ELITES ET CLASSES OPPRIMEES, LA QUESTION CULTURELLE.
L’ouvrage de Robert Linhart, publié en 1976 et réédité cette année, s’affirmait d’abord comme une réponse à l’offensive des nouveaux philosophes, prompt à liquider Lénine de la plus stérile des façons, au prétexte qu’ils avaient renoncé à leur révolte. Il vaut la peine aujourd’hui de relire cette analyse, exemplaire sur le plan de la réflexion intellectuelle, des conditions matérielles dans lesquelles la première dictature du prolétariat eut à s’inventer et durer. Analyse exemplaire en ceci qu’elle refusait de faire abstraction des conditions effroyables de formation du premier Etat prolétarien, conditions qui lui furent imposées -d’aucuns l’ont volontiers oublié-, par la barbarie impérialiste.
Quelles étaient ces conditions ? Se nourrir, se chauffer. La Russie de 1917 affrontait des réalités aussi élémentaires que de chercher à tout prix de quoi se nourrir et se chauffer. Le blé, le pain, le bois, les labours, les saisons… C’est cela, par parenthèse, faire de l’Histoire ! Les paysans russes périssaient sur les terres seigneuriales. La révolte grondait. Fallait-il prendre ces terres ? Fallait-il indemniser leurs propriétaires anciens ? Sur quelles bases devait-on partager ? L’automne arrivait et avec lui le temps des labours, qu’il ne fallait pas rater, car non seulement l’hiver en dépendait, mais la survie de l’année à venir. Que fallait-il donc faire, concrètement ? Fonder un Droit nouveau ? Certes, mais comment pouvait-on le conduire dans le concret du paysage russe ? Les masses paysannes, exaspérées, passèrent à l’action d’un coup, partout en Russie. Un soulèvement populaire. Qu’on relise les archives. Un vrai soulèvement populaire et non le décret de Lénine. Car si Octobre 17 eut lieu en octobre, ce fut d’abord parce que les paysans russes passèrent à l’action au moment crucial des labours. Ensuite vint l’insurrection armée, la décision de Lénine, convaincu qu’il fallait mettre les masses paysannes à l’abri d’une répression féroce et que c’était le seul moyen d’y parvenir. Une ligne politique ne se réduit pas à un corps de doctrine. Lénine avait hésité, certes : le programme des Bolcheviks était doctrinal. Mais devant le mouvement de masse, il n’hésita plus : il fallait libérer l’initiative révolutionnaire de la paysannerie.
1918. La Russie crève toujours de faim. L’écueil idéologique est alors celui du ravitaillement des villes. C’est là encore avec une exemplarité intellectuelle sans équivalent que Robert Linhart rend compte de la complexité des luttes qu’il fallut engager, contre les blancs, contre les égoïsmes, contre les idéologues, pour mener à bien cette "croisade" du blé si cruciale pour la Nation en ruine. Mais dans le même temps, Lénine réalisait que cela ne pouvait se limiter à une politique de persuasion et de coercition menées de front. Ce sur quoi la Révolution achoppait était d’un autre ordre : culturel. Le terrain des valeurs. Du sens. En 1923, Lénine voulut engager une réflexion de fond sur cet aspect si déterminant, pour favoriser l’émergence d’une révolution culturelle, seule capable de jeter un pont entre les différentes couches de la société soviétique balbutiante, seule capable de permettre aux élites et aux masses de trouver un terrain d’échange à partir duquel inventer enfin vraiment un monde nouveau. La maladie l’en empêcha. Staline vint, qui ne voulait guère rêver à une offensive idéologique pour laquelle il n’existait, en effet, pas de forces politiques prêtes à s’y engager, et pour cause… In fine, il est intéressant d’observer que, et l’avant-propos du Lénine de Linhart le montre bien, c’est sur cette même question culturelle qu’achoppa en partie l’alternative "révolutionnaire" des années 60/70 en France, la liquidation des idéologies de révolte ayant par la suite ouvert à cette haine du Peuple que le sarkozysme a déployé depuis.--joël jégouzo--.
Lénine, les Paysans, Taylor, de Robert Linhart, éd. Du Seuil, mai 2010, 218 pages, EAN13 : 9782021027938.
Lénine, Robert Linhart : d’une révolte dont nous avons fait table rase…
"Toute cette bourgeoisie qui se goberge, tout ce sarkozysme, c’est ignoble, ça me fait vomir." Robert Linhart…
Mars 2010. L’avant-propos à cette édition de 1976 s’ouvre sur la photo de Lénine grabataire, les yeux exorbités, quelques mois avant sa mort. Sa jeune sœur est penchée sur lui. Un médecin les accompagne. "A quoi pense-t-il, au bord du néant ?", s’interroge Robert Linhart. A cette nouvelle de Jack London qu’il affectionnait tant (L’Amour de la vie ) ? Et dont Linhart nous apprend qu’il se la fera relire deux jours avant sa mort, en janvier 1924. Ou bien à la brutalité de Staline, qu’il voudrait écarter du poste de Secrétaire Général ?
