ARTHUR RIMBAUD, LA MONUMENTALE BIOGRAPHIE DE JEAN-JACQUES LEFRERE
Ce n’est certes pas la première biographie sur Rimbaud - et l’auteur espère bien que ce ne sera pas la dernière. Pourtant, par la minutie de l’investigation, la richesse des documents allégués, son souci extrême de vérification, le travail de Jean-Jacques Lefrère paraît condamner les biographes à venir à de bien maigres chicanes.
Toutes les pistes n’ont peut-être pas été explorées, mais elles donnent l’impression d’avoir toutes été balisées. A un point tel, qu’on aurait pu redouter que l’auteur ne se perde dans mille détails indigestes. Or il n’en est rien. Cette somme invraisemblable, si pointilleuse dans son expertise, se dévore comme un récit d’aventure. On ne peut qu’être frappé d’ailleurs par le sens du récit ainsi déployé. Le livre se lit dans un seul mouvement, vous tient en haleine page après page, tandis qu’émerge lentement la présence d’un Rimbaud miraculeusement familier. Mais d’une familiarité inattendue. C’est que, par le recoupement systématique des sources, l’auteur s’est employé à tordre le cou à nos vieux préjugés sur le poète. Et là n’est pas le moindre de ses apports. C’est par exemple le schème des trois années de génie et puis plus rien, qui vole en éclat pour laisser apparaître la cohérence sensible de tous les moments de la vie de Rimbaud. Ou encore cette césure par trop commode pour l’interprétation littéraire, entre les poèmes en vers et les poèmes en prose. Du coup, ce certain accord entre la vie et la forme poétique rimbaldiennes se clarifient, sans qu’il soit besoin de renoncer à leur inquiétante autorité. --joël jégouzo—.
Arthur Rimbaud, de Jean-Jacques Lefrère, éd. Fayard, mai 2001, 1242 pages, 44,50 euros, ISB 13: 978-2213606910.
Trois auteurs en quête de Rimbaud : entretien avec Jean-Hugue Berrou, Jean-Jacques Lefrère, et Pierre Leroy.
Pierre Leroy fit l’acquisition de la huitième photo inédite de Rimbaud. Sur ses traces à Aden, le photographe Jean-Hugues Berrou démontra que la maison, prise depuis longtemps pour celle de Rimbaud, n’était pas la bonne… Et après ? Reste Rimbaud, et la manière dont il travaille encore notre imaginaire.
jJ : Comment devient-on le biographe de Rimbaud ?
Jean-Jacques Lefrère : Pour essayer de savoir ce qui se cache derrière le personnage. Cette curiosité se doublait chez moi d’un sentiment d’insatisfaction : l’histoire du rimbaldisme a montré qu’il n’existait pas un Rimbaud, chaque biographe présentant le sien. Or j’avais le sentiment que tout ce qui existait était partiel, pour ne pas dire partial. J’ai donc essayé d’avoir une démarche un peu différente, en faisant comme si tout ce que l’on savait pouvait être mis en doute. Ce qui m’a rendu un peu amer tout d’abord, parce que je me suis rendu compte que beaucoup d’éléments que je tenais pour authentiques ne l’étaient pas. Mon parti pris a alors été de me dire que je n’écarterais aucune information, mais qu’il me fallait les vérifier toutes. Et quand je n’avais pas de certitude, de le dire clairement.
jJ : Et son collectionneur ?
Pierre Leroy : Mes premiers centres d’intérêts ont été les Surréalistes et j’ai évidemment gagné leurs grands ascendants. Et puis, à partir du moment où l’on commence à collectionner - et là je crois que le collectionneur rejoint le biographe -, il y a une intense curiosité qui se lève. La sensibilité est complètement à l’affût, on pressent, on se met sur des pistes. Il y a tout un travail sensitif qui se fait jour…
jJ : Dans votre travail photographique, ce qu’on attendait, c’était une vérification, avec un avant et un après. Mais le livre est autre chose.
