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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 08:33

tirarc.jpgBras tendus au-dessus de la tête, de l'extrémité de l'arc, quelque chose s'en va percer le ciel, tandis qu'à l'autre bout un fil de soie vibre.
Du sein de ce "devenir rien" de l'archer, dont on ne sait où il se trouve exactement dans ce dispositif pourtant simple, un événement a surgi, comme un éclair, qui fonde en lui sa propre essence.
Le satori s'offre comme oubli de soi où s'intégrer à l'événement qui surgit.
Etrange mouvement fondateur de la surrection, qui n'est pas sans faire écho à cet énigmatique moment du cogito cartésien où le "Je" fait surrection sur fonds de panique, et ne trouve à fonder son essence que dans cette volte, sans parvenir jamais à s'assurer de lui-même, sinon de l'instabilité de cette volte.

Les éditions Dervy ont réédité ce grand classique de la culture Zen. Un livre séduisant, écrit comme le témoignage d'un occidental qui a voulu partager son expérience de la mystique japonaise de l'art sans art. Loin de toute rhétorique initiatique, cet ouvrage se lit comme un récit d'apprentissage. Il ne s'agit cependant pas d'une sorte de guide de la vie bienheureuse. Aucune réponse n'est apportée à la question de savoir ce qu'est le Zen, dont les processus, incompréhensibles en eux-mêmes, sont pourtant entièrement saisissables. L'auteur, avec une grande simplicité, a tenté de nous décrire ses doutes, ses échecs, ses découvertes ou ses succès, et réussit à nous rendre intelligible une expérience qui reste fort étrangère à notre culture.--joël jégouzo



Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc, de
Eugen Herrigel, éd Dervy, Collection : L'Etre et l'Esprit, novembre 1998, 131 pages, 9 euros, ISBN-13: 978-2850769313.

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17 mars 2015 2 17 /03 /mars /2015 06:47

 

rock-instrumental-story.jpgUne histoire, non exhaustive bien évidemment, d’un genre musical malheureusement disparu, les standards médiatiques ayant fini par imposer la nécessité de paroles sur les musiques, comme si celles-ci ne savaient pas également donner du sens à leur écoute, en plus du reste. Alors les Shadows bien sûr, Check Berry, Eddie Cochran, mais des plus inconnus aussi dans cette genèse inédite, tel le hawaïen Sol Hoopii qui fut le premier à se convertir à l’électrique dès 1935, électrifiant sa guitare Lap Steel, laquelle donnera bientôt naissance aux premières guitares électriques que nous connaissons. Anthologie donc, qui du jazz à la country, de la country au rock, nous livre une impressionnante histoire de la guitare et qui, du swing improvisé des années 30 au jump blues des années 40, nous offre par la même occasion une histoire des techniques d’enregistrement et de reproduction du son. Un vrai collector pour les passionnés de guitare, l’instrument clef de cette histoire –et par parenthèse, c’est aussi toute l’évolution de l’instrument que donne à entendre cette anthologie. Car l’inouïe de cette genèse, littéralement, c’est qu’elle nous en fait sentir la diversité et l’évolution presque pas à pas, les artistes reprenant et poursuivant un fil jamais interrompu. Le fabuleux Guitar Boogie d’Arthur Smith, suivi dans la plage suivante par le non moins éclatant Guitar Boogie d’Harry Craftan, en témoignent. Certes la voix n’y est pas tout à fait absente : deux trois morceaux la réintroduisent mais comme par la bande, instrumentalisée elle-même, incorporée plus qu’accessoire, dans cette quête de sonorités nouvelles qui n’a cessé d’accompagner le genre et le sublime de ces guitares triturées, grattées, frappées -la guitare dans tous ses états en quelque sorte, ou peu s’en faut. Le livret est signé Bruno Blum. Précis, documenté, il sait souligner l’influence de guitaristes oubliés aujourd’hui, tel, aux origines, Les Paul (avec son Caravan), ce virtuose des années 40 qui époustoufla tant de musiciens qu’ils se mirent en tête de suivre ses pas. Ou encore nous livre-t-il cette période électrique moins connue de Django Reinhardt, qui domina tant l‘avant-guerre et donna l’impulsion décisive à ce genre disparu.

