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La Dimension du sens que nous sommes

en lisant - en relisant

Denis Lalanne, Le temps des Boni

25 Mai 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

 

Boni.jpgLes frères Boniface. Superbe page du rugby français !

Les années 50, 60, les années twist, rock, Kopa, Anquetil…

"C’est l’histoire de deux cow-boys", annonce Denis Lalanne. Fin 45, le père prisonnier d’un stalag. Ça commence comme ça : deux enfants débordant d’impatience, n’en peuvent plus de se sentir pareillement désarmés devant la nuit allemande. Ça commence comme ça : la course éperdue d’un gavroche rasant les murs. D’un enfant qui court la nuit sous l’Occupation, rapporter à sa mère de quoi nourrir les siens. Dédé. Il a 11 ans. Il s’émerveille des muscles qui lui viennent. Bientôt sur les rails d’un chemin de fer de campagne, Dédé est rejoint par son frère. Deux gamins frondeurs défient le train qui fonce sur eux. C’est à celui qui décampera le dernier. Alors le train freine, s’arrache dans une gerbe d’étincèle pour venir se coucher à leurs pieds. Quelle biographie signe Denis Lalanne ! Dédé, 11 ans. Guy, 9 ans. Deux gamins défient le monde, fort de leur recette imparable : être deux. Et c’est tout l’esprit du rugby qui nous est révélé dans cette simple observation. Deux gamins solidaires, mordant la vie à pleine dents. Deux galopins qui vont bientôt aimer le rugby comme des malades et nous offrir des saisons de folies. Les deux Boni vont faire "voler, danser le ballon, chanter le jeu". Bientôt leur nom sera comme le rêve d’un rugby qui ne peut s’éteindre, le rugby "de bohême" affirme Denis Lalanne, "humble, sain, fraternel". Le rugby des chaumières, des villages, l’école des braves, le rugby des bandes de gamins, des copains qui se font une balle ovale de n’importe quoi, d’une "guenille" pour se livrer à leur plaisir "bambocheur". Un rugby de grandes gueules où le jeu commande et l’arbitre suit le mouvement. Ce rugby dont le jeu est "au-dessus des joueurs", né d’un bras d’honneur aux institutions quand William Webb Ellis décida de se saisir un jour de la balle à deux mains, au mépris des règles de la Public School, pour faire naître le rugby de sa mutinerie de coquin d’irlandais. Porté aux quatre coins du monde, il nous offrira, en France "ses emballements de gamins des barricades". C’était cela les frères Boni, nous conte Denis Lalanne dans une écriture traversée par l’inspiration et la beauté d’un geste qui n’en finit pas de surprendre, comme ce 16 mars 1991 nous dit Lalanne, dans ce splendide essai initié à Twickenham par Serge Blanco, un essai de 100 mètres rappelle-t-il, que les anglais applaudissent toujours aujourd’hui. Mémorable rugby qui troue de part en part le petit écran médusé et qui ne cesse de revendiquer la passion pour seul horizon, celle, anarchique, des frères Boni, excessive, roublarde parfois, complice toujours, dans cet instant essentiel qu’est le rugby, où l’on ne peut être génial sans les autres. Quelle histoire du rugby finit par nous livrer Denis Lalanne, la sienne bien sûr, mais que beaucoup feront leur au travers de ce texte magnifique vantant l’échappée belle des Boni à l’assaut, toujours, explosant à la prise d’une balle que leur passion dévore.

  

 

Le temps des Boni, Denis Lalanne, La Table Ronde, coll. Vermillon, 25 octobre 2000, 384 pages, 19 euros, ISBN-13: 978-2710323778.

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Coetzee, Journal d'une année noire (vieillir)...

23 Mai 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

Avec Disgrâce, on devinait un Coetzee à l’étroit dans sa narration. Et pas uniquement parce que le sujet l’embarquait sur les lisières d’une langue exténuée. L’exténuation était profonde, rejoignant les thèmes affrontés, celui du vieillissement en particulier. Or voici que dans ce Journal, le même thème revient, plus insistant, plus obsédant, empoignant le statut de l’auteur jusqu’à voir dans la forme physique la condition même de l’exercice narratif.

