PINOCCHIO : L’ECHAPPEE BELLE D’UNE MARIONNETTE ESQUIVANT LES REDUCTIONS MORALISATRICES.
Edités il y a quelques années, deux ouvrages convoquaient ce cher pantin avec une égale ambition : dépoussiérer la légende en nous l’offrant dans une nouvelle traduction.
Publié d’abord en feuilleton, à la fin de la première livraison, Collodi faisait mourir Pinocchio. Il y eut une si énorme campagne de protestation des lecteurs, qu’il fut obligé de le ressusciter et d’inventer une suite.
Pinocchio n’appartenait ainsi déjà plus à son auteur, peut-être même plus à son histoire, dont il ne cessa de s’évader pour devenir héros de théâtre ou de cinéma.
C’est que la structure de ce récit, très polymorphe, autorisait toutes les interprétations. De fait, des psychanalystes aux marxistes, nul ne se priva de se l’approprier. Mais curieusement, peu virent en lui une figure de la duplicité. Peut-être parce que l’œuvre était lue comme un roman d’éducation plutôt que d’aventure. Pourtant Pinocchio ne cesse de courir les chemins de traverse sitôt une bonne résolution prise, échappant ainsi à toute réduction moralisatrice.
Les deux ouvrages présentent des traductions relativement proches. Chez Flammarion, on a tenté de restaurer la langue d’origine, pimentée d’archaïsme, en retranscrivant avec bonheur les irrégularités du texte : les répétitions en particulier.
Les moments de pur délire verbal paraissent en revanche plus lisibles dans la traduction de Casterman, qui joue plus volontiers avec notre langue qu’avec celle d’origine. Le Flammarion offre en outre un appareil critique prodigieux. Quant au Casterman, ses illustrations sont éblouissantes, tout à la fois acerbes et généreuses, en encres fluides rehaussées de traits lumineux.—joël jégouzo--.
Pinocchio de Collodi, traduit de l’italien par Isabel Violante, chronologie, présentation, notes, dossiers, bibliographie par Jean-Claude Zancarini, éd. GF-Flammarion, janv. 2001, 350p., cat. L, ISBN : 2080710877.
Pinocchio de Collodi, traduit de l’italien par Jean-Paul Morel, illustrations de Jean-Marc Rochette, éd. Casterman, oct. 2000, 156p, ISBN : 2203142820.
DANS LE DECOUVERT DU LANGAGE…
Heureux babillages de l’enfance, où tremble le silence comme la flamme des veilleuses.
Bienveillants bavardages où l’enfant défriche ses migrations, obstinément.
Regard, Empreinte, Limite, la Parole des adultes invite si souvent au silence.
A ses comparses, l’enfant ne rappelle qu’une consigne : démonter le silence.
L’un travaillera les coutures, l’autre les plis d’une trouvaille.
Où commencer de se taire ?
Parfois une feuille –pas encore une page- sur le bord de lire.
Poèmes, textes et images épellent leurs embrasures.
(Là où meurt la parole, ne naît pas forcément l’illustration).
A d’autres le verbe plaisant sur le seuil de déchoir, dans l’affectation des silences que l’orateur ménage - suspendre à ses lèvres n’est pas un compte de l’enfance.
Où recommencer à parler ?
L’on ne s’effraie pas assez de la banalité du parler adulte, embarqué d’habiletés bien trop gauchies pour être sincères.
Loin des fausses consolations, dans cet objet qu’il ouvre à l’avance aux déchirures typographiques, l’enfant qui annone étonne de si peu céder à l’emphase.
C’est que l’on n’y rompt pas, dans ce découvert du langage, le silence pour des vétilles - bien qu’on sache s’en défaire pour des broutilles.
Heureux babillage de l’enfance où tremble le silence comme la flamme des veilleuses. Dans la confrontation au temps qui passe, frémissant, renfrogné, il débride d'inconcevables étendues amarrées aux territoires du mot.—joël jégouzo--.
image : La Nativité, détail, mosaïque de 1291, Pietro Cavallini, (Rome, Santa Maria in Trastevere). Cavallini effectua un dépassement de la tradition byzantine parallèlement à Giotto,
SHANGHAI : CITE DE LA POUSSIERE ROUGE, de QIU XIALONG.
Au fond, une petite histoire du peuple de Shanghai.
Ou de cette fameuse Cité de la Poussière Rouge qui traversa les âges, résistant aux Empereurs, à la dictature du Prolétariat, à la Chine néo-capitaliste d’aujourd’hui.
De ces constructions dont on ne sait si elles sont le produit du peuple qui les habite ou le contraire, tant leur extravagante structure paraît douée d’une logique propre à organiser hardiment sa destinée. Un peuple hétéroclite quoi qu’il en soit, riche justement de la diversité qui le traverse, et le féconde, le recomposant dans une identité tout à la fois multiple et unique, unanimement tenace au final, opiniâtre et roué. De ces peuples qui ont su résister à tout en s’adaptant à tout.
