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La Dimension du sens que nous sommes
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MARIO FREIRE DE MENESES : LE VERBE COMME AGIR

5 Janvier 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #LITTERATURE

BETH.jpgPortugal : LEGENDE DU QUINT EMPIRE… (3/3)

 

Mario Freire de Meneses recueillit les débris de la geste colombienne pour les subsumer sous la figure de Dào Sebastiào, le Désiré, L’infortuné conquérant d’un Quint Empire qu’il nous laissait inexplicablement en charge –mieux, au fond, qu’une Amérique s’émerveillant d’elle-même. Enigmatiquement terrassé au moment de vaincre, les yeux perdus dans le brouillard d’un rêve qu’il se refusait à dévoiler, Sebastiào accomplit dans cette langue obscure la chimère où nos vies appointent. On songerait presque ici à Rimbaud, que la réalité exaspère, asseyant la beauté sur ses genoux. Mario Freire de Meneses, qui avait multiplié plus qu’à son tour les mauvais coups et les aberrations qu’une vie d’effusion engendre, dévoila cette même chimère dans le détour des Indes, détour en tout point conforme à l’expédition désastreuse de Sebastiào au Maroc. Et ses Indes se dressaient comme une louange adossée au risible des temps humains.

Multipliant les faux doubles, Oïram de Nessème, Luis Fernandes, le narrateur et Mario Freire de Meneses comme auteur s’attestant dans l’œuvre même, aucun de ses personnages ne s’emboîtait dans nul autre, sans parvenir à s’en défaire pour autant. Oïram, héros absent de son œuvre, ne raconte rien : il se fait raconter par Luis, raconté par le narrateur, soumis à son tour aux pressions du régime auctorial. A l’axe temporel d’un récit imaginaire a succédé dans cette narration un axe spatial où les interventions des personnages échouent à confisquer l’essence de leur course –ce qui pourtant est l’ordinaire de toute construction romanesque. Quand par exemple le narrateur nous raconte Oïram racontant son voyage de mémoire, Luis Fernandes vient rompre ce récit pour nous précipiter dans l’Histoire du Portugal et jeter dans la mêlée l’étrange destin de Mario Freire de Meneses. Fuir, fuir encore. Mario a fui jusqu’au vraisemblable romanesque, ce pacte sacré que tout écrivain se doit de passer avec son lecteur. C’est que pour lui il ne faut pas raconter : il faut agir la parole. Voilà du reste pourquoi la forme du récit recouvre une telle importance : il faut fuir pour échapper à la grossièreté élective du réel, mais il faut également fuir la forme littéraire, qu’elle soit romanesque ou poétique, dès lors qu’elle menace de se réifier en un système, lequel s’auto-programme au fond dès la levée du récit –il faut ici que l’image puisse accéder à celle d’une levée de corps, quand il est mort…

On songe dans cette défiance à Gombrowicz, exilé en Argentine et passant en contrebande des formes qu’il explore de quoi dynamiter les genres et leurs langues trop assurées. Mario Freire de Meneses déploie ainsi un langage qui communique mal. La mauvaise compréhension devient même chez lui le moyen de contraindre la liberté à n’être qu’un mouvement et non un état. En ce sens, il était, plus encore que son texte, l’histoire inracontable qui s’accumule dans le défi contre le dur fil des jours. Et c’est depuis cette incompréhension qu’il est parvenu à accomplir son retour vers l’essence même du drame humain : le verbe, béant dans la tourmente de l’inappropriation nécessaire au déploiement de la chose dans le mot.joël jégouzo--.

Cette vie à bord me tuera, Mario freire de Menezes, éditions Alzieu, 1997.

