Et vous passerez comme des vents fous, Clara Arnaud
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Trois vies, trois rêves, trois destins, qui vont passer en effet comme des vents fous, avec ces gestes de suppliciés au-dessus de leurs têtes qu'un Antonin Artaud prophétisait et que nos temps, comptés, accomplissent. Trois destins ? Non, un seul, le nôtre dans celui d'un monde qui s'éteint. Mais celui de Jules avant cela, rampant au printemps 1883 dans la tanière d'une ourse qu'il a guettée tout l'hiver, sortie chercher de quoi nourrir sa progéniture, pour lui voler une femelle de quelques mois : depuis toujours, Jules veut se faire montreur d'ours. Celui de Gaspard ensuite, de nos jours, néo berger qui aimerait conduire encore longtemps ses bêtes à l'estive comme à l'ancienne, en trois longues journées de marche qui faisaient du berger un nomade, au lieu qu'on les charrie désormais en camions par souci d'économies. Celui d'Alma enfin, docteure en biologie comportementale qui tente, sur les terres de Gaspard, de réconcilier les hommes avec les ours dans ces Pyrénées centrales qui de mois en mois se consument et se vident de toute vie. Jules vit l'ourse, Alma l'étudie et Gaspard l'épie, traumatisé par ses attaques l'année précédente, qui lui valut de perdre trop de brebis. Avec passion, l'autrice nous livre ces regards croisés sur ce qui fait au fond la matière et la perspective de son roman : le monde sauvage. Plus qu'un paysage, plus qu'une scène, la trame même du vivant que jour après jour nos sociétés s'efforcent de conjurer sinon d'anéantir, parce que le monde sauvage est trop peu prévisible... Les ours sont le prétexte pour arpenter les plis de cet univers, sans lesquels il ne serait qu'une surface lisse, vaine et insipide. Particulièrement documenté, sur l'estive, l'éthologie des ours, la montagne, l'autrice nous donne par son roman à vivre, littéralement, tous les cycles du vivant. Ou ce qu'il en reste. Déréglé, la vie en sursis à travers ses troupeaux qui ne cessent de monter toujours plus haut dans la montagne, toujours trop tôt, à la recherche des pâturages qui demain ne seront plus. «Le monde est en proie à une lente combustion», écrit Clara Arnaud. Sa montagne tout près de se taire pour tourner notre page, pour refermer le pitoyable chevet que les hommes griffonnent en bordereaux imbéciles. C'est nous qui passons comme des vents fous, repus et terrassés.
Clara Arnaud, Et vous passerez comme des vents fous, Actes Sud, août 2023, 374 pages, 22.50 euros, ean : 9782330182250.
Un simple dîner, Cécile Tlili
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Etienne reçoit. A dîner. Pas si simple, ni si modeste. Certes pas de grande cuisine, mais tout de même : Claudia, sa compagne, a mis les petits plats dans les grands -l'expression est triviale, mais Claudia se sent bien dans cet état d'esprit pour honorer le couple convié : les amis d'Étienne. Un dîner en forme d'examen de passage donc pour Claudia, qui ne sort ni d'une grande école, ni d'une grande famille. Rémi est arrivé. On attend Johar, sa femme, le clou de la soirée. Tailleur sombre, chaussée Louboutin -on l'espère du moins. Ou Clergerie, plutôt que Charles Jourdan ou Dior, trop quelconques désormais. Johar à qui tout réussit. Grande classe, femme de tête, une ancienne camarade d'Étienne. Enfin : camarade n'est pas le bon mot évidemment. Elle sonne ; C'est charmant chez vous. Entrée, long couloir illuminé, salon, salle à manger, terrasse rue des Saints-Pères. Elle, c'est boulevard Raspail, pas loin de la Fondation Cartier bien sûr. Flatteries d'usage entre vieux amis qui ont réussi : Étienne est avocat d'Affaires. Vanités en apéritifs, tandis que Claudia, kiné de profession, campe dans la cuisine. Premier impair : ça sent partout l'odeur tenace de curry du plat exotique qu'elle a conçu. Fille de psychiatre tout de même, cette Claudia, et d'une gynéco. Pas la classe moyenne quoi. Et du coup ça sonne un peu faux sociologiquement parlant... Bon, mais on parle vacances. L'île de Ré. Sauf Claudia, qui ne parle pas. Trop intimidée. On se demande pourquoi. Complexée sans doute, en retrait. La star, on l'a dit, c'est Johar, sortie de nulle part pourtant, qui a gagné au mérite sa place parmi les nantis. Elle va prendre la tête d'une entreprise côtés au CAC 40, forte de 100 000 employés. Un vrai rêve américain en somme... Qui sonne bien faux dans la France de Macron, et même celle d'avant, tout comme sonnent fausses les trajectoires des uns et des autres, à l'image de celle de Rémi, «petit prof», de prépa tout de même. Bon, là, agacé par le ton, les stéréotypes, une conversation qui se voudrait élégante et bobo à souhait entrelardée de culture et de visions sociétales mais qui n'est que banale, on a juste envie de refermer le livre et pour passer au suivant. La rentrée n'en est pas avare. La comédie du dispositif effare, tout sonne la méconnaissance du milieu bourgeois parisien cultivé. J'ai poursuivi tout de même, curieux : pourquoi ce roman ? Johar se souvient de son enfance tunisienne, de la faim, des dortoirs improvisés chaque soir dans la salle à vivre, des matelas qu'on ramasse au petit matin, Rémi de ses parents commerçants, certes à Reims, Étienne de la vaste bibliothèque à échelle de ses parents... Et puis, bon : c'est un huis clos. Peut-être quelque chose à en tirer. Étienne apprend que Johar vient donc d'être nommé à la tête d'une multinationale. Courbettes. Rémi laisse tomber son smartphone qui affiche un message de son amante, que Claudia découvre. Claudia qui ne parvient pas à exister. Elle ne sait même plus comment apprendre à son compagnon qu'elle est enceinte... Et finit par faire une fausse couche dans les toilettes. Le drame se noue. Johar affronte cette pitoyable comédie, annonce qu'elle n'acceptera pas le poste alors qu'Étienne, avocat d'Affaires en délicatesse, l'a déjà annoncé à ses chefs pour redorer son blason. Rémi voit Johar partir, pour de bon, le quitter, partir quoi, définitivement. Étienne voit Claudia partir. Définitivement elle aussi. Le temps des ruptures s'invite dans le huis clos, et ça en est jubilatoire. Ne reste que le vide des vanités masculines.
Cécile Tlili, Un simple dîner, Calmann Lévy, août 2023, 180 pages, 18 euros, ean : 9782702188408.
Triste Tigre, Neige Sinno
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Un témoignage. L'enfance violée. «Pas de la grande littérature», prévient Neige Sinno. «Juste» un témoignage. Pas de l'autofiction. De la «non-fiction», un document, Mais qu'est-ce qui fait d'un témoignage une œuvre littéraire plutôt qu'un exercice judiciaire ? Ni construit, ni déconstruit : «ça irait à l'encontre de la sincérité». De quoi ? De la démarche ? Du ton ? Pas une autobiographie : un autre pacte. Voire pas de pacte du tout. Débrouillez-vous avec ça. C'est un peu de cela qu'il est question : qu'allons-nous faire de cette histoire, nous autres lecteurs ? De son histoire ? Qu'elle reste la sienne uniquement ? Pas de pacte donc, sinon sans cesse renouvelé, sans cesse dénoncé d'une certaine manière, car c'est nous l'enjeu de ce témoignage... C'est pourquoi Neige Sinno interroge par avance sa réception, qui pourrait bien le faire sombrer, ce témoignage, dans une littérature de genre -comme s'il pouvait exister, à propos de viol, à propos d'inceste, une littérature de genre... On se rappelle pourtant celle des «déportés» s'échouant sur le récit de Binjamin Wilkomirski, faux déporté ayant emprunté au genre sa structure, ses codes, ses «manies» -(l'analyse littéraire est parfois à vomir). Mais Neige Sinno les connaît bien ces tics d'écriture qui font d'une épreuve un genre. Elle les subodore, les devance, les répertorie jusque dans cet abîme des «excuses» que l'on cherche au violeur à sonder son enfance, battue, violée parfois, comme si ça pouvait expliquer, comme si ça pouvait alléger. La peine de qui ? Triste tigre que ce titan minable...