Qui sait ce que l’art peut devoir au solde d’une force physique déclinante ? Coetzee ne cesse d’en sonder la profondeur, jusque dans le régime auctorial qui fonde cette réflexion, à douter de sa propre autorité quand déjà le texte - ces trois portées offertes à notre lecture unique -, se brouille et nous dévoile l’ampleur de l’incertitude qui l'assigne.

Le personnage dont il est question ici, vieillit. Se sent vieillir plus qu’il ne vieillit vraiment - au bout d’un moment, on ne vieillit plus : on est vieux.

Son éditeur lui a passé commande, mais il besogne son travail, poursuivi avec trop de métier. Il peut écrire pourtant sur les sujets de son choix, des réflexions graves ou précieuses mais malade, sa méditation n’ose affronter ce qui monte en lui. Jusqu’au jour où il croise une jeune voisine aux formes généreuses. Elle ne fait rien, il lui propose de devenir sa secrétaire. Elle accepte. Il lui dicte ses pensées, qu’elle enregistre et retranscrit. Des opinions. Tranchées. Trop sans doute, comme ce texte injuste sur Machiavel. Des opinions sur ce qui ne va pas dans le monde, mais rien de décisif sur lui, qui ne va plus au monde.

Sur la page éditée, Coetzee reporte : ces opinions, son journal et le récit de ces journées par Anya, la secrétaire. Les strates s’accumulent tout d’abord, avant de se répondre et de s’interpénétrer bientôt. C’est que le vieil homme ne fait pas que penser le monde depuis son expérience passée : il recommence à le vivre, observant jour après jour cette Anya qui l’émoustille. Elle voit bien ce qu’il regarde d'elle, dont elle aime lui offrir le spectacle. Jusqu’à ce long texte sur la pédophilie qu’elle doit retranscrire, ambigu au possible et qui la fait réagir. Il fantasme sur elle et si elle l’accepte volontiers, pour autant, elle ne supporte pas la complaisance de sa rhétorique. Mais c’est aussi qu’elle le voit comme un vieux, penché sur elle. Moins libidineux toutefois que sans défense, lige d’un corps éreinté.

Alors d’un coup la narration embraye. Sur cette question de déshonneur que le vieil homme soulève. Anya se met à raconter, à faire le récit de sa propre expérience du déshonneur, qu’il rapporte dans son journal et l’on se surprend, lecteur, à se laisser aller à cette lecture, laissant en plan les autres strates du texte pour suivre le fil d’un récit enfin « juste ». Ça y est, Coetzee a trouvé le ressort.

Le second journal s’ouvre sur ce protocole compassionnel qui peu à peu se met en place. Entre lui et elle, entre le texte et son lecteur. Pure rhétorique ? Peut-être pas.

Il s’ouvre dans la vêture de la tombe qui se profile, cet Autre monde froid, gris et sans éclat des grecs, que Coetzee a peur de faire sien. Le journal devient plus intime. Sous le texte « Du vieillir », il raconte comment notre vieil homme a effleuré un jour de ses lèvres la peau douce d’Anya, avant qu’ils ne tombent l’un dans les bras de l’autre pour une étreinte chaste. Ultime consolation ? Non. Car il y a cette force de Coetzee à affronter l’obscénité de la mort du désir. Tout l’art du roman en somme, s’engouffrant brusquement dans ce qui lui résiste.

Ajoutons à cela de superbes méditations sur ces parties du corps (les dents) dont nous faisons peu cas, comme si elles ne semblaient pas nous appartenir mais nous avaient simplement été confiées, alors qu’elles seules survivront à notre fin. Comme si ce qui était le plus périssable en nous, au fond, était vraiment nous.

Ou bien encore cette réflexion sur l’usage contemporain de l’anglais : nous allons vers une grammaire d’où est absente la notion de sujet grammatical. Dans l’attente, peut-être, de son orgueilleuse extinction...

