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La Dimension du sens que nous sommes
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ANDRE GIDE : DE L’INFLUENCE EN LITTERATURE…

23 Novembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #LITTERATURE

De-l-influence-Allia.jpgDe l’imitation des maîtres en fait, non du plagiat -par exemple.

Dans cette petite conférence prononcée à Bruxelles le 29 mars 1900, Gide traita surtout de l’art d’être influencé, d’accepter, de nourrir l’imitation des grands maîtres que l’on se choisit. Lui, c’est Goethe.

Le topos est ordinaire tout d’abord : on vient de quelque part. Soit. A subir aussi de bien ténébreuses influences. Re soit. Inutile de convoquer l'une de ces fadaises dont Nietzsche avait le secret pour s’en convaincre, comme lorsqu’il affirmait que les boissons avaient une influence sur l’esprit national, la bière pour les allemands balourds, le vin pour les subtils français... Ni Michelet certifiant qu’il y a du blé et du silex dans l’âme des français… Du blé, moi qui suis asthmatique… Du silex !, grand Dieu…

Pour Gide donc, évacuées les influences occultes, les meilleure d’entre elles restent celles d’élection. Goethe et Rome, où il se sentit naître enfin à lui-même. Une sorte de révélation intérieure, pas moins ésotérique que l’histoire du silex de Michelet…

Toutefois l’intérêt de la conférence de Gide ne réside pas là, mais dans ses réflexions sur les impasses de la subjectivité moderne, qui commande que chacun ait sa personnalité, entretenue à grand frais. Une personnalité qui ressortit au devoir d’originalité, composée avec l’air du temps souvent de manière saugrenue, puisque l’accent doit être mis sur l’artifice d’être soi. On voit ce que cela donne dans les Lettres contemporaines, d’Amélie Nothomb à Houellebecq. L’art contemporain, si violemment centré sur soi comme monde, nous offre ainsi beaucoup d’éloquence, et bien peu d’invention. Car à la longue, les écarts s’amenuisent entre les différences qui sont ici et là glorifiées. Des écarts de foison, plutôt que de style, l’originalité confinant à la bizarrerie, quand le "Grand homme", lui, ne cherche rien moins qu’à demeurer banal.

Reste une dernière idée dans cette conférence, intéressante : un seul homme, fût-il génial, ne suffit pas à débusquer toute la richesse d’une pensée forte. Dès lors, dès que la pensée est levée, la suivre jusqu’au bout commande que des centaines d’autres, à sa suite, en prennent le relais. Voyez le cogito de Descartes, dont aujourd’hui encore le périmètre ne cesse de s’accroître et nous surprendre.

Quant au pastiche, il est pour Gide l’œuvre des gens sans œuvres, qui ont refusé toute influence et restent en surface de leur ouvrage. Il est l’agitation de ceux qui ne cherchent que le reflet du métier, son esbroufe, et qui ne nourrissent à vrai dire, pour les raisons d’être de la littérature, qu’une incompréhension totale. Ainsi de nombre d’éditeurs, qui ne publient au fond que ce qui déjà existe.joël jégouzo--.

 

De l’influence en littérature, André Gide, éd. Allia, sept. 2010, 50 p., 3 euros, isbn : 978-2-844-853585

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RROMS EN D’ETRANGES CONTREES…

22 Novembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

en d'étrangesC’est la Biennale Internationale de la Poésie en Val de Marne qui, la première, donna un accès au poète Muzafer Bislim. Une vraie découverte dont nous devons lui savoir gré, à inscrire qui plus est au mérite d’une instance qui est l’une des rares à défendre une conception vivante et exigeante de la poésie contemporaine.

L’anthologie publiée en 2009 fut ainsi largement consacrée aux poètes Rroms, accueillis pour l’occasion en France du 11 au 17 mai 2009 dans le cadre du Festival International de Poésie inauguré par la Biennale. Un moment intense, à la rencontre de cette aventure des peuples et des langues si rarement provoquée en France, et dont l’anthologie ne restitue nécessairement qu’un modeste écho.

Echo qui plus est subsumé sous un tire curieux -En d’étranges contrées-, pour évoquer un peuple sans contrée, errant depuis des siècles sans l’espoir, ni peut-être aujourd’hui l’envie de retrouver un jour sa terre, sinon à ré-enraciner ses origines dans cette langue qui s’invente et se réinvente chaque jour à travers l’Europe, si bien que ces étranges contrées passeraient davantage pour être les nôtres, sols bardés de droits mais sans hospitalité pour ce peuple fugitif, "convive de nos terres noires", de ces pays de promission qui ne leur ont offert que la misère et l’exclusion.

L’anthologie propose ainsi un panorama de la création poétique Rrom tout à fait intéressant, sans que l’on puisse cependant affirmer qu’il est exhaustif, ni que l’on sache les raisons d’une pareille sélection. C’est du reste ce que l’on peut regretter, qu’aucune présentation ne nous soit faite de cette création poétique dispersée en écritures tout de même peu familières du public français, finalement incapable de comprendre les enjeux d’une création faite souvent au rebours de la tradition poétique contemporaine.

