en lisant - en relisant
L’Autriche aura-t-elle la peau du loup (nationaliste) ?
Silence radio sur ce qu'il se passe en Autriche aujourd'hui. Rappelez-vous pourtant, il semble bien longtemps déjà, la Palme d’or décernée au réalisateur autrichien Michael Haneke pour Le Ruban blanc, explorant moins la genèse de la montée du nazisme que les soubassements culturels de la terreur à travers les dégâts de l’éducation protestante. Rappelez-vous encore ce prix d’interprétation masculine attribué à L’autrichien Christoph Waltz jouant un officier SS dans le film Inglourious basterds, de Quentin Tarantino... A l'époque, il semblait que l'Autriche revisitait son héritage nazi sans complaisance, mais la voici de nouveau en ordre autoritaire de marche. Une vieille tradition autrichienne, celle d'un pays qui réussit presque le tour de force de se faire passer pour victime au sortir de la dernière guerre...
Alors relisez ce roman, par trop passé inaperçu, qui avait déjà naguère emprunté ce difficile chemin de mémoire. Moins médiatique qu’une Palme d’or, plus difficile qu’un film virtuose signé Tarantino, La Peau du loup, mérite bien, aujourd’hui, d’être lu et relu. Et pas uniquement parce qu’il évoquerait le poids d’une mémoire accablante qui nous est de moins en moins étrangère : cette voix qu’il invente et parcourt a déposé son grain partout en Europe. Relisez-le, vous verrez bien assez, allez, de quoi il parle !
L'Autriche, elle, le sait, qui a pataugé longtemps dans le sang jusqu'aux chevilles, comme l’affirme Elfriede Jelinek. Pays d'amnésiques, l'accession au pouvoir de l'extrême droite y consacra "la faillite des hommes de nationalité autrichienne devant leur histoire". Mais peut-être aurions-nous dû moins voir dans l'épisode Haider l'homme qui fit honte à l'Europe, que celui qui fit sortir l'Autriche de son innocence. Il faisait un tel bruit autour du silence autrichien sur sa mémoire nazie !
Dans le village de Schweigein (silence), au bout du monde, un matelot se réveille en pleine nuit, en proie à un malaise indéfinissable. Il vient d'entendre un bruit qui a rempli toute la voûte du ciel. Une stridence qui paraît venir d'une vieille briqueterie en ruine. Inaudible d'abord, elle devient vite quelque chose de bestial. Un souffle à l’envers du souffle de l’Esprit, surplombant les hommes pour retomber sur eux comme ces couvercles de plomb sur les ciels de Baudelaire. Résonances sourdes de silhouettes, de figures sans image qui hantent la forêt. Figures dont on a confisqué l'image. Bientôt, des morts mystérieuses plongent le village dans l'ignoble. Tout tourne autour de cette briqueterie - un signe à déchiffrer. Sur le modèle du récit policier, le narrateur épie des objets qui se dérobent à la vue. Dans leur lente remontée au visible, il nous rend littéralement la vue. Mais la chose qui vient n'a tout d'abord ni visage, ni nom. "Il faut (même) se fabriquer des yeux d'oiseau de nuit" pour la voir, car elle est ignoble ! Seuls les cadavres, en Autriche, semblent parvenir à ouvrir les yeux. Cette trace sanglante qui encercle le pays et l'enferme, le matelot la piste, avant de "partir, loin de cette prétendue patrie".--Joël Jégouzo—
La peau du loup, de Hans Lebert, édition Jacqueline Chambon, 1998, 512 pages, ISBN-10: 2877111784, ISBN-13: 978-2877111782
Bréviaire des robots (Lem) 11ème voyage : la fable de la soumission…
Le voyage s’ouvre sur les excentricités d’un robot revêche et alcoolique, dans l’Etat "la Merveilleuse", créé par un super calculateur qui l’a peuplé de robots au détriment des humains qui l’habitaient. Hélas, tout n’est jamais pour le mieux dans le meilleur des mondes : une société privée veut le récupérer et envoie un humain, déguisé en robot, mener ses investigations. Simone de Lion Feuchtwanger (l'éthique de la révolte)
L’histoire d’une fidélité à l’éthique de la dignité humaine, quand la France sombrait dans le chaos de Vichy. MADELEINE DE SCUDERY, PROMENADE DE VERSAILLES
Ni ostentation, ni affectation, l’art de se ballader amoureusement en fait, le seul vrai talent que l’écriture devrait se reconnaître… "Un je ne sais quoi de doux et d’amer tout ensemble", où se congédier sans amertume.