Neige Sinno écrit ainsi en toute conscience des risques qu'elle prend à ne pas se faire entendre, ou mal. Par avance, elle décrit ces fausses lectures inévitables qui viendront la déposséder de son récit et s'échappe de toutes les diversions qui voudraient nous faire passer à côté des raisons qu'elle a de s'être donné encore ce mal -de nous écrire... D'avance, elle circonscrit ces malentendus dans lesquels son livre comme tant d'autres, tombera de toute façon : où comprendre son expérience, où partager sa souffrance ? Quelle sera la bonne place pour son livre ? La table de chevet ? La bibliothèque cultivée ? A quel moment allons-nous le refermer pour passer au suivant. Du même genre. Ou d'un autre... Est-ce qu'il n'y a pas autre chose à tenter ? Comme de penser l'échafaudage mental que nos civilisations ont dressé pour empêcher le viol de disparaître comme fait de société ?
Son livre comme tant d'autres, s'ouvre ainsi au malentendu... Comme le Lolita de Nabokov qu'elle analyse avec talent. Comment expliquer, s'étonne-t-elle, que jusqu'à aujourd'hui, les couvertures de ce roman soit aussi contraire à son contenu ? Toutes campent sur le fantasme de la nymphette lascive et provocante, et toutes oublient que Lolita a... 12 ans ! De quelle culture participe ces choix éditoriaux ?
Du récit de Neige Sinno, on aimerait écrire qu'il est bouleversant, il l'est. Qu'il est fort, il l'est. Qu'il est d'une rare sincérité, puisqu'elle en fait une vertu qu'elle voudrait atteindre. Dira-t-on qu'il est «beau» ? Qu'il est «bien écrit» malgré les écarts de langage qu'elle s'autorise ? Ou bien qu'il est «fort» justement de ces écarts qu'elle revendique, cette langue qu'elle malmène, bafoue, «rabaisse»... «Faire de l'art avec mon histoire me dégoûte», affirme-t-elle. «Faire de la beauté avec l'horreur, est-ce que ce n'est pas tout simplement faire de l'horreur ?». Esthétiser la violence... On songe à Orange mécanique. Fort. Beau. Très esthétique, mais d'une cohérence inouïe avec le propos de Kubrik, non ? On songe à Adorno : comment écrire après Auschwitz ? On songe à la réplique de Celan, sa Todesfuge... Je songe plutôt à Rilke, affirmant que «la beauté est le commencement de la terreur qu'un être est capable d'affronter».
Cette terreur, Neige Sinno l'a traversée. Pas nous. Le «Nous» est important ici. J'ignore où lire son récit. Où l'entendre. «Il est naturel que ce qui est dit renvoie à un ailleurs, écrit-elle encore, à une ombre du langage où la vérité attend sans pouvoir être dite jamais». Attend ? Tapie mais dans quelle ombre ? Celle du langage ? Toujours dialogique et donc dans ces plis qui nous résistent et nous font signe ? «Je n'ai pas trouvé de solution pour parler de ça», ajoute-t-elle. Je n'en ai pas trouvé pour lire ça.
Le témoignage de Neige Sinno ne laisse jamais en paix, ni sa propre manière de raconter, ni le lecteur qui voudrait surplomber tranquillement sa lecture. «Quelle est la légitimité de l'art confrontée à la souffrance extrême ?», écrivait Adorno. Toute. Aucune. On en ressortirait d'ailleurs comment, de cette contemplation ? Neige Sinno souhaite que son livre n'ait pas beaucoup de lecteurs. Je souhaite le contraire. Pour que puisse surgir cette parole dans d'autres bouches tues, pour que son histoire devienne la nôtre, qu'elle s'inscrive au cœur de nos démarches de vie, qu'elle ne soit pas une «consolation» mais un refus de vivre plus longtemps dans un monde qui se satisfait de ce que ces témoignages ne passent pas la rampe du spectacle littéraire. Et pour que la littérature ne soit pas qu'un objet de consolation.
Neige Sinno, Triste Tigre, P.O.L., août 2023, 276 pages, 20 euros, ean : 9782818058268.
Lumière noire, Claire Fauvel, Thomas Gilbert
C'est l'histoire d'Ava, jeune danseuse accomplie et reconnue, mais lasse, qu'aucun désir ne pousse plus en avant. L'histoire d'une artiste adulée sur un malentendu, à ses yeux : elle se voulait dérangeante, le succès l'a faite courbettes et applaudissements... Ava s'interroge. Qu'est-ce que l'art apporte au monde, aujourd'hui ? Et décide d'aller se ressourcer là où son amie a appris à danser. Les élèves de l'école n'en reviennent pas de pouvoir présenter leurs créations à un tel parterre lors du gala des diplômés. L'un d'entre eux surprend Ava. Un garçon qui a fui très tôt la soirée et toute rencontre. Elle le retrouve le lendemain, lui propose de danser dans le duo qu'elle va créer.
Paris, occupée par la police. Ian la retrouve, éberlué. Dans le studio d'Ava, il danse, danse. Ava exige une vraie performance, mais ne se livre pas. Pourquoi danser ? La danse sauvera-t-elle le monde ? Ian lui raconte le choc qui l'a décidé à devenir danseur : Fauve, d'Ava, la chorégraphie d'une femme blessée. Elle dansait devant un miroir qu'elle avait fini par fracasser d'un coup de tête, le visage en sang. Ce n'était plus danser mais performer, mais ni l'un ni l'autre ne le relève vraiment. Était-ce alors ouvrir la danse à autre chose de plus fort ou préparer déjà la création suivante ? Ava s'interroge. Qu'est-ce que danser ? La question est théorique, puisque la réponse est graphique. Qu'est-ce que dessiner aussi bien. Ou écrire. Non pas tant celle de savoir à quoi «servirait» l'art, s'il doit servir ou pas, mais plutôt de comprendre ce qui se joue là, dans l'épaisseur de notre histoire sociale, politique, contemporaine. L'art peut-il sauver «ce» monde ? Tout va tellement de travers entre la crise climatique et la répression policière d'un gouvernement sourd et aveugle à la tragédie qu'il déroule sous nos yeux... Mais en quoi cela serait-il sa fonction et comment saurait-il la déployer ?
Sur un pont parisien, ils se font agresser par la BAC. Et deviennent amants. Mais plus ils avancent dans la création d'Ava, moins Ian y trouve son compte. A quoi bon danser s'interroge-t-il, de plus en plus engagé dans sa quête militante autour du dérèglement climatique. Et puis Ava le dévore, plie la réalité à son art et leur couple à sa création, qui deviendra un solo, le sien, tandis que Ian s'engagera politiquement dans la friche de Ménilmontant : qu'est-ce que l'art quand la ville devient «monstrueusement inhumaine» ? L'art n'est-il pas qu'un «luxe pour se donner bonne conscience» ? Ian ne s'en pose plus la question : il ne dansera plus.
Ava, elle, danse et se moque, tendrement, de l'engagement de Ian. Elle propose sa nouvelle création. Noire, sa Lumière. C'est son engagement. Et création lumineuse : elle s'est renouvelée. Une catharsis ?
