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La Dimension du sens que nous sommes
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FAISEURS ET DEFAISEURS DE VILLE…

6 Mai 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

faiseurs-de-ville.jpgA l’heure du chantier du siècle, celui du Grand Paris, sans doute les publications vont-elles se multiplier sur la question de la ville et de son urbanisme. Voici une première étape en quelque sorte, celle d’un ouvrage destiné au grand public, qui permet de faire le point sur ce qu’aura été la science de la ville depuis son émergence, autour des années 1850. Etape en forme de portraits de concepteurs de villes, vingt-six au total. Urbanistes, aménageurs, vingt-six portraits qui racontent l’histoire de l’urbanisme occidental moderne, accompagnant les processus d’urbanisation nés de l’industrialisation, de l’exode rural et de la généralisation des transports, c’est-à-dire, de fait, celui d’une science destinée à contrôler le redéploiement géographique d’une Nation.
Pas de périodisation ici, mais un classement alphabétique, peut-être un peu commode et faisant l’impasse sur une histoire beaucoup plus riche que celle des simples faiseurs de ville.
Tout de même, de quoi irriguer les interrogations qui se posent à l’aube de villes nouvelles et du tentaculaire Grand Paris.
On s’intéressera ainsi particulièrement au chapitre consacré à Haussmann, qui s’ouvre sur le paradoxe d’un homme de pouvoir détruisant Paris au prétexte de résoudre ses problèmes de circulation et d’hygiène, sans parvenir vraiment à les résoudre… Reste une architecture que le monde entier semble nous envier, et une communication qui vaut le détour, le Pouvoir en place à l’époque ayant multiplié les descriptions de Paris comme ville taudis pour justifier ses interventions autoritaires.
Reste pour nous encore aujourd’hui le décryptage de la ville-système de Haussmann, dont le paradigme de régulation, destiné essentiellement à relier les lieux de mouvement (gares), aux lieux de loisirs (théâtres, opéras), et à ceux de l’administration moderne, autorisait la bourgeoisie urbaine à s’approprier Paris comme son devenir propre. Et reste le syndrome Haussmann prenant le pouls d’un corps malade –la ville-, mis en chiffre par la statistique urbaine, mais supprimant la dimension humaine de ses préoccupations –sinon sous la forme d’un contrôle plus aisée des classes populaires. Syndrome aujourd’hui actualisé sous la forme de méga-objets techniques -gares, grande bibliothèque-, imposant leurs logiques fonctionnelles et formelles délestées de l’humain. Alors après Haussmann, peut-être pourrions-nous penser à intégrer enfin l’ordre des utilités techniques dans celui des aspirations humaines, un retournement qui ferait de l’échelle de proximité la dimension première de l’aménagement urbain…
--joël jégouzo--.


Les faiseurs de ville : 1850-1950, collectif sous la direction de Thierry Paquot , Infolio éditions, collection : Archigraphy poche, février 2010, 510 pages, 12 euros, ISBN-13: 978-2884745765.

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ENTRETIEN AVEC FRANK SMITH AUTOUR DE SON TEXTE : GUANTANAMO

4 Mai 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #entretiens-portraits

Frank Smith est poète. Il coordonne par ailleurs l’Atelier de création radiophonique de France Culture. En écrivain, il est allé explorer la matière fournie par l’Administration américaine sous la pression de l’Associated Press : les transcriptions des interrogatoires des prisonniers, mises en ligne depuis 2006 sur le site de l’Associated. En poète, il a retravaillé cette matière pour en faire un livre.


jJ : Le département de la Défense a livré trois cent dix-sept procès-verbaux à l’Associated Press, sous la forme de CD-rom accessibles sur son site Internet. Vous coordonnez l’Atelier de création radiophonique de France Culture. En 2006, vous vous êtes déjà saisi de cette matière. Pourquoi et pour en faire quoi ? Pouvez-vous nous rappeler ce travail de création ? Quelles en étaient les propositions ? Qu’est-ce qui vous avait retenu alors ?
Frank Smith : Le 23 janvier 2006, quatre ans après l'ouverture du camp pour terroristes présumés sur sa base navale de Guantanamo, le Pentagone a en effet été contraint par la presse américaine, au nom de la liberté d'information (Freedom of Information Act), de rendre publics les comptes rendus d'interrogatoires de plusieurs centaines de prisonniers. Le département de la Défense a alors décidé de ne pas faire appel, et a permis l'accès depuis son site Internet à des centaines de procès-verbaux.
Informé par la presse, je suis allé donc voir de plus près, et ai examiné cette documentation tenue secrète jusqu'alors, devenue accessible au monde entier du jour au lendemain. Je me suis plongé dans ces milliers de pages. J'ai ramassé et sélectionné quelques interrogatoires, dans l'état, et les ai fait dire par plusieurs comédiens de la manière la plus brute possible, in extenso, pour présenter un programme d'une heure dans le cadre de l'Atelier de création radiophonique. Ce travail a été diffusé le 30 avril 2006. Chaque cas ou témoignage était pris en charge par une voix et une seule, il n'y a pas de distinction vocale entre le questionneur et le questionné. Entre deux récits, viennent s'insérer des bribes de compositions musicales électroacoustiques signées Bernard Fort, une série de pas qui crissent et s'enfoncent lentement dans la neige. L'idée était de faire connaître, montrer et faire entendre ces documents et d'en traverser la matière-même, rien de plus. De rendre publique cette documentation à l'origine confidentielle en minimisant les effets, les intentions. La délivrer sans qu'une intonation, sans qu'un sentiment viennent s'interposer.
 