Jean-Hugues Berrou : Je ne voulais pas de ce rapport à la vérification, qui est souvent le rapport de la photographie à l’événement. Certes, ce jeu de l’avant-après n’y est pas totalement proscrit. Mais il ne fallait pas inscrire toutes les pistes dans ce principe d’ordre. Vérifier que le monde existe encore, que le volcan est toujours là... Je voulais d’autres dimensions : j’étais parti moi-même sur des fausses pistes dans mon premier voyage, je voulais représenter ces flottements de la recherche. Certes, il fallait vérifier que l’hôtel «Rambow» n’était pas la maison Rimbaud. Un petit travail d’enquête sur les photos de l’époque m’a permis de le découvrir. Mais je voulais jouer aussi avec les formes imaginaires qui structurent notre mémoire de Rimbaud. Ou reconstruire les conditions de notre regard sur lui. Dans le titre, il est fait mention d’un homme et d’un lieu. Mais le premier visage de l’album apparaît tardivement, dans une progression qui annonce la photo du groupe.
jJ : Dans votre biographie, on perçoit une rupture avec le schème des trois années de génie…
J.-J. L. : Après la fulgurance de ce génie, on était tenté de se dire qu’il ne pouvait s’arrêter que d’une manière aussi brusque. Il est probable qu’en réalité cela a été beaucoup plus progressif. Ce renoncement à la poésie a sûrement été une épreuve pour ce jeune homme qui avait sacrifié beaucoup de lui-même pour devenir poète. Au moment où il abandonne l’aventure poétique, il songe à passer son baccalauréat. Peut-être pour redevenir l’intellectuel auquel il avait renoncé…
P. L. : En Afrique, Il a des ambitions… Et je me demande… On a beaucoup parlé des rapports de Rimbaud avec sa mère, mais est-ce que ce faisant il n’a pas voulu marcher sur les traces de son père qui avait eu la charge de l’organisation civile d’un département ?
J.-J. L. : Oui, à ce moment il demande à sa mère de lui envoyer le Coran traduit par son père, et les papiers arabes de ce dernier. Ce n’est pas innocent en effet.
P. L. : Plus tard il regrettera de n’avoir pas eu un fils, dont il aurait aimé faire un ingénieur.
jJ : Vous ne voyez pas de grand écart entre la figure du poète et celle de l’ingénieur ?
P. L. :Il y a la même poésie du départ...
J.-J. L. : Il est incontestable qu’il a toujours eu une volonté scientifique d’apprendre.
J.-H. B. : Il fait venir un appareil photographique... C’était l’époque des premières explorations : il effectua quasiment un travail d’explorateur…
P. L. : Qui a d’ailleurs donné lieu à une contribution de sa part à plusieurs sociétés de géographie.
J.-H. B. : Et puis, dès qu’il a maîtrisé un peu la photo, cela ne l’a plus intéressé.
J.-J. L. : C’est la caractéristique de sa vie, qui a été une suite de tentative poussée plus ou moins loin. C’est peut-être aussi le cas, pourquoi pas, de la poésie ? Qu’aurait-il écrit s’il avait continué ? La poésie est au fond une tentative partiellement réussie, partiellement ratée, puisque stoppée à un moment donné. Il n’a pas continué et cette suite de tentative qu’il pousse plus ou moins loin est fascinante, parce qu’on est en train de définir un personnage qui rate sans arrêt, ou qui ne va pas jusqu’à l’achèvement.
RIMBAUD : L’AUTRE DE L’IMAGE…
De Rimbaud, nous connaissions une peinture et quelques clichés d’adolescence, dont celui au regard mangé de blanc, translucide. Une nouvelle photographie de Rimbaud adulte est désormais offerte au public. Toute la presse l'a relayée. Une image inventée semble-t-il, pour ne pas dire un faux, à partir d'images qui traînaient parmi d’autres pour donner à découvrir la fin du XIXe comme un exotisme bourgeois. Sur cette image, Rimbaud s’afficherait sur le perron de l'Hôtel de l'Univers, qu’il fréquentait assidûment. L’image a été authentifiée par Jean-Jacques Lefrère, spécialiste de Rimbaud, auteur d’une puissante sinon définitive biographie du poète, parue il y a quelques années déjà. Jusque là, huit clichés nous donnaient plus ou moins à voir Rimbaud dans son parcours africain. Dont, avant ce focus, la huitième photographie du poète, qui avait pareillement ornée en son temps une presse pas tout à fait people encore, mais qui déjà ne savait au juste quoi en faire… Sinon vérifier qu’elle était l’un de ces objets auquel l’on ne se heurte que difficilement.