Image : le Beth, deuxième lettre de l’alphabet hébraïque, première à posséder la qualité sonore. Un son ténu en fait, obtenu en rapprochant les lèvres. Un son doux et faible. Dans l’Aleph, première lettre de l’alphabet hébraïque, le souffle créateur reste imperceptibles à l'oreille humaine. Avec le Beth, la volonté divine s’est affirmée et c’est pourquoi elle est la première lettre qui nous soit audible. Mais il importe aussi d’avoir à l’esprit cette autre explication de ce commencement perceptible du Verbe exprimé par une séquence inaugurée par la deuxième lettre de l’alphabet hébraïque et non la première : Au commencement, Le Verbe était déjà là… Quant à ce qu’il fit entrer dans ce son pour qu’il s’y déploie, et qui est de l’ordre de l’étendue, le Mystère demeure…

 
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FUIR LA GROSSIERETE DU REEL ET DESERTER LE CAMP DES LETTRES…

4 Janvier 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #LITTERATURE

Vasco de GamaPortugal : LEGENDE DU QUINT EMPIRE… (2/3)

 

Bornéo, Java, Saint-Jean les terres froides, près de Beaurepaire, dans l’Isère (France)… Mario Luis Perestrêlo e Ornels Freire de Meneses Lameiras Fernandes est l’auteur d’un roman étrange -le seul qu’il ait accepté de publier. Un roman touffu, baroque, qui a la prétention d’embrasser toute l’histoire portugaise à travers, justement, le filtre de cette légende du Quint Empire.

Pour qui connaît du reste l’histoire portugaise, les noms de Mario résonnent comme les battements de son épopée. Un Meneses fut l’un des précepteurs de Charles Quint, un autre fut le dernier vice-roi des Indes portugaises. Une grande tante se maria à Cristóvão Colombo, et le père de Mario fut l’un des leaders de la Révolution Républicaine qui défia Salazar. Déporté dans les îles du Cap Vert, ce père mourut sans savoir que son propre fils, Mario, fut contraint de vivre dans une maison qui faisait face au Palais du dictateur, lequel le tint littéralement en joue jusqu’à sa majorité. Mario s’appliqua ensuite à refuser frénétiquement cette funeste providence. Il se retira du monde pour user jusqu’à la corde son destin portugais et mit dix ans à dilapider la fortune de ses ancêtres, en invitant par exemple les plus grands jazz men des Etats-Unis à venir donner chaque nuit des concerts clandestins dans les tripots de Lisbonne, ou en offrant des bourses aux poètes démunis. Puis il émigra, infortuné lui-même désormais, ne disposant plus que de son éloquence pour dire le monde qu’il avait dégondé, éparpillé en milles histoires inachevées qu’il racontait sans cesse. Je l’ai rencontré dans un bar d’une petite ville de province, intarissable, trépignant, contant l’épique Portugal juché sur ses épaules et l’ai suivi jusqu’à Lisbonne et Lagos, poursuivre nos conversations dans la compagnie des écrivains portugais que la France découvrait tardivement.

Lusanités… Les "grands éditeurs parisiens" à qui Mario avait envoyé son manuscrit avait décelé en lui un immense talent de conteur. Mais l’ouvrage leur parut indigeste pour l’estomac par trop fragile du lectorat français. On connaît l’antienne : Proust, Dostoïevski connurent la même infortune. Il fallait revoir tout cela, trier, couper, franciser. Trop d’histoires caracolaient sous cette langue, trop épique, trop poétique, trop picaresque… On avait muré Rabelais dans les salles de classe, ce n’était tout de même pas pour l’en faire s’évader ! Et puis cette construction échevelée du récit, voire de récits qui s’emboîtaient mal les uns dans les autres... Et puis l’erreur de vouloir embrasser toute la tradition littéraire, exténuée soudain dans cette inspiration foisonnante qui nous faisait croiser Rimbaud et Montaigne, Camoes et Colombo… Trop de désinvolture décidément, comme l’on put en faire le reproche à Mozart avec son trop plein de notes. Trop de laisser-aller en somme dans cette langue inachevée -car Mario Freire de Meneses n’a pas écrit son roman en portugais mais en français, dans une langue incongrue sous sa plume. Pour fuir le littéraire affirmait-il quand je le pressais de trop. N’en être pas, ne plus savoir comment raconter, d’abord, et depuis cette anxiété réinventer la possibilité de dire de nouveau le monde. Moins raconter donc qu’agir la parole en fuyant ses contraintes tout en la pliant à l’affront du parler. Fuir la grossièreté élective de la réalité, mais sans cesser de renoncer à l’immonde convention des langages trop qualifiés et qu’importe la substance de cette fuite, récit, roman ou bavardage d’ivrogne au bastingage des comptoirs : l’impureté des moyens mis en œuvre est elle-même une libération.

