NEGRES ROUGES ET METIS BLANC.
Un roman du XIXème siècle. Un roman d’aventure. Une réédition. Un regard du XIXème sur la grande marche boitillante du monde occidental. Les sauvages, la nature, la civilisation, bonne et rédemptrice, pourvue qu’elle sache s’accorder de son propre sentiment de la nature…
La baie d’Hudson, le Canada. Villages de trappeurs et chercheurs d’or. Les Nez-Percés attaquent un brick. combats désordonnés, de soudards, abandonnant le feu dès qu’ils en ont l’occasion pour un galon d’alcool frelaté… Des ivrognes, des couards. Des fils d’esclaves ! Bientôt, pour les repousser, de bons indiens, les Chinouks, fiers, courageux, droits : la preuve, ils sont les alliés des blancs…
Poignet-d’acier est un métis. C’est le personnage central du roman. Courageux, un homme du grand air, pétri de bon sens. Les sauvages, ses frères, ayant tué une innocente, il n’aura de cesse de leur faire rendre gorge de leur crime contre-nature. L’occasion de nous promener parmi quelques tribus indiennes du Canada. Celle des Nez-Percés en tout premier, hôtes d’épais villages où les huttes paraissent plantées dans le plus parfait désordre. Les plaines qu’ils cultivent –mal- demeurent stériles. Les hommes vont dépenaillés, les femmes à demi vêtues, les enfants nus… Fort heureusement, au contact de la civilisation et faisant le tampon, ces métis dont le roman est peuplé, qui n’ont de cesse que de vouloir se racheter. De quoi au juste, sinon d’être des bâtards… Mais dans l’univers des sauvages, ils ont la qualité d’être comme un peu d’humanité éclairant leurs ténèbres.
Au loin l’homme blanc, bien évidemment "droit, mince, fier, svelte, de belle prestance. Son visage est agréable, de forme ovale allongée. Le front est découvert et couronné par des cheveux blonds, bouclés. Le nez est bien coupé, les yeux d’un bleu céleste, la bouche fine et bienveillante, la peau brunie par le hâle. Ses traits respirent l’intelligence, l’affabilité, l’enthousiasme. Sa voix est musicale…"
Les jeunes femmes métis, elles, ne sont belles que de pouvoir disposer, "de par le sang", de toutes les qualités des jeunes femmes de la noblesse, diaphanes et à la beauté mystérieuse…
Mais si l’intelligence des métis, héritée de leur sang blanc, les sauve de la bestialité où se sont enfermés les natives, elle ne leur permet cependant pas d’atteindre ces rives où l’humanité triomphe, qui restent l’apanage de l’homme vraiment blanc. En guise de rédemption, fuyant leurs femmes, ils épousent la guerre, au travers de laquelle ils peuvent espérer servir leur vraie humanité –blanche s’entend.
Présenté comme un roman d’aventure exaltant, par l’éditeur, sans autre regard critique, l’ouvrage détonne dans le champ éditorial : peut-on vraiment publier encore ce genre d’ouvrage sans prendre certaines précautions ? – joël jégouzo--.
Les nez-percés, Drames de l’Amérique du Nord, Emile Chevalier, éditions Cartouche, octobre 2010, 248 pages, 19 euros, ean : 978-2-915842-69-2.
METIS
Au XIXème siècle, le métissage s’énonçait comme la contamination des races dites pures, lieu des dégénérescences physiques et mentales. Le métis était un monstre, enfant du péché contre le droit du sang. Il marquait aussi, nous fait remarquer Martine Delvaux, une rupture dans l'économie de la reproduction puisque infécond... Exclu parce qu’incapable de produire du même, intriguant les figures des discours sur la pureté de la race hantés par la question des origines, il était doublement condamnable en ce qu’il révélait aussi très brutalement la fin possible du monde, sa stérilité existentielle n’introduisant à rien d’autre.
La phobie de la mixité fut telle que longtemps, l’on ne songea qu’à la solution de la stérilisation pour empêcher ces monstres de se reproduire, et l’invention d’un espace tiers où les ranger, un peu en marge de notre humanité, mais lui appartenant encore néanmoins.
Pour autant, nombre d’auteurs du XIXème siècle finirent par trouver à ce tiers espace, celui de l’exclusion, certaines vertus : il se révélait un espace d’invention.
