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25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 05:51
Edward-Said.jpgPortrait du grand intellectuel palestinien dessiné par ces conversations enregistrées pour une chaîne américaine en 1994, qui ne les passa pas toutes dans leur intégrité. Echange intime. Edward Saïd se bat depuis plus de onze ans contre une leucémie qui l’emportera dix ans plus tard et qu’il évoque sans s’y appesantir. C’est que l’homme demeure combattif, droit, et charme pour la finesse de ses propos. Il raconte donc sa vie, son itinéraire, son père chrétien de Palestine, engagé très tôt aux côtés de l’armée américaine sur le sol français en 14-18, migrant de nouveau pour Jérusalem où Edward verra le jour en 1935, avant de fuir cette fois pour Le Caire. Le Liban ensuite, dans l’effarement d’un monde qui ne veut déjà plus rien savoir du malheur palestinien. Les Etats-Unis de nouveau, où Edward poursuivra ses études supérieures : Princeton, Harvard, il enseignera la littérature anglaise à Columbia, passionné d’histoire des cultures avant le tournant de 67 et son engagement dans la lutte pour la liberté du Peuple palestinien. C’est à cette époque qu’il mûrit son grand œuvre, L‘orientalisme, qui paraîtra en 1978 et lui vaudra d’un coup une renommée internationale. Edward Saïd raconte bien sûr cet engagement, aux côtés d’Arafat avant de s’en éloigner avec force, tout comme il dénoncera le Hamas et ses leurres, ou le Djihad. De la situation de la Palestine, il comprit très vite que personne n’en souhaitait soulager l’horreur. Oslo ? Un traité de Versailles palestinien. Et au moment de mourir, Saïd s’était convaincu que seule une alliance entre les forces progressistes palestiniennes et israéliennes sauverait la région. Mais il raconte aussi sa passion des lettres, de l’Histoire de la littérature, Conrad et le choc que fut dans sa vie la lecture de Au cœur des Ténèbres. Il évoque Camus sur lequel il n’a cessé d’écrire, et cette France du renoncement qui dès les années 90 s’empêtrait dans sa nostalgie coloniale. Au point d’en laisser transparaître le climat dans sa production culturelle, où mensongèrement, elle s’enfermait dans une vision pathétique de la littérature comme pure esthétique soustraite à toute pesée historique. Une volonté qui finit par faire de sa littérature une littérature régionale sans grande conviction littéraire. L’occasion pour lui de se moquer de la grande inquiétude identitaire qui s’est mise à traverser ce pays en déshérence. Lui aime New York, cette ville de déracinés, et le déracinement de sa propre vie qui l’a contraint à changer souvent d’identité. «La spontanéité de l’affiliation, affirme-t-il, plutôt que la filiation», et le sentiment d’intermittence, plutôt que le cosmopolitisme douçâtre des élites.
 
 
Edward Saïd, Conversations avec Tariq Ali, éd. Galaade, traduit de l’anglais par Sylvette Gleize, mars 2014, 116 pages, 15 euros, isbn 13 : 978-2-35176-304-9.

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22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 05:31

 

Hesiode.jpg"Il est bien de donner, prendre de force est mal"… D'éloge de la justice en éloge du travail, du calendrier des travaux des champs à celui des jours néfastes, Hésiode semble composer à travers son poème une sorte d'Amanach Vermot à l'usage des bien pensants. On croirait presque tomber, à vingt-huit siècles d'intervalle, sur quelque comte-sponvillien petit traité des grandes vertus. A peine moins distingué, sûrement plus pratique, toujours prodigue en bons conseils adressés la plupart du temps à son frère Persès (l'insensé), ce traité de circonstance est sans aucun doute à méditer -on ne résistera pas à l'envie de réfléchir à ce conseil sage par temps de pollution : "N'urine jamais à l'embouchure des rivières, ni à leur source"…
Plus sérieusement : contemporain d'Homère, Hésiode tourne à la fois le dos au monde maritime et à la poésie épique pour tenter de construire, sur les pentes de l'Hélicon en proie à la guerre et à la famine, des règles de vie commune. Une idée prépondérante structure son poème : celle du travail comme fondement de la justice sociale. On aurait tort, ainsi, de prendre Hésiode pour un faiseur d'almanach. Le Temps cyclique et ordonné qu'il pose, sa foi en un ordre olympien qui transcende l'apparent chaos des vicissitudes humaines font de lui, selon les mots de J.P. Vernant, "le plus ancien poète théologien de la Grèce".