Entre Jeanne Gamonet faisant face au monument de l’Histoire sauvage, Hamid Tsmaïlov, vagabond ouzbek flamboyant, ou Kutjim Paçaku dont l’écriture est secrètement traversée par un mot d’ordre divin, on aurait aimé mieux comprendre ce qui dans cet exil se refonde, que dénombre l’horizon poétique. --joël jégouzo--.

 

En d’étranges contrées, Anthologie BIPVAL 2009, Actions Poétiques éditions, 208 pages, 15 euros, isbn : 978-2-854-631869.

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L’IMPOSSIBLE DIMANCHE (Marek Hłasko)

21 Novembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

marek_hlasko.jpg"La ville dormait immobile, terrassée sous l’éclat tranchant des étoiles. (…)

- Et alors rien, dit-il. Je continuerai à vivre… La course au bonheur est terminée. Toujours sans objet, mais qui vaut quand même la peine qu’on y consacre sa vie. Ce n’est pas moi qui dit ça, c’est Stendhal…

"La journée qui venait de s’écouler avait, pendant des heures et des heures, torturé les maisons, les corps, les pavés et les arbres avec son ciel de métal fondu.

"L’homme est séparé de l’homme par des ténèbres.

"Les gens sont épuisés, ils tombent, la gueule la première… Et le cynisme, à une vitesse record, devient l’unique morale.

"Est-ce qu’en fin de compte quelque chose de valable peut surgir dans un monde qui maintient son équilibre grâce au chantage ?

"Dimanche matin. Il pleut. Plus tard, il pleut.

 

Varsovie, dans les années 50. Ses grandes cités grises, closes, repliées sur elles-mêmes. Un jeune couple amoureux. Sans lieu. Sans intimité où vivre leur amour. La misère. Sauvage, inexorable. La vie sans pitié. La pauvreté retournant comme un gant l’intimité des gens qu’elle expose au regard de tous. La seule vie en partage. Vivre son désir. Où ? Comment ?

 

"A la fin, elle s’étala parmi les boîtes de conserves vides, les tessons de bouteille, dans la terre grasse détrempée. Elle l’entraîna dans sa chute. Il s’abattit sur elle.

"Les hommes ne valent pas mieux que les bêtes. Il ne faut pas penser que ça pourrait être différent.

"Après ce qui va se passer, nous ne pourrons plus nous regarder dans les yeux. Et ce sera la paix. La paix, enfin. Sans désir. Sans amour. Sans espoir.

"Nous avons attendu un jour qui n’est pas arrivé. Et qui ne viendra pas. Il faut attendre pourtant. Il faut en avoir la force. Ne pas se laisser tromper. Lutter. Se défendre."

  

L’une des œuvres les plus bouleversantes de la littérature polonaise des années cinquante. Témoignant de la misère matérielle, de l’abîme qui dévore les vies, les dépèce quand la pauvreté vous enclôt sur vous-même et pas même vous : vous avale dans sa grande bouche béante. Une œuvre dédiée aux ghettos urbains, cités ouvrières, lumpen sans âme, blocs de béton arasés –pas même une ville. Et au milieu de ce grand nulle part, la jeunesse polonaise, entassée, parquée, exclue. Accablée dans l’immonde promiscuité des désirs que l’on n’en finit pas de ravaler, de déglutir, de régurgiter. Le désespoir des mal-logés, des domiciles où l’on s’entasse sans espoir. Un livre coup de poing, qui connaîtrait aujourd’hui une réelle actualité, transposez donc : les cités françaises, ces millions mal logés. Notre grande misère où se désarticulent les vies démembrées, littéralement.

A l’époque, le livre avait ému. On l’avait traduit aussitôt en France. Il nous parlait d’une misère que nous jugions insupportable : celle des pays communistes. D’une misère dont nous nous sentions solidaires. Ces jeunes polonais devaient nous ressembler. Pas comme ceux des cités d’aujourd’hui, infréquentables au point que leur sort laisse indifférent médias et responsables d’opinion.--joël jégouzo--

 

L’impossible Dimanche (le huitième jour de la semaine), de Marek Hłasko, édition Julliard, 1959, traduction Anna Posner. Epuisé.

L'impossible dimanche. (Le huitième jour de la semaine). Traduit du polonais par Anna Posner, Editions Cynara, 1988, épuisé.

Photo : Marek Hłasko.