Si l’on connaît Madeleine de Scudéry pour sa Carte du Tendre, ou Clélie, le roman qui fut le plus grand succès de librairie de son siècle, on ignore généralement ses autres œuvres, dont les volumes de ses conversations, pourtant si essentielles à la compréhension de la singularité du modèle français de sociabilité des élites, et sa Promenade de Versailles, subtile thématisation de l’art du récit et de la fonction de la description au sein de cet art.
Le Mercure de France nous en a offert une introduction (seule est publiée en effet la première section de la promenade) qui, il faut le regretter, n’a pas su encourager les éditeurs à rééditer l’ensemble de l’œuvre de Madeleine de Scudéry.
"Il faut poser pour règle générale que l’Art embellit la nature", affirme-t-elle. Le baroque français, tout d’équilibre et de tensions dans l’exhibition de ses ornements, déployant la variété dans la redondance et déclinant subtilement ses dissymétries dans l’astreinte de régularités fictives, trouve dans le style de Madeleine de Scudéry le parfait écho de ses formes. Ses phrases, volontiers galantes, cheminent sans affectation, s’étirent sensuellement, étageant les perspectives en horizons ni trop vastes ni trop bornés, avec juste cette dilection désinvolte du courtisan qui sait enchanter l’imagination sans ostentation, ni lui sacrifier les vertus de l’exacte rigueur cartésienne. Mais au passage, quelle hardiesse à théoriser ce qu’écrire pourrait bien vouloir dire, à changer de focale au creux de ses longues périodes, pour y inscrire, dans la structure même de sa phrase, ce système des valeurs qui ont fondé cette sociabilité des intellectuels français, si détestable par ailleurs… --joël jégouzo--.
La promenade de versailles, Madeleine de Scudéry, Honore Champion, janvier 2002, coll. Sources Classiques, ISBN-13: 978-2745305916, épuisé.
IL ETAIT UNE FOIS LES CONTES DE FEES…
Publié à l’occasion de l’exposition éponyme conçue pour la BNF par Véronique Meunier il y a quelques années déjà, le catalogue co-édité par le Seuil et la BNF est sans conteste une remarquable réussite éditoriale. D’abord parce que c’est un superbe objet jusque dans la conception de la maquette, qui rassemble une iconographie tout à la fois pittoresque et savante. Ensuite parce qu’il nous livre des collaborations particulièrement éclairantes sur la constitution et l’histoire du genre. De Perrault à Andersen, en passant par Crébillon et la peu connue Madame Leprince de Beaumont, c’est vraiment l’occasion d’en découvrir toute l’étendue et toute la richesse. L’occasion de redécouvrir également un univers sans grands équivalents. Par sa structure métisse en effet, mystifiant les distinctions entre les genres, le conte merveilleux a su non seulement produire un nombre incalculable de récits, mais générer une énorme vitalité littéraire. Tolkien, bien qu’il ne soit pas directement rattaché au genre mais qui en fut le lecteur passionné, en est la meilleure illustration. Sans doute est-ce parce que le pacte de lecture qu’il suppose ouvre autant à l’autonomie de l’œuvre qu’à celle du lecteur. Flaubert s’étonnait de voir les français préférer Boileau à Perrault. Espérons avec lui que les adultes sauront retrouver non pas le chemin d’une lecture enfantine, mais celui de l’imagination créatrice ! --joël jégouzo--.