jJ : Restes et excédents… Pourquoi y être revenu, cette fois sous la forme d’un texte, publié à quatre ans d’intervalle. Y avait-il donc, enfouie dans le réel de cette matière sonore une dimension dont seule la littérature pouvait prendre la mesure ?
Frank Smith : Oui, c'est ça. On ne se penche pas impunément sur un tel événement. Une fois le programme radiophonique diffusé, j'y suis revenu beaucoup, et longuement. Et j'ai commencé à intervenir sur cette matière des interrogatoires. Peu à peu, je me suis mis à déplacer ces documents pour les faire advenir dans l'espace littéraire. C'est un effet de translation qui s'est opéré là. J'aime bien le mot translation, car outre le fait qu'il existe en anglais pour dire traduction, il appartient d'abord au champ des mathématiques : une transformation géométrique qui correspond à l'idée intuitive de glissement d'un objet, sans rotation, retournement ni déformation de cet objet. J'ai procédé ainsi, en déplaçant -tout en les préservant- les données qualitatives et quantitatives des éléments de départ (les comptes rendus d'interrogatoires donnés à lire par le Pentagone) pour parvenir à un texte qui, me semble-t-il, relève pourtant du champ littéraire à l'arrivée.
Dans ce travail, j'ai été guidé par Charles Reznikoff, un poète new-yorkais que j'ai beaucoup lu, notamment après avoir vu un spectacle mis en scène par Claude Régy, créé à partir de l'un de ses textes fondateurs : Holocauste, construit à partir du Procès des criminels devant le tribunal militaire de Nuremberg et sur les minutes du procès Eichmann à Jérusalem. Sur l'origine du travail, il dit ceci : "Je n'ai pas inventé, mais j'ai ressenti." Un mot déclencheur pour moi.
Donc déplacement d'une langue dans une autre, de l'anglais au français en l'occurrence, par effet de traduction. Déplacement de la langue juridique vers une langue poétique exempte de toute métaphore, voire du cadre rhétorique de l’interprétation. Nettoyage à sec, distanciation. On n'a pas une langue, on est une langue.
 

smithjJ : Croyez-vous être parvenu à une élaboration ultime de ce matériel, ou bien excède-t-il toute création artistique possible ? Ce qui est certes penser que son expression première ne se suffisait pas en elle-même… Qu’est-ce qui est en jeu, dans ce matériau, qui regarderait singulièrement toute énonciation artistique ?
Frank Smith : Je ne sais pas. Certainement pas. Il y a un mouvement, qui part de la configuration des corps et des objets mis en place. C'est en cours, c'est un courant, qui se méfie de l'émotion. Cela ne cesse pas, ne s'arrête plus. Rien ne se suffit à soi-même car tout déborde. On veut fermer Guantanamo, que déjà on ne peut plus la fermer. Nommer, rien que cela. La voix, les voix expriment, "I keep the language". Même s'il n'y a plus d'avion dans le ciel.
 

jJ : Par votre texte, certains critiques ont pensé que vous ouvriez mieux nos yeux que ne le faisait le site de l’Associated Press, sur la violence d'une machine répressive qui avait échappé à tout contrôle démocratique. Etait-ce vraiment votre propos ? Pensez-vous que votre travail ait quoi que ce soit à voir avec ce genre de nécessité ? Ouvririez-vous par exemple à quelque sens ou quelque universel dont nous pourrions disposer maintenant seulement, grâce à cette élaboration littéraire, pour condamner ce Mal si peu nécessaire entre les hommes ?
 Frank Smith : Je ne connais pas encore la portée de ce travail. Je l'ai enclenché, c'est tout. C'est une proposition, à l'intersection des questions du langage, du juridique, de la responsabilité et de l'humain.
 

jJ : Qu’est-ce qui était en jeu, à Guantanamo ? Pour les Américains, on commence à le deviner. Mais pour nous ? Donner un nouveau visage à l’Innommable ?
 Frank Smith : Je réponds à votre question. Vous êtes l'interrogateur, je suis l'interrogateur, toujours cela continue.
Je crois que c'est un cliché, en littérature, de dire qu'écrire consiste à vouloir dire l'Innommable, révéler ce que l'on ne peut pas dire justement, donner des mots à ce qui n'en a pas, n'en peut pas, n'en peut plus. Je propose de renverser le processus : non pas exprimer l'Innommable (surtout avec un grand I), mais "inexprimer" ce qui est déjà dit, déclaré, nommé. Installation dans le décor du langage pour le dégraisser, le rendre à sa simplification signifiante. Vers le moins. "La poésie présente l'objet pour susciter l'émotion, elle doit être précise sur l'objet, réticente sur l'émotion", écrivait Charles Reznikoff. Cela suffit.
 

