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La Dimension du sens que nous sommes
Articles récents

Mais les chiens ne l'aimaient pas, Eve Derrien

20 Novembre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Une dystopie au pays des survivalistes. L'humanité d'après, conduite par un vieux chien aveugle sur des chemins de crête. Non le guidait pourtant ce chien, tombée avec lui dans une déchirure de la terre, une crevasse, un trou. Non, c'est la mère, la matrice de leur monde, celui de Fleur et Lion, des enfants rescapés qu'elle a élevés. Elle leur a appris à survivre, cachés du monde des gens, soustraits au monde. Tombée donc, tandis que Lion et Fleur s'efforcent de ne pas courir sur la crête pour lui porter secours. Ne surtout pas cavaler pour qu'existe un recours de corde et de piquets. Mais rien ne saurait les ramener à la surface. Non est blessée. La décision logique est d'autant plus simple à prendre que Non les y avait préparés. Ils savent donc ce qu'il leur reste à faire : l'ensevelir sous un tombereau de sable et de pierres.

C'est une question de survie. «Alors ils ont continué. Vivre. Non les avait bien éduqués, ils savaient quoi faire» : se méfier du monde des gens, des traces qu'on pouvait leur abandonner.

Et puis il y a Il, qui revenait chaque été. Qui revient. Fleur et Lion lui apprennent la mort de Non. Il, c'est un client. C'est lui que les chiens n'aiment pas. Il revient pour la drogue que Non fabriquait. Et les réserves dont elle tenait la comptabilité pour tenir des décennies, puisque le monde n'était plus.

Il s'installe alors. Prend la place de Non, les divise, abuse de Fleur... Lion observe son manège, cherche dans les livres ce qui définit au mieux ses actes, ses gestes, le piège dans lequel sa sœur est tombée. Il sait qu'il devra raisonnablement s'en débarrasser.

Une dystopie survivaliste. Mais ce qui frappe le plus, c'est l'écriture, ciselée comme on dit, et dont l'étrangeté surtout tient à ce qui manque à Fleur et Lion : l'interlocutoire. Du coup, ils vivent et pensent sans filtre moral. Autrui est comme une sorte d'objet posé devant eux. Ils agissent autant qu'ils sont agis par une pensée infra-rationnelle, aurait diagnostiqué Piaget, qui les fait observer autrui uniquement sous l'angle des effets physiques et/ou physiologiques qu'il peut provoquer.

Le monde que Non leur avait enseigné était réduit à une maquette de petits trains électriques avec son ciel de toile de fond, ces villages en carton, ces ponts qui ne franchissaient rien, ces voitures miniatures, les bêtes et les gens en papier mâché.

Mais Il est arrivé, s'est installé, a rompu l'équilibre. Avec lui, il fallait développer une autre stratégie tandis qu'il prenait petit à petit possession des lieux, des réserves, de sa sœur nubile. Lion s'était mis à chercher dans les livres les mots susceptibles de le caractériser. «Manipuler» par exemple. C'était bien ce qu'il faisait avec sa sœur. Il fallait en tirer toutes les conséquences. Froidement.

 

#jJ #joeljegouzo #evederrien #etlebruitdestalons #roman #litterature #dystopie #survivalisme #chien #humanité 

 

Eve Derrien, Mais les chiens ne l'aimaient pas, éditions Et le bruit de ses talons, novembre 2020, 114 pages, 15 euros, ean : 9782379120213. première édition : Les contrebandiers, 2014.

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Trois questions à Clotilde Morgiève, comédienne, Allosaurus, Théâtre Studio Alfortville

18 Novembre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #entretiens-portraits, #théâtre

jJ : « Vous avez déjà aimé quelqu'un à la folie ?...»
C.M. : Oui bien sûr, c’est ce qui me tient debout. Toute ma vie n’est guidée que par ça. Et c’est une œuvre d’art.
  
jJ : Comment les choses se sont-elles passées : ce rôle, pourquoi ?
C.M. : Il a été écrit pour moi. Je ne pouvais que me sentir proche de ce personnage. Lou est une partie de moi. Il suffit juste que j’aille prendre par la main l’enfant que j’étais et qui n’est jamais très loin dans ma quête d’absolu. C’est un personnage entier et radical. Je suis entière et radicale.
 
