en lisant - en relisant
Mon vieux et ma journée de solidarité...
On se rappelle la dernière raffarinade de Raffarin : cette fameuse journée réinstaurant la Corvée en France... Le jour de la Pentecôte, précisément... Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'Esprit n'a pas traversé le crâne obtus de Raffarin ce jour-là...
Mais notre narrateur ne s'en soucie pas, lui : il vient d'adopter un vieux. Moins par solidarité que par égoïsme. Peut-être même pas : pour voir, ou par ennui, pour meubler sa retraite peut-être. Pour se sentir lui-même moins seul. Il vivait jusque là sans enfants, sans parents proches. Le vieux s’appelle Léo. Il a 99 ans. De légers troubles cognitifs. Du coup le narrateur a entrepris quelques travaux chez lui, pour l’accueillir. On n’imagine pas ce que cela implique : la salle de bain devient la pièce principale et la chambre, beaucoup trop grande –les vieux sont agoraphobes- doit être raccourcie. La baignoire remontée, les WC aussi, les marches rabaissées. Et puis il y a le problème de la nourriture : Léo ne peut plus mastiquer. Ensuite, un vieux c’est comme un bébé : ça occupe tout votre temps. Un bébé enthousiaste mais lent, qui peut demeurer des heures entières dans le salon sans bouger. Infatigable. A ne rien observer. Ou bien appelant pour satisfaire des envies cocasses. Aujourd’hui Léo veut un coffre. Un petit coffre en bois. Quand on le lui offre, il pleure : le coffre est vide. Il faut le remplir. De n’importe quoi. Tout lui convient. Au fond, Léo n’est pas difficile à vivre. Il s’occupe de petits rituels désuets. C’est même plus apaisant qu’un bocal de poissons rouges. Léo vit du reste comme eux, au présent. Un tout petit présent sans étendue réelle. Le narrateur, ça lui rappelle son père, quand ce dernier l’emmenait à la cathédrale le mardi pour écouter de la musique et, peut-être, y apprendre à mourir. Mais apprend-on cela ? Chacun fait de son mieux. Un jour après une chute malencontreuse, Léo devient encore plus vieux. Il oublie tout, s’étouffe, oublie encore le peu de consignes données. Une comptine l’arrête, sortie du fonds des âges, qu’il fredonne toute la journée. Tous les jours. Toutes les nuits. Car il se lève la nuit à présent, urine partout, oublie l’emplacement de sa chambre, s’endort dans le couloir. Peu à peu la vie le quitte. On voit bien ça. La maladie, la fatigue, qui le charrient vers le grand nulle part. A l’observer, le narrateur croit devoir comprendre que vivre, c’est ne jamais cesser d’abandonner ceux qu’on aime. Puis tout s’est déglingué. Il faut répéter, Léo ne comprend plus. Il faut parler de plus en plus fort, mimer, surveiller sans relâche Léo. Leur onzième mois de vie commune arrive. Le narrateur remet Léo au centre où il l’a trouvé. Voilà. Dans l’impuissance de savoir lui offrir une meilleure place. Les vieux semblent n’être "praticables" qu’en tant qu’ils ne sont pas trop vieux encore. Après, personne ne sait qu’en faire.
Mon vieux et moi, Pierre Gagnon, éditions Autrement, coll. Littératures, sept. 2010, 88 pages, 9 euros, EAN : 978-2-7467-1436-6.
Correspondance de Paul Léautaud
Rendu célèbre par hasard dans les années cinquante, Paul Léautaud passa sa vie à écrire beaucoup, en toute liberté, et publier peu. Cet écrivain en effet, insolite à bien des égards par son indifférence à toute célébrité, refusait ou différait la plupart du temps la publication de ses manuscrits. Il nous laissa tout de même son Journal Littéraire et cette correspondance en deux volumes, habitée par la même générosité.