 

Les Travaux et les jours, Hésiode, présentation de Claude terreaux, éd. Arléa, septembre 1995, 126 pages, ISBN-13: 978-2869592520.

 

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6 mars 2014 4 06 /03 /mars /2014 05:42
Edward_Charles_Pickering-s_Harem_13_May_1913.jpgDes femmes. Engagées par Pickering, directeur de l’observatoire de Harvard de 1877 à 1919, pour jouer les petites mains et dénombrer les étoiles dans le ciel. 222 000. A l’époque. Des femmes qui finirent par s’instruire beaucoup en restant sous-payée, pour traiter mathématiquement ces quantités d’informations que les étudiants masculins d’Harvard ne voulaient pas s’abaisser à traiter. Williamina Flemming, Annie Jump Cannon, Henrietta Swan Leavitt, Antonia Maury... Des femmes à qui l’on confia une tâche qui paraissait ingrate, quand en réalité elle était ardue et que personne ne savait vraiment comment s’y prendre. Les Harvard Computers, comme on les appela ainsi à l’époque. Pudiquement. Des calculatrices humaines. Dont la première d’entre elle fut la femme de ménage de Pickering : Williamina. Recrutée non sans dédain par ce dernier. Des femmes qui permirent à Pickering de publier en 1890 son premier catalogue raisonné, dit Henry Draper, classifiant plus de 10 000 étoiles. Des femmes oubliées, qui rassemblèrent leur intelligence, réfléchirent, trouvèrent des solutions auxquelles les savants de Harvard n’avaient pas même songées et permirent d’établir une classification plus pertinente que celle qui existait. Cette classification fut publiée en 1897, mais elle demeura ignorée, parce qu’elle était l’œuvre de femmes. Pickering, engagera par la suite un nouveau bataillon de petites mains pour classifier les étoiles de l’hémisphère sud. Parmi elles, Cannon, qui à son tour rééditera l’exploit des pionnières et inventera un nouveau système qui demeure jusqu’à nos jours celui que l’on utilise… Toutes restèrent rémunérées au niveau des salaires les plus bas de la main d’œuvre non qualifiée. Des femmes dont on ne trouve plus trace dans la plupart des textes d’astronomie. Tout comme celles qui les avaient précédées, dont Hildegard von Bingen (1099-1179), qui pensa bien avant Newton la gravitation universelle. Et tant d’autres encore. Car l’histoire des sciences s’écrit au masculin. Pourtant, au moment où Pickering recruta ces femmes, l’astronomie n’en était qu’à tenter de s’établir comme discipline scientifique à part entière. Pickering bidouillait. Tant administrativement qu’intellectuellement. Il cherchait à lever des fonds privés, qu’on ne lui accordait qu’à la condition de l’exactitude des calculs qu’il mettait en œuvre pour déterminer la position des objets célestes. Pickering bidouillait, sans trop savoir comment s’y prendre. Sa femme de ménage trouva la solution, non pas en reprenant ses études, mais en posant avec force rationalité le problème dans toute son étendue, pour en partager la réflexion avec ce bien singulier collectif que formaient les femmes du harem de Pickering, tel qu’on le baptisa non sans mépris.
 
 
Benjamin Shearer , Femmes remarquables dans les sciences physiques : A Biographical Dictionary.
Image : un second tirage de cette photo a été trouvée dans un albumapaprtenant à Annie Jump Cannon . L'impression a été daté en traçant le numéro de série HCO de la collection de photographies astronomiques de la Harvard College Observatory . Les femmes ont été identifiés par comparaison à d'autres photographies où leurs noms avaient été notés. On voit sur l’image Edward Charles Pickering , directeur du HCO (1877-1919). Elle a été prise le 13 mai 1913 à l'avant du bâtiment C , qui fait face au nord . A cette époque, c'était le bâtiment le plus récent et le plus grand de Harvard College Observatory.
 

