LA REVOLUTION TUNISIENNE, LES ARABES ET LA MER…
Partout dans le monde la vague de la révolte arabe pousse son espoir.
Du Maroc à la Chine, une formidable onde de choc traverse les mers, les continents, les frontières.
C’est d’abord cela que les révoltes arabes nous ont permis d’entrevoir : cette solidarité des opprimés capable de générer une éthique que n’enfermeraient plus ces rhétoriques lamentables qui nous tiennent lieu de pensée.
C’est cela que ce Printemps des Peuples nous offre, déjà : la remise en cause de la cristallisation géographique -les peuples ne connaissent pas les frontières.
Ce Peuple dont la notion même nous était devenue parfaitement incongrue –relisez les pages de Foucault à ce sujet, analysant avec une rare lucidité la longue, lente, roborative transformation, dans nos démocraties néo-libérales, de la notion de Peuple (qui est une catégorie politique) en populations (qui est une catégorie biologique). Voici que soudain le Peuple fait de nouveau irruption dans le champ de l’Histoire. Et que, repartant de l’humain, il nous apprend que le politique ne s’épuise pas dans les dispositifs gouvernementaux.
Le Printemps Arabe qui se poursuit aura remis en cause avec une belle santé l’idée de frontière, qui est une idée politiquement régressive, une invention coercitive destinée à enfermer dans un destin masochiste les populations prises à son piège. C’est cela, déjà, la grande victoire de ces révoltes, qui visent rien moins qu’à dénoncer l’extension planétaire de la civilisation néo-libérale exportant partout ses barbelés pour enfermer les Peuples et les dresser les uns contre les autres.
Car nous sommes bien face à une guerre absolue. Et de ce point de vue, les révoltes arabes sont notre seul espoir de reconstruire un monde nouveau.
A l’idée de populations, préférons donc celle de Peuple et affirmons avec force que l’indétermination nationale des peuples est aujourd’hui notre chance. Il faut imaginer et multiplier les transgressions par rapport aux frontières, autant géographiques que politiques, culturelles qu’intellectuelles. Il faut combattre la sédentarisation morphologique des nations, des cultures, des identités. Refuser la fin de l’âge du projet politique telle qu’elle nous est prescrite par nos démocraties fantoches. Car ici, ne nous détrompons pas, nous ne faisons que subir la mise en scène de l’idée de démocratie. Une mise en scène pitoyable, éprouvante dans un pays tel que le nôtre, où l’on ne cesse d’agiter le chiffon de la haine de l’Islam, réalisez : au moment même où les Peuples Arabes nous invitent à repenser le monde !
La démocratie française est devenue le gouvernement du déficit démocratique. Il est de la plus extrême urgence d’ouvrir de nouvelles possibilités thématiques qui ne soient pas celles du repli sur soi, ainsi que leur fameux débat contre l’islam nous y invite ! Et nous rappeler que ce qui doit définir l’homme, c’est son indétermination, pas son identité. –joël jégouzo--.
Artemisia Gentileschi, la radicalité du voir (suite toscane 4)
Musée des Offices, Florence. Face au Sacrifice d’Isaac, de Caravage, Judith décapitant Holopherne. En écho. Aucun commentaire, juste ces deux tableaux qui se répondent. Non : un cartel pour nous apprendre que celui d’Artemisia fut remisé dans le recoin d’un palais jusqu’en 1777, soit pendant presque 165 ans. Parce que trop violent.
Je vois le bras de Judith, le cou d’Holopherne.
Je connais la biographie d’Artemisia, interdite d’accès à l’enseignement des Beaux-Arts, son père lui offrant en précepteur le peintre Agostino Tassi. Je sais qu’il l’a violée. Qu’il lui a promis de l’épouser mais qu’il s’est enfui. Je sais le procès intenté par le père d’Artemisia. La longue instruction de sept mois, les pièces révélant que Tassi avait projeté d’assassiner sa fille. A travers ce procès, on découvre un homme sans scrupules, incestueux, voleur. Je connais cette histoire. Et celle d’Artemisia, humiliée jusque dans la salle des audiences, soumise à l’ignominie d’un examen gynécologique public destiné à vérifier la véracité de ses accusations. J’ai lu les actes du procès. Des pages crues. Je connais l’histoire, et celle des thèses féministes du XXe siècle faisant d’Artemisia une victime de la violence des hommes. Je sais qu’à propos de cette toile, on a élaboré une construction psychanalytique, pour interpréter sa violence comme un désir de revanche par rapport à la barbarie qu’elle a subie. On dit que Judith a ses traits, Holopherne ceux de Tassi. Dans l’horizon de cette interprétation, je sais la redécouverte d’Artemisia et sa sortie de l’ombre. Depuis ce viol. Qui aurait ouvert droit à l’exercice d’une force expressive que son langage pictural traduirait avec véhémence, et justesse. Je sais le charme énigmatique dont on a ensuite revêtu sa personnalité. J’ai été, moi aussi, fasciné par la violence du tableau, par sa brutalité, son réalisme, par la délectation, la sensualité et la férocité des expressions qui s’y font jour.
