IDENTITES MUNICIPALES, DU BLASON AU LOGO, L'EFFET BILBAO…
Dans les années 1980, sans crier gare ni en informer leurs administrés et par un surprenant effet de domino, les villes françaises se sont mises à rompre avec leur identité fondée sur le blason, au profit du logo. On a ainsi assisté en France, impuissants les uns et les autres, à un changement radical dans la production des signes publiques de l’identité : après les villes, les départements, les régions, les Conseils régionaux, etc. ont suivi avec frénésie le mouvement. Le blason, qui traduisait un enracinement dans un territoire et une histoire a été purement et simplement éliminé. Elimination qui, à bien des égards, attestait d’une rupture des termes du contrat qui lie toute administration à la collectivité qui l’a élue. Que traduisait donc cette rupture, sur laquelle on a peu entendu de voix s’élever ? A quoi touchait-elle, sinon à ce qui fonde la légitimité de ces institutions, tout autant qu’au projet de Vie commune, voire au sens commun ?
Le blason appartenait à un temps continu, analyse Annick Lantenois dans sa très belle étude sur le design graphique. Un temps structuré par la tradition et par la transmission, témoignant d’un héritage commun. Une sorte de texte imagé qui inscrivait en quelques référents génétiquement établis l’histoire d’une ville, d’une région, dans le cadre d’un récit enfin apaisé. Alors que le logo, avec ses formes géométriques, son allure gestuelle, venait brusquement nier tout enracinement dans la durée. Exit le lieu, exit sa localisation, la ville se représentait désormais comme une dynamique, espace de circulation, potentialité ne se reconnaissant plus de limites géographiques. Proche du slogan, le logo est une injonction vitaliste, une actualité affirmant le présent de la ville, toujours en mouvement, toujours en métamorphose, désactivant les paradigmes identitaires fondés sur la stabilité géographique et temporelle, ainsi que l’affirme avec force et raison Annick Lantenois. Avec lui, il n’y a plus de durée linéaire, l’espace ne se conçoit qu’en expansion, qu’en extension, ramenant paradoxalement la durée au seul présent du signe.
Avec le logo, non seulement l’histoire s’absente du cœur des villes, des départements, des régions, mais l’énergie dont il témoigne ne fait qu’interpeller l’extérieur, un extérieur lui-même non localisé, non localisable, générique.
En retour, ce que le logo construit n’est rien moins qu’un environnement qui parle, curieusement dans l’univers politique que nous connaissons, de la dissémination des identités, reconnaissant cette dissémination pour le seul vrai gage d’avenir. Fonctionnant comme un clip, dans la brièveté de ce qu’il énonce, il s’affiche comme un flux n’affirmant que des discontinuités dans un espace perçu lui-même comme un flux hétérogène de signes, de textes, d’images, d’identités.
Le temps du logo, qui n’articule plus la continuité passé-présent-avenir, semble ainsi vouloir mettre fin à l’histoire, en amont comme en aval, pour la contracter dans son signe présent. Plus d’identités, plus d’histoires, plus de récits, rien d’autre que ce congé étonnant, encore une fois quand on y songe, dans un pays dont les autorités et les médias ne cessent d’évoquer la peur d’une perte d’identité !
Sortir les sociétés du temps pour les faire entrer dans le temps de l’événement. Que le présent ne soit plus l’articulation entre un passé et un avenir mais la réitération de son seul événement. Voilà peut-être au fond ce que nous condamnons dans cet impératif qu’il nous impose, alors qu’il semblait plutôt piquant quand il déconstruisait l’enfermement identitaire des villes, des régions. Dans ce que le logo cristallise artistiquement, ces valeurs de jaillissement, de volatilité, de flexibilité, d’efficacité, on pourrait reconnaître les valeurs d’un libéralisme presque sympathique, tourné vers le refus des pesanteurs du passé et s’accommodant mal de ce néo-libéralisme imbécile que nous connaissons, crispé sur des productions identitaires hébétées.