En 1976, Robert Linhart publiait cet ouvrage comme une réponse aux démissions des nouveaux philosophes, Glucksmann en tête, qui s’apprêtaient à liquider la contestation sociale en attendant de rallier le sarkozysme, l’indigence théorique la plus spectaculaire que la France ait connue (le couronnement de cette démission insalubre). Mais en 76, personne ne voulait entendre Linhart. Personne ne lut l’ouvrage. Deux ans plus tard, on fut contraint de saluer du même L’établi . Un chef d’œuvre, tout court, de littérature française. Une vision, un style, une émotion du monde et de ce qu’est écrire, proprement immenses.
Dans l’avant-propos à cette réédition, on retrouve –enfin pourrait-on dire-, un Linhart accrocheur. Qu’en est-il aujourd’hui de la question de la résistance à l’exploitation ? La question est pertinente, quand aucune réponse ne se fait vraiment entendre à Gauche. L’URSS s’est effondrée et avec elle, les idéologies de la révolte. Mais le Tiers-monde ? Que plus personne n’appelle comme cela du reste, que Linhart est le dernier a appelé comme cela. Qu’en faisons-nous ? Les pays "impérialistes", que Linhart est le dernier a appeler par leur nom dans cette formulation lapidaire, qu’en dénonçons-nous aujourd’hui ? Quid encore de la "classe ouvrière", que Linhart est le dernier a appeler de son nom et dont il veut retenir, lui, qu’elle se bat toujours, "pied à pied pour défendre ses emplois" menacés par la mondialisation (son seul vocabulaire neuf, dirait-on). Une globalisation obnubilée par sa "course au profit capitaliste" qui non seulement ne s’est pas démentie depuis 1976, mais n’a cessé de s’amplifier sans que nos élites intellectuelles ne s’en soucient. Et pour cause : ces élites trahissaient en masse leurs engagements de jeunesse pour s’enrichir sans vergogne et se claquemurer, in fine, dans leurs identités résidentielles…
On retrouve dans cet avant-propos pourtant si bref, ce Linhart qui percutait tant dans les années 60. Qu’on daigne le lire, tout simplement : "La misère, dans nos pays, frappe avant tout les immigrés, les sans-papiers, les sans-droits, pendant que les riches affichent avec insolence leurs gains mirifiques". L’air de rien, ce que Linhart décrit dans ce constat édifiant, c’est rien moins qu’une stratégie de liquidation de toute contestation politique de gauche dans ce pays, qui n’est pas sans rappeler celle mise au point dans les années 30 par les nazis -toute proportion gardée-, nazis qui n’avaient alors qu’une certitude en tête : pour gagner nos franches coudées, il faut d’abord, dans l’ordre, se débarrasser de l’opposition morale (chez nous, la compromission des intellectuels de gauche), puis asséner la violence sur les catégories les plus fragiles de la population (chez nous les immigrés, les sans-papiers, les sans-droits), avant, enfin, de réprimer en grand et ouvertement… Débarrassée de son menu peuple, la Nation, saignée au flanc et contrainte de vivre ce poids de culpabilité, ne saurait s’en relever. Alors de grandes ambitions répressives pourront se faire jour.
Lisez Linhart parler de "l’affreuse nuit coloniale". Relisez-le nous exhorter à convoquer "les centaines de millions d’esclaves d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine". Voyez-le rappeler cette Europe de 14 qui s’enfonça dans la barbarie. Ecoutez-le raconter, déjà, la trahison des sociaux-démocrates et lui trouver un écho dans ce moment de décomposition du gauchisme en France, qui vit s’affirmer dans nos élites une véritable haine du Peuple. La misère d’aujourd’hui en est l’héritière. Vite, Linhart, ne te contente pas d’exhumer tes vieux libelles, écris, pense, publie de nouveau, enfonce de nouvelles portes, il n’est que temps !--joël jégouzo--.
Lénine, les Paysans, Taylor, de Robert Linhart, éd. Du Seuil, mai 2010, 218 pages, EAN13 : 9782021027938.