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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 05:53

sirinelli.jpgTrois leçons de Jean-François Sirinelli sur ce vingtième siècle charnière, aveugle, forcené. Trois leçons sur l’histoire d’une communauté nationale soudain emportée dans des jeux d’échelles qui la bousculèrent sans ménagement. Trois leçons passionnantes qui débutent bien évidemment en 14 pour nous livrer de la Grande Guerre une vision en tout point exemplaire, celle d’un historien qui s’est attaché non pas à compulser tout ce qui existait sur la question mais à tout ramener dans le giron du vivant pour nous donner à éprouver la chair d’un monde dont les soubresauts ont parcouru de part en part notre histoire commune. Il vaut la peine de l’entendre évoquer ce que fut la réalité de cette guerre tellement fondatrice, tout comme de réaliser l’égarement des élites, incapables de comprendre les processus à l’œuvre et répondant à une guerre techniquement nouvelle (le canon, la mitrailleuse) par des stratégies héritées du XIXème siècle (l’assaut). Il vaut la peine de réaliser combien la conscience des hommes de l’époque était alors à mille lieux de comprendre ce qui se faisait jour, qui leur tomba littéralement dessus sans crier gare. 14-18 marqua l’entrée féroce, véhémente, de la société française dans un monde nouveau, dont l’empreinte est toujours la nôtre aujourd’hui : celle de sa brutalisation, qui pourrait bien nous recouvrir demain de son voile obscur.

Il y a pourtant dans l’exercice de l’historien un point qui mériterait quelques éclaircissements. Au fond, quand on regarde cette histoire avec des yeux neufs, force est d’en tirer d’autres conclusions que celles de Sirinelli. L’Histoire qu’il nous décrit n’est d’abord pas, comme il aimerait le croire, celle d’une communauté nationale effective. C’est celle d’une communauté décrétée par des élites qui ne se souciaient que très peu de l’héritage culturel et politique réel du pays. Rappelons que l’unité linguistique de le France n’était pas même établie en 14-18, et qu’elle mettra encore bien des décennies à s’opérer, non sans mépris à l’égard des cultures qui traversaient l’espace français. Notons aussi que sa géographie était celle d’un empire refusant d’assumer ses diversités. La densité de cette histoire, Sirinelli veut la saisir à juste raison dans sa dimension politique, évoquant le nombre invraisemblable de régimes politiques qui se sont succédés en si peu de temps. Une République, certes, mais d’à peine plus de quarante années en 14, sombrant bientôt dans le régime de Vichy, moins une exception pourtant que l’aveu d’un fil conducteur traversant souterrainement la vie politique nationale et que l’on peut envisager sous les traits d’une lutte incessante des élites pour la reconquête d’un pouvoir que les peuples de France lui disputait. Les aménagements successifs qui auront conduit à des changements de régimes n’auront au fond été que l’expression de la volonté des élites à confisquer cette souveraineté populaire. C’est celle, in fine, de la longue et constante trahison des clercs, poussés par une communauté qui a fini plus ou moins par faire corps, pour lui opposer des réponses parfois brutales, parfois sophistiquées (qu’on examine sous cet angle la Constitution de la Vème république et l’on verra bien de quoi l’on parle ici), mais convergeant toutes dans la même direction : celle de l’empêchement démocratique.

 

LA FRANCE DU XXe SIÈCLE, 1914 À 1958, UN COURS PARTICULIER DE JEAN-FRANÇOIS SIRINELLI

, HISTOIRE DE FRANCE - LA COLLECTION FRÉMEAUX / PUF, JEAN-FRANCOIS SIRINELLI, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 4.

 