Une petite histoire populaire raconté par l’écrivain chinois Qiu Xialong, lequel, à l’image de cette fantastique plasticité des habitants de la Cité, fut d’abord interdit d’école sous la Révolution Culturelle, avant de soutenir une thèse sur T.S. Eliot et partir aux Etats-Unis poursuivre ses recherches.
Une histoire éparpillée en nouvelles établies selon un ordre chronologique, de 49 à nos jours, organisant les moments clefs tout à la fois de la Cité et de l’Histoire chinoise du XXème siècle.
Et dès 49 l’on découvre la force d’inertie de cette Cité dont les nationalistes voulurent faire, avec Shanghai, une Stalingrad orientale. Le tournant qui allait les sauver, pensaient-ils. Mais rien ne put venir à bout de l’incrédulité des habitants de la cité et les nationalistes durent s’enfuirent, tandis que le narrateur passait à côté de l’Histoire, terré sous son lit, vaincu par une peur très ordinaire et non moins salutaire.
Mais de toutes les histoires que narre Qiu Xialong, la plus édifiante est peut-être celle de Bao, le poète ouvrier. Histoire construite en deux temps pour enjamber la Chine de Mao et trouver son dénouement dans celle d’aujourd’hui. Tout commença pour Bao en 1958, alors qu’on exhumait la vieille conférence prononcée par Mao en 42 sur la littérature et l’art, qu’il voulait mettre au service de la Révolution. Bao fut prié d’écrire des poèmes. Pas du tout familier de la chose, lui que l’on venait déjà d’arracher à sa cuisine pour l’envoyer secourir les forces vives de la nation dans les usines du Peuple, raconta au commissaire qui tentait de l’enrôler combien la réussite d’un plat de Tofu était chose malaisée. L’histoire plut. Bao fut sommé de composer son premier poème :
Telle fève de soja produit tel tofu
Telle eau donne telle couleur.
Tel savoir faire fabrique tel produit.
Telle classe parle telle langue.
Le poème fit le tour de la Chine et Bao devint membre de l’Association des écrivains chinois. Bien plus tard, en 1996, ayant traversé toutes les vicissitudes maoïstes, dénonçant quand il le fallait, s’auto-critiquant avec non moins d’opportunité, Bao fut encore sommé d’accepter un poste de chercheur à l’Université. Un poste qui, cependant, lui laissa le loisir de faire grandir ce genre de petite échoppe que la Chine nouvelle encourageait à développer (que cent fabriques s’épanouissent, quelque slogan post-communiste de cette sorte), dans laquelle il pouvait s’adonner à la seule passion qui ne l’avait jamais quitté : celle du Tofu. Si bien que dans cette Chine du capitalisme effréné, sa boutique put s’enorgueillir d’être l’une des rares à passer le cap du millénaire et produire un Tofu bien meilleur que le Tofu d’Etat.—joël jégouzo--.
Cité de la Poussière Rouge, de Qiu Xialong, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle, Liana Levi – Piccolo, mars 2010, 222 pages, 9 euros, isbn : 978-2-86746-540-6.
LA NATURE DU PEUPLE : CEUX A QUI L’ON REFUSE L’HERITAGE HISTORIQUE DE LA NATION…
L’ouvrage est passionnant, édifiant, terrifiant…
Historienne, Deborah Cohen a tenté d’explorer la création et l’usage du vocabulaire désignant les couches populaires, tout au long de ces trois derniers siècles. Des marques langagières extrêmement révélatrices, non seulement de la place que les élites ont assigné à ces couches populaires, mais aussi de l’effort ébauché dès le XVIIIème siècle pour inventer l’idée (et le concept) de société comme principe de construction politique et sociale d’un vivre ensemble porté par des aspirations «démocratiques».
