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La Dimension du sens que nous sommes
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L’ANGLETERRE A L’HEURE DE L’ABJECTION SOCIALE... (3/4)

12 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

workingclass.jpgLa domination sociale tente toujours de s’exprimer comme une domination morale naturelle. Là n’est pas la moindre de ses abjections, que d’introduire le discours de la disqualification symbolique dans la bouche même de ses victimes. Mais le pire, c’est sans doute cette capacité de renouvellement des instruments et des lieux de cette morale podagre, épousant toujours les transformations culturelles des sociétés qu’elle parasite. Ces transferts d’un lieu de stigmatisation l’autre sont redoutables, en ce qu’il contamine toujours les espaces en apparence les plus indemnes de toute suspicion : hier l’Eglise et la foi religieuse traçant elle-même sur les fronts des victimes le signe de leur martyre, aujourd’hui l’économie comme réel et discours du vrai, lieu indépassable de production de l’humain. En outre, elle sait recruter sans difficulté les hommes stipendiés, toujours prompts à trahir et vendre leur cause au service de la domination la plus honteuse, sans même jamais devoir se compromettre de trop, tant ce discours s’est répandu, passant pour l’évidence aux yeux de presque tous.joël jégouzo--.

 

 

"Je me rappelle ces moments où l’épouse Parson allait comme à son habitude s’installer confortablement dans son siège d’église en contraignant les femmes pauvres à le contourner par les travées suivantes pour accéder à leurs bancs, et comment elle exigeait qu’on lui fisse la révérence avant de s’asseoir. Voici qu’on les éduquait dans l’obligation de vénérer une fausse autorité placée au-dessus d’elles, à laquelle elles devaient prétendument leur hommage, dans le but de les inviter à comprendre qu’elles devaient "honorer les puissances, quelles qu’elles soient", et comme représentées par l'épouse du révérend, Mme Parson. Certes, nombre de ces femmes humiliées jour après jour, par une sorte de perversion de leur goût, acceptaient cette flétrissure. Mais la plupart n’y consentaient que sous l’effet de la peur. Il leur fallait penser à leurs familles, penser à trouver de la nourriture pour leurs enfants, des vêtements ; et comment du reste, quand tant et tant ne parvenaient à gagner aucun salaire, quand tant d’autres ne gagnaient que juste de quoi survivre en restant affamés, quand très souvent les travailleurs réguliers eux-mêmes devaient rester au chômage pendant des semaines, comment des mères et des épouses auraient-elles bien pu apprendre autre chose que d’accepter avec reconnaissance ce qu’on leur donnait au compte-goutte aux portes de l’entreprise Parson ou ailleurs, et comment n’auraient-elles pas consenties à tirer leur révérence sans rien en laisser paraître sur leur visage ? Leurs figures demeuraient lisses en toute circonstance, tout comme leur langue, ainsi que leurs bienfaiteurs l’attendaient d’elles.

Et quant à moi, ma petite caboche fière et vive s’est mise à brûler le jour de ma Première Communion. Je voyais marcher en tête de l’office le châtelain, suivi des propriétaires fonciers, puis des marchands, des commerçants, des voituriers et du forgeron et puis, tout en queue de cette procession, vinrent à la toute dernière place les pauvres travailleurs agricoles en chemise longue. Ils marchaient comme une masse, personne ne leur prêtant la moindre attention, pour venir, seuls, s’agenouiller dans l’église tandis que tous les autres restaient debout, comme s’ils n’étaient que des malpropres — et à cela, ma vue s’est brouillée et une poigne de fer a gravé aussitôt dans mon âme fragile cette vision qui y est restée depuis, inscrite à tout jamais en moi. Je me suis dit à moi-même que si c’était cela, l’ordre du monde, jamais je n’y consentirai ! Jamais pour moi ! J'ai alors couru à la maison et j’ai raconté à ma mère ce que je venais de voir, et j'ai voulu savoir pourquoi mon père n'était pas aussi bon aux yeux de Dieu que le châtelain, et pourquoi les pauvres devaient être les derniers à entrer dans le Tableau du Seigneur. Ma mère me fit gloire d’une telle vision... Il n'y avait aucune autre chapelle dans notre village, mais quand j’eus quatorze ans, quelques dissidents ont commencé à venir de Wellesbourne. Ils tenaient réunions dans une ruelle sombre. Quand les Parson eurent vent de cela, ils sont allés avec leurs fermiers au devant de ces chrétiens si peu orthodoxes. Et ils nous menacèrent : si nous les aidions, nous pouvions dire au revoir à toutes leurs charités. Fini la distribution gratuite de soupe, fini les quelques boulets de charbon qu’ils donnaient parfois. Et ce n'étaient certes pas des menaces en l’air ! Et si ça, ce n’était pas de la persécution religieuse, j’aimerais qu’on me dise ce que c’était ! Ils savaient qu’ils nous tenaient à la gorge et qu’ils pouvaient serrer la vis autant qu’ils le voulaient. (à suivre…)

La vie de Joseph Arch, pp.10-35, édition de 1898. Traduction par mes soins.

