en lisant - en relisant
Adèle : «J’aime pas l’amour»… (Pour une saint Valentin saignante)
Mortelle, Adèle, à quelques encablures de la Saint Valentin ! L’amour… y’a bien Ludovic, le nouveau, qui la rend chamallow… En cklasse, le prmeier jour où il est apparu, ça a fait paf ! Adèle venait de piger d’un coup l’histoire du coup de foudre…Et Ludovic, c’est du lourd. Enfin, non : Adèle plutôt. Qui tourne gentiment son film d’horreur à la maison et nourrit son chat au lait périmé depuis que Ludo a dit qu’il n’aimait pas les chats… Dans la vie, faut savoir ce qu’on veut : aimer ou être aimé… C’est saignant Adèle, d’une franchise assourdissante. Et l’imagination fait le reste. Un cordial, en ces temps de niaiseries. Mais bon, pour ce qui est d’aimer, y’a du pain sur la planche. L’amour, Adèle a tout c ompris : "c’est nul, ça fait souffrir". Et quant aux garçons, Adèle en est restée malgré elle aux temps des chevaliers de pacotille qui lèvent le camp sous sa fenêtre dès que sonne l’heure de leur émission TV préférée… Mais bon, ça ne l’empêche pas de tomber raide dingue de Ludo et de s’en défendre comme elle peut : mal. Comme nous tous. A ceci près qu’avec Adèle, la Saint Valentin sera tout, sauf bébête…
Mortelle Adèle, Tome 4 : J'aime pas l'amour, Mr Tan, Miss Prickly, avec la contribution de Rémi Chaurand, éd. Tourbillon, sept. 2012, Collection : BLAGUES & CIE, 94 pages, 6,15 euros, ISBN-13: 978-2848017686.
Où faire pipi à Paris ?
Une vessie contient à peu près 250 à 300 cl de liquide. En moyenne. Sachant que l’être humain élimine de 1 à 2 litres d’urine par jour, je vous laisse le soin de calculer combien de fois il doit se rendre aux toilettes pour le faire. Et encore, ce calcul ne tient-il pas compte de nombreux autres paramètres, tel celui du froid, très actuel, qui alourdit considérablement l’obligation.
En fait, nous passons trois ans de notre vie aux toilettes. Paraît-il. Ce qui n’est pas rien et justifie, à soi seul, ce guide : autant uriner dans le confort. Cécile Briand, en proie à une singulière affliction, las de devoir partager les toilettes pour femme avec des messieurs très peu soigneux, a donc conçu ce petit guide qui recense quelques 200 toilettes accessibles au public -en dehors des sanisettes infectes, évidemment, dont les villes ont meublé leur habitat. 200 toilettes classées par arrondissement. Parmi lesquelles celles de 34 bibliothèques, 20 mairies, 13 lieux d’étude et 10 centres hospitaliers. On en tombe sur les fesses, au passage, de découvrir avec quelle aisance il est possible, en France, de pénétrer les lieux en principe les mieux protégés… Forcer les portes de l’Ecole du Louvre semble un jeu, tout comme celles des Archives Nationales, recelant au dire de l’auteur les toilettes les plus spacieuses de la Capitale. Ce dont je doute, ayant personnellement fréquenté assidûment celles de l’Ancien Ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, sises jadis sur le site de l’ancienne école Polytechnique –mais peut-être s’y trouve-t-il encore ? En tout cas, les toilettes, héritées de l’X, ouvraient sur un vrai salon d’aisance en marbre rose, de la taille d’une grande chambre de bobo. Mais bon… Un guide touristique donc, menant du Louvre aux Beaux-Arts, pour le coup la plus belle école supérieure de Paris avec ses jardins, ses cloîtres et ses fontaines ombragées. Maintenant, si le mystère vous tente, retenez-vous et précipitez-vous au jardin des Plantes : les toilettes les plus occultes, au dire de Cécile, seraient celles de la Galerie de paléontologie…
Où faire pipi à Paris ? : Guide de 200 toilettes accessibles au public, Cécile Briand, éd. Attila, oct. 2012, 150 pages, coll. Lupin, 8,50 euros, isbn 13 : 978-2917084557.