Et le résultat est consternant…
On apprend ainsi qu’au tout début du XVIIIème siècle, le discours était plutôt «naturalisant» : les catégories sociales étaient perçues comme des essences immuables déterminants les comportements individuels. Avant que les progrès de l’observation scientifique et de la contestation politique ne viennent affirmer la figure d’un Peuple opprimé mais «victorieux», recouvrant non seulement sa dignité mais sa capacité d’intervention et d’innovation, politique, sociale, intellectuelle, grâce au discours marxiste particulièrement. Brève parenthèse cependant : dès la fin du XXème siècle, le travail perdant de sa force explicative, les mots qui évoquaient les frontières du social se firent plus violents. De «gens de peu» à «gens simples», le vocabulaire contourna avec beaucoup d’application l’idée que les couches populaires subissaient une injustice. Plutôt que de les nommer sous le vocable de «déshérités», qui convenait le mieux pour décrire ceux à qui l’ont refusait l’héritage historique de la Nation – le plus grand nombre en fait-, les discours s’entichèrent des termes sanctionnant une fatalité. Vocabulaire de la honte qui culmina dans le propos de Raffarin en 2002, au lendemain des élections présidentielles, lorsque ce dernier, s’en prenant aux élites socialistes («la France d’en Haut», non sans quelques raisons), évoqua le sort de «la France d’en bas»…
Discours ambivalent, de mépris plus que de mansuétude pour cette «France d’en bas» sommée de rallier le camp des vainqueurs. Discours de mépris traduisant une troublante réalité : l’absence de mobilité dans une France rigoureusement coupée en deux. Et discours qui, à dire vrai, renvoyait, ainsi que le dévoile cette terrible étude, au vocabulaire de l’Ancien Régime, dessinant les contours d’un pays aux mondes incompatibles. Discours renouant, de fait, avec le mépris dans lequel la France de l’Ancien Régime tenait les catégories populaires.
Mieux : en analysant de près les discours tenus tout au long du XVIIIème siècle, Deborah Cohen révèle des proximités troublantes avec les discours que le Pouvoir politico-médiatique tient aujourd’hui. Dans la première moitié du XVIIIème siècle, la stratégie de domination des classes supérieures s’organisa autour de la production de discours sécuritaires : il s’agissait d’enfermer les couches populaires dans le périmètre de ces discours, auquel bientôt l’on adjoignit une clôture morale pour être certain d’avoir bien verrouillé l’ensemble. Toutes les expressions qualifiant les couches populaires traduisaient alors l’idée d’un espace sans lien avec celui des élites, d’un espace peuplé de figures décrites comme contre-monde (les cités ?). Discours visant in fine à remettre en cause le concept naissant de société, qui néanmoins irriguait un XVIIIème siècle décidément éclairant.
La remise en question, de nos jours, du concept de société, traduit une régression sans précédent. Les classes supérieures, plus dominantes que jamais, achèvent en outre leur sale boulot en affichant comme seule légitime leur culture. Culture au sein de laquelle la figure du Peuple n’embarrasse même plus : le Peuple est devenu invisible. Seule la pauvreté ne cesse de s’élargir en France, et les classes cultivées de s’enrichir comme jamais elles ne l’ont pu. Que le siècle d’avant la Révolution soit plus approprié pour rendre compte des rapports sociaux d’aujourd’hui ne trouble semble-t-il personne…—joël jégouzo--.
La nature du peuple - Les formes de l'imaginaire social (XVIIIe-XXIe siècles), de Déborah Cohen, éditions Champ Vallon, coll. La Chose Publique, mars 2010, 448 pages, 28 euros, isbn 13 : 978-2-87673-526-2.
ADEN, TANGER, TANKERS ET TERMINAUX DE NUIT...
Aden, Tanger, les terminaux de nuit. La Tamise entre Gravesend et le bac Woolwich. Usines au bord de l’eau, la campagne alentour, rien, personne. Mais par cargos entiers, fruits et légumes, plastiques et prêt-à-porter, l’incessant convoi des marchandises rastaquouères régurgitées du bout du monde pour repaître nos insatiables fortunes. Un tanker parti de Rotterdam, gris acier, coupe l’horizon marin. Le monde dans ses cales et personne pour l’accueillir, sinon l’effarant balai des machines penchées comme de gros insectes au-dessus de lui. Le monde, loin. Ou à peine son ombre. Ici l’exil des zones portuaires, si retirées de tout qu’elles ont cessé d’exister. Aden, Tanger. Le monde déversé à nos portes. Zones portuaires, des lieux qui n’ont pas lieu, qui échappent à notre imaginaire. Juste dans la nuit quelques badauds maniaques pour témoigner de leur existence, photographes obsédés par les hélices des cargos. Grues à portique. A peine le grutier dans sa cabine. Minéraliers. Nous sommes déconnectés des bruits du monde, et c’est peut-être le mérite de ce livre –le seul- que de nous donner à penser le balai ahurissant des frets venus de Chine, d’Afrique, du Nord au Sud, échoués là devant nos portes. Tout une trame invisible, exclue de nos imaginaires, la marchandises mondialisée, dépossédée de tout sens, containers de livres, de plis, d’écrans éteints, sans plus aucun récit pour les dire, avant qu’ils réapparaissent sur nos étals, portés par l’illusion dont nous remplissons nos discours.—joël jégouzo--.