Dans le sillage de la huitième, un livre était paru. On s’attendait avec cette édition à la remise en forme d’un lieu de mémoire qui fut enfin le bon. Jean-Hugues Berrou venait de découvrir que feu le centre culturel Rimbaud, devenu le «Rambow Hotel», n’était pas la maison qu’IL avait habité à Aden. On s’attendait au jeu des sept erreurs, l’avant – l’après… Rimbaud / Aden, justement : comme s’il était possible de mesurer l’espace à son génie, ou l’inverse. Au lieu de quoi le lecteur fut jeté dans un vrai travail de deuil : que rencontre au juste l’image contemporaine de Rimbaud ? Le jeu des souvenirs se redistribuait ainsi selon des règles inédites. Jean-Hugues Berrou avait certes procédé, non sans malice, au jeu des 7 sept erreurs. Mais d’infimes déplacements dans le cadrage avaient rendu l’exercice dérisoire. Cependant, entre les images que le temps avait séparées, se dessinait un entrelacs de signes qui composaient une sorte de grammaire des formes de l’imaginaire rimbaldien.
Si l’on tient le Bateau ivre pour le poème de cette aventure du sujet séparé de lui-même, en route vers l’inconnu. Si l’on tient pour vrai que Rimbaud haïssait l’ici du monde, c’est cela, que l’ouvrage consacré à la huitième image de Rimbaud nous restituait. En dénudant les images de l’ici d’Aden, il vidait celles du passé de leur sens, parce que son propos était Rimbaud. Mais ce faisant, cet aujourd’hui d’Aden plaçait le poète hors d’atteinte. Or, l’inanité des moyens d’échapper à la réalité était l’inscription même de l’aventure rimbaldienne dans ce monde, dont seule la poésie, au fond, sait nous délivrer.—joël jégouzo--.
Rimbaud à Aden de Jean-Hugues Berrou, Jean-Jacques Lefrère et Pierre Leroy, collection Pierre Leroy, éditions Fayard, avril 2001, 168p., ISBN : 2213608539.
LE RACISME SECRET DE LA PEINE DE MORT EN france…
Les éditions Frémeaux ont récemment publié, sous la forme d‘un coffret de 4 CD-roms, une sélection pertinente des 25 heures de débats qui animèrent l’Assemblée Nationale les 17 et 18 septembre 1981. Un document exceptionnel, qui mériterait une large audience –dans nos lycées par exemple, surtout à l’heure où l’on songe à supprimer l’éducation civique des programmes scolaires- et une relecture critique, trente ans plus tard.
Un débat précieux, instruit, digne, mettant un terme à deux siècles de controverse. Deux siècles d’une controverse qui aurait pu cependant durer longtemps encore, tant les mentalités n’y étaient pas prêtes. Car en 1981, la question de la peine de mort restait ouverte dans la société française. En janvier de la même année, un sondage d’opinion ne révélait-il pas que 63% des français étaient opposés à son abolition ? Deux siècles de controverses que les médias voyaient en outre tarir sans plaisir, tant la rareté des exécutions de la dernière décennie avait nourri leurs tirages. Des médias toujours enclins à jouer des peurs de l’opinion publique, et lui servir un discours sécuritaire propre à l’enfermer dans ses émotions les plus viles. Mais pour une fois, la représentation politique sut s’élever au-dessus des querelles partisanes ou des chicanes politiciennes (magnifique allocution de Philippe Seguin), pour élever sa parole à cette dimension du sens qui fait la dignité de l’humain. Car dans cette valse hésitation qui menaçait et travaillait sourdement l’équilibre de la société française, entre responsabilité et libertés individuelles, entre violence et sécurité, nos députés surent choisir une issue verticale.
Il vaut la peine de réécouter ces débats, les allocutions des uns et des autres, de la majorité de l’époque comme de son opposition, pour comprendre à quelle hauteur la représentation nationale sut s’élever. Historique ce débat, le mot n’est pas de trop, au cours duquel les représentants du Peuple français surent engager leur responsabilité devant l’Espèce humaine –et c’est à dessein, quand on évoque la justice d’élimination qui était celle de nos deux siècles précédents, selon l’effroyable mais puissante formule de Robert Badinter, que l’expression est employée ici, en référence au très beau livre de Robert Antelme.