Or on lui demandait de savoir raconter, d’avoir toujours su et d’en exhiber la certitude. Il aurait fallu corriger, donc, puisque l’on savait faire cela dans les officines éditoriales. Corriger comme on l’aurait fait d’un garnement de communale. Corriger parce que le texte était inégal, et puis la verve s’épuisait parfois, et puis… Et puis la visée de Mario n’était pas immédiatement la littérature. Mario était le texte dressé contre le dur fil des jours. Que reprocher alors à ce qu’il abandonnait, si juste de s’être pareillement soustrait à la bienséance littéraire ? Que reprocher sinon que nous ne savons pas lire, en dehors de ces quelques instants d’équilibre auxquels les textes savent si communément atteindre ? Spécialiste de littérature portugaise, Robert Bréchon, qui rédigea la préface du livre de Mario, évoquait volontiers sa lusanité : qu’il se perde lui-même de vue en tant qu’œuvre littéraire. Ce à quoi Mario ne savait que répondre, sinon qu’il voyageait et qu’il n’était pas pressé, en effet, de rentrer si vite au port. --joël jégouzo--.

Image : Vasco de Gama. Après avoir découvert la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance en 1497, le navigateur portugais Vasco de Gama établit des comptoirs portugais au Mozambique et en Asie et fut nommé vice-roi des Indes (1524).

Cette vie à bord me tuera, Mario freire de Menezes, éditions Alzieu, 1997. Image : El-Rei Dom Sebastião, 1565, CRISTÓVÃO DE MORAIS (1551 — 1571), Museu Nacional de Arte Antiga, Lisboa.

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PORTUGAL : LEGENDE DU QUINT EMPIRE… (1/3)

3 Janvier 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #LITTERATURE

SebastianPortugalwiki.jpgLagos, au Sud du Portugal. La statue de Dom Sebastião, le Désiré, trônant sur le marché. Elle scrute le grand horizon mutique. Sebastião, au moment de s’élancer à la conquête du dernier Empire portugais, sombra brusquement dans une rêverie mystérieuse. Sur le champ de bataille, il tarda ensuite à lancer ses troupes, tandis que l’ennemi l’encerclait peu à peu. Un épais brouillard se levait. Dans le désastre qui suivit, l’armée de Sebastião fut anéantie. Lui-même disparut sans laisser aucune trace. Depuis naquit la légende de son retour : alors le Quint Empire, cette sorte de Saint Graal portugais, lui serait acquis.

Lagos, le premier marché aux esclaves du monde occidental. Le bras fraternel de Mario Freire de Menezes entoure les épaules de bronze de Sebastião. Eduardo Lourenço, dans un article au Monde, il y a vingt ans de cela, décrivait encore le Portugal des écrivains comme partagé entre deux grandes directions. D’un côté Eça de Queiroz les embarquait dans l’auto-ironie, de l’autre, Fernando Pessoa épuisait le mirage national dans la construction de ses propres chimères. Le rêve pour répondre à l’abrutissement de l’Histoire. L’un et l’autre arpentant le territoire des Lettres pour l’offrir comme issue à la désespérance portugaise.

Plus loin de nous dans le temps, le Portugal parut s’enfoncer dans un épais brouillard que ne coupait qu’une voix : celle de Pessoa. Naguère nation Historique (des Grandes Découvertes), capitale culturelle que fréquentait un Paul Morand abusé, prenant les hétéronymes de Pessoa pour l’authentique renouveau de la littérature portugaise, les Portugais, sous la botte de Salazar, n’eurent d’autres loisirs que d’éprouver jusqu’à la lie la misère culturelle dans laquelle le dictateur les avait précipités. Par la suite, bien sûr, et dès 1974, on publia en France leurs nouveaux auteurs. Mais Pessoa semblait avoir confisqué durablement l’horizon littéraire portugais, chaque nouvel impétrant devant s’orienter dans le maquis de la traduction française en référence au maître. Pessoa s’était posé en «dernier soldat de la dernière armée du dernier empire» des Lettres portugaises, il ne restait aux autres que la fatalité de relever symboliquement de la déploration de Camoès : appartenir à un peuple qui depuis les Grandes découvertes était resté sans emploi.

