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La Dimension du sens que nous sommes

en lisant - en relisant

ATLANTIDE et AUTRES CIVILISATIONS PERDUES…

13 Octobre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

 

 

atlantide.jpgEncyclopédique, du cinéma à la littérature en passant par la bande dessinée ou la peinture, l’ouvrage se présente comme le vaste catalogue des interprétations du mythe de l’Atlantide. De Platon à Jurassic Park, ils ‘agit en effet moins d’en étudier les fondements que d’en explorer le corpus. Un corpus particulièrement éclaté, témoin de l’extrême vitalité du mythe. Les variantes mises à jour se révèlent ainsi tout à la fois signifiantes et savoureuses. Les auteurs parviennent même à exhumer de véritables bijoux de la science-fiction en rappellant à notre bon souvenir des auteurs oubliés, tel l’abbé Brasseur, que je ne connaissais pas du tout… Ce n’est d’ailleurs pas le mince charme de l’ouvrage que de nous donne découvrir, à travers des notules précises, la géographie littéraire de ce thème millénaire. Mise en perspective dans l’histoire, celle-ci témoigne d’une incroyable universalité. Tout à sa lecture vagabonde, le lecteur se laisse alors autant séduire par le pittoresque que le savant. Certes, l’on peut toutefois reprocher le parti pris d’un tel classement. L’entrée alphabétique produit une sorte de mise à plat qui n’aide guère à s’orienter intellectuellement. Subordonnée à l’ignorance, la lecture se fait vite hasardeuse, mais finalement, buissonnière. N’est-ce pas comme s’aventurer dans un continent inconnu ? Dictionnaire, guide, ce livre offre tout de même une formidable introduction aux mystères qu’il évoque, dont celui qui n’est pas moindre, d’une pareille production de continents perdus dans la littérature.

 

 

Atlantides et autres civilisations perdues, de A à Z, de Jean-Pierre Deloux et Lauric Guillaud, éd. E/dite, nov. 2001, coll. Histoire, 302 pages, 34 euros, ISBN-13: 978-2846080620.

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Amélie Nothomb, Barbe bleue (le livre lu)

9 Octobre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

 

amelie.jpgAvouons-le tout de suite : j’ai adoré le livre lu, mais vraiment pas aimé la version papier… Un paradoxe, sûrement : je n’ai pas aimé le roman, et me demande encore comment il peut être possible d’en aimer l’interprétation… Mais après tout, la chose n’est pas si rare au cinéma, d’un chef d’œuvre tiré d’un mauvais bouquin… Encore faut-il comprendre en quoi l’élaboration sonore est supérieure à l’original… De l’original justement, que dire… La presse nationale l’a parcouru dans tous les sens pour lui trouver du sens. C’est bien : la messe est dite, on peut passer à table. De table, décidément, il est nécessairement question. Barbe bleue sans être ogre, aimait la chair après tout et sans rire, mordait dedans à belles dents. Et de philologie donc, Amélie ne peut s’en empêcher, plaisir régalien en quelque sorte, convoquant son lecteur pour ce genre de leçon qui faisait jadis la bonne fortune des jeux radiophoniques. Disons donc simplement que Saturnine cherche un appart… En colocation. C’est formidable la colocation. Et mieux encore quand on sait d’où vient le mot. Quand en outre la proposition n’est rien moins qu’habiter un hôtel particulier dans Paris, chapeau bas ! Au petit matin les candidates se pressent. Une affaire pareille, ça ne se peut pas –tout l’art de la fiction gît là. L’une sentence, l’autre, docte, assure que la belle sera prise, puisqu’elle est la plus jolie. Saturnine est donc prise, à défaut d’être éprise (pour l’heure, mais on sent bien que…). Et ne se soucie guère des rumeurs qui vont bon train autour du lieu où, avant elle, de nombreuses et jolies jeunes filles ont mystérieusement disparu (on connaît le compte exact). Enfin… mystérieusement… Bon, bref, Saturnine est jolie, cultivée, son hôte distingué et l’auteure, plus diserte que jamais, en profite pour déballer sous nos yeux ébaubis les trésors de la langue française (l’ouvrage se vend aussi en poche). Du bon goût, assurément, malgré ce côté camelot sympathique, ourlé de dialogues facétieux, s’achevant sur un final nécessairement consommé de bluette. Pour ses vingt ans (de carrière), Amélie Nothomb s’est payée le luxe, enfin, son héroïne, d’un dialogue qui n’a rien de socratique mais qui cependant, tout comme un dialogue socratique, s’achève dans l’inessentiel. A moins qu’il ne l’ait jamais quitté… Et c’est là que triomphe la version lue, tenant d’un bout à l’autre ce défi cosmétique -du grec ancien κοσμητικός, kosmêtikós, dans une acception ici plus franchement décorative qu’ordonnée- d’une fiction littéralement esclave de sa parure… C’est distrayant, et accessoirement inutile. Et c’est cet inutile que le livre lu ne cesse de pousser à son comble, à un point tel qu’une pareille interprétation vaut le détour : tant d’intelligence inutile, il fallait l’incarner ! La voix de Claire Tefnin, haut perchée souvent, adolescente, un rien suave, gamine, est sans pareille pour les fameuses leçons de philologie, voire d’anatomie digestive. Enjouée, espiègle, ce qu’elle a de succulent parvient à abolir les foutus bibelots qu’Amélie ne cesse de disposer autour d’elle, comme pour se rassurer dirait-on de… si bien savoir écrire.