ALBERT CAMUS L'ALGEROIS…
Une table ronde sur Camus dans l’auditorium du Monde… Autour des registres habituels tout d’abord : l’engagement, les rapports avec Sartre, sa vision de la Justice, les nietzschéismes de l’époque… Rien que l’on ne sache déjà et puis, sans crier gare, sans doute sous l’effet de la présence affable d’un Jean-Daniel soudain livré à sa mémoire, tout un volet inusité, une histoire éclipsée filant sous la conversation et dévoilant presque à mots perdus, peu à peu, l’image des relations complexes de Camus avec l’Algérie, son pays natal. Moins des révélations que des confidences offertes en filigrane par Jean-Daniel, des instants rares, causeries amicales, apartés de bar nous restituant un Camus sensible, témoignant de ses hésitations, de ses convictions, de ses contradictions. Les silences sur l’Algérie du dernier Camus, par exemple. Troublants en effet, lorsqu’on les rapproche de ces entretiens rediffusés il y a quelques mois sur France culture, d’un Camus s’énonçant lui-même plus algérien qu’algérois. Troublants, quand on les rapproche du Camus découvrant, dès 1945, combien déjà l’Algérie ne pouvait plus être française, à la manière dont cette France la recelait alors. Ou de ce Camus souffrant de la rupture qu’il voyait inévitable et funeste, anticipant sur un devenir algéro-algérien angoissant. Mais un Camus convaincu que ce n’était plus possible. Songeons à ses reportages en Kabylie, à ses chroniques algériennes, Camus dressé contre les totalitarismes et l’autorité française, si abrutie dans ce moment de son histoire. Camus confiant à Jean-Daniel le félicitant pour son Nobel, que "l’important c’est que nous soyons déchirés". Camus en pleine contradiction, désespérant de la décolonisation mais moins fervent qu’on ne la dit de la colonisation française. Mais Camus, certes, sans l’audace d’un Sartre affirmant avec force le principe de l’auto-détermination du peuple algérien. Et puis Camus se taisant. La Guerre d’Algérie débutait. Il en avait redouté les immondes ravages. Dommage que l’on n’ait pas creusé cette identité algérienne / algéroise de Camus, aujourd’hui si importante à explorer : nos Algéries intérieures en quelque sorte…--joël jégouzo--.
AUTOUR D'ALBERT CAMUS - TABLE RONDE A L'AUDITORIUM DU MONDE,2010, JEAN DANIEL - MICHEL ONFRAY - BERNARD-HENRI LEVY, Direction artistique : LOLA CAUL-FUTY FREMEAUX & ERIC FOTTORINO Label : FREMEAUX & ASSOCIES Nombre de CD : 2.
INDEPENDANCES AFRICAINES…
1960. Il y a 50 ans, presque toute l’Afrique Subsaharienne accédait à l’indépendance.
17 états en fait, dont 14 relevaient de l’Empire colonial français puis de l’Union Française. Indépendance. Le mot soudain se mit à claquer comme un étendard. Ils avaient vingt ans, un immense sourire aux lèvres. Désormais, leur destin leur appartenait. Ou presque. Mais un temps, et qu’importe les désillusions, les chausse-trappes, les mensonges d’une indépendance donnée d’une main, reprise de l’autre, il y eut ce véritable espoir, l’enthousiasme des peuples qui crurent connaître leur printemps. C’est d’abord de cela que ce livre témoigne. Les témoignages sont beaux, sont forts, regardant aujourd’hui encore au delà, l’Afrique où tout commença, l’ensoleillée, le cœur de la Pangée originelle avant que la grande fracture, 200 millions d’années en arrière, ne vienne la séparer du continent américain. Mais la terre d’homo habilis, les premiers pas de l’humanité balbutiante ! C’est d’abord cela la beauté d’évocation de cet ouvrage, de relier notre présent à ce très grand passé africain, au passé africain de l’humanité, offrant de superbes images de cette humanité triomphante – dans ses masques rituels, par parenthèse, plutôt que les photographies des archives des colons. Images de conviction, illustrant limpidement le vieux proverbe africain selon lequel si "Dieu n’a fait qu’ébaucher l’homme, c’est sur terre que chacun a dû se créer". Un proverbe africain… qu’il est étrange, au passage, d’en délayer la singularité sous cette catégorie : irait-on parler de proverbe européen à propos d’un dicton ardéchois ?… Et c’est peut-être là que le bât pourrait blesser, dans ce projet éditorial pourtant magnifiquement inauguré dans la mise en valeur de nos racines africaines. Sans doute parce que, malgré l’impulsion de Maria Maylin, Présidente du Comité International pour la Renaissance de l’Afrique, de Jean-Pierre Elong Mbassi, secrétaire Général des Cités et Gouvernements Locaux Unis d’Afrique, l’ouvrage marque une trop grande déférence au discours africain des Affaires Etrangères, trop lisible derrière sa généreuse entreprise. On sent ainsi bien, lorsqu’il s’agit d’évoquer la colonisation, combien nous sommes en retrait de la brutalité sans nom de l’Affreuse nuit coloniale -selon l’expression si forte et si juste de Robert Linhart (dans son Lénine ). Voire, plus encore lorsqu’il s’agit d’évoquer les défis de cette indépendance et d’en faire le bilan, 50 ans plus tard, combien ce bilan renvoie par trop à une responsabilité intérieure qu’on ne peut certes éluder, mais dont les obstacles extérieurs ne sont pas suffisamment pris en compte. Un très beau livre pour l’Afrique donc, certes. Un album, en attendant la somme qui demain rendra compte de l’histoire africaine dans toute son étendue, sans fausse pudeur ni calcul diplomatique.--joël jégouzo--.
