GRENELLE DE L’ENVIRONNEMENT : 3 ANS APRES, LE BILAN – UNE FOIRADE...
Trois ans après le discours lyrique de Nicolas Sarkozy (25 octobre 2007), le Réseau Action Climat a fait le point sur le dossier "climat-énergie". Ses conclusions sont on ne peut plus claires : "Le moins que l’on puisse dire c’est que le New deal écologique promis par le Président de la République n’a pas eu lieu", observe laconiquement Olivier Louchard, Directeur du RAC-France (22 octobre 2010). Aucune mesure structurante n’a été prise. Mieux : la taxe carbone a été enterrée sans gloire, nouvel exemple de l’hypocrisie d’un gouvernement plus soucieux de son carnaval grandguignolesque que du service de l’Etat. La situation paraît même plus compromise qu’elle ne l’était avant la prise en main de ce dossier par la jactance présidentielle, comme c’est le cas des transports, où la consternation est désormais la règle. Aucun financement n’est en place, le vélo semble n’avoir pas encore été inventé aux yeux du gouvernement et les investissements routiers repartent de plus belle, au mépris du bon sens le plus élémentaire.
Sur le chapitre de l’énergie, ce n’est pas mieux semble-t-il. Des objectifs avaient bien été fixés - 23 % d’énergies renouvelables en 2020, - 38% de consommation d’énergie pour le bâtiment existant-, mais aucun dispositif de contrôle n’a été prévu. Bref, les bras devraient nous en tomber cette fois encore, si nous n’étions déjà habitués aux foirades élyséennes. Rageons simplement que, comme à l’accoutumée, les intelligences qui se sont levées ici et là n’aient pu trouver une écoute responsable du côté de Pouvoirs Publics très peu au fait du Bien Commun. --joël jégouzo-
Téléchargez le Bilan détaillé par le Réseau Action Climat : http://www.rac-f.org/IMG/pdf/3_ans_-_Note_detaillee.pdf
L’AVEU DES DEPUTES FRANÇAIS : LES BANLIEUES SONT DES GHETTOS
Huit députés membres du Comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques ont remis leur rapport sur la politique menée en faveur des quartiers défavorisés depuis 2003. Lors d’une conférence de presse organisée le jeudi 21 octobre 2010 à l’Assemblée Nationale, ils en résumaient les grandes lignes : l’échec est total, mais bien évidemment «partagé», selon la formule consacrée.
"Les écarts en termes de pauvreté, de chômage, d’accès aux soins et de résultats scolaires ne se sont pas réduits depuis la loi du 1er août 2003, qui avait fixé des objectifs en la matière et demeurent à des niveaux parfois très préoccupants", constate ce rapport intitulé Quartiers défavorisés ou ghettos inavoués : la République impuissante.
La République impuissante ! Belle formule pour se disculper à peu de frais dans l’évocation justifiée des responsabilités de la Gauche et du fiasco chiraquien en la matière. Mais surtout, quelle formulation, inscrivant au creux d’une béate démission l’abandon de toute réflexion politique face à l’urgence de la situation ! Quand par ailleurs les mêmes se permettent de lâcher avec condescendance et non sans mépris, que «la question des banlieues et des quartiers sensibles est plus que jamais au centre de l’actualité et des préoccupations de la représentation nationale»…
Ben voyons… Comment le croire quand dans ce même bilan, l’évaluation de la misère qui frappe les banlieues est systématiquement minorée ? Prenons les chiffres du chômage, «préoccupant» nous confient nos députés, avouant que 30% de la population en âge de travailler dans les banlieues est sans emploi. 30% royalement consentis, quand cette comptabilité ne prend en compte ni les chômeurs sortis de leurs doits, ni les Rmistes, ni quantité d’autres inscrits comme «stagiaires» par les bons soins du Pôle Emploi, quand ils ne sont rien d’autres que des chômeurs mal ou pas du tout indemnisés ! 30% auxquels ont refuse donc, selon le tour de passe passe habituel, d’additionner tant et tant d’autres, sans parler des précaires et des salariés au rabais… Il y aurait de quoi rire, si la situation n’était tout simplement tragique !
