologne commençait de m’apparaître. Et puis ce fut Varsovie. J’épiais le nom des rues, je cherchais les lieux où Gombrowicz avait vécu. Je pris en photo les trams, me rappelant une controverse célèbre dans les milieux de l’avant-garde littéraire polonaise des années 30, qui opposa Gombrowicz à son ami Bruno Schulz : L’affaire du tramway n°18. Après une toilette rapide dans une station service, un petit-déjeuner frugal, je me suis rendu sur l’emplacement du Ghetto de Varsovie. Je découvrais le Mémorial Rapoport, les immeubles tout autour, la place vide, quelques allées, comme pour se raccrocher à quelque chose puisqu’il n’existait plus rien. Juste un parc où déambulaient des gens, des mamans poussant leur landau, des enfants jouant sur un monticule herbeux dont on pouvait imaginer que, peut-être, il avait surgi de terre sous l’effet du terrassement au bulldozer du vieux ghetto juif. Au pied du monument, quelques fleurs éparses dispersées par des mains anonymes. Il ne faisait ni gris, ni froid, ni sombre dans Varsovie. La ville était même plutôt belle, agréable, le printemps accompagnait mes pas. En quittant la place du Ghetto, je me suis rappelé les scénographies berlinoises des topographies de la terreur, si puissantes dans la nudité de leur expression. Ici, le monument me parut imposer une dimension très impersonnelle du souvenir. La reconnaissance politique de l’événement avait pris le pas sur l’émotion.

Umschlagplatz_loading.jpgJe me suis dirigé ensuite vers Umschlagplatz, d'où on embarquait les juifs du Ghetto vers Auschwitz. Umschlagplatz, rendue célèbre par cette photographie du petit garçon levant les mains devant le fusil d’un nazi. Là s’élevait un monument en marbre, un catafalque, une crypte à ciel ouvert, à peine entrouverte sur la ville avec son entrée en angle aigu. J’en suis vite sorti, je suis retourné m’asseoir sur un banc de la Place du Ghetto, méditer, avant d’y revenir. J’y suis revenu. Une femme en sortait, en tchadori bleu. Le regard concentré. Elle ne regardait rien à vrai dire, semblait perdue dans ses pensées. Je l’observai. Un regard tellement intense. Eloquent. J’ai voulu la prendre en photo. Faire une image. J’ai armé mon appareil. Elle n’a pas bougé, m’a regardé faire. Mais j’ai entrevu dans son regard quelque chose d’autre, pas vraiment de la réprobation mais une lueur, un je-ne-sais-quoi qui m’informait de la stupidité de mon geste. Je n’ai pas pris cette photo. Son regard s’est inscrit dans ma mémoire comme le fil d’une liberté ténue que nous aurions eu en partage, et que je ne pouvais rompre et dont je ne pouvais disposer aussi stupidement. --joël jégouzo--.

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