Il était une fois les contes de fées, sous la direction d’Olivier Piffaut, Paris, Seuil / Bibliothèque nationale de France, mars 2001, 573 pages, ean : 978-2020491846
Bestiaire du Gange
Un livre illustré pour la jeunesse. Un livre splendide, d’un raffinement insolite, imprimé tout en pages sérigraphiées. Un livre pour les parents, de poèmes tamouls à montrer autant qu’à lire aux enfants. Un bel objet au style délicat, pointant à l’horizon du Beau un accord infini, celui, peut-être, des berges du Gange où les crocodiles poursuivent l’ombre taciturne des rivières. Un livre à lire avec passion, en sentinelle d’un monde que l’on sait encore partager, les belles heures de l’enfance comme au premier matin réfugiées dans la chambre des enfants. Un livre, cet objet de partage, entre l’un, à l’autre jeté par dessus les abîmes du temps, un lieu ouvert sur les mondes qui ne se dérobent jamais. D’une page l’autre le syllabaire exquis convoque ici le héron perché sur sa dernière patte, là l’écrevisse en aplat rouge conjuguant à l’étonnement du bec du premier le regard ébloui d’un garçon de quatre ans. Les yeux mirés sur la page qu’un bleu Giotto dessille, ravissent le ciel de pluie battante qui surplombe le Gange de son dessin virtuose. Partout l’eau, cet élément complice d’un rêve trop intime pour que l’enfant veuille nous le confier entièrement, battement d’on ne sait trop quel cœur, laissant éclore sur les rivages où les vagues scintillent, le cygne blanc, les fleurs des lotus que son regard embrase encore. J’ouvre les yeux, "Le monde est encore intact ; il est vierge comme au premier jour, frais comme le lait !" (Paul Claudel, L’Art Poétique). --joël jégouzo--.
Bestiaire du Gange, Rambharos JHA, Actes Sud Junior, Hors collection, oct. 2011, 22x35, 32 pages, traduit de l'anglais (Inde) par : Jade ARGUEYROLLES, 21,50€, ISBN 978-2-7427-9870-4
Le Petit Köchel
Il a dit qu’il allait se pendre, et c’est tout à fait le genre de phrase irrévocable contre laquelle on ne peut rien…
On a tout de même fini par retrouver le Petit Köchel. La partition traînait sur une boîte en fer blanc. Le petit, lui, le vrai : l’enfant, il doit être à la cave. Il s’y est enfermé depuis si longtemps, qu’il n’a pas dû en remonter. Et puis il a décidé de s’y pendre. Ses mères, qui ont consacré leur vie à Mozart, n’apprécient pas. A cause de cette menace, leur journée est fichue. Elles ne pourront pas répéter aujourd’hui. Ses mères… Ses mères ? ?… D’ailleurs elles ne savent même plus qui est la génitrice de l’enfant. Elles qui ont passé toute leur vie assises devant leur piano, elles doivent aujourd’hui se concerter. Elles ont d’ailleurs longtemps cru que c’était «lui» qui avait volé le Petit Köchel. Mais bon, on l’a retrouvé. On sait du moins où il pourrait être. Tout peut rentrer dans l’ordre. Enfin presque : il reste cette menace. Reculer l’heure de l’horloge ? Il avait annoncé une heure précise croit-on se souvenir. Une heure de pendaison. Mais peut-être pas. De toute façon, pour une fois qu’il exprime un désir, autant qu’il aille jusqu’au bout. En sera-t-il seulement capable ? Et s’il refusait de se pendre ? Ce serait compromettre tout le sens de leur vie à elles, qui sont allées jusqu’au bout de leur passion pour Mozart. Non : il faut qu’il se pende.
C’est dans la prolifération d’une parole nauséabonde qui ne cesse de se répandre entre les personnages que s’achève l’intrigue. L’enfant veut bien ne plus se pendre, si ses mères lui apportent la preuve indéfectible de leur amour. Mais on ne peut aimer Mozart et le petit à la fois… --joël jégouzo--.
Le Petit Köchel, Normand Chaurette, Actes-Sud Papiers, juin 2000, 52p., EAN13 : 9782742727520
TELL ME DARK : ON SE PERD DANS CE MONDE
Les yeux cavés de visions nocturnes, Michaël, halluciné par son plongeon suicidaire dans la Tamise, cherche Barbara. Elle est partout, fantôme dépecé par de funèbres rites sadomasochistes. Défoncée à toutes les heures de sa vie, incapable de sortir du cercle archaïque de ses démons. L’histoire de sa passion pour Barbara l’entraîne aux portes de l’enfer. "On se perd dans ce monde". On veut sentir, on essaie. "Etre aimé. Appartenir. On ne sait pas comment. Alors, on demande à la nuit." Adossé au malheur, parmi les noires épouvantes de l’asphalte, Michaël sait que désormais sa douleur est son unique noblesse et qu’il lui faut la traverser de part en part s’il veut récupérer Barbara. Ni la terre, ni les enfers ne mordent jamais à cette douleur. L’invraisemblance d’aimer, seule, nourrie de son incertitude grandiloquente, est son guide fragile. WILLIAM T. VOLLMANN : LE GRAND PARTOUT (le gravier des vies perdues)
L’exercice paraît toujours artificiel sinon factice, et pour tout dire, dérisoire : un écrivain endosse, pour huit jours, une année entière, le costume de ce qu’il ne sera jamais, SDF ou roulier, trappeur presque sincèrement égaré parmi les ours de Sibérie, et au terme de cette "expérience" soigneusement cadrée, publie le récit d’un conte souvent poussif et faussement philosophique, qui aura ménagé tout au long de son enquête le seul vrai horizon à l’intérieur duquel l’exercice pouvait se dérouler : la littérature.