LE SIGNE RE-INCARNE : TERRITOIRE DE L’IMAGINAIRE PALESTINIEN
(Palestine une nation en exil-2/2)
Il faut lire la puissante étude d’Abdelkebir Khatibi pour comprendre toute la richesse et la complexité de l’ouvrage publié par les éditions Actes Sud : seul un arabophone pouvait nous éclairer sur le chemin d’un tel système d’écriture, entrelaçant le lisible et le visible dans une égale prégnance.
Abstraction, géométries, sémantique, comment déchiffrer le paradigme des lectures qui nous sont offertes ?
Que faire de ces monogrammes au centre des gravures, qui rappellent les idéogrammes japonais ?
Que doit-on voir ?
Comment procède la lecture ?
Ici, nous dit Abdelkebir Khatibi, le poème est donné comme un visible, réalisant (dans le sens plein d’une incarnation) le programmatique ut pictura poesis des arts poétiques d’Horace. Car son lieu n’est autre que celui d’une rencontre, opaque depuis la seule culture occidentale, entre l’écriture et l’image. La poésie subit ici deux, trois, quatre transformations : des écritures la traversent, celle de la calligraphie qui restructure l’espace de la graphie selon une esthétique qui lui est propre, celle de la graphie arabe dont la corporéité, élevée ici au rang de dessin, suspend en maints endroits le rapport signifiant / signifié. Mais dans le même temps, tout comme le poème se voit suspendu par le geste du calligraphe qui le propulse dans un autre ordre de perception, la calligraphie elle-même est débordée par le pinceau du peintre (ces Monogrammes) qui en bouscule les règles séculières.
Poème, calligraphie, gravure, un autre regard circule. La calligraphie a déstabilisé l’ordre de la lecture et sa durée, indique très précieusement Abdelkebir Khatibi. Elle en a détourné le sens, l’a contourné, l’a étiré, «séparant la langue de sa signification immédiate». Tout comme la langue a séparé l’image de sa visibilité immédiate, suspendant là encore littéralement le regard dans l’image, jusqu’à ce que les monogrammes, encore, qui sont pour Koraïchi une forme de pictographie, ne viennent de nouveau troubler la lecture «paisible» du poème pour la tirer du côté d’un imaginaire tourmenté – l’on sent monter dans les torsions du trait sous lequel le monogramme a surgi, tout un monde grimaçant de formes humaines torturées.
Et tout l’ensemble compose comme une langue étrangère qui ne cesserait de faire irruption dans cet imaginaire poétique. Une langue illisible, inintelligible – «L’Apparition de l’Etranger», nous éclaire encore Abdelkebir Khatibi. Un surgissement qui laisse deviner la trace de l’exil, la séparation d’avec la terre, d’avec le nom primordial et son pouvoir d’énoncer, pour dessiner en fin de compte l’Annonce d’un peuple que son étrangeté a fini par recouvrir.
L’ouvrage compose ainsi une sorte de scénographie de l’illisible, ouvrant le poème à son étendue criblée de signes, d’emblèmes qui ne cessent de percuter l’identité du signe, charriée sous son butoir comme l’est toute parole d’exilé.
Pour survivre dans la souffrance de l’errance, nous dit enfin Abdelkebir Khatibi, l’exilé doit décrypter l’émergence des signes et des langues « qui accompagnent de lieu en lieu la cartographie de ses stigmates ». Production de chiffre. Cette scénographie du simulacre et de l’utopie, avec l’écriture arabe en référence scripturale, construit dès lors une langue énigmatique, au sein de laquelle la lettre se détourne de sa lisibilité pour mieux jouer avec le signe et construire une sous-langue qui nous donne à éprouver la lancinance de la lettre au seuil de ses transitions figuratives. Ce que l’œuvre expose, au fond, c’est la Palestine dans sa remontée vers les temps du signe : elle montre en se cachant, exhibe un contenu qui ne cesse de se défaire.
Pourquoi, direz-vous alors, n’avoir pas tout simplement sacrifié à la figuration souffrante pour dire la Palestine ? Quand en France nous conservons justement de cette Palestine des images de souffrance sur le modèle de nos Piétas, par exemple. Parce que les auteurs n’avaient pas à nous convaincre mais à transmettre et recomposer l’intelligence de la Nation Palestinienne. Refuser l’iconologie de la souffrance, le martyrologue de Sabra et Chatila dans lesquels l’image de la Palestine se voit obturée ailleurs, sans pour autant évacuer ce martyre de sa mémoire, ainsi que les monogrammes l’assument, à totémiser la gravure de corps souffrants, mutilés dans des positions corporelles invraisemblables : le signe ré-incarné, territoire imprenable de l’imaginaire Palestinien, offert ici dans toute sa force, composant une homologie de structure parfaite entre l’exil de cette nation et la représentation qui en est faite - le sens est en exil, la forme est en exil. Alors, que doit-on voir ? La désignation d’une Lettre en souffrance, littéralement.—joël jégouzo--.