Mais qu’est-ce qui, profondément, y menaçait à ce point tout spectateur, que l’œuvre ait été soustraite à toute contemplation pendant 165 ans ? Qu’Artemisia ait exploré avec une rare audace son propre inconscient visuel et que ce faisant, elle y ait rencontré le nôtre ? Mais qu’est-ce qui donne à ce désir cette puissance ? Le couteau dans la chair découpée ? Que la représentation, peut-être, ait été pareillement évacuée sous le voir ? D’où a surgi ce réel qui repoussa tant ? De quelle jouissance inédite, qui autorisait subitement de voir dans une perception parfaite, un objet de désir dont jusque là nul n’avait idée ?
Comment fabrique-t-on une image insupportable ? Quel objet insensé l’œil a-t-il donc dévoilé, ici ? A quel type de regard s’expose le tableau d’Artemisia ? Il semble effectuer une structure inconsciente, m’affirme-t-on et je veux bien le croire, pris moi-même à mon propre piège d’avoir vu ce qui, à sa surface, n’était que représentation. Mais d’où le regard ferait-il donc retour sur un mode aussi dangereux, qui serait parvenu à reconduire tout le dispositif visuel du tableau dans la réalité ? Et quid du spectateur, en proie au désir de contempler cette violence initiale, piégé soudain dans sa pulsion voyeuriste ? Qu’y a-t-il donc à voir, sinon la possibilité de l’horreur que nous savons voir déjà ? Être le couteau, le bras, la tête que l’on tranche. A-t-on soustrait ce tableau pendant 165 ans à nos regards parce qu’Artemisia y avait secrètement organisé des retrouvailles avec le monde réel, qui palpite, là, sous l’image, consignant le regard brusquement l’enfermant, le reployant, l’enroulant dans sa gangue mutique ?
A la représentation ordinairement peinte, elle venait de substituer la vision de la chose dans l’image. Judith égorge bien Holopherne. Le spectateur, piégé dans les méandres de ses propres regards sur le monde, vient de récupérer à son seul profit la jouissance de la scène, tandis que le voir exhibitionniste d’Artemisia fait advenir l’événement d’un réel dans l’image, la lame, le tranchant, ouvrant comme des lèvres dans la plaie sous le cou, appât de notre pulsion scopique. La brutalité du voir serait donc sa visée, dans ce voyeurisme inconscient qui nous appelle tous et où, peut-être, Artemisia montre le voir qui la hantait ? Ce qu’elle donnerait à voir serait alors d’une radicalité impensable. Un voir sans pitié, qui s’approprierait le voir de l’autre comme seul destin de la peinture. Le voir, qui plus est, d’une femme versant le sang de l’irréparable. D’où vient-il à sourdre du reste, ce sang révélateur d’un désir implacable ? Qu’est-ce qui est donné à voir dans ce saignement, sinon un exhibitionnisme triomphant ? Ouvrir une autre source du saigner, le scandale d’Artemisia. A moins que le scandale ne soit dans ce partage de nos jouissances, orchestré par elle, jouissant de voir sa jouissance se donner pareillement à voir. Et qu'importe que Judith ait ou non les traits d'Artemisia : l'événement de la peinture est ailleurs… --joël jégouzo--.
Judith décapitant Holopherne, vers 1611-1612.
Source biblique : Judith XIII, 6-12.
Artemisia est née le 8 juillet 1593, à Rome. Elle est morte à Naples, vers 1652.
Témoignage d'Artemisia au procès : "Il ferma la chambre à clef et après l'avoir fermée il me jeta sur le bord du lit en me frappant sur la poitrine avec une main, me mit un genou entre les cuisses pour que je ne puisse pas les serrer et me releva les vêtements, qu'il eut beaucoup de mal à m'enlever, me mit une main à la gorge et un mouchoir dans la bouche pour que je ne crie pas et il me lâcha les mains qu'il me tenait avant avec l'autre main, ayant d'abord mis les deux genoux entre mes jambes et appuyant son membre sur mon sexe il commença à pousser et le mit dedans, je lui griffai le visage et lui tirai les cheveux et avant qu'il le mette encore dedans je lui écrasai le membre en lui arrachant un morceau de chair."
Eva Menzio, Artemisia Gentileschi, Lettres précédées par les Actes d'un procès de viol, Milan, 2004.
REBELLIONS, LA RESISTANCE DES GENS ORDINAIRES, de ERIC HOBSBAWM
Il n’existe qu’un seul héros : le Peuple. C’est aux gens ordinaires, qui savent inaugurer de ces grands moments de l’Histoire, qu’Eric Hobsbawn rend justice.
Des anonymes, connus des seuls services de police, de ceux qui font les époques et défont les régimes. Une série d’articles magnifiques, ouvrant à des réflexions hors du commun bien souvent et remettant les pendules à l’heure. Un livre trop riche pour que l’on puisse en rendre pleinement compte, mais dont l’on retiendra, à titre d’exemple de la probité du chercheur, de sa ténacité à déconstruire les préjugés et de son attachement aux causes des peuples, le chapitre consacré aux "briseurs de machine", tant son étude est révélatrice de la manière dont les élites ont traité et traitent encore l’histoire des luttes populaires.
Rappelez-vous vos propres manuels scolaires, qui n’en finissent pas de colporter leurs préjugés à propos d’une révolte décrite comme une vaste jacquerie ouvrière rétrograde, obscurantiste, allant à contresens de l’Histoire. Hobsbawn en reconstruit minutieusement les fondements, pour retracer la généalogie de la construction d’un préjugé commode, destiné à discrédité les pratiques ouvrières, à réduire l’intelligence des classes populaires à de piètres pantomimes réactionnaires. Un préjugé qui plus est construit a posteriori, après falsification des données historiques, dissimulation des archives par des idéologues peu scrupuleux de vérité historique.