Et quelques romans…, ajouterions-nous presque à regret qu’on les ait oubliés, pour les abandonner dans dieu sait quelle coulisse du monde des lettres. Ecrivain rare, Léautaud rejoignait là une avant-garde secrète dont on a perdu depuis longtemps les traces, de Lichtenberg à Derul. Des "dissidents", oserait-on si le mot n’était galvaudé et surtout si connoté historiquement. De vrais séditieux donc, posant à la Littérature des questions réellement embarrassantes, comme celle du problème de la communication entre l’écrivain et son public, par exemple. Ou bien encore celle du renouvellement de l’acte littéraire, dans ces déplacements auxquels ils opéraient, de l’œuvre romanesque au journal intime.
Léautaud, en qui on s’est complu à ne voir que l’égotisme forcené et qui passait pour une sorte d’anti-démocrate cynique, ce qu'il était plus ou moins il est vrai, bien que sans grande conviction politique, nous livre ici, dans cette "épatante" correspondance, selon l’expression de Paulhan, un autre visage. Celui d’un solitaire voluptueux et sensuel, que scandalise la souffrance mutique des hommes et la chimère d’un monde impatient de tuerie. Le pur bonheur d’écrire d'un homme de Lettres qui, à force de pratiquer les mauvaises gens de son monde, a fini par s’attacher aux textes.
Correspondance de Paul Léautaud, tome 1, recueillie par Marie Dormoy, préface de Philippe Delerm, 10-18, coll. Domaine français, juin 2001, 668p, ISBN : 226403226X.
James A. Hetley, Le Royaume de l’été et le réalisme magique
Maureen est paumée. Comment ne pas l’être dans un monde schizoïde où un gosse peut se fournir en crack mais dont la Loi ne tolère pas qu’il achète du tabac ? Du reste, elle a vraiment de quoi l’être ce soir d’hiver dans le Maine : elle vient de tirer plusieurs balles sur un simulacre sans jamais l’atteindre, tandis qu’un chevalier surgi de nulle part lui affirme être Arthur Pendragon et prétend qu’elle est l’héritière d’un monde caché. Bien que rejeton d’une famille d’ivrognes opiniâtres, il y a de quoi laisser pantois ! D’autant que ce Brian Arthur Pendragon lui annonce sans rire qu’elle possède des gênes qui en font l’enjeu d’une quête meurtrière au royaume des fées ! Et qu’enfin, un gnome est à sa poursuite, pour l’engrosser… Foutu monde que celui qu’elle découvre, celui les Anciens, un peuple du Nord de l’Europe dont elle saisit qu’ils sont un rameau oublié, entre Neandertal et Homo sapiens. Un rameau stérile donc, voué à la disparition, à moins que… Eh oui, lui révèle Brian : à moins qu’elle ne se dévoue, car elle seule n’est pas stérile et peut sauver sa race !
Tout bascule donc. Maureen passe malgré elle de l’autre côté du miroir, dans le Royaume de l’été. Dans notre monde rôdait la folie. Dans celui de l’été rôde la mort. La voici livrée au gnome Dougal comme un vulgaire appât, par Sean, le jumeau de Brian ! Encore une famille qui ne fonctionne pas… La chasse commence : Brian se lance sur les traces de Dougal, accompagné de David, le petit copain de la sœur jumelle de Maureen, elle aussi sur les talons de sa frangine, sans se douter que quelque part dans la forêt est tapie une autre sœurette, bien mauvaise celle-là, Fiona, sister de Brian…
Quel imbroglio de gémellités rancunières ! Dieu, il ne fait pas bon se balader dans les contes de fées ! David l’apprend à ses dépens. Ce gentil en effet, n’y fait pas le poids : la terre l’avale ou plutôt, le voilà offert à la terre pour l’engraisser de son sang et la régénérer. Des églantiers font racine de son corps. Le monde de l’autre côté du monde pue vraiment : c’est du sang, de la haine à l’état pur, le viol, l’inceste, c’est ça la réalité
des contes, il serait temps d’écarquiller les yeux ! Car tandis que l’ombre moqueuse du monde enchanté ravaude ses nasses barbares, tandis que David n’en finit pas de se dissoudre en offrande atroce, Maureen cède par calcul à l’étreinte du gnome, qui l’engrosse avant qu’elle ne l’explose.
