LE RETOUR DU SOCIALISME COMME GENRE LITTERAIRE...
Romain Rolland à Moscou, Sartre à Cuba, Sollers en Chine…
De convictions militantes en emportements romantiques, les intellectuels français ramenèrent de l'autre côté du miroir toute une littérature dont ils ne soupçonnaient pas qu'elle finirait un jour par s'élever au rang de genre littéraire : le récit du retour socialiste.
Fortement codé, François Hourmant nous en dévoile les règles, les schémas. L'ensemble du dispositif par lequel ce genre de récit se constitue est ainsi passé au peigne fin : toutes les stratégies narratives sont mises à jour, toutes les représentations qui les accréditent. Succédanés des récits des grandes découvertes, auxquels ils empruntent leurs figures, leur mise en série produit alors un effet incroyable. Le "village potemkine" et ses ombres inquiétantes viennent se réfracter dans une économie narrative qui se révèle n'être qu'un simulacre de dévoilement, où l'on se joue la comédie de l'objectivité. Contribution intéressante à l'étude de la constitution d'un genre littéraire, elle n'oublie pas même de nous livrer une sociologie convaincante du monde intellectuel français d'alors. Mais si le mode de diffusion des mythologies politiques semble bien cerné, en revanche, la conclusion paraît faible. Faisant retour à Julien Benda (La trahison des clercs), François Hourmant croit pouvoir de nouveau assigner à l'intellectuel (français, ça existe encore ?) la charge de dévoiler la mauvaise conscience du monde. A quand l'actualisation du genre en question après les nouveaux retours socialistes ? --joël jégouzo--.
Au pays de l'avenir radieux, de François Hourmant, Aubier Montaigne, janvier 2000, Collection historique, 281 pages, 19 euros, ISBN : 978-2700723147.
LE MEILLEUR DES MONDES, L’IMAGERIE DU XXème SIECLE…
Un monde parfait… L’art de la propagande politique n’a cessé, au cours du terrifiant XXème siècle, de nous promettre son (presque) immédiat accomplissement, nazi, soviétique, fasciste ou maoïste. La collection rassemblée par John Fraser sur les utopies politiques et léguée à la Bodleian Library d’Oxford, dont quelques images nous sont ici présentées, constitue à coup sûr un patrimoine que l’on ferait bien d’étudier de plus près, tant il témoigne d’un moment de l’Histoire particulièrement singulier dans la course collective des hommes au bonheur.
Des cartes postales… Des cartes paraphées de l’intime, l’affectueux, l’amical, dédicaces abandonnées aux avions de transports et aux rails des chemins de fer d’une conviction de soi et de l’autre devenues, par quel tour grimaçant d’une histoire s’insinuant dans nos pas, support publicitaire des régimes totalitaires. Une esthétique de la candeur, certes, comme l’observe l’auteur, avec ses mises en scènes empreintes d’allégresses et d’héroïsme candide. Une propagande grossière jusqu’à l’absurde, Hitler en armure argentée, en selle sur son destrier noir, Lénine posant parmi les paysans, affable, maître spirituel sinon religieux, éclairant les masses de son intelligence surnaturelle. L’artifice partout à l’œuvre, cette déformation outrancière de la réalité réalisant peut-être mieux qu’un art plus raffiné, l’audace et la violence de la quête révolutionnaire, le retournement ahurissant des valeurs qu’elle impliquait égaré en revanches populistes. Suspendre l’incrédulité (Coleridge). Dans la rage de n’avoir pu être encore. L’espoir d’advenir enfin.
Mais sans doute ne faut-il pas exagérément chercher l’explication de ce désir d’un monde meilleur, ainsi que le fait l’auteur de l’opus, dans le psychisme humain qui nous pousserait à croire dans l’avènement d’un système politique où règnerait la Justice. Non plus que dans quelque psychisme de masses commodes à dénoncer. Toutes ces visions esthétiques, à cette distance d’où nous pouvons enfin les observer, révèlent autre chose encore, comme le fait que, curieusement, cette propagande politique est celle de la suspension du politique.