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L’ANGLETERRE A L’HEURE DE L’ABJECTION SOCIALE... (2/4)

11 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

caricaturelawspoors.jpgL’abjection. Il n’y a pas d’autres mots possibles. Quand la finalité de l’aventure humaine n’est pas l’homme, mais le profit. Les Anglais en firent les frais à de multiples reprises. Il fut un temps où l’on interdit même aux pauvres de se reproduire. Ce temps n’est pas si éloigné, culturellement parlant : il relève des conditions qui ont donné naissance au libéralisme économique. Il suffit de relire le témoignage qui suit, vieux de plus d’un siècle, pour comprendre que nous ne sommes pas sortis de cette culture barbare de la domination qui aujourd’hui, menace de faire retour à la cruauté de ses origines.joël jégouzo--.

 

 

"Si un homme pauvre osait épouser une femme et lui faire des enfants, il n’avait aucun droit à prétendre leur apporter la subsistance nécessaire et ne pouvait prétendre les nourrir, voire garder en vie sa famille. De même pensaient-ils que lorsque l’un des enfants, ou l’un quelconque des travailleurs de la famille perdait son emploi, il perdait tout droit à la vie. Le travail, qui était l’obligation suprême, ne pouvait qu’être frappé du sceau de l’obéissance suprême. Il fallait travailler et tenir sa langue, année après année, sur son lieu de travail comme hors de son lieu de travail, de jour comme de nuit, et vivre dans la crainte de le perdre, car ce travail ne devait rien au travailleur. Ce dernier n’existait que pour lui et devait s’y plier, sans exigence d’amélioration de sa condition, ni aucune plainte pour le salaire de misère qu’il recevait. Pressuré comme il l’était, le travailleur ne valait pas mieux qu’un repenti sortant de prison, et l’endroit le plus approprié pour l’accueillir restait le cimetière, où il pouvait trouver enfin la paix sous quelques pieds de terre, à ne plus devoir chercher ni salaire ni manger. Une mort rapide et un enterrement bon marché, telle était la devise que les tortionnaires envisageaient pour nous après le travail.

Un nombre toujours plus important de pauvres allaient le dimanche à la cure chercher son potage, et ils étaient toujours plus nombreux à ne pouvoir y accéder. Un jour, je me tenais sur le pas de notre porte avec ma mère, et je lisais la tristesse sur son visage alors qu’elle observait le défilé d’enfants passant devant nous, chacun sa gamelle de fer blanc à la main, leurs orteils sortant de leurs chaussures râpées. "Oh mon fils !, me dit-elle alors, que jamais cela ne t’arrive ! Je préfère blanchir nuit et jour et user mes mains jusqu’à l’os, plutôt que de te voir contraint de le faire !". Ma mère fut en effet aussi bonne que ses mots et jamais je n’eus à prendre la queue dans ce défilé vers la cure... De toute façon, ma mère n’était pas en grâce et n’avait pas les faveurs de la cure. On ne l’y jugeait ni assez modeste ni assez révérencieuse et je dois confesser qu’au fil des ans, elle ne s’est guère améliorée de ce point de vue. Elle était plutôt comme le vilain petit canard, l’épouse qui refusait d’être un modèle d’humilité et de reconnaissance à l’égard des Charbonnages et de leur pitié. (à suivre…)

 

La vie de Joseph Arch, pp.10-35, édition de 1898. Traduction par mes soins.

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L’ANGLETERRE A L’HEURE DE L’ABJECTION SOCIALE... (1/4)

11 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

cartoon1small.jpgComment la Révolution industrielle s’est-elle débarrassée de ses exclus, en Angleterre ? Au fond, un rappel pour les anglais qui, aujourd’hui, vont de nouveau affronter une rigueur inédite, violente, d’une brutalité que l’on ne sait même pas encore imaginer. Un exemple aussi bien pour nous qui, demain, subiront le même sort si nous n’y prenons garde…

Alors pour l’imaginer justement, un peu du moins, voici un texte du XIXème siècle, évoquant la vie d’un village dans les années 1830, au travers de quelques extraits du récit d’un certain Joseph Arch. De loin, vous préfèreriez du Dickens. Je sais. Mais justement : les témoignages, les écrits sont nombreux sur cette époque, tombés dans les oubliettes d’une mémoire décidément prompte à classer pour pertes et profits ses propres soubassements ! Je vous propose donc un texte "non-littéraire". Dickens, aujourd’hui, ne renvoie plus assez à la matière qu’il tenta pourtant de sculpter avec émotion et talent : l’humanité souffrante. 

L’extrait qui suit évoque donc le quotidien d’un village tout au long de la campagne dite Anti-Corn Law –la Loi contre la vente du Maïs-, interdisant, de 1838 à 1846 la commercialisation du maïs aux populations affamées, afin de ne pas faire chuter son cours, dans le but explicite de permettre aux propriétaires d’accumuler suffisamment de capital pour résister à la concurrence étrangère et au pays de s’enrichir. Voyez, nous sommes en plein cœur de notre sujet : protéger le capital, notre seul destin. Protéger la productivité de l’économie nationale, mais sacrifier les populations. Un mécanisme enfantin, une stratégie de cour de récréation dont les ouvriers de l’époque n’eurent aucun mal à comprendre les motivations profondes, toujours les mêmes en somme, à l’œuvre quand il s’agit de faire plonger l’histoire dans l’obscurantisme le plus noir. 