Claire Fauvel et Thomas Gilbert nous laisse face à nos questions. C'est leur grand mérite. Qu'est-ce que l'art dans nos conditions à nous, aujourd'hui, sinon peut-être soulever quelques questions souvent accessoires, quand les réponses pressent. Où se joue-t-il au demeurant ? Ne serait-il que le fétiche de nos raisons d'exister ?
Il est intéressant de voir la danse traitée ici par le dessin. Comme un pré-texte, littéralement, ou bien une image que finirait par révéler son ekphrasis. Qu'est-ce que la danse raconte ? Saisie dans sa dimension illustrative, Claire Fauvel et Thomas Gilbert ne montrent rien de ce que la danse a fini par constituer : une grammaire de gestes, d'images, de corps en mouvements arpentant le vide entre les corps. Illustrative, elle «ressemble» un peu à ces peintures qui ne savent s'éprouver sans commentaires...
On rêve, avec le talent que Claire Fauvel et Thomas Gilbert déploient, de les voir explorer cette grammaire de formes, d'images, de mouvements par leurs moyens à eux, pour nous offrir une œuvre muette que nous pourrions éprouver plutôt que de l'assigner à illustrer un propos. Mais il est vrai que ce n'était pas l'objet de ce travail. Dommage.
D'autant que... Si «la musique est déploiement du temps», comme l'écrit Tristan Laouen, la danse ne l'est pas moins, qui engage aussi l'espace dans son parcours. On ne danse pas pour consigner : la danse est «une perte, une tombe amoureuse», pour paraphraser Giorgio Colli. Un art qui ne peut pas se satisfaire de consigner, quoi que les critiques en relèvent de cette grammaire que j'évoquais plus haut, ni de produire des images bien qu'elle en réalise, qui tout à la fois satisfont et fracassent le champ de l'image, en soulèvent le giron pour nous donner à éprouver autre chose, d'immatériel, de sensuel, une érotique qu'aucun désir ne peut achever, un mouvement qu'il est possible de décrire certes, mais qu'aucune description ne saurait contenir. C'est dire qu'elle est représentation et son absence, l'ordre du corps avant qu'il ne disparaisse, une finalité sans fins excédant tout symbole.
Au fond la danse, comme le dirait Tristan Laouen, «ne peut pas être un point d'arrivée, elle peut juste être un point de départ», quand bien même le corpus artistique saurait s'en emparer. Elle est Chute, une traîne, une traînée : elle est ce commencement de la terreur dont parlait Rilke quand il écrivait que la beauté était un commencement qu'il nous fallait affronter, elle est ce à quoi on s'affronte quand on en a marre du joli.
J'affirmais que le propos de Claire Fauvel et Thomas Gilbert était autre et qu'il s'était emparé de la danse comme d'une image, à la fois narrative et graphique. Une question sans réponse -son mérite-, posée au destin de l'art dans la société marchande, où même les œuvres les plus «fortes» n'échappent pas à leur devenir boutiquier. Leur devenir paillettes. Nul besoin du secours d'Hannah Arendt là : l'art a creusé sa propre négation et ne sert désormais que la société marchande. Ses agents ne tiennent qu'à leurs courbettes et ne sont devenus que les spécialistes d'un double discours narcissique et théâtral. Il n'y a pas d'autonomie de l'art, juste l'affirmation d'une position dans un champ, la logorrhée d'une posture : l'art a définitivement perdu son caractère émancipateur, élevé qu'il est sur les ruines de prétendus discours contestataires. Les artistes sont devenus ces entrepreneurs de soi que la société marchande appelait de ses vœux. Ils sont le modèle d'un monde en faillite, le point d'arrivée d'un monde sans plus aucuns départs, tout juste la description de son auto-justification. Pour preuve, le règne du commentaire sans lequel les œuvres picturales ne tiennent plus sur leurs cimaises. Elles s'y taisent du reste la plupart du temps : seuls les discours des animateurs du marché de l'art les parle, pointant ça et là les événements de la toile qu'il nous faut admirer.
Il faut «destituer l'art», comme l'affirme avec force Tristan Laouen. Mais ne soyons pas aussi radicaux. L'art n'est pas une somme que l'on pourrait défendre ou dénigrer aussi aisément. Il y a dans le «travail» de Claire Fauvel des pistes de destitution, des cases qui ne sautent pas aux yeux mais ouvrent les chemins confondants où l'art ne serait plus séparé du monde qui l'accueille.
Lumière noire, Claire Fauvel, Thomas Gilbert, édition Rue de Sèvres, 2021, 20 euros, ean : 9782810200436.
Lisez les réflexions pertinentes sur ce sujet de Tristan Laouen sur sa page personnelle facebook et cette page qu'il anime :
Internationale des Destituants du Spectacle.
Phoolan Devi, Claire Fauvel
Non pas la vie de cette femme devenue une égérie de la révolte féminine en Inde, mais son enfance et son adolescence, à peine ses débuts dans l'âge adulte. L'histoire débute alors que Phoolan Devi est libérée, en 1994. Retour arrière, l'année 1974, elle a 9 ans. Un mâle de la famille élargie décide de couper l'arbre planté par son grand-père pour en voler le bois, un bois qui devait lui revenir à elle pour payer son mariage. C'est encore l'époque où la situation de la femme en Inde est proche de celle des Intouchables. Mariée de force à 11 ans, violée par son mari, battue, traitée en esclave, Phoolan Devi s'enfuit, aux prises avec un monde d'hommes intraitables : «Une fille sans homme est à tout le monde»... On la ramène de force, le conseil du village se réunit, elle fuit de nouveau, poursuivie puis violée par la police cette fois, ramenée de nouveau au village, de nouveau agressée. L'histoire est insoutenable, mais son traitement graphique ne cesse de conférer à Phoolan Devi la dignité qu'on lui refuse. Elle finit par réussir enfin sa fuite, trouve refuge auprès de bandits, s'arrache dans la violence à son monde brutal sans parvenir jamais à vivre autre chose que la violence faite aux femmes, qu'elle refuse et combat avec force -un courage qui bouleverse. Sauvée par l'un de ces bandits, Vikram, elle ne connaîtra pas davantage la paix : Vikram sera assassiné par l'un des siens, jaloux. Phoolan Devi écume sa région, n'en cède en rien en audace aux hommes dont elle habite désormais le destin, sinon qu'elle refuse leur sauvagerie aveugle. Sa tête est mise à prix, elle poursuit son œuvre, détrousse les riches et donnent aux pauvres l'argent de leur survie. Cheffe de bande, elle conduit avec intelligence ses opérations, l'armée aux trousses cette fois. Finalement, c'est Indira Gandhi en personne qui négociera les conditions de sa reddition.
Superbes planches en noir et blanc, cette vie que dessine et raconte Claire Fauvel est sublime de ne l'être pas, dans le sacrifice que la société lui impose. Quelle beauté dans ce destin de femme, justement pas héroïque au sens de ces valeurs que l'héroïsme commande habituellement et avec lesquelles le dessin rompt radicalement. On songe aux combattantes vietnamiennes, à Louise Michel : l'héroïsme pour les autres et non pour soi comme dans ses modèles masculins. Rebelle à l'autorité, les valeurs qu'elle remet en cause sont surtout celles du patriarcat. Non pas comme un genre troublé, où la femme se ferait mâle pour en combattre les fins : l'assignation de genre masculin-féminin n'adopte pas ici les codes masculins, pas même dans le dessin du masculin.