jJ : Pourquoi, du reste, cette œuvre poétique – la vôtre – nous vient-elle de France, plutôt que des Etats-Unis ?
Frank Smith : Il n'y a pas d'origine, et je n'ai pas de talents de sourcier. La France, les Etats-Unis, ça n'existe pas. On n'a pas besoin de Guantanamo pour avoir honte d'être un homme.
 

jJ : Croyez-vous aussi être parvenu à transcender, comme on a pu l’écrire, la dimension trop étriquée du politique par votre écriture poétique ? Et si oui, n’y a-t-il pas lieu d’être inquiet de nous savoir si opérants formellement, et si peu, politiquement ?
Frank Smith : Si transcender, c'est dépasser un certain niveau, non. Il n'y a pas de volonté de puissance non plus. Le poétique est dans le politique, c'est l'évidence. Il n'y a qu'à remplacer le lit du politique par un e, et on obtient le poétique. La langue est une prison. Je suis une langue, je suis donc une prison. Je veux en sortir. La forme du texte est ce qui permet justement, par effet d'élucidation, de toucher le réel au plus près. Et le réel, la honte d'être un homme, à Guantanamo, ils excèdent.
 
Propos recueillis par joël jégouzo.

 

Guantanamo, de Frank Smith, Seuil, coll. Fictions & Compagnies, avril 2010, 124 pages, 15 euros, isbn : 2021020959.
http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-guantanamo-de-frank-smith-49778461.html

Blog du Collectif guantánamo France fondé à Paris en février 2003 Adresse : 1 impasse Laperrine, 11 000 Carcassonne, Tél. 06 13 99 28 86 collgitmo@gmail.com
http://chroniquedeguantanamo.blogspot.com/2009/05/hardin-big-horn-county-montana-usa.html
site de l’Associated Press
http://hosted.ap.org/specials/interactives/wdc/guantanamo/

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GUANTANAMO, de FRANK SMITH

4 Mai 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

smithFrank Smith est poète.

Il coordonne par ailleurs l’Atelier de création radiophonique de France Culture. En écrivain, il est allé explorer la matière fournie par l’Administration américaine sous la pression de l’Associated Press : les transcriptions des interrogatoires des prisonniers, mises en ligne depuis 2006 sur le site de l’Associated.

En poète, il a retravaillé cette matière pour en faire un livre. Une œuvre poétique rendant compte d’une rhapsodie singulière : celle des techniques d’interrogatoire coutumière des dictatures paranoïaques, voire des états exposés qui, aux portes de leurs frontières, vous y soumettent volontiers, sans toutefois pousser aussi loin la culpabilité supposée de celui qui y est soumis, bien évidemment.

Une œuvre poétique rehaussée de dialogues recomposés et de «récitatifs» destinés à nous faire entendre moins des voix que des échanges inouïs, déséquilibrés, où l’on sent bien que toute explication est vaine, perdue d’avance, tant la parole s’y trouve contournée, enfermée dans la nasse de la mauvaise foi.

Guantanamo. C’est le nom d’une île. Le vocable est aujourd’hui universel. Il s’articule identiquement dans toutes les langues, toutes les cultures. Mais de quoi donc est-il le nom? Par son texte, Frank Smith a tenté d’entrer là, pour contraindre la langue à dévoiler ses rapports de pouvoir et derrière la logique à l’œuvre dans ce genre d’autorité, à révéler le lieu où toute parole se voit déposée par la faconde du Pouvoir.

Guantanamo. Il faut reprendre. Encore et encore. Cette matière infinie d’une langue dont nous ne savons presque jamais contraindre ses rapports à l’être, à l’esse des choses. Dans sa manière de tresser les documents choisis, d’ouvrir des créances ambiguës tout en révélant l’extraordinaire pauvreté des arguments de l’Accusateur Public, fondant sur la dénonciation sa triste logique besogneuse, dans sa manière de désarticuler ses ré-élaborations formelles, de tourmenter sa matière, emmaillotée d’ingénuité simulée parfois, dans sa manière d’interpeller la raison sans trop se soucier de construire un jugement qui pût éclairer décisivement l’ensemble, dans sa manière de rajouter de la confusion, de nous égarer comme en écho à l’égarement d’un interrogatoire fait pour ça justement, dans sa manière de poser la question de la validité des principes abordés (qu’est-ce que témoigner ? Qu’est-ce qu’interroger ?, etc.), Frank Smith convainc et compose une fiction forte. Une fiction qui trouve en outre son point de fuite dans celui d’une langue peu assurée d’elle-même malgré ses postures, et qui n’articule en définitive que des bribes. C’est là le plus probant : ces bribes, la suspension de la logique, ces bouts, fractions, parties d’une langue échouée sur quelque rive obscure –et obscure au Pouvoir même qui la parle. L’esthétique d’une violence dérobée, congédiant la réalité au profit de son simulacre paranoïde.
joël jégouzo--.

Guantanamo, de Frank Smith, Seuil, coll. Fictions & Compagnies, avril 2010, 124 pages, 15 euros, isbn : 2021020959.

Blog du Collectif guantánamo France fondé à Paris en février 2003 Adresse : 1 impasse Laperrine, 11 000 Carcassonne, Tél. 06 13 99 28 86 collgitmo@gmail.com
http://chroniquedeguantanamo.blogspot.com/2009/05/hardin-big-horn-county-montana-usa.html

site de l’Associated Press
http://hosted.ap.org/specials/interactives/wdc/guantanamo/

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JULES CESAR, LES DICTATEURS FACE A L’UNANIMITE NATIONALE…

3 Mai 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

cesar.jpgCésar visionnaire ?