 

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LA PHILOSOPHIE GRECQUE

20 Novembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

philos.jpgLe travail accomplit par Long et Sedley est tout simplement colossal. Il est heureux qu’un éditeur français ait osé le proposer en livre de poche. Recueil des sources directes de la philosophie hellénistique, qu’aucun ouvrage n’avait jusque là rassemblées, il en discute les matériaux dans les langues d’origine et parcourt mille témoignages des plus éclairants. Très savant, il n’en demeure pas moins attentif au lecteur qui ne serait pas familier de cette histoire - surtout dans son premier volume. Le second est certes un peu plus ardu, avec un appareil critique particulièrement fouillé. Mais administré par un glossaire érudit, un index ingénieux et un jeu de renvois multiples, il facilite et commande une lecture en arborescence particulièrement subtile. Une lecture qui permet par exemple d’échapper au parti pris parfois trop "doctrinal" des auteurs. Ces derniers le reconnaissent d’ailleurs bien volontiers : leur composition a privilégié une histoire des philosophes hellénistiques, "école par école". L’ensemble crée du coup un effet trompeur quant à l’unité apparente des doctrines. Certes, l’index des philosophes permet d’échapper à ce principe d’ordre, pour recomposer par exemple des itinéraires plus individuels de pensée. Mais l’on voit bien comment s’en trouvent évacuées les philosophies non standard, en particulier celles des Cyniques. Alors sans doute serait-il passionnant de poursuivre ce travail déjà monumental par quelques autres volumes qui camperaient résolument sur les restes et les excédents de cette philosophie, toujours trop calibrées sur ses doctrines majeures.—joël jégouzo--.

 

Les philosophes hellénistiques, Long et Sedley, traduit de l’anglais par Jacques Brunschwig et Pierre Pellegrin, GF-Flammarion, avril 2001, volume I : Pyrrhon, L’épicurisme, 312p., ISBN : 2080706411, volume II : Les Stoïciens, 570p., ISBN : 208070642X, volume III : Les Académiciens, La renaissance du pyrrhonisme, 256p., ISBN : 2080706438.

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ENTRETIEN AVEC PIERRE CHOPINAUD, TRADUCTEUR DE MUZAFER BISLIM -5/5.

19 Novembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #entretiens-portraits

muzaferblog.jpgjJ : C’est quoi pour vous, la tâche du traducteur ? Voyez-y clairement une référence en la matière au texte superbe de Walter Benjamin !

Pierre Chopinaud : Je crois que la théorie doit suivre la pratique. Je n’ai pas lu de théorie de la traduction ni avant ni pendant ce travail. J’en ai lu après un peu pour vérifier certaine chose, certaines intuitions, des textes de linguistique aussi. Je fais moi-même en quelque sorte la théorie de ma pratique, disons, sur le champs, en découvrant des sortes des lois à mesure que j’avance que je ne généralise pas, mais systématise un peu au cours de l’avancée du chantier. Ces lois définissent une sorte d’idéal de ce qu’il faudrait faire ou arriver à faire, mais l’idéal a toujours tendance à s’écarter du réel. Ainsi je me fais une sorte de théorie pragmatique qui consiste plutôt des notes sur ce qu’il se passe tandis que le chantier avance, une sorte de carnet d’exploration. Mais je connais ce texte de Benjamin, qui semble lui-même un commentaire sur une pratique, et je m’accorde assez avec le privilège qu’il accorde, dans mon souvenir, à la forme sur le sens, et avec la recherche qu’il fait d’une sorte de métalangue messianique qui serait la langue propre de la traduction. Une langue inaudible et invisible et pourtant manifeste dans le passage du traducteur.

 

jJ : Comment travaillez-vous sur la phrase française des poèmes de Muzafer Bislim ? Que cherchez-vous à donner, à faire entendre, saisir, comprendre ? Comment se travaille cette matière poétique, vous qui l’entendez dans les deux langues en fait ? Et à quoi cela amène-t-il ? A retravailler une pratique poétique ? Et entre l’oral et l’écrit, où serait sa place ?

Pierre Chopinaud : Je fais d’abord une première traduction du son et du rythme seuls. Je ne pouvais pas d’abord faire bien autrement puisque le sens m’était complètement opaque et que sa reconstitution supposait un travail de déchiffrage très long. Donc je transcrivais dans des phrases françaises l’effet que produisais sur moi, ce que m’évoquait la sonorité de la langue, de façon très musicale. Cette première phrase française devait indiquer la couleur, l’atmosphère de la phrase finale. C’est donc bien la matière de la langue qui prime dans ces traductions. Puis, le sens déchiffré, je le réinjectai dans la phrase en m’efforçant de garder la base matérielle de départ : rythme et son.

Après le français a ses propres lois, et ces lois rythmiques, mélodiques, m’entraînaient dans certaines directions qui n’étaient pas forcément dans l’original, des lignes plus douces, plus mélodieuses.

Il y a une sorte d’oralité qui se dégage de l’écrit, bien que le texte soit silencieux, sa musique doit être entendue. La pratique poétique est donc intermédiaire.

 

jJ : Où en êtes-vous de sa publication en France ?

Pierre Chopinaud : Des textes sont parus en traduction dans plusieurs revues importantes. J’attends à présent le manucrit d’un roman sur lequel il travaille depuis plusieurs années, qu’il est en train d’achever, en langue Macédonienne, pour le traduire, et m’occupper de sa publication.