Une nation en exil : hymnes gravés , Suivi de La qasida de Beyrouth Mahmoud Darwich, Rachid Koraïchi, traduction Abdellatif Laâbi et Elias Sanbar, Actes Sud, mars 2010, 140 pages, 39 euros, isbn : 978-2-7427-8722-7.
PALESTINE : UNE NATION EN EXIL (1/2).
Comment fonder poétiquement une nation en exil ?C’est la question à laquelle le poète palestinien Mahmoud Darwirch s’est affronté pendant plus de vingt ans, et dont cet ouvrage est le dépositaire.
Tout commença au début des années 80.
Mahmoud Darwich quittait Beyrouth sous les bombes (en 1982, Israël envahi le Liban) pour Tunis, où il rencontra l’algérien Koraïchi, pour entamer avec lui une longue collaboration artistique autour du projet Une Nation en exil.
Il y venait avec ses poèmes écrit depuis l’année 1966 et dans sa chair déjà, ceux qu’il devait écrire pour nourrir cette association.
Koraïchi, lui, avait pour tâche non pas d’illustrer, mais de chercher des correspondances graphiques, ou plutôt un langage visuel donnant corps à ce projet hors norme.
Il s’agissait pour lui, comme il l’exprime si bien, de «saisir esthétiquement l’émotion à la naissance du poème».
L’édition originale sortit à Madrid, sous la forme de treize premiers folios dont dix furent remis à Arafat en cadeau au Peuple Palestinien.
En 1984, le projet s’enrichit d’une nouvelle collaboration : la calligraphie fut confiée à l’irakien Hassan Massoudy. D’autres artistes devaient les rejoindre jusqu’en 91, date à laquelle, à Paris cette fois, la série dite La Qasida de Beyrouth fut confiée à l’égyptien Kamel Ibrahim.
Les éditions Actes Sud présentent ici l’ensemble de cette œuvre unique, singulière, incomparable : poèmes en arabe et en français, eaux-fortes, calligraphies, peinture, etc., un livre d’une richesse déconcertante, la poésie logée dans sa demeure intime, donnant à toucher pour ainsi dire la Terre du poème dans la simplicité et la grandeur de rencontres sûres entre des artistes convoqués par une nécessité tout à la fois intérieure et justiciable du devenir d’un Peuple. Une œuvre portée par un souffle collectif autour du grand poète palestinien Mahmoud Darwich, lui-même habité par le clair pouvoir des mots pour se faire amant de la lente venue de la Palestine à la vie.
Comment fonder poétiquement une nation en exil ?
De cette composition de signes, de formes, d’idéogrammes, de pictogrammes, de cette mise en scène saisissante de la langue arabe convoquée au chevet d’une nation en exil, de cette composition démultipliant à l’envi les registres d’interprétation, foisonnant de sens et comme fécondant tous les cadres qui pouvaient lui être offerts, chant gravé, peinture, monogrammes monumentaux offrant la scénographie d’une civilisation forte du signe, le lecteur non arabophone sort désemparé. Oui, désemparé.
Je songeais en ouvrant l’ouvrage au Livre du Pèlerin Polonais, d’Adam Mickiewicz, et comment ce poème du génial poète polonais avait porté à bout de bras la nation polonaise à une époque où celle-ci avait été rayée de la carte. Mais c’était autre chose que j’avais sous les yeux, quelque chose de plus ample, de plus considérable, mettant en jeu toutes les dimensions de l’esprit pour les nicher dans une loge charnelle où vivre le monde et non plus l’observer, où l’appréhender à travers un système infiniment plus riche, loin de l’opposition classique qu’une civilisation telle que la nôtre a pu établir par exemple entre le visible et le lisible. Alors désemparé, oui, de ne pouvoir interpréter avec d’autres notions que celle d’une esthétique trop pauvre une œuvre qui à bien des égards transcende les catégories habituelles de la représentation, et pour laquelle il faudrait inventer une approche nouvelle, tant les formes, imaginaires ou non, qui s’agencent en elle finissent par construire une géométrie débordant, envahissant, débridant les frontières du sens pour l’ouvrir à autre chose encore que l’on devine sans pouvoir y accéder. Autre chose qui paraît convoquer dans la même saisie l’entrelacement du signe et de la forme, sémiologie de l’image et sémantique du signe en un seul déploiement multiple, pour former la cartographie où trois civilisations s’étreignent. Un nomadisme fascinant, et déroutant. Et qu’il s’agisse de la Palestine en tant que question d’art, voilà qui pose à l’art une question essentielle, tout comme à la poésie, qui subit ici des transformations qui ne nous sont pas accessibles.
Reste pour nous, qui ne lisons pas l’arabe, un mode mineur de lecture : le poème, tel que nous avons appris à le circonscrire.—joël jégouzo--.