Journal d’une année noire, de J.M. Coetzee, éd. du seuil, oct 2008, traduit de l’anglais (australien) par Catherine Lauga du Plessis, 296p, 21,80 euros, code ISBN : 978-2-02-096625-2

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Coetzee, Disgrâce

22 Mai 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

Disgrâce (Booker Price 99, le second qu’obtenait Coetzee) est paru en français au moment où ce dernier quittait l’Afrique du Sud pour l’Australie. Avec une audace incroyable, Coetzee défriche de nouvelles exigences pour cette société nouvelle qui surgit en Afrique du Sud, qui se doit de lutter contre toutes les oppressions, sans complaisance. Il n'hésite ainsi pas à pointer la violence aveugle du ressentiment qui transforme parfois les anciens esclaves en bourreaux.

La grande campagne de réparation des préjudices s’achève ici dans le viol de la fille du héros, viol que nul ne songe à dénoncer, pas même elle, qui s’imagine qu’il s’agit du prix à payer pour continuer de vivre en Afrique du Sud…
Dans une écriture terriblement âpre, d’un scepticisme corrosif et cependant exempte de tout cynisme, Coetzee signe un texte très haut dessus de tout ce qui peut se lire aujourd’hui. Une écriture travaillée qui plus est dans le dessèchement de la langue anglaise, incapable de restituer la vérité de l’Afrique du sud. Ecriture du renoncement aussi, à l’image de son héros, quinquagénaire en proie aux affres de la passion, écriture encore qui ne s’exhibe pas dans les apories de la sincérité ou l’avilissement de l’aveu.
Lentement exclu du monde, le héros ne trouve refuge que dans son imaginaire, un opéra qu’il compose sur les derniers amours de Lord Byron. Mais il ne sait écrire qu’une cantilène presque monocorde, à l’exacte facture du roman au sein duquel la langue, superbement, semble vouloir s’éteindre.

Disgrâce, de John Michael Coetzee, traduction de Catherine Lauga du Plessis, éd. du seuil (poche), coll. Points Seuil, oct. 2002, 272 pages, ISBN-13: 978-2020562331

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Larmes de pierre, une enfance africaine d’Alexandra Fuller

21 Mai 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

 

larmes-de-pierre.jpgPeu à peu et non sans combats douloureux, l’Afrique a fini par se libérer du joug occidental. Avec la fin du colonialisme, toute la littérature en provenance de ses régions aura été imprégnée d’un très légitime esprit anti-colonialiste qui faisait la part belle à la culpabilité de l’occident. Les peuples exploités sans vergogne ont ainsi trouvé une légitimation à leur révolte dans cette littérature de libération nationale. Mais si le monde contemporain s’est construit sur le modèle oppresseurs/opprimés, reste que les choses n’étaient pas si simples. Alexandra Fuller appartenait au camp des Afrikaners. Il y a vingt ans, nul ne se serait intéressé à ce genre de littérature. Or ce témoignage, d’une rare beauté, écrit dans une langue limpide, ouvre justement à ce refoulement occidental et nous présente une figure inédite de la littérature post-coloniale : celle du petit blanc. C’est cet univers interdit d’existence, au-delà de toute identité mais traversé par une "africanité" aussi improbable que déchirée, qu’elle nous conte avec un rare talent, nous donnant à voir la beauté de l’humain dans sa fragilité la plus pure.

  

 

Larmes de pierre, de Alexandra Fuller, traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch, Éditions des Deux Terres, 28 mars 2012, 377 pages, 13 euros, ISBN-13: 978-2848931289.