C'est ce tiers espace qui intéressa particulièrement Martine Delvaux dans son étude, dont l’approche est volontiers psychologisante. Ce tiers espace, elle l’énonce de fait comme étant aussi un topos de la folie. La folie ne fut-elle pas elle aussi rangée par les soins d’une Doxa prompte à s’amputer des deux bras et des jambes, comme un lieu à part, digne d’études médicales, mais non sans intérêt ? Et l’auteure de remarquer que de ce point de vue, la folie a par ailleurs été aussi envisagée comme l’expression d’une aliénation qui traversait la question de la crispation identitaire, quand elle se faisait lieu de scission du sujet. Or, la folie ne fut-elle pas aussi lue comme l’espace même d’une expression où échapper aux effrois de l’aliénation identitaire ? Le tout par le jeu de traductions et d'altération des identités culturelles ? De quoi méditer à nouveaux frais cette question du métissage…
Dans son étude, Martine delvaux s’est attachée à en comprendre les formulations à travers la lecture de trois personnages de roman : Ourika, une jeune Sénégalaise adoptée par l'aristocratie française du début du dix-neuvième siècle, création de Claire de Duras (1823), Juletane, Antillaise débarquée au Sénégal, imaginée par Myriam Warner-Vieyra (1982), et la narratrice de l’Amant, de Marguerite duras (1984), française née en Indochine.
La folie d'Ourika est clairement liée à son métissage culturel, celui d’une jeune esclave noire élevée au sein d'une société blanche et aristocratique. Objet elle-même, à l’intérieur de ce musée imaginaire construit par ses maîtres, Ourika, en se racontant, finit par conquérir un espace qui va lui appartenir en propre. Dans le second exemple, la narration devient encore le lieu de conquête de soi. Si la vie réelle est le lieu de la folie, l’écriture, thérapeutique, est celui de la liberté. Dans le dernier exemple enfin, le corps de la narratrice, tel qu’il s’écrit dans le fil du récit, s’avère être le lieu de multiples identifications. Avec le Viet-nam d’une part, au travers du vêtement affectionné, mais aussi avec la France, à travers le port d’un simple accessoire, un chapeau, qui va finir par composer "l'ambiguïté déterminante de l'image" de la narratrice qui soudain se voit autre sous cette coiffe étrangère en milieu vietnamien, se voit comme du dehors, introduite par ce dehors dans la circulation de désirs nouveaux. L'Amant se fait ainsi le récit de l'apprivoisement du métissage, affirmant depuis ce lieu improbable du métissage, l’avènement de la jouissance contre la folie, ainsi que l’écrit superbement Martine Delvaux. --joël jégouzo--.
http://motspluriels.arts.uwa.edu.au/MP798md.html
Mots Pluriels no 7. 1998 : Le Métis ou le tiers espace de la folie dans Ourika, Juletane et L'Amant , Martine Delvaux.
LEIBNIZ : DU PUR RECONFORT DOGMATIQUE DU CARTESIANISME…
Pour Leibniz, la philosophie mécaniste de Descartes était l’antichambre de la vérité. La physique cartésienne, héritière de cette pensée, lui paraissait erronée, en ce qu’elle réduisait la matière vivante à l’étendue inerte. La physiologie cartésienne, motivée par sa conception dualiste, lui semblait également poser maladroitement le problème de l’union du corps et de l’esprit, réalisé pour Descartes en Dieu et par Dieu, et demeurant ainsi un mystère à l’homme et en l’homme. Par ailleurs, le problème de la certitude cartésienne, fondée sur d’incontestables évidences, lui paraissait accorder toujours trop d’importance à l’idée d’intuition. En outre, le souci de Descartes d’unification du savoir pouvait constituer un sérieux obstacle à penser la diversité du phénomène monde. Ainsi du couple identité et non-contradiction, qui impose que toutes les théories scientifiques s’adossent en quelque sorte les unes aux autres dans un alignement impeccable avec les principes de la raison. Mais à prendre le premier exemple venu, comme celui de la vitesse de la lumière, si Descartes, fort de ses principes et de son intuition selon laquelle cette transmission était instantanée, pouvait tenir pour mauvais philosophe quiconque ne partageait pas cette idée, on a vu ce qu’il en est advenu, quand les progrès de l’explication scientifique eurent finalement raison de cette intuition…. L’image que Descartes se forgeait du monde était nécessairement celle de l’unité des phénomènes et des essences, qui permettait de remonter vers un principe premier, fédérateur et organisateur du monde, dépliant ce monde selon un enchaînement logique, mécanique. D’où les Méditations, comme effort pour déployer le système logique du monde. Mais c’est bien la volonté de Descartes de voir le monde unifié qui l’a obligé à poser l’intuition au cœur de son système philosophique. Dans ses principes, la méthode cartésienne reste féconde. Encore faut-il en connaître les limites : le souci cartésien de l’unité du savoir, qui apparaît comme un pur réconfort dogmatique. Où Descartes importe-t-il cependant ? Presque essentiellement dans ce projet de maîtrise du sujet qu’il tente de refonder à n’importe quel prix. Le cartésianisme autorise alors de croire que l’homme peut s’affranchir : son indépendance morale est ainsi conciliée avec sa dépendance ontologique. Reste aussi cette définition de la liberté comme volonté individuelle, et de la vérité comme construction et non révélation. --joël jégouzo--.