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20 janvier 2014 1 20 /01 /janvier /2014 05:43
femmeau-chat.jpgKarine est contrôleuse des impôts. Non. Sa vraie vie est ailleurs : elle élève des Sacrés de Birmanie, qu’elle vend. Sans en tirer aucun bénéfice. Juste de quoi rentrer dans ses frais et poursuivre son activité, le lieu même de sa réalisation. Un art. Quand l’emploi désormais n’apporte que l’alimentaire. Les sacrés de Birmanie ont même envahi toute sa vie. Et sa maison a dû être repensée pour les accueillir. Non pour soigner l’impossible relation humaine. Non par substitut, mais pour vivre une autre vie. Et ce faisant, Karine est comme aux avant-postes d’une société différente. D’un monde qui serait en train d’arriver. Elle a donné corps à sa passion, au point d’avoir fait éclater les contours de son identité sociale. Aventurière d’un monde sans marché, loin de cette économie de l’argent qui nous gouverne, elle a su mener sa vocation et les siens bien loin du mercantilisme affairé qui dirige toute notre société. C’est là que le portrait de Guillaume le Blanc paraît le plus faible. Peut-être aurait-il été préférable de convoquer un anthropologue pour penser cet «avant-poste» qu’il évoque, pour mieux établir ce qui, dans cette aventure, soutient décisivement l’être plutôt que d’en construire les significations trop tôt. Car à bien écouter Karine, on découvre qu’au fond c’est tout son modèle économique qui est au fondement de cet être nouveau qu’elle défriche. Et non une quelconque méditation sur l’être auquel le chat ouvrirait. Avec elle, on entre dans une autre économie : humaine, au sens où un David Graeber pourrait l’entendre. Une économie non pas soucieuse d’accumuler des richesses sonantes et trébuchantes, mais de créer du lien et du sens social avant tout, pour redisposer les êtres les uns en face des autres. L’argent que demande Karine à ses acheteurs est d’abord une monnaie sociale. Une monnaie d’échange qui témoigne de quelque chose de beaucoup plus sérieux que le simple règlement d’un solde. Pour preuve, ces contacts qu’elle noue avec ses acheteurs, qui entrent dans le réseau des sacrés de Birmanie qu’elle anime. C’est que Karine ne vend pas ses chats à n’importe qui, pour n’importe quelle raison. On est dans une économie humaine où la monnaie sert essentiellement à des fins sociales. Elle le dit elle-même : autour de ces sacrés, c’est toute une sociabilité qui s’est mise en place. Un réseau où chacun est unique et d’une valeur incomparable. C’est cela l’important dans cette aventure. Le chat n’est pas transformé en objet d’échange, mais introduit dans un réseau de relations où sa vie prend sens. Il faut entendre longuement Karine en parler pour le comprendre et comprendre à ce moment-là seulement que le chat ouvre en effet à l’être, mais parce qu’il a été d’abord l’objet d’autre chose qu’un négoce. Et dans cette sociabilité, pareillement engagé, il a bien certes signé quelque chose comme la fin des territoires de l’humain en faisant entrer un autre genre dans la maison pour ouvrir la relation à l’autre à quelque chose de plus décisif et chaque identité à une construction plus précaire, mais voulue, assumée, décidée.
 
 
La Femme aux chats, Guillaume Le Blanc, éd. Raconter la vie, Seuil, Collection NON FICTION, 2 janvier 2014, 72 pages, 5,90 euros, ISBN-13: 978-2370210265.
 
 

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15 janvier 2014 3 15 /01 /janvier /2014 05:33
bull.jpgUne biographie de Sitting Bull destinée à la jeunesse, les 8 – 12 ans. Le genre de texte qui bien souvent véhicule tous les préjugés possibles sans qu’on y prenne garde. Eh bien là, non. L’ouvrage est une merveille du genre, qui rétablit la vérité dans ses droits et n’omet rien des trahisons américaines. Dès les premières lignes, tout est dit : le 8 août 1874, Custer remettait un courrier au général Sheridan, l’informant que les Blacks Hills, en réalité les montagnes sacrées des Sioux, nommées Paha sapa, recelaient de fabuleux gisements d’or. Le destin des sioux était dès lors scellé. Terres des aigles et des grizzlys, Paha Sapa allait être mis à feu et à sang et les indiens vaincus dans l’horreur des massacres perpétrés par l’armée américaine. Sitting Bull lui-même y perdra la vie à la suite d’une arrestation houleuse et d’une trahison sans nom : molesté malgré les promesses des soldats, une fusillade éclata dont il fut la victime. Avant cela, il avait conduit son peuple à la victoire de Little Big Horn, avant d’être jeté en prison et de vivre en exil au Canada. Vaincu mais digne, Sitting Bull accepta de se produire dans les spectacles de Buffalo Bill, ces Wild West Shows que fréquentaient les américains en mal d’origine, versant tout l’argent gagné à son peuple, affamé désormais. Aujourd’hui, les indiens Lakota attendent toujours la restitution de leurs terres, confisquées par l’état fédéral et dont ils ne furent jamais dédommagés. Une université a été créée à Paha sapa, qui porte le nom de Sitting Bull, ce grand chef vertueux qui invitait tous les américains à unir leurs esprits pour voir «quelle vie nous pouvons offrir à nos enfants». Un sage, assurément !
 