 jJ : On a mis du temps à chasser le public de la scène, puis à asseoir le parterre, enfin à le faire taire... Pourquoi vouloir l'y remettre ?
C.M. : Alors notre intention n’était pas de «secouer» le public. La porosité entre la scène et la salle, est une manière d’investir chacun. Il nous semblait intéressant que le public puisse sentir les personnages respirer, transpirer, perdre pied. On raconte trois solitudes certes mais ça raconte aussi la solitude de chacun. Ces âmes à la dérive qui nous font habituellement baisser les yeux quand on les voit dans la rue, rentrent dans l’intime de chacun. Et puis chacun vit ses drames, la vie est parfois un rouleau compresseur, mais on forme tous un même Monde, on se croise, on se frôle, chacun avec son bagage émotionnel et son histoire, mais on peut faire des choses ensemble. En somme, c’est pour moi un spectacle fraternel. Et partager la scène avec ces spectateurs complices est une mise en abîme de cette idée de fraternité. On peut faire des choses ensemble, des petites choses, qui sont belles et ça donne du sens à une vie. En tout cas ça donne du sens à la mienne.
 

#joeljegouzo #theatre @theatre_studio_94 @fouic_theatre @jeanchristophedolle @yanndemonterno @clotildemorgieve @pascalzelcer

#cabinetelephonique #intimité #theatrestudio #public #spectateur #solitude

 

 

 

Allosaurus [même rue même cabine]

Théâtre studio Alfortville

16 rue Marcelin Berthelot

Réservations : 01 43 76 86 56

7 novembre > 2 décembre 2023, 20h30 du mardi au samedi

Durée du spectacle : 1h25


 

Textes : Jean-Christophe Dollé

Distribution : Yann de Monterno, Clotilde Morgieve, Jean-Christophe Dollé et Noé́ Dollé

Scénographie et costumes : Marie Hervé

Lumières : Simon Demeslay

Son : Soizic Tietto

Musique : Jean-Christophe Dollé et Noé Dollé

 

Allosaurus : du Confessionnal à la cabine téléphonique... - La Dimension du sens que nous sommes (joel-jegouzo.com)

Allosaurus [Même rue même cabine], Théâtre studio Alfortville - La Dimension du sens que nous sommes (joel-jegouzo.com)

 

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Fuck America, Edgar Hilsenrath

16 Novembre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

«L'Amérique est un cauchemar», tranche d'emblée Edgar Hilsenrath, dont le père tenta en 1938 d'obtenir pour sa famille juive menacée par les nazis un visa pour se réfugier aux États-Unis, visa qui lui fut refusé au prétexte de leur politique de quotas...

Le monde est un désastre.

Déporté dans le ghetto de Mogilev-Podolsk, aujourd'hui en Ukraine, Hilsenrath finira en 1944 par émigrer en Palestine dont il repartira en 1947, pour rejoindre sa famille d'abord en France, avant d'émigrer à New-York dans les années cinquante, où, vivant de bullshit jobs, il écrira son premier roman, Nuit -un chef d'œuvre.

Fuck America raconte son moment américain. Le prologue est à hurler de rire, «jaune»... «Très cher monsieur le Consul Général, écrit de Berlin le père fictif du narrateur, depuis hier, ils brûlent nos synagogues»... Nathan Bronsky expose la tragédie auxquels les juifs sont confrontés, mais le Consul Général s'en contre-fiche et lui adresse un an plus tard (!), en 1939 donc, un formulaire l'avertissant que s'il le remplit et le retourne à réception, il pourra espérer émigrer aux States dans... treize ans ! Nathan objecte les camps de concentration, les chambres à gaz, le temps presse, etc. En retour, le Consul rétorque le bateau de réfugiés, le Saint-Louis, renvoyé avec tous ses émigrés juifs en pleine mer, l'électorat antisémite du parlement, et conclut : «des bâtards juifs comme vous, nous en avons déjà suffisamment en Amérique»... Et puis, ajoute-t-il, si chambre à gaz, ben remplissez le document pour vos survivants, et par la même occasion, rédigez votre testament, sait-on jamais...

Le ton est donné. Picaresque d'un bout à l'autre du roman, Hilsenrath ne perd jamais de vue le cynisme du monde occidental, ni son hypocrisie, et se refuse à toute courbette, littéraire ou autre. La suite, c'est le journal intime de Jakob, fils de Nathan, qui vit de petits boulots et tente d'écrire son premier roman qu'il intitule «Le Branleur». C'est bien comme titre, non ? Le premier roman d'Hilsenrath, dans la réalité, fut très mal accueilli par la critique et se vit refuser par un nombre incroyable d'éditeurs : trop cru, trop vulgaire, trop obscène... Nuit raconte le ghetto, les persécutions, l'obscénité barbare des nazis et celle de ces magazines occidentaux, américains, britanniques, français, qui en 1936 encore, parlaient d'Hitler comme d'un homme fréquentable, plein d'une subtilité toute éclairée...