Rien d’étonnant non plus, comme nous le révèle l’auteure, à ce que ce soient les vieilles villes industrielles du Nord de la France qui aient tourné le dos en premier au blason dans leur volonté, abusée peut-être, excessive, tourmentée, de rompre ou de croire rompre avec l’impasse dans laquelle le crime post-industriel les avait plongées. Vouées à la liquidation elles se mirent à liquider leur histoire. Toutes voulurent gagner le label de culture "Ville d’art et d’histoire", qui date de 1985, et dans lequel elles fantasmaient leur reconversion. La transformation de leurs vestiges historiques en patrimoine intéressant l’humanité dans ce qu’elle avait de plus abstrait, leur laissa entrevoir un court instant la promesse d’un beau retour sur investissement. Leurs visuels clignotèrent alors comme des signaux tournées vers un avenir nécessairement radieux. Ces villes s’extirpèrent donc avec entrain des symboles qui racontaient leur pesant enracinement.
L’auteure nous parle à ce propos d’un "effet Bilbao", consacrant la transformation d’une région économique en perte de vitesse en un logo qui permit à la ville d’exister enfin dans la carte touristique internationale. Voilà donc tout ce que l’on pouvait espérer : un devenir de parc de loisir ou de complexe sportif, servi par une industrie culturelle performante, tandis que la valeur Travail se voyait relégué dans les salles obscures des plus poussiéreux musées. L’effet Bilbao soumis ainsi des régions entières à une logique de marques. Un imaginaire qui l’emportait bientôt sur la vieille histoire franquiste épouvantable de cette même ville. Pas sexy la torture infligée au basques. On généralisa l’amnésie mémorielle devant l’histoire. Les villes furent dessaisies de leur mission politique et de leurs fonctions collectives : elles se mirent à penser en termes de privatisation de l’espace public, pour favoriser des communautés privées d’intérêt. L’Histoire, au terme de ce petit tour de passe passe, semble alors bien n’être plus la dimension du sens que nous sommes, mais la dimension des intérêts que nous devons défendre, avec ou sans notre consentement… --joël jégouzo--.
Le vertige du funambule, de Annick Lantenois, éd. B42, nov 2010, 85 pages, 13 euros, ean : 9782917855126.
images : logo Bilbao, musée Guggenheim, logos divers
LE DESIGN GRAPHIQUE ET LA FIN DE L’HISTOIRE TEXTUELLE…
Le design graphique a tout envahi. Sans que l’on ait bien songé à en thématiser les raisons, ou les conséquences. Voici un outil dont les sociétés de la fin du XIXème siècle se sont dotés pour traiter visuellement les informations, les savoirs, tout autant que les fictions. Un outil qui prétendait réorganiser les conditions du lisible et du visible, inventer une syntaxe scripto-visuelle capable d’orienter le regard… et la lecture. Un outil qui a fini par construire un pouvoir exorbitant, pesant sur nos manières de lire, de comprendre, restructurant tout l’inconscient de la lecture. Ce qui du coup l’a investi d’une fonction éminemment politique, en plus d’une dimension culturelle : le design fut au cœur de la redéfinition des identités collectives, redéfinition concomitante d’un changement de l’organisation du temps dans nos sociétés, du statut du texte et de celui de l’image. Un changement qui dut beaucoup à la crise que la rationalité traversa à la fin du XIXème siècle, puis au déclin progressif des grands récits historiques qui avaient fondé la relation entre le politique et l’esthétique.
Evidemment, cette histoire du design, n’aura pas été homogène. Et son pouvoir ne s’est pas construit en un jour. Il aura fallu attendre par exemple les années 1980 pour que les municipalités françaises s’y convertissent en adoptant chacune son logo, rompant de fait avec leur identité fondée jusque là sur le blason. Rupture qui aura témoigné, profondément mais sans que cela ne soit jamais explicité, d’une transformation aiguë de ce qui fondait leur légitimité politique.