Ce récit prend place après les grandes émeutes de 1830 qui secouèrent la Grande-Bretagne. Emeutes de la faim, de la détresse, de la révolte désordonnée et stérile. Emeutes des travailleurs pauvres, souvent étrangers (irlandais, écossais), jetés du jour au lendemain dans la plus extrême misère. --joël Jégouzo--.

 

cobenmais.jpg"Mon père ayant refusé de signer le document donnant droit à un petit pain bon marché, il ne pouvait prétendre à aucun travail avant dix-huit semaines de pénitence. Il fit cependant tout ce qu’il était possible pour en trouver, mais tous ses efforts restèrent vains. Il était désormais un paria, et nous serions morts de faims si ma mère ne nous avait sauvés en acceptant de lourds travaux de blanchisserie. L’hiver était terrible... Il y avait en réalité assez de maïs pour tout le monde dans le village, et ce n’était pas le moindre des aspects les plus cruels de cette loi, dont on nous assurait pourtant qu’elle était bonne pour tous, que de découvrir que ceux qui en possédaient refusaient de le vendre alors qu’il nous était tellement et douloureusement nécessaire. Ils le conservaient à l’abri, enfermé sous clef, et devant les silos, des gens pleuraient pour obtenir un peu de grains, tant ils étaient réduits à la dernière extrémité, tandis que les négociants aux cœurs endurcis restaient sourds aux cris des affamés, leurs semblables. Et tout cela parce qu’ils pouvaient ainsi espérer vendre plus cher leur maïs ; tout cela parce que la famine, en s’installant, faisait chaque jour monter davantage le prix du grain, le seul souci des propriétaires de la région. "Faire de l'argent à n'importe quel prix" était leur devise. Ils appartenaient à la classe des hommes qui essaient toujours de tourner à leur propre bénéfice les misères, les malheurs, et l'abandon de leurs plus miséreux voisins. Ils s’étaient énormément développés à leurs dépens, et ils régnaient à présent et fréquentaient la Cour et tenaient les Lois dans leurs mains, eux, les riches propriétaires fonciers et les commerçants de gros, qui au lieu d’aider le peuple à sortir de sa misère, ne cherchaient qu’à s’assurer un niveau de confort plus élevé, ne cherchaient qu’à améliorer encore, si c’était possible, leur propre condition, la meilleure qui soit et la pire, car elle nous maintenait dans un état de pauvreté et de servage, de dépendance et de détresse absolus. Ceux qui possédaient la terre, crurent que tout leur était permis du fait que cette terre leur appartenait, qu’elle appartenait aux riches exclusivement, et que le reste de la population, les pauvres, n’en pouvait jouir d’aucune façon, ni en espérer quoi que ce fût, ni moins encore en proférer aucune réclamation de quelque nature que ce fût. (à suivre…)

La vie de Joseph Arch, pp.10-35, édition de 1898. Traduction par mes soins.

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RROMS : LA CHASSE CONTINUE.

10 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

le-tigre pourquoiLa chasse aux Rroms continue, en effet. Mais la plus ignoble des répressions n’est peut-être pas la plus visible, comme celle des expulsions, commodes à traiter pour les médias, à cause de l’action, du déploiement de forces, de l’agitation sur le terrain qui autorise de faire de belles images. La plus atroce est peut-être au fond ce qui suit et dont on ne veut rien savoir.

A Dijon par exemple, seule ville en France ou des Roms se sont retrouvés en prison pour avoir touché en toute légalité des aides de la CAF et de la CPAM, ou pour avoir accueilli des Roms quelques jours chez eux. Après des mois de prisons –vous lisez bien : des mois-, les non-lieux ont fini par arriver, sans même qu’un procès soit requis… Aucun des différents chefs d’inculpation ne tenait. Aucun média n’a relayé l’affaire.

A Montpellier, en août 2010, un camp de Rroms fut démantelé. La préfecture ne se soucia en rien du relogement des personnes déplacées, à l’exception des 3 jours réglementaires. Les enfants, en particulier, ne firent l’objet d’aucune mesure. Parmi eux, nombre de bébés, dont l’un présentait une pathologie nécessitant une surveillance médicale continue.

 

La page médiatique est tournée. On ne parle plus des Rroms. Ils n’occupent plus notre espace médiatique, donc ils n’existent plus. Pourtant la répression continue. La chasse reste ouverte. Grâce au silence des médias, on peut arrêter désormais en toute quiétude, arracher les enfants à leurs parents, séparer les pères de leurs familles, expulser, humilier. La machine est bien rôdée : il suffisait dans un premier temps de faire grand bruit autour d’eux, de laisser souffler l’inévitable vent de la consternation, de laisser s’agiter quelques journalistes en mal de copie, de faire le gros dos et d’attendre que le soufflet retombe. Les médias dictent leurs lois aux calendriers de la contestation, dirait-on. Il suffisait donc d’attendre qu’ils tournent la page, et l’on pourrait reprendre ses basses besognes sans plus d’entraves. L’Italie continue de les ficher, la France fait semblant de ne plus le faire. Et on ne sait toujours pas comment les nommer. Question de sémantique ? Pratique : derrière la confusion sémantique on peut laisser se profiler une réalité sociale fantasmatique. Là commence le racisme, sur le seuil de cette confusion sémantique. Rroms, gitans, roumains, gens du voyage… On ne sait pas trop. Alors que 4% des Rroms seulement sont nomades en Europe… C’est où chez eux ? Ah bon, ils sont français ? Ils sont européens ? Ils ne ressemblent pas… Un peuple tout entier subsumé sous la rumeur.