 

 

Barbe Bleue, de Amélie Nothomb, Audiolib, août 2012, 1 CD-MP3, 2h40, ean : 978-2-35641-500-4

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Dominique de Roux, par Alain Châtre

4 Octobre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

 

de-roux.jpgTout m’avait semblé autrement plus beau dans un rêve inouï.

 

A Tristan, Pierre, Jo-Anne, Aurélien…

Du clan des immatures…

 

L’été si long cette année-là et à l’envers des regards –petits cadavres pour moi tout seul- les sanglots d’un combat perdu. La tristesses alors des vents du soir quand les mots se prennent à rêver loin devant nous.

Cher, très cher Dominique de Roux, deux ou trois photos dans la poche revolver de ma veste, petite trogne du côté des chiens, geu-geule massacrée de nos rêves rendus au ciel que plus rien ne nomme.

Pauvre attente alors des vents du soir dans les slows affligés de l’été et les petites jupes de la mer. Mais où s’en est-il allé l’adolescent fatigué, dans quel no man’s land, où il savait que tout est dit, en quel bouleversement biologique –Soldat blues à la terre retournée dans l’oubli des viandes lyriques.

Il y avait du martyr chez ce rêveur envoyé par Dieu sur la terre pour convaincre les hommes que seule la mort est désirable quand elle ne nie pas la vie «nudité jeune à jamais».

Son écriture trop belle pour être tout-à-fait de ce monde nous le dévoile bien plus que les repères d’une biographie toujours suspecte.

De la société parisienne au tam-tam angolais et dans le dépassement de la politique, elle assume héroïquement le deuil de quelques littératures imméritées.

L’apport de Dominique de Roux à moi-même ici truqué par la chimère, c’est la mort de Louis-Ferdinand Céline rattrapé au loin par sa romance et le somptueux Gombrowicz des derniers mois : est-ce un fou sur une case qu’on accule ?

Méditer tout cela –La longue agonie de Gombrowicz et son obsession juvénile : partir –quelqu’un d’autre –pas connu –retourner aux buissons jolis avec la déconnante des enfants qui bandent –tout refaire, quitter sa peau –galoper enfin petit cheval…

Dominique de Roux encore et toujours à Vence ce matin-là – au-dessous du balcon- estropié de sa foi, de ses principes, de sa littérature insubordonnée- épiant dans l’ombre la carcasse du maître – rejoint la révélation dont on ne sait plus quel secret invisible à l’œil nu : Witold Gombrowicz, vieux polonais rangé des bateaux et des rivages, accablé par la désertion de ses mots, de ses gueules et de ses gestes usés jusqu’à l’assassinat. Un signe de la main peut-être, quelques grimaces au rejeton et le circuit se ferme sur une pièce qui manque.

Ainsi jusque dans les années de sa mort ce garçon inconsolable, halluciné par les médicaments, les fatigues de vivre et la pudeur d’une peine inavouable, aura payé très cher la dignité d’être lui-même. Mais suffit –tu as bien fait de partir Witold Gombrowicz- Tu as bien fait de partir.