Times Square, Le Donald's Pub, la 42ème, les affiches géantes d'Humphrey Bogart illuminent les nuits glauques des pauvres gens. Lauren Bacall leurs fantasmes. Jakob, son personnage central, a 27 ans. Il survit dans la misère : l'occident songe qu'il a déjà bien assez gémi sur le sort des déportés, qui doivent maintenant se montrer entreprenant, prendre leur vie à bras-le-corps, aller de l'avant... Warren Street, le roman se fait la chronique des sales boulots sous payés où s'épuisent les migrants. Toute une faune laissée à l'abandon, venue s'échouer dans les rues polychromes de la ville insomniaque. Philologues, germanistes, érudits et poètes, à la rue désormais. C'est ça la réalité du rêve américain. Jakob en écrit le roman, où se côtoient encore les presque très riches et les vraiment très pauvres, dans un immense brouhaha de fêtes baroques apocalyptiques. West Manhattan, la grande vanité bourgeoise mâchonne ses plans de gloire pour l'éternité, tandis que Jakob en est réduit à partager des colocs de misère. Il faut juste survivre un jour de plus et savoir que le jour suivant sera pire. Sait-on jamais. Warren Street, la rue des clodos, le voici portier de nuit à Manhattan, en livrée à Park Avenue, à pousser un vieux riche dans son fauteuil roulant, peut-être le fameux Consul, qu'il projette du coup d'assassiner...

Les dialogues sont à hurler de rire : ils tournent toujours court, chaque interlocuteur reprenant les paroles du précédent, chacun se faisant l'écho catarrheux de l'autre, comme si tout le langage avait été épuisé déjà, comme si tout était caduc. Marché de dupes, c'est ça le rêve américain. Tout rate sur le plan humain, mais brillamment. Jakob doit sans cesse courir, fuir les impayés de l'hôpital, les tables de restaurant. Mais il raconte, l'air de rien, et sur un ton badin, le vrai discours de l'occident une fois dépoussiéré, l'arrivée de Hitler au pouvoir, la nuit de Cristal, la milice nazie ukrainienne, les ghettos en Pologne, et cette part de lui-même qui est morte avec les six millions de juifs exterminés, et cette autre qui a survécu, sans concession pour l'hypocrite «plus jamais ça» dont il scande les besognes : le génocide des arméniens avant celui des juifs, celui des Tutsis après celui des juifs et partout dans le monde, pendant qu'on y est, le massacre des innocents qui se perpétue sous les hospices d'états lamentables aux lamentations tartuffes.

 

#joeljegouzo #hilsenrath #fuckamerica #roman #litterature #editionsletripode #librairiesindependantes #newyork #manhattan #parkavenue #timessquare #americandream #ghetto #deportation @letripode 

 

Edgar Hilsenrath, Fuck America, traduit de l'allemand par Jörg Stickan, éd. Le Tripode, 320 pages, nouvelle édition février 2017, ean : 9782370551177.

Chronique autour de Nuit, d'Hilsenrath :

Nuit, Edgar Hilsenrath - La Dimension du sens que nous sommes (joel-jegouzo.com)

 

 

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Allosaurus : du Confessionnal à la cabine téléphonique...

14 Novembre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais, #théâtre

La cabine, c'est le mobilier central de la pièce qui se joue en ce moment au studio théâtre d'Alfortville. Comment dire son univers dans l'après-coup de sa disparition ? Que faut-il y voir ? Quelle pratique et au delà, quel corps social induisait-elle, qui ne serait plus de ce monde ?

 

Les premières cabines téléphoniques semblent être apparues en France de manière publique le 15 août 1881, exhibées comme un spectacle du futur urbain à l'Exposition Internationale d’Électricité de Paris. Trente téléphones en démonstration, encastrés dans des guérites de bois capitonnées. Une attraction. Les journalistes, raconte Cécile Ducourtieux dans un article au journal Le Monde du 23 mai 2009, rappelant les propos de Frédéric Nibart, ancien cadre de France Télécom, passant sa retraite à écrire sur la ville d'Angers dont une histoire du téléphone pas complètement fiable, la comparèrent à un confessionnal. Car avant cette exposition il semble qu'il ait existé des téléphones publics dès 1879, comme le poste Ader, un téléphone mural destiné aux personnels militaires, politiques ou administratifs.