La Mort n°18 :
L’Oliveraie était toujours verte
Etait, mon amour ;
Cinquante victimes
L’ont changée en bassin rouge au couchant…
>Cinquante victimes
Mon amour…
Ne m’en veux pas…
Ils m’ont tué…
Tué
Et tué…
Une nation en exil : hymnes gravés , Suivi de La qasida de Beyrouth Mahmoud Darwich, Rachid Koraïchi, traduction Abdellatif Laâbi et Elias Sanbar, Actes Sud, mars 2010, 140 pages, isbn : 978-2-7427-8722-7.
PERDRE DES THEORIES (LITTERAIRES)…
Invité à un symposium international sur le roman, à Lyon, dont le thème est celui des rapports qu’entretiennent fiction et réalité, thème sur lequel il lui semble qu’il s’est déjà exprimé mille fois (mais pas à Lyon), Enrique Vila-Matas se dit qu’il pourrait une fois pour toute clore sa position sur le sujet.La littérature, il la voit tout d’abord comme la tentative de l’humanité de se comprendre soi-même. Occupant ainsi presque tout l’espace réflexif disponible entre «nous». Pourquoi pas ? Même si l’on peut contester pareille assertion: aurait-elle vraiment à voir d’aussi près avec la question du sens et surtout, d’une façon aussi «privilégiée» ?
N’est-ce pas lui prêter beaucoup ?
Et pour des raisons qui ne seraient peut-être pas toutes avouables ?
Car curieusement, Enrique Vila-Matas assimile d’emblée le langage à la littérature.
Subsumant tout le dicible sous le lisible, qui marquerait le vrai commencement de tout ce que l’on saurait dire, et non un simple moment dans la manière de dire les choses du monde. Comme si au fond tout langage entre nous tenait son secret mot d’ordre d’un ordre littéraire pas du tout évident en réalité dans son rapport au monde, aux hommes, à la condition même de cette humanité qui ne construisit pas toujours un mode d’être scriptural, sans pour autant cesser d’être humaine – songez aux civilisations orales…
Mais qu’importe : c’est donc dans l’espace de l’écrit, romanesque qui plus est, qu’Enrique Vila-Matas a choisit de camper. Retournant bientôt la proposition de départ pour faire de la réalité de son passage à Lyon une fiction.
Agrippé par son attente (sinon "à") –personne n’est venu l’accueillir-, Enrique Vila-Matas prend alors des notes, vagabonde, jette sur le papier le projet d’écrire une théorie générale de la littérature et construit un double fictionnel de lui-même pour servir ce dessein (un topos de la littérature du début du XXe siècle, au demeurant, que celui du double). Il attend. Que les organisateurs du symposium se manifestent. Il attend et raconte cette attente, rapporte ses sorties dans Lyon -la nouvelle que l’on découvre-, dessinant au passage les traits qui façonnent le roman contemporain : l’intertextualité, sa connexion avec la «haute poésie», la victoire du style sur l’intrigue, la conscience d’un paysage moral délabré. Et voit dans Le Rivage des Syrtes de Gracq, l’incarnation la plus efficiente des critères avancés. Avec au cœur de tout la question de l’attente. Non plus seulement comme esthétique, mais condition de toute vie humaine. Si convaincante enfin dans sa forme artistique chez Gracq ou Kafka. Attendre. Mais quoi ? Telle qu’exhortée par Blanchot : une affirmation de la vie et du présent ?
Enrique Vila-Matas se rappelle aussi que dans les années 70 la théorie envahissait tout. Partout le roman devait s’en «farcir», sous peine de sombrer dans la vulgarité. Pourtant, tout au long de ces années, affirme-t-il, la seule vertu des théories aura été d’affirmer très banalement que tout changeait… La théorie au fond, c’est là le plus intéressant, n’aura été qu’un vernis réflexif saupoudrant le roman et l’aidant, peut-être, à moins claudiquer -pour autant que sans elle il ait été bancal. Exit ce vernis depuis lors. On l’aura compris, même si Enrique Vila-Matas déplore qu’on ait aussi sombré depuis dans l’excès inverse -et de stigmatiser ces créateurs qui fuient naïvement les théories.