Image : un manuscrit de Leiniz, calculer…
PETIT GUIDE DE LA GAUCHE RADICALE
Un guide exclusivement centré sur la Gauche radicale donc, à l’exclusion d’un champ de contestations tout de même beaucoup plus ouvert, de la Droite à la Gauche, en passant par le(s) Centre(s). Et c’est du reste un peu dommage, puisque cette appropriation de la contestation par ces nouvelles gauches nous obligent à penser le succès des revendications en termes d’accords et de compromis, voire d’unification d’un front que l’on aurait peut-être intérêt à laisser ouvert et non à subsumer sous une direction unique –ça, c’est la ligne politique des machines fourre-tout, de l’UMP ou du PS, étouffant les contestations susceptibles de les déborder dans l’équivoque d’un pseudo rassemblement…
Quoi qu’il en soit, pour Irène Pereira, l’apparition de ces gauches radicales en France daterait des années 90, 1995 plus exactement, date à laquelle Juppé dut retirer son projet de Loi. Elle marque pour elle la naissance de l’anti-libéralisme en France, relayé en 1999 par l’apparition du mouvement alter-mondialiste, à Seattle.
Depuis, on a assisté à beaucoup d’agitations à la gauche de la gauche de Pouvoir : recomposition du PC, naissance médiatique de Besancenot, réveil d’une gauche radicale et in fine, montée en puissance de Jean-Luc Mélanchon, le tout oscillant entre théorie queer, féminisme et post-colonialisme.
L’étude d’Irène Pereira vise ainsi à clarifier les positions des uns et des autres en les élucidant à l’aulne de trois critères principaux, à savoir : leur rapport à la religion (mais n’est-ce pas enterrer l’Histoire sous la pression de l’actualité ?), leur rapport à la propriété (mais n’est-ce pas penser à l’intérieur d’un vieux schéma marxiste dépassé par ses tenants mêmes ?) et leur rapport aux mœurs. Des critères qui, certainement, devraient être corrigés aujourd’hui, ces distinctions contraignant l’auteur à identifier les options sous des vocables surannés : une gauche anti-cléricale, une gauche sociale et une gauche culturelle.
De ces distinctions, Irène Pereira décline trois grammaires essentielles : une grammaire républicaine sociale tout d’abord, issue de mouvements tel ATTAC ou du Parti de Gauche, maintenant l’idéal politique d’un citoyen installé au cœur d’une démocratie participative chargée de construire une république sociale et non socialiste. Une grammaire socialiste ré-articulant les thématiques du travailleur, du prolétaire, de l’ouvrier, pour restaurer le discours de classe et l’idée de révolution, et dont l’engagement vise à remettre en cause les moyens de production et la propriété privée, pour s’actualiser en grammaire léniniste fédéraliste. Et une grammaire nietzschéenne, issue des minorités, questionnant l’idée d’humanité au sein d’une action militante tournée vers les minorités et non le mouvement de masse. Pas de révolution à l’horizon, mais l’expérimentation de micro-réalisations et libérations d’espaces éphémères de liberté. Aventurant de nouveaux modes de vie à l’intérieur de mouvances autonomes, cette grammaire prônerait plus volontiers la désobéissance civile que la Révolution, et les pratiques écologiques.
Dans une dernière partie, l’essai pointe les défis que ces gauches auront à surmonter si elles veulent dépasser leurs divisions et donner quelques chances de survie à leurs grammaires respectives. Le tout à travers un balayage de questions posées aux unes et aux autres, de manière chaque fois spécifique. Mais peu importe ici que par exemple seules les grammaires républicaines et socialistes aient à se poser la question de savoir s’il faut à tout prix éviter le danger d’une guerre civile, ou quelle peut être la place de la question des droits de l’Homme dans l’espace de la grammaire culturelle, thématique dont on sait qu’elle fut régulatrice d’opinion d’une droite réactionnaire (Finky) peut disposée à dépasser le cadre purement formel commodément fourni par le thème en question pour aborder les vrais sujets sous-jacents à une interrogation de ce type… Toutes ces questions, au vrai, valent d’être posées à tous.
Parmi elles, de nouvelles pertinences, comme celle de savoir s’il faut privilégier les facteurs politiques plutôt qu’économiques, ou de savoir si nous n’accordons pas trop d’importance aux minorités, ou encore s’il faut laisser en l’état le capitalisme et penser l’oppression uniquement en termes culturels.