Dans la forêt de Pendragon, on est proie ou prédateur. Il n’existe pas de voie médiane. Aussi Maureen s’éveille prédatrice, brusquement épanouie à sa magie camouflée. Le sang appelle le sang, la forêt se transforme en un vaste charnier où seuls les paranoïaques parviennent à dénombrer leurs ennemis. Elle soumet tout ce qui bouge. Reste à sauver Brian. Seul un charme vigoureux peut l’arracher aux pattes de Fiona. Maureen le sait, le sent, le renifle entre ses cuisses si longtemps fermées aux hommes, et pour cause ! Au terme de sa quête, la voilà enceinte de jumeaux nés de pères ennemis : Dougal et Brian. Maureen a vaincu le sortilège, mais à quel prix ? Folle, certes elle ne l’est plus. Elle sait désormais parler aux arbres… Car on peut vraiment leur parler. L’humanité ne s’en est pas privée du reste, tout comme des sacrifices humains pour nourrir son destin. C’est autour de cette symbolique millénaire que le roman se construit : le sang, le sperme, les humeurs du corps, la terre atavique et la forêt enfin, être plein par excellence de nos égarements dévastateurs.
L’hiver dans le Maine fleurit en fin de compte d’étranges rêveries bordées de frayeurs, que les protagonistes de ce drame ancestral relèvent dans une langue familière, celle du monde auquel nous appartenons. Dans ce roman, l’espace narratif oscille sans cesse entre le banal et le sublime. Le monde se courbe au gré de nos fantaisies en empruntant ses formes aux univers des esprits balbutiants. Et dans ce monde de rôdeurs urbains privés de toute conscience, nul doute que le réalisme magique ne soit, en réalité, notre vrai site existentiel.
James A. Hetley, Le Royaume de l’été, éd. Mnémos, 376p., nov 2004, 21,5 euros,
Le Royaume de l’été, éd. Gallimard, avril 2008, coll. SF, 501 pages, ISBN-13: 978-2070346943.
Les aventures de Peddy Bottom
Peddy Bottom est un nom, non ? Mais que l’on sache, un être n’est pas son nom : il est quelque chose de plus ! Or, ce supplément d’être, Peddy le méconnaît. Il s’en va donc consulter le vieux Dromadaire de l’Université pour en apprendre davantage à ce sujet : Ah Aha Ahem – c’est le nom de notre savant. Un nom à coucher dehors, on veut bien l'admettre, mais dont ce dernier n’est pas peu fier, d'autant que ce nom peut se prononcer de trente façons différentes…
Cet homme de sciences, qui est le-monde-entier-moins-le-monde-entier-sans-lui, sait tout.
Du moins : tout-moins-une-chose, qu’il ne sait pas et qui est justement ce pour quoi Peddy le consulte… C’est bête… Néanmoins, le dromadaire assure Peddy qu’il est bien Peddy. Cela saute quasiment aux yeux. Mais voilà qui n’est guère convaincant. N’être qu’un nom, en outre, quand ce nom n’est pas connu… Devant la moue dépitée de Peddy, notre savant propose de ramener l’équation à : Peddy est ce qu’il fait. Le problème, c’est que Peddy n’a jamais rien fait. Enfin, pas grand chose. Et puis rétorque Peddy : que faut-il entendre par là ? Que faudrait-il avoir fait, par exemple ?
Guère avancé, Peddy reprend la route qui le mène… au deuxième chapitre. Là, les choses se compliquent. Un carabinier a tracé une frontière entre le lieu où se trouve Peddy et le pas suivant qu’il veut faire. Ce qui existe, et ce qui n'existe pas. Peddy doit s’acquitter d’une taxe pour franchir cette frontière, taxe dont il ne peut s’acquitter : un chapeau. Il n’en a pas sur lui. Peddy a beau expliquer que le chapeau n’existe finalement pas plus que lui, que leur consistance avoisine le zéro, le carabinier n’en veut rien savoir. Pour lui, les choses sont simples : admettons que Peddy soit un être fictif (et libre à lui de l’être), il doit tout de même exister quelque part pour revêtir cette propriété d’être fictif ! En conséquence, il doit s’acquitter de l’impôt. Pauvre Peddy Bottom ! Le voici bien ennuyé d’avoir si peu de consistance. Sophistes à l’envi, les démonstrations de Themerson sont magistrales !