Comment se faire entendre après Pessoa,  grand contempteur de brumes ?

Il avait existé dans l’ombre des bars de Lisbonne, il y a plus de vingt ans de cela, une foule d’écrivains en rupture d’écriture. La ligne d’horizon des Lettres portugaises, moins prescrite par Pessoa que par sa réception critique en France, les renvoyait à autre chose que du littéraire, qui s'épuisait dans un bavardage insatiable doublant leur vie, l’annihilant même dans les brisures d’un verbe abandonné sans façon au pur instant de sa profération. Du poétique donc, en brefs instants de poésie qu'aucune publication ne sut jamais séduire. «On est en pleine mer», écrivait Eduardo Lourenço, farouchement accroché au bastingage de ses rêves, dédaigneux des terres qui prétendaient faire ligne à l’horizon. Depuis cette pleine mer, la vie à bord semblait n’ouvrir qu’au vide de l’épais brouillard où couper au couteau la grâce de n’être jamais soi, ainsi qu’en témoignait l'un de ces écrivains portugais libre de toute publication, Mario Freire de Menezes, poète sans poésie écrite ou si peu, délesté de toute ambition littéraire et pourtant écrivain comme personne ne sut l’être autant que lui, parti lui aussi à la recherche des Indes nouvelles qu’aucune carte n’indiquait… Un Quint Empire tout entier déployé dans sa faconde, que l'aube n'épuisait pas, dépensée dans la pure jouissance d'être ensemble au bout de la nuit, à ne toucher jamais aucun autre dividende que celui d'avoir été tout entier là. --joël jégouzo--.

Cette vie à bord me tuera, Mario freire de Menezes, éditions Alzieu, 1997. Image : El-Rei Dom Sebastião, 1565, CRISTÓVÃO DE MORAIS (1551 — 1571), Museu Nacional de Arte Antiga, Lisboa.

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QU’EST-CE QUE LA VOIX ? A VOICE IS A PERSON, BORIS TERK.

20 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

avoice.jpgLa contralto Kathleen Ferrier chanta Mahler comme personne avant elle en Grande-Bretagne (dès 1947). En 52, elle enregistra sous la direction de Bruno Walter et mourut peu après d’un cancer. Elle avait 41 ans. Un soir en concert, les dernières notes de l’Abschied de Mahler lui étaient restées dans la gorge : "ewig, ewig, ewig". Peut-être avait-elle enfin pris acte, dans cette manducation impossible de ce toujours qui ne peut en aucun cas faire sens dans notre humanité, de la fragilité de notre condition, que Mahler avait voulu inscrire dans sa composition même et pour laquelle il avait multiplié les avertissements.

Kathleen Ferrier était belle, grande, souriante, rieuse. Sa voix accédait au sublime, racontait-on volontiers. Qu’était-ce : entendre une telle voix ?, interroge le magnifique essai de Boris Terk. D’où lui était-elle apparue ?

Pour se déployer pleinement, la voix doit transformer le corps qui la porte. Le requérir tout entier, poumons, cavité buccale, arcades dentaires. Du long cou de Kathleen au port solennel de sa tête, en passant par ses larges épaules, Boris Terk tente de percer la singularité du génie de la contralto. A quoi cela tenait-il donc ? Rien ne nous est épargné de l’étude morphologique de cette voix dont il reste aujourd’hui des traces enregistrées. Graphiques, spectométrie, morpho-accoustique… Il n’est pas jusqu’à la partition de Mahler qui ne soit ici analysée dans la complexité rythmique de sa composition. Pas même l’étude de la matérialité de cette voix articulant l’allemand dans les sonorités anglaises en effaçant l’accent tonique comme pour l’apaiser, ainsi que le fait du reste le yiddish. Mieux : c’est toute la relation du monde occidental à la voix féminine qui est ici décortiquée, convoquant nos peurs lointaines face au pouvoir de cette voix. "Qu’y a-t-il dans la voix féminine qui mette en péril celui qui l’entend ?", interroge toujours Boris Terk. Que le corps, justement, ne puisse s’absenter du chanté ? Est-ce la raison pour laquelle le Rachi condamnait la voix des femmes, cette érotique qui s’y déployait ? Donnant en fin de compte à comprendre que toute voix possède une signature charnelle, que la voix, peut-être, est l’être même désirant, déployant son désir sans rien pouvoir lui soustraire ? --joël jégouzo--.