Qui se rappelle que la romanisation de l’Europe Celtique fut la destruction d’une civilisation ?

Que retenir de cette figure si emblématique de notre histoire commune ? Les millions de morts passés pour pertes et profits sur l’autel de la civilisation romaine ? Ou bien, justement, ces transformations si décisives que son règne entraîna, non seulement pour le monde romain, mais pour toute l’Europe à venir ? Peut-on se contenter de succomber à la fascination qu’il exerça sur nombre d’autres personnages publics tout aussi prestigieux ? Napoléon voyait en lui le chef du Peuple, celui qui avait su donner son sens et sa force au pouvoir charismatique et imposer, contre les hommes eux-mêmes, l’unanimité nationale… Charles Quint, Soliman le Magnifique, Henri IV, Louis XIV… Quelles leçons de césarisme les Grands méditaient-ils donc ? Que l’on pouvait vider les caisses de l’Etat dès lors que sa carrière était en jeu ? Que la conjuration ou la guerre civile sont des manières de continuer la politique sous une autre forme ? Que la logique de la terreur, la destruction des peuples, les massacres des populations, ne pèsent d’aucun poids face au projet de civilisation ?
Restaurant des sources souvent écartées, Luciano Confora rompt avec l’idée d’un César poursuivant dès les origines un unique dessein. Le portrait qu’il nous brosse est plutôt celui d’un opportuniste construisant son destin dans l’équivoque de décisions pas toujours bien pesées. Il nous offre également de riches études en annexes, présentant la genèse du corpus césarien ainsi que les récits de Pollion sur César, écrits pour la plupart à chaud et souvent méconnus.
joël jégouzo--.

César, le dictateur démocrate de Luciano Canfora, traduit de l’italien par Corinne Paul-Maier avec la collaboration de Sylvie Pittia, coll. Grandes Biographies, éd. Flammarion, mars 2001, 496p., 22,80 euros, ISBN : 978-2082126007.

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SUBORDONNER LES DROITS AUX DEVOIRS…

2 Mai 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

badiou.jpgLa pensée de Brice est un désastre moral. Demain, un désastre politique. Dans ses rangs mêmes, la Droite en prend conscience. Un désastre, certes, qui ne s’est pas produit sans complicités ni renoncements, à droite comme à gauche. Mais il sera bien temps d’y réfléchir. Pour l’heure, il faut parer au plus pressé.