Indépendances africaines : Le cinquantenaire 1960-2010, de Maria Maylin, Geneviève Laffont, Jean-Pierre Elong-Mbassi, Les portes du soleil, juin 2010, 180 pages, 33 euros, ISBN-13: 978-2358080309.
LE TOURNANT INTELLECTUEL DES ETUDES POSTCOLONIALES…
La notion de Postcolonial paraît revêtir un flou conceptuel plutôt intéressant, qui en assure de fait la rentabilité épistémologique. Articulant l’ici et le là-bas, l’aujourd’hui et le hier, elle ne se conçoit que dans ces va-et-vient spatio-temporels, interdisant que l’on énonce l’approche en termes de système. On aurait ainsi plutôt affaire à une pragmatique, dédiée au monde en train de se faire. De l’aveu de ses auteurs (français), elle se décline comme un patchwork, ouvrant plusieurs perspectives à la fois, regards nomades instruisant des écritures nomades, en outre largement soumises à des effets de traduction. Une pensée éclatée en somme, une pensée du fragment. Les études postcoloniales forment ainsi une galaxie intellectuelle née de la circulation des savoirs entre les continents, et dont l’ambition n’est rien moins que de décentrer le vieux questionnaire des sciences humaines, pour installer au cœur de l’Académie un pluralisme épistémologique plus fécond que le verrouillage disciplinaire qui la rassure habituellement. Et installer du coup dans la maison universitaire d’autres interrogations et surtout : d’autres savoirs.
En France, pour être pratique, disons que ces études offre des chances nouvelles pour poser d’autres questions sur le problème de la banlieue, de la nation, de la citoyenneté ou de l’immigration.
Enfin, il est stimulant, pour ne pas dire réconfortant, de découvrir que, issues des périphéries (Palestine avec Edward saïd, Inde avec Homi Bhabha, etc.), accueillies par les grandes universités américaines, ce qui fait retour avec les études postcoloniales ce sont les pionniers français de la déconstruction des méta-récits occidentaux, à savoir : les Derrida, Lacan, Foucault, Deleuze. Ceux qui, en leur temps et contre l’arrogance d’un sujet universel enrégimentant le monde sous la botte du concept, n’ont cessé d’exposer ce sujet et ses concepts à l’Histoire.--joël jégouzo--.
La situation postcoloniale, de Marie-Claude Smouts, Presses de Sciences Po, coll. Références, sept. 2007, 456 pages, I.S.B.N. 9782724610406.
Les Subalternes peuvent-elles parler ?, de Gayatri Chakravorty Spivak, Traduction de Jérôme Vidal, Editions Amsterdam, coll. Provincialiser l’Europe, mai 2009, 112 pages, 13 euros, ISBN 978-2-915547-28-3.DES CLASSES DANGEREUSES AUX QUARTIERS SENSIBLES…
La critique sociale, en France, a toujours peiné à comprendre, voire tout simplement à rendre compte du point de vue des dominés. Quand elle ne s’est pas faite méprisante à leur égard, confiscant leurs discours pour les retraduire et les aliéner sous des rationalités fallacieuses.
Pour être tout à fait clair, rappelons ici que ces mêmes sciences sociales ont, en France, servi de socle au modèle républicain qui nous encombre aujourd’hui et interdit de développer sur la société contemporaine un point de vue susceptible d’en comprendre les enjeux profonds.
Commodément, dans leur désir de faire abstraction de l’héritage colonial, ces mêmes sciences sociales, relayées par les sciences politiques, refusent toujours de voir combien les inégalités sociales s’enracinent dans un racisme dont la société française ne s’est pas affranchie. Il faut lire l’article d’Ahmed Boubeker (dans Rupture coloniales - De la société d’exclusion à l’éternel retour des classes dangereuses), pour en mesurer l’importance : l’accès à l’emploi, au logement, à l’instruction, à la reconnaissance sociale, etc., reste un mirage pour les sous-citoyens des banlieues. Un mirage occulté par les discours qui ont pris en otage ces banlieues, comme celui de leur dérive mafieuse, ou communautariste, discours qui ne font que réactualiser au fond un très ancien regard porté sur les opprimés, dès lors qu’il s’agit de fermer les yeux sur ce qui les opprime – celui d’un Louis Chevalier par exemple, sur les classes dangereuses. Un discours qui ne permet d'envisager le malaise des cités que sous les catégories du trouble à l’ordre Public, le virage sécuritaire que la France a prise à l’automne 2005 en témoigne.