Elle est celle de Partis refusant de déployer la conception d’un Etat neutre moralement. Elle est celle d’Etats mettant partout au poste de commandement des morales sectaires. Morale ouvriériste, morale patriotique, c’est ce recouvrement du politique par la morale qui est ici en cause. La suspension du politique dans le cadre d’un Etat au sein duquel l’adhésion morale est requise sans concession. Elle est celle d’un Etat moral qui subordonne le droit de ses citoyens à sa conception de la vie bonne. Celle de Partis ayant développé une philosophie de l’homme, plutôt qu’une doctrine politique. Car si l’expérience politique du XXème siècle aura été celle d’armées ignorantes s’affrontant dans la nuit, cela vient moins du psychisme de l’homme que de ce détournement du politique subsumé sous des visions morales sectaires. Le bonheur n’est pas un objet politique. La Justice, si. Et le désir d’un monde plus juste n’est pas celui d’un monde parfait, on aurait tort de l’oublier.—joël jégouzo--.
Cartes postales du Meilleur des mondes : L'art de la propagande politique, de Andrew Roberts, traduction de Catherine Guillet, éd. Les Quatre Chemins, avril 2010, 111 pages, 14,50 euros, ISBN-13: 978-2847842005.
L’HORREUR BANALE D’UN SIECLE ETOURDI
Par un beau matin le narrateur découvre dans son jardin un charnier. L’événement est assez important pour qu’il se décide à tenir un journal, qu’il écrit sur un répertoire téléphonique, n’ayant rien de mieux sous la main. Aussitôt le ton est donné : cette contingence matérielle vouera l’écriture à la désinvolture. Drôle et macabre, sa langue se fera volontiers candide, aussi étourdie que son geste inaugural.
Ne sachant que faire de l’événement, le narrateur accomplit tous les jours la tournée du chantier qu’est devenu son charnier, avec la bonhomie d’un néophyte s’émerveillant du travail de fouille. Le chantier, à ce qu’en disent les ouvriers, est un beau chantier : il sait se développer, prendre de l’ampleur, faire sens, comme chantier s’entend : c’est-à-dire qu’il s’étend. Il contraint d’ailleurs à raser la maison voisine. Recueillant justement sa voisine, le narrateur vivra tout naturellement une aventure érotique avec elle. Puis il sera contacté par une école de "carniercologie", sise à New York. C’est que son charnier est un magnifique charnier, recelant un éclatant secret : il est le pôle négatif de notre mémoire collective. Une sorte de tubercule qui ne demande qu’à germer. Mieux : un rhizome, dans l’entrelacs duquel nos civilisations ont plongé leur être. L’étourderie d’un siècle, le défunt XXème siècle, qui n’a cessé de jouer les espiègles. Un chantier qui n’en finit donc pas, tant ce siècle savait aller jusqu’au bout de ses visions. Au point que l’on s’interroge tout de même, in fine: ne vaudrait-il pas mieux stopper les fouilles, les cadavres n’en finissant pas de remonter à la surface ? Placé sous le signe d’un humour décalé, ce premier roman très réussi émerveille par sa justesse et sa célérité.—joël jégouzo--.
Journal du froid, de Yves Nilly, Mercure de France, juin 2001, 126p., 11,43 euros, ISBN : 978-2-71522286-6.
LA COMEDIE DE LA LUTTE CONTRE LES PARADIS FISCAUX…
Les pouvoirs Publics donnent l’impression de vouloir lutter contre les paradis fiscaux, nous faisant oublier, rappelle Alain Deneault, que ce sont d’abord des juges qui furent mobilisés sur cette question dès 1996, à travers leur Appel de Genève. C’est que nos juges réalisaient qu’il leur fallait attendre des années pour obtenir une information juridique, sur des transactions exécutées en moins de 5 secondes…
Par la suite (en 2000), les paradis fiscaux devinrent un problème politique quand on s’avisa de mesurer leurs effets sur les économies du monde libéral. Les premières publications critiques virent alors le jour pour en dénoncer les dérives, dans le monde anglophone essentiellement. Puis furent établies les premières listes noires, dénonçant à la vindicte les places les plus stigmatisées. Mais très vite, Bush donna un coup d’arrêt aux investigations les plus sérieuses : dénoncer, on le pouvait, mais sanctionner, sûrement pas…
Dans la foulée et grâce à un lobbying subtil, méticuleusement démonté par Alain Deneault, les Bermudes et la Suisse se firent retirer de ces fameuses listes noires. Si bien qu’aujourd’hui la Suisse, par exemple, ne compte que 10 agents affectés à la surveillance des mouvements du tiers de la banque privée mondiale… Une farce.