 

A VOICE IS A PERSON, de BORIS TERK, éd. Allia, coll. Petite Collection, août 2010, 78 pages, 6,10 euros, ean : 978-2844853561.

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SPINOZA, LA DEVALORISATION DES PASSIONS TRISTES…

19 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

spinodeleuze.jpgIl y a dans Spinoza une philosophie de la vie qui consiste à dénoncer tout ce qui nous sépare de la vie, dont toutes ces valeurs transcendantes tournées contre elle, les valeurs morales en particulier, par trop liées aux conditions et aux illusions de notre conscience. Les catégories du Bien et du Mal, celles de faute et de mérite, de péché et de rachat, nous empoisonnent littéralement la vie. Et les valeurs transcendantes qui ont pour cadre la morale, ne s’adressent en fait qu’à ceux que la connaissance effraie. Elles réglementent illusoirement les passions et n’encouragent qu’à renoncer à agir dans le monde. Or l’action est l’expression même de la puissance d’être de chaque individu, tandis que les passions déterminent la puissance de pâtir de chacun. La seule question qui mérite d’être posée est alors celle de la libération de notre puissance d’agir. Se pose à ce niveau le problème de la rencontre : est bonne la rencontre qui accroît ma puissance d’être, que Spinoza confond à celle d’agir. Dans la mauvaise rencontre, cette puissance d’agir est diminuée. Les passions correspondant à cette diminution sont les passions tristes. A l’opposé, avec la bonne rencontre, les passions auxquelles nous accédons sont des passions de Joie. Certes, il s’agit toujours de passions. Mais dans la Joie, je me rapproche de ce point de conversion qui me rendra solidaire de la singularité de mon destin. Seule donc la Joie doit prévaloir. Et alors que notre place dans la Nature semble nous condamner aux mauvaises rencontres et aux passions tristes, par la Joie, j’ouvre le monde à son essence la plus intime.

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SPINOZA, LA DEVALORISATION DE TOUTES LES VALEURS…

19 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

conatus.jpgTout ce que nous groupons sous la catégorie du Mal (et tout aussi bien la maladie que la mort), relève pour Spinoza de ce que l’on pourrait nommer la mauvaise rencontre.

La bonne rencontre, elle, est affaire de dynamisme : ce qui me permet d’accroître ma puissance d’être.

L’Ethique, qui se présente comme une typologie des modes d’existence immanents, remplace ainsi la Morale qui, elle, rapporte toujours l’existence à des valeurs transcendantes, mais artificielles.

Il est de ce point de vue vain de vouloir justifier son action par de prétendues valeurs.

Les seules raisons qui nous soient accessibles trouvent in fine à s’inscrire dans le pitoyable mais efficace "parce que" des enfants…

Pour Spinoza, on ne peut ainsi guère enregistrer que les différences quantitatives des modes d’existence, ce qui est bon pour l’un pouvant être mauvais pour l’autre.

De ce fait, moraliser c’est ne pas comprendre.

La Loi morale ne nous apporte en effet aucune connaissance. Au pire, elle empêche de connaître, au mieux, elle prépare, si l’on veut, la possibilité de la connaissance. Entre les deux, elle est supplétive et ne sert qu’à régler le mode d’existence de ceux qui ne sont pas capables d’accéder à la connaissance. Et si la Loi morale s’affirme comme instance transcendante déterminant l’opposition des valeurs Bien – Mal, la connaissance, elle, détermine la différence qualitative des modes d’existence.

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SPINOZA ET LA DEVALORISATION DE LA CONSCIENCE…

19 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

spinoza-lordon.jpgLa philosophie de Spinoza constitue une dévalorisation sans précédent de la conscience, qui s’affirme aussi comme la dévalorisation de toutes les Passions tristes.