Alain Châtre (septembre 1996)

 

 

Dominique de roux - éd. l'âge d'homme - coll. les dossiers H,  collectif, dossier conçu et dirigé par Jean-Luc Moreau, sept. 1997, 522 pages, épuisé..

 

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La Véritable histoire du Juif Süss, de Wilhem Hauff

2 Octobre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

 

W-Hauff.jpgTout le monde connaît son avatar nazi, filmé en 1940 par Veit Harlan, sur ordre de Goebbels. Or le scénario de ce torchon antisémite s’inspirait abusivement d’une nouvelle de Wilhelm Hauff, publiée en 1827. L’écrivain, dont les contes étaient aussi célèbres en Allemagne que ceux de Perrault chez nous, venait tout juste d’avoir 25 ans. Très marqué par l’Aufklärung (les Lumières allemandes), il avait fondé toute son œuvre sur cet esprit de tolérance qui les caractérisait. Mais il n’existait pas de terrain plus difficile pour combattre les préjugés de son temps, que celui d’une personnalité aussi complexe que celle de Süss qui, un siècle plus tôt, avait ébranlé le Wurtemberg.
Né en 1692, Joseph Süss entra en 1732 au service du Duc de Wurtemberg. Il était le cousin de Samuel Oppenheimer, rappelé en 1673 par l’Empereur Léopold pour sauver l’Empire de l’invasion turque, trois ans après le décret d’expulsion des juifs de Vienne. Samuel Oppenheimer avait fondé cette dynastie des «Juifs de cour» qui modernisèrent l’appareil financier de l’économie autrichienne et allemande. Süss, brillant financier mais peu scrupuleux politique, se fit connaître dans toute l’Allemagne comme un affairiste d’exception. Aussi ambitieux et despotique que le Duc, il prépara avec lui une conspiration contre le Parlement, destinée à convertir le duché (protestant) au catholicisme, pour en abolir les privilèges. Mais la mort prématurée du Prince mit brutalement fin à son règne. Condamné, il fut pendu dans une cage de fer à Stuttgart, en 1738, pour des raisons relevant plus de l’antisémitisme que de la révolte sociale : ses complices chrétiens ne furent jamais inquiétés.
Cependant comment défendre un tel personnage ? Inutile de revenir sur l’abject film de Harlan. Hauff, qui n’était pas juif, en fit un être cynique, conscient qu’entre lui et l’aristocratie allemande, les relations ne pouvaient être que de mépris. Mais ne lui trouvant aucune excuse, il l’affubla d’une soeur pure, chargée de racheter ses fautes. Victime des préjugés antisémites, son martyre autorisait la condamnation de la société de Wurtenberg. Thème évidemment chrétien...

 

 

La Véritable histoire du Juif Süss, de Wilhem Hauff, traduit de l’allemand et préfacé par Nicole Casanova, éd. Félin, coll. A la croisée, 2001, 140 pages, ean : 978-2866453992.
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Le Juif Süss, de Lion Feuchtwanger

1 Octobre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

 

le-juif-Suss.jpgEn 1921, l’immense écrivain juif allemand Lion Feuchtwanger, écrivit lui aussi un Juif Süss. Feuchtwanger avait lu la nouvelle de Hauff comme participant de l’antisémitisme allemand, sans doute à tort. En reprenant l’histoire, il voulut décrire à travers son personnage le cheminement mystique qui pouvait conduire un homme de la volonté du pouvoir à la doctrine du non-vouloir. Une thématique chère alors aux écrivains allemands : il n’est que de songer au Jeu des perles de verre de Hermann Hesse.

De son écriture si puissante et si riche, il fit de Süss un être vil, en souligna l’ambition, l’absence de scrupules. Mais rien n’est élémentaire dans ce gros roman historique, qui n’omet ni la morgue du personnage, ni l’abjection de l’aristocratie allemande. Ainsi, à travers le martyre de Süss, Feuchtwanger nous décrit-il un meurtre rituel perpétré par une société violente et nous donne-t-il à voir l’exacte image d’une collectivité qui a accepté que l’exécration devienne sa norme. Feuchtwanger voulait pourtant autre chose encore : tenir coûte que coûte les deux bouts d’une corde passablement raide : décrire les principes qui fondent les actes, et ne jamais rien céder aux résolutions «identitaires». Quant à sa mystique de réconciliation de l’occident et de l’orient, elle est littéralement fascinante.
Certes, il resterait à saisir l’histoire du Juif Süss dans une nouvelle perspective. Un horizon que dessine déjà largement ce roman. Süss incarne une génération de banquiers mondains qui ont rompu avec l’éthique même du capitalisme tel que conçut par la vulgate dans la perspective de l’éthique protestante. Personnalité éminemment «moderne», il esquisse ce basculement où l’apparence devient l’ordre du monde. Notre monde en somme, dont Süss, après mille épreuves, se libère.