Qu’en fut-il en fait ? S’agissait-il réellement du mouvement désespéré d’hommes craintifs et sans avenir ? Etait-ce réellement le combat d’arrière-garde que l’on nous dépeint à longueur de colonnes comme un combat pathétique et absurde ?
Il vaut la peine de prêter attention à l’argumentation serrée d’ Hobsbawn, bâtie sur la lecture des archives de police et des tracts collationnés dès le XVIIIème siècle, oui, bien avant l’ère industrielle, pour comprendre ce que fut le mouvement des luddites –le vrai nom des briseurs de machines.
Les destructions de machines avaient donc commencé dès le XVIIIème siècle et se poursuivirent jusque vers la moitié du XIXème. L’exemple du Lancashire, en 1811, est particulièrement étudié par Hobsbawn : on dispose pour le faire d’archives importantes, de polices et autres, à la lecture desquelles il apparaît que la destruction des machines étaient le seul moyen de pression dont pouvaient disposer les ouvriers pour contraindre leurs employeurs à négocier, en un temps où ceux-ci n’hésitaient pas à baisser drastiquement les salaires du jour au lendemain, ou à payer des briseurs de grève pour prendre le relais des grévistes s’il s’en présentait –et faire donner l’armée, bien évidemment, pour réprimer sauvagement leur mouvement.
Or toutes les archives concordent sur un point : les machines n’étaient en rien visées en tant que telles, les ouvriers cherchant uniquement des moyens de pression adéquats ! Lesquels, selon la brutalité des patrons, allaient de la destruction des matières premières à celle des produits manufacturés, en passant par les biens mobiliers. Car à quoi s’attaquer pour faire céder un patron ? Les tondeurs de mouton, les brûleurs de foin, de granges, d’entrepôts, de stocks de tissus pour les drapiers, avaient-ils seulement le choix, quand la négociation par l’émeute demeurait la seule porte laissée vacante par la classe dirigeante ?
Et ce que découvre Hobsbawn, c’est que dans nombre de luttes, la destruction des machines s’est montrée être l’arme appropriée, qui fit céder nombre de patrons. Au XVIIIème siècle, la destruction des machines pouvait même être considérée comme l'arme décisive dans tout conflit. Ces destructions, plus fréquentes en Angleterre qu’en France, avaient en outre l’avantage de faire entrer la solidarité dans le code éthique des luttes ouvrières (une poignée de résistants s’en occupaient, les autres restant à leur poste de travail), ce que les ouvriers comprirent vite, qui accessoirement aidait aussi à la formation d’une vraie conscience de classe.
Collatéralement, et parce que ce qui préoccupait les ouvriers n’était pas le progrès technique, mais de trouver une solution au chômage et à la misère, en obligeant les Pouvoirs, par le biais du chantage aux machines, à engager une réflexion sur ces questions, ils firent œuvre de la plus parfaite intelligence sociale et politique, si ce n’est économique, ouvrant la voie à une société de progrès capable de prendre en charge la question de l’emploi et des salaires pour la placer au cœur même du procès économique à peine inauguré. On trouve même trace, dans ces archives, de la satisfaction des ouvriers face à l’introduction des machines dans les rapports de production : grâce à elles, l’emploi allait s’améliorer, et par la productivité naissante en tant que raisonnement économique, ouvrir de nouveaux horizons au développement humain ! --joël jégouzo--.
Eric Hobsbawn, Rébellions. La résistance des gens ordinaires, jazz, paysans et prolétaires, éditions Aden, traduit de l'anglais par Stéphane Ginsburgh et Hélène Hiessler, janv. 2011, 550 pages, 30 euros, 978-2-805-900198.
JOSEPH CZAPSKI : PROUST CONTRE LA DECHEANCE
Les historiens de la culture connaissaient l’histoire. Mais le texte restait introuvable. Durant son internement dans un camp soviétique, Józef Czapski (dont le nom se voit curieusement francisé par l’éditeur), qui devait multiplier ensuite les mésaventures éditoriales, en France en particulier où son Terre inhumaine allait connaître de sérieux déboires, Gallimard ne cessant, sous la pression d’Aragon, d’en différer la publication pour des raisons idéologiques, avait donné de mémoire une série de conférences devant un public pour le moins inattendu : celui de ses co-détenus d’un camp de travail soviétique.
Les conférences de 1940-41 sont donc enfin disponibles. Leur publication s’appuie sur les textes dactylographiés en 43 directement en français, eux-mêmes établis à partir des cahiers de Czapski, dont une partie avait échappé à la destruction.
Une édition intelligente qui maintient les approximations, les erreurs, ainsi que les maladresses lexicales et syntaxiques, pour en renforcer l’émotion et en souligner la force d’évocation. Saluons-le, car ce n’est pas dans l’habitude des éditeurs français, entrés depuis des lustres dans l’ère du lissage si ce n’est celui du ponçage littéraire, reprisant sinon altérant, au prétexte de "réparer" les textes, au nom d’un soit-disant consensus quant aux vertus du style français, lequel relève la plupart du temps de la plus parfaite indigence intellectuelle et artistique.