Il faut réécouter Robert Badinter s’élevant contre, formule encore une fois ô combien forte et terrifiante, cette justice d’élimination dans laquelle pataugeait encore le système judiciaire français. Dans quelle logique de l’Histoire une Nation s’inscrit-elle quand elle prône pareille justice d’élimination ? Il y eut tout d’un coup comme une vraie prise de conscience dans l’hémicycle, en particulier du sens moral que tout engagement politique doit prendre.
Aussi odieux que soit l’acte, martelait Badinter, il n’est pas d’être humain dont il faille désespérer totalement. Et il semblait bien n’être plus permis, dans cette France de l’aube mitterrandienne, de désespérer des hommes.
Une aube. Pas un monde nouveau cependant, car l’on n’a guère poussé, depuis, et même sous la législature socialiste, cette réflexion morale quant à la réalité du système judiciaire français – ces mêmes députés ne devront-ils pas, presque trente ans plus tard justement, plancher de nouveau sur les failles de notre système judiciaire avec l’Affaire d’Outreau et se porter de nouveau à ces hauteurs qu’on aimerait ne pas leur voir quitter ? Car si assumer une justice d’espérance, en 1981, s’entendait d’un renoncement à la peine de mort, nul n’est venu nous dessiner depuis les contours de cette justice d’espérance dans les prisons françaises.
Un débat à poursuivre donc, sinon à reprendre, à l’époque où les discours sécuritaires enferment les français dans des conjurations d’angoisse et de peur, en une époque où les passions négatives sont bien près de triompher de notre humanité.
Un discours à reprendre exactement dans les mêmes termes que ces interrogations inquiètes qui se firent jour lors du débat sur la peine de mort, et dont Robert Badinter se fit l’écho, quand il rappela que l’une des raisons pour laquelle la peine de mort avait fini par introduire un profond malaise au sein de la hiérarchie judiciaire, l’une des raisons pour lesquelles elle était devenue insupportable aux yeux des magistrats de cette hiérarchie, leur fut révélée quand ils réalisèrent la parenté de la situation française avec l’orientation que tout cela prenait aux Etats-Unis, quand, en 1972, la Cour Suprême avait elle-même songé à abolir la peine de mort, d’avoir soudain découvert que 60% des condamnés à mort étaient noirs, alors que la population noire ne représentait que 12% de la population totale du pays…
Et Badinter d’enfoncer le clou, à nous donner rétrospectivement la nausée, en énonçant que dans cette France des années 65 à 81, près de la moitié des exécutés avaient été des français d’origine maghrébine… Le tout énoncé avec beaucoup de confusion, le Ministre s’embrouillant sur le statut de ces exécutés, incapable de nous dire précisément s’ils étaient vraiment étrangers ou français d’origine étrangère, pour les réunir finalement sous le vocable pudique de «maghrébins», comme pour mieux témoigner du racisme secret qui campait alors déjà solidement en france. Honteuse application, découvrions-nous : sur les 12 000 crimes de sang commis dans la même période, les tribunaux français avaient choisi de ne livrer au bourreau et à la vindicte que des coupables préférentiellement maghrébins… L’un des racismes les plus manifestes et cependant le mieux dissimulé, sinon protégé, dans cette france sécuritaire qui bientôt fourbirait ses débats obscènes…--joël jégouzo--.
LA PEINE DE MORT - ASSEMBLEE NATIONALE, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Direction artistique : Lola Caul-Futy Frémeaux, coffret 4 CD, réf. Editeur : FA5278.
LE FOU DE L’AUTRE…
Recueil de nouvelles au fond désirantes, ébouriffées et piquantes, éprouvant, littéralement, la difficulté d’aimer, de l’être, d’y souscrire pour se porter au devant de soi ou d’autrui, introduites par l’énoncé divinateur de Fernando Camon : «Il est difficile d’être une femme, toutes s’en plaignent. Il est impossible d’être un homme, aucun n’y parvient.»