Les chercheurs hésitent encore sur la datation de la première cabine téléphonique installée en milieu urbain : 1884 pour certains, à Reims, où neuf d'entre elles furent installées, mais la plupart dans des bureaux de poste ou des relais de transport. Pour d'autres, la première vraie cabine publique installée dans une rue daterait de 1882, et elle l'aurait été à Rouen. Toujours est-il que fin 1884, le réseau gagna Paris et certaines grandes villes de province, et qu'en 1885, Paris comptait trente cabines. Mais à vrai dire, le téléphone «balbutiera» en France jusqu'à la guerre de 14-18, les courbes d'installation (voir liens plus bas) illustrant la défiance française à l'égard de cette invention, contrairement aux États-Unis où leur nombre explosa dès 1877. La France, elle, faisait face aux réticences des pouvoirs publics devant un mode de communication entre particuliers jugé difficilement contrôlable...

Les premières cabines fermées et entièrement vitrées, dites «de Paris», du type de celle qui est présentée au théâtre studio, n'apparaîtront qu'en 1975 ! Et ce n'est qu'en 1980 qu'on pourra se débarrasser de sa monnaie pour utiliser, comme dans la pièce Allosaurus, la carte à puce.

En 1997, le réseau des «Publiphones» atteindra son apogée, avec 250 000 cabines installées, faisant du parc français le plus dense d'Europe. Et à partir de 1997, son histoire sera celle d'un long crépuscule.

 

Mais revenons à ces premières réactions : un confessionnal ?

L'invention de la cabine téléphonique, à la fin du XIXe siècle, peut sans doute se lire dans le prolongement de l'invention de l'isoloir, à l'âge d'or du confessionnal.

 

Le confessionnal, lieu du pardon...

La confession était restée un acte public jusqu'au VIème siècle, un acte prudent, réservé aux seules fautes «graves». Pour les autres péchés, y compris les péchés capitaux comme celui de gourmandise, chacun faisait en conscience comme il pouvait, les confiant à l'oreille bienveillante de son directeur de conscience par exemple. La tradition veut que ce soit saint Charles Borromée qui inventa le confessionnal dans sa forme d’isoloir clos, après le concile de Trente, en 1545. Notez que ce dispositif disparut avec le Concile de Vatican II (1962-1965), pour privilégier la confession en face-à-face, laissant tout de même la liberté aux ouailles de se cacher dans l'isoloir si elles en éprouvaient le besoin, ce qu'elles firent jusque tardivement.

Néanmoins, le confessionnal connut son âge d'or dans la seconde moitié du XIXe siècle, à peu près à l'époque de l'invention de la cabine téléphonique !

Gil Blas, quotidien de la presse française écrite, (1879-1940), passa son temps à chroniquer le sujet, mettant en avant l'ambiguïté de la «scène de confessionnal». Des milliers d'articles de presse parurent sur ce même thème ! Qu'est-ce qui se jouait donc dans cet objet qui résistait au regard et où se livraient les plus troublants secrets ?

Aux yeux des chercheurs qui ont travaillé sur la question, ce qui s'exprimait là, symboliquement, c'était le «double mouvement des regards» de et sur la société civile : d'une part l'évolution des mœurs cherchait à mettre à l'abri des pans entiers de la vie de l’individu, et d'autre part, les institutions de l'état perfectionnaient les procédures permettant de faire du regard sur l’individu un instrument de pouvoir. Au cœur de ce double mouvement, la question du secret dans l'espace public : qu'est-ce qui pouvait être caché ? Qu'est-ce qui pouvait être vu ?

D'un côté on affirmait le droit à la vie privée, ainsi naquit le secret professionnel (celui de la confession, celui des médecins, des avocats, etc.). De l'autre, les techniques d'observation s'affinaient, identifiant de plus en plus précisément les individus et les groupes sociaux -naissance de la sociologie, montée en puissance de la description littéraire, du journal intime, de la chronique mondaine, des procédures d’identification judiciaire...

Dans cet affrontement, on le comprend, le confessionnal ne pouvait qu'attirer, voire attiser les regards...

A la croisée du dedans et du dehors, le confessionnal ne resta pas une pratique exclusivement confessionnelle. Il devint une sorte de refuge des sans aveux, des sans domicile fixe, et de toute une faune à la dérive. On y déposa même les enfants qu’on abandonnait. C’est cette ambivalence qui attira l’attention des journalistes et forgea l'imaginaire sociétal du confessionnal.

Or derrière ce double mouvement du regard indiqué plus haut, se dessinait une défiance à l'égard de la société civile, qu'on soupçonnait de n'être pas autonome et livrée à toutes les influences, incapable d'autonomie, spirituelle, culturelle, politique, etc.