 

LeJuif Süss, de Lion Feuchtwanger, éd. Belfond, texte intégral, oct. 1999, 516 pages, épuisé, ean : 978-2714434364. Existe en poche, édition 2011, 11 euros. 

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Exil, de Lion Feuchtwanger

30 Septembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

 

exil.jpgPublié initialement à Berlin en 1956, commencé en 35 et achevé en août 39, Feuchtwanger conçut Exil comme le roman historique de l’opposition allemande au nazisme, émigrée en France. Pour point de départ de cette immense fresque, il prit l’enlèvement du journaliste juif allemand Berthold Jacob par les SS et le rachat du journal d’opposition Westland par le IIIe Reich. C’est l’époque où les nazis exterminent leur opposition politique dans toute l’Europe sans trop se soucier des conséquences, inexistantes, les pays européens s’obstinant à les trouver fréquentables.
Le cadre est donc celui de la rédaction parisienne d’un journal de l’émigration allemande. Une poignée de personnages, minutieusement décrits, nous fait entrer dans l’intimité de cette émigration. Plongée dans la misère, c’est son inévitable dégradation sociale et morale que Feuchtwanger dépeint. L’exil, son ampleur, son étroitesse, nous est conté sans fioriture : la misère brise les vies. Déconvenues, échecs, rien ne nous est épargné de ces malentendus cruels où les vies basculent. Ni rien non plus du carriérisme qui sévit dans les milieux pro-nazis parisiens, qu’ils soient allemands ou français.
Ce qui fait la force narrative de ce roman, c’est sans doute cette petite voix intérieure qui contamine tous les personnages, scrutant, soupesant devant nous les éléments de leur décision. Une petite voix fascinante de refuser pareillement de se perdre.

 

 

Exil, de Lion Feuchtwanger, ARTE EDITIONS - KIRON EDITIONS DU FELIN, 18 octobre 2000, 682 pages, 48 euros, ean : 978-2866453831.
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Brûlures d’enfance, Ursula Hegi

29 Septembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

brulures.jpgBurgdorf. Un village sur le Rhin. La classe de Fraülein Jansen (Thekla). Hiver 34. Le village fête le premier anniversaire de l’incendie du Reichstag. Dans les campagnes, la propagande nazie besogne les mentalités. On tient les communistes pour responsables, dans la peur qu’ils ne débarquent.

Une école catholique. On y a remplacé les crucifix par le portrait de Hitler. Les enfants s’enrôlent dans les jeunesses Hitlériennes. Les cadres du parti travaillent au corps ces masses qu’elles font marcher en chantant. Thekla ne sait plus comment faire sa classe. Peut-on encore faire lire Tolstoï aux enfants ? N’est-il pas interdit ? Dans les écoles, les cartes murales, celle de l’Allemagne d’un côté, celle du reste du monde de l’autre, doivent avoir la même taille, mais non la même échelle. Les enfants s’en réjouissent : l’Allemagne est immense, le reste du monde, méprisable. Pourtant, beaucoup pensent encore que Hitler ne restera pas au pouvoir. Beaucoup pensent qu’ils pourront le contrer. Qu’il est prématuré de quitter l’Allemagne. Personne ne voit le piège se refermer jour après jour. Voilà le plus troublant dans cette saisie intime du pouls allemand, avant que n’explose la fureur nazie contre l’humanité. Quand agir ? Quand prendre la bonne décision ? Le risque est-il calculable ?

Les gens perdent déjà leurs boutiques, leurs restaurants, leurs bureaux. La peur s’installe. Thekla, sait.

Flash back. 1899, un couvent où l’on accueille des jeunes femmes enceintes dans la presqu’île de Nordstrand, face à la mer du Nord. Ses parents inaugurent ce passé et c’est toute l’histoire de Thekla qui vient à nous désormais, blessante, lourde de secrets terrifiants et dont les conséquences se feront sentir cinquante ans plus tard.