Au cours de l’été 2009, la farce reprit : le G20 et l’OCDE exigèrent des états offshore, d’un ton commun et particulièrement virulent pour donner le change à une opinion publique agacée, l’accès à leurs comptes secrets. Mais du coup, l’on risquait de donner en pâture à la presse l’Europe des comptes à numéro… On se contenta alors de ramener la fameuse liste noire à une liste grise plus soft, dès la fin de l’été, et les Hedge founds (fonds d’investissements à risque), ceux-là même qui avaient ruinés nos banques, purent continuer à se faire enregistrer dans les paradis fiscaux assujettis à aucun contrôle d’aucun Etat constitué…
Enfin, le FMI de DSK édicta des règles dites de "bonnes pratiques", conditionnées à l’application volontaire des paradis fiscaux et autres acteurs offshore… On finit donc l’année sur une note optimiste : le FMI, l’OCDE et le G20 avaient fait leur boulot, ils avaient communiqué sur la question, laissant en sous-main des officines plus discrètes réduire le périmètre des comptes offshore aux occidentaux, autant qu’il était possible. Les listes noires, puis grises, furent soigneusement circonscrites, et dans les couloirs autorisés l’on se gaussait, ainsi que le rapporte Alain Deneault, parce que toutes ces grandes manœuvres n’avaient été en fait programmées que pour tenter de plumer la Suisse…--joël jégouzo--
Paradis fiscaux et souveraineté criminelle, Alain Deneault, La Fabrique éditions, avril 2010, 170 pages, 14 euros, ISBN-13: 978-2358720083.
LES RACINES COLONIALES DES PARADIS FISCAUX…
Hors des frontières formelles du Droit, des puissances se sont constituées avec la complicité de décideurs de la Chose pourtant Publique. Une souveraineté offshore où des juridictions politiques furent taillées sur mesure pour accueillir la moitié du stock mondial des devises, ne constituant ainsi certainement pas cet ailleurs de la finance internationale auquel l’on voudrait nous faire accroire. Il n’y a du reste pas d’économie parallèle, martèle Alain Deneault dans son essai. Nous devons absolument cesser d’analyser les paradis fiscaux en termes d’évasion fiscale : ils sont nos économies réelles, qui mettent à mal le financement des Institutions Publiques et nos marchés commerciaux. Ils sont l’ordre normal de marche d’une Finance mondiale qui dépouille jour après jour les notions de Bien Public et de Bien Commun de leurs fondements républicains. Et ils sont le fruit d’une histoire peu reluisante mais fort ancienne : celle des mécanismes financiers de production d’avoirs fictifs qui, depuis le XIVème siècle florentin, ont construit des moyens efficaces pour échapper à tout contrôle politique démocratique.
C’est du coup un regard neuf qu’Alain Deneault nous invite à poser sur ces paradis qui défraient faussement la chronique et voient nos dirigeants pousser de temps à autres leurs cris d’orfraie avant de refermer cet épineux dossier sur une irrésolution éprouvée. Un regard qui invite à reconsidérer ce modèle de confiscation politique à la lumière d’un éclairage peu mis en perspective dans ce cadre : celui de la colonisation.
Deux exemples particulièrement éclairants illustrent bien le propos. Celui du Congo Belge tout d’abord, où, au lendemain de la Conférence de Berlin, Léopold II décida de fonder une colonie personnelle, en son nom propre et non celui de la Belgique, créant de fait une souveraineté privée au mépris du Droit des Peuples, le prototype même du paradis fiscal contemporain. Sur son territoire –un espace théoriquement politique mais dédié désormais exclusivement au commerce-, tout devint permis : sévices, massacres, servage et ce jusqu’en 1908, date à laquelle le récit des exactions commises se fit jour en Europe, obligeant la Belgique à reprendre officiellement la colonie à son compte.
Alain Deneault est, sur cet exemple, d’une clarté édifiante. Rien n’est laissé dans l’ombre, des lectures bréviaires de Léopold II (James William Bayley Money : Java, or how to manage a Colony), à sa fascination pour l’explorateur vedette du Congo, Stanley, qui faisait signer aux chefs locaux des contrats d’abdication sur leurs propres terres, obtenus par la force quand la ruse n’y suffisait pas. Dans les salons, bien évidemment, ces factices transferts de souveraineté légitimaient à eux seuls l’appropriation d’un pays par les Blancs, qui créèrent de l’offshore à tout va : les intérêts d’exploitation demeuraient strictement privés. Léopold II confia ainsi le commerce du Congo à des entreprises signataires de chartes, tandis qu’il en restait l’actionnaire le plus important à titre privé…
Le second exemple est celui de l’Allemagne, avec l’Empereur Guillaume II confiant l’exploitation des côtes africaines à une société privée de gestion : la Deutsche Ost-Afrika Gesellschaft. Il ira jusqu’à offrir à des entreprises privées la "conquête" de l’Afrique, transformant de fait l’espace public en paradis commercial.