La question centrale évidemment, reste de savoir comment prendre en compte la pluralité des revendications. Faut-il ouvrir tous les fronts à la fois, ou les hiérarchiser ? Faut-il en quelque sorte réintroduire le vocabulaire de l’ancienne gauche maoïste française (Alain Badiou) et parler de luttes principales et de luttes secondaires ? Qu’on se rappelle : un moment, lors des grèves centrées sur la question de la retraite, d’autres revendications surgirent, d’autres luttes émergèrent, que l’on fit taire. Ce fut peut-être une erreur tactique. Car au fond, si on analyse la stratégie de Nicolas Sarkozy, ne vise-t-elle pas justement à démultiplier les fronts d’oppression pour étouffer toute contestation frontale ? Semaine après semaine, attaquant sur tous les sujets, en isolant chaque fois une catégorie de population, la réponse unitaire parait malaisé. Seul le mouvement des retraites a fini par cristalliser un moment d’unité, encore le permit-il à la faveur de la montée de l’exaspération en France, unanime pour le coup. Mais on le sait, sur la question des retraites également les syndicats ne pensaient pas pouvoir en appeler à la grève générale. Cela, bien qu’il existe un consensus large de l’exaspération, devant les inégalités économiques (dernier mouvement en date, celui initié par Cantona contre les banques), les inégalités politiques (la question des immigrés, celle des étrangers en France qui vont faire l’objet d’une nouvelle Loi inique en janvier 2011), devant l’incroyable poussée du racisme d’Etat (contre les rroms, contre les arabes), etc. Une somme qui, mise bout à bout, montre qu’il nous faut désormais déconstruire toutes les évidences sociales, y compris celles d’une lutte unanime pour la prise du pouvoir politique. Et c’est précisément là que le bât blesse, dans cet essai, qui ne parvient in fine qu’à convoquer les théories américaines de l’intersectionnalité, qui proposent de réaliser un compromis entre les grammaires socialistes et les grammaires nietzschéennes pour ré-articuler les rapports de sexes, de classes, de races. Certes, l’effort est loin d’être vain, mais espérer que l’ensemble puisse passer sous les fourches caudines d’une traduction politique unique censée lui offrir le seul cadre possible non seulement de légitimation mais d’opportunité publique est vain : demain Sarkozy sera battu, il n’en restera pas moins la nécessité de laisser ouvert un champ de luttes démesuré. Or c’est aussi cela qu’il faut penser. L’exemple américain de la venue au pouvoir d’Obama est de ce point de vue instructif. Il n’y a pas de Pouvoir à prendre, il y a du pouvoir à défendre. --joël jégouzo--.
Les grammaires de la contestation, un guide de la Gauche radicale, Irène Pereira, éd. Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, septembre 2010, 226 pages, 14,50 euros, ean : 978-2-35925-011-4.
COMMENT ORGANISER UNE NOUVELLE SUBJECTIVITE DU CHANGEMENT SOCIAL ?
Le rendez-vous est ancien : il date des années 80, et cela se ressent autant dans le vocabulaire déployé par Guattari et Negri pour comprendre les enjeux de la société qui arrivait, que dans les propositions formulées, essentiellement : la mise en dissidence de la subjectivité.
Au tout début des années 80 et sans doute sous l’effet du prisme des luttes anti-nucléaires finissantes, l’un et l’autre voyaient dans l’Etat nucléaire la figure centrale du capitalisme intégré, selon leur formule d’alors, avant que ne s’impose le terme de mondialisation. Une figure intégrant nécessairement et autoritairement toutes les dimensions du social et du politique sous la pression de la terreur qu’inspirait l’énergie nucléaire et sa difficile maîtrise, qui engageait l’humanité dans son devenir même, sur un très long terme. On pouvait en effet imaginer à l’époque que les libertés civiles allaient en pâtir. Mais c’est autre chose qui arriva et ces mêmes libertés eurent à pâtir d’un autre type d’oppression sociale, beaucoup plus redoutable dans la mesure où elle fut partagée sinon promue par une certaine gauche convertie aux sirènes libérales, sous la pression de l’économie dite de marché cette fois, et du déplacement des bassins d’emploi vers d’autres mondes.
Pour autant, si la compréhension est vieille, il en demeure quelques aspects intéressants sur lesquels il conviendrait aujourd’hui de faire retour.
Comme du constat de nos deux penseurs que Mai 68 inaugura essentiellement l’exploration de nouvelles subjectivités collectives. Il n’est que de se rappeler les mouvements de contestation qui foisonnèrent alors, de celui des femmes à celui des prisons, en passant par les gays et les écolos : un morcellement des luttes certes, et la dispersion des revendications. Mais le symptôme d’une société en recomposition, d’une société traversée souterrainement par des failles dont les observateurs avaient tort de croire qu’elles pouvaient trouver rapidement leurs réponses. Au lieu de voir Mai 68 comme un mouvement fermé sur lui-même, sans doute aurait-il fallu l’appréhender comme le début de quelque chose de plus ample et le replacer dans la longue durée d’une histoire peut-être comparable à celle qui bouscula à la Renaissance la société occidentale, pour en mesurer les attentes tout comme les effets. C’est un peu cette longue durée que nous restituent Guattari et Negri.