Les aventures de Peddy Bottom, Stefan Themerson , traduit de l’anglais par Jean-Marc Mandosio, éd. Allia, août 2000, 102p, ISBN-13: 978-2844850409
Mauvaise nouvelle d’Edward St Aubyn…
"Comment penser correctement son problème, quand le problème, c’est justement la façon de penser?"
Mauvaise nouvelle d’Edward St Aubyn, traduit de l’anglais par Sophie Brunet, (trilogie Patrick Melrose, t.2), éd. 10-18, coll. domaine étranger, juin 2000, ean : 978-2264028525.
La Cavale de Billy Micklehurst, Tim Willocks –forgetting human works
Manchester. Billy Micklehurst, costume dépenaillé, chaussures sans lacets, fantôme du Cimetière sud où loge plus d’un million de tombes. Billy les a comptées. Il les connaît toutes, a lu toutes les pierres tombales, leur peu de mots qu’il reste aux morts. Billy les connaît tous, de toutes tailles, poids, conditions sociales. Il les connaît tous, ces désespérés qui ne savent où aller et qui tournent en rond du nord au sud en tentant désespérément de fuir ce lieu qu’ils ne comprennent pas. Ils virent comme lui danse ses valses au milieu du cimetière, une canette de bière à la main pour consoler les âmes qui ne comprennent pas pourquoi on les a abandonnées là. Billy l’escogriffe, gargouille vigilante, "la vie vécue incarnée" dont témoigne Tim, béatifié en quelques pages sublimes dans cette architecture de perdition, vrai bagne de briques rouges. Un temple vide, barré des stigmates d’un commerce ancien, géométrie de fers et de pavés qu’un manque étreint crûment. Manchester, espace vaincu dans son décor de cheminées hauturières et Billy, seul gardien d’un monde où il demeure déjà. Manchester à la rupture, avant qu’on ne la livre aux bulldozers. Et Billy donc, l’équivalent psychique de ce paysage dévasté de l’Histoire. Rompu, rauque, bombardé, calciné, empli d’obscurité. La partie est finie, la ville meurt, Billy court en zigzagant entre les stèles avant de se pendre à une croix, devançant sa mort d’un jour ou deux.
"On l’enterra dans une tombe d’indigent", raconte Tim. Une ballade avec Billy, ce baladin du monde occidental encerclé de spectres qu’il ne peut délivrer, joueur de flûte usant d’un trop vieil air pour nous libérer de nos tourments. Dérisoire mais précieux, dans ce texte festonné d’images barbouillées au cœur de cette île absolue qu’est le monde -forgetting human words…
La Cavale de Billy Micklehurst, de Tim Willocks, traduit de l’anglais par Benjamin Legrand, 64 pages, éditions Allia, mai 2012, coll. TRES PETITE COL, ean : 978-2844855688.
Le vrai travail… Merci Sarkozy, d'en avoir fait un champ de ruines !
Le vrai travail... Allez le dire aux millions de chômeurs qui en cherchent un désespérément ! Un vrai travail... Parlez-en aux millions de travailleurs précaires ! Car ils se comptent par millions, si l'on veut vraiment tenir le discours de la vérité du travail en France. Des millions et non ces statistiques politiciennes qui d'année en année ne visent qu'à exclure de la comptabilité du chômage les salariés désespérés qui viennent grossir les rangs d'une politique honteuse. Des millions de précaires, des millions d'hommes et de femmes exclus d'un marché du travail cassé, saboté, des millions exclus même du moindre secours. Le vrai travail... Faut-il manquer à ce point de vergogne que l'on puisse s'autoriser d'un tel langage ! Jour après jour, ouvriers kleenex, employés poussés à bout, paysans poussés au suicide, cadres poussés à la rue... Un bel exemple, oui, de jactence sordide que celle qui voudrait nous faire croire que le travail est une valeur du monde néo-libéral, quand il n'est que la variable d'ajustement d'une économie prédatrice !