 

Rock instrumentals story 1934 – 1962, sous la direction artistique de Bruno Blum, label FREMEAUX & ASSOCIES, février 2014, nombre de CD : 3, avec livret.

http://www.fremeaux.com/index.php?page=shop.product_details&category_id=81&flypage=shop.flypage&product_id=1603&option=com_virtuemart

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16 octobre 2014 4 16 /10 /octobre /2014 04:36

 

Russel-l-oisivete.jpgAvec ce livre écrit en 1930, l’éditeur poursuit son propre éloge de la paresse, pour installer une véritable collection. Et dans ce livre comme dans les autres, c’est «la morale du travail de l’Etat esclavagiste» qui est stigmatisée, l’oisiveté cultivée étant supposée nous en libérer. Mais ce que ne voyait pas Russel, c’était que travail et loisir formaient un système. Le temps social d’avant la fabrique, par exemple, était un temps poreux, ouvert à l’interruption fortuite ou récréative. Le temps du manœuvre, discontinu et souvent inscrit dans une logique domestique, ne connaissait ainsi ni le travail, ni le loisir. Avec la Révolution industrielle est apparu un nouvel usage social du temps, dont le travail devint le référent absolu. Le temps libre, hors fabrique, s’est ainsi organisé sur son modèle. De fait, la mouvance socialiste, tout comme la bourgeoisie réactionnaire, ont défendu une même conception du loisir ouvrier, comme temps disponible à l’éducation. Il faudra attendre les années 1950 pour que s’affirme une conception ludique des loisirs, toujours suspecte d’être débilitante. La notice du traducteur de Russel renvoie à la même problématique. S’inquiétant de l’inexactitude du terme de loisir, auquel il préfère la notion antique d’otium, il ne fait que réactualiser la suspicion du XIXe siècle à l’égard du divertissement non cultivé. Russel ne fait pas exception. S’il combat la morale du travail, c’est au nom d’une morale aristocratique qui vante les valeurs de la distinction, source de l’épanouissement de soi.

 

Eloge de l'oisiveté, Bertrand Russel, éditions Allia, 26 janvier 2002, 38 pages, 6,20 euros, ISBN-13: 978-284485083.


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14 juin 2014 6 14 /06 /juin /2014 04:23

 

vinci.jpgSous toutes les formes possibles, on n’en finit pas de recenser les éditions qui s’emparent de Léonard de Vinci, pour proposer chacune sa vision de cet homme exceptionnel. Ingénieur, poète, peintre bien sûr, les angles d’approche sont multiples et tout ce qui porte la mention «Vinci» se vend, le meilleur comme le pire. Cadeau culturel par excellence, son mythe fait l’objet d’une attention et d’une transmission dévotes. Sans doute parce que, plus que tout autre, il représente l’incarnation même du génie universel. Sans doute aussi parce que cette croyance du génie naissant par génération spontanée plutôt qu’au terme d’une longue maturation, est typiquement française. Artiste, savant, découvreur, on n’en finit pas d’en arpenter l’universalité. D’autant que l’homme n’a pas négligé de laisser derrière lui énormément de traces, jusqu’à tenir la stricte comptabilité de ses dépenses quotidiennes. Alors s’il vous vient à l’esprit d’offrir l’un des multiples ouvrages qui lui est consacré, choisissez donc de préférence sa biographie par Carlo Vecce. Voilà qui vous changera des poncifs habituellement servis sur l’homme. La minutie incroyable de ce travail biographique, sans réel précédent, offre en effet une image plus subtile et plus contrastée du talent de Vinci. Opportuniste et pressé, n’hésitant pas à se mettre au service des tyrans, le plus remarquable de cette personnalité est moins sa vitesse d’exécution que sa hâte à conclure. Cette dernière le conduisit souvent à bâcler (génialement certes) son travail, comme pour certaines de ses fresques, pour lesquelles il expérimenta de nouvelles techniques qui ne tinrent pas… C’est que l’homme était impatient : son rendez-vous avec la postérité lui soufflait à l’oreille d’accumuler les créations.

 

 

Léonard de Vinci, Carlo Vecce, Flammarion, coll. Grandes biographies, 3 septembre 2001, 400 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2082125345.

 

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12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 07:27
 