C'est cette défiance qui fut mise en avant dès 1875, autour de la question du secret du vote. L'historienne Hélène Dang conclut de ses travaux que l’imaginaire du confessionnal joua un rôle important dans la perception de l’isoloir, «cabanon électoral» ou «confessionnal laïque» pour ses détracteurs. Les parlementaires, dans leurs débats à l'Assemblée, ne cessèrent d'identifier l'isoloir au confessionnal. Et ce, jusqu'en 1913, lors de la réforme du code électoral ! Les défenseurs de l’isoloir, eux, mettaient en avant la même raison : les pressions subies à l'extérieur, engendrant la nécessité de protéger le secret du vote : Dans l’isoloir, «l’électeur aura le droit de se confesser tout seul avec sa conscience» (Hélène Dang). L'isoloir, comme le confessionnal, devenaient le lieu de la conscience réflexive pour les uns, des «machineries destinées à détruire cette conscience» pour les autres (dont Michelet).

 

Qu'en est-il de la conscience réflexive dans le dispositif de la cabine téléphonique, lieu d'une parole privée dans l'espace public ? Comment la dévisager depuis l'aujourd'hui où espace public et espace privé se confondent de plus en plus ? Doit-on vraiment la voir comme un sanctuaire de l'intimité ? Que faire de l'hospitalité de ce lieu, visible, mais indéchiffrable ?

Dans cette boîte en verre offerte au regard de tous, parvenait-on vraiment à se retrouver seul face à soi et à l'autre, au bout du fil, tout en demeurant au cœur même de l'agitation urbaine ? Était-elle vraiment un lieu où l’on pouvait parler librement, sans crainte d’être entendu par des oreilles indiscrètes. Que pouvait-on y partager ? Des secrets, des peines, des joies ?

La cabine téléphonique a-t-elle aussi été un lieu de pardon ? Combien de fois a-t-on composé un numéro dans l’espoir de réparer une erreur, de demander pardon, de renouer un lien brisé ? Était-elle un pont entre les cœurs, un lieu de réconciliation ?

 

#joeljegouzo #theatre @theatre_studio_94 @fouic_theatre @jeanchristophedolle @yanndemonterno @clotildemorgieve @pascalzelcer

#cabinetelephonique #isoloir #confessionnal #histoiredefrance #19emesiecle #vote #ptt #publiphone #taxiphone #telephonepublic #telephoneautomatique #publiphone #ouailles #secretprofessionnel #pardon #intimité #rideau

 

Allosaurus [même rue même cabine]

Théâtre studio Alfortville

16 rue Marcelin Berthelot

Réservations : 01 43 76 86 56

7 novembre > 2 décembre 2023, 20h30 du mardi au samedi

Durée du spectacle : 1h25


 

Textes : Jean-Christophe Dollé

Distribution : Yann de Monterno, Clotilde Morgieve, Jean-Christophe Dollé et Noé́ Dollé

Scénographie et costumes : Marie Hervé

Lumières : Simon Demeslay

Son : Soizic Tietto

Musique : Jean-Christophe Dollé et Noé Dollé

 

Pour aller plus loin :

Cécile Ducourtieux :

https://www.lemonde.fr/economie/article/2009/05/23/en-1881-la-premiere-cabine-etait-comparee-a-un-confessionnal_1197072_3234.html

 

Histoire de courbe La publiphonie en France, Hélène Dang Vu, Antoine Mazzoni, revue Flux, printemps 2007/2 (n° 68), éd. Métropolis, Issn 1154-2721.

Les mystères du confessionnal ? Confesseurs et pénitent(e)s sous l'œil de la presse (1850-1910), Caroline Muller : https://doi.org/10.4000/aes.4074

Alain Corbin, «Coulisses», dans Histoire de la vie privée, sous la direction de Philippe Ariès et Georges Duby, Points Seuil.

Octave Mirbeau, La grève des électeurs, article au Figaro, 28 novembre 1888, contre le leurre qu'est, pour lui, le suffrage universel dans le système républicain.

 

Crédit photographique :

L'alcôve et le confessionnal / Jules Rouquette 1887 source Gallica BNF.

Intérieur d'un bureau de vote : les isoloirs, Agence Meurisse, 1919 - source : Gallica BnF.
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Allosaurus [Même rue même cabine], Théâtre studio Alfortville

11 Novembre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #théâtre

«L'enfer, c'est de ne pas aimer», écrivait Dostoïevski. Curieuse formulation pour nous aujourd'hui, quand il serait plutôt question de la souffrance de n'être pas aimé.

De quels manques nos vies s'évanouissent ? De quel amour s'épanouiraient-elles ?