 

entretien 1 : http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-entretien-avec-pierre-chopinaud-traducteur-de-muzafer-bislim-1-5-61001467.html

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-muzafer-bislim-langueur-angor-60933804.html

image de Pierre Chopinaud, collection personnelle du traducteur, la maison de Muzafer Bislim

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ENTRETIEN AVEC PIERRE CHOPINAUD, TRADUCTEUR DE MUZAFER BISLIM -4/5.

18 Novembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #entretiens-portraits

Tradmuzafer4.jpgjJ : C’est désormais, semble-t-il, une langue qui, aujourd’hui, paraît surgir entre vous et Muzafer Bislim , ou plutôt dans ce va-et-vient vers un ailleurs à cette langue, le français en l’occurrence. Et tenez, le fait que ce soit la langue française, son interlocutrice, la féconde-t-elle d’une manière singulière ? Et quelle serait alors cette singularité, si tant est qu’il soit possible de la définir ?

 

Pierre Chopinaud : La langue qui a surgi entre nous, je ne la connais pas, et je crois qu’elle n’existe pas. P as à la manière d’une langue que l’on parle, que l’on lit, que l’on écrit. C’est difficile à expliquer. Il n’y a pas de langue dans laquelle nous conversons, lorsque nous sommes ensemble ou au téléphone. Je veux dire pas de langue nouvelle. Et finalement nous conversons très peu. Mais lorsque nous le faisons, nous parlons dans le rromani courant de Macédoine. Je veux dire que cette langue qui est traversée par la traduction, elle n’est ni dans le rromani, ni dans le français, elle n’est pas même visible, et elle n’est pas non plus entre nous, mais entre les langues elles-mêmes. Elle est peut-être le négatif de ce qui est visible ou audible des deux langues. C’est le passage entre les langues, qui est comme un travail de la langue elle-même, dont nous n’avons été que des vecteurs, des conducteurs au sens physique. Je crois que les langues charrient leur Histoire vivante et bougent avec l’ensemble de leur Histoire, qui est l’action sur elles de tous ceux qui les ont parlés, les parlent et les parleront. C’est en fin de compte une affaire très collective, d’où la présence des morts que j’évoquais plus haut. Car les morts vivent d’une matière particulière dans la langue, il y a beaucoup de fantômes. Pas les fantômes des écrivains. Les fantômes des peuples. Je crois que ce qui a surgi entre nous a beaucoup à voir avec les morts.

Mais pour revenir à la question. Le français, que Muzafer Bislim ignore, n’agit pas du tout sur sa propre langue. Il l’écoute parfois. Mais le va-et-vient dont vous parlez je suis seul à le faire.

 

jJ : Pourriez-vous nous dire aussi comment cette langue influence votre propre langue, le français, et comment en retour ce français la féconde ? Et de quelle langue s‘agit-il au fond, je veux dire : littéraire ou autre, parlée ou écrite… En disant cela j’ai en tête Saint Paul, inventant le christianisme dans les catégories du grec des marchands, et non celui des philosophes, qu’il maîtrisait pourtant aussi bien ! Et en même temps, j’ai à l’esprit les problèmes posés par une traduction menée dans les années 20, en Pologne : celle de Rabelais, par un collectif d’écrivains polonais, qui mirent dix ans à l’achever. Un travail monumental, qui féconda et la langue polonaise et sa littérature. La critique polonaise savante explique ainsi que l’œuvre d’un Gombrowicz, qui allait naître quelques années plus tard, n’aurait pas été possible sans cette traduction, qui bouscula les cadres de la pensée et de la littérature nationale. Au point même que, de fait, sur le plan de la grammaire comme de l’orthographe, elle aboutit à une réforme du polonais. Je pense également, et encore, pour ce qui est des conséquences et de ce à quoi le travail d’un traducteur peut engager parfois, à cette première traduction justement, du grand roman de Gombrowicz, Ferdydurke, opérée vers le français à partir de l’espagnol et non du polonais (Gombrowicz était en exil en Argentine) -elle fut concrètement la première traduction de Gombrowicz en France. Et combien cet effort permis à Gombrowicz d’approfondir sa propre création littéraire.

 

Pierre Chopinaud : Si cette langue qui a surgi, comme vous le dîtes, et que je définis un peu négativement comme la présence des morts dans la langue, influence, pour moi, le français, c’est en révélant le mouvement, ou plutôt les mouvements, qui le traverse. Le mouvement de l’Histoire de la langue sur la langue actuelle et son devenir, et la pression de cette Histoire, la poussée du passé sous la surface du présent. Dans la traduction du Rromani au français, j’ai essayé de mettre le français dans l’état de fragilité, d’incertitude où est la langue Rromani. Pour cela, j’ai fouillé l’origine du français et tenté de faire affleuré cette origine, c’est-à-dire son impureté. Et j’ai parcouru par des lectures tout le temps qui sépare cette origine, origine sans fond, bien sûr, puisque le français s’enfonce avec le temps dans d’autres langues. J’ai parcouru donc le temps qui sépare cette origine de notre présent, cette Histoire et j’ai perçu donc la multitude de mouvements qui traversent la langue, ses sédiments, j’ai perçu surtout sa non fixité, sa faculté de se transformer sans cesse, aux endroits les plus inattendus, aux plans les plus inattendus, son aspect accidentel et accidenté, aléatoire, son inculture aussi en quelque sorte.