Pour Ahmed Boubeker, tant que la France refusera de regarder en face la dimension ethnique des inégalités sociales, qui se traduisent entre autres par une véritable ségrégation urbaine, et compte tenu du poids démographique des populations en question, elle ne pourra penser sérieusement son devenir. Et ce n’est pas la montée en puissance de la mémoire et de ses devoirs, qui accompagne une sorte de tournant dans la conscience française, que l’on décrirait volontiers comme tournant patrimonial, qui peut rassurer : que se substitue une conscience patrimoniale comme ultime rempart à l’invasion des hordes barbares, à la conscience nationale a de quoi, plutôt, sérieusement inquiéter…--joël jégouzo--.
Violences urbaines, violence sociale, genèse des nouvelles classes dangereuses, Beaud Stéphane, Pialoux Michel, Hachette, Poche, Mars 2005, 426 pages, EAN13 : 9782012792074.
Classes laborieuses et classes dangereuses, Louis Chevalier, éd. Perrin, Reprod. en fac-sim, Collection : Pour l'histoire, sept. 2002, 565 pages, 25 euros, , ISBN-13: 978-2262019372.
1ère édition : Paris, Plon, 1858, 567 pages, dont le point de départ, ne l’oublions pas, était une étude de la criminalité parisienne à l’époque de la Monarchie constitutionnelle.
Le Tournant postcolonial : l’indigénisation de la modernité…
Les politiques (Gauche-Droite) n’ont vu dans la poussée des identités périphériques, en France, que l’expression d’un néo-communautarisme dangereux, au moment où les références nationales déclinaient. Du coup, ils ont ressorti de leur chapeau le vieux schéma républicain pour affronter un prétendu déclin. Il n’est pas même jusqu’aux intellectuels qui ne se soient enrôlés à leurs côtés pour sauver on ne sait trop quelle patrie en danger… Voire la sociologie, l’égérie de la République –d’une certaine idée républicaine du moins-, qui marqua son mépris à l’égard des manifestations populaires les plus aventureuses, tant à ses yeux le peuple n’est acceptable que momifié dans l’ordre d’un social épuré de toute condition de pluralité.
Dans le même temps, les Cultural Studies connaissaient en France de sérieuses dérives, l’expérience de l’Autre s’y voyant privée de son altérité. On escamota Homi Bhabha, qui proposait pourtant une conception de la différence culturelle radicalement nouvelle, car questionnant d’abord l’ambivalence des autorités culturelles qui décidaient des différences acceptables. Bhabha avait beau démontrer qu’il n’y a de culture que traversée par des discours mêlés, hétérogènes, voire, et d’une façon souhaitable encore, contradictoires, rien n’y fit : en France, toute culture n’était recevable que nationale, ou à la limite, nationalisable à brève échéance…
Mais toute culture est toujours transnationale. Depuis une bonne vingtaine d’années, l’occasion avait été offerte à la France de le comprendre, et de s’enrichir de l’apport des cultures diasporiques qui la traversaient, lesquelles auraient permis de mettre à jour les phénomènes d’hybridation ou de créolisation à l’œuvre dans toute culture (voir les travaux d’Arjun Appadurai, dont Après le colonialisme ).
Les Subaltern studies, courant né en Inde, furent évidemment ignorées dans ce contexte, alors même qu’elles proposaient des modèles autorisant de donner voix aux exclus du récit de la décolonisation –et en France, ces exclus étaient légions, des rapatriés d’Indochine aux enfants des immigrés algériens, entre autres.
Rien n’y faisait donc : une chape verrouillait la nasse française, imperméable aux concepts les plus prometteurs, comme celui d’indigénisation de la modernité (Marshall Sahlins), démontrant cette fois que les différences elles-mêmes étaient nécessairement transnationales.
On assista donc, médusé, au retour des mémoires oubliées, des résistances cachées. Elles débordèrent allègrement les cadres usuels, mordant sur l’espace public en autant de récits que l’on comptait de mémoires escamotées. Une mémoire plurielle de la France se fit brusquement jour. Qui dût bientôt affronter une vraie régression nationale pour le coup : l’immigration offerte au peuple français en victime expiatoire. On en fit de fait l’axe commode des malentendus de l’Histoire nationale, jusqu’à inaugurer, en 2007, un Ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale ! Véritable expression pathologique d’une politique revancharde, proposant de rallier les nauséabondes frontières idéologiques entre le national et l’étranger, comme si le FN avait finit par l’emporter, symboliquement.—joël jégouzo--.