La revue Le Tigre a consacré en décembre 2008 un volumineux numéro consacré à la question Rrom. Très documenté, très instructif sur ce qu’il révèle de l’attitude des pouvoirs publics et de l’enracinement du racisme anti-rroms au cœur même de l’Administration française. De la construction du mythe positif dans l’équation gitan = liberté = musique = rebelle, de Cervantès à Hugo, en passant par Mérimée, la revue dévoile le prix qu’il en coûta aux Rroms même, d’avoit été enfermés dans cette image commode, taillée pour satisfaire nos besoins, et non pour comprendre leur vraie identité. Au-delà de ces manipulations identitaires, la revue nous éclaire encore sur les contorsions juridiques qui permirent aux politiques d’édicter des circulaires contournant allègrement les principes mêmes de la légalité républicaine. Ain si de l’appellation "gens du voyage", qui fut une appellation contrôlée made in France, mise en circulation par deux décrets de 1972, pour tracer le périmètre de tous ceux qu’il fallait écarter des villes… La législation française, y découvre-t-on, depuis 1972, n’a ainsi jamais cessé d’ancrer les Rroms dans un statut de paria. A lire et relire, pour mieux comprendre, peut-être, ce qu’il y a de crapuleux dans la dérive républicaine que nous connaissons, et quelles en sont les origines.--joël jégouzo--.

 

Le Tigre, nov.-déc. 2008, Dossier Rroms, 8 euros, ean : 978-2-357-19-004-7

http://www.le-tigre.net/

http://rebellyon.info/Revelations-sur-la-repression-des.html

http://lille.indymedia.org/article23526.html

http://www.romeurope.org/

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DU DUALISME CARTESIEN A LA PUISSANCE DU BIEN JUGER.

9 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

corps-machine.jpgLes sens, les sentiments, nous trompent. Le corps n’enseigne rien. La pensée et l’étendue sont, pour Descartes, des domaines hétérogènes. S’il y a union, c’est Dieu qui l’assure, tandis que l’homme la ressent comme un vécu. En cela, au fond, Descartes ne fait que reprendre et christianiser la conception de l’âme des grecs anciens, pour qui toutefois cette unité n’était que ponctuelle – à la mort, le nœud magique se défait, l’âme n’est plus. La pensée est chez lui devenue le siège de l’âme, mais qui ne cesse jamais d’être, même lorsqu’elle est interrompue. Le corps, lui, est une machine –idée poussée à son extrême dans la conception que Descartes se fait de l’animal, en qui la perfection de l’instinct révèle l’excellence de la machine.

La pensée est le siège de l’âme… Peu importe ici les conséquences, une seule m’intéresse : ce dualisme introduit finalement l’idée de la responsabilité du sujet devant l’erreur (associée du reste à l’idée morale de la faute). Le jugement droit manifeste le bon usage de la liberté, qui est la principale perfection de l’homme. Et la volonté devient, dans ce cadre, la démarche par laquelle, construisant son jugement droit, l’homme s’arrache à l’erreur et gagne en liberté. La recherche du vrai devient ainsi équivalente à la recherche du bien, une sagesse, la plus haute morale.

La conception que Descartes se fait de la raison est ainsi celle d’une sagesse toujours en progrès. La raison cartésienne, ou puissance du bien juger, devenant celle d’un homme fini qui aspire sans cesse au meilleur et ce faisant, ne cesse de s’élever au-dessus de lui-même.

Etre cartésien, c’est alors refuser l’autorité des préjugés, refuser l’autorité des maîtres. C’est initier un mouvement de protestation absolu contre toute forme de patristique. Descartes encourageait d’ailleurs lui-même ses lecteurs à ne rien accepter de sa philosophie qu’ils ne l’aient vérifié comme conforme aux principes de la raison.

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«INDIGNEZ-VOUS !» STEPHANE HESSEL

9 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

Indignez_vous-Hessel.jpgIndignez-vous du seul gouvernement français qui, depuis les années 40, ait osé publier une circulaire préfectorale ciblant ouvertement une population ethnique, et ne l’a retiré que parce qu’un commissaire européen menaçait de déposer plainte contre lui.

Indignez-vous du racisme anti-arabe qui, aujourd’hui en France, peut s’exprimer en toute impunité.

Indignez-vous.

Indignez-vous d’une justice qui, dans l’affaire Karachi, ne peut faire son travail.

Indignez-vous du sort réservé aux plus fragiles : immigrés, sans-papiers, sdf (a-t-on seulement jamais réalisé qu’un tiers d’entre eux étaient des travailleurs salariés ?), précaires (le chômage baisserait-il, que personne n’évoquerait la montée de la précarité en France).