Et au moment où se profile le renouvellement ou l’évolution des dispositifs en place, il y a tout lieu de s’inquiéter. D’autant que, le plus grave au fond, est le refus de notre représentation nationale à considérer qu’il s’agit en réalité d’un phénomène plus profond, plus discriminatoire et plus ancien que celui d’une ghettoïsation : il s’agit d’un véritable apartheid urbain, d’une politique d’exclusion systématique et raisonnée, héritière d’une longue tradition française coloniale, qui voit la fracture coloniale passer désormais à l’intérieur du pays légal lui-même. Une fracture qui se répète à l’envi et jusqu’à la nausée, et contre laquelle la politique pudiquement dénommée de rénovation urbaine ne peut rien, faute de vouloir en réfléchir les vrais soubassements.—joël jégouzo--.
http://www.assemblee-nationale.fr/presse/communiques/20101018-02.asp
D'UN MONDE INDECIDABLE ENCORE
C’est peut-être une histoire de souffle,
Du manque de souffle de l’histoire plutôt,
ou celle d’une agonie inaudible,
l’attente d’un second souffle
quand la misère sociale,
suspendue dans le vide des corps souffrants de l’antique nation
fait déjà,
malgré elle,
l’expérience d’un monde autre,
indécidable encore.
Cinémathèque française, collection des appareils
NOUS NE RETOURNERONS PAS DANS LA TERRIBLE NUIT FRANÇAISE !
Le Peuple français n’a pas disparu sous le carcan des nouveaux maîtres. Voilà la bonne nouvelle de ces journées de grèves et de manifestations.
Et même si demain vous deviez provisoirement l’emporter, rien ne serait perdu puisque comme tant d’autres peuples, nous avons appris désormais à respirer sous l’eau !
La première réaction instinctive au désespoir est souvent de croire que dans la solitude, la souffrance se sublimera comme dans un feu purificateur. Et chaque jour des millions d’hommes et de femmes en France s’allongeaient sur leur couche après le travail, comme des êtres que le désespoir étouffait.
"L’Histoire, c’est la dimension du sens que nous sommes" (Marc Bloch)
Il fallait donc commencer par là : dans ce qui fonde ce rapport tout à la fois individuel et collectif au sens. Et chercher à comprendre comment ce sens s’inscrivait dans le présent de nos vies individuelles, tout comme dans celui de notre histoire commune. S’y inscrivait ou s’y absentait.
Il fallait commencer par là : marteler que depuis des années, seule l’absence du sens était perceptible dans le champ clos de cet étrange pays français.
Il fallait commencer par là, à l’heure où la société s’enlisait dans la misère de masse, à l’heure où les grands médias d’information ne savaient convoquer que le discours putassier du patronat sur le chômage, à l’heure où le pouvoir politique ne cessait de diviser les français et les monter les uns contre les autres, et concevoir qu’il était temps de nous rappeler les lieux de notre excessive parole.
Heureusement, les français ont derrière eux une assez longue histoire pour se rendre compte que dans cette France occupée par ceux qui cheminent sur la voie de la folie et de la fureur, demeure l’espérance indomptable.
Nous ne retournerons pas à votre terrible nuit française. Ni Vichy, ni la terre insultée, partout déchirée de barbelés derrière lesquelles vous jetez ceux que vous considérez comme des déchets de la République, ne ferons que nous vous accompagnions vers ce fond où tout s’égalise par le hideux.
La vie ne se referme jamais. Il reste la grande simultanéité des existences bafouées, ces français sur leurs trottoirs qui observent sans plaisir ce monde à part que vous vous êtes bâti. Dans dix ans, un sourire de pitié naîtra sur les visages de ceux qui se rappelleront vos trahisons. Mais avant que cela n’arrive, la pitié restera inconnue. Elle le restera parce que votre société politico-médiatique est une vaste conspiration contre toute espèce de vie sociale. Elle le restera parce que, même si l’essentiel de votre philosophie repose dans le fait que l’illusion est partie intégrante du raisonnement et que votre échec révèlerait la fausseté de cette dialectique artificielle, il nous faudra lever un à un les termes de votre duplicité. –joël jégouzo--.
En médaillon : une affiche de Vichy.
ALIENATION JOYEUSE ET DESIRS SEDITIEUX (2) : UN MONDE DESENCHANTE.
Aujourd’hui, la savoureuse cause du capitalisme fordien s’écroule -l’aliénation joyeuse à la marchandise, les droits du consommateur en horizon inaliénable des Droits de l’Homme. Le pouvoir actionnarial, qui a radicalement changé le visage du capitalisme contemporain pour lui substituer celui d’un capitalisme financier sauvage, est en train de mettre à bas toute cette belle construction. Car ce qu’il produit n’est autre que le chômage de masse et la précarisation. Et ne croyez pas qu’il ne s’agirait que d’une crise passagère, qu’une croissance à deux points enrayerait haut la main. Non : il s’agit d’un état durable, dont les mécanismes sont transparents : la croissance ne peut que consolider les mécanismes d’oppression et de précarisation au sein d’un capitalisme financier qui ferme les entreprises parce qu’elles vont bien.