Le plus fascinant de ce qui nous est restitué n’est alors pas la qualité ou la précision du souvenir intellectuel, mais de voir Czapski arpenter une mémoire quasi visuelle de l’œuvre de Proust, inaugurant chacun de ses chapitres par une image qui finit généralement par lui restitué avec une précision déconcertante les détails stylistiques qu’il arrache à l’œuvre remémorée. Et c’est aussi bien sûr le contexte dans lequel cette nécessité s’affirme, d’angoisse quant aux risques pris (l’exécution sommaire), et d’inconfort (par –40°, debout dans une vigie terrifiée).
A peine vingt ans après la mort de Proust et après l’oubli d’une écriture si peu française tout d’abord (seul le détour par l’Angleterre convainquit la critique littéraire de l’époque de mieux lire un auteur qu’elle s’amusait alors à dédaigner), il vaut la peine de découvrir la vigueur de cette école buissonnière, décortiquant avec passion l’enchevêtrement des thèmes proustiens, en particulier ceux de la question de l’amour, cet infini proustien si tangible, où les détenus du camp puisèrent la force de survivre, pour en redécouvrir toute la nécessité, aujourd’hui encore : décidément, les œuvres réellement littéraires ne sont pas faites pour le salon de littérature, la causerie guindée ou la critique satisfaite d’exhiber l’onctuosité de ses platitudes. joël jégouzo--.
Joseph Czapski, Proust contre la déchéance, conférences au camp de Griazowietz, éditions Noir sur Blanc, janvier 2011, 94 apges, 16 euros, ean : 978-2-88250-246-9
A propos de Proust, Marcel :http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-proust-du-rebord-des-levres-au-baiser-maternel-48464401.html http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-comment-proust-revint-a-la-france-proust-et-la-moulinette-des-sciences-humaines-6-6--42715999.html
ainsi que les six articles précédents…
POUR BRAM VAN VELDE
"Nous étions attablés à l’Alsace à Paris, le vieil hollandais et moi.
Attendre toujours attendre au creux du silence et soudain, il me dit : "Je me lève le matin, j’attends, c’est le soir alors je me couche.
"D’une certaine manière, nous l’avons tous connu. Dans cette part que chacun porte en soi et qui d’ordinaire nous inspire une mare. Cette part pour laquelle l’être refuse doucement de se rassembler sous l’insigne ou la direction, cette part dans laquelle l’être préfère la ferveur de l’épandage de soi.
"Le paysage se présente de la façon suivante : le ciel est un buvard sur la terre qui éponge un groupe de taureaux immobiles sur la crête grise." Bernard Lamarche-Vadel
Le texte de Bernard Lamarche-Vadel a été écrit en hommage à Bram Van Velde. Hommage discret, personnel, intime presque, offert à quelque lecture attentive : l'ouvrage n'a été publié qu'à 50 exemplaires, qui ne constituaient alors pas même une édition de bibliophile. Sans doute l'est-il devenu depuis, comme d'un texte rare organisant ses effets -désastreux. Car à l'origine, la rareté relevait d'un autre principe, de générosité plutôt que de spéculation, pour un peintre qui n'oublia jamais l'immense pauvreté des siens, la misère égorgeante qui tenailla les années d'une enfance d'abord jetée dans la pauvreté par le défaut des hommes à penser un monde plus juste. --joël jégouzo--.
Pour Bram Van Velde, Bernard Lamarche-Vadel, éditions Unes, 1983, avec un portrait de Bram Van Velde par Keiichi Tahara. Tiré à 50 exemplaires sur Pur Fil Johannot.
Image : Zonder Titel, 1936-41, 100 x 85 cm, Paris, Collection Samuel Beckett.
MUSEE DES OFFICES : LE LIEU VACANT DU SALUT… (suite toscane 3)
Un dimanche matin. Pour la première fois depuis bien longtemps, aucune queue ne s’étire des ruelles jusqu’au quai. Personne dans le musée non plus, ou presque, les œuvres accessibles, enfin disponibles au regard. Des tableaux, à profusion, de salle en salle, plongés dans un silence contemplatif. L’immense couloir Vasari et bientôt sous le pas, de grandes salles désertes aux murs tendus de bannes rouges, sombres sous leur éclairage blafard. Des salles en enfilade, laides, esseulées, si inquiétantes dans la pénombre que personne ne s’y aventure. Vidées de leurs œuvres, de leurs foules, elles sont les antichambres d’un deuil empesé. J’avance seul, les pas étouffés par la moquette, tournant un angle, longeant des séjours vides pour déboucher enfin où je voulais parvenir : les salles du Caravage -ses tableaux pour la plupart absents, prêtés. Et c’est le choc : se faisant presque face, Le sacrifice d’Isaac du Caravage, et Judith décapitant Holopherne , d’Artemisia Gentileschi. Je sais bien ce qui les réunit ces deux-là, mais là, au terme d’un parcours si hasardeux, ils ont surgi comme une énigme.
Comment tirer partie de ce rapprochement ?
Rien n’y invite dans cette salle recomposée comme par mégarde, faute des œuvres qui s’y trouvaient. Je prends d’abord en pleine figure ces égorgements qui s’organisent dans une pesante atmosphère. Je vois surtout, comme dans un flash, Abraham qui se castre et Judith qui le châtre. Je vois les bras, je vois les mains attraper sans façon leurs victimes, la chair partout musculeuse comme à l’étal du boucher.