Mais aujourd’hui, captifs d’un vocabulaire perverti pour masquer des souverainetés de complaisance qui trouvent leurs assises en Europe et en Amérique du Nord, à vouloir toujours penser ces juridictions hors la loi comme lointaines, nous nous lions pieds et poings à de vagues discours nous interdisant d’en penser l’histoire.--joël jégouzo--.
Paradis fiscaux et souveraineté criminelle, Alain Deneault, La Fabrique éditions, avril 2010, 170 pages, 14 euros, ISBN-13: 978-2358720083.
Java : or, How to Manage a Colony, Volume I, James William Bayley Money, BiblioBazaar, december 8, 2008, 358 pages, 25 dollars, Language : English, ISBN-13: 978-0559875304.
A quelques encablures du BAC : l’inégalité scolaire toujours aussi criante en France.
On savait que l’accès des lycéens aux différentes filières du supérieur était lesté par leur appartenance sociale. Les enfants de cadres par exemple, qui ne représentent que 15% des enfants entrant en sixième, constituent plus de 55% des inscrits en classes prépas, tandis que les enfants d’ouvriers (38% des collégiens), ne représentent que 9% des entrants en prépas.
La construction du parcours scolaire, bien évidemment, obéit à des choix complexes, faisant intervenir des variables individuelles et d’autres, dont les effets sont cumulatifs : la réussite scolaire, l’orientation, etc. L’étude de Nadia Nakhili, du Laboratoire des Sciences de l’Education de l’Université de Grenoble, introduit une variable peu explorée jusque là : celle de l’environnement dans lequel les élèves effectuent leur scolarité. Or il apparaît de cette étude que ce contexte de scolarisation a un effet aussi important que celui de l’origine sociale, qu’il renforce en outre spectaculairement. L’effet établissement révèle ainsi qu’à niveau scolaire égal, les élèves des lycées favorisés ont près de 80% de chances de plus de s’orienter vers une classe prépa, lorsque cet établissement en héberge une. Poncif ? Voire : c’est un véritable bain sémantique qui se met en place dans ces établissements, négligé dans les études sur la ségrégation scolaire en France. Effet d’émulation, effet de pairs, voire effet sur la pratique même des enseignants, liée au public auquel ils s’adressent. Et il ressort de cette étude que l’effet établissement, qui joue évidemment à l’inverse, dans les lycées "défavorisés" par exemple, bride massivement les élèves de ces établissements. De sorte que pour réduire les inégalités d’orientation, les Pouvoirs Publics devraient peser sur la composition sociale des établissements et le rééquilibrage des offres de formation supérieure dans tous les territoires. Mais bien évidemment, la privatisation rampante de la carte scolaire, sous l’influence même d’une urbanisation ségrégationniste, n’incline pas l’Etat à prendre de pareilles mesures.
L’étude, convaincante, mériterait d’être poursuivie sur ce front inédit, pour mettre à jour par exemple quelque chose comme la nature et la valeur du "bain sémantique" que propose chaque établissement. Loin de l’inscrire dans le cadre d’une simple étude sur la reproduction sociale, elle permettrait de mettre à jour les stratégies déployées par les établissements pour conquérir de nouveaux publics ou sélectionner avec plus de rigueur les leurs. Elle permettrait en outre de dévoiler les leurres introduit par les classements des lycées, et l’hypocrisie du discours ambiant sur la réussite scolaire.—joël jégouzo--.
Orientation après le bac : quand le lycée fait la différence, n°271, février 2010, Céreq issn : 0758-1858.
Centre d’études et de recherches sur les Qualifications, 10 bplace de la Joliette, BP 21321, Marseille cedex 02
L'orientation scolaire et professionnelle dans un monde incertain (n.109 Janvier-Mars 2010), Céreq, Réf. : 3303338301090, 160 pages, 23 euros, ISSN : 0759-6340.