Mais revenons à cette histoire, souvent paradoxale, car si par exemple le design est apparu dans un moment où l’on rompait avec l’idée de progrès comme dogme fondamental d’un savoir qui sauve, il tenta du moins tout d’abord avec force de promouvoir l’art et la culture comme clefs de l’émancipation sociale et politique des individus. Dans les années 1920, l’identité graphique répondait encore au projet de progrès social. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Pour le prendre par un autre biais, dans les années 80, François Mitterrand adopta la logique médiatique, réservée au privé jusque là, introduisant de fait une rupture dans l’idée d’un Etat au service de l’intérêt général. Dans le sillage de cette marchandisation du Bien Commun, le design se vit ouvrir de nouveaux horizons, dans le domaine de la culture en particulier : l’épuisement des récits du devenir, qui sanctionna paradoxalement sous la présidence du changement socialiste l’épuisement des récits du changement et de la transformation sociale, plaça la culture dans une orbite marchande. Les musées, pour la bonne cause, devinrent des parcs d’attraction. La culture devint une industrie, détissant la valeur du Travail dans un pays qui ne savait plus donner de travail à ses citoyens. En corollaire, le spectacle de la culture sembla produire une amnésie mémorielle généralisée devant l’Histoire (sociale en particulier), à l’heure même où partout fleurissait l’incontournable devoir des mémoires… Exit l’émancipation sociale et politique des individus : la culture visait désormais autre chose, affirmant sa puissante marque de distinction sociale.
Reprenons tout de même, pour ne pas conclure trop vite à une trahison de la culture. Reprenons au niveau du statut du texte. L’exemple est intéressant, qui aide à relativiser tout critique excessive du design. L’écriture s’était affirmée comme fixation de la mémoire, inventée au moment où les civilisations se sédentarisaient. Parce que le monde nourrissait de projets d’avenir structurés autour de grands récits, le rôle de l’écriture s’y révéla fondamental. Las, le monde d’aujourd’hui n’aurait, lui, plus de grands récits à porter, en particulier sur son devenir. C’est dans ce vide que ce serait engouffré le design graphique, comme fin de l’histoire purement textuelle. Erodant la lisibilité au profit de la visibilité, dans un retour à l’ornement qui étonnamment traduirait au fond un retour à l’oralité, renouant avec cette forme de discours que l’on retrouva dans le monde occidental chaque fois que la rationalité y était en crise. L’ornement, pratique des premiers hommes, redécouvert dans les années 1990, nous dit Annick Lantenois. L’ornement et le tracé introduisant une sorte de rationalité géométrique où l’essentiel de la forme recouvrirait l’essentiel du sens, dans la référence symbolique au geste et à sa durée. Une fin du livre en quelque sorte. Mais… Ce dernier répond-il toujours à nos pratiques intellectuelles ? Sa conception téléologique sous-jacente d’un temps continu clairement articulé par le déroulement du savoir dans la durée de son argumentation, traduit-elle toujours nos manières de penser ? La culture du design est aujourd’hui numérique. Elle s’effectue selon des mécanismes de pensée et de raisonnement dont les articulations sont plus complexes qu’elles ne l’étaient par le passé, dans un paysage cognitif exogène, comportant à même valeur des motifs textuels, sonores, visuels. Ne faudrait-il pas creuser là ? Une culture s’invente au fond, dans tous les sens du terme, une culture du texte sans le livre, d’un art sans objet, une muséographie certes encore trop confisquée entre les mains de ces experts qui, comme dans tous les autres domaines de la vie en société, ont tendance à s’approprier le pouvoir qui devrait nous revenir, et que nous aurions tort de ne pas investir. Le design graphique est peut-être au fond une pensée nouvelle qu’il faudrait arracher des mains des experts pour nous réapproprier les marques de notre devenir. Arracher la culture à son orbite marchande et sa logique de domination, à l’heure où l’idée du progrès social est non seulement une idée raisonnable, mais de Salut Public ! L’émancipation sociale et politique est plus que jamais à l’ordre du jour, et le design graphique à son service, qui invente, sur le net comme sur les murs de nos tecis, des formes d’intelligence que les musées n’ont plus. --joëljégouzo --.