J’ai tenté de la mettre en tout cas en l’état où elle menace de se délier, se déliter, de se décomposer, se démembrer et où ses membres tiennent pourtant par une sorte de force d’attraction imperceptible et incompréhensible qui peut être le lieu du sens. Le blanc du sens qui se forme entre le noir des inscriptions et qui est une chose qui se manifeste d’elle-même, comme le troisième terme d’un rapport. Un peu comme la théorie du montage du cinéaste Eisenstein. C’est la pression de cette Histoire sur chacun des mots de la langue qui me faisait éprouver la menace de son explosion interne.

Je crois ce que je cherchais avec ces traduction c’est d’éprouver cet état de fragilité du verbe, cet état où l’on atteint le voisinage de son origine possible, où il menace d’exploser, de ne pas exister. Sans doute y a t’il là un rapport encore avec la mort.

En pratique, j’ai essayé de composer avec des éléments du français issus du plus grand nombre de plans possibles : des différentes époques, des différents lieux, et des différentes classes, avec parfois des combinaisons entre les différents plans à l’intérieur d’un même mot afin d’utiliser un mot qui aurait pu exister à un moment où en un lieu du français, mais qui par accident était jusqu’ici resté dans le champs du possible.

Pour ce qui est du Polonais à l’épreuve de Rabelais, sans doute la confrontation des langues fait entrer dans l’une par l’autre des catégories encore inouïes, des possibilités demeurées à l’état virtuel, la langue d’accueil finalement n’accueille peut-être rien d’autre qu’une sorte de conflagration où elle se retourne sur-elle même, s’ouvre, se plie, s’étire, mute, faisant apparaître de nouvelles possibilités, oui...

  

 

entretien 1 : http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-entretien-avec-pierre-chopinaud-traducteur-de-muzafer-bislim-1-5-61001467.html

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-muzafer-bislim-langueur-angor-60933804.html

image de Pierre Chopinaud, collection personnelle, notes de traduction de Muzafer Bislim. Avec l'aimable autorisation de Pierre Chopinaud.

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ENTRETIEN AVEC PIERRE CHOPINAUD, TRADUCTEUR DE MUZAFER BISLIM -3/5.

17 Novembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #entretiens-portraits

muzafer3.jpgjJ : A vous entendre, Muzafer Bislim serait le créateur d’une langue nouvelle, "pour un peuple à qui elle manque", affirmez-vous. Comment diable cette langue pourrait-elle manquer aux peuples Rroms tout d’abord ? Ou alors, qu’est-ce qui, dans son usage, serait venu à manquer ? Pouvez-vous nous expliciter par ailleurs ce travail entrepris par Muzafer Bislim ? Ce lent déchiffrage, l’invention d’un vocabulaire qui n’existait pas, etc. Vous évoquez ces mots construits plutôt que rétablis, à partir d’un vieux lexique rromani dont il se demandait même s’il était seulement fiable…

 

Pierre Chopinaud : La langue manque. Muzafer Bislim a commencé d’écrire des textes poétiques dans sa jeunesse en Serbo-Croate, la langue majoritaire, la langue officielle de la Yougoslavie d’alors. Or cette langue possède une tradition littéraire, administrative, politique. Elle est en quelque sorte prête à un tel usage. Il a lu également de nombreux textes de la littérature universelle en traduction dans cette langue. Puis, à un moment donné, il a éprouvé la nécessité d’écrire dans la langue Rromani. De traduire ses textes déjà existants en Rromani, puis d’écrire directement dans sa langue maternelle. C’est là qu’a commencé à proprement dit son "œuvre". La langue Rromani, n’a jamais été la langue d’un Etat. Or l’écrit a beaucoup à voir avec l’organisation d’un peuple en Etat. Sans doute a-t-il commencé par la nécessité de faire des registres, d’enregistrer des nombres, nombre d’hommes, de bêtes, de terre cultivables etc. … C’est une langue dont les locuteurs sont dispersés et partout en situation de minorité, et du fait de cette situation minoritaire, politiquement menacés. La langue elle-même est sous la menace. Elle a d’ailleurs par exemple été interdite au XVIIème siècle en Espagne. La police mutilait oreilles et langue de ceux qui la parlaient. Les organes de sa circulation. Et cette interdiction a éradiqué la langue Rromani dans ce pays. C’est pour ça que les gitanos d’aujourd’hui ne la parle pas. Bien qu’un mouvement récent de reconquête de la langue ait émergé là-bas ces derniers années. Cela rejoint ce que je disais un peu plus tôt. L’état de la langue est à l’image, ou plutôt est consubstantiel de l’état politique des corps : des membres coupés, des mutilations, le Rromani en est plein, il est plein de ces trous qui sont des amputations, des amputations infligés par les pouvoirs majoritaires dans l’Histoire. Ils sont les traces sanglantes des coups portés par ces pouvoirs. La langue, pour qui que ce soit, et quelle qu’elle soit, n’est pas un médium neutre, elle n’est pas un moyen de communication. Il n’y a que la langue des journalistes, des publicitaires, de la communication politique, qui le soit. La langue est sans doute le vivant dans la chair, une chair sans langue est de la viande, de la chair morte, un temps, puis de la chair pourrie. Ainsi la langue actuelle ou la réduction dans l’espace publique de la langue à la communication, à la transmission de signaux, est le signe ou l’agent d’un dépérissement de la vie dans les corps qui circulent dans cet espace. Son symptôme extrême est la prolifération de la pornographie. L’Italie d’aujourd’hui est très exemplaire à cet égard. Prenez la langue de la Divine Comédie et celle des Hommes politiques actuels, vous verrez dans l’écart le mouvement d’affaissement d’une civilisation.