Culture écrite et inégalites scolaires ; sociologie de l'échec scolaire à l'école primaire, Bernard Lahire, PU de Lyon, 312 pages, 18,50 euros, EAN : 9782729706661.
Projet de Loi de finances pour 2009 : Enseignement scolaire – rapport du Sénat
SUICIDE ET INVERSEMENT, DE JEANNE RIVOIRE.
Les parents d’Agathe vivaient à Rome, lisaient Baudrillard, étaient convaincus que le réel avait disparu pour céder la place à des jeux de simulacre bien plus stimulants. Le Cinéma avait pris fin à l’époque de la Nouvelle Vague et le roman avec le Nouveau Roman. De toutes ces fins émanait une logorrhée réjouissante. Leurs mots, ceux d’un milieu social protégé, où l’on mangeait Naturalia, l’écharpe Benetton au vent, des discours psychologisants plein la bouche. Le père, qui était partie en quête de lui, avait fini par vendre des parfums de luxe aux belles romaines. Et puis le couple n’avait pas tenu. Les parents d’Agathe avaient divorcé. Sa mère l’avait ramenée à Paris, dans le XIIème arrondissement. Agathe se rappelle l’année 82 à Paris. Un tournant dans l’histoire des mentalités françaises : Le Père Noël est une ordure venait de sortir. On prenait en pleine gueule la gentillesse d’Anémone. Partout se mit à croître l’ironie, le cynisme, la moquerie, voire la malveillance. Agathe, malgré l’éducation que sa mère lui donnait, ne comprenait rien à ces changements et restait désespérément gentille, bonne, généreuse. Les dents s’affûtaient, les discours se travestissaient, pas le sien, au grand désespoir de ses proches. En rade, Agathe, tandis que les socialistes se convertissaient aux valeurs de la bourgeoisie libérale, lisaient L’air du vide, de Lipovetsky, en tournant résolument le dos à sa critique de l’individualisme. Les bobos –on y était-, voulaient se leurrer et prendre leur part du gâteau.
Agathe devint ado en 88. La bourgeoisie, à l’époque, affectionnait de s’acheter des bijoux en plastique. La vie est un long fleuve tranquille sortait sur les écrans. Agathe se fit redskin, adopta le look Saint-François d’Assise, croyant vomir la société de consommation. Puis elle passa son bac, entra en prépa, fêtait déjà son entrée dans une grande école de commerce –on ne pouvait faire moins, dans le nouveau Paris qui s’installait. Elle se lança du coup à corps perdu dans la quête de son seul plaisir : si l’on voulait demeurer performant, il fallait s’affirmer désirant. A donf’. Et cultivé. Tous les bobos l’étaient. C’était la norme. Même si l’on ne savait pas trop ce que cela revêtait. On s’en foutait : on l’était, point barre. Agathe aussi, donc. Et puis elle entra en analyse. Comme tout le monde. Sauf qu’Agathe sentait que quelque chose n'allait pas. Elle demandait pitié. Pour sa quête truquée. Quelque chose déconnait dans cette mentalité bobo qu’elle finissait par vomir. Manque de générosité, méchanceté. Agathe s’en voulut tout d’abord de rameuter des vocables aussi sots pour parler de sa souffrance. Alors elle se réfugia dans la maladie. Comme au bon XIXème siècle. Avant de se suicider. Mais pas trop. Pour finir d’écrire ce roman. Sur la souffrance. Sa souffrance.—joël jégouzo--.
Suicide et inversement, de Jeanne Rivoire, éd. Jacqueline Chambon / Actes Sud, février 2010, 200 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2742790142.
Bobos in Paradise : The New Upper Class and How They Got There, David Brooks, Simon & Schuster Ltd, new edition, aug 2001, 288 p., 13 euros, ISBN-13: 978-0684853789.