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Tortuga’s Bank : La République pour nom de la Domination…

16 Mai 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

tortuga.jpgLyon. La canicule. Un ancien préfet, placé hors cadre, est découvert dans son appartement, mort. L’affaire est délicate : la République n’aime guère ce genre de publicité. Le commandant Farel s’en voit chargé. Une exécution, à ses yeux. Mise en scène. Lamentablement. Farel déploie son équipe. La routine qu’ils ont adoptée et d’une efficacité redoutable. Très vite sont mis à jour les collusions d’intérêts –on y est- qui voyaient le préfet emprunter discrètement les allées de la Finance privée : il jouait de son vivant les facilitateurs auprès du business immobilier. Les Affaires. On y est, le décor est planté de cette France du fric où les énarques godillent sans vergogne entre intérêts privés et publics.

Farel enquête. Son art est patient. Une question l’occupe : seule des bibles ont disparu. Le préfet en collectionnait, dont une du XVIème siècle, d’une valeur inestimable. L’homme avait les moyens : un relevé oublié par l’assassin dans la boîte aux lettres révèle que le préfet disposait de 52 000 euros d’intérêts (!) planqués à la Tortuga’s bank, en Suisse bien sûr. Sauf que la banque n’existe pas. Farel creuse. Le Grand Lyon, les marchés bidons généreusement octroyés… Le vol de la Bible paraît d’un coup dérisoire. Sauf qu’il est un bout de la bobine que Farel a commencé de tirer et qui lui ramène un visage. Celui de Vautrin, truand, politique, affairiste… dont la femme vient de se faire enlever sans que cela ne l’émeuve vraiment. Est-ce lui le commanditaire de l’assassinat du préfet ? D’autant que Farel établit bien vite que sa femme était l’amante du préfet… Pas sûr pour autant, mais cela vaut le coup de tirer cette fois tous les fils de l’écheveau. L’assassin du préfet, Farel le retrouve bien assez tôt. L’affaire est vulgaire. L’enquête pourrait s’arrêter là. Mais trop de crapules sont entrées en scène. Farel poursuit, opiniâtre. La bible n’était que le grain de sable qui est venu bloquer les rouages d’une machine parfaitement huilée : celle du blanchiment de l’argent sale en Europe. En grand. En très grand. Une Affaire juteuse. Donc d’Etat. Il y a plus haut, plus fort que ce Vauclin si puissant déjà. Dans les coulisses du Pouvoir politique, on s’émeut de tant de zèle. Il ne faudrait pas que cela remonte trop haut.

Revenu de tout, Farel a compris que Vautrin n’est pas sa cible. Qu’il est hors jeu déjà. Qu’il peut lui faire face en toute quiétude. Grand moment de vérité que ce repas auquel Vautrin invite Farel, au cours duquel les deux hommes réalisent où ils en sont sur cet échiquier qui les dévore. Une ombre les recouvre déjà, celle de la République, qui sait sacrifier ses enfants sans faiblir–elle le fait tous les jours. Vautrin le sait. Farel aussi : la République est le nom de la Domination, une arme de guerre tournée contre ceux qu’elle est supposée servir. Il sait qu’il devra l’apprendre mieux encore.

Superbe personnage que celui de ce flic méthodique, obstiné, patient, qui avance un pas après l’autre, observant les faits, les gestes, les détails, les incongruités d’un monde parfaitement mensonger. Superbe construction que ce roman au classicisme consommé, au raffinement éblouissant et dont il faut savourer la beauté si parfaitement accordée à son sujet, les ors d’un monde qui nous est devenu parfaitement odieux, mais dont nous ne savons pas nous libérer.

  

 

Tortuga's bank, André Blanc, éd. Jigal, coll. Polar, février 2013, 248 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2914704991.

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Le goût du rugby

15 Mai 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

 

gout-rugby.jpgAu Commencement était l’Ovalie.

Il y a le sport, et puis il y a le rugby. Son ballon à deux bouts et l’épopée de l’avoir si bien porté sous la clameur de ses espaces mythiques -l’Arm’s Park, Landsdowne Road-, contre la boue et le vent et jusque dans la rage des poussées historiques.