Sitting Bull, le bison des Grandes Plaines, Marylin Plénard, A Dos d'Ane Editions, 1 janvier 2014, 7,50 euros, ISBN-13: 978-2919372287.
 

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14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 05:29

mcafee.jpgPortrait de John Mcafee, le père de l’antivirus, par un journaliste qui a su gagner la confiance d’un personnage particulièrement frappé et qui ne cesse depuis de s’en mordre les doigts… Barré, le créateur  du concept de virus informatique l’était depuis ses plus tendres années, bourré de cocaïne qu’il trafiquait volontiers sur les bancs de la fac en même temps qu’il se taillait une réputation de grand buveur de scotch devant l’éternel, mais de piètre étudiant en mathématiques. Un fou furieux désormais, en quête de croisade, ennemi juré des drogués dont il continue de partager les meilleurs produits, et des alcooliques, bien qu’ils possèdent des bars où l’alcool coule à flot… Enfermé dans sa propriété des Caraïbes, notre homme est surveillé en permanence par dix barbouzes alors qu’il s’est retiré des affaires, et retranché derrière un arsenal militaire conséquent qui aiguisant l’inquiétude de ses voisins. Un vrai fort Alamo que sa ferme… Jamais assez prudent, Mcafee est allé jusqu’à faire construire un commissariat offert aux autorités locales avec des caisses de M16, alors qu’il est lui-même suspecté du meurtre de l’un de ses voisins et qu’il vit avec une demi-douzaine d’adolescentes, dont la plus jeune a 17 ans, sans être le moins du monde inquiété… La biographie des délires de ce milliardaire donne le vertige. Celle d’un bonimenteur à vrai dire, qui dans les années 80 mit le paquet en communication pour assurer les entreprises californiennes de ses services. En fait c’est en propageant sa parano qu’il a réussi à les convaincre de se doter d’anti-virus, allant jusqu’à sillonner les routes de Californie au volant de son camping-car, transformé pour l’occasion en première «unité paramédicale d’antivirus» (sic), proposant sinon provoquant le mal qu’il se proposait d’éradiquer. On le sait désormais, ce mal ne prospéra jamais autant depuis, tout comme toutes les entreprises dédiées, son business explosant assez pour qu’il le conduire à revendre son entreprise près de huit milliards de dollars à Intel, un argent dont l’homme ne sait que faire, sinon le dépenser en achats de protections de toute sorte ou l'investir dans la création d’un labo de chimie perso, où des biologistes recrutés par ses soins s’affairent à la mise au point d’un nouvel antibiotique destiné à révolutionner l’industrie pharmaceutique mondiale…  Pur produit des goldens boys de l’ère Reagan, voilà qui fait froid dans le dos !

John McAfee, un terroriste moderne, Joshua Davis, traduction de Géraldine Prévot, Inculte Editions (8 janvier 2014), 90 pages, coll. Inculte - Temps, ISBN-13: 979-1091887137.

 