Le Hobbit, ce fragment singulier du tissu sans couture de l’Histoire…
Ce qui est en cause dans les féeries, ce n’est pas la possibilité : c’est le désir.
Le désir d’enchantement, la grâce de construire une image inédite du monde : la nôtre, humains. Car le conte, ce fragment singulier du tissu sans couture de l’Histoire, dénie notre défaite universelle finale, et c’est en ce sens que Tolkien pouvait voir en lui quelque chose comme un evangelium donnant un aperçu fugitif de la Joie, d’une Joie qui porterait au-delà des murs du monde sans cesser d’habiter l’ordre de ses poignantes douleurs.
Le Hobbit… Cette histoire raconte comment un Bessac fut conduit à faire et à dire des choses inattendues…
Superbe interprétation que celle de Dominique Pinon, dans une mise en scène musicale grandiose. Superbe lecture, volontaire, désinvolte, amusée, grave, levant à chaque tournant de phrase le désir qui l’habite.
Quel travail aussi, dans ces accumulations à la Rabelais qu’affectionne Tolkien, ces descriptions de lieux, d’espaces, d’êtres, toujours reprises bien que posées toujours avec une folle exactitude.
Superbe lecture soulignant la drôlerie du texte, portée par une affection qui la fait osciller entre le banal et le sublime, n’ayant renoncé ni aux ragots ni à l’emphase d’une injonction supérieure, construisant mot après mot le sens d’une aventure réelle dans la jouissance d’un texte incroyablement volubile.
Superbe lecture qui donne à voir les déplacements de l’un, les trottes de l’autre, l’espace autour des mots, nous baladant dans une lecture qui savoure irrésistiblement cette histoire qu’elle nous conte.
"Y a-t-il lieu à un commentaire si un adulte lit (un conte de fée) pour son propre compte ?", se demandait Tolkien (Faerie), qui déplorait que les temps modernes aient pareillement relégués les contes à la chambre des enfants. Tolkien fuyant les mignardises pour enraciner son histoire dans les pulsions humaines fondamentales et ne renonçant jamais à poser la seule vraie question, qui est celle des origines. Tolkien, contraint ainsi de se positionner dans le champ de l’anthropologie, construisant avec méthode sa grammaire mythique loin de cette chambre des enfants où l’on avait confiné les contes "comme on relègue à la salle de jeux les meubles médiocres ou démodés"… Tolkien blâmant que les contes de fées soient devenus des greniers et des chambres de débarras aux contenus en désordre et tellement délabrés, offrant pourtant, parfois, une œuvre somptueuse "que seule la stupidité avait fourré à l’écart"…
Dominique Pinon semble bien, lui, lire Le Hobbit pour son propre compte et tordre le cou à la créance littéraire susurrée à toutes les heures de la raison adulte, selon laquelle le conte ne vaudrait que par cette suspension de l’incrédulité qu’il exigerait. Ce n’est pas la crédulité qui fait la valeur d’un conte : c’est son caractère démiurgique. La suspension de l’incrédulité n’est qu’un subterfuge. Du reste, l’humilité des enfants et leur manque de vocabulaire seuls, nous donnent à croire qu’ils sont crédules, alors qu’il n’en est rien : ils s’efforcent (simplement) d’aimer ce qu’on leur offre" (Tolkien). Absurde, étrange, vrai, faux, fantastique… les enfants savent bien débrouiller tout cela. Et puis, comme l’affirme si justement Tolkien, l’enfant n’a aucun désir de croire : il veut savoir. C’est nous qui avons besoin de croire. Et d’accepter comme une grâce souveraine ce besoin de croire. Pour faire face, bien sûr, à cette défaite universelle finale qu’un sourire à demi moqueur ne saurait conjurer. Besoin de croire loin des fadaises, voilà tout. Dans l’épreuve de ces contes de fées du XIXème siècle des romantiques allemands par exemple, qui n’étaient pas de simple consolation : la Faërie inscrit ce qui est fini, dont cette "capacité de l’Homme pour ce qui fut fait". Tolkien avait usé d’un concept personnel pour traduire cette difficulté de rallier la cause d’une Joie blessée de douleur : le concept d’eucatastophe, conçu comme relevant de l’essence même de la vie des êtres humains. Le conte en était à ses yeux l’expression la plus achevée, où il n'est guère possible de déguiser notre néant.