Le vertige du funambule, de Annick Lantenois, éd. B42, nov 2010, 85 pages, 13 euros, ean : 9782917855126
MARIO FREIRE DE MENESES : FRERES HUMAINS
Presque tous les jours on nous redit
Que le Temps passe à côté de nous,
Que les arbres s’inclinent par pur accident
Et que jamais
Ils ne veulent nous saluer.
Ce dilemme existe et c’est une autre
La révolte des marées et la plénitude
Des champs qui sourient aux caresses de la pluie.
Il faut bien se protéger des idées malsaines,
Des propos suicidaires des tribuns,
Crocodiles cherchant les rivages,
Surtout au Printemps où la grêle
Nous surprend en plein délit de récolte.
Il faut protéger les livres et les fleurs
Et l’huile d’olive de Crête et d’autres îles,
Sans dire merci aux tempêtes soudaines
Car un soleil rit toujours très loin et très haut.
Frères humains ! Criait François Villon
En escaladant les murs de La Sorbonne.
Le bruit des racines reste peu audible
On entend mieux la criée à Lisbonne.
La plage tournée n’est pas une page close
Il n’y a pas de cloisons pour la mer
Qui déferle.
Que vive la vie, juments et étalons
Et tous les près où ils courent
Et ils s’aiment.
Un café bien tassé est une ancre qui descend
Jusqu’aux sables des antipodes
Un flambeau qui voyage
Par les nuits d’été.
Les fleurs du mal surplombent les parterres,
Fidèle héritage du dandy Baudelaire,
C‘est ainsi que la rime nous revient aux lèvres
Et la lune nous rappelle un baiser ancien.
On voit encore, malgré les ouragans,
Le lilas qui fleurit après le rude hiver,
Et de nos voix peut-être une chanson
Dira aux quatre vents notre joie éphémère.
Mais le brouillard déjà nous envahie, le chemin devient obscure.
Rentrons chez nous, dans notre dernière demeure,
Où des mains connues, depuis si longtemps éloignées,
Des voix si proches de la nôtre, depuis si longtemps effacées,
Nous attendent, peut-être...
Mario Freire De Meneses
LA PASSION VICTIMAIRE DES DEMOCRATIES OCCIDENTALES…
Si, pour Max weber, l’Etat moderne s’identifiait entre autre par le fait qu’il disposait légitimement de la violence, l’Etat contemporain, lui, est celui qui a fini par retourner cette violence contre ses propres citoyens. Génocides, nettoyages ethniques, massacres organisés, stigmatisations, la panoplie des infamies est monumentale, qui ne traduit pas un mauvais fonctionnement de l’Etat contemporain, mais son essence même nous dit Paul Dumouchel dans son essai Le sacrifice inutile. Une essence qu’il a trouvé à inscrire dans ses institutions, à l’image de l’Etat français créant un Ministère de l’Identité Nationale…
Violence constitutive donc du vrai topos de ces Etats, au terme qui plus est d’un tour de passe passe sans pareil, identifiant comme adversaire l’ennemi intérieur, à savoir, ces victimes "acceptables" qui concentrent en toute quiétude citoyenne la fureur de la machine étatique, machine dissipant au passage une joyeuse indifférence au sein des populations provisoirement épargnées. Un transfert de violence de l’extérieur vers l’intérieur du pays concentré sur les populations les plus fragiles, ainsi qu’on l’a vu avec les Rroms par exemple. L’ordre politique contemporain se nourrit donc d’une sorte de violence totémique, réactivant l’exutoire du sacrifice archaïque et reposant sur une économie de violence sans pareille (la crise d’austérité que l’on nous prépare en dit long à ce sujet).