Refusant l’idée d’une quelconque supériorité de l’âme sur le corps, Spinoza met en avant le corps, là où les autres penseurs mettaient en avant la conscience. Il renverse ainsi le principe traditionnel de la Morale comme entreprise de domination des passions par la conscience. En outre, pour lui, le corps et la pensée excèdent la conscience qu’on en peut former, ouvrant ainsi la voie à une réflexion sur cet au-delà qui surplomberait notre conscience, siège de l’illusion parce qu’elle recueille les effets dans l’ignorance de leurs causes et de l’enchaînement de ces causes.

Mais qu’entendre par l’ordre des causes ? Chaque corps dans l’étendue, chaque idée dans la pensée, sont constitués par des rapports caractéristiques singulièrement ordonnés. L’ordre des causes est un ordre de composition et de décomposition de ces rapports, qui affectent la nature entière. Devient crucial, ici, le problème de la bonne rencontre : est bon ce qui me renforce dans ma persévérance d’être et accroît ma puissance d’être, est une mauvaise rencontre ce qui l’annihile ou l’affaiblit. La conscience n’intervient pour rien là, elle qui nous pousse à imaginer, là où elle ne peut aligner de cause première, l’existence d’une divine Prévoyance. En fait, la conscience est purement transitive dans la philosophie de Spinoza, et occupe une valeur purement documentaire. La grande activité principale de ce qui fait l'homme, est inconsciente...

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CE QU’IL Y A DANS LE CONCEPT DE CONSCIENCE CHEZ SPINOZA.

18 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

spinozaportrait1.jpgPour Spinoza, la conscience est une propriété qu’a l’idée de se dédoubler à l’infini. Toute idée représentant quelque chose qui existe dans un attribut, est elle-même quelque chose qui existe dans l’attribut pensé, comme forme ou réalité formelle de l’idée. A ce titre, elle est l’objet d’une autre idée qui la représente. De ce fait, la conscience n’est pas la propriété morale d’un sujet, mais la propriété physique de l’idée. Elle n’est pas réflexion de l’esprit sur l’idée, mais réflexion de l’idée dans l’esprit, toujours seconde par rapport à l’idée dont elle est conscience. Le rapport de la conscience à l’idée dont elle est conscience est de fait le même que le rapport de l’idée à l’objet dont elle est connaissance (Ethique, II, 21). Entre l’idée et l’idée de l’idée, n’existe qu’une distinction de raison : c’est que toutes les deux sont comprises dans le même attribut de pensée, mais s’en rapportent à deux puissances différentes : puissance d’exister et puissance de penser.

Nous ne sommes par ailleurs conscients que des idées que nous avons, dans les conditions où nous le savons. Ainsi, nous n’avons pas conscience de nous-même, ne pouvant avoir conscience que des idées qui expriment l’effet des corps extérieurs sur le nôtre. Le merveilleux exemple choisi par Spinoza est celui d’une pierre lancée dans les airs : si elle venait à prendre conscience de son mouvement, elle pourrait se croire libre, alors qu’elle demeurerait dans l’ignorance de toutes les causes de l’impulsion de ce mouvement.

La conscience étant de fait conscience d’idées inadéquates, elle est le siège de deux illusions majeures : l’illusion psychologique de liberté et l’illusion théologique de finalité.

Dans la première de ces illusions, ne retenant que les effets dont elle ignore les causes, ou dont elle est incapable de remonter toutes les causes, la conscience ne peut que prêter à l’esprit un pouvoir illusoire sur le corps, alors qu’elle ne sait même pas ce que peut réellement le corps, sous l’impulsion des causes qui le font agir.

Dans la seconde de ces illusions, ne saisissant pas l’appétit qui me fait advenir au vivant, ou uniquement sous la forme d’affects déterminés par les idées d’affection, la conscience peut croire que ces idées d’affection sont véritablement premières. Et dans les domaines où nous ne sommes pas libres, la conscience fait intervenir l’idée d’un Dieu prévoyant, arrangeant tout arrangé suivant des rapports moyens-fins, pour assurer notre salut et notre tranquillité.