Le Hobbit, J.R.R. Tolkien, nouvelle traduction de Daniel Lauzon, texte intégral lu par Dominique Pinon, édition Audiolib, 2 CD MP3, durée d’écoute 10h14, novembre 2012, isbn 13 : 9782356414915.
Malcolm Lowry, Le feu du ciel… et la dérive infinie des hommes
Deux nouvelles introuvables de celui qui vitupérait contre la presse, agacé qu’on le prît pour un bon samaritain bourré et qui, quoi qu’il arrive, par-delà la culpabilité, l’alcool et les signes divers, tenait bon quand le monde se laissait, lui, gagner par une sorte d’hystérie.
Corps et âme, lisez Lowry, suez en lui ces gouttes qui montent au visage de l’agonie. Mâchez ses mots, si matériels qu’ils en percutent les corps et laissez-vous porter par le rythme de sa phrase, à bout de souffle logeant l’homme dans sa démesure. Le feu du ciel vous suit à la trace, monsieur ! Suivi de Le Jardin d'Etla, de malcolm Lowry, traduit de l’anglais par Clarisse Francillon, Geneviève Serreau et Robert Pépin, éd. Librairie La Nerthe, coll. La petite classique, nov. 2012, 56 pages, 7,50 euros, isbn 13 : 978-2916862347.
PROUST, LE MENSUEL RETROUVE
Proust avant Proust… Il a 15 ans, il écrit. Il écrit même depuis toujours semble-t-il. Dans le Journal du Lycée Condorcet tout d’abord, auquel il livre douze collaborations. Journal recopié à la main ou reproduit au carbone, avec une ambition absolue qu’il partage avec ses condisciples : prendre les lettres Françaises d’assaut. Par la suite il fondera la revue Verte, qui ne connaîtra qu’une livraison et ne circulera qu’à un seul exemplaire. Puis la Revue Lilas, Daniel Halévy aux commandes, entouré de Marcel et d’une poignée de jeunes gens ambitieux. Proust l’affirme dans sa montre évidemment, son grand col blanc, sa cravate flottante, ses minauderies et la cour qu’il suscite et fédère autour de ses grandes passions péremptoires. De retour du service militaire, effectué à Paris, il fréquente les salons. Celui de Mme de Caillavet tout particulièrement, avenue Hoche. Il y met en scène le désir, moins le sien propre que celui des autres, agaçant au plus haut point. Et publie enfin dans une revue qui a pignon sur rue : Le Mensuel. Véritable laboratoire de ses 19 ans. La Mode bien sûr, presque essentiellement, malgré le détour de la poésie. L’ombre de Mallarmé pèse sur le sujet, mais il y a beaucoup à guigner en intelligence, en ironie, en morgue. Proust scrute donc, la révolution du corsage tout spécialement, qui n’offre plus une vision fugitive de la silhouette féminine, ni ne se mêle de jouer encore les refuges "pour les hanches critiquables". Proust chronique bien sûr les sorties littéraires, mais ne s’affronte pas aux grands auteurs : tactiquement, il fustige surtout le dogmatisme de la critique française. C’est enlevé, c’est disert, mais cherche encore trop le bon mot, la formule qui fera mouche. La mode l’occupe mieux, qui lui offre une tribune taillée à sa mesure pour explorer son monde. Proust s’attaque ainsi à la robe de bal des jeunes filles –toute la haute société ne parle que de cela. Blâme les demoiselles de si mal comprendre la vertu de leur simplicité. Sa critique s’aiguise au fil des livraisons. L’observateur scrute, décortique, tire de son essai sur le chapeau une superbe étude de mœurs. Quelques impressions des salons lui valent un peu de réputation, et puis Trouville vient perforer de part en part la revue, livrant les premières ébauches d’un ton qu’il ne quittera bientôt plus. Ses plus belles pages, épanouies aux folies et aux apaisements d’une mer toute boréale, "sans la plus mince lacune au revers des coteaux", piquée d’aventuriers qui ont "trouvé la force de vouloir encore, les vagues couronnées de mouettes", risquer "ce loisir mélancolique de contempler la légère ceinture d’azur" où fuir "parmi l’écume inconnu et les cieux"…
Le Mensuel retrouvé, Précédé de Marcel avant Proust, de Marcel Proust, préface de Jérôme Prieur, Editions des Busclats, novembre 2012, 160 pages, 15 euros, ISBN-13 : 978-2361660130.