La-Ve-Republique-Sirinelli.jpgJean-François Sirinelli s’est fait pour l’occasion l’historien du temps présent, poursuivant son exploration de la France du XXème siècle qui connut, à bien des égards, entre 1945 et 1973, les changements les plus radicaux de son histoire, en termes de mentalités particulièrement. Assez paradoxalement, cette histoire de la Vème République débute par la crise de Mai 68 plutôt que celle de 58. C’est que Sirrinelli voit dans les quelques semaines d’exaltation de Mai 68 comme la montée en puissance d’une revendication de libertés individuelles qui se seraient satisfaites des institutions de la Vème république, la contestation ne prenant alors pour cible que la personne du Général de Gaulle, et non son legs politique. Pour preuve à son sens, non sans raison, l’adhésion massive, en 65, de la population aux élections présidentielles, le Peuple alors souverain prenant fait et cause pour ce suffrage contre la classe politique, elle-même non moins massivement opposée à l’élection au suffrage universel du Président de la République. Certes, comme une sorte de refuge populaire contre les élites politiques toujours enclines à leur dérive oligarchique. Pourtant, au-delà des circonstances qui donnent raison à Sirinelli, une autre lecture semble possible, nous le verrons plus loin. Bien sûr, il est vrai que Mai 68 aura été, selon son heureuse formule, «un ébranlement surmonté».  Certes toujours, à la fin des années soixante, dans cette France enrichie, le mot d’ordre de Révolution ne trouvait guère d’écho. Le PCF et la CGT, alors les premières forces politiques du pays, se montraient très réticents face aux événements, cherchant très tôt à négocier une sortie de crise dans l’espoir de voir cet enrichissement se poursuivre. Certes encore, il existait une dynamique souterraine à laquelle peu d’observateurs ont été sensibles : ce qui changeait, c’était en profondeur les structures mentales du pays, dont les cadres et les valeurs, hérités de la France rurale, volaient en éclat. Et c’est là sans doute le plus intéressant de son étude : cette transformation des mentalités, qui avait émergé sous l’impulsion des Trente Glorieuses, et qui allait se poursuivre durablement, envers et contre toutes les crises que le pays allait traverser, dont celle de 73, qui allait marquer un coup d’arrêt brutal à la prospérité. Car ce qui changeait au fond, c’était cette demande de liberté individuelle, mais dont Sirinelli ne perçoit pas qu’elle ne pouvait que s’accompagner d’une demande d’approfondissement de la démocratie, et que cette Vème, déjà, ne correspondait plus aux aspirations démocratiques des français. L‘outil constitutionnel devenait obsolète, mais nul n’envisageait d’en changer : il assurait la pérennité de la classe politique au pouvoir… Pourtant, si l’on examine bien la séquence qui suivit presque immédiatement celle de Mai 68, après l’intermède pompidolien, dès l’élection de Valéry Giscard d’Estaing, une alternance se mit en place : les gaullistes allaient perdre le pouvoir pour longtemps. En 81, nouvelle alternance, et dès 86 la France inaugurait une solution politique originale : la cohabitation. Suivie d’une autre, puis d’une nouvelle alternance, puis d’une rupture, puis d’une nouvelle alternance… Sirinelli conclut cette longue séquence politique française de bascules sur l’idée qu’elle exprime clairement un dérèglement politique, qui devait s’amplifier du reste dans le jeu des forces politiques, avec la montée en puissance du FN et les flambées électorales des mouvements gauchistes et écologistes. Mais au fond, mieux que d’y voir le simple égarement d’une Vème déboussolée, on peut y voir l’incroyable maturité de l’électorat français, soucieux de corriger toujours des politiques plus tournés vers leurs ambitions personnelles que vers le Bien Commun… Avec, dans une vision comme dans l’autre, l’aveu que cette Vème ne fonctionnait plus. Dès 68 du reste, malgré le renforcement apparent de ses institutions, tant la Vème, au fond, c’était de Gaulle… de-Gaulle.jpgAux yeux de Sirinelli, les causes de ce dysfonctionnement sont à chercher d’une part du côté de la crise des années 70, dont la France ne s’est jamais relevée, crise exaspérée dans son expression la plus tragique : ce chômage de masse qui voit désormais des enfants naître et grandir dans des foyers de chômeurs, et dans la déchirure sociale qui s’en suivit, au demeurant réactivant, ou plutôt laissant  de nouveau apparaître une fracture coloniale jamais colmatée. C’est que la République française a démontré très clairement qu’elle n’étendait plus sa protection ni à l’ensemble géographique de la Nation (les quartiers dits sensibles en sont la preuve), ni à l’ensemble sociologique que forme cette Nation jetée par-dessus bord : le chômage chronique, la paupérisation, l’exclusion en témoignent. Et d’autre part, c’est à l’incompétence de notre classe politique que nous devons de connaître pareil naufrage : pour symptôme, elle n’en finit pas de s’enfoncer dans le discrédit. Alors qu’en outre elle s’est montrée impuissante à trouver une issue à une crise qui au fond dure en France depuis une bonne quarantaine d’année. Les citoyens français ont ainsi totalement perdu confiance dans cette classe politique, dont ni la Droite, ni la Gauche de pouvoir n’incarnent l’alternative. Au point que l’on peut se demander si la question, grave, celle que pose Sirenelli pour clore sa réflexion, est bien seulement de savoir si les valeurs qui fondent cette Vème république, essentiellement la laïcité et la foi au providentiel retour de la croissance, sont valides en l’état. Car au delà de savoir comment réincarner ces valeurs, dont on espère qu’au moins celle de notre leurre éhonté du retour de la croissance sera abandonnée, la question qui se pose en fait, est celle d’institutions dont le but ultime demeure bien celui de la confiscation de la démocratie entre les mains d’un personnel incompétent.
 