Février 34. Hitler prétend protéger les allemands. De dangers qu’il ne peut même pas leur révéler. Pour leur bien. Les allemands acceptent de troquer leur liberté contre cette illusion. C’est à peine si certains s’interrogent encore sur la culpabilité de cet hollandais pris la main dans le sac dans les couloirs du Reichstag. Coupable, nécessairement, n’était sa bouille de garçonnet aux yeux éblouis.

Flashback. L’enfance de Thekla. Son père découvrant qu’elle ne lui ressemble pas, qu’elle est d’un autre.

Février 34. Hitler s’avance comme une godiche vers la tribune. Mal fagoté, gêné dans son physique ingrat. Mais quand on ouvre les micros, son hystérie le transcende. Le timbre hypnotique. On a beaucoup glosé sur cette force obscure. Sans frein. On a en revanche peu commenté cet aspect des choses : sans aucun frein pour ce verbe ordurier, pauvre, grossier. Impudent. Décomplexé. Une langue qui jette une ombre sur toute la culture germanique. Comment enseigner à de petits allemands endoctrinés par la propagande nazie dans le langage rudimentaire de leur Fürher ? Thekla fait ce qu’elle peut. Elle qui est la fille d’un autre. D’un notable de Burgdorf : Abramowicz.

Son école sera la première du district à annoncer ses projets de célébration de l’anniversaire du Fürher. Chaque élève apprend par cœur le poème de Hitler à sa mère, Mutter. Mauvais poète. Mauvais peintre. Tandis que la liste noire s’allonge. Feuchtwanger, Heinrich Heine, Stefan Zweig… Toute la pédagogie allemande doit désormais s’articuler à la figure de la mère, qui devient le pivot de toutes les disciplines enseignées, de la botanique à l’histoire… Comment enseigner dans un pareil pays ? Quand les autres instituteurs rivalisent de hardiesse pour intégrer le plus de Fürher possible dans leur plan de cours…

Février 34. La pression de la meute grandit. La langue allemande elle-même est épurée. On peut être grossier, mais il faut répudier l’héritage linguistique du Hoch-deutsch. Les élèves deviennent les sentinelles de ce nouveau langage qui prend pied dans l’école, appelés qu’ils sont à dénoncer les vocables qui ne doivent plus appartenir au Volk nazi. Thekla est terrassée. Toute son histoire fait surface. Douloureuse. Dangereuse. Les chapitres se font plus courts. Le récit halète. Un enfant meurt, tandis que l’école de Thekla devient le centre de rebut des livres anti-allemands. Les écoliers sont invités à mettre à sac les bibliothèques publiques. A faire la chasse aux livres interdits, qu’ils dénichent jusque sous les lits de leurs parents. Goebbels, à Berlin, exhorte les patriotes à "prouver leur courage" en brûlant les untdeutsche Bücher. Schnitzler, Georg Bernhard, Erich Maria Remarque s’ajoutent à la longue liste renégate. Thekla ne peut oublier les mots de Heine : "là où l’on brûle des livres on finira par brûler des gens"… Partout des bûchers sont dressés. Thekla sait qu’elle n’a plus sa place dans cette Allemagne là. La terreur nazie l’a rattrapée.

  

 

 

Brûlures d’enfance, Ursula Hegi, traduction de Guillaume Villeneuve, Galaade éditions, septembre 2012, 384 pages, 21 euros, ean : 978-2-35176-160-1.

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Les 301 marches de Cordouan

28 Septembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

301_MARCHES_DE_CORDOUAN.jpgComment devient-on gardien de phare ? On le devient, assurément, par la force de l’habitude semble-t-il, arraché sans y prendre garde à sa vie pour mener cette drôle d’aventure au milieu de l’eau, dans le huis clos insolite d’un métier disparu aujourd’hui.

Comment devient-on gardien de phare ? Nous ne le saurons plus. Tout juste disposons-nous du témoignage de Jean-Paul Eymond, qui finit lui-même par l’apprendre sans jamais avoir disposé d’un autre savoir que celui délivré par le labeur quotidien, patient quant aux leçons méditées marche après marche tout au long de trente-cinq années d’exercice. Trente-cinq années scellées par la clôture d’une lourde porte de bois battue par les déferlantes de la houle immense les soirs d’orage. Trente cinq années de solitude bien sûr, le phare comme une girandole plantée dans l’estuaire de la Gironde, forteresse inquiète, vigie d’un monde retiré, intelligible aux seuls initiés qui en éprouvent l’immensité quand la mer se retire et laisse à découvert l'abyssal plateau rocheux où elle repose.