Et si, pour l’essentiel, l’éclipse révolutionnaire (appelons-là comme cela, pourquoi pas), concerna la lutte des classes, inaugurant d’une sorte de fin de l’éthique du changement social dans la soumission au concept de marché, la nécessité de réinventer les finalités de nos droits et de nos libertés ne fut jamais vraiment perdue de vue.
Du danger de l’abandon de l’éthique du changement social, la pression de l’insécurité de la vie quotidienne, de l’insécurité face à l’emploi, de la fragilité des libertés civiles, firent la démonstration brutale, dont nous mesurons aujourd’hui à peine encore les effets.
Alors il y a bien certes quelque chose de désuet dans le vocabulaire de Guattari à vouloir faire des valeurs de désir qu’elles orientent mieux la production. Mais peut-être pouvons-nous en comprendre les raisons quand, après tout, nous découvrons que le capitalisme financier s’avère radicalement anti-social et qu’il ne relève que de notre volonté qu’il soit réglementé. De même : aujourd’hui l’insécurité est devenue le point d’appui fondamental de la gestion du pouvoir. Mais on voit bien qu’il nous faut aussi assumer une alternative sous peine de nous laisser enfermer dans une conception du pouvoir des plus effrayantes et préjudiciable à nos libertés civiles.
La question serait alors de savoir à nouveaux frais organiser politiquement une nouvelle subjectivité du changement social.
De ce point de vue, les réponses de Guattari et Negri paraîtront formulée dans un vocabulaire trop typé pour nous aider à y voir clair. Leur "multicentralisme fonctionnel" par exemple, ne fait guère écho en nous. Voire. Le front des luttes est innombrable. La formule est inexacte grammaticalement, mais il faut la maintenir. On le sent bien, y compris dans ses traductions politiques, avec l’éparpillement des forces de contestation, autant à gauche qu’à droite.
Il existe ainsi une réelle difficulté à réaliser une synthèse idéologique de toutes les révoltes qui émergent aujourd’hui, voire de toutes les consciences qui se sont fait jour et demeurent une nécessité sociétale.
Le front des luttes ne peut ainsi que se reformuler dans la recherche d’alliances entre les diverses grammaires du changement social. Une recherche qui ne peut pas, en outre, ne pas tenir compte du déplacement de l’éthique du changement social vers de nouveaux acteurs sociaux et politiques, de nouveaux médias et de nouveaux médiums, sous l’impulsion desquels les lieux de résistance (internet par exemple, pour ce qu’il en va de la liberté d’expression et de la possibilité qui nous est offerte de nous soustraire au pouvoir des grands médias d’information), sont aussi devenus des agencements de production de nouvelles réalités sociales et de nouvelles subjectivités collectives. De nouvelles lignes d’alliance sont à tracer, à travers les engagements plurielles des forces sociales, engagements qui ne pourront faire non plus l’économie d’une réflexion en termes de luttes des classes, non plus qu’en termes d’insurrections post-coloniales, si bien que la proposition de Guattari et Negri, de "penser et vivre autrement" dans un "être pour" susceptible de créer les conditions de possibilité de surgissement d’une intentionnalité collective, conserve tout de même encore de sa pertinence. --joël jégouzo--.
Les nouveaux espaces de liberté, Félix Guattari et Toni Negri, éditions Lignes, octobre 2010, 224 pages, 16 euros, ean: 978-2-35526-058-2.