On en savoure toute l'importance, dans une BD qui s'adresse à la jeunesse dans sa phase de besoin de héros. Le combat est celui d'une femme qui sait se battre avec générosité, mais en rien ne se distingue par sa valeur guerrière. Et c'est même un tour de force ce que réussit Claire Fauvel, de pouvoir dégager pareillement son personnage de tout imaginaire sanglant, de tout exploit meurtrier. L'héroïsme en question, encore une fois et il faut insister à ce sujet, est celui d'une odyssée existentielle. Ce qui importe, c'est de devenir le personnage principal dans le récit de sa propre histoire, dans un combat également très intériorisé : réfléchir sur soi-même, affronter les normes sociales qui nous défont, pour se reconnaître enfin comme responsable de sa propre vie et faire de l'affirmation de soi un événement à la portée de tous. Ce qui est héroïque ici, c'est cette capacité qu'à Phoolan Devi de s'arrêter pour penser en être humain et non plus comme Héros.
Phoolan Devi reine des bandits, Claire Fauvel, Casterman, 2013, 22 euros, ean : 9782203112117.
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Veiller sur elle, Jean-Baptiste Andréa
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A paraître en août. L'un de ces romans de la rentrée littéraire qui s'en distingue en ambition, en singularité, en qualité. C'est l'histoire d'un homme qui agonise dans une abbaye. C'est l'histoire de l'Italie moderne qu'on traverse sur plusieurs générations, de celle d'avant Mussolini à celle de l'après-guerre et jusqu'aux années 80. L'enfance et la maturité d'un siècle tragique. C'est l'histoire d'une révolution technologique sans précédent, celle de l'électricité, du train, de l'apparition des voitures et du téléphone. C'est l'histoire d'un monde bouleversé, enraciné pourtant dans la nuit des temps et que cette nuit des temps recouvre toujours. C'est l'histoire de l'église romaine, traversée de part en part par la figure de Pierre, celui du traître, du lâche, du Quo Vadis ? rebroussant chemin sur la route de Rome, trahissant par trois fois avant que le coq ne chante, lâchant les clefs du Paradis qu'il n'a pas méritées. C'est l'histoire de Viola et d'un amour littéralement métempirique, qui aura tout emporté et charrié dans ses décombres l'inouï scandale d'aimer.
Le Piémont à l'automne 1986. Une abbaye presque quelconque perchée au bout de ses mille ans d'âge. Des moines en prière au chevet de l'un d'entre eux, qui n'est pourtant pas un frère mais qui se meurt, emportant son dernier secret dans la tombe, un secret qui ne sera révélé qu'au lecteur attentif au moment où son souffle s'éteindra. Celui qui meurt ne vécut là que pour veiller sur elle. Qui donc ? Et lui, qui est-il ? Un ancien criminel réfugié chez les moines ? Un immigré clandestin ? Que tente-t-il d'avouer dans ce dernier souffle qui tarde juste le temps d'en comprendre le sens ? Un secret... L'immense justification d'une vie démesurée. Non, c'est plus que cela. Un secret qui dépasse même ce qu'IL fut, ce que nous lisons, ce que nous comprenons ou pas et ce qui, de tout temps, échappe aux êtres humains.
Le mourant, c'est un nain. Michelangelo Vitaliani (1904-1986). Dit Mimo. Sur son lit de mort, Mimo voit passer sa vie l'instant d'une lecture. La petite enfance malheureuse, l'enfance plus malheureuse encore, ou ce moment d'octobre 1916 dans le train qu'il vient de prendre, l'Italie qu'il découvre enfin, la grande ville et sa soif de connaissance. Le voici apprenti sculpteur. Enfin, presque. En d'incessants allers et retours, dans le temps comme dans l'espace, par petites touches arrachées à l'Histoire, lentement se révèle sa stature : celle d'un géant. Mais sur son lit de mort, on sait qu'il veille sur «Elle», la captive de Pietra d'Alba où s'élève l'abbaye qui les a recueillis, Elle et lui, Mimo. Nous traversons avec Mimo le temps, celui des guerres et de leurs semailles de chairs martyrisées, au pas de course, comme si elles n'étaient que de rudes parenthèses à l'échelle du temps que la sculpture, la vraie passion de Mimo, a vertigineusement creusé sous nos pas. Le récit est tactile : de son souffle, on sent la tiédeur, l'intimité du bord des lèvres, ce grain de la voix qu'évoquait Roland Barthes, mieux : cette manducation de la parole qu'évoque Marcel Jousse dans son anthropologie du geste, un souffle qui, littéralement là encore, page après page, ne cesse de s'amplifier au fur et à mesure que celui de Mimo s'épuise. Et il s'épuise le sien, d'accidents en catastrophes, de drames en tragédies. Mimo enfermé dès sa naissance dans un corps malade, dessinant dans le marbre la possibilité d'une vie mais l'éprouvant toujours comme à deux doigts du bonheur qu'il ne connaîtra jamais, tâtonnant d'une passion l'autre pour, au final, n'accéder à l'auto-révélation pathétique de la chair aimée que dans le marbre d'une Pietà. Sublime.
C'est l'histoire d'une sublimation sublime...
C'est l'histoire d'une œuvre et peut-être de l'art tout entier, quand toute sculpture ne peut qu'être une Annonciation ou n'être pas, Fra Angelico en embuscade.
C'est l'histoire de Viola, qui se brisa les ailes croyant doubler Icare. C'est l'histoire d'un amour si libre qu'aucune histoire ne pourra jamais le contenir.
C'est l'histoire d'enfants qui jamais ne firent le deuil des rêves de l'enfance.
C'est l'histoire d'une institution incroyablement lucide qui confia les clefs de son royaume à un traître et un lâche.
C'est l'histoire d'un peuple, agrippés les uns aux autres jusqu'à l'aube incertaine, tant les nuits tanguaient. (D'un peuple agrippés, oui).
C'est l'histoire de ce bazar d'ivrognes à la dérive qu'est devenue l'humanité.
Celle des tyrans de cour de récréation, d'arrière-boutique, de fond de cale.
C'est l'histoire de la Chute Primordiale telle que nous ne pouvons que la vivre : «Je sais depuis ce matin gris et tendre que lorsqu'une femme se couche sous un homme, dans le port de Gênes, à l'arrière d'un camion ou sur un champ de foire, c'est pour adoucir sa chute».
C'est l'histoire du sentiment de miséricorde, exact écho de cette Chute.
Et celle d'une Pietà que la trop catholique église de Rome devait soustraire à la vue des fidèles, tant elle débordait d'Amour.
Une œuvre ce roman, on l'aura compris, plutôt qu'un genre littéraire et moins encore de rentrée, écrit comme on cisèle un bloc de marbre, d'une écriture éblouissante ramifiée en images somptueuses et glaçantes, à couper le souffle et d'une richesse qu'aucun commentaire ne saurait réduire.
Un roman qui d'une certaine manière évoque de l'amour ce que nos siècles ont égaré, qui n'ont gardé mémoire de sa richesse antique que celle de l'amour passion, platonique, dévoué, raisonnable, etc., abandonnant sur le bas-côté de nos routes abîmées l'homophronysê, pas moins charnel ou attentif au bien de l'autre que suggèrent sans y parvenir l'éros, la philia ou l'agapê, mais à découvert l'un de l'autre, dans la révélation d'une évidence, même si ce mot d'évidence prête à bien des suspicions.
Veiller sur elle, Jean-Baptiste Andréa, L'iconoclaste édition, 17 août 2023, 592 pages, 22.50 euros, ean : 9782378803759.