Le Rivage des Syrtes aura donc prophétisé notre présent, énonce Enrique Vila-Matas. Pas seulement littéraire au demeurant : notre présent tout court. Récit d’une attente et annonce d’un lendemain qui n’arrive jamais, on songe à un Godot sécularisé… Mais avant tout une histoire d’initiation qui aura permis à la littérature de s’affirmer non pas «dans», mais «sur» le monde. Un monde décadent –le mot importe ici : il pointe l’orée chimérique. Et puis, tout est fiction, dans un monde décadent. Qui serait donc le nôtre (pour mieux servir la fiction ?). Le nôtre et pas seulement : le monde ici tout entier assimilé au nôtre (l’Europe). Un tour de passe-passe en somme...Enrique Vila-Matas parle à son propos de décadence vénitienne. L’image se forme, plus littéraire que jamais. Décadence «vénitienne» d’un Occident où tout, déjà, aurait eu lieu. L’histoire de l’Europe serait en quelque sorte une histoire achevée, campant désormais sur son vide : les distinctions de l’esthétique. Mais cette dernière proposition n’est pas de Enrique Vila-Matas qui, libéré du poids des théories, libéré du poids des réalités, voyage loin du monde peut-être, dans le seul univers qui lui semble valoir la peine d’être «supporté» : celui de l’aventure littéraire. Et achève sa démonstration en l’enfermant dans les codes d’un récit littéraire.
En perdant de son poids le monde est devenu fiction. En perdant de leurs poids, les théories sont devenues des fictions. Il n’y a pas de recul possible : le tout-est-fiction a consommé l’ensemble des marques du présent. La perte, ici, est réconfort. Qui campe cependant sur une contradiction : à vouloir s’imposer au monde, la fiction est devenue le monde. Nous ne disposons plus que de sa seule réalité. Mais nous disposons d'une réalité... Enrique n’a fait que déplacer la question, sans y répondre. Mais sa réponse est habile, élégante, plaisante à lire, non sans rappeler le dilemme des romantiques allemands : devant l’impossibilité à dire quoi que ce soit sans retomber aussitôt dans des contradictions, il ne resterait donc que la solution poétique ?…--joël jégouzo--.
Perdre des théories, de Enrique VILA-MATAS, traduit de l'espagnol par André Gabastou, Christian Bourgois éditeur, mars 2010, 64 pages, 7 euros, isbn : 978-2-267-02084-7.
DANS LA SOLITUDE DES HAUTS PLATEAUX ALGERIENS
Morgan Sportès écrivit Siam dans les hauts plateaux algériens.
Solitudes en raconte la nécessité.
A l’époque, la peur de rater sa vie intellectuelle l’avait conduit là.
Méprisant soudain la servilité de l’écriture journalistique, il s’était imposé l’ascétisme de vivre une année entière dans une petite ville - Ksar Saïda- qui ne comptait pas plus de 5000 habitants.
Journal de bord, Solitudes ne raconte rien du paysage des Hauts Plateaux algériens, ni de l’œuvre naissante (Siam). Sportès y décrit plutôt sa confrontation aux quelques objets qui meublent son univers. C’est cette matière si ténue qui forme paradoxalement la richesse de son inspiration. Une cafetière récalcitrante, la corvée des ordures. Mais presque rien du paysage algérien. Comme si ce paysage époustouflant n’était pas digne de devenir un objet littéraire. Un "presque-rien" si peu rassurant qu’il ne parvient pas à l’accepter dans son univers lettré. Citations savantes, exergues obsédantes, grammaire sophistiquée, Sportès convoque Pascal, Saint Augustin, Rilke, comme si l’épate intellectuelle justifiait, seule, la nécessité d’écrire. Et quand il ne reste que le silence, le sable et quelques mouches pour briser le mutisme des Hauts Plateaux, au fond l’essentiel, Sportès croit devoir encore sauver son geste en glosant sur la difficulté d’écrire. Or il n’est convaincant que mobilisé par les milles détails auxquels s’accroche sa vie, quand presque tout lui manque. Dans ce dépit il découvre, après Virginia Woolf, que ce n’est pas autre chose le vrai lieu de l’écriture, et nous enchante d’écrire sans n’avoir plus aucune raison d’en nourrir le projet – le paysage algérien, finalement, a opéré un secret retour pour traverser l’œuvre de part en part, la trouer et la vider de ses vaines prétentions.—joël jégouzo--.
Solitudes, Morgan Sportès, éd. Du Seuil, sept 2000, 160p., 13,60 euros, isbn : 2-02-033746-0
Image : les Hauts Plateaux au nord de Biskra.
EXOTISME ET NATIONALISME
Le XIXème siècle fut très largement celui de la montée en puissance des nationalismes. Certes des nationalismes qui, en Europe en particulier, reposaient sur la promotion des différences identitaires, qu'ils combinaient avec une volonté d'émancipation vis à vis des despotismes politiques. Mais le XIXème siècle, nous font remarquer Laurent Cassagnau et Gérard Raulet, fut aussi celui de l’émergence de l’exotisme. Une émergence massive qui plus est, qui transforma radicalement les cultures européennes. Or, cet exotisme portait en lui une menace : celle de remettre en cause les identités «nationales», tout autant que les cultures politiques et les consciences culturelles. Héritant de ce paradoxe, comment notre siècle s’en est-il sorti ?Laurent Cassagnau et Gérard Raulet observent tout d’abord qu’en ce qui concerne les consciences culturelles, au fond, le cadre à l’intérieur duquel s’exprimait les conflits de pouvoirs symboliques relevait toujours d’une sorte de querelle des Anciens et des Modernes, particulièrement sensible dans le champ littéraire. Les Modernes l’emportèrent, on le sait, mais en traçant un singulier périmètre autour d’eux : on avait d’un côté la référence d'un modèle culturel universel qui fondait la norme de l’humanisme occidental, et de l’autre, la poussée d'un relativisme culturel précisément né dans le sillage de l'exotisme.