J’aime Denis Lalanne racontant un soir de 1953 l’invention du mot d’Ovalie. L’Ovalie ? Tout sauf une part de marché. L’ultime lieu de résistance, affirme-t-il. "Un terrain de rugby, c’est l’instant essentiel", le vertige de l’assaut à deux pas de la ligne et puis ce geste de la passe en retrait pour avancer, quand on y songe ! "Rien de comparable au football, épure sans profondeur pour automates bien huilés", commente Raymond Abelio.

C’est qu’il faut du génie pour pratiquer le rugby, mais aussi du courage et de la générosité pour un effort qui doit être à chaque seconde pensé, senti, vécu.

De tous les témoignages engrangés dans ce livre, j’aime particulièrement celui de Raymond Abelio décrivant la géographie sacrée du rugby, telle qu’elle a survécu malgré ce territoire en peau de léopard qu’on lui connaît désormais, ses villes radiées d’une épopée qui fut la leur. J’aime Abelio retenant son souffle pour décrire ces phases statiques du jeu, ces moments de suspens où les demis ont arrêté le temps, le public contenu dans une fraction de seconde, tendu, dressé, étourdi par le sens profond de cette immobilité soudaine : l’extrême attention de la conscience pleine avant le surgissement de l’ouverture magique. On savoure Daniel Herrero évoquant ce "raccourci de l’aventure humaine" qu’est à ses yeux le rugby, du Haka à la mêlée ouverte, partition frénétique d’une évasion souveraine. Qui n’a jamais participé à un essai collectif ne sait pas de quoi l’on parle. J’aime ce jeu de garnements qu’évoque Jacques Roubaud, le poète, à propos du XV de la rue d’Ulm, dont le demi de mêlé s’appelait Samuel Beckett, et qui délivra contre l’AS Police de Paris son plus énorme match.

De la poussée des bourrins à la feinte d’Arlequin, comme le dit Giraudoux, on aime le rugby d’un amour charnel. Du sensible, rien que du sensible, car il en faut pour réussir une passe, porter l’action de mains en mains dans ce contact physique qui transgresse les limites d’un tabou contemporain, celui du toucher. Il n’y a pas de champion solitaire au rugby, mais un chœur où chacun doit se remplir du geste des autres pour être dans le bon timing, pour être dans la présence de chacun à tous, cette présence qui est comme la clef de la réussite d’un bon match capable de transcender ces lieux qui ont fait du rugby une légende, suscitant mille raconteurs d’histoire et la ferveur d’un public jamais lassé.

 

 

Le Goût du rugby, collectif, Mercure de France, coll. Le Petit Mercure, 30 août 2007, 144 pages, 5,50 euros, ISBN-13: 978-2715227736.

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«Non fare nulla qui» (Pierre fétide de Chiusi) - Croquis étrusques

14 Mai 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

etrusques.jpgLa tombe étrusque de l’inscription, à Chiusi : "non fare nulla qui"…

Que ferions-nous du reste, de ce côté où la vie n’est plus ?

Lamentation, cortège, transport du corps, jusqu’à sa dépose mélancolique au bout du chemin : la nécropole de Chiusi enfouie sous la terre.

Une pleureuse à tresses veillait. J’avais en tête les croquis étrusques de D.H. Lawrence. Il croyait croiser partout les traits qu’il prêtait aux anciens Étrusques, fasciné qu’il était par cette civilisation disparue, absorbée.

Fin mars 1926. Lawrence voyage en Italie, dont il ne veut épeler que l’apparente jeunesse pour mieux l’opposer à la fatigue de l’Angleterre. Ils ont la vitalité et nous la morale songe-t-il, et se rappelle l’incipit du livre de Balzac, La peau de chagrin, dans lequel le héros commence par observer un vase étrusque - "Ah ! Qui n’aurait souri comme lui de voir sur un fond rouge la jeune fille brune dansant dans la fine argile d’un vase étrusque devant le Dieu Priape qu’elle saluait d’un air joyeux".

Le voici penché sur les tombes qu’il dessine à grands traits. Des êtres à visage de faunes, au profil infiniment pur, au calme étrange, "éloigné de toute morale".