Une violence qui traduit au passage une véritable auto-destruction du politique, nous dit Dumouchel. L’Etat vide en effet l’autorité politique de tout contenu moral, libérant sans frein la bonne comme la mauvaise violence : car ce qui la légitime, c’est qu’elle ait lieu, le geste politique par excellence étant de recouvrer une violence par une violence plus grande, établie comme juste dès lors que celui qui l’exerce dispose du Pouvoir, à savoir : l’autorité démocratique. En retour, le simple exercice de cette violence suffit à légitimer celui qui la déploie… Une circularité que Paul Dumouchel décrypte avec talent, inscrivant au cœur de ce fonctionnement tautologique la seule vraie inquiétude qui vaille : dans les régimes démocratiques, il n’y a aucune issue possible, de même qu’il ne peut plus exister de bon ou de mauvais gouvernement : il y a le Pouvoir, et c’est tout. Un Pouvoir auquel nous sommes totalement livrés…
Le retour de la violence au sein de l’espace théoriquement pacifié qui aurait dû être celui des démocraties signe ainsi l’échec des conceptions démocratiques de l’autorité souveraine : le Souverain, dans nos démocraties occidentales, n’est plus le Peuple, ni la Nation, mais l’Etat. Et sa violence n’est que l’expression d’une violence privée : celle de la ligue au Pouvoir. Aucun mécanisme ne peut nous mettre à l’abri de ce dépassement de l’autorité, nous livrant, tous, à la passion victimaire des démocraties contemporaines. --joël jégouzo--.
Le sacrifice inutile -essai sur la violence politique, de Paul Dumouchel, éd. Flammarion, coll. Essais, février 2011, 322 pages, 21 euros, 9782081241893.
LE LIVRE A VENIR –DE L’EFFACEMENT DE SOI…
Watson nous raconte dans ce livre une bien curieuse enquête de Holmes. Un souvenir plutôt, tant Holmes se refuse à livrer toutes les conclusions de son enquête. L’histoire d’une investigation qu’il dut mener dans un couvent français, à propos du vol d’un testament. Pas n’importe quel testament bien sûr : celui d’Isidore Ducasse, comte de Lautréamont !
Ce dernier aurait fait retraite dans un couvent de clarisses, quelques mois avant sa mort. Homme doux et pieux, selon l’abbesse, il aurait consacré son temps à rédiger, nuit et jour, son testament. L’objet fut ensuite adressé à Charles Cros, qui ne put l’ouvrir que vingt ans après la mort de Lautréamont… Mais les clarisses ne veulent être sûres de rien, elles affirment que le testament a été volé, qu’il n’est plus aujourd’hui, qu’elles ne savent rien d’autre. Enquêtant chez Charles Cros, Holmes découvre que ce dernier appartenait à une mystérieuse confrérie de Frères Terminateurs. Des illuminés qui ne recrutaient leurs membres que parmi les plus grands écrivains. Des mystiques à la recherche d’une voie vers la sincérité absolue, loin des arrangements littéraires, ces petits meurtres entre amis que l’on prend trop à l’envi pour l’horizon le seul, de notre humanité la plus accomplie. Pour mener à bien cette initiation, les Frères Terminateurs avaient conçu un incroyable exercice spirituel : celui d’un livre que chacun devait écrire au terme de sa vie tout en sachant qu’après vingt ans de repos, toute trace d’écriture aurait disparu de ses pages. Redevenu vierge, l’ouvrage était ensuite confié à une autre plume. Cela faisait ainsi quatre siècles que l’exercice se poursuivait. Holmes, tenace, finira par tenir entre ses mains l'un de ces livres, inauguré en 1455 et dans lequel s’étaient succédés, entre autres, Pascal, Voltaire et Nerval... Dans cette superbe variation sur le thème de la mémoire, l’auteur nous offre un encourageant devoir de mémoire, le seul sans doute, qui fasse autorité, anamnèse prodigue dans le renoncement à tout autre devoir que celui qui affirmerait que notre mémoire est devant nous, pas derrière… --joël jégouzo--.
Le testament de sable, de Jean-Claude Bologne, éd. Du Rocher, sept. 2001, 110p., 7,50 euros, ean : 978-2268040400.