Indignez-vous d’un Etat incapable de fournir du travail à ses jeunes.

Indignez-vous d’un Etat au sein duquel la comptabilité du chômage, alignée sur celle de l’Europe, par un tour de passe-passe cynique, gomme de ses registres des millions d’hommes et de femmes sans emploi.

Indignez-vous de l’arrogance des riches qui, en quelques années et surtout depuis leur fameuse crise financière, n’ont jamais accumulé autant de profits de leur vie, bien davantage que la génération de leurs parents, quand l’immense majorité de la population française a plongé dans les affres d’un avenir tel, que génération après génération, sa paupérisation s’amplifie.

Indignez-vous d’une école qui est devenue une école privée de la République et ne sert que l’ascension sociale des enfants de riches, au mépris de sa mission républicaine.

Indignez-vous de l’aveu des députés constatant, dans un rapport tout ce qu’il y a de plus officiel, que nos banlieues sont devenues non seulement des ghettos, mais qu’elles le resteront, et qu’au sein de ces ghettos, la situation des jeunes français issus de l’immigration est sans espoir.

Indignez-vous d’un système économique que l’on ne maintient pas sous perfusion financière, contrairement à ce qui peut être dit ici et là, mais que l’on entretient savamment parce qu’il n’aura jamais été aussi favorable à l’enrichissement des nantis.

Indignez-vous des discours fatalistes qui, au nom de ces dettes contractées par les Etats pour servir la finance internationale, recommandent que les populations soit saignées à blanc et sacrifient non seulement leur avenir, mais celui de leurs enfants.

Indignez-vous de ne pouvoir rien offrir de mieux à vos enfants que l’angoisse des années à venir et notre capitulation devant l’horreur qui leur est promise.

Indignez-vous de ne pas oser vous-mêmes ces mots d’horreur économique, de trahison politique, quand tout montre que le libéralisme économique n’aura été qu’une vaste conspiration contre l’humanité elle-même.

Indignez-vous, les raisons sont nombreuses, innombrables et leur nombre seul suffit à révéler l’iniquité, l’injustice, la faillite de la société que l’on voudrait nous voir cautionner, l’imposture d’un Etat qui refuse de dire son nom, d’une économie qui refuse de révéler ses fins, d’une démocratie dévoyée qui a épuisé ses fonctions historiques.

Multipliez les raisons d’être indigné, il sera temps, demain, d’en faire la somme.

Indignez-vous encore du retour de la faim dans le monde, à des niveaux jamais atteints.

Indignez-vous du silence qui accueille, toutes les 5 secondes, la mort d’un enfant privé de nourriture.

Indignez-vous de l’indifférence dans laquelle est accueillie la propagation ahurissante du Sida en Afrique.

Indignez-vous du sort réservé aux Palestiniens, Obama venant de refuser, hier, que l’on mette sur la table des négociations le gel des colonies et comme approuvant déjà par défaut le règlement inique qui semble vouloir se profiler, de créations de ghettos palestiniens avec lesquels Israël pourra vivre en paix, et les palestiniens mourir derrière de hauts murs d’où les cris de leur fin ne nous parviendront plus.

La question Palestinienne, voilà du reste ce qui a motivé le coup de gueule de Stéphane Hessel, 93 ans, ancien Résistant, ancien membre du Conseil National de la Résistance, ancien membre de la Commission ayant présidé à la rédaction de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen, juif critique d’un gouvernement israélien qui n’a pas ménagé ses appuis pour faire taire, à l’extérieur de l’Etat Hébreu, toute opposition à sa politique palestinienne. Stéphane Hessel, poursuivi en justice pour ces strictes raisons, par une invraisemblance ahurissante de l’Histoire !

Un texte court, percutant, plein d’espérance. Un vrai succès de librairie, porté par le seul bouche oreille –et ce seul fait suffit à nous rendre l’espoir : un vent nouveau souffle dans le pays, depuis peu, depuis le mouvement contre le projet de Loi sur les retraites en fait. Et même si une Loi inique a été votée depuis, pas même cette apparente défaite provisoire n’est venue à bout de l’exaspération massive soudain révélée au pays tout entier. L’exaspération et, mieux : l’espoir, oui, l’espoir, que les battements d’ailes immenses de l’Histoire n’ont pas été définitivement anéantis.

Stefan Hessel, debout, toujours, dans cette dernière étape de sa vie, insurgé, pacifiquement : la plus redoutable des insurrections au fond, comme il nous l’explique, parce qu’elle inscrit non pas l’exaspération comme seul horizon, mais une espérance fondée sur une démarche éthique, celle de la Justice.

Que toutes les indignations se fassent jour d’abord, il sera temps, ensuite, d’inventer les usages de leur force. Ne hiérarchisons pas ces indignations, laissons-les, toutes, s’exprimer. Elles portent le même socle. Témoignent des mêmes valeurs de vie. Multiplions les raisons d’être indigné, il sera temps, demain, d’en faire la somme. --joël jégouzo--.

 

Indignez-vous, Stéphane Hessel, Indigène éditions, coll. Ceux qui marchent contre le vent, octobre 2010, 30 pages, 3 euros, ean : 978-2-911939-76-1.