Mo Yan, la Belle (littérature) à dos d’âne…
Prix nobel de littérature 2012.
Han Qi est dépassé par cette Chine en pleine mutation où l’on ne sait plus contempler les éclipses, celles qui ont déjà eu lieu, ou pas, comme celles qui n’auront peut-être pas lieu et l’inverse. A moins qu’il ne s’agisse d’autre chose. Sur ce point, Han Qi ne parvient pas à se prononcer. Il n’a peut-être vu qu’une comète après tout. Ou un grand cerf-volant. Allez savoir. La réalité n’est jamais aussi mathématique qu’on l’aimerait. Tenez, Han Qi vient justement d’apercevoir une jeune femme en robe rouge juchée sur un âne. En plein Pékin. Noir. L’âne. Et petit. Un âne quoi. Suivi d’un homme à cheval. En armure. Tandis que les voitures, toujours plus nombreuses dans cette Chine conquérante, se talonnent comme des moutons. Prévenantes tout de même. A l’égard de l’âne sur lequel est juchée la jeune femme. Belle, évidemment. Mais incongrue, là, au beau milieu de la circulation. Tout comme l’homme en armure qui la suit. Dont on se demande ce qu’il fait là, je veux dire : dans le récit aussi bien. A quoi joue-t-il ? Quelle est sa fonction plutôt ? Surtout lorsque, en bon lecteur moderne, on a lu Genette et que l’on sait à quoi s’en tenir sur le genre, à réciter mentalement que tout récit comporte une part de représentation d'actions (on suit l’âne et le cheval dans l’embouteillage géant), d'événements (l’irruption de l’un, de l’autre, d’une éclipse ou pas…), en se disant bon, ça, c’est la narration, tandis que pour son autre part la description se charge de la représentation des objets qui vont donner corps au récit, etc.
Vous n’y êtes pas. Ou plutôt, si : c’est l’histoire même, ça. Sa justification pour ainsi dire. Dont s’inquiète Han Qi, beau joueur, qui nous prend en charge et nous mène juste derrière l’âne sur lequel est juchée une belle jeune fille. Même si le récit, lui, ne sait trop qu’en faire de cet âne, du cheval, de la jeune fille et de l’homme qui la suit… Qu’importe : Han Qi, lui, sait quoi en faire : il les suit. A moins qu’il ne les précède pour nous aider à mieux suivre le récit. Allez savoir ! Quelque chose comme une expérience du texte en train de s’élaborer –ce que, de fait, notre lecture sanctionne avec son temps de retard.
Il y a donc cet âne, la jeune fille, l’homme en armure et la police qui les somme de s’arrêter. Un flic frappe même l’armure du cavalier. Qui sonne vide. Evidemment : ce cavalier n’a d’autre fonction que de nous intriguer, pas d’encombrer Pékin. Décontenançant le flic, sauvé par la chute d’une bouteille de bière, de marque allemande. C’est précis. Si précis que cela fait entrer du coup notre réel dans la réalité du récit. Je bois la même. Un effet de réel comme disent les techniciens de la littérature. Mais peut-être pas. La canette troue bien de part en part le récit, mais ce dernier l’engloutit aussitôt… Voilà notre canette recyclée aussitôt dans l’ordre du conte –ce qui, après tout, devrait être le lot de toute canette de bière, ce recyclage…
Tandis que toute la foule est devenue Han Qi. A son même visage lisse. Respirant, inspirant tout l‘amour qu’il éprouve déjà pour la jeune fille juchée sur l'âne. Quand de nouveau resurgit le réel sous les traits d’une moto, de deux plutôt, et d’un fourgon de police. La Chine contemporaine a horreur de ce disponible où les contes vous transportent. Place Tian'an men. L’âne, le cheval, traversent alors la place jusqu’au grand immeuble du Centre Commercial International. La nuit tombe. Il ne reste que Han Qi derrière le cheval blanc, qui lâche un crottin et part au triple galop… dans une superbe cavalcade, réalisme hallucinatoire si l’on veut ainsi que le qualifient les critiques, où l’effet de réel, dans un récit au fond privé de toute fonction référentielle, n’ouvre qu’à la malice du conte, où l’écriture reste inexorablement un lieu de fiction, magique !