Un huis clos, les hommes lovés dans le giron de la pierre les nuits d’angoisse. C’est quoi la vie d’un homme ? Jean-Paul Eymond s’en explique humblement. La longue histoire d’une vie, qui séduit par sa simplicité.

Quelques images alors, belles et évidentes, pour mesurer le chemin parcouru, la lune au-dessus du phare épinglée de rouge, de vert, de blanc derrière les vitres de la lanterne au sommet du fanal, où parfois les gardiens se réfugiaient pour contempler l’énigme océane.

 

 

LELes 301 MARCHES DE CORDOUAN, MA VIE DE GARDIEN DE PHARE, Jean-Pierre Eymond, avec la cocollaboration de Virginie Lydie, éd. Sud Ouest, septembre 2012, 208 pages, 15 euros, ean : 978-2817702346.

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Coetzee : vieillir, aimer, écrire le corps et sa fatigue...

27 Septembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

Avec Disgrâce, on devinait un Coetzee à l’étroit dans sa narration. Et pas uniquement parce que le sujet l’embarquait sur les lisières d’une langue exténuée. L’exténuation était profonde, rejoignant les thèmes affrontés, celui du vieillissement en particulier. Or voici que dans ce Journal, le même thème revient, plus insistant, plus obsédant, empoignant le statut de l’auteur jusqu’à voir dans la forme physique la condition même de l’exercice narratif.

Qui sait ce que l’art peut devoir au solde d’une force physique déclinante ? Coetzee ne cesse d’en sonder la profondeur, jusque dans le régime auctorial qui fonde cette réflexion, à douter de sa propre autorité quand déjà le texte - ces trois portées offertes à notre lecture unique -, se brouille et nous dévoile l’ampleur de l’incertitude qui l'assigne.

Le personnage dont il est question ici, vieillit. Se sent vieillir plus qu’il ne vieillit vraiment - au bout d’un moment, on ne vieillit plus : on est vieux.

Son éditeur lui a passé commande, mais il besogne son travail, poursuivi avec trop de métier. Il peut écrire pourtant sur les sujets de son choix, des réflexions graves ou précieuses mais malade, sa méditation n’ose affronter ce qui monte en lui. Jusqu’au jour où il croise une jeune voisine aux formes généreuses. Elle ne fait rien, il lui propose de devenir sa secrétaire. Elle accepte. Il lui dicte ses pensées, qu’elle enregistre et retranscrit. Des opinions. Tranchées. Trop sans doute, comme ce texte injuste sur Machiavel. Des opinions sur ce qui ne va pas dans le monde, mais rien de décisif sur lui, qui ne va plus au monde.

Sur la page éditée, Coetzee reporte : ces opinions, son journal et le récit de ces journées par Anya, la secrétaire. Les strates s’accumulent tout d’abord, avant de se répondre et de s’interpénétrer bientôt. C’est que le vieil homme ne fait pas que penser le monde depuis son expérience passée : il recommence à le vivre, observant jour après jour cette Anya qui l’émoustille. Elle voit bien ce qu’il regarde d'elle, dont elle aime lui offrir le spectacle. Jusqu’à ce long texte sur la pédophilie qu’elle doit retranscrire, ambigu au possible et qui la fait réagir. Il fantasme sur elle et si elle l’accepte volontiers, pour autant, elle ne supporte pas la complaisance de sa rhétorique. Mais c’est aussi qu’elle le voit comme un vieux, penché sur elle. Moins libidineux toutefois que sans défense, lige d’un corps éreinté.

Alors d’un coup la narration embraye. Sur cette question de déshonneur que le vieil homme soulève. Anya se met à raconter, à faire le récit de sa propre expérience du déshonneur, qu’il rapporte dans son journal et l’on se surprend, lecteur, à se laisser aller à cette lecture, laissant en plan les autres strates du texte pour suivre le fil d’un récit enfin « juste ». Ça y est, Coetzee a trouvé le ressort.

Le second journal s’ouvre sur ce protocole compassionnel qui peu à peu se met en place. Entre lui et elle, entre le texte et son lecteur. Pure rhétorique ? Peut-être pas.