LA FRANCE DU XXeme SIÈCLE (2), LA Veme RÉPUBLIQUE DE 1958 À NOS JOURS - UN COURS PARTICULIER DE JEAN-FRANÇOIS SIRINELLI, Histoire de France, coll. Frémeaux / PUF, label Frémeaux & associés, juin 2014, 4 cd-rom.
 
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8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 04:11

 

jean-moulin.jpgLes allégations concernant Jean Moulin, celles de Thierry Wolton, avaient jeté sur le héros de la Résistance une lumière plus glauque que convaincante. Les contributions proposées par J.-P. Azéma en apportent le plus savant démenti. Toutefois, elles ouvrent un champ d'interrogations auxquelles elles répondent mal. Pour exemple, cette explication de la spectaculaire conversion au gaullisme d'un républicain de gauche par le coup de foudre qu'il aurait éprouvé pour le Général, paraît médiocre. D'autant qu'on ne saura jamais rien de cette année de réflexion qu'il s'accorda, de 1940 à 1941, quand il se proposait d'émigrer aux Etats-Unis, juste avant de rallier Londres. Impossible également de reconstruire sa première période londonienne. Il arrive auprès du Général De Gaulle comme mandataire auto-proclamé, mais repart comme son envoyé légitime. Fabuleux organisateur, il passera une grande partie de son temps en rivalités personnelles. Affrontements avec Christian Pineau, Pierre Brossolette, Henri Frenay... Jusqu'à son arrestation à Caluire, au moment où les luttes d'intérêts font rage dans la Résistance.

A bien des égards, il paraît difficile, aujourd'hui encore, d'analyser sereinement ces pages troublantes de notre histoire. De même, l'on attend toujours une réflexion sur cette déconcertante manie française de la "panthéonisation" de ses héros, alignés par les causes les plus diverses, dans l'effarant désordre d'une crypte pour le moins baroque…

 

Jean Moulin face à l'histoire, collectif, sous la direction de Jean-Pierre Azéma, Flammarion, collection Champs, 2 janvier 2004, 417 pages, 10,20 euros, isbn 13 : 978-2080801005.

 

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6 juin 2014 5 06 /06 /juin /2014 04:39

Samuel_Fuller--1987-w.jpg"Un film est un champ de bataille : amour, haine, violence, action, mort, en un mot émotion", affirme Samuel Füller dans Pierrot le fou (1965, Jean-Luc Godard).

 

C’était un dimanche soir, sur Arte. Il y a des années de cela. Samuel Füller racontait son débarquement en Normandie. Ohama beach... La sanglante ("Bloody Ohama"). Conteur fabuleux, prenant sans cesse la distance du récit, surplombant le sien de part en part, amusé, effronté, n’oubliant rien, pas même de comprendre le récit que l’on voulait alors remettre en place en l’interrogeant encore sur cette histoire pourtant déjà tellement codifiée.

Et c’est ce qui nous retiendra ici : ce fantastique travail, non de mémoire, mais de réflexion sur les lieux d’une mémoire dont le dessein se trouble, quand de constructions en reconstructions, ce qu’elle attise n’est rien d’autre que le retour de la violence, Samuel Füller achevant son témoignage sur cette note effrayante, d’un récit ouvert désormais à de nouvelles possibilités de violence.