 

 D’une certaine façon la langue manque toujours, à tous.

 

 Mais dans le cas précis de la langue Rromani et de ce qu’a entrepris Muzafer Bislim, ce qu’il manque, mais est-ce un manque ? C’est donc une tradition, littéraire, politique. Un corpus. Il a pour matière une langue qui a été peu, voire pas écrite. Ainsi même la graphie fait défaut. D’où son écriture manuscrite, lente, où chaque lettre est dessinée méticuleusement et répétée chaque fois selon un dessin identique, comme si une menace pesait sur le signe même, comme s’il menaçait de s’effacer, d’être brouillé, comme si à chaque coup il était marqué pour la première fois. Et puis il y a les trous dont je parle plus haut, trous de lexique, trous de syntaxe qu’il faut combler. Dans le Rromani parlé en place de ces trous il y a des éléments de la langue majoritaire. Or il n’y a pas vraiment d’éléments disponibles pour combler ces trous. Il faut donc les trouver. Et Muzafer Bislim semble les inventer bien qu’il assure les avoir retrouvés par-dessous l’Histoire violente des servitudes du peuple Rrom qui les aurait effacés. Mais leur authenticité est invérifiable. Et la majorité de ces mots trouvés sont totalement ignorés de ceux dont le Rromani est la langue maternelle. Depuis de nombreuses années il consigne ce lexique dans un dictionnaire manuscrit volumineux.

 Pour la traduction, je travaillais avec un petit groupe d’amis du quartier. Nous déchiffrions les manuscrits dont le sens nous était à tous opaque. Nous partagions les mots connus des mots inconnus, les plus nombreux. Puis je me rendais chez leur auteur, la liste des mots inconnus en main, pour en vérifier avec lui leur sens dans ce dictionnaire.

 

entretien 1 : http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-entretien-avec-pierre-chopinaud-traducteur-de-muzafer-bislim-1-5-61001467.html

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-muzafer-bislim-langueur-angor-60933804.html

image de Pierre Chopinaud, collection personnelle, un manuscrit de Muzafer Bislim. Avec l'aimable autorisation de Pierre Chopinaud.

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ENTRETIEN AVEC PIERRE CHOPINAUD, TRADUCTEUR DE MUZAFER BISLIM -2/5.

16 Novembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #entretiens-portraits

muzafer2.jpgjJ : Comment travaillait Muzafer Bislim quand vous l’avez rencontré ? "Solitaire, immobile, "créateur enfantin", composant, la main bandée, des textes qu’il rythme en frappant une pièce de bois", écriviez-vous…

 

  

 

Pierre Chopinaud : Muzafer Bislim vit dans un environnement très matériel, brut, et relativement rude, dans un espace très réduit : une seule pièce de 9 m2. Dans cette pièce, sa maison, il habite avec sa femme et ses quatre plus jeunes enfants. Des troubles de santé l’empêchent depuis plusieurs années de se déplacer, il ne quitte donc jamais l’intérieur de cette pièce. Toute la famille vit dans cette pièce. Il faut y préparer les repas, découper viandes et légumes, les cuire, manger, dormir se laver. Tout se passe au sol. Il n’y a ni table, ni chaise. Il y a donc une grande promiscuité, proximité des corps, vivants, qui dorment, s’éveillent, se lavent, sont malades etc.., et morts, corps végétaux, corps animaux, que l’on découpe, cuit, ingurgite, et évacue. Il y a les odeurs de ces corps, leur chaleur, et leur froid, leur fièvre aussi.

C’est au milieu de cet espace domestique saturé, dont il ne sort jamais, que Muzafer Bislim écrit.

Et c’est au milieu de cet espace que je l’ai rencontré.

Il y travaille, on peut l’imaginer, de façon très manuelle, artisanale, très corporelle. Il compose d’ailleurs principalement des chansons, car elle lui rapporte un peu d’argent. Il les vend à des interprètes qui viennent chez lui les commander. Tout se passe de façon très artisanale. Il est assis, en tailleur ou jambes allongées, contre son mur, avec autour de lui, le long de ses jambes, à un emplacement toujours identique, ses instruments : crayons, paquet de cigarette, briquet, et un long bâton qui est l’instrument par lequel il aménage l’espace de sa solitude et de son silence. C’est un bâton que redoutent ses enfants. Et il y a souvent non loin de lui une bouteille de liqueur forte, une liqueur de l’esprit, que sa femme s’affaire tant que possible à tenir à bonne distance.