Cessons donc de croire que nous devons consentir à faire des sacrifices pour sauver nos emplois, ou notre industrie, ou notre compétitivité. Notre enrichissement ne passera pas par l’enrichissement des plus riches : pour preuve, si la crise financière nous affecte, en revanche, jamais les patrons du CAC 40 n’ont réalisé d’aussi imposants bénéfices…
Une véritable tyrannie s’est ainsi installée, en France, avec cette brutalité sans précédent du chantage à l’emploi qui nous est fait. La retenue fordienne du licenciement n’est plus la norme du patronat. Licencier est même devenue une cause nationale… Nous ne nous le répéterons jamais assez : la tyrannie qui s’affirme est destinée à occuper tout l’espace disponible car elle trouve ses conditions de possibilité dans le nouvel état des structures économiques du capitalisme financier. Keynes avait déjà analysé le caractère fondamentalement anti-social de la liquidité financière, son refus de tout engagement durable. Elle n’est que l’expression d’un individualisme poussé à son comble, qui plonge en retour le salariat dans la terreur.
Mais le chômage de masse et la précarisation sont des variables à double tranchant. Qui invitent désormais à la révolte. Reste le problème de savoir comment sortir de la nasse dans laquelle nous nous sommes précipités.
L’analyse de Frédéric Lordon pourra paraître un peu courte sur cette question. Elle demeure pourtant pertinente et pointe très exactement et la nature du malaise qui traverse le pays et les réponses que ce pays invente, aujourd’hui même, sans préjuger de l’issue des luttes qui sont menées.
Pour s’en sortir, il faudrait être en mesure de promouvoir de nouveaux objets de désir. C’est, on l’a vu à partir de la compréhension spinoziste du désir, le rôle de la société que de promouvoir des objets de désir. L’épanouissement, la réalisation de soi étaient des mots d’ordre ambivalents, qui ont permis au capitalisme de se régénérer en ouvrant de nouveaux champs d’exploitation du désir nous enfermant dans l’aliénation joyeuse d’un monde condamné à sa perte. Refusons de croire au bonheur en Hdi. Refusons de croire au bonheur individuel enfermé dans des logiques strictement domestiques. L’ethos individualiste est radicalement anti-spinozien. Car pour Spinoza, personne ne peut revendiquer une action comme parfaitement sienne : "nous faisons quelque chose s’il nous arrive quelque chose".
Le salarié du vieux modèle capitaliste, qui n’a plus cours que sous les traits d’un discours mensonger, racoleur, démagogique, et qui pouvait croire au ré-enchantement du monde et de sa vie par la consommation, ne peut plus se leurrer. Ce n’est d’ailleurs plus un conseil mais un constat, la précarisation l’ayant frappé à son tour.
Nous avons intérêt à mettre un terme à la domination non pas des affects joyeux, mais à l’illusion coûteuse qui nous est proposée en guise de satisfaction de nos désirs. Ou, comme l’écrit Frédéric Lordon, il nous faudrait passer d’une économie de la plus-value à une économie de la "capture" : ce que nous voulons ? Rien d’autre que de la puissance d’agir !
Mieux : une puissance d’agir commune ! Ce qu’ont largement démontrées les manifestations de ces dernières semaines.
Moins s’émanciper par le travail que s’émanciper du travail, pour parcourir le champ vertigineux des passions séditieuses : la Révolution, c’est d’abord un magnifique moment de liberté.
Devenir "perpendiculaires" donc, via l’indignation qui renverse les balances affectives et conduit les individus à refuser de se soumettre aux rapports institutionnels.
Renouer avec sa puissance d’agir - sa puissance d'être, persévérer dans son être, dirait Spinoza. Car Pouvoir, être et faire sont une seule et même chose. Aujourd’hui, il importe ainsi d’écrire l’Histoire comme un mécontentement qui est, rappelle Frédéric Lordon, la force historique capable de faire bifurquer le cours des choses.--joël jégouzo--.
Capitalisme, désir et servitude, de Frédéric Lordon, La Fabrique éditions, septembre 2010, 214 pages, 12 euros, EAN : 978-2-358720137.
ALIENATION JOYEUSE ET DESIRS SEDITIEUX (1)...
"On nous apprend que les entreprises ont une âme, ce qui est bien la nouvelle la plus terrifiante du monde!" (Deleuze, Pourparler).