Courriel : editions.indigene@wanadoo.fr

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DE L’OBAMANIA FRANÇAISE…

8 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

badge.jpgOn se rappelle ces scènes de liesses feutrées lors de l’élection d’Obama, les bobos touchés par la grâce, arborant de superbes tee-shirts "Yes we can", rêvant que cette victoire était la nôtre, celle des forces de progrès, l’espérance d’un monde enfin plus juste… Mais qu’en fut-il réellement de ce Président des beaux discours, tant sur le plan extérieur qu’intérieur ?

Obama a mis fin à la guerre d’Irak, oui mais un an après les prévisions de Bush, et en laissant derrière lui les stigmates de son emprise, des villes militaires américaines fortifiées, entre autres. Il a mis plus ou moins fin à cette guerre donc, mais pour en démarrer une autre, en Afghanistan, où en une année, il lança plus d’attaques que Bush en huit ans…

Et sur cet autre grand dossier où on l’attendait, la Palestine, il y eut certes le discours du Caire, mais le silence après l’attaque israélienne de Gaza, le silence sur la reprise des implantations, l’isolement des cadres politiques palestiniens et l’enfermement de la population, toujours soumise à un blocus criminel. Si bien que ce que l’on voit se dessiner en Palestine, ainsi que l’écrit Tariq Ali, n’est rien d’autre qu’une politique visant à créer "des entités palestiniennes avec lesquelles Israël pourrait vivre et dans lesquelles les Palestiniens pourront mourir", à savoir un règlement pour le moins monstrueux de la question palestinienne…

Sur le front de l’intérieur à présent, prenons la mesure phare de la politique de santé d’Obama : la couverture universelle de santé. A quoi se résume-t-elle en fin de compte ? 8 millions d’américains supplémentaires seront couverts au lieu des 36 millions envisagés. Couverts, réellement ? En fait, cette couverture santé reposera sur des contrats de droit privé et non public, avec pour conséquence immédiate l’augmentation des cotisations des assurés et le maintien d’une pharmacie prohibitive, Obama ayant assuré les pharmaciens américains qu’il défendrait leur leadership sur ce marché… Autre conséquence : les choix et la qualité des soins proposés seront confiés à la discrétion des assureurs privés, lesquels, déjà, envisagent de ne plus couvrir les maladies les plus lourdes, les plus coûteuses, ou bien celles pour lesquelles les chances de survie du patient sont minces… Sacré progrès que cet eugénisme rampant, surtout lorsque l’on sait, études statistiques à l’appui, que les noirs américains par exemple, meurent des douze maladies pour lesquelles un traitement efficace existe aux Etats-Unis !

yes.jpgMais cette approche par le marché, conduisant l’assurance privée à adopter une logique d’élimination des vies "inutiles", aura été présentée en France comme une victoire de l’équipe Obama, les médias occultant dans le même temps les coupes sombres faites dans les crédits de dépistage (-20% par exemple à destination des oncologues)…Présenter comme un progrès social une évolution eugéniste caractéristique du malthusianisme néolibéral qui aujourd’hui a fait école chez les démocrates, voilà qui est un peu fort de café, non ?

Mais il fallait adhérer à l’angélisme d’Obama. A tout prix. A la rescousse, son argumentation spécieuse selon laquelle les forces conservatrices contraindraient à de ponctuels compromis… L’histoire irait dans le bon sens néanmoins –mais on se demande lequel, quand l’Administration Obama a placé à la tête du Comité des Lois sur les médicaments un représentant de la Pharmaceutical manufacture’s Association…

94% des quartiers les plus pauvres aux States sont afro-américains. 93% de l’argent récolté pour la campagne électorale d’Obama venait des zones blanches riches. Le paradoxe n’a ému personne, il fallait bien gagner. Non plus que de découvrir que le Chicago des grandes entreprises l’avait adopté, puisque la population afro-américaine en avait fait de même et qu’en outre, c’était ça, la combinaison gagnante qui allait lui ouvrir les portes de la Maison Blanche. Fin tacticien, Obama promettait de jouer de ces paradoxes pour imposer sa politique sociale, une révolution des mentalités… Mais peut-on encore sérieusement dissimuler qu’Obama n’est qu’une marchandise politique, ainsi que l’écrit Tariq Ali, de qualité certes, mais du capitalisme américain ? Qui a financé Obama ? Exxon, Microsoft, Google, General Electric, mais surtout : Goldman and Sachs, Lehman Brothers, Morgan Chase, des banques, qu’il fallut ensuite renflouer…Des banques qui s’accordaient volontiers de son image de sincérité, de sa rhétorique communautaire, de ses grands plaidoyers humanitaires –ça ne mangeait pas de pain et ça pouvait rapporter gros, la preuve. Car quand il a été question d’agir vraiment, on vit Obama rompre avec le Pasteur Wrigth, devenu infréquentable à force de tonner contre le sort fait aux noirs…Tient-il encore, dans ces conditions, le portrait d’Obama en homme bon dans un monde mauvais ? Veut-on toujours se raccrocher à l’euphorie de la rupture, quand Obama ne parvient plus à dissimuler son conservatisme viscéral ? Que les bobos français aient voulu voir en lui le chef de file d’une nouvelle génération d’hommes politiques, voilà le plus effrayant, qui nous prépare un avenir glaçant à l’ombre de quelque DSK fourbissant la même rhétorique compatissante pour mieux nous endormir et soumettre un système démocratique à bout de force, à l’épreuve de la logique de domination des puissants. Puissants qu’il sert, aujourd’hui au FMI, demain dans le pré carré national. Il n’y a rien à gagner à une pareille élection, sinon à se rappeler que la fonction la plus importante, dans une démocratie, est la fonction d’opposition. Une fonction qu’il nous faut réinventer et prendre à bras le corps. En commençant par rompre avec l’angélisme d’un Obama, ou, au creux même de notre histoire et de notre pensée politique, l’angélisme d’un Tocqueville prédisant la montée en puissance presque mécanique de l’égalité sous la pression de la logique démocratique : ce n’est pas la démocratie qui a permis que davantage d’égalité ne survienne dans notre prétendu Vivre ensemble, ce sont les luttes sociales, seules, qui l’ont permis. –joël jégouzo--.