Et le plus pressé, ce sont des Hommes d’Etat portés par le souci d’abaisser les critères du choix moral français. Qu’y a-t-il au bout du sacrifice de la morale républicaine ? Nous ne le savons pas encore. Sinon que leur point de vue est fort simple : voilà le type d’abaissement qui devrait leur permettre de remporter les prochaines élections présidentielles… Et voici qu’ils se préparent, pour deux longues années, à travailler sourdement au corps une Nation qu’ils ont déjà crispée sur leurs angoisses identitaires. Qui peut prédire les conséquences d’un tel baroud, fût-il d’honneur ?
Moralement irresponsables, ces hommes débridés de pouvoir appellent jour après jour de leurs vœux une société divisée, où l’on aurait enfin subordonné la notion de Droit à celle de Devoirs. C’est là le signe. Celui du danger qui nous menace, cette morale du devoir qui n’est en réalité qu’un simple arrangement personnel permettant de satisfaire les rationalisations les plus folles. Une pseudo morale qui n’éclaire en rien ce qui pourrait nous engager dans un mode de vie à partir duquel affirmer pleinement notre humanité. Au contraire : chacun devra se faire chien pour vivre dans leur République.
Jamais la conviction que les désaccords profonds qui traversent nécessairement toute société sur le sens que la vie peut prendre, n’entraînera chez eux, comme il se devrait dans un régime libéral normalement constitué, l’idée qu’il est impératif de veiller aux liens moraux qui peuvent encore nous unir. C’est tout le contraire qui les inspire : ils défont ces liens les uns après les autres. C’est qu’une société divisée, défaite, n’ouvre qu’aux issues les plus tragiques et aux opportunités qui les accompagnent : celles des lois d’exception. Un Ministre recommandant au Législateur de légiférer sur les comportements vestimentaires et les mœurs ne pointe pas un autre horizon que celui des Lois d’exception. Le Bien Public devra demain se plier à cet impératif, et le Droit ne sera plus qu’une forme de prescription autoritaire qui disciplinera les conduites individuelles. A quand la création d’un Institut National de l’Hygiène Morale ? Il s’agit toutefois moins d’un « pétainisme transcendantal », selon l’expression d‘Alain Badiou, que d’une forme d’incompétence plus ou moins calculée, et d’un laisser-aller qui frappe par sa franchise, témoignant de ce que, dans cette doctrine, un verrou a sauté qui autorise désormais que l’on soit «naturellement» raciste. Cela dit, l’abaissement moral n’entrait pas dans le programme de gouvernement pétainiste. Ici, il est la condition même de l’exercice du pouvoir.
michel-henry.jpgLe philosophe Michel Henry, que plus personne ne lit plus malheureusement, expliquait avec pertinence que le «fascisme (n’était) rien d’autre qu’une doctrine qui procède à l’abaissement de l’individu de façon que sa suppression apparaisse légitime». En abaissant l’individu ajusté comme étranger au corps national, l’Allemagne nazie s’offrait des victimes d’autant plus admissibles qu’elles avaient été dépouillées de tous les attributs visibles de la dignité humaine, selon les normes édictées par la clique alors au pouvoir. Dans les médias qui les stigmatisaient, rien n’était omis, de leur apparence vestimentaire à leurs affaires de mœurs. Rejetées dans l’ordre du monstrueux, leurs dissimilitudes soigneusement recensées construisaient la mesure d’un déficit d’humanité propre à autoriser leur persécution. On les abattait ensuite, plutôt qu’on ne les fusillait, tant ils ne ressemblaient en rien à l’idée que le pouvoir nazi avait fabriquée de l’allemand de souche –les allemands finirent, eux, par se travestir en allemands de souche pour se ressembler un peu… L’Allemagne nazie planifia sa méthode de façon à ce que la morale nationale n’en souffrît point : on commença par les minorités les plus fragiles, les plus visibles et donc les plus aisées à jeter en pâture avec leur style si éloigné de l’idée nationale du bavarois de souche. On était passé du vêtement à la densité ontologique : ces individus attifés bizarrement n’étaient plus des êtres humains mais quelque chose comme le chaînon manquant, à mi chemin entre la bête et l’homme. Leurs corps, déshumanisés, pouvaient désormais être livrés à la violence de masse. En frappant sa victime physiquement, en la déformant, le bourreau nazi achevait sa transformation en bête. Leur humanité anéantie, ne restait plus que la vie à leur retirer. Le tout justifié par un discours politique imposant le recouvrement de tout le peuple allemand racialement disponible, dans sa corporéité même. Au nom du politique, on inspecta les aspects les plus intimes de la vie, refoulant la vie de toute part. « Dès que le politique passe pour l’essentiel, le totalitarisme, conséquence de l’hypostase de celui-ci, menace tout régime concevable», affirme Michel Henry. Mais cet abaissement entraîne toujours la ruine de la société qui l’a produit.
En France, aujourd’hui, l’abaissement moral des propos de Brice croyait refléter la défaite morale des discours humanistes. Parce qu’il était au pouvoir, Brice a cru que la population était de son côté, ou qu’elle attendait un signe. La vulgarité dont il fit preuve dans cette affaire était un test en fait, grandeur nature. Que la classe politique se taise, que la classe médiatique se lasse, et demain il passerait à la vitesse supérieure. La France, qui dans sa bouche n’avait de leçon à recevoir de personne, allait en donner une sévère au monde (musulman). Mais nous sommes trop lucides encore sur ces pratiques pour ne pas voir qu’elles sont incompatibles avec l’idée de la dignité humaine que nous nous faisons.--joël jégouzo--.

De quoi Sarkozy est-il le nom, de Alain Badiou, Nouvelles Editions Lignes, Collection : Lignes Langue, octobre 2007, 155 pages, 14 euros, ISBN-13: 978-2355260032.

 

La barbarie, de Michel Henry, PUF, coll. Quadrige, mai 2004, 252 pages, 12 euros, ISBN : 2130542808.

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ET MAINTENANT LA PEUR : LA NATIONALISATION DU FN…

30 Avril 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

Klemperer.jpgLa langue de Nicolas est vulgaire.

Sa vulgarité est une vulgarité de principe.

Le Pouvoir aidant, elle est devenue la langue d’un groupe social, une dégaine affichant avec familiarité les signes de sa puissance.

La langue d’une poignée d’hommes qui ont fait main basse sur tous les domaines de la vie privée et publique, pour y trousser leur immoralisme fat.

La langue de Nicolas est pauvre et monotone. A dessein, pour ouvrir grand les vannes du populisme et du racisme, qui ne peuvent instruire qu’une faconde besogneuse, celle, précisément, de cousin Brice.

Aucune espèce de censure ne l’entrave. Cousin Brice n’est par exemple pas un polygaffeur maladroit comme on a pu le dire ici ou là, c’est un vrai zélateur. Confiant dans les pouvoirs de l’aparté que l’on jette en pâture à la vindicte médiatique.

Sa langue n’a aucune tenue, aucune rigueur, intellectuelle ou morale. C’est une langue de cantonade, fagotée de clichés orduriers.

Brice, en outre, n’a jamais rien de définitif à dire. Ni de bien défini. Il se reprend toujours. Car l’essentiel est là : de pouvoir se reprendre, de n’en finir jamais d’asséner ses inepties -sa seule ambition est de rabaisser au plus bas la morale de la Nation. C’est la raison pour laquelle ses propos sont à l’emporte-pièce. Une langue de remontrance, de sommation, de menace. Proférée sans répit. La langue du charlatan qui vous retient par la manche devant son étal. Excluant vigoureusement de son champ tout dialogue. Une langue verrouillée, cadenassant en soliloques inconvenants les bruits du dedans. Car dehors ne doit pas exister. Ce à quoi vise cette logorrhée, c’est de supprimer tout dehors. Qu’il n’y ait plus au-dedans de l’espace national qu’une Nation unanime. La société française l’ennuie donc. Sa langue rêve d’une communauté nationale reployée… on ne sait trop sur quoi, au juste.