Vollmann ne convainc donc pas davantage que tous ceux qui se sont frottés au genre quand il se fait routard, roulier ou hobo. Mais il séduit pourtant, par les récits qu’il a su capter, les paroles qu’il a su voler autant que susciter, les personnages qu’il a saisi au gré de ses rapines.
Des histoires donc. Un récit. Entrecoupé d’essais et de notes critiques, sur les trains de marchandise ou ces familles américaines passablement à la marge qui ont choisi d’inventer une autre Amérique le long des voies ferrées, pour vivre le rêve américain des espaces de liberté rogues -le rêve américain sans rêve américain en somme. Une critique de la société américaine fondamentalement incohérente, réjouissante de si peu affirmer de pertinence.
Hommage aux Hobos donc, à ces habitants des broussailles qui n’aspirent qu’à attraper le dernier train de marchandise en partance pour l’Ouest, à ces sauvages délestés de nos peu rayonnantes identités résidentielles. Hommage aux nomades, au nomadisme, à cette culture en voie de disparition où s’est fondée une société invisible, solidaire, fédérée par le seul désir de partir.
Longer les rails du Sud, de l’Ouest, dans l’univers des graffitis graisseux, des essieux de camions, du fer, des clôtures métalliques. Hommage aux brûleurs de frontières dans le fracas des wagons, des ères de triages et de leurs sifflements d’air comprimé. Longer les rails pour avaler une pleine bouffée de ce brouillard suffocant des trains de fret, pour éprouver le vrai noir d’un tunnel, souffle coupé.
Le dehors est-il plus réel que le dedans ? Vollmann échoue nécessairement à nous faire vivre ce qu’un hobo ressent réellement, mais nous réconforte d’un langage qui nous est commun, cette poétique du rail, de l’expansion au soleil couchant d’une émotion de liberté sans pareille. Vollmann saisit en nous et non dans le cœur des hobos, ce goût des nuits laiteuses trouées de lumières blafardes, celui du flux héraclitéen des objets du monde jetés de part et d’autre de la voie, la silhouette d’un palmier fulgurant brutalement sous la nuit qui monte, la lune comme un alliage, au bout d’un horizon sans route. Vollmann échoue à décrire ce monde indescriptible et se grime en clochard céleste pour dévorer son désir d’Amérique. Twain, London, Thoreau, Kerouac, leurs odes splendides convoquant notre imaginaire du Grand Ouest, mais n’interrogeant désormais qu’à grand peine notre art de si mal vivre. Peut-être reste-t-il tout de même la vacuité de poursuivre sous le soleil de l’été cette liberté des grandes vacances que les enfants savent si bien exalter, invisibles dans leur suspens du temps social, immanents à leur être-là jeté sur les rebords du monde. --joël jégouzo--.
Le Grand Partout, William T. Vollmann, récit traduit de l’américain par Clément Baude, Actes Sud, oct. 2011, 206 pages, 212 euros, ean : 978-2-7427-9942-8
L’ADIEU A L’AUTOMNE (S.I. Wietkiewicz, 1927)
Dans l’un de ses articles publiés en 1934, Witkacy renvoyait le lecteur à ses autres études de la façon suivante : "cf la critique des opinions de T. Kotarkinski, 1935, enfouie dans les tiroirs de mon bureau et ceux du bureau de Kotarkinsky".
Cela pour l’analyse. Je ne voudrais pas lui faire à présent une "gueule", fût-elle d’écrivain…
"Même Athanase, cet improductif, mais assez intelligent, malgré une aptitude exceptionnelle à fixer les plus menus états d’âme, ne cessait de croiser en chemin son sosie intellectuel, lequel tendait vers la liquidation totale de tout son petit magasin mental.