 

Obama s’en va-t-en guerre, Tariq Ali, La Fabrique éditions, octobre 2010, 178 pages, 15 euros, ean : 978-2-358-720144.

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DESCARTES MEDITATIONS

7 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

descartes-meditations.jpgDescartes cherche, à partir du fait autant que de l’expérience personnelle, le droit absolu de ne plus douter que ce qui a été vrai une fois le demeure, lors même qu’on n’y pense plus, et de découvrir, dans la présence du vrai, non seulement les conditions de sa pérennité, mais de son éternité. Comment s’y prend-il ? Par le doute systématique. La fausseté est généralisée, un mauvais génie, même, s’amuse à me tromper. Descartes ne fait pas que suspendre son jugement devant le douteux : il nie. Or, il découvre que cette négation enveloppe toujours une affirmation, celle de celui qui la pense. Le cogito ergo sum pose ainsi, presque malgré lui, la première des vérités possibles, fondant le principe philosophique premier. Mais dans cette opération, Descartes doit reconnaître qu’au passage, Dieu est devenu la source de ce moi dans la superbe de son énonciation. La preuve ontologique est établie comme nécessité à l’existence du sujet pensant. Cette preuve est donnée par l’idée de l’infini parfait : toutes les idées se valent en tant que réalités formelles. Mais une seule d’entre elles exige une cause qui me dépasse totalement : celle de Dieu, cela, à cause précisément de l’idée d’infini qu’elle suppose. La preuve ontologique, c’est Dieu considéré en lui-même, où l’essence y enveloppe l’existence. Dieu devient la source de toute vérité, excluant l’erreur généralisée. Il transcende toute vérité. Cette idée d’une transcendance de l’Esprit conduit du reste Descartes à penser la relation corps-esprit en termes de dualité.

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OBAMA S’EN VA-T-EN GUERRE…

6 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

obama.jpgLe président des beaux discours vient de se faire botter les fesses –Obama comprendrait l’allusion, lui qui, dans sa première jeunesse politicarde, désertait volontiers le front de l’invective pour celui du pugilat. La droite, nous dit-on, a failli venir à bout du beau, du talentueux, de l’éloquent, du cultivé, bref, du meilleur président que l’on pouvait souhaiter pour les Etats-Unis d’Amérique, un allié social, presque un homme de justice… Vraiment ? Obama aurait (presque) mis fin à la guerre en Irak… Mais c’est oublier que Bush voulait faire partir les troupes américaines dès juin 2009. Obama n’aura donc pris qu’une année de retard sur ce calendrier. Obama ferme Guantanamo. Mais c’est oublier que dans le même temps il laisse ouvrir des camps de tortures en Afghanistan, dont celui de Bagram, à côté duquel Guantanamo passe pour un centre de vacances… C’est oublier encore qu’en Irak, Obama laisse derrière lui des villes militaires américaines fortifiées, comme celle de Balad, avec son aéroport international et treize autres bases de ce type. C’est oublier toujours que le même Obama n’a de cesse d’élargir, au-delà de l’Afghanistan, la guerre au Pakistan, pour déblayer enfin sa propre zone de conflit communément appelée l’AFPAK

Marchandise politique du capitalisme américain, Obama n’aura ainsi pas mis longtemps à révéler sa vraie nature et conforter le malthusianisme néo-libéral ambiant. Certes, il ne s’est pas encore pris les pieds dans la culture politique démocrate cynique et corrompue de ses pairs. Mais n’ayant nullement l’intention de se libérer du système qui l’a porté au pouvoir, système dominé par les grandes entreprises de Wall Street, on aurait tort de voir en lui un sauveur. Au fait, qui se rappelle encore que seul Jackson, son malheureux rival démocrate, avait prévu des coupes de plus de 25% dans le budget de la Défense ?… Voilà qui donne à réfléchir. L’image de la sincérité passionnée à laquelle nous voulons tant croire masque une hypocrisie sans pareil. Pourtant, les constantes références d’Obama à Reagan aurait dû nous surprendre, non ? D’autant que ses objectifs restent les mêmes : les Etats-Unis sont l’Empire du monde. Les théâtres d’opération restent les mêmes : Bush avait prévu de rapatrier ses troupes vers l’Afghanistan, qui devait devenir le nouveau décor de son théâtre militaire. Obama, en une année, a fomenté plus d’attaques de drones Predator dans cette région que Bush en huit années… Attaques qui ont massivement assassinées des civils…

