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8 décembre 2020 2 08 /12 /décembre /2020 13:42

Ogui. Grogui. Mais conscient dans un corps qui ne répond plus. Appareillé. Peu à peu, il se souvient. De la voiture. Sa voiture. De la femme qui était à côté de lui. Sa femme. Du mur contre lequel la voiture s'est fracassée. Autour de lui s'affaire la médecine d'urgence. Il entend. Comprend. S'il veut survivre, sa volonté devra l'emporter. Alors il cherche, en lui, des raisons de survivre. Se rappelle tout d'abord le suicide de sa mère. Une mort qui l'avait fait sortir de l'enfance. Pour épouser cette vie finalement sobre qui était devenue la sienne. Ou bien son père père cancéreux. Et puis cette vie modeste avec sa femme. Morte désormais, tuée dans l'accident de voiture. Cette femme qui remettait cent fois sur le métier, et avec laquelle il avait fini par ne plus aimer vivre au fond. Il se rappelle ses études, sa longue marche pour tenter d'occuper une place au sein de l'université, la maison qu'ils avaient achetée avec son jardin broussailleux, sa thèse. Ogui a la mâchoire brisée. Il ne peut plus parler. Il voit les gens s'affairer autour de lui. Prendre peur à sa vue. Mais il survit. Des mois d'hôpital. Sans maîtrise sur son corps. Mais il peut encore se remémorer sa vie avec sa femme. Ogui était géographe. Décrire le monde était moins sa passion que celle de savoir à quelle échelle il fallait le représenter. La sienne à présent. Minuscule. Rabougrie. Assaillie par sa belle-mère, qui a décidé de le prendre en charge. Et achevé l'oeuvre de sa fille : ce jardin, dans lequel elle creuse un trou immense. Il se rappelle sa rencontre avec ses beaux-parents. Combien il s'était senti étranger à cette famille dans laquelle il entrait pourtant. Rien d'extraordinaire. Lui, la quarantaine, l'âge de l'apaisement. Ou de la prise de conscience qu'on a déjà raté sa vie. Ogui se rappelle le jardin de leur maison. Vétuste. Sa femme avait fini par y vivre, par en vivre. Elle avait fini par se détourner de lui pour ne vivre que de ce jardin auquel elle prodiguait tous ses soins. Il n'y avait plus eu que ce jardin entre le monde et eux. Un continent caché où sa femme passait toute sa vie, ses journées, ses nuits. Seul son jardin... Qu'il lui faudrait traverser à présent. Fuir. Dépossédé de tout sur son lit d'infirme, avec sa belle-mère à ses côtés, qui s'est emparée de sa vie, de ses amis, de sa survie. Lui, incapable de parler, livré tout entier à cette femme que tout le monde prend pour une sainte dévouée à son gendre. Reclus. Séquestré. Loin du monde, dont le jardin le sépare. Jardin qu'il faudrait traverser pour survivre. La narration est implacable. Imparable. Eblouissante de sobriété et de sérénité. Elle avance calmement pour s'enfoncer phrase après phrase dans l'horreur d'un conte qui engloutit tout vain espoir.

Hye-Young Pyun, Le Jardin, traduit du coréen par Lim Yeong-Heen, en collaboration avec Lucie Modde, Rivages / Noir, septembre 2019, 156 pages, 19 euros, ean : 9782743648725.

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