L'anabase de l'établi Robert Linhart
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Dédicacé à Ali, «fils de marabout et manœuvre à citroën», le récit de Robert Linhart s'ouvre sur sa première journée en usine : «Montre-lui Mouloud». La suite est magnifique, d'observations méthodiques de la chaîne, sans concession au niveau de l'écriture, impressionnante de maîtrise littéraire. Regards, odeurs, bruits, tempo : le «long glissement glauque» de la chaîne... La force de Linhart, c'est de convoquer immédiatement les corps pris dans ce glissement. Car le travail dans l'usine s'adresse aux corps tout d'abord, tout comme l'école les prend en main ces corps, avant de s'attacher aux esprits. Il ne faut pas seulement les discipliner, il faut les violenter. Linhart décrit également avec la précision de l'anthropologue, «l'éternité vide qu'est le poste de travail», où ce travail justement n'est jamais accompli, «la tâche jamais achevée». On est d'emblée dans le simulacre, dont le régime est celui d'une danse des morts... Car l'usine contraint les vies aux «quantités infimes», dont le récit se fait le réceptacle inouï.
Linhart a pris 10 ans pour se décider à l'écrire, le consignant en quelques jours fiévreux, après avoir réalisé que la classe ouvrière ne faisait plus sens mais que son absence de sens était une tragédie. Alors il raconte. L'usine ouvertement policière précédant de quelques décennies une société devenant à son tour ouvertement policière.
La résistance ? A l'époque elle était enfouie dans des collectifs nationaux. Aujourd'hui, dans ces corporations syndicales qui ne permettent pas la convergence des luttes. Pourtant, le 17 février 1969, tout s'était arrêté. De nouveau après 68. Un bref instant, semblant inaugurer cette série de défaites qui allait nous frapper jusqu'à aujourd'hui.
Le sentiment du monde... Ali, «frère obscur, un instant surgi de la nuit qui allait le happer de nouveau». Combien d'entre nous «surgis» de nulle part lors de ces révoltes qui ne cessent plus de traverser la France ?
Le dernier chapitre du récit s'intitule «l'établi». Celui du retoucheur de portière. Demarcy. Son établi, il l'a bricolé, scrutant les tâches à accomplir, soupesant la matière à reformer, inventant les aspérités, les angles, les cavités où réparer la tôle. L'établi de Demarcy est l'objet de son intelligence. Et il est la métaphore de la trajectoire inversée de Robert Linhart. Son anabase : il est ce point d'où il serait parti dix ans après les faits, sans le savoir, devenu ce moment où la conscience se cristallise.
Qu'on se rappelle : les établis étaient «descendus de cheval» pour tenter de comprendre la classe ouvrière et l'aider à s'organiser. De l'extérieur, guidés par des concepts abstraits, ils étaient venus fournir aux ouvriers un nouvel établi... Un outil méthodologique importé des œuvres de Lénine, de Mao, de Marx. Tout comme les cadres du service des méthodes de Citroën étaient venus un jour remplacer l'établi de Demarcy par un objet machiné dans leur bureau d'étude, plus apte à leurs yeux, à répondre aux charges de la production.
Mais l'établi de Demarcy, c'était une intelligence humaine, individuelle, de bout des doigts et d'observations critiques, une ruse de la raison laborieuse pour répondre aux tâches d'une réalité indéfinissable : comment savoir où et comment la tôle serait abîmée ? Une intelligence que les cadres de Citroën ne pouvait supporter : non pas concurrente, mais triomphante : «Le nouvel établi (conçu par les cadres) ne vaut rien».
Linhart a rencontré dans cette figure son inversion. Le dernier chapitre est le vrai commencement du récit, là où ce récit découvre -et recouvre-, sa vérité.
Il y a ainsi une vraie homologie de structure entre l'objet du récit et son écriture subsumée sous ce moment ultime. L'expérience tragique de Demarcy est celle de Robert Linhart, réalisant son égarement. Demarcy cassé, en déroute, annihilé, signe la fin de tous les enchantements révolutionnaires en même temps que le vrai but à atteindre. Il signe l'exil des militants désormais orphelins, quittant les usines pour n'arpenter qu'un monde politiquement désert. Abasourdis. Tout comme l'est Demarcy, lequel est en fait déjà mort quand on lui retire son établi. (Le militantisme maoïste fut déjà mort sitôt entré dans les usines). Demarcy est seul, comme Linhart, inexorablement usés l'un et l'autre, exilés du monde qui les a broyés. «Bloom, nous dit Tiqqun, c'est l'être en phase terminale dans un monde lui-même en soins palliatifs». Il y a un peu de Bloom dans l'expérience narrée. Mais ils ne le savent pas encore. Malgré leurs tubes et leurs respirateurs, les années 80 se payaient d'illusions. Une poignée de personnes le pressentait, L'établi en est le témoin : ils devenaient «étrangers face à l'étrangeté du monde» (Tiqqun), cet immense spectacle du mensonge de la société marchande.
Dès la fin de Mai 68, le patronat avait compris qu'il fallait se débarrasser du salariat. Et pour cela, commencer par broyer les individualités. Demarcy en est la métaphore : il fallait exclure de l'espace productif la possibilité même d'une intelligence autre que mécanique, répondant à des standards abstraits. Qu'un ouvrier fût le maître de son outil était devenu symboliquement inacceptable. Seule la machine devait pouvoir récupérer une identité, tout le reste devait devenir jetable : gommer l'ouvrier en tant qu'ouvrier, exclure l'humain en tant qu'être. Pas même le subordonner à la machine, à peine provisoirement en faire son excroissance, en attendant son expulsion définitive.
Mais à l'époque, il devait encore collaborer à son extinction. «Veiller à l'aliénation de son être» dit Tiqqun. Il s'agissait de le réduire progressivement à l'état de rien. Qu'il consente à n'être que l'attribut de sa propre insistance -et non existence. «On le poussait hors de lui » (Tiqqun encore). C'est cette sortie que l'établi de Linhart a enregistrée. Tout comme le récit a enregistré le fait que les ouvriers répondaient à un nom qui n'existait plus. Le patronat vidait leur monde de toute signification.
L'anabase, expliqua un jour Alain Badiou (Le Siècle, pages 119 à 139, 10 novembre 1999), «est une expérience exilée du commencement».
Chaque mot pèse dans cette définition (tronquée, la sienne est plus riche). A condition évidemment de ne pas lire ce commencement dans une perspective métaphysique. Car ce commencement dont je parle, c'est celui qui prévaut aujourd'hui. Un commencement de la fin si l'on veut. C'est cette expérience que relate Linhart, celle de l'exil, de notre exil, ce moment où nous sommes devenus les spectateurs de nos échecs à répétition. Quarante années de luttes mises en échec pourrait-on dire, même si aucun d'entre eux n'a été un véritable échec -or c'est là où d'autres commencement sont possibles, plutôt que ce début de fin du monde qui déroule sous nos yeux effarés ses vestiges barbares.
liens vers les articles précédents écrits autour de L'établi :
Robert Linhart, avec philosophie... - La Dimension du sens que nous sommes (joel-jegouzo.com)
Robert Linhart, rescapé des années d'hiver...
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Le 20 août 2013, Robert Linhart était l'invité de Laure Adler, sur France Culture, dans son émission Hors-Champ. Au cours de l'entretien, Laure Adler fit lire un passage d'une nouvelle de Jack London, dont Lénine avait demandé lui-même lecture sur son lit de mort : L'amour de la vie. L'histoire d'un homme blessé, égaré dans les neiges du Klondike, poursuivi par un loup affamé. L'un et l'autre obstinés au guet de leur survie. On en comprendra la métaphore plus avant dans l'émission : «Vous êtes un rescapé», devait conclure Laure Adler. Lénine n'échappa pas au loup. Linhart, j'y reviendrai.