Nouvelles écrites au féminin, récidivant d’une aventure l’autre, de mal en pis si l’on osait, pour autant que le pis a, ici, cédé la place à la calamité de vivre entre mari alcoolique, compagnon infidèle et dragueur éreintant. Des histoires pleines de futurs ex-maris et d’une vision du monde assez juste pour tout dire, dans sa placide épouvante. Un monde où l’on se ment beaucoup, où l’on foire beaucoup, un monde dont l’érotique confine au grotesque, le cocasse disputant au bouffon son attirail fumeux. Un monde dont la gîte est celle d’un clochard échoué le nez dans le ruisseau, à tenter de déboucher une bouteille qui lui résiste.
Dans l’autre, ma folie me guette et ma vie pourrait bien se défaire, n’était le réconfort d’un poème de Nerval, qui assuma pour nous la folie dont aucun être humain ne parvient à se délivrer, sinon dans la poésie, dont la parole si intrigante borde nos frontières effarantes.
Des nouvelles qui peu à peu montent en puissance, dès qu’on a passé le cap de Julio ou de la touche bis. Et montent sous la pression de la pulsion descriptive. Tempêtes de Normandie. Les falaises d’Arromanches battues d’un ressac organique. Corps à corps avec les éléments, c’est dans cette dilection de la matière pour l’humain que la narratrice se découvre le mieux, réalisant sans trop savoir qu’en faire, que le monde est resté plus grand qu’elle. Superbement, deux espaces contigus se font face soudain : l’univers et nos mondes minuscules. Le Pneuma battant la roche Tarpéienne, d’avoir si grand ouvert nos portes à de si piètres amours.
C’est dans l’art de la description que ces nouvelles révèlent leur nature profonde. Face au monde, ainsi que l’impose sa récollection comme paysages, l’alentour décliné en façades. Comme si, dans ce rapport de frontalité au monde, la narratrice avouait mieux que dans sa relation aux hommes, cette solitude égologique dans laquelle la vie nous a jeté. Là-bas le monde, l’Autre. Territoire indu, donné dans une frontalité excessive.—joël jégouzo--.
Le fou de l'autre, de Sophie Képès, les éditions Noir sur Blanc, avril 2010, 232 pages, 12 euros, isbn : 978-2-88250-231-5
PROUST : DU REBORD DES LEVRES AU BAISER MATERNEL…
Dans l’œuvre de Proust, tout comme dans sa correspondance, le baiser maternel paraît se constituer en événement fondateur.
Les critiques savantes ont recensé pas moins de cinq récits ré-élaborant ce thème à des moments narratifs signifiants de l’œuvre.
Une obsession. Mais de quoi ?
Dans un courrier de 1906, Proust en répète l'actualité : «Toute notre vie, écrit il à Barrès, n'avait été qu'un entraînement, elle à me passer d'elle pour le jour où elle me quitterait, et cela depuis mon enfance quand elle refusait de revenir dix fois me dire bonsoir avant d'aller en soirée, quand je voyais le train l'emporter quand elle allait à la campagne, quand plus tard à Fontainebleau et cet été même, je lui téléphonais à chaque heure. Ces anxiétés qui finissaient par quelques mots dits au téléphone, ou sa visite à Paris, ou un baiser, avec quelle force je les éprouve maintenant que je sais que rien ne pourra plus les calmer.»
Du baiser à l'enfant que l’on vient de coucher, l’un de ces rites de consolation –ou d’apaisement- que les parents instruisent, à l’effarement de la disparition, le baiser maternel a ainsi paru circonscrire les seuils de la Nuit, rassurer la descente dans le sommeil inévitable, en disperser les Ténèbres éparses au pied du lit déjà, sans parvenir cependant à soustraire ni l’enfant ni l’homme aux affres d’un plus péremptoire recouvrement –son absence ouvrant dès lors à l’anxiété, à la détresse devant la nuit qui tombe, qui ne peut pas ne pas tomber un jour pour défaire l’étreinte maternelle et délacer le serrement du monde pour n’en consentir que le rebord des lèvres sur le front pétrifié.