LA VILLE COMME MARCHANDISE, ou la gentrification des sociaux-démocrates…
En France, ils se sont dénommés «Bobos». Bourgeois Bohêmes… Une manière de ne pas paraître ce que l’on est, de le cacher sous des discours fantasques, voire une identité artiste, alors que ces bourgeois-là n’ont pas grand-chose à voir avec les artistes bohêmes du XIXème siècle, qui crevaient vraiment la dalle pour le coup, et risquaient des attitudes autrement dérangeantes. Là, on a plutôt affaire à des créateurs –ils le sont tous-, plutôt à la remorque des valeurs bourgeoises -songez au programme artistique de Baudelaire : «effrayez le bourgeois». Pensez quel renoncement traduit l’art bobo –enfin, ne tombons pas dans une critique réactionnaire de l’art contemporain non plus. Mais tout de même, des faiseurs d’un art trop souvent plaisant, promu à longueur de pages culturelles sous l’espèce de pseudos transgressions dont la grande bourgeoisie fait son miel, participant ainsi à une nouvelle forme de conformité conservatrice en phase avec l’esthétisation de leur mode de vie, qui leur a tant permis de se démarquer du vulgaire. Bref, un consumérisme culturel qui n’a rien à envier au consumérisme de masse.
Bobos donc, plutôt que néos petits-bourgeois, particulièrement à l’aise avec le post-capitalisme contemporain, tout comme avec les codes de la grande bourgeoisie éclairée. Des bobos qui ne connaissent ni la marginalité, ni la pauvreté, et fabriquent leurs coûteuses différences culturelles pour alimenter un marché de l’exclusion sociale en pleine expansion, à la grande satisfaction de la bourgeoisie éclairée, à l’affût des dernières nouveautés en matière d’exclusion positive (en gros : comment exclure sans que ça se voit). Des bobos qui passent leur temps à admirer les puissants de ce monde -ils ne cessent d’en conforter l’assise, de créer du prestige, de la notoriété, de l’académisme. Reçus dans les lieux de pouvoir, encensés par une critique stipendiée, oubliant fâcheusement qu’ils ne doivent leur statut qu’à cette grande bourgeoisie qui les a préposés aux tâches de re-médiation…
Tandis que partout dans le monde s’accélèrent les démolitions des quartiers populaires. Certes ailleurs -Chine, Afrique- d’une façon plus visible et plus musclée que chez nous, pour construire les immeubles de l’heure globale. Tandis que partout ailleurs on procède moins à la liquidation des classes pauvres qu’à leur dissimulation, le bobo continue de privilégier obséquieusement son épanouissement personnel et sa montre, tournant le dos aux idéaux de solidarité collective. Acquis très tôt à la globalisation mercantile, bien que partisan d’une certaine régulation néo-libérale, moderniste plutôt que «progressiste», le bobo se fiche du social, comme l’affirme J.-P. Garnier : seul compte le sociétal et la possibilité de gloser sur une société qui ne représente plus à ses yeux qu’un vaste sujet d’étude, d’intervention artistique ou de conversations mondaines. Seule attitude recevable, nous dit encore Garnier, et sur laquelle il faudrait s’interroger, l’exotisme de son engagement auprès des sans-papiers. Une danseuse, abandonnée sitôt qu’elle a obtenu ses papiers et déboulée dans les rangs de ces fameuses classes populaires qui savent si mal habiter leurs attrayants quartiers.
Car voilà le seul vrai critère d’appartenance du bobo: résider... Comme jadis pour les plus réactionnaires des propriétaires fonciers, la pierre est devenue le socle de sa stratégie de distinction sociale. Une prise de pouvoir symbolique sur la ville. Une prise de pouvoir politique au niveau local.
Or pour mieux résider, il faut virer les pauvres. Les virer et monter en gamme les produits qui sauront les convaincre de partir. Qu’on se le dise, commente Garnier : la ville est une marchandise réservée aux riches. L’économie politique urbaine se restructure du reste autour du consumérisme bobo : essentiellement l’industrie de la culture, meilleure dissimulation possible de sa soumission aux élites de la grande bourgeoisie. Car désormais tributaires des modalités de l’accumulation capitaliste, le bobo ne saura plus rompre avec et devra tôt ou tard se soumettre au pouvoir de la grande bourgeoisie consolatrice…
Son Grand Paris (heureusement : il accouchera vraisemblablement d’une souris) sera donc une ville bourgeoise, offrant toutefois un paysage multiculturel : celui de la ‘diversité’ de la néo-domesticité qui remplira les emplois de service dont cette bourgeoisie intellectuelle s’entourera. Des gens de couleur, bien sûr, pour laver, repasser, nettoyer, cirer les chaussures, des pauvres et des immigrés au service de la ville globale, voire, demain, de ces éco-quartiers qui vont fleurir partout (un vieux mot d’ordre maoïste à recycler dans le vocabulaire bobo).