Je n’ai pas trouvé Muzafer Bislim en train de travailler. Je me suis d’abord intégrer à cette promiscuité, et il a fallu pour cela un temps d’apprivoisement réciproque. Et les premiers temps, le travail de traduction s’est fait dans la méfiance, voire de défiance, réciproque, lui à l’égard de mes intentions, moi à l’égard de sa science, de son discours. Nous avons commencé à travailler comme deux négociants qui font affaire ensemble, qui ont intérêt de le faire, mais un intérêt propre à chacun. Dans une certaine méfiance, donc. Il se méfiait de ce que je ferai des mots que je prétendais vouloir lui prendre et qu’il gardait comme un trésor dans un grand dictionnaire manuscrit. Et je me méfiais de sa pratique, la construction de ces mots, leur origine, et de sa théorie : une histoire imaginaire de la langue et du peuple qui la parle, histoire faite d’affrontements, de captures, de fuites, l’ensemble organisé de façon cohérence, affirmé par lui avec véhémence, et formant une mythologie… Je rêvais souvent qu’il m’envoyait des fantômes, des monstres, des créatures malveillantes. Et dans ce monde les rêves et les fantômes ont leur importance. Le quartier où il habite, et où j’habitais alors chez des amis, est mitoyen d’un très grand cimetière. Les gens du quartier sont très vigilants à l’égard des revenants. Je peux dire que ce travail à commencer dans un état d’hostilité, un champs d’hostilité en présence des morts.

 

 

entretien 1 : http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-entretien-avec-pierre-chopinaud-traducteur-de-muzafer-bislim-1-5-61001467.html

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-muzafer-bislim-langueur-angor-60933804.html

image de Pierre Chopinaud, collection personnelle, le quartier Rrom où vit Muzafer Bislim, poète Rrom, Skopje, Macédoine. Avec l'aimable autorisation de Pierre Chopinaud.

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ENTRETIEN AVEC PIERRE CHOPINAUD, TRADUCTEUR DE MUZAFER BISLIM -1/5.

15 Novembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #entretiens-portraits

muzafer1.jpgjJ : Pourriez-vous nous raconter tout d’abord les conditions dans lesquelles vous avez croisé la route de Muzafer Bislim et de la langue rromani ? L’histoire que j’ai lue à ce sujet paraît tellement incroyable ! Que faisiez-vous donc dans les faubourgs de Skopje ?

Pierre Chopinaud : La rencontre de la langue Rromani, je l’ai faite en rêve. L’appel de cette langue, la nécessité d’entrer en elle et de la faire entrer dans moi, me sont venus d’un rêve, d’un endroit très profond. C’est un rêve que j’ai fait à Paris, sans doute entre deux voyages, quelques années après avoir été les premières fois dans les faubourgs de Skopje, comme vous dîtes, et dans une période où j’étais souvent en Roumanie, et en Hongrie également. Mais avant de connaître Muzafer Bislim que je rencontrerai lors d’un nouveau voyage à venir, en Macédoine.

Au cours de ces voyages, j’avais beaucoup fréquenté de gens qui parlaient le Rromani, et je commençais d’en avoir quelques notions, mais très peu.

Puis il y a ce rêve, la sortie de ce rêve plus précisément, dont je me souviens comme d’un appel, un appel des morts, des disparus. Dans le rêve, il y avait des enfants, une petite fille et un petit garçon, un frère et une sœur, si je me souviens bien. Ils étaient dans le fond du dernier wagon d’un train qui quittait une grande ville d’Europe de l’Est, sans doute Bucarest. Eux fuyaient, abandonnés et clandestins, sans ticket, évidemment, et exposés à tous les dangers. Ils étaient seuls et me demandaient en quelque sorte une protection.

A l’éveil de ce rêve, un peu avant, au retour de la conscience, mais avant qu’elle soit tout à fait là, avant que ne se soit dissipé le réel du rêve, ses figures set ses décors, les affects bien réels que l’on éprouve en eux, je tentais de former mentalement le verbe être en Rromani. Et j’échouai et dans le rêve se reformaient figures et décors, j’ai vu alors les corps encore en vie de femmes, et d’enfants dans leurs bras, marcher dans les fumées, derrière les barbelés d’un camp de la mort. Et l’échec de ce verbe dans ma bouche sèche, sur ma langue qui retombait alors lourde et muette… Ma bouche ainsi asséchée devenait en quelque sorte la fabrique de cette injustice, de cette horreur.

Alors la nécessité de connaître cette langue s’est installée, fermement, profondément, elle apparaissait comme la marche vers une sorte de réparation. Non pas au sens moral de la culpabilité, mais, disons, plutôt au sens de l’entrée dans un processus collectif de rédemption.