Le colonialisme hébergea un temps ce paradoxe. Mais, tentative de conciliation de la contradiction qui s’était fait jour entre particularisme et universalisme, et fruit d’une conception "éclairée" de la raison héritée du Printemps des Peuples, il subit avec la guerre de 14-18 un revers sérieux, les puissances coloniales laissant éclater au grand jour leur nature très peu « civilisatrice ». A la fin des années 1920, nombre d’auteurs, tels Antonin Artaud, René Daumal, Paul Nizan, Hermann Hesse, E.M. Forster et tant d’autres, ouvrirent de sérieuses brèches dans la confiance de l’Occident en lui-même, donnant à entendre que l’Orient n’avait pas de leçon à recevoir, et peut-être même, à l’inverse, que nous avions beaucoup à gagner à l’écouter. Les parcours d’écrivains comme Keyserling, Guénon, Daumal, Hesse, etc., qui tentèrent de donner forme à ce genre d’écoute, en témoignèrent avec force.
La mise en question des ré-assurances identitaires prit par la suite un tour plus radical, battant presque en brèche la philosophie occidentale de l’Histoire. «Presque» : car si le long débat entre particularisme et universalisme, qui occupa l’Europe tout au long du XIXème siècle et une bonne partie du XXème semblait prendre fin, c’était pour réactualiser ses prémisses dans l’opposition construite à sa suite entre multi-culturalisme et mondialisation. Un faux débat caractérisé, nous disent nos auteurs, par «l'acceptation simultanée d'une référence unitaire en matière de science et de technologie et d'un "humanisme" éclaté, décentré, qui admet certes que l'individu se construise en empruntant à plusieurs cultures», mais sans réelle traduction dans la pensée politique.La culture politique française, imprégnée par le multiculturalisme hérité de la "communauté française" du temps des colonies, devait ainsi rester fidèle à sa très vieille pente identitaire. L'épopée coloniale avait reconstruit un récit intraitable qui enfouissait sous son discours d’autorité la diversité qui avait un tant menacé de faire éclater la logique univoque de l'histoire universelle. La défaite, en définitive, qu’un pays tel que le nôtre n’a pas su dépasser, c’est que le colonialisme n’a pu relever le défi de la diversité qu’au prix de l’affirmation du nationalisme et qu'il a ainsi fortement contribué à dresser les esprits les uns contre les autres. Fondant in fine, pour les années à venir – les nôtres- cette pseudo alternative qu’affronte aujourd’hui la philosophie politique contemporaine dans le débat biaisé entre multi-culturalisme et mondialisation. Car au fond, ce qui est réellement en jeu ici, c'est la capacité de la pensée politique contemporaine à maîtriser la complexité du monde et sa polyphonie. Challenge que nos auteurs, à partir de la relecture du complexe historisme / nationalisme, entendent relever, dans une réflexion épistémologique de fond sur le discours philosophico-politique contemporain. Des auteurs à suivre, donc !.—joël jégouzo--.
EXOTISME ET NATIONALISME, de Laurent Cassagnau, Gérard Raulet.
On peut lire leur stravaux sur le site de la revue Caïrn, revue de sciences huimaine set sociales, à l’adresse suivante :
http://www.cairn.info/
« Chaque époque devra de nouveau s’attaquer, à cette rude tâche : libérer du conformisme une tradition en passe d’être violée par lui » (« sur le concept d’histoire » in Ecrits français, Folio, 1992, p. 436).
Passagen, de Walter Benjamin, sous la direction de Gérard Raulet, Suhrkamp Verlag Kg, août 2007, (langue : allemand), 455 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-3518294390.
L’exotisme de l’intérieur Tentative d’état des lieux épistémologique
par Gérard RAULET, L'Harmattan, revue L'Homme et la société, 2003/3 - N°149
ISSN 0018-4306 | ISBN 2747555445 | pages 75 à 103.
La fin de l'exotisme : Essais d'anthropologie critique, de Alban Bensa, éditions Anacharsis, mars 2006, coll. Essais, 364 pages, 21 euros, ISBN-13: 978-2914777247