peniche-en-mer.jpgCet événement, expliquait-il tout d’abord, dans sa réalité, était proprement invivable. Des milliers d’hommes jetés sur une plage. Le fracas de la mitraille, les éclats d’obus, les tirs incessants, le bruit, le feu, le souffre, le sable, la mer, jetés l’un contre l’autre, les barges qui ne cessaient d’affluer, les hommes qui ne cessaient de tomber, courir quelques mètres et tomber, le prochain un mètre de mieux que le précédent et tomber toujours, la plage jonchée de corps, de cadavres, de cris, de souffrance, de peur. Utah, Ohama, Gold, Juno, Sword. A Ohama, les américains qui descendaient des barges ne purent disposer du soutien des chars amphibies. La houle était trop forte, les duplex drive ne pouvaient y résister. De fait, sur les 29 chars mis à l’eau, 3 seulement purent gagner la rive… Les autres coulèrent dans la Manche. Sur la plage, les 270 sapeurs qui devaient ouvrir en moins de 30 minutes la quinzaine de passages pour permettre aux véhicules de traverser les 500 mètres qui séparaient la mer des positions allemandes, œuvraient sous le feu incessant de l’ennemi, à découvert, si bien qu’en moins de 25 minutes, 250 étaient morts déjà. Un seul passage fut ouvert. Samuel Füller débarque. Le feu le cloue aussitôt à terre. Tous sont déjà morts autour de lui. Une seconde vague est déversée sur la plage. Hébété, il ne comprend rien, ne voit rien, ne peut ni respirer ni bouger. L’expérience qu’il vit, rien ne l’y a préparé. Peut-être, si, celle des soldats engagés dans les tranchées de 14-18. Mais il ne la connaît pas. Tout n’est pour lui, comme cela l’était déjà pour eux, que cris, gémissements, ordres incompréhensibles, fracas des armes, jurons, râles. Certains se redressent après avoir repris leur souffle, font quelques mètres et tombent. L’espace s’est effondré. Le temps s’est arrêté. Son être semble faire organiquement corps avec la plage. Il n’y a pas d’issue. Le sable et le sang giclent de toute part. Partir. Fuir. Sortir. Rien n’est possible. La terre, déjà éventrée, s’évide encore. Pas le moindre petit bout de savoir pour s’arracher à ce cauchemar. Pas le moindre récit pour donner la mesure de ce qu’il vit. La solitude effarante de l’esprit répond à celle du corps, terré dans sa propre ignorance. Tout n’est alors qu’un immense chaos où l’être déversé ne parvient pas à se saisir, où le flux héraclitéen des événements interdit non seulement toute compréhension de la chose, mais toute connaissance de soi, voire toute sensation de ce moi charrié sans ménagement dans le désordre de la matière nue. C’est cela que raconte Samuel Füller. Qui ne sait plus comment il est sorti de sa terreur, de son trou, l’arme à la main et a survécu. Il ne lui reste pour souvenir que l’hébétude, longtemps après que le dernier coup de feu a été tiré.

debarquent.jpgAutour de lui, quatre silhouettes. Leur uniforme. Américain. Ils se regardent et se taisent, incapables du moindre mot. Longtemps comme ça, dit-il. Sans savoir combien de temps exactement. Une heure, deux heures. Les survivants. Une poignée. Et puis les premiers mots. Lesquels, il n’en sait rien. Rien ne concernant ce qu’ils venaient de vivre en tout cas : la réalité était inassimilable. Elle n’était que confusion, non-visibilité absolue du sens des actions, la clôture de l’expérience sur un présent sans fin.

C’est cela que Samuel Füller raconte. Tout comme il comprend que la seule manière de faire sienne cette expérience aura été, ensuite, après coup, d’en élaborer la fiction. En commençant par éliminer toute la réalité du monde. Les cris, l’hystérie à bien des égards, ces tranchées dans lesquelles les soldats américains se jetaient sauvagement et tuaient sans le vouloir d’autres soldats américains. Car le réel est idiot. Voilà ce qui est déterminant : le réel est idiot. Seule la fiction nous permet de nous emparer d’un événement pour l’intégrer. Car sans fiction, aucune émotion ne peut se vivre. Voilà ce qu’affirmait Samuel Füller.

omaha_beach_soldats_herisson_tcheque.jpgEnsuite, sont venus d’autres temps. Les survivants ont d’abord élaboré ensemble, avec peine, improvisant, explorant, hasardant une bribe, un récit, plusieurs, mille esquisses se chevauchant, se contredisant, pour arriver un jour à une solution satisfaisante qu’ils partagèrent sans même s’en rendre compte, parfois dans les mêmes mots, les mêmes expressions véhiculant à la longue comme un modèle du genre récit de débarquement. Puis vint, beaucoup plus tard, le temps de leur récit relayé par des voix étrangères à l’événement, faisant subir à leur récit un nouveau glissement, vers un modèle assumant cette fois une fonction plus idéologique que psychologique. Mais un récit qui faisait retour dans le leur, le transformait, l’augmentait et le diminuait tout à la fois, forçant leur propre mémoire, la pliant devant des usages qui n’étaient pas les leurs tout d’abord, mais avec lesquels ils finirent par se familiariser. Le roman, le cinéma vinrent donner forme à tout cela. Une mémoire collective du débarquement se mit en place. Qui transformait, codifiait, esthétisait l’événement si loin déjà. Un événement dont la violence finit par devenir acceptable. On put de nouveau l’assumer. Elle circulait dans de nouveaux espaces, se chargeait de sens, en appelant déjà au retour de la violence réelle, comme dans un mouvement de balancier, s’étant enfin rendu souhaitable de nouveau, si l’on voulait bien en disposer encore. C’est cela que racontait Samuel Füller.