DEMOCRATIE OU PETROCRATIE ? POLITIQUES DU CARBONE…
Qu’on se rappelle les grèves de 2010, les raffineries françaises bloquées, les forces de l’ordre réquisitionnées pour les évacuer manu militari et un Premier ministre arguant qu’il en allait de la Sécurité Nationale… Le nucléaire ne nous a pas rendu indépendant vis-à-vis du pétrole, c’est à tout le moins ce que l’on pouvait conclure du discours du Premier ministre ! Mais au delà, l’aveu portait sur un déterminant fondamental des démocraties occidentales et de leur mode de fonctionnement. Car quelle histoire de la démocratie peut-on écrire à l’ère du pétrole, sinon, précisément, celle de son suspens, voire de sa confiscation ainsi que le révéla l’attitude du gouvernement français lors de ces grèves de 2010, et ainsi que le démontre Timothy Mitchell ? REFLEXIVE SOCIOLOGY, LE POINT SUR LA SOCIOLOGIE AMERICAINE
Publié aux éditions de la Découverte, l’ouvrage rend compte de l’évolution de la sociologie américaine depuis ses débuts, et fait le point sur les controverses et les innovations actuelles. Au passage, les auteurs nous offrent le tour de force d’une brève histoire de cette sociologie, de 1892 à nos jours. On y retrouve ainsi commentées avec pertinence ses écoles et ses grandes figures, des questions de sexe à celles de genre, en passant par l’étude des modèles urbains et de l’immigration. Cerise sur le gâteau, l’évaluation du moment que connaît cette sociologie américaine, que l’on pourrait nommer le moment réflexif (reflexive sociology), les sociologues américains ayant entrepris un bilan serré de leur travail dans l’histoire, ouvrant au passage un débat sur la scientificité de leur discipline à travers l’évaluation systématique des outils conceptuels qu’ils ont forgé au cours de cette histoire. Un débat qui ne fait en outre pas l’économie d’une réflexion sociologique sur la sociologie elle-même, conduisant à dévoiler les réseaux qui la constituent, ainsi que la manière dont les chercheurs façonnent ces réseaux, instituant souvent une cohésion toute artificielle, dont le seul mobile est de maintenir la structure sociale de la discipline. Structure dont bon nombre de sociologues américains pensent aujourd’hui qu’elle s’est enfermée dans des services douteux, auprès des entreprises privées en particulier, l’éloignant de sa vocation initiale qui était de comprendre la société américaine et d’en dénoncer politiquement les travers. Evolution mondaine donc, si l’on peut dire, somme toute habituelle dans l’histoire d’une discipline universitaire, mais dont la critique ferait bien d’inspirer à son tour la sociologie française… --joël jégouzo--.
La sociologie américaine, Controverses et innovations, de Nicolas Herpin et Nicolas Jonas, Paris, éd. La Découverte, coll. Grands Repères, mai 2011, 288 p., EAN : 9782707158819.