La Belle à dos d'âne dans l'avenue de Chang'An, de Mo Yan, traduit du chinois par Marie Laureillard, éd. Philippe Picquier, coll. Grand format, mai 2011, 192 pages, 16,70 euros, isbn 13 : 978-2809702651.
Emmanuel Lepage : Un printemps à Tchernobyl
26 avril 1986. L’ex plus grave accident nucléaire se produisait à Tchernobyl. Vingt-deux ans plus tard, Emmanuel Lepage y est allé, pour en revenir avec ce poignant documentaire en Bande dessinée.
Jamais de blanc. Jamais de couleurs franches et moins encore primaires. Tout est délavé, marron, brun, gris cendré. Parfois, si, l’échappée d’une couleur vite rattrapée. Le tout comme enduit de fines couches de pellicules décollées. Tout a brûlé en 86. Les peaux, les bras, les jambes. Les gens n’étaient plus les uns pour les autres que des objets radioactifs. Leurs chairs détachées des os, les morceaux de poumon, de foie, recrachés par la bouche. Là-bas. On ne sait plus vraiment où. Abandonnant leurs maisons, grattant le sol, les poteaux, les palissades, griffant leurs noms d’une signature affolée. Là-bas : ce dont personne ne parle plus. Même si le nuage radioactif glisse encore, de case en case. Et ce rappel : l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, l’Autriche, l’Italie, etc., avaient interdit la consommation du lait sur leur territoire. Pas la France. Alain Madelin affirmait alors : "Il n’y a aucun problème en France". Il ne fallait pas fragiliser la filière du lait. EDF ouvrait grand ses portes aux journalistes : "Il n’y a aucun problème en France", le pays le plus nucléarisé du monde par habitant pouvait dormir tranquille. Mais à deux jours de train de Paris, on évacuait par centaines de milliers les gens. Le baptême du feu de la fameuse Glasnost de Gorbatchev. Déjà les liquidateurs déshabillaient leur sacrifice. Combien furent-ils ? On ne saura jamais. Entre 500 000 et 800 000. Certains ont survécu. Ils touchent 67 euros de pension par mois. Emmanuel Lepage les a rencontrés. La thyroïde arrachée, leurs enfants difformes. Trois millions d’enfants devraient subir un traitement à vie. Beaucoup mourront avant d’arriver à l’âge d’homme. C’est aujourd’hui. Entre 1986 et 2004, plus d’un million d’ukrainiens sont morts des suites de l’accident. C’est aujourd’hui. Pas hier. Et demain donc. D’autres meurent déjà. Encore. Toujours. Tchernobyl. Des artistes se sont installés tout près du périmètre interdit. Emmanuel Lepage est membre de leur association. Ils témoignent. La zone autour d’eux est décharnée. Défigurée. Désagrégée. Partout traînent des carcasses d’animaux abattus par l’armée. Contaminés. Mais des paysans sont revenus habiter leur terre. Malgré le crépitement des compteurs Geiger. Sur la grand place de Tchernobyl trône toujours la fête foraine. La grand roue grince toujours au vent. Partout règne l’illusion d’une région sous contrôle, avec ces hommes en uniforme qui tentent de donner le change, quant tout échappe tellement à l’homme.
Un printemps à Tchernobyl, Emmanuel Lepage, Futuropolis, octobre 2012, coll. Albums, 168 pages, 25 euros, isbn : 978-2754807746.
SHANGHAI : LA CITE DE LA POUSSIERE ROUGE
Une histoire du peuple de Shanghai, de cette Cité de la Poussière Rouge qui traversa les âges, résistant aux Empereurs, à la dictature du Prolétariat, à la Chine néo-capitaliste d’aujourd’hui.