Avec l’eau de la langue, c’est-à-dire sa mise en circulation organique, son alimentation par les chairs, fibres, vaisseaux, liquides de mon corps vivant je suis entré en chair dans une communauté d’hommes, de femmes, d’enfants dont la communauté est justement le partage de cette langue qui est comme l’enceinte d’un secret commun : le secret de leur destin.

Avec ce verbe qui prenait comme une pousse ou un greffon à même le cœur, les brumes de l’esprit se levaient, l’esprit entier s’ensoleillait, les chairs d’un peuple entier se reformaient, les corps retrouvaient brillance et dignité, force et courage de la marche vers un avenir.

 

 Mais pour revenir à votre question, qu’est-ce que je faisais dans les faubourgs de Skopje ? Je voyageais. J’ai commencé de voyager très tôt.

J’étais là-bas, la première fois, à la fin de l’année 1999, quelques mois après la fin les bombardements de l’Otan sur la Serbie et le Kosovo. J’avais juste dix-huit ans. L’âge où l’on est libre de décider de son sort au regard de la loi, libre de partir.

Après la dernière année dans un lycée que je ne fréquentais plus guère, j’ai décidé de partir vers ces destinations particulières qui étaient alors, pour moi, les lieux du Réel et de l’Histoire. La perspective d’aller entendre des gens parler à l’Université était contraire à ce que je voulais immédiatement de la vie. Alors je me suis jeté dans un inconnu qui devait être nécessairement hors de l’Occident hypnotisé par l’illusion de son propre achèvement, où plus rien ne semblait, depuis la fin du Socialisme à l’Est, vouloir se passer.

J’ai travaillé plusieurs mois, d’abord, sur des chaînes de montage en usine. J’y ai fait l’expérience passagère de la vie des hommes et des femmes de ce qu’il faut encore appeler la classe ouvrière.

J’ai rassemblé l’argent nécessaire au voyage et je suis parti.

Là-bas j’ai travaillé plusieurs mois dans une petite structure "non-gouvernementale" qui s’occupaient de recenser les hommes, femmes et enfants réfugiés en provenance du Kosovo.

Ces réfugiés-là étaient dans leur grande majorité des Rroms et ils s’étaient installés à la bordure du grand quartier rrom de Skopje.

Là, j’ai partagé, dans un orphelinat évangéliste, une petite chambre de prêtre, avec un jeune américain venu enregistrer de la musique. Et c’est par lui que j’ai entendu parler la première fois de Muzafer Bislim dont il enregistrait des chansons. Mais alors je ne l’ai pas connu.

C’est six ans plus tard, lors d’un séjour à Paris de cet ami dont j’avais gardé le contact, qu’il m’a remis des manuscrits, sous forme de feuillets, une trentaine, organisés en recueil. J’ai été frappé par leur graphie soignée, calligraphiée, par l’opacité de leur sens. Le seul moyen de comprendre ces textes étaient d’en rencontrer l’auteur. Je suis donc retourné à Skopje où j’avais encore de nombreux amis pour m’occuper de leur traduction.

 

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-muzafer-bislim-langueur-angor-60933804.html

image de Pierre Chopinaud, collection personnelle, l'entrée de la maison de Muzafer Bislim, poète Rrom vivant en Macédoine (Skopje). Avec l'aimable autorisation de Pierre Chopinaud.

 

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MUZAFER BISLIM, LANGUEUR ANGOR.

14 Novembre 2010 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

angor1.jpgLangueur angor pour ensorceler,

Langueur, angor retournent la naja nue,

 

L’éther ouvert ne couvre rien de nudité,

d’angor devinée nues dans une paume

                                                de larmes nées,

 

Simple est le souffle à l’agreste,

même simple la recette de sa vie,

 

Comme la nature vide d’écho

qui ne berce les chantres fidèles,

 

L’adepte a vaincu le lecteur calme

                                                 de ses chansons,

lui révèle la loi du souffle,

 

Et lui ressuscite quelque effroi –

- pour affaiblir son orgueil le poète a gît,

 

Est-ce qu’une larme pleure et le pleur sourit ?

 

Pour que la haine s’enroule dans l’âme,

que la joie s’étouffe de moqueries,

 

Pour que l’angor langueur

menacent le cœur joyeux de suffoquerie,

 

un cabot sous crin de loup en attire les cris-

-afin de périr hardi de ses hurlements feints,

 

Qui pleurera sans larmes !?

Qui chantera la gorge sans voix !?

 

Quel alphabet sans raison d’un bouffon mécanique !

Une fuite dans la force de l’homme,

 

Orphelins bagatelles !

Du calme turbulents !

Langoureuses angorées – vous beautés de chagrin

 

je vous garde dans mon cœur, parmi les délices

je vous garde avec mes rires dont le nom est humain,

 

voici, votre orchestre muet

chant de chagrin, bien que sans son

 

que de vous rien ne reste !

que de vous rien ne reste,

que de vous rien ne reste .. !

 

Traduit de la langue des Rroms par Pierre Chopinaud, avec son aimable autorisation.

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