Lou (Clotilde Morgiève), Had (Yann de Monterno), Tadz (Jean-Christophe Dollé), trois destins se croisent au détour d'une cabine téléphonique d'un autre âge. L'intime à découvert dans l'espace public, offert au plus ouvert de cet espace : l'inattendu d'une rencontre -et c'est en cela sans doute que la cabine est d'un autre âge, qui installe cette possibilité. Trois destins portés chacun par un manque, une absence, une attente. Le manque d'amour décliné pathétiquement, Lou d'on ne sait quel chagrin, en quête d'une Suzanne à présent, sur laquelle elle bascula en composant au hasard un numéro et qui prit soin d'elle un court instant à simplement l'écouter, lui parler ; Tadz, de sa fille de 18 ans dont il n'a plus de nouvelles depuis quelques jours ; Had, de l'amour de sa mère qui toujours lui préféra son frère... Trois destins plutôt que trois moments, tant cette cabine qui tour à tour les abrite cristallise d'attente, d'espoir, de fin de non-recevoir. L'ultime appel en quelque sorte.

 

Existe-t-il l'être qui pourra incarner l’amour que je porte ? Léa peut-être aux yeux de Tadz, sa fille, en déroute elle-même quelque part dans le même monde que le père, rompue dans une cabine identique -elles l'étaient toutes, ces boîtes, avec leur fausse intimité blafarde assujettissant les corps à leurs guenilles.


 

Existe-t-il l'amour dont le manque contraint mon être en dérive, tel Had habitant sa douloureuse insistance à tenter d'être sans trop savoir d’où ni de quoi cette possibilité lui échoira.


 

Aimer, c'est-à-dire être... Dont Lou éprouve la confusion jusqu'à la déraison. Erreur peut-être féconde au demeurant, Lou jetée sur la première venue, Suzanne, Had. «J'ai pas besoin d'exister pour penser à eux», avoue-t-elle à la fin, avant de se réfugier dans le giron de Had. Aimer, c’est-à-dire Être, dérober ce qui se présente d’esse dans ce que Levinas nommait "le frôlement de l’Il-y-a" et dont il ajoutait que c'était "l’horreur", condamnant chaque étant de notre modernité malheureuse à renouveler sans cesse l’objet de son amour sur le mode d’une révélation énigmatique : "Et aussitôt je l’aimai". Aussitôt parce qu'après tout... Non : parce que la question de l'amour s'est dangereusement rapprochée de la question de l'être, et qu'être est une urgence, désormais, de celle qui engage Lou dans un chemin qui ne mène nulle part ailleurs qu'au pas douteux d’une foulée impatiente, au terme de laquelle il n'y aura rien et moins encore l'objet capable de répondre à son attente. C'est pourquoi la voyant s'enfoncer dans cette folie, Tadz lui confiera que : «C'est pas Suzanne que vous cherchez en fait. Hein ? C'est pas Suzanne que vous cherchez».


 

Être aimé vacillant d'un appel son silence, tel Had tentant désespérément d'entrer en contact avec sa mère, ne s'y introduisant qu'au prix du leurre à lui faire croire qu'il est au téléphone son propre frère, trop bien aimé d'elle. Had qui se sait femme, défait, ré-endossant plus tard ses oripeaux masculins dans un geste tellement fort, de contrition trompeuse et tragique et miséricordieuse et sublime, à concéder à cette mère, mais en le prenant sur lui comme on espère recevoir la grâce pour revenir à soi, l'illusion qu'il est homme -au moins cela qu'elle espérait quand de toute façon, il sait aussi qu'homme ou femme, il n'a jamais existé à ses yeux.

 

De quelle vérité perdue l'amour serait-il comptable ?

L'Amour devenu une geste dramatique, Tadz ébranlé, véhément parce que révélé à son impouvoir, violent parce que seul, accessoire : l'essentiel lui a échappé, partout il se heurte à cet essentiel qui lui a échappé. Agissant, tentant d'agir, chaotique, découvrant à son tour que l'essentiel est invisible pour les yeux, comme l'écrivait Saint Exupéry -et il n'est pas vain ici d'évoquer l'auteur du Petit Prince...

 

 

Au delà du tragique,

il y a ce jeu d'acteur incroyablement juste. Il faut aller vivre la pièce pour en éprouver l'humanité, dans une mise en scène accomplissant ce tour de force de faire entrer sur le plateau cinq spectateurs complices, au fond ce "nous" d'empathie où se joue la pièce, engageant chacun à interroger de quelle attente s'épanouir, plutôt que de mourir et qui porte la pièce d'un bout à l'autre.

il y a donc «Nous». Là, présent, sur la scène.