Lawrence imagine une civilisation insouciante, légère, forcément condamnée à disparaître dans un monde que la lourdeur a fini par figer peu à peu.

Qu’aurions-nous fait des danses, du rire, des chants ? Quelle harmonie aurions-nous célébrée ?

Seule l’attire cette "verte primitivité" chère à Kierkegaard qu’il croit voir fleurir partout dans les œuvres des étrusques, "émerveillement des matinées humaines".

Le retiennent plus encore ces visages féminins qui ornent les tombes, "ces belles femmes en qui se mêlent ce silence et cette réserve qui les rendent si attirantes".

Leur beauté l’intrigue. Il cherche en chacune d’elle ce qu’il manque au regard pour la saisir vraiment et qui sans doute aura été perdu.

Quelque chose que nous ne pourrions plus atteindre.

Une forme souveraine d’harmonie, l’éternité peut-être, du nom que Rimbaud lui donna : le secret de la fraîcheur native de la vie.

A Chiusi un buste de femme nous avait retenus. Jacques me l’avait donné à contempler, fasciné par son modelé taillé dans la pierre fétide, l’étoffe légère recouvrant à peine et pour l’éternité ce sein que l’artiste laissait deviner et qui palpitait voluptueusement dans la pierre.

L’éphémère sculpté pour les siècles, déesse méditerranéenne avec ce sensualisme propre aux étrusques, attaché au jeu des courbes qui contredisait ce que les spécialistes pensaient de cet art à qui ils reprochaient d’avoir surtout imité la technique de la statuaire grecque sans en copier l’esprit.

J’ai contemplé de nouveau longuement cette poitrine réjouissante, calme, souveraine, me rappelant la conscience "phallique" de Lawrence, le monde merveilleux du toucher, dont la force rayonnante s’échappe des œuvres étrusques.

Ce que l’on cherche, c’est un contact.

Lawrence avait au moins raison sur ce point : "Les Étrusques, disait-il, ne sont ni une théorie ni une thèse. Ils sont, d’abord et avant tout, une expérience".

Non cette expérience ratée des musées, bricolée pour ajuster leur agencement intangible. Mais celle qui fait du savoir une expérience fragile.

"L’air du dehors nous paraît immense, blême, et de quelque façon vide. Nous ne percevons plus aucun des deux mondes, ni celui, souterrain, des Étrusques, ni celui du jour banal qui est le nôtre. Silencieux, épuisés, nous revenons vers la ville environnés de vent, le vieux chien stoïquement sur nos talons – et le guide nous promet de nous montrer les autres tombes dès le lendemain" (D.H. Lawrence)

  

 

Croquis étrusques, D.H. Lawrence, traduit jean-Baptiste de Seynes, préface de gabriel Levin, Le bruit du temps, mai 2010, 286 pages, 20,40 euros, ISBN-13: 978-2358730198.

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Gilles Vincent, Beso de la Muerte

22 Avril 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

besoFederico Garcia Lorca… A la jeune fille, au jeune homme, dédiant ce feu qui dévore le paysage gris qui l’accompagne, celui de l’amour obscur peut-être, qui lui valut sa fin atroce, l’horreur pour dernière image, l’angoisse du ciel devant les préjugés tenaces, orduriers, le monde renversé, noyé sous des larmes de sang qui dessinent avant l’heure le décor où l’Europe va se consumer. Fedérico, "torche glissante", au fond d’une fosse assassiné. "Ce poids de mer" qui vient battre nos temps desséchés, lit de détresse parmi les ruines européennes, et la passion, cette science amère qui aujourd’hui encore nous tend les bras.

Federico assassiné atrocement un jour d’août 36, parmi les grappes d’anarchistes et de communistes exécutés sauvagement au long des routes phalangistes. El Capitan, dans ce roman, officiant sous son épais manteau de cuir, livrant Garcia Lorca à la vindicte fasciste, l’humiliant une dernière fois, le torturant avant de le jeter dans une fosse pour le recouvrir des cendres de l’Espagne agonisante. Que reste-t-il de Federico Garcia Lorca ? La Passion d’un monde cloué lui-même à son propre pilori, non pas le désir de Révolte, mais l’agonie psychotique d’une idolâtrie trop personnelle pour faire monde.