De ces constructions qui sont le produit du peuple qui les habite, tant leur extravagante structure paraît douée d’une logique propre à organiser hardiment sa destinée. Un peuple hétéroclite, riche de la diversité qui le traverse, le féconde, le recompose dans une identité tout à la fois multiple et unique, unanimement tenace au final, opiniâtre et roué. De ces peuples qui ont su résister à tout en s’adaptant à tout.
Une petite histoire populaire raconté par l’écrivain chinois Qiu Xialong, lequel, à l’image de cette fantastique plasticité des habitants de la Cité, fut d’abord interdit d’école sous la Révolution Culturelle, avant de soutenir une thèse sur T.S. Eliot et partir aux Etats-Unis poursuivre ses recherches.
Une histoire éparpillée en nouvelles établies selon un ordre chronologique, de 1949 à nos jours, organisant les moments clefs tout à la fois de la Cité et de l’Histoire chinoise du XXème siècle.
Et dès 49 l’on découvre la force d’inertie de cette Cité dont les nationalistes voulurent faire, avec Shanghai, une Stalingrad orientale. Le tournant qui allait les sauver, pensaient-ils. Mais rien ne put venir à bout des habitants de la cité et les nationalistes durent s’enfuirent, tandis que le narrateur passait à côté de l’Histoire terré sous son lit, vaincu par une peur très ordinaire et non moins salutaire.
Mais de toutes les histoires que narre Qiu Xialong, la plus édifiante est peut-être celle de Bao, le poète ouvrier. Histoire construite en deux temps pour enjamber la Chine de Mao et trouver son dénouement dans celle d’aujourd’hui. Tout commença pour Bao en 1958, alors qu’on exhumait la vieille conférence prononcée par Mao en 42 sur la littérature et l’art, qu’il voulait mettre au service de la Révolution. Bao fut prié d’écrire des poèmes. Pas du tout familier de la chose, lui que l’on venait déjà d’arracher à sa cuisine pour l’envoyer secourir les forces vives de la nation dans les usines du Peuple, raconta au commissaire qui tentait de l’enrôler combien la réussite d’un plat de Tofu était chose malaisée. L’histoire plut. Bao fut sommé de composer son premier poème :
Telle fève de soja produit tel tofu
Telle eau donne telle couleur.
Tel savoir faire fabrique tel produit.
Telle classe parle telle langue.
Le poème fit le tour de la Chine et Bao devint membre de l’Association des écrivains chinois. Bien plus tard, en 1996, ayant traversé toutes les vicissitudes maoïstes, dénonçant quand il le fallait, s’auto-critiquant avec non moins d’opportunité, Bao fut encore sommé d’accepter un poste de chercheur à l’Université. Un poste qui, cependant, lui laissa le loisir de faire grandir ce genre de petite échoppe que la Chine nouvelle encourageait à développer (que cent fabriques s’épanouissent, quelque slogan post-communiste de la sorte), dans laquelle il pouvait s’adonner à la seule passion qui ne l’avait jamais quitté : celle du Tofu. Si bien que dans cette Chine du capitalisme effréné, sa boutique put s’enorgueillir d’être l’une des rares à passer le cap du millénaire et produire un Tofu bien meilleur que le Tofu d’Etat.
Cité de la Poussière Rouge, de Qiu Xialong, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle, Liana Levi – Piccolo, mars 2010, 222 pages, 9 euros, isbn : 978-2-86746-540-6.