Cette émotion, que l'on peut nommer empathie si l'on veut, ou miséricorde et qui sera vraisemblablement l'enjeu majeur du XXIème siècle. Une émotion exigeante qui commande une sorte de retournement dans le battement du temps des hommes : «Nous» plutôt que «Je».

«Nous», parce que c'est un problème de société, qui rappelle curieusement Karl Marx quand il écrit que la religion, avant d’être un opium, «est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit» (dans Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, paragraphe 4).

 

 

Qu’est-ce que com-patir avec l'être qui souffre ? Sinon garder son cœur auprès d’autrui ? Un compatir qui contraint celui qui le vit, non celui à qui il s’adresse. Un décentrement subtil, quand il s'agit de rencontrer l’autre dans sa misère. L'empathie comme sacrement de la présence efficiente de l’autre en moi, qui contraint à placer sa nature hors de soi...

 


#joeljegouzo #theatre @theatre_studio_94 @fouic_theatre @jeanchristophedolle @yanndemonterno @clotildemorgieve @pascalzelcer

 

Allosaurus [même rue même cabine]

Théâtre studio Alfortville

16 rue Marcelin Berthelot

Réservations : 01 43 76 86 56

 

7 novembre > 2 décembre 2023, 20h30 du mardi au samedi

Durée du spectacle : 1h25

 

 

Textes : Jean-Christophe Dollé

Distribution : Yann de Monterno, Clotilde Morgieve, Jean-Christophe Dollé et Noé́ Dollé

Scénographie et costumes : Marie Hervé

Lumières : Simon Demeslay

Son : Soizic Tietto

Musique : Jean-Christophe Dollé et Noé Dollé

 

Photographies Stéphanie Lacombe, exposition au P.O.C. d'Alfortville et à la Librairie L'établi d'Alfortville.

Photos prises dans la rue face à la vitrine de la librairie l'établi.

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Notre correspondant sur place, Robert Perišić

8 Novembre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Zagreb, 2003. La Croatie fonce tête baissée dans le néo-libéralisme, tandis qu'au loin résonnent les bombes américaines de la guerre d'Irak. Boris est improvisé journaliste de guerre par son cousin, parce qu'il faut couvrir à tout prix cette guerre pour rester au contact des nations occidentales, et qu'il semble parler l'arabe... Prudent, Boris débarque à Koweit City pour regarder à la télévision le déluge en vert et jaune qui s'abat sur Bagdad.

Roman découpé en journées, cinq plus exactement, de la vie d'un correspondant de guerre bricolé à la hâte, l'incipit est à hurler de rire. Mais sous couvert du rire, la leçon est âpre...

En Croatie, le rêve néolibéral bat son plein, même si ça et là ce plein est hanté par les vides obscurs laissés par la guerre de Yougoslavie : les camps des années 1990, les viols de masse. Boris se rappelle. Tout cela n'avait aucun sens. Et puis il ne savait pas quoi faire dans la vie : économiste ou artiste ? Journaliste finalement. Dans cette rédaction qui est une sorte de refuge de tous les naufrages du monde, compilés par une bande de naufragés.

Bagdad sous les bombes donc... Boris note qu'un seul Tomahawk coûte 600 000 dollars et qu'à ce prix, mieux vaut tirer sur quelques chose qui en vaut la peine... Mais Bagdad sous les bombes n'est qu'un odieux et tragique canular. Le naufrage de toute vision morale des choses, le désastre de la presse dite libre, devenue la presse de l'infotainment

Il écrit n'importe quoi au final, refusant de jouer au journaliste occidental et tous ses articles doivent être réécrits. Au loin. Savamment. Tandis que lui, de son côté, écrit sur sa trajectoire, sur celle de ces jeunes croates, «ex peuple de travailleurs socialistes qui, en masse, avec des efforts carnavalesques, tentent de se hisser vers les étoiles» : une variante Pop trash du rêve américain. En 1990, observe-t-il, il s'agissait d'attraper le train en marche. En 2020, de survivre... Même si l'heure est à la démocratie Pop, slow Droits de l'Homme ouvrant à nos démocraties Flop.

les journées s'étirent, longues, de plus en plus longues sous sa plume désabusée, dans une mise à nue de la vanité occidentale ébouriffante. Rien ne va plus, ni à l'échelle des états, ni à celui des individus. La presse people a tout emporté sur son passage, affligeante, le condensé même de notre fausse liberté, sinon sa condition, chacun sommé de s'inventer une identité aléatoire assujettie à l'ère du temps. Jouer la comédie. Le maître mot. Jouer la comédie, la seule pratique de liberté qu'il nous reste. Une sorte de mode de survie. A ses yeux, le néolibéralisme n'a fait que libérer ce marché : celui de l'identité flexible. Et dire que c'est pour ça que l'espoir communiste a sombré... Pour l'invention médiatique de ces infimes différences narcissiques qui font de chacun d'entre nous un possible héros horodatable...