PROJET DE LOI DEPENDANCE ET GRANDE DEPENDANCE : ADOPTEZ UN VIEUX…
Le narrateur vient justement d'en adopter un. Pour meubler sa retraite peut-être. Se sentir lui-même moins seul. Il vivait jusque là sans enfants, sans parents proches. Le vieux s’appelle Léo. Il a 99 ans. De légers troubles cognitifs. Du coup le narrateur a entrepris quelques travaux chez lui, pour l’accueillir. On n’imagine pas ce que cela implique : la salle de bain devient la pièce principale et la chambre, beaucoup trop grande –les vieux sont agoraphobes- doit être raccourcie. La baignoire remontée, les WC aussi, les marches rabaissées. Et puis il y a le problème de la nourriture : Léo ne peut plus mastiquer. Ensuite, un vieux c’est comme un bébé : ça occupe tout votre temps. Un bébé enthousiaste mais lent, qui peut demeurer des heures entières dans le salon sans bouger. Infatigable. A ne rien observer. Ou bien appelant pour satisfaire des envies cocasses. Aujourd’hui Léo veut un coffre. Un petit coffre en bois. Quand on le lui offre, il pleure : le coffre est vide. Il faut le remplir. De n’importe quoi. Tout lui convient. Au fond, Léo n’est pas difficile à vivre. Il s’occupe de petits rituels désuets. C’est même plus apaisant qu’un bocal de poissons rouges. Léo vit du reste comme eux, au présent. Un tout petit présent sans étendue réelle. Le narrateur, ça lui rappelle son père, quand ce dernier l’emmenait à la cathédrale le mardi pour écouter de la musique et, peut-être, y apprendre à mourir. Mais apprend-on cela ? Chacun fait de son mieux. Un jour après une chute malencontreuse, Léo devient encore plus vieux. Il oublie tout, s’étouffe, oublie encore le peu de consignes données. Une comptine l’arrête, sortie du fonds des âges, qu’il fredonne toute la journée. Tous les jours. Toutes les nuits. Car il se lève la nuit à présent, urine partout, oublie l’emplacement de sa chambre, s’endort dans le couloir. Peu à peu la vie le quitte. On voit bien ça. La maladie, la fatigue, qui le charrient vers le grand nulle part. A l’observer, le narrateur croit devoir comprendre que vivre, c’est ne jamais cesser d’abandonner ceux qu’on aime. Puis tout s’est déglingué. Il faut répéter, Léo ne comprend plus. Il faut parler de plus en plus fort, mimer, surveiller sans relâche Léo. Leur onzième mois de vie commune arrive. Le narrateur remet Léo au centre où il l’a trouvé. Voilà. Dans l’impuissance de savoir lui offrir une meilleure place. Les vieux semblent n’être "praticables" qu’en tant qu’ils ne sont pas trop vieux encore. Après, personne ne sait qu’en faire. -- joël jégouzo--.
Mon vieux et moi, Pierre Gagnon, éditions Autrement, coll. Littératures, sept. 2010, 88 pages, 9 euros, EAN : 978-2-7467-1436-6.
DESCARTES, LE COGITO
Pour Kant, la découverte du cogito ne relevait pas de l’évidence mathématique, mais d’un paralogisme : Descartes passe de la forme vide de la pensée à un contenu –"Je" pense. Mais dans ces conditions de questionnement, il aurait très bien pu obtenir une réponse autre : ça pense. Mais qu’est-ce qui pense ? Que faire, en effet, du contenu variable de la chose qui pense ? Kant ne lisait pas les langues africaines. S’ils les avaient lues, il se serait aperçu que le cogito de Descartes demeurait parfaitement intraduisible dans la plupart de ces langues. "Je suis quoi, où, comment ?, auraient-elles questionné aussitôt, tant ils leur auraient paru improbable de poser un cogito comme pure entité spirituelle non spatiale, improbablement immatérielle. Le cogito, en définitive et malgré les préventions qui nous commandent de ne l’appréhender que sous les espèces de l’énoncé d’une réflexivité qui en serait la vraie découverte (je pense que je pense), n’est ainsi attaché qu’à la présence de la présence requise. Mais l’on peut se poser la question de savoir dans quelle mesure cette conscience de soi est connaissance de soi. Le moi de ce cogito qui s’affirme comme une pure intellectualité vide d’idées, un penser sans contenu, n’est qu’une enveloppe vide, postulée plus qu’assurée. La conscience que définit Descartes repose ainsi tout entière dans le postulat intellectuel. C’est dans la permanence de son attention qu’elle soutient la certitude de son essence. Que l'idée y devienne en outre un mode de l’Esprit, c'est ce que Malebranche conteste : pour ce dernier, l’âme n’était pas mieux connue que le corps, la conscience n’étant qu’un sentiment interne, obscur, tandis que l’idée n’est pas un mode de l’Esprit, mais un objet de la pensée. Quant à Leibniz, pour lui Descartes appelait clair ce qui n’était en rien clair et n’était en définitive que présence de l’esprit à soi-même. L’intuitionnisme de Descartes lui apparaissait de la sorte suspect car fortement teinté de subjectivisme. Ce qui conduira Leibniz à réfléchir sur la formalisation de la logique des relations, là où Dieu restera la clef de voûte du système cartésien. --joël jégouzo--.
DESCARTES, La METHODE DU C.Q.F.D.
Traditionnellement, la philosophie de Descartes est pensée comme l’étude de la relation de l’ontologie à la connaissance. Descartes se serait efforcé de déterminer les conditions qui permettent à la pensée d’aller du connaître à l’être. Mais peut-être convient-il de distinguer les deux moments de sa démarche pour en apprécier la profondeur et les écueils : le moment du Discours de la méthode, et celui des Méditations.
Précisons simplement et en préalable, que dans le rationalisme du XVIIème siècle, la vérité était à découvrir, non à construire, et que la raison s’affirmait comme un don, non une conquête. Or c’est cela que, d’une certaine manière, Descartes va interroger.