L'émission est passionnante en dehors de cette assignation qui concernait au fond davantage Laure Adler que Robert Linhart. Passionnante en ce qu'elle donna à ce dernier l'occasion de mieux se raconter, depuis sa naissance à Mai 68, que Linhart vécut comme une crise de folie. La sienne, jeté dans l'exaltation extrême de la pensée, si extrême qu'il dut se faire hospitaliser et soigner à coup de neuroleptiques. Puis il affronta la tragédie du couple Althusser, Hélène assassinée, la folie là encore, décidément figure tutélaire des maoïstes parisiens, tragédie dont Linhart rapporte qu'il «ne peut pas interpréter ça». Impensable «coup» de folie. Une altérité radicale dont on ne peut revenir. N'y revenons donc pas, nous qui ne furent pas même témoins de ça. Rappelons simplement que témoin, il le fut lui, au sens fort du terme et de son étymologie grecque où le témoin est martyr.
Du mouvement des établis, Linhart ne raconte pas grand chose, Laure Adler résumant l'affaire sous les espèces d'un proverbe maoïste : il s'agissait de descendre de cheval pour cueillir des fleurs. L'image n'est pas heureuse, même si elle est historique. Nombre d'établis, en province, n'avaient jamais étés à cheval, beaucoup vivaient contraints au ras des pâquerettes. Mais de cela, l'Histoire n'a rien dit, pour cette fois encore se concentrant sur ces grands intellectuels parisiens qui firent du mouvement un enfer.
Puis Linhart s'est tu.
En 1981, il a commencé de se taire. D'une certaine manière, tout le monde s'est tu avec les années 80 : plus personne ne voulait rien entendre. La France se peupla de cyclopes qui ne voulaient croire que le chant des sirènes du projet néolibéral. On allait tous s'enrichir -on s'est tous appauvris. «Le poids de l'histoire, sa rigueur, sa grandeur» (Mitterrand), commandait la liquidation des luttes sociales en France.
Les années Reagan, Thatcher, chez nous celles des nouveaux philosophes, Glucksman père, BHL, tout un monde d'anciens militants de «Gauche» rejoignait les salons réactionnaires qui se mirent à foisonner, tandis qu'un glissement s'opérait dans la composition des partis. Think tank, le clubisme rebattait les cartes, accompagnant le mirage du libéralisme hayékien : le marché seul pouvait garantir la liberté individuelle... Et tant pis si Hayek restait confus quand il évoquait le marché comme l'exemple le plus «convaincant» d'un ordre spontané construit spontanément comme le résultat d'une évolution spontanée, mais que des règles délibérées devaient encadrer et qu'une coercition "minimale" devait accompagner... Tant pis, sinon que sa conception de la liberté restait franchement négative et dans son délire d'affirmer que la justice sociale n'était qu'une notion vide de sens, que cette liberté n'était que le privilège des nantis, un projet au fond vide de sens. Un projet que L'établi de Linhart révélait dans toute son étendue et son horreur.
A l'époque, un penseur, Félix Guattari, résistait encore. Rappelez-vous : Foucault allait mourir (1984), Derrida était parti aux États-Unis et Deleuze s'occupait de cinéma. Mais Guattari, encouragé dans sa réflexion par Deleuze, demeurait si isolé qu'il ne savait ni comment formuler, ni comment se faire entendre et son livre, recueil d'articles à propos de ce qu'il voyait venir de ces années 80, Les Années d'hiver, avouons-le, était illisible.
Guattari tentait de comprendre notre immense défaite. Il exhuma le vieux concept d'aliénation pour tenter de le dépoussiérer : le capitalisme n'était pas seulement une économie de la domination, mais une forme de civilisation qui procédait au démontage, en tout être, de son humanité. On voit cela à l'œuvre dans L'établi. La vision est forte. Armée d'une constatation simple : l'industrie publicitaire était devenue le second poste de dépenses mondiales derrière l'armement. Cela disait quelque chose de ce qui se tramait : le contrôle quotidien des esprits. La société du spectacle, certes, cela n'avait presque rien de nouveau et beaucoup ne virent pas en quoi Guattari jargonnant pouvait nous aider à penser notre situation dans le Temps. C'était cependant de montrer que ce contrôle s'étendait désormais à toutes les formes de la vie personnelle, intime, pour s'incarner dans nos manières de vivre, au quotidien. Un salut pour le capitalisme qui sans cela, pouvait s'effondrer du jour au lendemain. Ce qu'il est au demeurant en train d'accomplir. Non sans résistance, contraint qu'il est d'engager une véritable guerre civile contre des citoyens de moins en moins dupes malgré l'atomisation réussie de la société, qui voit nos luttes échouer les unes après les autres.
L'échec et le martyre : n'était-ce pas déjà le cas rapporté par L'établi ?
Guattari observait qu'à ce stade de survie, le capitalisme se devait de ne plus produire de lien social pour préserver son devenir, mais que cela aussi le conduisait à sa perte. L'insouciance égotiste n'est pas la liberté, la grande claque subies par les bassins miniers du Nord aurait dû nous alerter à l'époque : ne restait déjà qu'une vision policière du social, alors que les socialistes étaient au pouvoir.
Mais on piétinait dans ces années d'hiver. Or si on les considère de plus près aujourd'hui, on découvrira avec stupeur que tous les thèmes qui agitent notre société contemporaine avaient déjà germé dans les années 80 : racisme, immigration, pauvreté, sdf, tournant ultra conservateur de la droite, poussée du Front National... Et déjà, comme l'affirmait Guattari : «la Gauche se fout du monde !».
La grande affaire du capitalisme dans les années 1980, c'était la production des subjectivités. La fabrique de sujets sans sujet.
«Vous êtes un rescapé», trancha Laure Adler. Né à Nice accouché par une infirmière pétainiste, recueilli par une famille de Justes, Robert Linhart finit par s'en amuser. Un rescapé ? «Un peu»... «L'idée d'être un rescapé, ça remonte à ma naissance»... Oui. Pas le bon mot donc. Ni vraiment la bonne idée quand on décide de repêcher L'établi. Mais pour en faire quoi ? Que faire de l'un des plus beaux récits de la littérature française du XXième siècle ? Le livre d'un rescapé ? D'accord, mais alors, au sens où Guattari tentait lui-même d'échapper à ces années d'hiver dont nous subissons aujourd'hui encore le poids.
L'établi n'appartient pas à la littérature du Retour (Nostos). Il ne s'agit pas de sauver le marxisme, il ne s'agit pas de se faire révolutionnaires, gauchistes, black blocs, communistes, que sais-je. Il s'agit de survivre à un monde dont nous savons qu'il court à notre perte. Il s’agit donc de comprendre de quoi Linhart est le rescapé…
(à suivre dans une prochaine chronique)…
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Robert Linhart, avec philosophie... - La Dimension du sens que nous sommes (joel-jegouzo.com)
Robert Linhart, avec philosophie...
Le 5 avril 2023 sortait le film L'établi, de Mathias Gokalp. Le 7 avril, Robert Linhart était l'invité de Géraldine Muhlmann, dans son émission Avec philosophie, sur France Culture. Sans doute la plus poignante et la plus étonnante de toute sa carrière. La plus magnétique, de part en part découverte, déroutée par ces silences, ces vides radiophoniques qui l'absorbaient et que Géraldine Muhlmann sut accueillir avec bienveillance et un immense respect. Mais...
Que fallait-il prendre avec philosophie ? Les longs silences de Linhart, très peu intéressé par le discours d'autorité, sinon disciplinaire, de la philosophie, qui semblait du coup en panne sèche devant l'événement ?
«L'expérience des anciens établis, interrogea Géraldine Muhlmann, avait-elle encore quelque chose à nous apprendre aujourd'hui ?» Une question sans détour, fleurant son pharmakon, pariant encore et toujours sur l'efficience du discours philosophique et son aptitude à rendre le vrai non seulement disponible, mais énonçable. Comme s'il existait comme objet de pensée déjà là, en attente de son interprétation.
Pour y répondre, Géraldine Muhlmann avait invité Robert Linhart, sa fille et deux philosophes dont un, spécialiste du travail, qui ne nous apprit strictement rien, faisant du silence des Linhart la matière même avec laquelle débattre, sinon se débattre.