Et ce, partout où le néo-libéralisme s'est imposé à la surface de la planète, soustrayant au monde ses richesses pour n'en faire, oui pour le coup, qu'un village apeuré qu'une lie infâme abuse. Allez, prenez le Japon pour l'exemple, perclu d'horreur, ravagé par une catastrophe nucélaire dont on ne révèle même plus aujourd'hui la vérité. Prenez ce Japon de Fukushima, passé pour pertes et profits d'une actualité de toute façon immonde sous la plume des éditocrates stipendiés. Prenez le Japon, un jour comme un autre. Dans cet édifiant roman qui dit l'atroce d'une réalité plus horrible qu'on ne saurait l'imaginer.
Kyoko, 36 ans, célibataire, est sans emploi depuis qu’elle a été licenciée pour avoir molesté son patron qui ne cessait de la harceler. "Quel est votre but dans la vie ? ", lui a-t-on demandé lors d’un entretien d'embauche. " Vivre vieille ", a-t-elle répondu… L'horizon le plus incertain désormais, après Fukushima. La lutte pour la survie dès lors, les portes des entreprises fermées à ce trop plein de sarcasmes. Kyoko qui, comme toutes ses camarades d’enfance, a bossé comme une folle pour réussir ses études et voilà le résultat : il n’y a plus de travail. Ou bien il faut en passer par l’obscénité des petits chefs arrogants. Se marier peut-être. La voilà qui accepte une "rencontre arrangée" avec un fat entiché de lui-même et de ses pitoyables réussites en affaires… Alors, bien qu’il soit très mal vu au japon d’être sans travail et célibataire lorsqu’on est une femme de plus de trente ans, au mépris de cette réalité morale énoncée à longueur de journée par la brutalité médiatique, Kyoko le plante et va noyer son découragement dans un bar. "C'est chiant, d'être une femme", conclue-t-elle, une boule au travers de la gorge et c’est bien tout ce qui lui reste, cette gorge nouée. Nous arrive-t-il quelque chose de bien dans ce monde qui a tout fait pour nous faire croire aux vertus du travail avant de nous déposséder de tout accès au travail ? Pas de risque…
Dans le second récit délicatement fantastique, Oikawa est liée par un pacte singulier à son collègue de travail, Futo : celui qui survivra à l’autre devra détruire toutes les traces des petits secrets du défunt, même les plus futiles. Futo meurt bêtement : un suicidé lui est tombé dessus. Son fantôme apparaît à Oikawa. Un rien dépité, mais délié de lui-même, du monde, de l’allégeance passée à l’idéologie du travail, en pleine déconfiture dans le Japon contemporain. Il convoque Oikawa sur le bord de ses souvenirs. Oikawa méprisée, qui découvre qu’elle a toujours vécu dans l’ombre d’un supérieur, forcément masculin. Solitaire là encore, incomprise.
Deux récits très crus d’une situation japonaise insoutenable pour les femmes, victimes toutes désignées d’une société qui célèbre néanmoins avec toujours le même cynisme la date du 23 novembre, comme Jour de la "Gratitude au Travail". Un jour de honte pour les sans-emploi, pas davantage serein pour les autres, et qui ne sert qu’à cacher la misère de ces vies exemplaires des salariés modèles. Deux récits presque naïfs, ouverts à la banalité d’un monde sordide, le nôtre.
Le Jour de la Gratitude au Travail, de Akiko Itoyama, traduit du japonais par Marie-Noëlle Ouvray, éd. Philippe Picquier, avril 2008, 100 pages, 13 euros, EAN : 978-2877309905.