Comment tirer partie de ce rapprochement ?
J’ai songé tout d’abord au Narcisse de Caravage. Là, devant cet autre tableau et dans l’absence du Narcisse ! Un voir pulsionnel inscrit au creux du miroir, je me rappelais sa sidération, interprétée souvent comme une angoisse de castration. J’ignorais pourquoi, mais dans le sacrifice interrompu d’Isaac, je voyais la castration bel et bien consommée. La scène me rappela l’anéantissement de Kierkegaard face à la perspective dans laquelle nous précipite le sacrifice d’Isaac.
Je vois l’ange qui se saisit du bras d’Abraham, je le vois entrer avec lui dans un rapport charnel et n’être plus un ange mais un adolescent pointant de son index le bélier dont me saute aux yeux le regard mouillé quand il croise celui de l’ange. Je vois le regard agité d’Isaac et j’entends son cri et je vois son angoisse et je vois la main d’Abraham au bout de son bras athlétique, peser fermement sur la tête du fils pour la maintenir dans une position favorable au tranchet -et je vois encore le regard d’Abraham, stupide, sceptique, le couteau à la main, son tranchant affûté…. Où donc Abraham intériorise-t-il le regard de désir que l’Autre a porté sur lui ?
Il n’est tout de même pas indifférent que Caravage ait peint ces deux tableaux. Narcisse et Abraham. Que faire, ici, du regard de Narcisse, infiniment désirant ? Le confier à Abraham, qui en paraît tellement exclu ? Que faire de l’un, désirant sans pudeur, et de l’autre, mort au désir de voir et peut-être bien mort à tout désir, tout court ? Abraham exécutant sa propre mort au désir, là, sous la pression de l’ange. Abraham y consentant dans le suspens de son geste, pathétique et absurde dans l’expression même de son interrogation, pas même soulagé, pas même hébété, juste stupide…
Narcisse jouissait de voir, d’être vu, de voir ce que l’autre avait vu en lui certainement, de ce désir que l’autre posait sur lui. Narcisse jouissait autant du regard de l’autre sur lui que du sien, recomposant en lui le regard de l’autre sur lui. Mais là, Abraham, avec son mutisme fruste, de quoi ne peut-il plus jouir ?
Je me suis rappelé Kierkegaard découvrant qu’il n’avait pas la foi et que ce manque de foi ne lui laissait aucun espace où dialoguer avec Dieu ni comprendre l’injonction terrifiante du sacrifice d’Isaac. Où comprendre Abraham du reste ? Je veux dire, d’une compréhension qui ne tournerait pas court, éclairée par le seul motif d’une interprétation falote du commandement divin –on sait bien ce que Dieu lui demande, et fait semblant d’exiger. Mais par où récupérer cette foi très ancienne ? Caravage pouvait-il refaire à pied le voyage vers le mont Moriyya et comprendre, lui, l’exigence divine ? Pouvait-il accepter qu’elle suspende pareillement toutes les normes de toutes les morales humaines ? Je n’en sais rien. Je sais que moi, je ne le peux pas. Nous ne pouvons plus comprendre ce désir de l’Autre Dieu. Le sacrifice inaugural du monothéisme nous est devenu étranger. On peut, certes, gloser sur le retournement auquel la scène opère par rapport aux dieux antiques qui réclamaient des sacrifices humains. On peut comprendre que l’injonction préfigure le retournement chrétien d’un Dieu s’offrant en sacrifice. René Girard l’a superbement commenté. Mais comprendre réellement que l'absurde ait pu devenir le critère du monde divin ?
Contemplant le tableau, je m’assurai que rien ne fonctionnait plus pour nous dans cette scène. Je ne dirai rien du style, de la peinture elle-même, au fond sa vraie prégnance, car à ce moment, seule la circularité des regards me retenait. Voir sans être vu. Le Sacrifice d’Isaac, il me le semblait du moins, ne servait même plus à visualiser ce qui n’était pas à l’image mais qui la fondait pourtant : Dieu. Dieu faisant arrêter le bras au tout dernier moment, sans parvenir à exorciser la menace qu’il faisait planer sur le Moi des êtres humains. Car Dieu avait disparu, de mon côté du tableau, là où initialement le Caravage l’avait logé. Il ne restait que mon regard et celui du peintre, de ce côté-ci du tableau. Ce qui avait poussé au voir, cet encombrant inquisiteur, placé au centre conceptuel mais non visuel de l’œuvre, n’était plus nulle part désormais. Le dispositif du peintre, qui avait scintillé autour de ce personnage absent, relevait désormais d’une autre disposition. Restaient les regards, disparates et nombreux : celui d ‘Abraham, celui d’Isaac, celui de l’ange, celui du bélier, le mien, et le fantôme de l’Autre perdu, égaré dans les limbes d’une histoire qui nous était étrangère désormais. Restait aussi le regard du peintre, pas si absent qu’on voudrait bien le croire, et qui avait fini par se loger à la place laissée vacante par Dieu.
On peut aujourd’hui encore croiser ces regards dans toutes les directions, ou se laisser intriguer par celui d’Isaac, tourné vers le spectateur, puisque le lieu de son salut est vacant désormais. Des regards éparpillés, comme dans un dispositif psychotique, affolé. Qu’est-ce qui pousse encore au voir, dans ce tableau de Caravage ? Dans cette œuvre, il me le semblait du moins, Caravage avait permis au Moi du spectateur de confier à l’Autre (Dieu) la destruction dont il se sentait menacé. Le dispositif visuel avait peut-être servi à médiatiser une angoisse pour la déférer au regard de cet Autre encombrant. Mais aujourd’hui ? Qu’en advient-il ? --joël jégouzo--.