 

Cette langue est de surcroît une imposture politique calculée. Articulée par un fanatisme sécuritaire qu’elle pensait subtil et qui l’enferme soudain : d’aucuns commentateurs prédisaient que Nicolas nous avait débarrassé du FN. Il n’en est rien : il est aujourd’hui condamné à se front-nationaliser lui-même, voire à nationaliser le FN sous peine de disparaître. Mais comment pourrait-il disparaître ? Il le pourrait, qu’il ne le voudrait pas. Voilà qui fait froid dans le dos : on n’en finira donc pas, de cette langue cousue d’abîmes ? Car derrière cette langue, il n’y a rien. Non : elle abrite beaucoup de rancune. Son périmètre est celui du mépris, de la haine et de l’hystérie. La France sera un monceau de ruines qu’elle rutilera encore d’esbroufes et de promesses cataleptiques. Avant de finir par montrer ses crocs (de boucher, qui valent bien le "Il faut que je leur passe l’envie de rire", de Hitler).

 

Mais les temps de la gueule de bois ont commencé. La falsification du langage ne peut durer qu’un temps. La langue de l’esbroufe est tôt ou tard rattrapée par son propre bruit. Celui du déictique "(Moi), Je" (jamais si peu de pensée n’aura identifié autant d’égocentrisme).

 

Que restera-t-il de la langue du Kärcher ? L’anachronisme monstrueux du racisme qu’elle libéra. Une orientation hallucinée. Nicolas avait pour lui la ténacité d’une cause mauvaise. Voilà que Brice nous révèle le syllabus de ce parler : le vocabulaire de la haine –du monde arabe, faut-il le préciser… Une haine qui la fait ressembler aux langues des revanchards. Langue des servilités à venir, dans l’impudente grossièreté des approximations que profère cousin Brice. Demain le dernier acte : le pire est à venir, n’en doutons pas. Car ils ne peuvent renoncer. Ils ne le peuvent pas, parce qu’ils ne savent tout simplement plus comment faire : ils ont remis en selle la bête immonde. Alors même si, et toute proportion gardée, tout comme Hitler restait pour Klemperer le grand mystère du IIIème Reich, Nicolas devient celui d’une Ve déclinante, il ne servira à rien de se demander comment un type pareil a pu accéder à la magistrature suprême. Il faudra l’en déloger. Et ce ne sera pas facile.joël jégouzo--.

 

Lti, la langue du IIIème Reich, de Victor Klemperer, Pocket, coll. Agora, nov. 2003, 375 pages, 9,50 euros, ISBN-13: 978-2266135467

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QUEL EST L’OBJET REEL DE L’INTERET MORAL, DANS UN ETAT LIBERAL ?

29 Avril 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

women.jpgDeux normes fondamentales devraient toujours guider l’action des hommes politiques en charge du destin de la Nation : celle du respect égal des personnes, et celle d’un dialogue rationnel entre les hommes.

L’Etat libéral ne peut, assure-t-on du côté de ses penseurs les plus subtils, fonder sa légitimité que du principe de neutralité encadré par ces deux normes salutaires, le débat public et l’égal respect des personnes, contraignant du reste à toujours relancer le débat public.

Deux normes qui avaient le pouvoir d’empêcher que l’on traitât autrui comme un moyen.

Mais voilà que dans cette République qui n’ose plus dire son nom, l’on traite les hommes comme des moyens. Car forcer les individus à se conformer à des principes avant même que l’Assemblée Nationale n’ait légiféré, c’est les traiter comme des moyens.

Voici en outre un gouvernement qui ne communique presque exclusivement que sur des thèmes de coercition ou de menace (dernièrement, les mères isolées qui ne sauraient pas tenir leurs enfants). Or, quand on tente de faire respecter un principe politique par la menace, a fortiori par la force, on traite les individus comme de simples objets de coercition.

L’Etat que nous connaissons est ainsi devenu une vaste entreprise de déshumanisation de la société française, qui ne poursuit qu’un seul but : celui de l’obéissance de tous à ses lubies aveugles.

Comment ne pas réaliser qu’il y a décidément quelque chose de pourri au royaume de France ?

La norme d’égal respect des personnes aurait dû s’afficher dans sa parfaite neutralité : elle ne peut orienter les conduites individuelles.

Que l’idéal de Vie Bonne d'un Ministre s’oppose à la norme d’égal respect, voilà le vrai danger.

Que son idéal veuille s’imposer comme norme morale collective, voilà le vrai danger.

Et que cet idéal prenne le pas sur la norme d’égal respect, voilà le seul vrai danger que court une République qui ne peut plus dire son nom !

Comment, en outre, ne pas comprendre que l’idéal libéral, tel que pensé du moins par Charles Larmore, oblige, par voie de conséquence, à renoncer au "culte de l’unité, pour accepter une certaine différenciation entre notre rôle de citoyen et les autres rôles qui nous engagent, avec d’autres, dans la poursuite des idéaux substantiels de la vie bonne" ?