La question liminaire, négligeable sinon obsolète, improductive à tout le moins, pour se saisir d'un vocabulaire qui depuis L'établi n'a cessé de dévorer nos vies, s'égara sous le manque de pression de la parole, laborieuse -au plein sens du terme-, de Robert Linhart. Il y avait tant à dire pourtant. Mais ses silences défiaient la prétendue présence de ce qu'il restait à dire sous la langue du philosophe...
Qu'on se rappelle tout de même son livre éponyme, cette grève échouée qui concernait précisément ce avec quoi nous sommes aux prises aujourd'hui : travailler plus pour gagner moins, voire : pour perdre nos vies.
La question de Géraldine Muhlmann rebondit en circonspections plus vaines encore, autour de cette fameuse barrière de classes entre Robert et les ouvriers. Barrière ? Non, répondit-il magistralement, pour s'emporter contre l'intérieur bourgeois qu'on lui avait machiné dans le film, pour mieux exhiber sans doute cette fameuse barrière qu'il récusait. Classe ouvrière et bourgeois pouvaient-ils s'entendre ?, répétait Géraldine Muhlmann... Mais non, vraiment, là n'était pas le propos, ni du livre ni de Robert Linhart, ni moins encore celle de l'expérience qu'il avait vécue. Mais Géraldine Muhlmann y revenait sans cesse, classant plutôt qu'identifiant. Cette Gauche Prolétarienne «infiltrée» dans les usines, dites-moi... Évoquant burlesquement au détour de l'entretien «les» Black blocs, pour ne révéler qu'une chose : c'est qu'elle ne savait pas de quoi elle parlait en les subsumant sous cette forme conspiratrice, alors qu'il s'agit d'une tactique de manifestation qui aura vu tout au long de l'année 2023 le cortège de tête s'allonger incroyablement et s'épaissir de toutes les couches sociales et de tous les âges de la vie dont une société est faite, battant en brèche, pour qui savait le voir, les discours sur les factieux qui sont, eux, la contingence des Droites illibérales.
Mais Géraldine Muhlmann devait inlassablement revenir à son idée, construite comme originaire et sous laquelle organiser le sens de l'expérience de Robert Linhart, celle contre laquelle cogner ses silences têtus pour qu'au-delà de la réponse administrée (le pharmakon) il ne restât plus rien à penser. Trans-classe, c'était cela le mot l'ultime, le fondement de ce qui pouvait être pensé, le référent suprême et tant pis si le mot était anachronique : il logeait assez bien la spéculation philosophique du moment. Il déposait même plutôt aimablement la réflexion pour laisser place à sa contemplation : trans-classe, et tout était dit... Elle y revint donc encore une dernière fois pour évoquer, assurément, la douleur intérieure du militant normalien si loin du monde ouvrier, construit sur le modèle exotique de l'éloignement culturel.
Curieusement, personne sur le plateau ne réalisa que le film avait abusivement fait de Robert Linhart un philosophe, sinon Robert Linhart lui-même, s'emportant contre ces dernières images qui le montraient, de retour de son établissement, rétabli dans son statut de professeur de philosophie : le film l'exhibait professant un cours magistral sur Hegel. «Je n'ai jamais fait ça», affirma Robert Linhart, à qui l'on n'avait pas même posé la question. Personne pour s'interroger sur le fait que, philosophe de formation, il s'était fait sociologue. Personne pour tenter de comprendre sa sortie de la philosophie. Comment sort-on de la philosophie ?
En 2023, on faisait donc rentrer Linhart dans le rang. Le rétabli... En oubliant allègrement les débats qui avaient agité les années 60 autour, justement, de la question de la sortie de la philosophie !
Personne pour rappeler le grand débat Derrida/Lévi-Strauss, sur ce thème. Personne pour se rappeler que le second avait choisi de n'être plus philosophe. Personne pour se rappeler Foucault, Benvéniste, Bourdieu, qui tous avaient déserté le champ autoritaire que traçait autour des philosophes leur discipline. On ré-assignait à résidence philosophique Linhart ! Sans l'entendre. Sans entendre cette simple petite phrase énoncée en cours d'émission.
Personne pour se rappeler qu'Althusser, qui fut non seulement son professeur mais son ami, avait lui aussi choisi de se méfier des accommodements de sa discipline (au sens de ces petits arrangements qui fondent aujourd'hui l'exercice public du métier), d'interroger à tout le moins l'arrière-plan social et sociétal que convoquait la figure du philosophe, tout comme les procédures argumentatives de sa parole, qui en faisait une drôle de parole d'évangile : abaisser, refouler... Tous avaient oublié combien la langue philosophique pouvait être celle de la violence, celle d'une société sans «différance», incapable de s'interroger sur ses préjugés comme sur les logiques dans lesquelles s'inscrivent ses concepts (re)fondateurs, moins innovants (on dit disruptifs dans la novlangue du pouvoir) qu'obscurantistes.
Peut-être parce que depuis, une génération de philosophes postiches s'est emparée de la perruque du sens pour oublier d'en interroger l'esprit... Peut-être parce que ces pseudos philosophes de plateau ont réussi : parvenus au bout de leurs efforts, ils savent tenir leur rôle d'astreinte réactionnaire nécessaire dans une société de souffrances et de révoltes toujours sur le fil de l'étincelle...
Et puis Robert Linhart s'est tu. A quoi bon ?
«Je ne dirai rien de la philosophie» énonce Descartes dès la première partie de son Discours de la méthode.
Quand le philosophe remplace le prêtre, comment ne pas sortir de la philosophie ? S'il ne reste qu'à clarifier ce sens là, clarifions alors, jusqu'à le rendre diaphane, émacions-le, qu'il en devienne étique, ce qu'il est du reste, décharné, sec comme une trique, assommoir et casse-tête, à l'image de ces violences qui ont fondé le nouveau pouvoir des nouveaux philosophes que Robert Linhart combattit dès leur apparition à travers son récit écrit littérairement plutôt que philosophiquement -question que personne ne se posa non plus.
Restent ses silences qui témoignent de ce que seul le suspens du sens, en longs détours odysséens, nous offrira les naufrages à tout prendre préférables à l'effondrement que les discours d'autorité nous promettent.
liens vers les articles précédents écrits autour de L'établi :
L'établi, un film de Mathias Gokalp et Nadine Lamari
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Classé dans le genre «drame» et sous-genre «historique», le film semble tout entier construit autour d'un hiatus, d'une défaite et de l'élaboration d'un martyrologue... Et pourtant, quels espoirs dans ce film sans espoir, quelle espérance, quelle résonance en outre aujourd'hui sous l'ère illibérale d'un Macron, à condition de garder à l'esprit la révolte des Gilets Jaunes méprisées par la classe intellectuelle et ces mêmes intellectuels aujourd'hui effarés devant les dérives policières pourtant prévisibles de Macron...
Le hiatus, c'est la différence de classe qui sépare l'établi normalien de la classe ouvrière, enfermée tout à la fois dans ses préjugés (la scène de la réunion maoïste dans l'appartement des Linhart, racontée par cette militante lâchée par ses «collègues» ouvriers, calomniée, brutalisée par les mêmes), une classe enclose dans son être, privée de tout devenir, de toute échappée quand lui, l'intellectuel, sait pouvoir compter sur un avenir plus clément.