Dans son essai Capitalisme, désir et servitude , Frédéric Lordon a tenté de penser à nouveaux frais les questions de l’exploitation et de l’aliénation. Il s’est ainsi proposé de relire Marx à l’épreuve de Spinoza, pour mettre à jour ces mécanismes sous une lumière nouvelle, en tentant de combiner la vision marxiste des rapports de production à l’anthropologie spinoziste des passions – Spinoza, en somme, pour démonter la machine des affects et reprendre la question salariale sous l’angle des passions.
Par quels processus certains hommes parviennent-ils à obtenir que le plus grand nombre non seulement se mette au service de leurs désirs, mais y entre, alors qu’il demeurera exclu de l’essentiel de leurs satisfactions ?…
Ce faisant, Frédéric Lordon s’est moins intéressé à la question de savoir comment enrôler, qu’à celle de comprendre où ce désir de se mobiliser pour autrui se formait. Réponse en apparence évidente : le salaire qu’il est possible de retirer de cet enrôlement. L’argent comme "condensé de tous les biens" (Spinoza), ce que Marx avait parfaitement décrit lui aussi.
L’argent donc, non comme fin en soi, mais moyen d’accéder à la satisfaction de ses propres désirs. Encore faut-il comprendre le statut de ces désirs.
Pour Spinoza, le désir ne pointe rien d’autre que lui-même, il est sans but ni objet. Forme désirante, première et absolue, "le désir circule entre les individus qui s‘induisent les uns les autres à désirer par le spectacle mutuel de leurs élans".
Ce n’est que bien plus tard que surgira dans l’horizon du désir un objet. Objet au demeurant non pas débarqué de nulle part ou né de la volonté de celui qui désire, mais surgi pour l’essentiel des structures qui fondent le rapport de l’être au monde et à lui-même. On l’aura compris : la société se charge de fournir des objets de désir et c’est dans cette masse des possibles que nous allons choisir où investir les nôtres. Les rapports de production configurent ainsi les désirs, de sorte qu’ils ne sont jamais autonomes, ni autotéliques –y compris le désir amoureux. D’où émergent-ils donc ? Leurs causes sont si multiples (ce sont les fameuses propositions de Spinoza sur le conatus et la métaphore de la pierre lancé dans les airs), que nul ne peut les remonter ni moins encore affirmer qu’il en est la cause première, authentique et unique. Une biographie, une rencontre (thème si cher à Spinoza), les rapports sociaux font qu’il existe une hétéronomie radicale du désir. Avec pour conséquence, chez Spinoza, que la servitude volontaire est une proposition dénuée de sens : il n’existe que des servitudes passionnelles, l’homme est soumis à ses désirs.
Dans les rapports de production au sein du monde capitaliste, la question du désir et de ses satisfactions a trouvé une solution originale, puissante, qui semble même quasiment définitive, avec l’émergence de la société de consommation. C’est dans l’aliénation marchande que le désir s’est engouffré, aliénation séduisante sinon valorisante, offerte comme un puissant levier du rapport salarial et vécue par chacun comme un vrai moment de joie de son rapport salarial –et qui, bénéfice non négligeable, le fait perdurer.
Ford avait tout compris ! Et en comprenant cela, il ouvrit en grand les portes du paradis au capitalisme triomphant, inaugurant d’un vrai tournant dans son histoire, lui offrant sa plus grande réussite, qui le fait tenir, encore aujourd’hui, comme notre horizon indépassable.
Le droit des consommateurs est devenu ainsi la cible première des Etats. Un droit qui leur aura permis de brader celui des citoyens. Avec la bénédiction du plus grand nombre et de l’ex-gauche marxisante : la mondialisation, via la nécessaire mise en concurrence à l’échelle planétaire des forces de travail, commandait de délocaliser pour le bien de tous, c’est-à-dire pour le plus grand profit de la consommation, devenue l’espace ultime de définition de la liberté des hommes. Manipulation suprême : la post-modernité transformait les citoyens en consommateurs, à la satisfaction générale de ces derniers.
Ou presque. Et du moins, tant que le processus fonctionnait, que le coût de la vie paraissait baisser, qu’un enrichissement se faisait (presque) jour, que la consommation se portait bien : le moral des ménages au beau fixe…
Tant que le processus fonctionnait en effet, impossible de rêver à un dépassement quelconque du capitalisme.
Le système du désir marchand consolida ainsi la soumission des individus, qui parvenaient à tirer de leur aliénation de vraies satisfactions (voitures moins chères, ordinateurs moins chers, télévision, etc.). L’aliénation joyeuse à la marchandise tourna un temps à plein régime, avec force et bonheur.--joël jégouzo--.