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15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 05:43
higgs-bosun.jpgComment l’idée du temps s’est-elle imposée à nous ?  Car le temps physique ne ressemble pas du tout à ce que nous percevons de lui. C’est l’un des mystères sur lesquels se penche avec un rare talent Etienne Klein, ouvrant les pistes, guidant la réflexion sans jamais la clore à la hâte. Le temps physique ne se confond pas avec le changement. Il est même ce qui ne change pas. Et quant à la flèche du temps, elle ne serait pas une propriété du temps, mais du phénomène temporel tel qu’il se donne à vivre. Alors ? Quid du temps, qui semble si bien se suffire à lui-même… Au point que si l’on imaginait de débarrasser l’univers de tout ce qui l’encombre, nous resterions convaincus de n’y trouver au final que du temps… Mais de quelle substance serait-il fait ? Pourquoi ne pouvons-nous donc pas ne pas supposer que le temps existe par lui-même, indépendamment des choses et des processus ? Et ce, malgré Einstein qui, dès 1915, sut si brillamment déconstruire l’idée substantielle du temps ? Au passage, quelle leçon de physique nous donne Etienne Klein, refondant la vulgate de la gravitation universelle, dont nous pensons tous qu’elle est une force qui surgit entre les objets de l’espace, quand elle  n’est qu’une déformation de l’espace-temps. Allez le dire aux écoliers, qui apprennent le contraire : la terre ne subit aucune force, elle file en ligne droite dans l’espace plutôt qu’elle ne tourne autour du soleil. Mais comme l’espace-temps est courbé à cet endroit, sa ligne tourne… L’espace-temps, nous continuons ainsi de le croire primitif, alors qu’il est secondaire par rapport aux événements. Et Klein de préciser l’enjeu de cette réflexion, qui n’est rien moins que d’obliger à réinventer la physique, pour concevoir entre autre un espace-temps peut-être granulaire, peut-être discontinu, discret, ou n’apparaissant qu’à certaines échelles… Fascinantes réflexions ! Toute la question désormais étant de savoir si la question du temps est physique, ou non.  Car si elle ne l’est pas, si c’est notre appareil cognitif qui la produit, alors le temps ne sera plus l’affaire de la physique mais celle des neurosciences. Que le temps soit complètement découplé de l’évolution, voilà qui ouvre de belles promesses… Quant au pari de la physique, d’expliquer le réel par l’impossible, il pourra s’en libérer et porter ailleurs son impertinence.
 
ÉTIENNE KLEIN - LE TEMPS, Du point de vue scientifique et philosophique, Frémeaux et Associés, 2 CD, Label Frémeaux et Associés, production françois lapérou pour arte filosofia.
 
 

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9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 08:08
klein.jpg «Il fait un temps de tant», disait André Breton. De chien aussi bien, quand vieillir contraint à troquer la structure du muscle pour celle, calcinée, des os. Durer, constate Etienne Klein, c’est devenir plus dur… S’extirper peu à peu du flux des temporalités qui nous aura submergé toute notre vie. Parvenir enfin, mais sans savoir si cela vaut mieux ou non, à simplifier sinon réduire drastiquement les quotités qui nous furent imparties. Mais sans rejoindre quiconque, loin au bout de l’heure qui s’avance. Vieillir ne nous soustrait pas aux temps désynchronisés que les hommes sont appelés à fréquenter. Ils vivent tous au même endroit, mais pas dans les mêmes temps. Nous n’habitons jamais le même présent. Et moins que partout avant, dans ce monde contemporain qui nous a saisis avec brusquerie : nous ne faisons pas monde commun. C’est l’une des réflexions jetées comme par mégarde par Etienne Klein, qui ouvre moins au vertige métaphysique de la question du temps, qu’à celui des possibles politiques. Nous ne faisons plus monde commun, la chrono-dispersion de nos sociétés rend infiniment problématique le sens commun. Quand bien même il subsisterait un baiser assez sincère pour arrêter le temps.  Temps, mouvement, rythme, succession… De quoi parle-t-on au juste, quand on parle du temps ? Etienne Klein observe que notre usage du mot temps en a fait une sorte d’être autonome. Qu’il n’est pas. Car le temps n’est rien en soi, rien en dehors du sujet qui le parle. Qui l’habite. Et dont il prétend qu’il passe trop vite. Mais passe-t-il vraiment ? Le langage nous leurre : ce n’est pas le temps qui passe, il ne se succède pas à lui-même : seuls ses moments passent.  Sa présence, elle, reste constante.  Le temps, affirmait Newton, est la seule chose dans l’univers qui ne change pas. Mais chose n’est pas le bon terme. Le temps ne change pas sa façon d’être le temps. C’est peut-être la seule validité de la représentation que nous nous en faisons, sous les espèces d’une ligne droite. Une ligne dont nous ne savons pas comment elle se construit. Il y a bien, comme sur toute droite, l’impression de points juxtaposés. Mais le temps se présente-t-il à nous ainsi ? Qu’est-ce qui fait que ça avance ? Le moteur du temps est-il objectif, ou purement lié à notre subjectivité ? L’espace-temps, lui, on sait un peu mieux. Qu’il ne se déplace pas, par exemple. C’est nous qui nous déplaçons. Livrés à une conception du temps incertaine. Pour les uns, partisans de la théorie de l’univers-bloc, nous pourrions nous déplacer autrement, parmi tous les éléments passés, présents, à venir, qui coexistent tous dans l’univers, comme l’affirmait Einstein. Avec tous exactement la même réalité. Voilà de quoi occasionner un sérieux vertige. Le présent ne serait ainsi que le lieu de notre présence mobile. L’intégralité de la réalité, passée, présente, future, nous ne saurions la découvrir que partiellement, et localement. Pauvres humains que nous sommes, infiniment limités dans leur appréhension des mondes qu’ils parcourent. La théorie de l’univers-bloc fascine, tout autant qu’elle inquiète. Peut-être est-ce la raison pour laquelle nous lui avons préféré celle dite du présentisme, pour laquelle seuls les événements présents sont réels.  Qui a raison ?  Etienne Klein ne tranche pas. Nous n’en savons rien aujourd’hui, dans l’état actuel de nos connaissances. La physique n’est toujours pas une science unifiée, il est donc impossible de savoir. Est-ce que le futur existe déjà dans l’avenir ? Telle est la question qui divise les physiciens aujourd’hui.  Où est demain ? Qu’importe, exigeons-nous. Le présentisme a tout envahi, le futur s’est absenté de nos vies. Mais Etienne Klein ne renonce pas à plaider une synthèse subtile : le futur existerait déjà, mais il ne serait pas entièrement configuré. Il y aurait du coup place pour le désir, la volonté. Pour ce temps psychologique en marge du temps physique, et dont la physique peut nous dire beaucoup. Etonnamment plus que les philosophes qui ont tenté de s’emparer d’une question pour laquelle, au fond, ils n’étaient pas outillés.
 