Après le colonialisme , Les conséquences culturelles, Arjun Appadurai, éd. Payot, Petitte Bibliothèque Payot, n°560, juin 2005, isbn 13 : 978-2228900001.
L’histoire coloniale sous le regard des dominés: l’école indienne des Subaltern Studies :
http://clioweb.free.fr/colloques/colonisation/subalt.htm
Selected Sbaltern Studies, sous la direction de Ranajit Guha et Gayatri Chakrayorty Spivak, Oxford University Press Inc, oct. 1989, 448 pages, 34,11 euros, ISBN-13: 978-0195052893.
La nature humaine , Une illusion occidentale, de Marshall Sahlins, éd. De l’Eclat, avril 2009, coll. Terra Incognita, 144pages, ISBN 2841621847.
Ruptures postcoloniales : Les nouveaux visages de la société française, collectif, Nicolas Bancel, Florence Bernault, Pascal Blanchard, Ahmed Boubeker, Editions La Découverte, Collection : La Découverte Langue, mai 2010, 538 pages, 26 euros, ISBN-13: 978-2707156891.
Ruptures post-coloniales : les nouveaux visages de la société française.
De la fracture coloniale aux ruptures post-coloniales… Voici un ouvrage collectif des plus revigorants pour la pensée en France (et non la pensée française). Edward Saïd en exergue, expliquant que nous disposions naguère d’une antienne commode : chaque peuple avait (soit-disant) son identité, et une seule. Une antienne quelque peu réductrice qui envisageait les relations entre les peuples sur un modèle très simpliste, les enfermant chacun dans les belles cages dorées de cultures écrites (…) sans concessions depuis leurs orgueilleuses solitudes… Des cultures nationales quand l’heure fut venue, n’offrant aucune porosités entre elles –les savants en juraient-, soustraites avec bonheur à l’influence des modèles étrangers. Une antienne qui n’était en outre pas à une contradiction près, hiérarchisant évidemment ces cultures entre elles pour tailler à l’Occident la part du lion et décrire avec force d’arrogance la franche authenticité -quoique passablement rustique-, des cultures "mineures". Comment, désormais, penser le monde et les relations entre les nations de ce monde dans un périmètre aussi étriqué ?
Voici un livre stimulant qui vient aujourd’hui moins panser les plaies ouvertes par les contradictions de ce vieux modèle civilisationnel face à une globalisation perçue comme périlleuse (la fameuse hégémonie culturel made in usa) que nous inciter à repenser radicalement notre vision de ce même monde -la globalisation, c’est quoi ? L’universalisme libéral ? Mais n’a-t-on pas assisté plutôt au retour des impensés régionaux, des refoulés identitaires, ici et là ? La globalisation, vue de l’Europe, n’a-t-elle pas ouvert en grand aux peurs archaïques des passions xénophobes, cultivant à loisir le fantasme d’une Europe assiégée par des hordes barbares ? Prenez la France débattant sur son identité, dans la douleur de ses identités perdues, ensevelies, oubliées, biffées…
Mais comment n’a-t-on pu voir que le plus grand fait de ces trente dernières années aura été celui des flux migratoires, celui de la montée en puissance des minorités visibles (des gays aux minorités ethniques), celui de la démultiplication des modes de vie et des imaginaires culturels ? Comment n’a-t-on pu comprendre que la modernité devait désormais se conjuguer au pluriel ?
Voici un livre contraignant pour la pensée dominante, qui fait retour sur un autre impensé soigneusement dissimulé, lui : l’impensé colonial, devenu si contre-productif aujourd’hui. Un impensé qui nous a conduit tout droit à cette mise en scène publique ridicule, sinon abjecte, du faux problème de l’immigration. Un impensé qui ne nous a pas permis de comprendre ce que les émeutes urbaines, tout comme les émeutes d’outremer, exprimaient : les périphéries s’invitaient au centre de l’Hexagone pour accoucher d’une France post-coloniale et la contraindre à assumer enfin ce devenir post-colonial, qui, en outre, donnait déjà naissance à de nouvelles réalités sociales. Prolifération des différences, fragmentation de l’espace public, comment nos hommes politiques ne parviennent-ils pas à réaliser qu’il nous faut désormais explorer de nouvelles dimensions du Vivre ensemble, de nouveaux territoires du social, du culturel, du politique, si l’on veut répondre réellement à la crise qui menace toujours de nous replier stupidement sur une vergogne sans avenir ? Des réalités qui, au demeurant, émergent déjà comme des termes ignorés et bouleversent en retour la pensée du politique tout comme les champs des disciplines universitaires qui, à la remorque des événements, tentent d’en saisir le sens.