Il s’ouvre dans la vêture de la tombe qui se profile, cet Autre monde froid, gris et sans éclat des grecs, que Coetzee a peur de faire sien. Le journal devient plus intime. Sous le texte « Du vieillir », il raconte comment notre vieil homme a effleuré un jour de ses lèvres la peau douce d’Anya, avant qu’ils ne tombent l’un dans les bras de l’autre pour une étreinte chaste. Ultime consolation ? Non. Car il y a cette force de Coetzee à affronter l’obscénité de la mort du désir. Tout l’art du roman en somme, s’engouffrant brusquement dans ce qui lui résiste.

Ajoutons à cela de superbes méditations sur ces parties du corps (les dents) dont nous faisons peu cas, comme si elles ne semblaient pas nous appartenir mais nous avaient simplement été confiées, alors qu’elles seules survivront à notre fin. Comme si ce qui était le plus périssable en nous, au fond, était vraiment nous.

Ou bien encore cette réflexion sur l’usage contemporain de l’anglais : nous allons vers une grammaire d’où est absente la notion de sujet grammatical. Dans l’attente, peut-être, de son orgueilleuse extinction…

Journal d’une année noire, de J.M. Coetzee, éd. du seuil, oct 2008, traduit de l’anglais (australien) par Catherine Lauga du Plessis, 296p, 21,80 euros, code ISBN : 978-2-02-096625-2

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Démonologie, de Rick Moody : le chagrin, la mort, la folie ordinaire...

24 Septembre 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

Noir, certainement. Certes pas polar, mais d’un genre à coup sûr périlleux. Douze nouvelles constituent cet étrange recueil qui oscille entre le chagrin et l’arlequinade, avec en filigrane la mort d’une sœur, l’alcoolisme, la folie ordinaire, comme si l’auteur poursuivait ici de remonter "L’étrange horloge du désastre" qu’il a façonnée dans ses précédents ouvrages, mais en dessinant cette fois une carte du désarroi plus intime.
L’ouvrage s’ouvre donc et se clôt sur une dévastation intérieure qui, telle une onde de choc, parcourt tout le livre. Dans la première nouvelle, l’auteur s’adresse à sa sœur, morte dans un accident de voiture. Elle est partie la veille de son mariage. Un an après sa disparition, ce qui motive cette lettre, c’est la cérémonie de mariage de son ex-fiancé que le narrateur orchestre. Car c’est son job : il bosse dans une agence qui ordonne les mariages. Au cours de cette cérémonie, il finit par verser sur la tête de l’heureux époux les cendres de sa sœur. Que valait son engagement ? Quelle quincaillerie que nos sentiments ! A ses yeux, pas un d’entre nous pour se réveiller et dénoncer cette rhétorique de l’asservissement qui est notre site et notre règle sous les dehors futiles d’une liberté toute mondaine que chacun exhibe avec beaucoup d’ostentation. A-t-il pour autant épuisé toute la douleur qui est en lui ? Non, car il revient sur le même sujet en fin d’ouvrage, avec Démonologie, la nouvelle qui vient clore l’ensemble sans y mettre un terme. Lors d’une réception costumée, le jour d’Halloween, il se souvient de leur enfance commune. Dans la distance que l’écriture provoque, il voudrait bien fictionnaliser tout cela davantage pour en venir à bout. Mais comment vivre ensuite avec ces fictions ? Même à écrire un roman-monde, comme c’est le cas avec l’une des nouvelles du recueil, "la tradition carnavalesque". Car rien ne semble pouvoir épuiser ni la douleur, ni l’hystérique liberté de l’individu contemporain, assit sur ses propres décombres à faire le pitre. Du coup, nous voilà sans cesse emportés du côté des restes et des excédents que l’écriture génère, sans jamais trouver l’apaisement auquel on aimerait croire, ni cette distance littéraire que l’on dit salutaire. Recueil farci d’un catalogue de critiques de livres rares et de mille autres choses hétéroclites, il nous offre une belle leçon d’humanité - si le mot a encore du sens.


Démonologie, de Rick Moody, traduit de l’anglais par Marc Amfreville, Rivages poche / Bibliothèque étrangère, août 2004, 238p, 9 euros, isbn : 978-2743612979
1ère parution de la critique sur :http://www.noircommepolar.com/f/index.php?categ=5

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