L’agneau, dix façons de le préparer…
L’idée de génie de Gaborieau, c’est de sortir de l’éternel gigot de Pâques ou du carré des grandes occasions. Ses pieds d’agneau en petits farcis d’échalote, ou sa couronne cloutée aux anchois sont de vraies merveilles. Le tout dans une série de livres de cuisine qui fut proclamée la meilleure de l’année 2009 par le jury des Gourmand World Cookbook Awards. Un seul regret : qu’il ne soit pas fait mention du broutard des Causses, l’agneau le plus divin du monde, qui d’année en année se voit attribuer le label tant convoité de "meilleur agneau du monde". Car la recette est une chose, la qualité du produit une autre… L’IMPOSSIBLE (L’AUTRE JOURNAL)
L’Impossible est un journal. D’un autre genre, cela va sans dire. Un journal pour tout dire impossible, qui prétend marier la qualité à la profondeur, réinventée tout juste vingt ans après l’expérience de L’Autre Journal, qui devait tant à Deleuze.
Un journal en forme de manifeste, bien au delà de sa première livraison au demeurant, par nature, programmatique.
Un journal qui invite ses contributeurs, écrivains, personnalités de la culture, rédacteurs occasionnels, à creuser, creuser sans cesse sans jamais se défaire d’une exigence d’écriture portée à l’improbable des temps neurasthéniques que nous venons de traverser. Tout l’inverse de ce qui se pratique aujourd’hui en France, où la superficialité s'apprête d’une trivialité sans nom. Une utopie donc. Invitant à la création d’une communauté de lecteurs et d’auteurs. D’une communauté engagée dans un travail de réflexion et d’écriture sur ce qui fonde et le sens de notre vivre aujourd’hui, et les raisons d’en désespérer. Des hommes, des femmes, qui se promettraient de repenser nos droits et tous les droits, de ceux des glaciers à ceux des animaux, des minorités à ceux des citoyens de seconde zone. Des hommes, des femmes, qui ne détesteraient rien tant que la lourdeur de notre monde à simplement exister. Des hommes, des femmes, qui ne renonceraient ni à l’intime de leur vie, ni à l’universel de leur être. Des citoyens qu’une impossible jeunesse tarauderait. Ardente contre la banalité du Mal et contre le temps qui passe et ce pire qui nous dévaste, ce peu de choix qu’on nous laisse. Il s’agirait donc d’élargir l’offre des possibles aux frontières de cet impossible que de sots dirigeants nous assignent. Et en parler entre nous pour briser l’entre-nous qui nous assassine.
Les temps sont impossibles. The time is out of joint, affirmait Hamlet. C’est cela. Oui. Il faut dégonder les portes de ces temps assassins. Devenons impossibles ! Rendons-leur la vie impossible à notre tour, jamais rassasiés d’égalité, de liberté, de justice, jamais vaincus, pas du tout prêts à déposer nos possibles à leurs pieds. Qu’un secret mot d’ordre nous habite : rentrons en politique, notre destin. Ne respectons plus les puissants de ce monde, n’interrogeons plus les experts, palabrons ! --joël jégouzo--.
L’Impossible, n°1, février 2012, 5 euros, mesnuel, 128 pages, en Kiosque depuis le 15 mars, en librairie depuis le 22 mars 2012.