Nul doute : la recomposition à l’œuvre aujourd’hui, convulsivement, embrasse toutes les dimensions de la société française : urbaines, culturelles, économiques, sociales, politiques, idéologiques… Nous vivons un véritable Tournant post-colonial, dont le diagnostic est posé dans cet ouvrage. Un diagnostic, plutôt qu’un panorama : le paysage est en effet à construire –non à reconstruire. Histoire, société, ethnographie, sciences politiques, sciences de la communication, quelle lecture stimulante, ouvrant à la fébrilité de tenir en main, enfin, une étude en friche, levée pour faire date, aussi importante que le fut, sur le plan intellectuel, la Nouvelle Histoire d’un Braudel, d’un Bloch. Une pensée dont les enjeux sont autant scientifiques que politiques, tant "nous sommes aujourd’hui parvenus à un tournant des relations interculturelles ou interethniques, qui impose un nouveau regard sur les objets du monde".--joël jégouzo--.
Ruptures postcoloniales : Les nouveaux visages de la société française, collectif, Nicolas Bancel, Florence Bernault, Pascal Blanchard, Ahmed Boubeker, Editions La Découverte, Collection : La Découverte Langue, mai 2010, 538 pages, 26 euros, ISBN-13: 978-2707156891.
Récépissé de l’image…
Entre discours savants, rappels philosophiques et propositions consensuelles, Laurent Lavaud tente de faire le point sur le statut de l'image, d’Aristote à Régis Debray. Manuel clair, convoquant l’essentiel des doctrines, il se présente un peu sous la forme d’un fichier pratique qui proposerait de multiples entrées, balayant le large spectre des interrogations que pose l’image. On peut ainsi le lire soit en suivant le fil de la double argumentation de son auteur, enracinant sa thématique dans l’histoire ; soit en le consultant au gré de ses interrogations, en s’appuyant sur une indexation croisée remarquable, soit encore en compulsant le vade-mecum, qui ré-articule l’ensemble en de courts résumés pertinents. Un livre intelligemment pensé, en somme. Le corpus des textes retenus est en outre établi avec assez de précaution pour répondre à la visée pédagogique de l’ouvrage. Il s’agit au fond de tout ce que l’on devrait savoir, juste avant d’entrer dans le débat contemporain. Avec le sentiment qu’il s’agit encore une fois de tout ce que l’on sait, en France... C’est justement le reproche que l’on peut adresser à l’auteur : d’ignorer les penseurs et les courants de pensée "étrangers" -W.J.T. Mitchell, Martin Jay, Homi Bhabha nous resteront inconnus. Corpus hexagonal donc, intéressant mais étriqué.--joël jégouzo--.
L’image, de Laurent Lavaud, GF-Flammarion, coll. Corpus, sept. 99, 248p., 7 euros, ISBN-13: 978-2080730367.
ROUND TRIP — SURFACE TO MEANING (4/4). (Rencontre autour d’une image de David-Emmanuel-Cohen)
jJ : Reprenons une dernière fois. Peut-il y avoir un retour sur cette image ? Au sens d’un texte nous éclairant sur ses origines, ou bien ses origines ne sont-elles pas, a posteriori, l’image que vous en avez faite, à l’exclusion de toute autre ? Peut-il exister un texte, un récit qui nous la dévoilerait, une intelligence secrète de la chose, qui la dirait mieux que l’image que vous en avez faite ? Ou bien est-ce au fond deux, voire trois ou quatre choses différentes qui pourraient coexister dans son même artifice : l’image ? Je me pose ces questions, car au vrai, ce que j’aime dans ce Eat, c’est qu’il ouvre au malentendu de ces images construites autour d’une histoire, pour le dire vite, indexant un signifié, du contenu. Or dans votre travail, nous avons la présence imagée de quelque chose qui manque. Nous ne savons pas quoi. Le réel ne s’est pourtant pas absenté, mais quelque chose manque. La signification, oui, mais pas seulement. Que manque-t-il à votre image pour qu’elle ne soit plus une image, mais une illustration ? Est-ce alors là, dans cette distinction image / illustration, que vous avez voulu établir votre travail ? Ou un peu obliquement, en jouant avec ironie d’un faux signifié, dans un hiatus, entre la distance objective de l’image et celle, subjective, de ses autres origines ? Et pour tout dire, cette image a-t-elle aussi une histoire ?