Le Discours de la Méthode se présente comme méthode de la puissance du Bien penser, réglé sur le modèle de la logique mathématique. C’est en menant méthodiquement la recherche de la vérité que le vrai devient indubitable. Descartes pose ses règles à partir de deux prémisses intellectuelles : l’universalité du bon sens et la centralité de la logique mathématique comme lieu d’expression de cette puissance du Bien penser, plutôt que celle du syllogisme.
La première règle qu’il pose est celle de la clarté de l’évidence, de sa fulgurance, de son immédiateté. Elle est victoire de l’intuition, conception d’un esprit attentif, présent à lui-même.
La deuxième règle (diviser en autant de parcelles qu’il en faut, etc. …) pose le problème fondamental du découpage de l’objet, de sa déconstruction analytique.
La troisième règle est celle de la déduction et de la combinaison, du plus simple au plus compliqué.
Et la quatrième, celle de la vérification.
La méthode relève du CQFD : l’argumentation est conduite par la seule nécessité des raisons. La déduction mathématique devient ici le protocole et le prototype de la pensée claire et assurée. A partir de Descartes, tout le XVIIème siècle fera du modèle mathématique le paradigme de la pensée philosophique. La portée de ce modèle est incontestable. En revanche, plus incontestable est la première règle, qui installe l’intuition en Puissance d’unification de l’Esprit. Car ce qui est clair ici, n’est au fond que ce qui est présent et manifeste à un esprit attentif… Mais encore ?, sommes-nous tenté de demander. Et au delà : qu'est-ce qui pouvait bien motiver une pareille détermination ? C’était en fait le souci cartésien d’unifier le savoir, et accessoirement, les sciences entre elles. L’image que Descartes se forgeait du monde était celle d’une nécessaire unité des phénomènes et des essences, qui permettait de remonter vers un principe premier, fédérateur et organisateur du monde, autorisant de déplier ce monde comme un enchaînement logique, quasi mécanique. Ce sera l’effort des Méditations. Et c’est ainsi sa volonté de voir le monde sous les traits de l’UN qui l’aura conduit à installer l’intuition au cœur de son système philosophique.--joël jégouzo--.
MAURICE BLANCHOT, LA CONDITION CRITIQUE.
Les éditions Gallimard nous offrent, avec ce gros recueil d’articles, une récollection inédite des critiques publiées par Maurice Blanchot de 1945 à 1998. Critiques littéraires, études, textes à caractères théoriques et même quelques tirés à part.
La condition critique, qui donne son titre au volume, est en fait un texte publié dans L’Observateur le 18 mai 1950, dans lequel Blanchot s’interroge sur la validité de l’exercice, "qui réfléchit peu" et commente beaucoup. Cherchant à en saisir le sens, il lui découvre celui "d’attirer les œuvres hors d’elles-mêmes" pour les introduire dans les remous du monde, allant ainsi à rebours de tout ce qui se pensait dans le même temps au niveau des théoriciens de la littérature, la critique ayant dès lors sous sa plume plus à voir avec l’air du temps qu’avec le génie de l’œuvre elle-même. Curieusement, Blanchot place sa réflexion sous l’autorité de Sainte-Beuve, qui n’eut jamais peur de faire "le sale boulot", à savoir : satisfaire les caprices du curieux. Etrange filiation soit dit en passant, sous la plume d’un écrivain qui ne fait aucune référence à Adorno ni à Benjamin, ni aux écoles russes, polonaises, anglaises ou américaines, pour n’en référer qu’aux seuls français !
La critique versatile donc, puisque soumise au temps et aux devenirs historiques des idées et des goûts… Certes, tout comme l’œuvre, non ? Hé bien non : pour Blanchot, il existe une solennité (il emploie le mot) de l’œuvre, voire une opacité que le critique s’ingénierait à réduire, à dissoudre… Le tout au nom d’un objectif plus que d’un dessein, presque malhonnête : livrer l’œuvre à la réflexion de la vie…
"Sans art au propre", "sans talent personnel" (mais Blanchot y met pourtant tout le sien), le critique s’avancerait ainsi tel un vagabond (l’image est belle tout de même), sinon un maraudeur (celle-là aussi), vers cette intimité fermée qu’est une œuvre, pour, du dehors, lige lui-même de ce dehors, la trahir, l’interpréter, l’ouvrir "tout entière à la vérité d’un jour commun".
On mesure l’ambiguïté de la formulation, la vérité n’ayant pas grand chose à voir avec le sens commun, sinon qu’en effet ce dernier s’en revendique et s’en pare pour mieux asseoir sa duplicité -mais certes, sensus communis de Kant dans sa version "noble", quand plus généralement cette vérité se réduit au préjugé et autres lieux communs… Ambiguïté qu’il faut cependant maintenir, car cette vérité, en effet, a bien quelque chose à voir avec l’effort critique dans sa saisie, difficile, de ce que l’on pourrait nommer la cohérence de l’œuvre, sa vérité.