Capitalisme, désir et servitude, de Frédéric Lordon, La Fabrique éditions, septembre 2010, 214 pages, 12 euros, EAN : 978-2-358720137.
L’ART D’AVOIR TOUJOURS RAISON...
Simple technique de controverse ou méthode rigoureuse de recherche de la vérité ?
Au moment où Hegel achève de construire l’un des plus beaux systèmes de la philosophie, tout entier dédié à l’étude de la dialectique en tant que structure de la pensée et de la réalité, Schopenhauer, dans ses cours (non publiés) de l’université de Berlin, ramène cette dernière à peu de choses : trente-huit stratagèmes pour terrasser tout contradicteur, que l’on ait raison ou tort. Pure escrime intellectuelle, organe de la perversité naturelle de l’homme, outil de la déloyauté dans la dispute… On a pu reprocher à Schopenhauer ses lectures par trop réductrices d’Aristote ou de Kant. Le très intelligent essai de Franco Volpi, qui suit le texte du philosophe allemand (pour ne pas lui donner tort, quand il se serait aperçu qu’il n’avait peut-être pas raison ?), nous décrit avec une efficacité rare les raisons de ces reproches. Mais par-delà le débat philosophique sur le statut de la logique dans la recherche de la vérité, par-delà les querelles des différentes écoles (Aristote / Platon / Kant / Hegel…), qui nous sont résumées ici avec précision, la réflexion de Volpi invite à d’autres conclusions. Aux trente-huit stratagèmes succède un "Supplément aux premières pages", immédiatement suivi d’un "Second supplément", que pressent des "Notes sur les premières pages", puis des "Notes sur les pages 11 et 12", un nouveau "Supplément à la page 11", et enfin une "Note sur la page 70"… A quoi rime cette impossibilité à conclure ? L’art d’avoir toujours raison manquerait-il à ce point d’assurance ? Par-delà l’inscription de la raison dans ses formes savantes, de quoi Schopenhauer veut-il tant nous faire témoins à ne cesser de camper sur les restes de ses propositions ? De la condition de l’homme moderne, tout simplement. La possibilité qui nous est offerte d’avoir toujours raison est en fait moins celle de pouvoir parler pour ne rien dire que celle d’entraîner la parole à recouvrir la pensée. Moins du reste celle de la pensée philosophique que l’ordinaire de nos raisons communes. Localiser le site de l’existence humaine, tel était au fond son projet. Et quand on y songe, qu’il y ait toujours à dire et si peu qui soit dit, ou que ce dire demeure toujours en excédent ou en reste de ce qu’il vise, "c’est ça qu’est bien avec les mots", comme l’écrira bien plus tard un Beckett. --joël jégouzo--.
L’art d’avoir toujours raison, de Schopenhauer, traduit de l’allemand par Hemi Plard, suivi de Franco Volpi : Schopenhauer et la dialectique, Circé / poche n°25, avril 1999, 120 pages, 6 euros, EAN : 978-2842420758.
LA TORTURE, L’ARMEE ET L’ADMINISTRATION FRANÇAISE PENDANT LA GUERRE D’ALGERIE.
L’Algérie demeure le point aveugle de notre Histoire, l’aveu du non-achèvement du projet démocratique français.
Voici un livre qui pourrait se montrer embarrassant, tout à la fois pour la conscience française et les Pouvoirs Publics. Ces derniers en effet, à travers les déclarations de Jacques Chirac ou de Lionel Jospin refusant l’un et l’autre l’ouverture d’une procédure judiciaire et se contentant d’en appeler aux historiens, n’ont jamais fait que réaffirmer la non-responsabilité de l’Etat français. La Loi du 10 juin 1999, requalifiant les "événements" d’Algérie en "Guerre", n’a quant à elle entamé en rien le malaise ni les souffrances héritées de cette période honteuse de l’histoire nationale. Certes, elle nous éloigne du mensonge de la Loi d’amnistie de 1962, qui affirmait une prétendue logique de conflit interne. Mais toutes les deux dispensent également l’Etat d’avoir à assumer ses responsabilités. Or ce livre nous met, collectivement et individuellement, face à ces dernières et nous rappelle que non, les comptes de cette guerre ne sont pas soldés.
L’Algérie demeure le point aveugle de notre histoire. Il ne s’agit dès lors plus de remuer un passé clôt mais un présent entaché, ce à quoi ce livre s’attache, par-delà l’effort de l’historien.