ISLANDE, LA REVOLUTION (OUBLIEE) DES CASSEROLES…
Une révolution passée sous silence médiatique, et pour cause : opiniâtre, citoyenne, très peu glamour, pacifique mais têtue et incroyablement efficace. Les islandais sont les seuls européens à avoir refusé les conditions que le FMI et la finance internationale leur imposaient. Ces conditions, précisément, que l’Etat grec inflige à ses concitoyens, tout comme l’Etat irlandais, voire espagnol ou français, imposant partout des politiques de rigueur qui pénalisent les populations plutôt que les vrais fauteurs de troubles (financiers). Ce faisant, les islandais ont ouvert en Europe, mine de rien, une voie originale qui ferait bien de nous inspirer, en refusant de payer la dette bancaire à la place des créanciers, contraignant même ces derniers à l’assumer ! La dette des banques islandaises est en effet restée une dette privée ! la seule en Europe ! Evidemment, cela n’a pas été sans mal, le gouvernement islandais s’étant dans un premier temps rangé, comme de juste, aux intérêts internationaux, ceux des banquiers britanniques en tout premier lieu, pour tenter de couper court à toute contestation d’une décision politique pour le moins scandaleuse. Il approuva dans un premier temps les plans du FMI de DSK, conduisant à collectiviser une dette privée ! C’était compter sans la mobilisation du peuple islandais, qui fit circuler une pétition, laquelle réunit bientôt les signatures de l’immense majorité d’entre eux, contraignant le gouvernement de l’île à ouvrir par référendum une consultation nationale. Par référendum, les islandais finirent par interdire à l’Etat de garantir cette dette. Bien évidemment, des aménagements furent demandés. Le FMI "vola une nouvelle fois au secours" des islandais pour leur imposer, comme dans le cas de la Grèce aujourd’hui, de véritables taux d’intérêt d’usuriers. Sous la pression populaire, les islandais obtinrent une nouvelle fois la victoire et des taux d’intérêt très bas. Comme quoi tout est possible ! Les anciennes banques furent mises en liquidation sous une forme originale, que décrypte les économistes atterrés dans leur étude, séparant les comptes domestiques des comptes hasardeux. On est ainsi passé d’un effondrement réel du système bancaire islandais (la dette était supérieure au PIB) à une cessation de paiement renflouée par le FMI à des taux d’intérêt très bas, le tout grâce à la mobilisation populaire… De quoi méditer face à l’austérité que l’on veut nous imposer ! --joël jégouzo--.
Les économistes atterrés, 20 ans d’aveuglement -L’Europe au bord du gouffre, ouvrage coordonné par Benjamin Coriat, Thomas Coutrot, Henri Sterdyniak, éditions Les Liens qui libèrent, mai 2011, 173 pages, 9 euros, EAN13 : 9782918597322.
LA GRECE ASPHYXIEE, L’EUROPE AU BORD DU GOUFFRE…
Sitôt entré en vigueur, le Traité de Lisbonne aurait dû être réformé de toute urgence, ne serait-ce parce qu’il interdisait aux pays européens de venir en aide à l’un des leurs… La Banque Centrale européenne s’y refusait et s’y refuse toujours, obligeant de facto les pays endettés à emprunter sur le marché, qui est précisément l’acteur de leurs déficits ! En s’interdisant de jouer le rôle que partout ailleurs les banques centrales jouent, celle-ci a introduit un incroyable effet pervers, encourageant les spéculateurs –des banques pour l’essentiel, européennes qui plus est- à parier contre les pays européens ! On a bien improvisé en catastrophe un Fonds de stabilité financière pour faire face aux dettes de la Grèce, de l’Irlande, etc., en violation du reste avec le Traité de Lisbonne ainsi que l’Allemagne ne s’est pas fait faute de le dénoncer ! Mais un fonds qui a conduit à pérenniser la tutelle des intérêts privés sur les politiques économiques et sociales des Etats européens ! L’obsession néo-libérale des européens, en effet, en imposant aux Etats la discipline des marchés financiers, n’a rien fait d’autre que de les enfermer dans une logique de tutelle. Une logique qui aura au moins permis de révéler une chose : c’est que les marchés ne sont jamais efficients, jamais rationnels et qu’il est aberrant de leur confier sa tutelle économique et sociale ! Aberrant ou bien monstrueux, politiquement, un calcul à tout le moins machiavélique puisqu’il permet aux spéculateurs de ne jamais cesser de s’enrichir, en pariant toujours contre les Etats européens, la crise financière n’ayant d’autre origine