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L’EGO POUR FORME DE L’ABSOLU…

17 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

etre-sur-terre.jpgFrancis et Baptiste commémorent un anniversaire. Ils sont heureux : il y a prescription, désormais ils sont libres. Flash back : dix ans auparavant ils ont pris l’avion, sont descendus dans le sultanat d’Oman accompagnés d’un camarade d’école qu’ils ont assassiné. Ils venaient d’avoir leur bac et voulaient vivre quelque chose de fort. Oser tuer, pour congédier l’ennui. Un meurtre pas même dirigé contre leur victime, mais une sorte de geste rituel perpétré contre le monde profane consumériste dans lequel ils ne voulaient pas vivre. L’affirmation d’une distinction radicale : Francis ne revendique-t-il pas sa névrose comme ce qui le différencie vraiment de tout autre ? Inquiétés un temps par la police, ils finiront par avouer ce crime à leurs proches. L’un dans la désinvolture de la confidence d’une faute de jeunesse, l’autre dans la jouissance d’un hymne à la perversité.

Roman, correspondance, journal intime, récit de cure analytique, écriture théâtrale incluant des didascalies, puis un poème, puis l’apostrophe d’une enquête auprès du lecteur… Littérature New Age de la quête effrénée d’absolu que l’on ne sait plus où chercher, récit usant de toutes les formes littéraires, osant même des ruptures typographiques ou suscitant la rotation de l’instance narratrice. L’auteur joue comme personne de ces cassures sans jamais perdre de vue le plaisir du lecteur. Explorateurs de leur ego, l’épopée de Francis et Baptiste est une affaire entre eux-mêmes et leur moi idéal, un dialogue dont l’autre est exclu. L’expression achevée de l’égotisme libertaire dont notre société est le terreau. --joël jégouzo--.

 

Etre sur terre et ce que j’en retiens, de Alexandre Lacroix, Pocket, coll. Nouvelles Voix, juillet 2004, 283 pages, 7 euros, ean : 9782266125079.

Etre sur terre et ce que j’en retiens, de Alexandre Lacroix, Calman-Lévy, août 2001, 282p., ISBN : 2702132383.

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L’ANGLETERRE A L’HEURE DE L’ABJECTION SOCIALE... (4/4)

12 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

pauvres-anglais.jpgDans cet effroi de pauvreté qui se dessine de nouveau aujourd’hui, ce n’est plus même la question de libertés qui est en jeu, mais celle du statut des êtres dont la vie bascule soudain dans un univers au sein duquel, la survie elle-même est rendue vile. Les opprimés n’ont jamais souffert du manque de seigneurs ou de maîtres, ainsi que l’énonce admirablement Joseph Arch, qui fut en son temps un fier militant des Droits de l’Homme et du salarié. Mais ne pensons pas que les siècles passent pour rien et que l’Histoire soit un éternel recommencement. Rien n’est plus éloigné de Joseph Arch que ce fatalisme injurieux. La condition des noirs d’Amérique a connu un réel progrès dans les années 60/70, sous l’impulsion de luttes difficiles, avant de connaître une régression sans précédent, ces vingt dernières années : c’est que les forces de domination ne lâchent rien, jamais, demeurent toujours sur le qui-vive, sur la brèche, à chercher la faille par où s’engouffrer de nouveau et de nouveau nous engager vers le pire de la condition humaine. Il y a dans le monde une vraie contre-révolution en marche, et ce, depuis plus de vingt ans. Le libéralisme économique est même parvenu à séduire une intelligentsia naguère sensible aux questions de justice et d’équité, c’est dire si les sirènes sont puissantes. C’est de cela, sans doute, que nous mourrons aussi, de ce leurre et de l’abandon des causes de justice par des intellectuels et des politiques occupés à gérer désormais leur seul patrimoine. Pour autant, il n’y a aucune fatalité là derrière -que des renoncements, des trahisons et des raisons insuffisantes. Il est possible, aussi invraisemblable que cela puisse paraître aujourd’hui, de tenir un autre discours sur le monde, mieux, de l’engager sur d’autres voies plus conformes à l’idée que nous nous faisons de notre humanité. L’exercice n’est pas moral, il est politique. Plongé dans la misère absolue qui était celle des ouvriers de l’époque de Joseph Arch, sans nul doute, personne ne pouvait alors imaginer une issue favorable aux luttes désespérées qui furent entreprises. Joseph Arch et d’autres militants avaient d’abord imaginé de mettre en place des caisses de solidarité pour venir en aide aux chômeurs et aux familles privées de tout revenu. Ils n’imaginaient pas qu’un jour les Etats s’en chargeraient. Pourtant ce monde des Caisses d’assurance Maladie et autres secours aux chômeurs advint. Le nôtre, jusqu’à hier. Nous saurons donc bien, allez, imaginer qu’il est possible de résister ! --joël jégouzo--.