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2 juin 2014 1 02 /06 /juin /2014 05:05
 
Pascal-Bruckner.jpgC’est ici l’écologie radicale qui est visée, celle qui aurait entraîné dans son sillage, selon Pascal Bruckner, l’explosion contemporaine de la pensée apocalyptique dans les pays riches. L’écologie, le seul mouvement authentique apparu ce dernier siècle, héritier du romantisme dans son rapport à la nature et dans sa tentative de réconcilier l’homme avec elle, aurait ainsi conduit à sacraliser cette nature au détriment de la sacralité de l’humain. Au point d’en faire l’ennemi, à nous expliquer qu’à moins d’un changement radical, nous serions entrés dans l’histoire de la fin des temps. Pour preuve de la mobilisation massive de cette déologie catastrophiste, Bruckner recense la fulmination d’un genre littéraire nouveau dans le monde contemporain : celui de la littérature apocalyptique. Les exemples sont en effet nombreux, tant dans le champ du roman que dans celui du cinéma, et les figures abondent, qui du retour du zombie à la métaphore du Titanic en expliciteraient la métaphore. L’espère humaine serait donc entrée dans le compte à rebours. L’homme serait devenu l’ennemi de la Terre, et face à un danger de cette espèce, il n’y aurait d’autre recours que dans la réforme morale de l’homme. On devine les écueils d’un tel discours. On aurait ainsi changé de paradigme : avec la modernité avaient surgi sur la scène politique les minorités. Avec l’écologie, la terre serait devenue l’ultime recours, menaçant de reléguer toutes les catégories politiques du XIXème siècle à l’arrière-plan : la survie de l’humanité en effet, commanderait de faire passer au second plan l’éradication de la pauvreté par exemple. Et nécessiterait d’engager collectivement nos responsabilités sur des siècles dès à présent, sinon des millénaires comme dans le cas du nucléaire, commandant la mise en place d’un Pouvoir mondial autoritaire, fascistoïde. On connaît ce discours sur le fascisme vert, développé non sans raison par nombre de penseurs depuis Foucault. Pour autant, on ne voit pas qu’il faudrait nous passer d’une écologie critique tant les signaux alarmants de la situation de la planète sont nombreux, et constants. Pascal Bruckner, qui réfléchit en philosophe, se montre plus convaincant dans l’illustration des peurs qui nous affectent. Etudiant leurs figures, de celle des dieux à celle de l’homme loup pour lui-même, en passant par la technique et la science, il montre combien ces peurs affectent désormais notre environnement : elles portent en effet sur les objets les plus quotidiens, de l’alimentation à la santé. Non sans raison, malgré les mauvais exemples qu'il nous offre et qui ne parviennent pas à les éviter : certes, il y a moins de risques sanitaires aujourd’hui qu’au Moyen Age. La belle affaire… Au passage, tant pis si l’espérance de vie en bonne santé décroît en occident depuis une bonne dizaine d’années. Bruckner ne semble pas le savoir, qui veut poursuivre sa démonstration et nous réconcilier au fond avec la science plus qu’avec nous-même. Voire l’Occident avec son histoire dans un troublant plaidoyer contre ces culpabilités qui l’affecteraient par trop, du colonialisme à son impérialisme. La thèse est douteuse en fin de compte, d’affirmer que toute l’écologie serait passée sous le contrôle de cette écologie radicale qu’il dénonce. Et le plus intéressant de son intervention n’est au fond pas là. Nous vivons la fin des temps des révolutions, nous dit Pascal Bruckner. Du moins dans les pays riches. Qui sont entrés dans ceux des catastrophes. Naturelles et, pourrions-nous ajouter, politiques de nouveau, avec la promotion de cette nouvelle peste brune qui ronge toute l’Europe. Nous avons congédié l’idée que le renouvellement de l’humanité se ferait par la classe ouvrière, mais le triomphe du modèle libéral a précipité, paradoxalement, sa marginalisation. Dépourvus d’idéologies de rechange, nous vivrions ainsi une période historique où le temps aurait cessé d’être orienté : il ne porte en lui aucune promesse de renouveau, et tout se passerait comme s’il était au contraire sous l’emprise d’une menace que nous ne savons pas nommer. Il y a là du vrai dans cette sourde angoisse qui n’affecte pas que notre rapport à la nature, à notre santé ou notre devenir. Cela dit, que l'urgence ne soit pas proprement écologiste mais politique au regard des inégalités qui s'épanouissent dans le monde contemporain, le mouvement écologique lui-même a fini par le comprendre -voir le très intéressant essai de Marie Dubru-Bellet : "Pour une planète équitable". Peut-être alors que le mérite de l’écologie, dépouillée de ses ferments les plus extrémistes, aura été de nous obliger à tenir désormais les deux bouts de l’Histoire : l’histoire politique dans son environnement naturel, la polis dans son rapport au bios et à la zoê, non pour sortir de la vision politique du monde, mais au contraire pour faire entrer enfin dans la polis la zoê qui lui manquait, cette ouverture au sensible et à la contemplation qui est peut-être la secrète éthique perdue de la préoccupation après laquelle nous courons tous pour refonder le sens d'un Vivre ensemble qui serait porteur d'espoir et non de désespérance.
 