qu’une spéculation éhontée des banques européennes elles-mêmes contre l’Europe, provoquant artificiellement le déficit de ces mêmes Etats. Et c’est sur ce marché financier que l’Europe politique exige que l’on finance les déficits qu’il a provoqué ! En Irlande tout comme en Grèce, les plans d’austérité qui ont jeté dans la misère des millions d’européens, ne visaient pas à autre chose que de renflouer des banques pour que leurs frasques ne coûtent pas un centime à leurs créanciers. En Grèce, le FMI de DSK a imposé privatisations, baisse généralisée des salaires, facilités de licenciement, bref une économie de survie pour garantir à ces mêmes créanciers le remboursement de leurs frasques, avec intérêts ! En mars 2011, le Conseil européen n’en a tiré évidemment aucune conclusion lucide, au contraire, les chefs d’Etat se sont entendus pour enfermer l’Europe dans une impasse sous couvert de renforcer le Pacte de stabilité, imposant partout des coupes sombres dans la Dépense Publique. Mais ne voit-on pas que la financiarisation débridée des économies européenne est un crime, ainsi que l’affirment la centaine d’économistes signataires du présent volume, tous experts à des degrés divers auprès de l’UE : celui des peuples européens. Ne voit-on pas la folie, sinon la malhonnêteté qu’il y a à penser que le marché financier peut garantir une quelconque stabilité, la spéculation provoquant par nature des crises et des déficits, des hausses des prix des matières premières et agricoles ? Or que nous demande-t-on en échange, sinon d’être solidaires de cette spéculation et de l’enrichissement des plus riches ? Pour réduire les déficits publics, commentent nos experts, il faudrait au contraire accroître la taxation sur les revenus financiers, sur les plus-values et les hauts salaires, dont le gonflement est l’une des causes de cette crise ! Il est urgent de changer l’Europe, affirment-ils… On veut bien le croire ! --joël jégouzo--.
Les économistes atterrés, 20 ans d’aveuglement -L’Europe au bord du gouffre, ouvrage coordonné par Benjamin Coriat, Thomas Coutrot, Henri Sterdyniak, éditions Les Liens qui libèrent, mai 2011, 173 pages, 9 euros, EAN13 : 9782918597322.
LES POLITIQUES CONTRE LA SCIENCE : LA PRECARISATION DE LA RECHERCHE
25% des chercheurs travaillent sous un statut précaire en France… L’enquête menée de décembre 2009 à mi-janvier 2010 par le P.E.C.R.E.S. (le collectif Pour l’Etude des Conditions de Travail dans la Recherche et l’Enseignement Supérieur), avec tout le sérieux d’outils scientifiques élaborés par des chercheurs en poste, est édifiante, qui dresse le portrait robot du chercheur précaire type : une femme de 30 ans, qui enchaîne les CDD depuis plus de 4 ans, sans aucune perspective d’emploi ni de salaire, et touche 1200 euros par mois…
L’emploi précaire, une variable d’ajustement temporaire ? Un dispositif intelligent d’insertion progressive ? La réalité est tout autre en fait, qui révèle, ici dans le milieu de la recherche et de l’université, non plus un statut provisoire mais la seule forme d’emploi que nombre de diplômés connaîtront jamais… L’emploi précaire devient ainsi peu à peu la nouvelle norme française en matière d’emploi, partout. Résultat d’une politique concertée, qui voit dans la normalisation de la précarité une aubaine : car non content d’être une main d’œuvre bon marché, le précaire, fragilisé, s’affirme un employé docile sinon modèle, peu susceptible de s’organiser pour défendre ses intérêts. L’analyse comptable des heures d’enseignement ou de recherche allouées aux labos est de ce point de vue particulièrement parlante, détaillée dans l’ouvrage en dizaine de tableaux : un constat, la multiplication effarante des vacations, payées à l’heure, qui n’autorisent ni de percevoir des congés payés, ni de pointer au chômage en fin de vacation… Le coût pour la recherche en est évidemment stupide : impossible de s’investir dans un projet à long terme, le précaire est ballotté d’équipe en équipe, repartant chaque année de zéro.
La précarité est ainsi devenue une composante structurelle de l’emploi dans la Recherche… Au point de permettre d’identifier de véritables "carrières" précaires marquées par une faiblesse sans précédent des revenus et une insécurité permanente. --joël jégouzo--.
Recherche précarisée, recherche atomisée, P.E.C.R.E.S., Raisons d’agir éditions, avril 2011, 146 pages, 8 euros, ean : 978-2-912187-59-6.