 
ÉTIENNE KLEIN - LE TEMPS, Du point de vue scientifique et philosophique, Frémeaux et Associés, 2 CD, Label Frémeaux et Associés, production françois lapérou pour arte filosofia.
 

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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 05:26

paris.jpgUne poétique de la ville qui s’ouvre sur le Paris de Balzac. Un parti pris déjà, d’une perspective critique. Celui d’une compréhension en profondeur de cette ville que l’auteur a tant habité semble-t-il, rue après rue, quartier après quartier, scrutant ses signes et les traces qui honorent encore cette ville que le lent épuisement contemporain voudrait tant congédier. Qu’est-ce qu’un quartier parisien aujourd’hui, en effet ? Dont on a chassé son âme la plus sensible, cette classe populaire qui avait élevé l’art d’habiter au rang de vivre et non de fréquenter. Eric Hazan évoque donc ce Paris turbulent, fiévreux, aux croissances irrégulières, soulevées en éruptions discontinues contre ses enceintes successives, de la muraille de Philippe Auguste au périphérique. Et ce n’est pas le moins troublant au demeurant que cette mise en perspective, qui donne à interroger la sourde volonté des pouvoirs publics au gré des siècles, d’enfermer Paris… Incroyablement documenté, cet homme a parcouru la ville en tous sens pour nous en livrer la chair la plus intime, celle du Paris Rouge, Paris défunt aujourd’hui, qui hier encore savait écrire les pages les plus glorieuses de notre Histoire. Il n’est que de nous rappeler l’immigration d’avant-guerre qui offrit tant de résistants dont Eric Hazan, de plaque en plaque commémorative, déploie le martyre. Des rues toutes simples, chargées d’une histoire vertueuse au contraire de ces avenues délétères, dont la plus célèbre, les Champs Elysées, ne s’illustra guère que pour constituer l’axe majeure de la collaboration ou celui de toutes les reprises en main réactionnaires des grandes avancées politiques… Qu’aurait été Paris sans cette vergogne ? Celui qu’Eric Hazan compulse justement : celui de la Commune, du Montmartre de Louise Michel et avant cela des barricades de 1830 révélant le vrai visage de la République Française : celui de la réaction, toujours. Quelle balade au final, dans ce Paris qui n’existe presque plus, où pour paraphraser Walter Benjamin affirmant que le « temps des opprimés est par nature discontinu », on n’en finirait pas d’espérer une autre fin que cette navrante gentrification de Paris.

 

 

L'Invention de Paris : Il n'y pas de pas perdus, Eric Hazan, éd. Seuil, coll. Albums, septembre 2012, 450 pages, 45 euros, ISBN-13: 978-2021056990.

 

 

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