Homme et galant homme, Eduardo De Filippo
Né en 1900, comédien, auteur, metteur en scène, Eduardo de Filippo fut si populaire, dit-on, qu’en Italie on ne l’appelait plus que par son prénom. Son inspiration provenait toute de l’observation de la vie napolitaine, dont les manières d’être, avouait-il, le fascinaient. La pièce elle-même fut écrite en 1922, puis remaniée en 1933. Passablement drôle, on affirme volontiers à son propos qu’elle mettrait en jeu l’opposition entre une troupe d’acteurs pitoyables, installée dans un modeste hôtel à Bagnoli, près de Naples, et la société bourgeoise qui, des plus contraintes mais sous la pression des événements, finit par échanger son masque de raison contre celui de la folie. Gennaro, le mentor de la troupe, vit avec la jeune première, Viola, enceinte. Autour d’eux Vincenzo et Florence, Attilio, le souffleur. Ils font tout ensemble, répètent, cuisinent, lessivent, lavent le linge. Alberto, l’impresario de la compagnie, tombe fou amoureux d’une jeune femme qui cache un amant transi. Elle tombe enceinte, Alberto la fait suivre, demande sa main à sa mère. Mais la jeune femme s’est mariée déjà. Alberto feint de sombrer dans la folie. La pièce se dénoue au commissariat de police dans une folie générale où chacun feint d’être fou pour se tirer d’affaire.
"Si une idée n'a pas de signification et d'utilité sociale, cela ne m'intéresse pas d'y travailler", affirmait Filippo. Mais de ce discours social, il ne reste aujourd’hui qu’une trace des plus pâlichonne… Rivé à son prochain, fasciné par la manière d'être et de s'exprimer de l'humanité, comme il le disait volontiers, il ne reste désormais que l’essentiel : ce langage qu’il a créé, et les contraintes qu’un tel langage impose à toute mise en scène, l’embarquant dans des situations compulsivement vaudevillesques. Tout, ici, répliques, personnages, événements, se met au service de ce ressort unique, qui connaît une accélération brusque dès qu’entre en jeu, justement, le principe de folie. Ouf !, se dit-on quand cela prend fin, tant la situation théâtrale paraît vouloir se compromettre elle-même comme théâtre. Echos pirandelliens, certainement, dont ce bonnet de fou dont la pièce est l'écho. Eduardo ne vouait-il pas une grande admiration à Pirandello, avec qui il finit par travailler ?
Eduardo De Filippo, discours et théâtralité : dialogues, didascalies et registres dramatiques, janvier 2005, 27 euros, Editions L'Harmattan, janvier 2005, 308 pages, ISBN-13: 978-2747572897.
Homme et galant homme. Angers, Nouveau Théâtre d'Angers, 21 mars 1991, L' Avant-Scène Théâtre, 23 février 1994, Collection : Quatre-vents, 96 pages ISBN-13: 978-2907468244.
Coetzee, la violence faite aux femmes...
Disgrâce (Booker Price 99, le second qu’obtenait Coetzee) est paru en français au moment où ce dernier quittait l’Afrique du Sud pour l’Australie. Remarque qui n’est pas anodine, mais qui pourrait induire en erreur, car il serait navrant de réduire ce roman à celui de l'après apartheid. Mais certes, il l’est aussi, avec une audace incroyable qui plus est : Coetzee n’hésite pas à y pointer, sans la condamner (il n’en a plus la force), la violence aveugle du ressentiment qui transforme parfois les anciens esclaves en bourreaux. La grande campagne de réparation des préjudices s’achève ici dans le viol de la fille du héros, viol que nul ne songe à dénoncer, pas même elle, qui s’imagine qu’il s’agit du prix à payer pour continuer de vivre en Afrique du Sud…
Dans une écriture terriblement âpre, d’un scepticisme corrosif et cependant exempte de tout cynisme, Coetzee signe un texte très haut dessus de tout ce qui peut se lire aujourd’hui. Une écriture travaillée qui plus est dans le dessèchement de la langue anglaise, incapable de restituer la vérité de l’Afrique du sud. Ecriture du renoncement aussi, à l’image de son héros, quinquagénaire en proie aux affres de la passion, écriture encore qui ne s’exhibe pas dans les apories de la sincérité ou l’avilissement de l’aveu.
Lentement exclu du monde, le héros ne trouve refuge que dans son imaginaire, un opéra qu’il compose sur les derniers amours de Lord Byron. Mais il ne sait écrire qu’une cantilène presque monocorde, à l’exacte facture du roman au sein duquel la langue, superbement, semble vouloir s’éteindre.
Disgrâce, de John Michael Coetzee, traduction de Catherine Lauga du Plessis, éd. du seuil (poche), coll. Points Seuil, oct. 2002, 272 pages, ISBN-13: 978-2020562331