Et que penser de sa politique Proche-orientale ? Le 27 décembre 2008, Israël attaquait Gaza. Silence radio d’Obama. Ou plutôt, nomination de Rahm Emmanuel au poste de secrétaire général de la Maison Blanche, un farouche allié du camp Netanyahou. En 2009, une semaine après le discours du Caire, dans lequel Obama promettait de s’opposer à de nouvelles implantations, la coalition Netanyahou étendait les constructions de Jérusalem Est. A l’Automne, Hilari Clinton félicitait Netanyahou pour "les concessions sans précédents" que son gouvernement avait faites… Et claquait la porte d’une conférence de presse quand un journaliste osait l’interroger sur les contradictions évidentes entre sa prise de position et le discours du Caire…

L’essai de Tariq Ali, passablement documenté, mérite vraiment notre détour, tant il pointe, derrière Obama et l’obamania, cette politique généralisée de peau de saucisson devant les yeux qui fonde notre relation à un système démocratique dont on voit bien, aux Etats-Unis comme en France, qu’il a épuisé sa fonction historique. --joël jégouzo--.

 

Obama s’en va-t-en guerre, Tariq Ali, La Fabrique éditions, octobre 2010, 178 pages, 15 euros, ean : 978-2-358-720144.

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HAÏTI, DU CHOLERA POUR DRAME HISTORIQUE…

5 Décembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

mistero-buffo-locandina.jpgOn n’a plus guère songé au drame haïtien qu’en ces termes monstrueux d’un pays ravagé par le choléra et des séismes à répétition. Une fatalité. Mais une fatalité d’un autre millénaire, le Moyen Âge s’invitant sur le sol de ce pays lointain, à peine une nation souveraine du reste, éternellement sujette aux crispations d’un univers toujours plongé dans le Chaos. Un monde à part, congédié dans la nuit sourde des friches civilisationnelles d’avant l’entrée dans le Temps de l’Histoire, oubliant pour le coup que le pays fut d’abord consciencieusement déstabilisé par les américains et les français pour servir leurs commerces inavouables : germanium, diamants de l’Afrique, drogues des cartels recyclées par la CIA pour financer ses sales besognes.

 

Je me rappelle une pièce de Dario Fo : Mistero Buffo Caraïbe, superbement donnée au Théâtre de la Tempête au tout début des années 2000.

Prix Nobel de Littérature en 1997, Dario Fo, tout au long des vingt-cinq années qui venaient de s’écouler, avait collecté les parleries des jongleurs du Moyen Âge. Dans la mise en scène de Dominique Lurcel, le jongleur était créole (Patrick Womba), et les dires qu’il distribuait constituaient des épisodes de la vie du Christ, savoureusement interprétés au pied de la lettre. Jésus s’affirmait alors comme la voix des miséreux, des pauvres bougres, des hommes simples, des exclus de toute sorte et dans une proximité impertinente avec les vilains qui l’entouraient. Et sous la truculence d’un jeu dépouillé, souvent direct, il se voyait placé au centre d’une agora bavarde, débordant des continuelles disputes de la vie domestique et des paroles amères des déshérités, des laissés pour compte d’une société indifférente. C’était à peine si, dans la confusion et le grouillement des voix affirmant avec force un dire que la société voulait absolument taire, on entendait encore les paroles fortes et grotesques du Christ, incompréhensibles parfois, lumineuses, transcendantes, recouvertes aussitôt par les commérages truculents de quelque matrone houspillant les siens.

En inscrivant ces parleries (européennes) dans les sonorités de la langue haïtienne (il y avait un immense écran LCD pour traduire tout cela en direct), Dominique Lurcel en révélait singulièrement l’ironie, le grotesque, ouvrant comme démesurément le genre du Mystère bouffe à ses résonances les plus intimes, sans céder à l’artifice de l’exotique. Il passait là une force d’interprétation surprenante. Peut-être aussi à cause de la rusticité scénographique : un dispositif scénique fait d‘un rien, obligeant la parole et le geste à endosser l’image plutôt que de la confier au décor. Un espace littéralement public s’ouvrait alors, à l’intérieur duquel les spectateurs et les comédiens se voyaient associés dans une même connivence, celle d’éprouver ensemble la drôlerie du texte et ses fulgurances existentielles. Un théâtre inhabituel certes, dont l’étrangeté était renforcée par ces fenêtres pratiquées par les danses et les chants ponctuant les séquences jouées. Une sorte de réel haïtien déchirant brusquement le spectacle, par où surgissait, si l’on y tient, la différence caraïbe, cette manière d’être ensemble que l’on a voulu taire et subsumer sous l’Annonce d’un Malheur presque ontologique, imputable à quelque défaut de la condition même d’être nègre, et conférant à cette appropriation d’un texte sous une autre réalité que la nôtre, une force d’énonciation peu commune, la langue soudain réellement subversive, poétique, de celles qui réinventent la vie dans ses sublimes possibles.joël jégouzo--.

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