CHEMINANT VERS LE PONTE VECCHIO… (suite toscane 2)
Il va d’un pas nonchalant.
J’ignore à quoi il pense, s’il rêve ou réfléchit, s’il songe seulement.
Il est l’être que les villes ont oublié, sa voguante filant un océan bleuté sous la brume qui repose.
J’ignore si la marche est un art, s’il en est le plus grand.
J’ignore si la terre s’arrête au bout de son périple. Il marche, libre et contingent, dans cet espace à l’abandon que les villes toscanes savent si bien ménager.
La tête va avec les pieds, écrivait Rousseau. Il marche peut-être pour penser mieux, ou reprendre pied dans l’architecture fragile de la raison.
Sur quoi peut-on formuler des pensées ?
Il marche. Simplement. Péripatéticien.
(Lorsqu’Aristote voulut ouvrir son Lycée, Athènes lui confia un terrain de colonnades qui conduisait au temple d’Apollon ou au sanctuaire des Muses, on ne sait plus trop. Cette promenade (peripatos) donna le nom à son école.)
Il est une sorte de rhapsode.
Colporteur, rhéteur, poète itinérant, poursuivant le lignage de la société des voyageurs, médecins, troubadours, philosophes. (Aristote marchait ses cours, croit-on savoir. Wittgenstein déambulait dans la chambre de Russel, Rousseau sur la route de Vincennes). Promeneur dans le monde, parcourant ses pensées, leur donnant corps dans cette attention flottante que la rue féconde. Il marche serein, apaisé. Quel est donc ce bonheur auquel il sait accéder ?
Je le suis volontiers, joueur d’accordéon ébahi par le spectacle des lapins qui s’ébattent sur les berges de l’Arno.
Il marche, le pas glissé dans l’ici de son corps, jamais aussi présent que dans l’inaccoutumé d’une ville étrangère, dans ce soleil d’avant huit heures, le Ponte Vecchio irradiant au loin sa présence sculpturale. Il n’est en quête de rien, même s’il s’en va au point exact du rendez-vous de Dante avec le regard de Béatrice : lui, en revient. On le devine au rythme de son pas, à cette quiétude qui l’habite, au ravissement qui le consacre.
Il est l’être que les villes ont oublié : l’Incarné.
(Qu’on n’aille pas trop vite dans la besogne du sacré. Ce dernier repose dans la matière, pas ailleurs. Le sacré est excendant à la matière, non transcendant. excendant, selon ce beau concept forgé par Emmanuel Lévinas, jeune, abandonné tout aussitôt par lui, réalisant soudain le lièvre qu’il levait. Le sacré est dans la matière, le corps en est le registre).
Il déambule, souverain, dans un palais de mémoire que je ne connais pas. Non pas l’allée au fond du jardin, l’ombre ou le couvert. Il marche, habille son corps d’un rythme rêveur dans l’odyssée de l’ici, se plaisant à cette rue, dépouillé de soi, anonyme, cheminant, à revêtir un peu, je le vois bien, le corps et la pensée des autres au gré de ses rencontres, un battement d’ailes (immense) délivré du fardeau d’explorer les contrées médiocres où l’on disparaît si souvent.
Passant inconnu, il est la rue affranchie de ses dépouilles successives. Poète épicurien épris d’un quai, ouvert au fugitif de l’infini.
La ville avait gardé ses allures de cité renaissante. Il avançait, devenait l'espoir jeté dans le chaos du monde. On sentait l'abandonner l'envie d'aller ailleurs : il était là. Et la richesse de la ville tenait toute à l'étendue de sa rêverie. --joël jégouzo--.
PASCALE PETIT : LES CÔTéS CACHéS…
On ne sait pas. On ne saura jamais. Jamais vraiment ce qui, dans la malle, se prête ou se refuse.
Souriante, et pourtant si souvent dans la malle, elle non plus ne comprend pas. Ils vont, viennent. Reviennent. Peut-être l’un d’entre eux seulement ? Ils reviennent, parlent, toujours les mêmes mots. Lui parlent-ils vraiment ? Toujours les mêmes questions. Insistantes. Les mêmes frustrations à rater l’autre ou l’enfermer dans un désir qui n’est pas le sien. Ils vont et viennent, ou bien l’un seulement. Ses désirs en ordre. Organisant la ronde d’un vivre singulier, singulièrement rapporté dans ce monde des objets minuscules enfermés dans la malle, où l’on voudrait faire entrer des événements plus vastes, des rêves plus grands, des sentiments plus forts. Partagés. Rien n’existerait-il donc vraiment qui fût autrement possible ? Ou bien il ne s’agirait que de bricoler de nouvelles possibilités de vivre avec le peu qui nous est donné -corps, bras, chaise.
Elle, toujours sous le regard, sous ce regard qui examine, scrute, évalue et dans un éclair, arrange, accommode, abandonnant des indices ça et là, dans la pure fiction de son être, littéralement déraisonné.