Effort au demeurant considérable. Car ce que décrit l’auteur avec une minutie incroyable, c’est l’unité d’un système qui fut le produit d’une vision du monde. Au-delà de la revue de détail, qui examine pourtant avec soin l’élaboration des normes collectives qui ont permis à de simples soldats de se muer en tortionnaires, c’est tout notre imaginaire colonial qui est en jeu. Un imaginaire construit autour de l’idée d’une culture algérienne fondée sur le respect de la force et n’hésitant pas à recourir à la cruauté. De ce modèle découla le primat de la violence comme moyen de communication suprême avec les membres de la communauté algérienne. Le poids incroyable de ces images fantasmatiques offrit ainsi tout naturellement la légitimation au défoulement d’une violence gratuite.
Entendons-nous : ce ne sont pas seulement les dysfonctionnement graves de la République Française, où se brouillait la frontière entre violence et droit, que ce travail révèle. Ce serait du reste déjà terrible et mériterait que l’on se pose la question de savoir quelle conception du politique l’autorisait. Ce ne sont pas seulement le commandement militaire et la circulation des règles et des repères au sein de l’armée qui sont pointés. C’est, derrière ces "crimes par obéissance", quelque chose de plus grave et de plus constant qui est désigné. Quelque chose que l’Etat n’a cessé de vouloir taire et que la société française n’a cessé de rouvrir comme une plaie qui ne pouvait cicatriser. Quelque chose qui semble appartenir en propre au fonctionnement de l’Administration Française, que l’on a cru déjà dénoncer à travers le Procès Papon, voire celui du sang contaminé. Non seulement un manque de transparence comme l’on dit pudiquement, mais l’inachèvement du projet de démocratie inscrit dans les carences mêmes du fonctionnement de cette Administration.—joël jégouzo--.
La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie de Raphaëlle Branche, Gallimard, août 2001, 474p., 26, 60 euros, ISBN : 2070760650.
La Guerre d’Algérie : une histoire apaisée ?, Raphaëlle Branche, Seuil, coll. Points Seuil Histoire, septembre 2005, 11 euros, EAN : 978-2-2020589512.
LA TORTURE EN ALGERIE, UN GENRE LITTERAIRE VIRTUOSE ?
Alger, 1957. Le sens commun abandonné aux chiens. Un long monologue ouvre tout d’abord le roman : se parler à soi-même, quand on ne sait plus entendre du monde que le hurlement de ses loups.
Sections spéciales. Le capitaine André Degorce fait face au lieutenant Horace Andreani. Deux anciens d’Indochine. Prisonniers des Viêts. Torturés, rescapés. Aujourd’hui tortionnaires. L’un avec, l’autre sans état d’âme. Leur appartient-il, aux soldats, voudrait-on nous faire croire dans ce roman, de choisir comment faire la guerre ? Allez donc en parler aux survivants des tranchées de 17, s’il en reste, que l’on fusillait parce qu’ils refusaient d’obéir aux ordres. Torturer ? Bien facile de condamner, voudrait-on encore nous faire dire, à cette distance qui est la nôtre, dans le confort d’une bonne conscience posée dans le vide de sa faconde. Mais faudrait-il, au prétexte de la méchanceté des hommes, ne jamais rien condamner a priori ?
La villa Saint-Eugène. Droite dans ses bottes. Et la gégène comme une évidence patrimoniale, salle basse faiblement éclairée, lessivée de sang où l’on "répand aux vents du désert" -comme c’est joliment dit-, le souffle des hommes martyrisés. Mais ni le corps, ni la chair, ni les gestes qu’il faut pour arracher ce souffle (souvenez-vous des vingt premières minutes du Tu ne tueras point de Krzysztof Kieslowski), ni l’effroi, rien de plus, sinon la joliesse d’un verbe qui inonde soudain la page des propos du bourreau –enfin : de son personnage, magnifié dans l’horreur qui l’exhausse au-dessus de ses actes, au-dessus de lui-même, au-dessus de nous-mêmes. C’est peu de dire qu’il y a quelque chose d’agaçant dans la construction de ce roman où la matière disparaît, subsumée sous le style.
Dieu que l’on est loin du mot d’Adorno abordant la question de la poésie après Auschwitz et affirmant non pas ce que la vulgate a cru bon de retenir, que l’on ne pouvait plus écrire après la Shoah, mais bien plutôt que l’on ne pouvait plus écrire que "bestialement" après la Shoah. Adorno posant la question si juste, si effarante, de la façon, du style, du travail du tâcheron des lettres penché sur son objet quand il aborde de tels sujets.