Mais la clique au pouvoir est aveugle. Et sourde. Se respecter l’un l’autre en tant que personnes dans le processus d’association politique n’entre pas dans sa compréhension politique.

Comment, dans ces conditions, nous entendre avec ceux qui, au gouvernement même, rejettent cette norme de l’égal respect ou qui placent leur idéal de vie au dessus de cette norme ?

Quelle est l’essence profonde de la logique de menace et de force que l’Etat français met aujourd’hui en place ?

Une clique. Qui semble ne plus chercher que les occasions de défaire le Vivre ensemble dont elle a hérité.

Voilà des gens qui voudraient vivre "entre eux" et non avec tout autre au sein de cette Nation qui, naguère, était celle des Droits de l’Homme et du citoyen.

Voilà des gens qui voudraient réactualiser la frontière entre un pseudo pays légal et le pays réel, et conduire une politique de division fière de ses citoyens de seconde zone, comme au bon vieux temps des colonies.

Voici des gens animés par une doctrine morale nébuleuse, qui prétendent juger de la nature de la validité morale globale.

Voici un Etat de moins en moins crédible, car il n’est plus une solution aux difficultés que traverse la société française, mais un élément de son problème.

Voici un Etat qui pense que l’on ne peut plus vivre ensemble que sous la pesée de la menace ou la contrainte de la force et qui, du coup, engage l’aventure française dans l’abîme des affrontements sectaires.

L’un soutient déjà un absolutisme discret, l’autre dit J’ai décidé et rappelle, par son décisionnisme fanfaron, le prêche d’un Carl Schmitt, ce théoricien néo fasciste des politiques autoritaires, revenu à la mode il y a quelques années.

Pour se parer de toute dérive tyrannique, il faut subordonner l’idéal démocratique à des normes. Car la souveraineté de Droit n’appartient à personne (Guizot). Ni au Peuple, ni à l’élu du Peuple : elle repose dans le caractère duel de la démocratie, quand celle-ci sait organiser le débat public (et non sa farce), et libérer l’Opinion.

Au lieu de quoi nous avons un système politique qui ne respecte plus ses propres principes. Un système qui ne sait plus que l’objet réel de l’intérêt moral, c’est au fond l’Autre en tant qu’il n’est pas un corps étranger qu’il faut à tout prix déglutir dans notre système clos, mais un autre sujet relevant de ses propres perspectives, qu’il faut entendre et respecter comme tel.joël jégouzo--.

 

Women and Gender in Islam: Historical Roots of a Modern Debate, Leila Ahmed, Yale University Press, July 1993, 304 pages , 23 dollars, Language : English, ISBN-13: 978-0300055832

 

 

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DES GUERRES DE RELIGION ET DE FEU, LE LIBERALISME POLITIQUE…

28 Avril 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

larmore.jpgL'avocat du français Liès Hebbadj : "On fouille les poubelles pour faire du buzz". On va chercher dans l’intimité d’une vie exposée désormais au grand jour, des raisons d’adopter dans l’urgence une loi stigmatisante et d’introduire par ce biais immonde la suspicion sur la partie musulmane de la population française. On fouille les poubelles de l’Histoire, élevant la délation au rang de vertu publique, en attendant sans doute que revienne le temps des ratonnades…

 

Nous connaissons désormais en France la forme la moins enviable du libéralisme. Celle dans laquelle l’accord sur les valeurs communes ne souhaite venir que de la coercition. Mais nous ne sommes plus dans un Etat libéral. Les libéraux eux-mêmes devraient s’en inquiéter. La clique au pouvoir a fini d’en trahir la pensée. Car le libéralisme politique voulait, lui, incarner une conception morale fondée, d’abord, sur la norme de l’égal respect des personnes. Une norme qui est entrée dans la pensée du monde occidental il y a des siècles, comme réponse adéquate aux guerres de religion qui ravageaient –tiens donc- la France tout particulièrement. Et voici que l’on vient de rompre avec cette norme, ouvertement, à l’instant même où un Ministre de la République s’est emparé d’un dossier faisandé par ses services depuis des mois.

Car aujourd’hui, non seulement l’Etat n’apporte plus de réponses adéquates aux difficultés que rencontrent les français, mais il est le fauteur de troubles qui divise et attise les haines et dresse des murs d’incompréhension.

Dans l’ordre libéral, l’Etat ne devait intervenir qu’en fonction d’une morale élémentaire, susceptible de produire la plus grande quantité possible de valeurs communes. Ici, à l’inverse, on ne cherche qu’à détruire le plus grand nombre possible de valeurs communes.

La neutralité aurait dû être le meilleur opérateur de cette morale. Une neutralité qu’un penseur français du libéralisme, exilé aux Etats-Unis –on ne se demande plus pourquoi-, le Professeur Charles Larmore, décrit comme un idéal procédural impliquant une impartialité quant aux fins, les principes politiques ne devant favoriser aucune des conceptions controversées de la Vie Bonne qui engage intimement les convictions et les actions de chacun au plus vrai de son être. L’action étatique non partisane par excellence, et à cette seule condition, apte à garantir l’ordre social. Une neutralité salutaire, car à bien y réfléchir, comment des hommes, même raisonnables, seraient-ils parvenus à s’accorder sur les spécificités de cette Vie Bonne ? Le libéralisme politique c’était ainsi, dans le camp même du pouvoir actuellement en place et de son strict point de vue, une doctrine exclusivement politique et non une philosophie de l’homme –a fortiori frelatée, ainsi que certains Ministres nous la donnent à peser…--joël jégouzo--.