Il reste ce jeu de bascules et de retournements. Un roman, moins hard-boiled que policier, soumis aux lois de l’intrigue qui disposent de l’art romanesque pour le consumer en une machinerie maniaque et compulsive. Notre site en réalité, obscène, qui nous ferait volontiers désespérer de notre propre histoire. Il reste Thomas, le flic épuisé, lardé de cauchemars qui le rongent, alerté le soir de son mariage par l’appel de son ex –nous ne sommes plus que des ex, ex-révolutionnaires, ex-gauchistes, ex-humanistes, rien d‘autre que des vies consumées, empêtrées dans leurs cendres. Thomas interloqué au bout du fil, qui a mis tant de temps à refaire sa vie sans y parvenir tout à fait, son ex dans un souffle appelant à l’aide, retrouvée le lendemain carbonisée sur une voie ferrée aux alentours de Marseille. Et Garcia Lorca, l’effigie qu’elle dévorait des yeux, exhumé pour livrer une dernière fois sa ferveur à une époque qui en manque. Son ex qui a coursé les survivants d’un autre monde, accumulant les preuves infaillibles de la corruption des socialistes espagnols qui créèrent en 1984 le GAL, ces commandos d’action terroriste voués à l’exécution sommaire des membres de l’ETA, avec la bénédiction de Felipe Gonzalez, qui n’en fut jamais inquiété. Des commandos fascistes à la solde des socialistes ! Même personnel que sous Franco, El Capitan toujours lui, officiant toujours dans cette ombre primitive… S’en soucie–t-elle seulement, l’ex de Thomas, que seule l’effigie de Federico consacrait ? Thomas donc, vole à son secours, accourt à Marseille, rejoint Aïcha, le commissaire de la diversité, jusqu’à ce que tout bascule et se retourne, dans cette mise en scène terrible où l’on dénonce les bassesses et les compromissions des uns (les socialistes) et des autres (les anciens franquistes), pour mieux les recouvrir d’une cendre plus froide encore, la nôtre, sous les traits de cette femme abîmée dans le fantasme de Federico, sa seule raison de vivre. Que la police de Chirac ait fermé les yeux sur les actions du GAL, que ce GAL ait été commandité par des socialistes pour organiser une politique terroriste d’Etat n’importe plus. La vengeance est odieuse, son retournement ouvre une plaie béante sous nos pas : c’est donc tout ce qu’il nous reste ? Cette machine romanesque qui dévore tout ? Il ne reste de Federico Garcia Lorca qu’une défroque grimaçante, qui nous rend les honneurs de notre déshonneur. L’intrigue est maîtresse, qui délivre le vrai message tout à la fois du récit construit par Gilles Vincent, et de l’Histoire qui est nôtre : la passion de l’intrigue, cette science amère où nous nous sommes tant abîmés.

  

 

Beso de la muerte, Gilles Vincent, éd. Jigal, coll. Polar, février 2013, 248 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2914704977.

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Tabucchi, Fra Angelico, récits vagabonds