Tout est dit dans ce mot à Barrès et cependant Proust lui rajoutera d’autres pages, actualisant sans cesse l’émoi du baiser maternel –notre condition. Conduite banale finit par trancher la critique savante, penchée sur le lit de Marcel avec l’assurance du pédiatre qui sait de quoi les pleurs de l’enfant sont nourris. Ou bien ratiocinant, en bon psychologue, sur la difficulté du petit Marcel à dépasser ses peurs nocturnes, mettant en garde la mère devant pareille conduite. Il faudra bien que ça lui passe…
Sans voir que dans ce baiser volé, arraché aux convenances en usage dans la famille, révoquant, parce qu’il était maraudé, le poids d’indifférence de ces conventions et la solitude effarante du sujet qui tentait de leur faire face, autre chose encore se dessinait. Baiser suspendu de l’enfance bravant les engagements. Baiser langui par l’enfant dans l’attente de sa mère, espérant et soupirant, implorant qu’elle vienne à l’heure indue. Désobéissant donc, rayonnant et par le frôlement abandonné, Annonce que le courage de l’amour peut fléchir n’importe quelle autorité, ouvrir le monde à sa pliure primordiale, consacrer sous le retour des «choses humaines», comme l’énonce si magistralement Marcel Proust, une victoire qui n’est pas anodine.
Car Proust dispose le baiser maternel dans l’ordre d’une économie singulière : celle du Salut. Porté par une supplication enfantine, Proust interroge et souffre – Mère, Mère, pourquoi m’as-tu abandonné ? Désemparé devant la solitude que l’épaisse enveloppe charnelle nous inflige et l’abandon où la vie nous dépose, par cinq fois et davantage au travers de sa correspondance, l’appel se fait entendre. Mais la prière devient récit –notre consolation. Car il y a «mieux», si l’on peut dire. Proust tire le baiser maternel du côté des sensualités picturales. Il ouvre par lui sa réflexion sur la valeur de l’art, sur son sens profond et sa destination. Combien est-il troublant que l’art, dont il n’ignore nullement la facticité, trouve ici sa loge la plus sûre…
«Cette sorte de pan lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres»… - l’entrée de sa mère pour le baiser du soir (43).
Et aussitôt donné : «J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel». (45).
Plus loin, Proust identifiera une payse à son terroir, Combray, dont on connaît tout, y compris les chiens et les autres bêtes domestiques qui font signe vers la communauté des hommes, puisqu’elles sont de la famille. Combray et son église, aux pierres polies par l’effleurement des mains. L’église, moins un lieu consacré qu’une de ses «choses humaines» où se fait chair le sens commun, renvoyant tout autant que le baiser maternel à l’authenticité des choses simples –et la peinture, encore, et tout son attirail pour éprouver cela mieux encore… Il y a autre chose dans l’obstination du baiser maternel à traverser l’œuvre, que j’aime à penser sidérant nos vies dans l’inconfort d’être né : l’Hallelujah –entendez celui de Jeff Buckley : «I heard there was a secret chord», «And every breath we drew was hallelujah»… La littérature, notre consolation… —joël jégouzo--.
Photos : Proust enfant et Jeff Buckley…
PUISQU’IL N’Y A QU’UN MONDE, IL FAUT BIEN QU’IL SOIT GRAND…
Lima. Le petit Julius est né dans un palais et passe sa petite enfance dans le carrosse de son grand-père. Sur sa table de chevet se trouve la photo de sa sœur Cinthia, qu’il ne connaît qu’à travers cette image. Plus tard Julius saura éloigner cette photo avec laquelle il comprend confusément qu’il ne peut vivre. Cinthia ira sur la commode : il lui reste tant de choses à découvrir. Du collège au Country Club, en passant par la première communion, Alfredo Bryce-Echenique nous dépeint la lente prise de conscience de soi d’un petit garçon trop seul pour affronter pareille épreuve. Car n’en doutons pas : c’est une épreuve que d’être appelé, chacun, à ce moment de son existence, à se façonner soi-même. Surtout dans la solitude de l’autre, frère ou sœur disparue. C’est aussi ce singulier passage de l’âge de raison qu’il tente de nous raconter. Et y réussit, parce que son récit s’organise autour du point de vue de l’enfance, qui ne saisit le monde qu’à travers une chaîne de causalités insolites. Comment trier dans le foisonnement du monde environnant ? Sa langue épouse alors cette structure un peu circulaire des nécessités enfantines : s’il faut des raisons à l’ordre du monde, il en trouve dans la proximité du merveilleux auquel le réel se plie volontiers, quand on l’observe avec des yeux de sept ans. Assez étrangement, cette langue est aussi celle du narrateur adulte. Comme si elle le surplombait pour lui imposer ses vertus : le trouble, devant l’immense perspective qu’ouvre le monde.—joël jégouzo--.