Il faut reprendre, certainement. Toujours. Depuis celui qui sautille derrière les autres peut-être. Celui qui ne cesse d’avoir de nouvelles idées. Même si parfois, c’est la même. Et acquiescer à ces volontés infimes et despotiques. Le terrible pourrait d’ailleurs naître de cet acquiescement. Restitué en mots anodins au cœur d’un récit auquel on ne prend pas garde. De quoi s’agit-il donc ? Dans l’ambiguïté d’un texte mené de bout en bout avec une circonspection sans pareille, le lecteur piégé au pire sans en avoir l’air, à quelque horrible et divertissant intervalle, n’entrevoyant que ce qui arrive, sans savoir d’où cela vient. Juste cette énonciation parée d’aucun jugement. Comme un récit empli d’un vide qui avance prudemment, dévoilant des gestes obscurs, inquiétants, n’était la narratrice résolue à l’insouciance. Pourtant le monde des objets, lui, dispose ses indices : la malle où parfois elle est enfermée. Elle ne peut se refermer toute seule. Le récit disperse du coup un temps son propre régime auctorial, l’instance narratrice se met à flotter, cherche son point d’ancrage, croit le trouver dans cette sorte de bon sens en tiers lecture, s’en détourne dans la mise en scène d’une pulsion scopique où la considérer, elle, devenue soudain objet de son propre récit. --joël jégouzo--.
Pascale petit, LES CÔTéS CACHéS, Action Poétique éditions, coll. BIPVAL, janvier 2011, 64 pages, 11 euros, ean : 978-2854-631975.
LES BERGES DE L’ARNO (suite toscane 1)
«L’homme est un poème que l’Être a commencé.»
(Martin Heidegger)
Je voulais arriver à Florence par là, un dimanche, avant six heures du matin.
Sentir le froid piquant de l’hiver florentin, apercevoir la ville au loin et longer les berges de l’Arno.
Je voulais marcher, recouvrer la ritournelle du regard qui tourne et se détourne, le même objet à l’œil rêveur il y a deux ans déjà, l’Arno au bas des jardins écoulant une onde modeste, et m’étonner des berges en terrains vagues poussant jusque dans la ville leur réconfortant naturel.
Je les explorais du regard, curieusement sauvages, l’attention qu’elles offraient irradiant la présence affectueuse de l’Arno, le fleuve comme en lui-même, point de mire où atteindre l’objet que l’on croit être, dans l’effort de voir ce qui au dehors se laisse éprouver, en somme.
Dante s’aventurait près du Ponte Vecchio à prendre l’exacte mesure de Béatrice. Au présent de leur rencontre qui venait comme un cours naturel, comme un temps qui demeure ne s’écoule ni ne change tandis que l’Arno, dans ce style temporel du monde où le temps ne demeure que parce que le passé nous redevient un ancien avenir, je cherchais sans le trouver celui de Béatrice, non comme image de sa fuite inexorable mais ressurgi du séjour où son regard avait croisé celui de Dante.
Le jour montait, je renaissais au spectacle pourtant très anodin qui s’offrait, saisi d’étonnement sans parvenir à comprendre ce que ces berges ébouriffées ouvraient en moi. Qu’on s’imagine l’Arno, ses berges veloutées. Qu’on s’imagine un fleuve sans majesté, une rivière presque, s’en allant porter les rumeurs couvertes de toits de tuile des innombrables œuvres dressées dans les rues de la ville, immortelles, apaisées au jour qui se levait, le doux sommeil des hommes achevé dans le pressentiment des choses sensibles : la nature, divinement présente sous le corridor de Vasari et se passant de tout discours, jusqu’à suspendre le mien dans cette énigme du pur jaillissement d’une motte de terre accrochée par un rai de soleil et de ces quelques chemins durcis par le givre à deux pas du courant. J’étais dehors, à l’affût de l’aube tel un Thoreau, au guet de la nature dans cette ville infiniment érudite. Abasourdi, inspectant la bruine qui tombait à présent, arpentant ces layons au ras des berges, sur la piste d’un chat, d’une tourterelle empressée dans le ciel de Toscane, me tenant sur la ligne de rencontre de ces éternités fragiles, dans ce lieu presque originel des berges de l’Arno où rôde en secret l’être que les villes ont oublié, et qui se promène sans nom dans l’éclaircie des rencontres qui le font advenir.
Qu’est-ce donc, ce que le promeneur florentin croit pouvoir recouvrer ? Des poètes, des peintres, qu’attendre dans le silence de l’aube éclairé d’un ciel peu à peu descendu, comme on le dit au théâtre des cintres où les machineries usent les textes jusqu’à leur corde ? Elle abordait, l’heure marquée de l’énigmatique dialogue avec soi, exposée aux variations chaotiques du flux de l’Arno redessinant sans cesse les rives et les fonds de son lit. Tout le Paradis de Dante est hanté par l’impossibilité d’écrire le Paradis. Mais la concorde qui régit les âmes sauvées exhale de désir, du tourbillon dans cet ailleurs du monde que les berges de l’Arno circonscrivent comme l’essence même de la beauté.Les berges de l'Arno, où commencer à l’Être. –joël jégouzo--.