Le catastrophisme contemporain, Pascal bruckner, Une réflexion philosophique, label Frémeaux & Associés, mars 2014, 2 Cd-rom.
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31 mai 2014 6 31 /05 /mai /2014 04:52

 

rugby-zness.jpgMontchanin, Bourgoin-Jallieu, Romans-sur-isère… Jusque dans les années 90, 80 clubs français se disputaient le bouclier de Brennus. Désormais l’élite du rugby ne compte plus que 14 clubs, qui font du championnat français le plus relevé de la planète. En moins de 15 ans, le rugby a sauté un siècle et explosé tous les compteurs de «capitalisation»… Le tout sous les efforts conjugués d’une poignée de quadras, dont tout particulièrement Serge Blanco qui fut l’artisan majeur de cette transformation, les chaînes de télévision, Canal + en tête, les investisseurs internationaux et les politiques municipales, les villes étant devenues, selon l’heureuse mais terrible formule de Jean de Legge, des «entreprises de spectacles et de services»… En moins de quinze ans donc, on est passé d’une gestion de bénévoles à une gestion d‘entrepreneurs privés, au point que les grands stades sont devenus de grandes entreprises. Evidemment, cela n’a pas été sans conséquence sur l’esprit même du rugby, qui certes s’accroche encore à ces valeurs, de courage et de solidarité en tout premier lieu, mais déjà on sent bien monter dans ce rugby contemporain les égoïsmes, l’affairisme, l’afflux d’argent exacerbant typiquement des problèmes de riches : l’avidité et la lutte pour le pouvoir.

Le jeu lui-même s’en est trouvé changé, bousculé par le modèle prégnant du Top 14 : il fallait du spectaculaire, Canal + l’exigeait, imposant du coup sa dictature sur les cadences d’entraînement, le calendrier des matchs, l’obligation de la performance individuelle et la conquête de la puissance musculaire. Sur la pelouse, le jeu est devenu ainsi d’une intensité et d’une violence rare, privilégiant l’attaque frontale aux stratégies d’évitements. Un jeu qui met tous les joueurs, à chaque match, en situation de danger permanent. La traumatologie du rugby en est le symptôme, qui relève de l’accidentologie de la route et non des habituelles lésions sportives. Les impacts relèvent désormais de la collision (80% des accidents sur le terrain sont le fait des plaquages) et à la mêlée, même réglementée désormais, l’impact sur les corps se fait sentir dans le claquement de la chaîne vertébrale au moment de la poussée - en 2010, le neurologue Jean-François Chermann a justement publié un rapport inquiétant sur cette évolution, en particulier sur l’augmentation des commotions cérébrales et de leurs séquelles à long terme. Toutes les autres récentes études de médecine témoignent de cette transformation qui entraîne la démultiplication des fractures osseuses, ainsi que l’apparition de nouvelles blessures, celles des lésions tendineuses tout particulièrement : les ligaments ne suivent pas la montée en puissance musculaire d’athlètes condamnées à soulever toute la journée de la fonte pour accroître leur masse musculaire surdimensionnée. Pour le dire plus clairement encore, le développement hypertrophié du moteur musculaire fait que les tendons cèdent. Les joueurs, de leur propre aveu, jouent et vivent avec la douleur très souvent pour compagne…