Un monde pour Julius, d’Alfredo Bryce-Echenique, traduit de l’espagnol par Albert bensoussan, éd. Métailié, mais 2001, 502p., ISBN : 2864243903.
PINOCCHIO : L’ECHAPPEE BELLE D’UNE MARIONNETTE ESQUIVANT LES REDUCTIONS MORALISATRICES.
Edités il y a quelques années, deux ouvrages convoquaient ce cher pantin avec une égale ambition : dépoussiérer la légende en nous l’offrant dans une nouvelle traduction.
Publié d’abord en feuilleton, à la fin de la première livraison, Collodi faisait mourir Pinocchio. Il y eut une si énorme campagne de protestation des lecteurs, qu’il fut obligé de le ressusciter et d’inventer une suite.
Pinocchio n’appartenait ainsi déjà plus à son auteur, peut-être même plus à son histoire, dont il ne cessa de s’évader pour devenir héros de théâtre ou de cinéma.
C’est que la structure de ce récit, très polymorphe, autorisait toutes les interprétations. De fait, des psychanalystes aux marxistes, nul ne se priva de se l’approprier. Mais curieusement, peu virent en lui une figure de la duplicité. Peut-être parce que l’œuvre était lue comme un roman d’éducation plutôt que d’aventure. Pourtant Pinocchio ne cesse de courir les chemins de traverse sitôt une bonne résolution prise, échappant ainsi à toute réduction moralisatrice.
Les deux ouvrages présentent des traductions relativement proches. Chez Flammarion, on a tenté de restaurer la langue d’origine, pimentée d’archaïsme, en retranscrivant avec bonheur les irrégularités du texte : les répétitions en particulier.
Les moments de pur délire verbal paraissent en revanche plus lisibles dans la traduction de Casterman, qui joue plus volontiers avec notre langue qu’avec celle d’origine. Le Flammarion offre en outre un appareil critique prodigieux. Quant au Casterman, ses illustrations sont éblouissantes, tout à la fois acerbes et généreuses, en encres fluides rehaussées de traits lumineux.—joël jégouzo--.
Pinocchio de Collodi, traduit de l’italien par Isabel Violante, chronologie, présentation, notes, dossiers, bibliographie par Jean-Claude Zancarini, éd. GF-Flammarion, janv. 2001, 350p., cat. L, ISBN : 2080710877.
Pinocchio de Collodi, traduit de l’italien par Jean-Paul Morel, illustrations de Jean-Marc Rochette, éd. Casterman, oct. 2000, 156p, ISBN : 2203142820.
DANS LE DECOUVERT DU LANGAGE…
Heureux babillages de l’enfance, où tremble le silence comme la flamme des veilleuses.
Bienveillants bavardages où l’enfant défriche ses migrations, obstinément.
Regard, Empreinte, Limite, la Parole des adultes invite si souvent au silence.
A ses comparses, l’enfant ne rappelle qu’une consigne : démonter le silence.
L’un travaillera les coutures, l’autre les plis d’une trouvaille.
Où commencer de se taire ?
Parfois une feuille –pas encore une page- sur le bord de lire.
Poèmes, textes et images épellent leurs embrasures.
(Là où meurt la parole, ne naît pas forcément l’illustration).
A d’autres le verbe plaisant sur le seuil de déchoir, dans l’affectation des silences que l’orateur ménage - suspendre à ses lèvres n’est pas un compte de l’enfance.
Où recommencer à parler ?
L’on ne s’effraie pas assez de la banalité du parler adulte, embarqué d’habiletés bien trop gauchies pour être sincères.
Loin des fausses consolations, dans cet objet qu’il ouvre à l’avance aux déchirures typographiques, l’enfant qui annone étonne de si peu céder à l’emphase.
C’est que l’on n’y rompt pas, dans ce découvert du langage, le silence pour des vétilles - bien qu’on sache s’en défaire pour des broutilles.