 

Modernité et Morale, de Charles Larmore, PUF, coll. Philosophie morale, nov. 1993, 258 pages, isbn : 978-2-13-046045-3.

 

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CE QUI IMPORTE, C’EST DE SAVOIR CE QU’EST LA JUSTICE

27 Avril 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

l-execution.jpgL’exécution. Paris. 3 heures du matin. Robert Badinter raconte que ce jour-là, il se rasa longuement. S’habilla avec respect. Paris. Rue de la Santé. La rue vide. Une petite porte sur le côté. La cour. La guillotine était là. Dressée. Immédiate. Avec ses hauts montants très minces. Très hauts, se souvient-il. Deux grands bras maigres desséchés. Un dais noir tendu dans la cour pour la masquer à la vue des prisonniers. Autour de lui, tout le personnel de l’exécution. Des hommes. Les avocats. Le Procureur qui avait requis la peine de mort, le Directeur de la prison et une silhouette sombre en chapeau : le bourreau, s’excusant : «Faut y aller. Il est temps».

Bontems, torse nu, attendait dans sa cellule. Courage. A phrases décousues, son avocat lui parle. Voix basse, de confidence. Il l’étreint avec une infinie tendresse. Le berce de ses paroles aimantes, comme pour interdire à l’horreur d’entrer là, comme pour fermer Bontems à la peur.

Bontems fait un brin de toilette. «Eh bien, allons-y». La Rotonde ensuite. Une dernière lettre à sa famille. Autour de Bontems, Badinter note la hâte d’en finir. L’immense silence jeté soudain sur ces hommes. Et le bourreau, chapeau sur la tête. Ses aides qui bientôt empoignent Bontems, l’emportent, le ligotent, le happent. Le claquement sec de la lame sur le butoir. La débandade soudain, les officiels s’enfuyant tandis qu’on asperge déjà la cour à grand jet d’eau.

Le récit est poignant, d’une force inouïe. Il faut entendre l’exécution lu par Charles Berling. Une diction au-delà du souffle. D’un tenant. Mesurée, roborative. Berling ne lisant plus mais témoignant de ce qu’est la Justice, le besoin de justice. Un long récit imposé par la fièvre. Robert Badinter devait ensuite passer sa vie à militer contre la peine de mort. Pour que le crime ne change pas de camp. Un récit confident, entaillé au plus intime de l’être. Sincère. Sidérant : comment avons-nous pu. Si longtemps. Le récit d’une tragédie. Un récit comme un homme n’en écrit jamais qu’un seul dans sa vie.joël jégouzo--.

 

 L’exécution, de Robert Badinter. Lu par Charles Berling. Présentation lue par l’auteur. 2 CD audio, durée 2 heures, Audiolib, 2009, isbn : 978-2-35641-202-7

 www.audiolib.fr

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« NOUS ALLONS A L’ESPRIT »…

19 Avril 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

petite-gare.jpgLa Russie aux lendemains de la mort de Staline, immergée dans son immensité continentale.

Une toile d’araignée flamboie d’un éclat irisé entre les fleurs. ce monde minuscule, façonné des gestes simples qui viennent se perdre dans l’étendue du paysage russe, sa seule conscience. Le paysan, l’ouvrier moscovite, ne cessent d’éprouver dans leur chair la viduité d’un monde où le temps s’étale comme un espace. Et les gestes qui remplissent leur vie s’effilochent dans le règne de l’ici. Au point que toute notation historique a disparu : la Russie des années cinquante n’est qu’une clause de notre style à nous. Tout est exactement comme toujours, tout respire le repos, ou plutôt l’absence de mouvement dans cette immensité que l’Histoire n’atteint pas. Tout est toujours comme par le passé, mais ce passé n’est pas. S’il existe une littérature du terroir, assurément, celle-ci en est un bel exemple, avec son monde enchanté de récits s’élargissant en vagues concentriques comme les ronds dans l’eau. Une pie se détache de la cime d’un arbre. Une matinée tranquille. Volodia se noie en pêchant. Dans la fraîcheur un peu amère de la prairie, quelque chose d’étrange ébranle soudain la nouvelle, bouleverse son fil et déferle sous les mots, charriant leur poids d’images. Un événement sourd, afflue. Tout a basculé déjà, enfanté par le pur talent de l’imagination souveraine : le récit se déploie enfin dans sa propre immensité. Il se fait pèlerin. La vie ne prend fin nulle part, ni l’écriture, qui inscrit dans son rythme sa propre élévation infinie.joël jégouzo--.

 

 

La petite gare et autres nouvelles, Iouri Kazakov, traduit du russe par Robert Philippon, L’imaginaire Gallimard, février 2000, 270p., 8,56 euros – titre original : Na Poloustanki, 1ère édition française, éditions Gallimard, 1962.

 

En titre : Rimbaud, Une saison, etc. …

 

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