27 Mars 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

Tabucchi nous offre dans ce curieux recueil quelques courts textes écrits lors de crises d’anxiété ou d’insomnies. Récits vagabonds, incertains de leur statut, bribes à la dérive d’espaces confidents, paroles lancées pour rien, sinon le plaisir des mots et parfois pas même : les textes sont «ratés», mais cela n’a guère d’importance.
La nouvelle qui donne son nom générique au recueil raconte l’histoire de Fra Angelico. Penché sur un rang d’oignons, un oiseau l’apostrophe. Une sorte de poulet déplumé, venu s’empêtrer dans les branches d’un poirier. Angelico vole à son secours. Débarrassé de sa robe de bure, il constate que ses jambes maigrelettes rappellent celles de l’oiseau. Deux autres créatures célestes, pas moins pitoyables, tombent à leur tour sur terre, où elles se mettent à gigoter ridiculement. La fable se poursuit sur le même ton : ils sont venus sur un commandement divin pour être peints par Angelico. Le peintre s’exécute, les place dans ses fresques du couvent de San Marco. Le lecteur se prend ici à rêver : à quoi aurait pu ressembler l’ajout d’un tel volatile dans le chef-d’œuvre d’Angelico ? Mais c’est la force de Tabucchi que de s’en tenir là, sollicitant d’un coup notre imaginaire comme peu savent le faire. Et c’est un vrai bonheur qu’il puisse exister ce genre d’ouvrage, pratiquement sans enjeu, pas même celui de la littérature, tant Tabucchi ne cherche pas à faire oeuvre mais à partager, sereinement plutôt que simplement, le goût de lire.



Les Oiseaux de Fra Angelico, de Antonio Tabucchi, 10/18, juin 2000, 88 pages, ISBN-10: 2264027789, ISBN-13: 978-2264027788

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La sélection du prince charmant…

11 Février 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

 

prince-charmant.jpgUn vendredi. 13. D’ordinaire, Gersande n’y croit guère. Mais c’était un vendredi 13. Elle avait déboulé dans la chambre de sa sœur aînée. C’était l’heure, il fallait sauter du lit, déjeuner sur le pouce et filer à l’école. Et puis… Marguerite est tombée dans l’escalier. Au bas de la dernière marche elle gît, livide, inconsciente. Samu, traumatisme crânien, Marguerite est dans le coma. Le coma ! Alors ce mot du petit frère penché sur le visage éteint de sa sœur lui entre dans le crâne à elle, Gersende, pour n’en plus jamais sortir : "Marguerite, elle attend le Prince charmant. Comme la Belle au bois dormant." Gersande ne peut rien pour sa sœur, sinon être là, l’aimer et par la force de l’amour peut-être… A son chevet relayant son père, sa mère, jour après jour, jour et nuit. Le prince charmant, elle voudrait tellement y croire, le trouver, qu’il vienne d’un baiser délicatement posé sur les lèvres de sa sœur la réveiller enfin. Les jours passent. L’idée folle la bouscule. Elle, Gersande, qui vivait jusque là dans l’ombre de sa sœur, l’ombre d’une ombre à présent. Trouver, sélectionner un prince qui les sauverait toutes deux. Une idée folle pour con jurer cette folie où elle se voit partir, sa sœur gisante sur son lit d’hôpital. Marguerite lui manque tellement. Horriblement. Dans la chambre de sa sœur, elle s’essaie à lui ressembler. Faux seins ballottant et la gorge sèche comme un caillou. "Mon cœur s’émiette à l’intérieur"… Comment aimer ? Et puis Gersande finit par tomber amoureuse, à force de l’espérer. Alors au chevet de sa sœur, elle ne cesse de parler de cet amour qui la ravit. Paul. Un coup de foudre. Dans l’urgence de vivre peut-être, la main dans la main de sa sœur. Jusqu’au jour où elle sent un doigt bouger dans cette main inerte. A force peut-être de lui conter sa propre histoire d’amour. Quarts de nuit, de jour, elle ne cesse de lui parler de Paul, et de lui lire Rimbaud. Est-ce grâce à Rimbaud qu’une nuit les paupières de Marguerite se mettent à frémir ? Gersande s’en persuade. Il ne faut rien lâcher. Elle ne cesse dès lors de lui confier cet amour qui la porte et qui l’accompagne à son chevet. Quelle sortie alors, un jour, d’un coup, Marguerite sur le bord de ses propres lèvres, enfin ! Superbe roman jeunesse. Poignant, tout simplement, de cette beauté où croise la force de l’amour dans les cœurs adolescents.

 

 

La sélection du prince charmant, Agnès de Lestrade, éd. Sarbacane, coll. Mini-romans, 61 pages, 6 euros, ISBN-13: 978-2848655253.

 

 

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