William T. Vollmann, Fukushima –dans la zone interdite
A l’aéroport de Frisco, Vollmann s’embarque avec un dosimètre : on n’en trouve plus au Japon. Il enregistre la température radioactive : 0,1 millirem. 5 rems, c’est la dose maximale admissible par un organisme humain. A sa descente d’aéroport, à Tokyo, la mesure indique 1,2 millirem. Le 20 mars 2011, dans un rayon de 10km autour de la centrale, il fallait 3 minutes pour recevoir la dose maximale admissible. Vollmann s’adresse aux autorités dès sa descente d’avion : qu’est devenue l’eau radioactive ? D’où venait-elle ? Combien de mètres cubes d’eau radioactive se sont déversés et où ? Ni les ingénieurs de Tepco, ni les autorités gouvernementales ne savent lui donner de réponses. C’est cette ignorance qui frappe tout au long de son enquête. Une ignorance partagée massivement. Aujourd’hui encore. Sur des questions pourtant fondamentales de santé publique. Nul ne sait, nul ne connaît l’étendue des dégâts, des dangers. Aujourd’hui encore. A 250 km de la centrale, son dosimètre enregistre une belle progression des radiations. La mer est-elle contaminée ? Personne ne répond à sa question. Partout les traces bien visibles encore du tsunami. Et celles tremblement de terre. Spectaculaires. Mais pas de traces de contamination visible à l’œil nu, évidemment. A 60 km de la centrale, Vollmann entre dans une zone militarisée. La démocratie suspendue. Nécessairement, lui explique-t-on. Certes, mais la démocratie est suspendue. Des lois d’exception sont entrées en vigueur, la libre circulation des personnes n’est plus d’actualité. C’est une des raisons de son opposition au nucléaire. L’autre, c’est que la période de stockage des déchets radioactifs excède tout cadre de référence des civilisations humaines. Vollmann en est sûr à présent : le nucléaire est l’horizon du pire. Il relit comme à haute voix les études de sécurité qui avaient motivé le gouvernement japonais à certifier à son peuple que Fukushima était sûre : les ingénieurs de la Tepco avait travaillé sur l’hypothèse d’un tsunami de 5,7 mètres de haut. La vague en fit 14. Ce n’était pas normal. L’océan est donc fautif…
Partout Vollmann croise des gens qui, dans l’ignorance des vrais dangers, finissent par ne plus savoir que penser. La catastrophe nucléaire est invisible. Son manque de visibilité nuit à toute prise de conscience. Même l’explosion des réacteurs est passée inaperçue : les gens alentours lui racontent qu’ils n’ont rien vu, rien entendu vraiment, sinon à la télévision. La mort, pour eux, c’était le tsunami. Puis le tremblement de terre. Pas le nucléaire. Et puis, commente un grand nombre de japonais habitant près de la centrale : la région est peut-être contaminée, mais nous ne savons pas où aller. Ils savent qu’ils tomberont peut-être malade. Mais chacun espère passer au travers. De toute façon, pas avant vingt ans. C’est loin vingt ans. Ça n’existe pas. On ne peut pas vivre pendant vingt ans en attendant la mort. Autant oublier donc. A 170 km de la centrale, son dosimètre fait un nouveau bond. Puis il ne cesse de révéler une augmentation constante de la radiation. Il se rapproche de la zone interdite. Le cercle d’évacuation forcée. On ne parle ici que de contamination, pas de radioactivité. Le vocabulaire gomme la réalité du danger, sa nature. Le gouvernement s’est d’ailleurs employé à diffuser largement ce seul message : "il n’y aura pas d’effet immédiat sur votre santé". Ce que tout le monde peut observer en effet. Tout va presque bien donc. Les gens reviennent. Les plus modestes en fait, qui ne savent où aller. Et puis les vieux. Qui sont restés. Qu’on a laissé. Dans des villages vides. Désertés. Sans lumière. Des villages fantômes. A 20 km de la centrale, la route est bloquée. Par l’armée. Un chien erre. Le chauffeur du taxi de Vollmann veut bien pousser plus loin. Il faut simplement payer un peu plus. Pour le danger. Qu’il ne sait pas vraiment apprécier. Et l’un et l’autre finissent par croiser dans la zone interdite de plus en plus de monde. Des gens revenus chez eux, et les travailleurs volontaires du nettoyage de la centrale. Des chômeurs pour la plupart, des fins de droits, des sdf, heureux de travailler pour un salaire qui reste de misère. Le nucléaire ? Ils savent pas. On raconte qu’en 45 on prétendait que pendant 50 ans il y aurait de la radioactivité dans la région des bombes. Mais bien avant ces cinquante années, les gens sont revenus. Ils ne sont pas tous morts. N’ont pas tous développé un cancer. Alors on ne sait pas vraiment. On verra bien…
Fukushima –dans la zone inetrdite, William T. Vollmann, éditions Tristram, traduit de l’américain par Jean-Paul Mourlon, février 2012, 92 pages, 9,80 euros, ean : 9782907681957.