Et certes, je n’aurais pas la bêtise de penser que, quel que soit son objet, le discours n’est pas sans façon, sans procédures, sans artifices. La littérature des camps de concentration s’est constituée en genre littéraire, avec ses codes, ses formes, ses figures. Document ou récit, rien n’échappe à la nécessaire loi d’une construction en raison, pas même le témoignage qui ne réponde de ses codes et d’une manière plus générale, le monde, qui ne puisse exister pour nous que saisi dans l’effort de le reconstruire –encore que, relisons Heidegger ! Mais là n’est pas le propos.
Le propos c’est qu’ici nous avons, au prétexte de moquer la compassion, la soustraction de l’objet excipé. Ne reste que l’éloquence, que l’on voudrait talentueuse, insane dans sa pompe. Une éloquence inscrite, quant à son axiomatique, dans l’orbite d’un Hegel moquant les "belles âmes", mais si loin de son talent… Les mains du bourreau sont ici purifiées par le style, glorifiées par l’esthétique de la langue. La torture devient la forme de la beauté artistique, dans cette écriture qui nous en fait sentir toute la supériorité esthétique.
Que penser de l’extase verbale de ce souper des cendres, "le feu de l’enfer" servi en tropes décourageantes… Qu’en reste-t-il, sinon la complaisance d’un style qui ne s’affecte que de ses propres effets… La torture comme cérémonie (du thé ?).
Et puis ce personnage, le capitaine en vierge effarouchée, commode pour justifier la critique d’un angélisme imbécile sur le fait des hommes… Personnage embarrassé par ses affects, par ce poids du sentiment de l’humanité qui l’accable mais qu’il trahit bien sûr, lui l’ancien de la Colo, victime devenue si aisément bourreau. C’est d’une platitude ! Torturant en brave soldat, le doigt sur la couture du pantalon. Bourreau mal assumé, c’est presque déjà ça, à vouloir du bout d’une conscience mal dégrossie tenter de distinguer le Bien du Mal… Mais pris dans l’engrenage tandis que son alter ego, plus distingué, plus affirmé intellectuellement et existentiellement, vomit ce moralisme répugnant.
Les actes, nous assène-t-on à longueur de pages, restent sans conséquence. Quand le capitaine se demande encore comment il a pu devenir un assassin. "Aucune victime n’a jamais eu le moindre mal à se transformer en bourreau, au plus petit changement de circonstance.". Re-certes ! Nous voilà convoqués sur la scène d’un relativisme bien banal… Avec en prime la hardiesse d’une construction philosophique resucée : celle de l’éternel recommencement des choses. Rien ne tient, aucune morale, aucun espoir de voir l’homme devenir meilleur. Les faits, obstinés, patients, têtus disait Lénine, viennent toujours congédier cet espoir… Le capitaine n’aime pas son travail, mais il l’exécute. La belle affaire… Toutes les études sur l’administration de Vichy dédiée à la déportation des Juifs pointaient déjà ce mécanisme… Par delà le Bien et le mal (mon Dieu quelle nouveauté), l’éditeur affiche, triomphant, que son poulain défriche -quel bonheur-, "un incandescent chemin d’écriture"… Et c’est bien de cela qu’il s’agit : la torture en Algérie, prétexte à la virtuosité de l’homme de Lettres… Demain, un nouveau Portier de nuit pour effaroucher le monde de l’écrit… Le tout au nom d’une prétendue liberté que la littérature s’ouvrirait enfin, mais qu’elle referme aussitôt dans un formalisme convenu…
A ne poursuivre comme fin que ses moyens, ce genre de littérature ne vise jamais l’inventio, mais l’elocutio.
Quand sortir de l’elocutio était le seul vrai enjeu. Voyez, sur le même sujet, les mêmes thèmes, la force peu commune du livre de Christopher Browning : Des hommes ordinaires, le 101ème bataillon de réserve. Un document, pas un roman. Voyez le Guantanamo de Frank Smith et tant d’autres tentatives littéraires, fuyant le large d’un romanesque épuisé par ses vaines virtuosités lexicales. Lisez Si c’est un homme, de Primo Lévi, plutôt que d’applaudir à la pénible Liste de Machin Chose… Un récit là encore. Non qu’il faille condamner le genre du roman, ou déplorer qu’il ne soit livré qu’aux chanteurs de charme : l’Algérie, dans les Lettres Françaises, méritait tout de même un meilleur traitement que celui de la récréation virtuose.--joël jégouzo--.
Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme, Actes Sud, août 2010, 154 pages, 17 euros, EAN : 978-2-7427-9320-4.