On comprend alors que déloger les sans-abri et les rebelles sans cause qui perturbent encore le système de leur ville, deviendra l’un des engagements majeurs de la cause bobo dans les années à venir. Cela dit, la violence assourdissante des cités risque fort de s’amplifier, à ce régime. Nous verrons bien comment ils s’en dépêtreront, notamment quant à la diffusion de la violence sur l’ensemble du territoire, désormais. Frustrations accrues, radicalisation dont on ne sait trop quelle chemin elle empruntera, force est de constater que l’embourgeoisement de l’électorat socialiste -phénomène massivement européen-, risque fort de produire des conséquences désastreuses.—joël jégouzo--.
Une violence éminemment contemporaine , Essais sur la ville, de Jean-Pierre Garnier, Agone éditions, coll. Contre-feux, mars 2010, 254 pages, 18 euros, ISBN-13 : 978-2748901047.
Photo : Canal Saint-Martin, Paris.
Images de la Chine à l’heure globale, les pauvres et les riches de Shangaï (le World Financial Center) , et leur ordre attentionné.
L’IDENTITE RESIDENTIELLE DE LA PETITE BOURGEOISIE INTELLECTUELLE…
Le renouvellement urbain, lancé sous le gouvernement de la Gauche plurielle dans le cadre de sa politique de la ville, contribua largement à transformer sociologiquement la population du cœur des villes.
Ainsi, ce que décrit le livre de Jean-Pierre Garnier, c’est aussi bien la mue du PS qui est allée en s’accélérant jusqu’à l’arrivée de Martine Aubry à sa tête.
Une mue caractérisée par l’abandon des couches populaires, faisant suite au naufrage des discours de transformation de la société. Cet abandon eut pour conséquences leur isolement radical, et pour ces couches démonétisées, la perte de conscience de leur existence collective. Exit les luttes urbaines des années 70, qui avaient pour objet la solidarité sociale. Les classes moyennes intellectuelles désertaient ces luttes pour toucher leurs dividendes, tandis que les mandarins universitaires de la Seconde Gauche ne cessaient de vanter les charmes de la réhabilitation, dissimulant sous leur bon goût une vraie logique de classe, confisquant "les espaces qualifiés pour les réserver à des gens de qualité", ainsi que l’analyse J.-P. Garnier.
Dans le même temps, cette Seconde Gauche évacuait de ses préoccupations la question sociale -les discours sur l’abstention des quartiers sensibles en sont aujourd’hui la survivance (par parenthèse, pour qui voteraient-ils, bon sang, ceux qui n’ont rien vu changer dans leurs conditions de vie malgré les promesses de la Gauche, comme de la Droite ?).
Or, tandis que la petite bourgeoisie intellectuelle se ralliait à la grande bourgeoisie spéculatrice, les effectifs des couches populaires ne cessaient de croître. De fait, la pauvreté s’étendait sociologiquement, rattrapant les fanges les plus modestes de la classe abusivement nommée moyenne, tour de passe passe de l’INSEE permettant de subsumer l’ensemble de la population française ou peu s’en faut, sous un vocable indolore, gommant à grands traits forcenés des aspérités pourtant criantes.
La petite bourgeoisie intellectuelle aura ainsi été, selon J.-P. Garnier, l’arme fatale qui permit (presque) de liquider les classes populaires. Spéculation immobilière aidant, la défaite de ces classes allait être totale –n’était la crise et son prétexte, faisant basculer toujours plus de monde dans les affres de la pauvreté, à un point tel qu’il est devenu difficile aujourd’hui d’en contourner l’angoisse. Ne restait aux petits bourgeois intellectuels qu’à revêtir leurs nouveaux oripeaux, taillés à leur juste mesure, exhibant leur identité résidentielle en lieu et place de toute identité politique. Le concept est fort, intéressant, et mériterait d’être creusé…—joël jégouzo--.
Une violence éminemment contemporaine , Essais sur la ville, de Jean-Pierre Garnier, Agone éditions, coll. Contre-feux, mars 2010, 254 pages, 18 euros, ISBN-13 : 978-2748901047.
http://www.assemblee-nationale.fr/12/rapports/r3675.asp
ASSEMBLÉE NATIONALE, N° 3675, Avis portant sur le Droit au logement Opposable, présenté par PAR M. JÉRÔME BIGNON, Enregistré à la Présidence de l'Assemblée nationale le 7 février 2007.