Heureux babillage de l’enfance où tremble le silence comme la flamme des veilleuses. Dans la confrontation au temps qui passe, frémissant, renfrogné, il débride d'inconcevables étendues amarrées aux territoires du mot.—joël jégouzo--.
image : La Nativité, détail, mosaïque de 1291, Pietro Cavallini, (Rome, Santa Maria in Trastevere). Cavallini effectua un dépassement de la tradition byzantine parallèlement à Giotto,
SHANGHAI : CITE DE LA POUSSIERE ROUGE, de QIU XIALONG.
Au fond, une petite histoire du peuple de Shanghai.
Ou de cette fameuse Cité de la Poussière Rouge qui traversa les âges, résistant aux Empereurs, à la dictature du Prolétariat, à la Chine néo-capitaliste d’aujourd’hui.
De ces constructions dont on ne sait si elles sont le produit du peuple qui les habite ou le contraire, tant leur extravagante structure paraît douée d’une logique propre à organiser hardiment sa destinée. Un peuple hétéroclite quoi qu’il en soit, riche justement de la diversité qui le traverse, et le féconde, le recomposant dans une identité tout à la fois multiple et unique, unanimement tenace au final, opiniâtre et roué. De ces peuples qui ont su résister à tout en s’adaptant à tout.
Une petite histoire populaire raconté par l’écrivain chinois Qiu Xialong, lequel, à l’image de cette fantastique plasticité des habitants de la Cité, fut d’abord interdit d’école sous la Révolution Culturelle, avant de soutenir une thèse sur T.S. Eliot et partir aux Etats-Unis poursuivre ses recherches.
Une histoire éparpillée en nouvelles établies selon un ordre chronologique, de 49 à nos jours, organisant les moments clefs tout à la fois de la Cité et de l’Histoire chinoise du XXème siècle.
Et dès 49 l’on découvre la force d’inertie de cette Cité dont les nationalistes voulurent faire, avec Shanghai, une Stalingrad orientale. Le tournant qui allait les sauver, pensaient-ils. Mais rien ne put venir à bout de l’incrédulité des habitants de la cité et les nationalistes durent s’enfuirent, tandis que le narrateur passait à côté de l’Histoire, terré sous son lit, vaincu par une peur très ordinaire et non moins salutaire.
Mais de toutes les histoires que narre Qiu Xialong, la plus édifiante est peut-être celle de Bao, le poète ouvrier. Histoire construite en deux temps pour enjamber la Chine de Mao et trouver son dénouement dans celle d’aujourd’hui. Tout commença pour Bao en 1958, alors qu’on exhumait la vieille conférence prononcée par Mao en 42 sur la littérature et l’art, qu’il voulait mettre au service de la Révolution. Bao fut prié d’écrire des poèmes. Pas du tout familier de la chose, lui que l’on venait déjà d’arracher à sa cuisine pour l’envoyer secourir les forces vives de la nation dans les usines du Peuple, raconta au commissaire qui tentait de l’enrôler combien la réussite d’un plat de Tofu était chose malaisée. L’histoire plut. Bao fut sommé de composer son premier poème :
Telle fève de soja produit tel tofu
Telle eau donne telle couleur.
Tel savoir faire fabrique tel produit.
Telle classe parle telle langue.
Le poème fit le tour de la Chine et Bao devint membre de l’Association des écrivains chinois. Bien plus tard, en 1996, ayant traversé toutes les vicissitudes maoïstes, dénonçant quand il le fallait, s’auto-critiquant avec non moins d’opportunité, Bao fut encore sommé d’accepter un poste de chercheur à l’Université. Un poste qui, cependant, lui laissa le loisir de faire grandir ce genre de petite échoppe que la Chine nouvelle encourageait à développer (que cent fabriques s’épanouissent, quelque slogan post-communiste de cette sorte), dans laquelle il pouvait s’adonner à la seule passion qui ne l’avait jamais quitté : celle du Tofu. Si bien que dans cette Chine du capitalisme effréné, sa boutique put s’enorgueillir d’être l’une des rares à passer le cap du millénaire et produire un Tofu bien meilleur que le Tofu d’Etat.—joël jégouzo--.
Cité de la Poussière Rouge, de Qiu Xialong, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle, Liana Levi – Piccolo, mars 2010, 222 pages, 9 euros, isbn : 978-2-86746-540-6.