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Le film insiste lourdement sur ce qui sépare Robert Linhart de ses camarades ouvriers, pour nous le dépeindre en bourgeois plastronné dans un appartement digne de «modes et travaux» devait fustiger dans un entretien à France Culture sa fille, Virginie Linhart. A de nombreuses reprises, cette différence est exhibée, amplifiée, brodée à travers des ajouts au livre de scènes qui n'y figurent pas pour mieux «montrer» et insister sur le fait qu'une «sortie» de crise attend le normalien, que l'on voit même en fin de parcours administrer un cours besogneux sur Hegel, alors que Linhart, reprenant un poste somme toute modeste à l'université, n'a plus jamais donné de cours de philosophie -un point sur lequel il reste à s'interroger et à interroger la philosophie sur ce dont elle est le nom dans un monde sans partage qui reste plus que jamais à «transformer», dixit le jeune Marx...
Et tout cela alors que les camarades de travail de Linhart ne l'ont jamais vécu comme étranger à leur monde dès lors qu'il s'y tenait. Alors certes, ça et là le film le laisse transparaître, dans au moins deux scènes : celle de l'aveu de ses origines lors d'un midi festif, et celle de la sortie d'un petit chef à son encontre, révélant sa vraie identité sociale, scène inventée pour les besoins de la cause prolétarienne, oserai-je. Piètre rachat.
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Les établis, affublés des oripeaux de la bourgeoisie, passeront ainsi à travers ce film pour des révolutionnaires d'opérette, poussant à la révolte des hommes et des femmes qui avaient plus à perdre qu'eux. Certes : pour partie, grande si l'on veut ne tenir le compte que des établis parisiens, ces jeunes gens étaient issus de la bourgeoisie et ne firent pour certains d'entre eux qu'un petit tour cavalier dans les usines pour y exhiber leur superbe. Encore que : les maos eurent tout d'abord la sagesse de reconnaître leur échec et de dissoudre un mouvement pensé sur de mauvaises bases. Et avant cela, c'est oublier que la lutte des classes traversa aussi le mouvement maoïste français, tel «dirigeant» remis en cause pour son mépris de l'argent abandonné au patron au moment de son licenciement, telle ville, Grenoble pour ne pas la citer, nommant un ouvrier à la tête d'un mouvement qui s'était structuré sur un modèle par trop stalinien. Le film, du reste, ne sait pas parler de l'organisation maoïste derrière le mouvement des établis et ne sait donc pas comprendre les enjeux politiques, moraux, idéologiques, culturels de l'établissement. Ensuite ce n'était pas si simple de s'établir et d'en vivre la condition une année pour les uns, plusieurs pour les autres. La répression du patronat était féroce à l'égard de ceux qu'il parvenait à démasquer, isoler, jeter en vindicte et livrer aux représailles. Sans parler de l'absolue mépris qu'ils durent encaisser des intellectuels «bourgeois» pour le coup, qui refusaient de se mêler au Peuple de près, tout en le glorifiant du plus loin qu'ils pouvaient. Enfin et surtout peut-être, personne n'a écrit l'histoire du derniers tiers d'établis et de ce que ce dernier tiers, souvent des lycéens, loin de la figure caricaturale campée dans le film, a porté. Leur établissement fut pour la plupart d'entre eux sans retour possible, un renoncement qu'ils durent transformer en accomplissement. Dans les usines, dans les champs, ceux-là incarnèrent une raison, celle de la révolte contre les injustices sociales dont beaucoup, Mai 68 passé, voulaient enterrer à la hâte la violence inouïe. Ils furent le pont, d'un mouvement l'autre, du front des luttes féministes à celui des luttes contre le nucléaire en passant par les combats contre la maltraitance carcérale, ils furent le pont d'un discours qui n'a pas cessé, malgré le renoncement des années 80, 90, de hanter la société française. Ceux-là sacrifièrent beaucoup, bravant ensuite les chimères des années 80, 90, jusqu'à ce que l'aujourd'hui leur donne raison : il n'y a pas de hiatus, sinon entre l'extrême petit nombre des nantis et leurs dogues, et «nous», les classes rançonnées, qui sommes le nombre et la justice.
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La défaite. C'est celle d'une grève échouée, sinon ratée. Échouée sur les pavés d'une plage qu'on ne cesse toutefois d'entrapercevoir, d'une grève qui ne cesse de déchirer l'épais tissu mortifère jeté comme un linceul sur le beau mois de Mai. Inutile donc d'en chercher les causes, qui ne sont surtout pas à relever d'une quelconque direction d'un mouvement qui aurait été mal conduit -et par qui ? Linhart n'est fort heureusement (encore que) pas vraiment présenté comme le meneur, bien que son personnage soit encombré par la culpabilité d'une responsabilité qui n'était pas la sienne mais celle de tous : celle de cette minorité, le comité de base, qui un jour a pu dire non. Un non jubilatoire, libérateur, et c'est cette jubilation que le film, parfois sur un mode mineur tant il veut nous donner à croire que l'établi, avec ses airs gourmands quand la grève s'enclenche, s'est hasardé dans une aventure qui le dépassait, c'est cette jubilation seule qu'il faudrait retenir comme vraie victoire qui laissa des traces positives. Ou plutôt cherchons les causes de l'échec du côté du patronat, du côté du gouvernement, du côté des forces de réaction si puissantes et promptes à écraser toute rébellion à son ordre mortifère. Et retenons pour leçon qu'aucune lutte n'est gagnée, mais que toutes les luttes sont gagnables : on doit toujours se révolter. Qu'on réalise : trois mois à peine se sont écoulés depuis les accords de Grenelle que Citroën veut faire payer aux ouvriers les concessions salariales de Mai 68 ! Qu'on réalise un peu à l'aulne de ce que nous vivons aujourd'hui : ce si grand bond en arrière que Macron et son gouvernement veut nous faire accomplir pour nous ramener à la France de Vichy après avoir enterré les conquis de Croisat !
Le film s'achève sur des raisons d'espérer, mais dans l'orbe d'horizons privés. Face à l'échec de l'émancipation collective, il ne resterait pour salut que la solution individuelle : Linhart de retour à la fac, Christian (il n'y a pas de traître dans le récit de Linhart) les yeux grands ouverts sur son destin de meneur d'hommes. C'est là toute sa limite et toujours l'obstacle majeur aujourd'hui, celui par exemple des bifurcations qu'ici et là les élèves des grandes écoles entendent embrasser. Il n'y a pas d'issue quand il n'y a que soi pour seule issue au monde.
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Le martyrologue, c'est autant celui de la classe ouvrière que celui de Linhart qui nous est composé. Le climat pesant, même lissé du film, donne à sentir l'oppression qui règne non seulement sur la chaîne, mais dans la vie des protagonistes. La tonalité est pessimiste. Une chape de plomb repose sur la condition ouvrière. Qu'on y songe : rien n'a su l'en débarrasser, sinon l'INSEE en nous faisant croire qu'elle n'existait plus, cette condition. De Sarkosy à Macron, en passant par Hollande, les socialistes furent les plus acharnés à nous faire croire à la disparition de cette condition d'opprimés, préparant le terrain au fumeux concept de «start up nation», qui a fait long feu. Son martyrologue a fini par s'écrire en lettres de sang, yeux crevés, mains arrachées, des millions jetés dans la misère. C'est cette misère que l'on sent éclore dans le film, qui nous réjouit tout de même de tirer un trait sur la parenthèse sociale-démocrate qui faillit nous enterrer tous. La grève réprimée, il reste les ouvriers à la rue et Linhart dépouillé comme de lui-même, témoin, au sens fort de l'étymologie grecque du mot, où le témoin est un martyr, oscillant entre expiation et rédemption, sauvé in extremis par une lettre qui n'a jamais existé.
L'établi, un film de Mathias Gokalp et Nadine Lamari, 5 avril 2023, 117 minutes, Production Antoine Rein, Fabrice Goldstein et Antoine Gandaubert, sociétés de production : Karé Productions, Scope Pictures, France 2 Cinéma, Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma, société de distribution : Le Pacte (France), pays de production : France, Belgique.