Photo : jardin du Moulin, Paris XIII, Paris Masséna, Rive Gauche.
VIOLENCES URBAINES : L’APARTHEID RESIDENTIEL FRANÇAIS.
La série d’essais publiés par J.P. Garnier sur la ville est vigoureuse et va bien au delà d’une simple réflexion sur l’urbanisme. Sans doute parce qu’il a su traiter entre autres de la gentrification des cœurs urbains comme d’un symptôme politique : celui de l’abandon des couches populaires par les forces politiques de gauche. Car c’est bien cette histoire, navrante sinon nauséeuse, qui est au cœur du problème auquel l’on touche dès lors qu’il s’est agi de «changer la ville» -slogan du renoncement socialiste qui succéda, dans la Gauche dite plurielle, à sa capitulation devant l’audace qu’exigeait un «changer la société».
Que l’urbanisation engendre la barbarie, à travers l’accentuation sans précédent de la ségrégation sociale inventée en France depuis plusieurs décennies, peu voudront s’en convaincre, tant l’instrumentalisation de la violence des quartiers dits sensibles est commode. Or nous vivons un véritable apartheid résidentiel. Il n’est que d’observer l’explosion de l’inégalité scolaire pour s’en convaincre, explosion qui reflète parfaitement le découpage géographique de ces Frances qui décidément n’ont plus rien à voir les unes avec les autres…
C’est ce fil noir de l’histoire moderne du capitalisme qu’explore J.P. Garnier : celui de l’expulsion des couches populaires hors des lieux convoités. Aujourd’hui, en France, on assiste à une redistribution géographique massive des riches et des pauvres. Cela se fait sous nos yeux, là, maintenant. La colonisation des anciens quartiers populaires. Lofts, friches, maisons ouvrières réaménagées, toute honte bue et jusqu’à l’écœurement, avec le soutien des élus locaux, souvent de gauche bien entendu. Comment éliminer les couches populaires des espaces urbains ? Voilà qui semble être la seule préoccupation de ces élus, affairés, partout, à privatiser leurs quartiers. Car seule une petite élite dispose du droit de façonner l’usage urbain à sa guise – éco-quartiers du XIIIème, celui du BedZed dans le sud londonien, celui de Fribourg, etc. Asymétries et inégalités sont la règle, dans ces lieux voués aux entreprises de domination. Ces cœurs des villes qui se présentent, selon l’expression du sociologue américain Mike Davis, comme des îlot de richesses au milieu du bidonville global où les populations paupérisées, pourtant de plus en plus nombreuses, sont jetées à l’écart. Ne nous laissons pas abuser par les discours, ni les décors urbains : repousser les couches populaires est la règle dans un monde où réduire la pauvreté n’a pris qu’un sens : celui de bannir les pauvres pour les rendre invisibles. Car ne nous y trompons pas non plus : cette reconstruction urbaine est «globale». De Mumbaï à Pékin, en passant par Londres et Paris, partout les quartiers populaire sont réaménagés, les couches défavorisées déplacées pour faire place nette à un habitat de standing et d’équipements culturels prestigieux. Partout, comme l’écrit si bien David Harwey : «le bidonville global entre en collision avec le chantier de construction global».
La dissymétrie est atroce. Elle reflète une confrontation de classe sans précédent. Offrant un déséquilibre de taille et c’est là que le bât blesse : car sous l’impulsion de la tertialisation de l’économie occidentale, les effets idéologiques et politiques de la recomposition des groupes sociaux ont été tels, qu’on voit même la culture monter au créneau pour mieux servir cette transformation insane. La culture est devenue l’instrument de différenciation apte à éjecter les couches populaires. Elle est devenue l’outil du front libéral, imprimant «à la conflictualité sociale un tour nouveau», comme l’écrit J.P. Garnier, en plaçant les couches populaires dans une position d’infériorité sans précédent dans l’histoire, depuis que leurs alliés d’autrefois les ont abandonnées. Ce qui est à l’œuvre dans cet apartheid résidentiel n’est en effet rien d’autre que l’aveu de la montée en puissance d’une classe cultivée qui a lié objectivement son destin à celui de la grande bourgeoisie libérale.—joël jégouzo--.
Une violence éminemment contemporaine , Essais sur la ville, de Jean-Pierre Garnier, Agone éditions, coll. Contre-feux, mars 2010, 254 pages, 18 euros, ISBN-13 : 978-2748901047.