Christopher Browning, Des hommes ordinaires, le 101ème bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, éditions Tallandier, mars 2007, coll. Texto, EAN : 9782847344233.
N'EST-CE QU'UN SOUVENIR ALGERIEN ?
Sidi-bel-Abès. Je me rappelle des sons perdus comme une marche nomade, lente et obstinée dans nos mémoires endolories. Tessala, près des coteaux de Mascara. Tessala, Willaya de Bel-Abès. Une nuit d’un 16 au 17 octobre que l’on aurait aimé ordinaire, à contempler l'ici criblé de ses dehors. Le ciel est bleu, noir, bleu comme les ailes des corbeaux. La nuit est fraîche. Je fais quelques pas, m’assieds au pied d’un mur blanchi à la chaux. Tout le monde dort dans le village.
Un chacal passe à une trentaine de mètres. Il ne m’a pas vu mais il s’arrête. Je le vois dresser l’oreille, bouger la tête. Il hume l’air. Il a dû me sentir. Il s’arrête, s’immobilise un court instant, repart, trottine quelques mètres, baisse la tête, revient sur ses pas, s’arrête, repart, intrigué, dresse le museau, me devine et commence à tourner nerveusement autour de ce point qu’il ne parvient pas à identifier.
Je l’observe les yeux grand ouverts dans le noir. Un deuxième chacal le rejoint. Ils se pressent, piétinent, trottent d’un côté, de l’autre, reniflent la nuit, ma présence inopportune. Je les regarde, immobile, assis contre le mur de la maison tandis qu’ils poursuivent leur danse, s’agitent, s’inquiètent.
L’un s’arrête, l’autre s’immobilise. Je vois leurs têtes dressées dans l’ombre. Je vois leurs regards converger vers ce ballot de chiffon d’où émane une odeur chaude. Je vois leurs babines se retrousser. L’un s’arrête, l’autre piétine, fourre son museau dans la poussière, montre les crocs. L’aube des charognards s’alerte, demain, ils fileront leur ivresse, déchirer les chairs nues.
Je marche. La nuit est moins opaque, les étoiles s’éteignent, le ciel blanchit. Je gravis la pente d’une colline. Au bout de quelques centaines de mètres, je m’arrête, m’assieds, contemple le village endormi. Le jour se lève, la nuit se résorbe, tout est sombre encore mais déjà des ombres se découpent : une oliveraie sur ma droite, les panneaux de basket dans la cour de l’école, les gerbes de jasmin au creux de la tonnelle du marchand de pastèques.
Un vent frais disperse les ténèbres. J’entends des oiseaux voleter, des margouillats filer entre les pierres. Puis apparaît cette boule énorme à l’horizon. Elle s’élève sans à-coup, rouge, d’un rouge très sombre, presque bleu, énorme et le galbe de son globe est si voluptueux que je le jurerais à portée de main. Tout s’est tu au moment où elle a surgi. Pas un souffle dans l’air, pas le moindre battement d’ailes. Je suis étourdi : le soleil se lève dans un silence bouleversant. Un fin liserai de lumière blanche en découpe le disque. Lentement, le rouge vire à l’orange. Au-delà des dunes de Tessala, de grandes vagues de clarté refoulent l’obscurité. Le soleil monte, gigantesque ballon d’hélium. Le ciel ne s’est pas embrasé et cependant la gamme des couleurs explose. Enfin, le soleil devient cette incandescence que rien ne peut contenir, ni le regard ni lui-même, et toute cette masse en fusion déborde ses propres limites, m’aveugle et m’oblige à détourner le regard.
Alors j’aperçois une silhouette minuscule qui traverse la place du village. Un gros chat trotte à ses côtés, l’un de ces grands chats algériens perchés sur leurs très longues pattes. La silhouette avance, fragile, chasse gentiment le chat qui tourne entre ses jambes. Farid, l’épicier, me rejoint et me tend cinq figues de barbarie. Puis il allume une cigarette. Nous sommes désormais un 17 octobre. Farid est grave et trop vieux pour n'être pas silencieux. C’était comment, ce 17 octobre ? Farid se tait, contemple son village endormi. A côté de nous est venu se coucher un chien jaune, efflanqué. Un homme approche, Farid se lève pour l’accueillir. Il faudra remettre le monde sur ses pieds. Le jour se lève sur cet autre 17 octobre. Nous vérifions méthodiquement, déliant nos gestes les uns après les autres, que nous pouvons encore convoquer l’Histoire aux arêtes acérées, qui compénétre nos vies et croit pouvoir les soustraire.--joël jégouzo--.