 

La vie de Joseph Arch, pp.10-35, édition de 1898. Traduction par mes soins.

"L'enseignement, dans la plupart des écoles de village, était à cette époque mauvais au delà de toute croyance. "Beaucoup de connaissances de la bonne sorte est une chose dangereuse pour les pauvres", telle était la devise qui ornait le frontispice de la porte de ma propre école. Le seul livre que l’on nous faisait étudier était celui des devoirs du jeune travailleur, le meilleur qui fût pensait-on, et le plus sûr pour ceux qui veillaient sur nous... Ces notables ne voulaient pas que nous ayons accès à l’éducation ; ils ne voulaient pas que nous parvenions à penser par nous-même : ils voulaient seulement nous voir travailler. Être un travailleur voulait dire à leurs yeux qu’il fallait seulement être fort de sa main, et ils accordaient leur précieuse attention à nous voir nous instruire dans cette obéissance. Evidemment, le travailleur pouvait apprendre des rudiments de catéchisme et toutes instructions appropriées à sa nature. Il devait rester en particulier continent lorsque venait la fin de ses jours ouvrables.

Quand les travailleurs agricoles ont essayé de mettre en place des fonds de cotisation pour les malades, les Parson, les fermiers et les membres importants de la paroisse ont fait de leur mieux pour casser l’initiative, pour la détruire à coups de leurs talons despotiques. Les Parson ont refusé l’autorisation de prêcher un sermon pour aider à la collecte de ces fonds. Qu'un travailleur, privé de son emploi pour cause de maladie, puisse être soutenu pendant un certain temps grâce à ces fonds de solidarité, voici qui était comme une entorse et paraissait un encouragement à la débauche, dans l’esprit des Parson ! Autant leur fournir l’absinthe tout de suite, devaient-ils penser ! Mais plus sûrement, que l’épouse dudit travailleur risquait fort de ne plus mettre les pieds à la cure, pour prier humblement qu’on l’aide, si elle trouvait ailleurs du secours. Et qu’ainsi, elle et ses enfants risquaient d’échapper au joug de l’assistance de l’Eglise, si la charité de la cure ne devenait plus une nécessité. Non ! Ce club des malades devenait ainsi comme la mince extrémité d’une mauvaise cale, qui devait être retirée et brisée sans tarder.

Nous, travailleurs, n'avons jamais souffert du manque de seigneurs ou de maîtres. Il y avait Parson et son épouse, à la cure. Il y avait le châtelain et sa main de fer qui nous broyait tous. Pas de gant de velours sur cette main, pas même pour se saisir d’un homme trouvé au plus mal. Le châtelain jeta la vilenie sur mon père, parce que ce dernier avait refusé de signer l’infect contrat de mendicité dit "pour un petit pain bon marché", et si cela avait été ma mère, cette même main l’aurait sans doute écrasée jusqu’à faire sortir la vie d’elle. À la vue du châtelain, le peuple tremblait. Il était comme assis à la Droite du Père, au-dessus des fermiers, qui à leur tour terrorisaient les travailleurs, dont le sort n’était pas meilleur que celui d’un crapaud sous la herse. La plupart des fermiers étaient devenus les oppresseurs des pauvres. Ils posèrent sur leur salaire une grille de fer, serrant la vis au plus qu’ils le pouvaient, jusqu’au dessous du seuil de vie, pour rendre leur survie elle-même vile, dans cet effroi de pauvreté."

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