D-E C : Cette image est un lieu en elle-même. Elle propose un lieu, elle est là, devant nous, accrochée à la cimaise. On dit bien "aller voir une image", comme on va voir la mer. On se déplace dans le lieu de l’exposition pour voir d’autres lieux, des ailleurs, peu importe qu’ils soient intellectuels ou émotionnels. Les origines de cette photographie sont donc contenues en elle. Ajouter un texte qui la ferait parler, nous empêcherait d’aller dans ce lieu de l’image, on ne verrait plus, mais on lirait, on réduirait l’image à des mots : "New York, 17 juillet 2000, Canal Street, 19h37" ou quelque chose comme ça. De manière évidente, aucun cartel de ce genre ne peut remplacer ou compléter l’image qui elle, se donne à voir, s’offre à l’observation. S’il y avait un récit à dévoiler, la photographie prendrait alors un autre statut, un autre virage. Nous ne serions plus dans l’intelligence visuelle. Elle serait affaiblit, viendrait littéralement se soumettre au texte, l’illustrer. Elle deviendrait un document. Elle serait décrite et non plus vue. En vous parlant, je m’aperçois qu’il y aurait même un renversement du pouvoir : le texte deviendrait tout puissant face à la soi-disant pauvreté du visuel, qui lui ne sait pas dire ni parler. Par contre, il sait se projeter dans le monde sensible, apparaître. Et c’est justement ce mouvement vers nous qui est intéressant. L’image ne se déroule pas au fil des pages d’un texte descriptif. Elle est juste là. Le vrai récit qui pourrait accompagner cette image serait, encore une fois, celui créé par le spectateur. Il existe donc de multiples récits, deux, trois, quatre et beaucoup plus encore... J’ai de fait voulu m’éloigner de la signification pour mieux faire entrer le regardeur dans ce lieu. Un cartel du type "New York, 17 juillet 2000... etc." peut exister pour tenter de prendre sa place dans l’image même qu’il désigne. Il suffit que certains éléments ne manquent pas. Je fais allusion à des éléments de lecture. Comme dans un mauvais film où l’on voit les plans se succéder : 1) un hall de gare et 2) une grande horloge marquant 00h27, plutôt que 1) quelques sièges vides, 2) une jeune fille seule assoupie et 3) des bruits de trains à l’arrière plan. Dans cette seconde succession, nous saisirions quelque chose parce qu’elle solliciterait notre participation, nous obligerait à nous servir de nos sens pour vivre l’expérience, être dedans comme on dit, être avec la jeune fille, dans une mesure plus ou moins grande. Sinon, on peut simplement décrire l’image du dehors, comme en histoire de l’Art en somme. On voit l’horloge, et soudainement on cherche de la signification : "Quelle heure est-il ? Pourquoi l’auteur l’a voulu ainsi ?... etc. On est éjecté de l’expérience parce qu’on tombe dans le discursif. Je ne travaille que sur un seul plan si l’on peut dire. Je n’ai pas le plan d’avant ni celui d’après du montage cinématographique. Je construis la forme d’un seul tenant. Je m’intéresse à cette forme provocatrice, de récits ou d’émotions. Mais encore une fois, je m’appuie sur le réel. Il y a donc du signifié, mais pas n’importe quand, et surtout pas à ce moment de l’image où je me suis contraint à l’oblitérer. Les plans d’avant et d’après, c’est à nous regardeurs de les créer, tout simplement parce que je ne les livre pas. Et peut-être que je ne les ai jamais eus. J’aime ce phénomène du scénario-multiple, constitué d’ensembles s’incluant et s’excluant, glissant les uns sur, ou dans les autres. Philip K. Dick parle de temporalité verticale, et non pas linéaire. Et c’est ce que je ressens ici. Une intersection, une superposition de couches, une rencontre simultanée entre l’univers photographié, le photographe, l’image et le regardeur. Comme récemment, cette jeune fille à mon exposition, heureuse de me dire quelle était son image préférée : "parce que j’ai l’impression qu’elle est ici et que je suis là-bas". Simultanéité. Donc je ne construis pas mon travail dans la tension entre illustration et image, ni dans un jeu ou autre décalage... Vous savez, j’utilise le monde que j’ai sous la main, et il finit toujours par me rattraper si je le regarde selon l’accord qui habituellement structure notre regard sur lui. Alors j’opère différemment : dans un calage. Je m’efforce de recaler tous les éléments, ces états du monde —qui changent constamment— je m’efforce de les aligner afin d'en produire de nouveaux. Je cherche à me positionner là où il n’y a pas d’accord a priori sur ces états, pour en fin de compte construire la possibilité d’un nouvel accord.
THE END
David-Emmanuel Cohen est né en Suisse, à Genève. Il dessine depuis son plus jeune âge, et acquiert son premier appareil photo à 7 ans. Depuis, sa fascination pour les images et sa pratique de l’art n’ont cessé. Diplômé de l’ENSBA (Paris), boursier du Art Center College of Design de Los Angeles, David-Emmanuel Cohen s’est spécialisé dans la photographie d’architecture et de paysages urbains. Mais sa pratique artistique s’étend à la photographie de mode, à la vidéo, au scénario de bande dessinée (prix découverte du CNL), tout comme au film expérimental.
Facebook : David-Emmanuel Cohen – Images
Vit et travaille à Paris et à new York.