Ambiguïté qui au fond n’a qu’une fonction dans la pensée de Blanchot : celle d'amarrer la critique à la versatilité du présent et l’enfermer dans une véritable soumission confuse à l’œuvre qu’elle tente "d’éclairer un moment", dans l’attente de nouveaux éclairages plus séduisants semble-t-il permis d’écrire.
Certes, la critique française s’est bien illustrée par sa superficialité en la matière, donnant largement raison à Blanchot. Il n’est que de convoquer ici la fortune critique de Gombrowicz, quand on s’efforce de la suivre tout au long des années 40 et jusque dans les années 70 : son œuvre aura été passée au filtre de tous les courants littéraires qui se sont succédés en France, de l’existentialisme au Nouveau roman en passant par le structuralisme et autres hochets à la mode. Mais, à s’enfermer dans l’hexagone, on perd tout de même beaucoup en réflexion. Avec Blanchot, sur ce point, on est hélas loin des efforts théoriques d’un Benjamin ou d’un Adorno, thématisant l’un et l’autre l’acte critique avec une rare pertinence…
Reste à savoir si Blanchot aura été, finalement, un bon critique… Pas si certain… Qu’a-t-il lu par exemple, qui méritât l’exercice de son talent critique ? Giraudoux, Sartre, Melville, du Bos, Malraux, Sade, Hölderlin, Restif de la Bretonne… Rien que de très convenu en somme… Passé qui plus est à la moulinette d’une conception de l’écriture séduisante, le vide du tombeau articulant, selon une formule tout de même bien usée, les conditions de possibilité d’une vérité du langage. Vide qui cependant, sous sa plume d’écrivain quand il se veut critique, ouvre, quand il lit Au-dessous du Volcan de Malcom Lowry, à une fascination convaincante pour ce roman de la fascination, "œuvre plus profonde que ses profondeurs", convoquant cette foi avec sagacité les propos de Nietzsche sur les Grecs : "une œuvre qui a sa profondeur à sa surface". Ce qui du reste est vrai de toutes les grandes œuvres. --joël jégouzo--.
La condition critique, Maurice Blanchot, articles 1945-1998, Gallimard, Les cahiers de la NRF, septembre 2010, 502 pages, 32 euros, EAN : 978-2-07-012754-2
LA RAISON D’ETRE DE LA LITTERATURE, GAO XINGJIAN
Les éditions de l’Aube ont réédité en 2008 le discours prononcé par le Prix Nobel de Littérature, le 7 décembre 2000. Un discours mesuré, qui s’efforçait surtout, contre ce que Gao Xingjian nommait le fléau de l’engagement, d’affirmer «la voix d’un individu». Ce qu’il fallait comprendre par là, l’entretien qui suivait le précisait. Nourri de l’œuvre de Gombrowicz, qu’il citait à de multiples reprises, Gao Xingjian refusait de mettre la littérature au service d’autre chose que d’elle-même, quel qu’en fut le prix à payer. Et le Prix Nobel de Littérature de stigmatiser, comme conséquence nécessaire de la position qu'il défendait, la "frustration" du monde occidental, plus attentif aux conséquences politiques de la réception de son œuvre en Chine, qu’à son travail d’écrivain. Cela dit, tout ne paraissait pas aussi clair dans son esprit. Dans la hiérarchie qu’il construisait, Gao Xingjian plaçait certes l’écriture au-dessus de la littérature, mais ne lui reconnaissait pour seule valeur que celle de «la vie». L’écriture fonctionnait ainsi sur le modèle romantique conventionnel, comme pure consolation si l'on veut, tout en restant soumise au vieux principe de réalité. Détachée du devoir de prétendre dire d'une quelconque manière le monde, mais lige de ses réalités... La quête de l’écrivain dès lors, ne cessait d’être, à ses yeux, celle du «réel», sans que l’on sût jamais ce qu’il fallait mettre sous ce vocable. De fait, l’écrivain oscillait-il lui-même entre l’amertume du dernier Mallarmé et l’enthousiasme de l’aventure proustienne. D’un côté l’écueil de l’art pour l’art (expression à laquelle le contraignait inopportunément son dialogue avec Denis Bourgeois), de l’autre une mystique de la litérarité que ce dialogue ne parvint jamais à dessiner. Une suite à ce dialogue aurait été heureuse, mais elle ne vint jamais…--joël jégouzo--.
La raison d’être de la littérature, Gao Xingjian, traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait, suivi de : Au plus près du réel, dialogues avec Denis Bourgeois, éditions de l’Aube, poche, réédition janvier 2008, 180p., 8 euros, ISBN : 9782752604095.