PIERRANDREA AMATO : LA REVOLTE, NOTRE SALUT…
Un court essai, percutent, pertinent, passionnant et d’une richesse intellectuelle peu commune. Pierrandrea Amato s’empare ici d’un sujet plus difficile qu’il n’y paraît, qu’il thématise en virtuose, multipliant ses lectures pour en féconder l’événement et nous inciter à en poursuivre la route, débusquant des textes incroyables pour nourrir cette réflexion, comme celui du jeune Lévinas croisant déjà le fer dans les années 30 avec Heidegger, ou ceux du dernier Foucault, magistral. Un sujet qu’il thématise plus qu’il ne théorise : une théorie de la révolte serait aussi stupide que factice. Le tout dans une écriture volontiers aphoristique plutôt qu’analytique, serrant ainsi au plus près le sens qu’elle ose débusquer. Car il ne s’agit pas de penser la révolte dans une quelconque limpidité conceptuelle, mais bien au contraire dans l’impureté d’une praxis qu’aucune théorie ne saurait réduire.
Saisir donc l’homme révolté non à la manière d’un Camus le recroquevillant dans son for intérieur pour le constituer dans le camp des élites, qui cultivent leur révolte au nom d’une vérité de l’être enroulée au décorum de l’amour et de la fraternité. Ici, la révolte est saisie dans un limon plus rogue, pour donner à voir des qualités humaines fondamentalement indéterminées. Indétermination qui en fonde la valeur même, et la nécessité.
Avec intelligence, Amato replace ainsi la contingence de la révolte dans un cadre plus séminal. L’Homo sapiens, affirme-t-il, est un homme séditieux, dotée d’une épaisseur qui ne peut s’énoncer qu’en tant qu’être-pour-la-révolte. "La vie n’est que le nom d’un travail d’autocritique constante", l’identité de l’homme ne se forgeant que de ce qui ébranle son identité, si bien que le rapport de l’homme au temps ne peut être que celui d’un inadapté : la "révolte doit être considérée comme une contingence fondamentale, comme le fait même d’être au monde". Et de convoquer la paléoanthropologie contemporaine qui nous révèle que "toute systématisation définitive de sa nature est étrangère à l’homo sapiens." Changements et discontinuités formant sa règle, il paraît ainsi impossible de définir une fois pour toute ne serait-ce que sa désignation biologique : l’homme ne cesse de "connaître un glissement perpétuel et tangible hors de soi", il s’hybride, au niveau même de sa réalité naturelle. Or c’est la révolte qui, puissamment, "rassemble de manière plastique l’altérité du vivant par rapport à lui-même", instruisant une infidélité coupant court à l’apparence de stabilité des structures de ce vivant. De sorte que ce qui doit définir l’homme, c’est justement son indétermination, non son identité.
Ô combien l’idée est forte aujourd’hui, quand notre destin inéluctable s’énonce brutalement comme celui de la situation immonde du monde contemporain. Politique alors, la révolte ? Certes, mais pas à la manière que le voudraient les politiques, avec leurs appels incessants à l’assagissement des révoltes et leur achèvement, comme on l’entend ici et là à propos de ce formidable Printemps des peuples arabes, au sein desquels l’énigme de la révolte se livre pleinement à nos yeux. Car la révolte est rétive, et comme une lame de fond, ce dont elle prend acte n’est rien moins que la mort politique de l’Etat et de sa grammaire juridique. Indicible, indécidable, la révolte n’est pas la révolution, ni la volonté d’instaurer une nouvelle autorité politique : la révolte ne vise pas le pouvoir, elle s’offre comme le lieu de résistance de la vie. Ce n’est pas le malaise économique qui la fonde entièrement, ce n’est pas le fait que d’immenses territoires soient dévastés par le chômage, c’est le fait que la vie ne peut se confondre avec le simple fait d’être en vie. "C’est la situation inquiète de l’humain, en tant que tel, qui (porte à la révolte) : jeté dans (ce) monde (immonde), (l’homme se) montre néanmoins capable d’ébranler (la destinée qu’on veut lui faire)". Une revendication dont la force intrinsèque dissout le régime de la peur, brise le piège de la douleur, de la souffrance, et c’est pourquoi la révolte échappe aux représentations politiques ordinaires, qui veulent toujours trop tôt lui assigner des raisons et des fins. Mais la révolte est une cause sans raison ni finalité. A l’improviste, elle déchire les consensus. Elle est un geste fauve qui refuse la domestication de l’être humain et bouscule ces espaces où d’ordinaire il ne se passe rien. "Dans la révolte, nous dit Amato, on a affaire à un mouvement qui esquive toute énonciation et toute revendication, tout en posant, sans aucune médiation linguistique, le problème de la situation catastrophique où la vie est généralement jetée." Car le pressentiment qui s’y fait jour est celui de l’intolérable du monde. Car l’espoir qui s’y fait jour est celui de créer un monde où résister.
Ce qui est en jeu aujourd’hui, dans nos sociétés occidentales, c’est l’idée même de la politique "comme projet de modification de ce qui est". Contre la peine de la pauvreté à laquelle le plus grand nombre est condamné, contre une existence gouvernée par l’indigence, tout geste de révolte apparaît comme un acte qui se dresse contre la Vérité du Marché ou la mystique des élections. Nous sommes face à une guerre absolue, affirme Amato. Je veux bien le croire et avec lui, relever les traces, les indices qui, demain, nous permettront de faire face et de conceptualiser la révolte comme notre seul destin possible. –joël jégouzo--.
Pierrandrea Amato, La révolte, éditions Lignes, février 2011, traduit de l’italien p ar Luca Salza, 110 pages, 14 euros, ean : 9782355260643.