Au fait, Rugby’zness, Le magazine qui ralentit l’actualité, n°007, 7,90 euros, février 2014, isbn : 9791092900057.
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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 04:02
trader.jpgIl le prétend du moins et dans le message qu'il a délivré, il semble sincèrement vouer une vraie détestation à l'homme qu'il était. Mais de quoi se repentir ? D'avoir aimer jouer ? D'avoir aimer l'argent ? D'avoir tant aimer n'être plus dans le réel ? Il y a bien sûr le problème de la Justice et ses carences dans cette affaire, scandaleuses, qui ont ouvert la voie à la sauvegarde de la Société Générale jamais conduite à s'expliquer vraiment, cette omerta dont Jérôme Kerviel parle avec conviction et non sans raison. Et puis le fond du problème, ces régulations non humaines dont la Finance est aujourd'hui le fer de lance d'une société qui pousse peu à peu à son paroxysme l'inhumanité de ses rationalités. C'est de cela qu'il faudra, encore, parler entre nous, de ce "nous" que la Finance ne cesse de briser, de lancer tête dans le mur pour assurer son apocalyptique devenir.
Salle des marchés. Open space tendu à l’extrême. Un emprunt à la marge, mille milliards d’euros. Naguère les cotations se faisaient à la criée, Zola en sautoir. Open space : il faut de l’agitation pour créer des stimuli. Exit les cloisons, donc. Open space : le modèle par excellence du stimulus operandi.
Depuis quand les banques ont-elles pris possession des Bourses ?
En 1531 fut créé à Amsterdam la première vraie Bourse du monde occidental. Déjà la maîtrise de l’information y était essentielle. A Paris, la Compagnie des agents de change vit le jour en 1801. En 1895 fut créé le MATIF. Et de nos jours nous avons le CAC 40. Cotation Assistée en Continu. Mais il ne s’agit plus aujourd’hui de disposer de l’information utile, il faut la devancer. Il faut pouvoir, toujours, disposer d’une information nouvelle. Et produire sa rationalisation. Le marché a peur, par exemple. Le marché s’emballe, manque de confiance le pauvre chou, le marché est supendu à un mot, un chiffre, qui l'aidera à déployer ses métaphores, sportives et militaires. En ordre de bataille, les traders attaquent. Ils montent à l’assaut. Se replient. Ou font une trève. Pour empocher les dividendes, avant de remonter au front. Et puisqu’il faut bien se vendre, le trader passe aussi une partie de son temps à envoyer des signaux sur sa rentabilité.
Trader. Une économie psychique pulsionnelle. Penser profit. Calculer. Tout le temps. Seul compte l’arbitrage des mathématiques. Il faut mettre en équation des données, des chiffres, les courbes du marché. Toute la journée. Ne se soucier que du profit. Gagner à la hausse, gagner à la baisse. Trader, c’est être capable de formuler plusieurs stratégies contradictoires en même temps. Et formaliser la présentation de son raisonnement. Car si le monde des hommes n’existe pas dans la salle des marchés, il faut lui donner le change : produire un discours moral sous couvert d'explications scientifiques, à l’attention des sociétés humaines que l’on veut plumer. Un discours moral vaut toujours mieux qu’un discours politique pour berner les gens. Trader, le droit de vie et de mort. Jeter un pays entier dans la misère : trois lignes de chiffres. Détenir le nomos grec, donc. Je fais et défais. La guise est mathématique. Imparable.
Trader : la sauvagerie à l’état pur. Le Droit n’est qu’un art de fortune, vu depuis la salle des marchés, et depuis qu’elle est devenue ce que la cité juge de plus indispensable. De plus indispensable mais de plus fermé. Une clôture essentiellement masculine du reste. Derrière laquelle dissimuler les complicités les moins avouables. La salle des marchés ? Un espace depuis lequel domestiquer les êtres sans pudeur.
Exit le Droit, le politique, ne subsiste que l’expression d’un jugement construit au plus juste des lois mathématiques. Car là où le Droit établit un lien de vérité, le trader, lui, rétablit l’absurdité de cette attente de vérité.
Trader, l’instance même de la dé-socialisation des couches les plus favorisées de la Nation. La nouvelle économie est plus nouvelle qu’on ne saurait l’imaginer. Car être trader, c’est explorer des régulations non humaines de la cité. C’est dépasser l'assignation du politique. C’est travailler à la lettre le concept de réquisition de Heidegger, où substituer la programmation à la conscience.
Trader, une inspiration post-ontologique, qui ne puise ses justifications que dans l’auto-référence. Non pas une bulle, fût-elle financière, mais une circularité parfaite où accomplir le grand œuvre de destruction de l’humain.
http://www.soutien-officiel-kerviel.com/blog/


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