Fort heureusement, au quatrième jour, Boris s'est peut-être fait enlever. Sa rédaction est sur le scoop. Tout le pays l'acclame déjà comme un héros : enfin la Croatie tient une image mondialisable d'elle-même ! Que ça dure, espère-t-on, le temps de savourer ce triomphe médiatique. Boris à la Une des journaux ! La Croatie est fière : grâce à lui elle obtient une forme de reconnaissance internationale...

Mais l'épisode tourne court. La guerre elle-même a assez duré dans les journaux. Il faut passer à autre chose. Conçue sur le modèle d'une série courte, à l'apothéose des bombardements plus ou moins chirurgicaux en vision nocturne, à la guerre succède bientôt le silence. Tout s'achemine vers le silence. La série Guerre en Irak achève ses derniers épisodes. Exit la Croatie.

«Nous avions tout simplement disparus»...

 

 

 

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Robert Perišić, traduit du croate par Chloé Billon, éditions Gaïa/Actes Sud ; avril 2022, 374 pages, 23 euros ean : 9782330163280.
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Colonisations, notre Histoire, sous la direction de Pierre Singaravélou

6 Novembre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais

Celles de la France bien sûr, depuis le XVème siècle. Et bien évidemment, une histoire «survolée», malgré les mille pages de ce recueil d'essais. Survolée mais non superficielle, entendez que le collectif rassemblé a tenté d'y jeter les bases d'un renouvellement historiographique, en empruntant à Marc Bloch sa méthode, à rebours, pour démarrer par les conséquences de ces colonisations sur notre quotidien d'aujourd'hui.

Les inégalités économiques, le racisme, etc., autant de legs d'une structure qui aura charpenté notre histoire, économique, politique, culturelle et dont la multiplication des approches, historienne, littéraire, ethnologique, sociologique, philosophique, linguistique, etc., permet, seule, de rendre compte.

L'enjeu de cette recherche n'est en effet pas simplement d'en débusquer les traces dans notre aujourd'hui, de la description des restes du port négrier de Bordeaux à ceux de la ville impériale de Cherbourg, en passant par ces stigmates déposés dans notre langue, de «bougnoul» à «kiffer», mais d'en révéler le présent, à travers par exemple le scandale du chlordécone aux Antilles.

Le recueil s'ouvre du reste avec force sur cette mémoire photographique du 17 octobre 1961, exposant le graffiti du quai de Seine : «Ici on tue les algériens»...

Une histoire qui pose ainsi une question simple, toujours d'actualité : comment l'histoire des ponts (celui de Doumer en Indochine par exemple), et des écoles, a-t-elle pu nous absoudre de toutes les atrocités commises ? Travail forcé, massacres, pillage des ressources naturelles, déculturation, le fait colonial n'en finit pas de fracturer notre société.

Cet essai tente donc de saisir le fait colonial sous tous ces angles, ouvrant largement ses pages aux études et récits des colonisés pour nous aider à voir cet objet des deux côtés.

Ouvrage décisif donc, pas seulement parce qu'il comble les manques, sinon les manquements, mais parce qu'il offre enfin la possibilité de réécrire une Histoire de France inscrite dans le monde et dans son vrai parcours.

Rappelons à ce propos que jusqu'au XXème siècle, la colonisation était envisagée comme un fait extérieur, sinon étranger à l'Histoire de France. Aujourd'hui encore, entré tardivement dans les manuels scolaires des lycées comme un épisode et non la structure même de l'Histoire de France depuis quelques cinq siècles, il reste étranger au collège. Or, comment comprendre l'Histoire de France sans appréhender celle de ses colonisations, sans lesquelles la France ne serait pas ce qu'elle est ?

Exclue de nos mémoires, la colonisation par exemple n'apparaît en 1992, dans l'immense travail sur notre histoire culturelle dirigé par Pierre Nora, Les Lieux de mémoire, que dans une seule contribution, sur 130 ! Et encore, une contribution autour d'un événement parisien circonscrit dans le temps, celui de l'exposition coloniale de Paris en 1931... Comme si cette histoire n'avait pas imprégné totalement l'Histoire de France depuis cinq siècles ! Comme si cette histoire n'avait pas imprégné nos mentalités, notre culture, notre économie, notre politique....

Fort heureusement, l'historiographie de ces dernières années en a fait l'enjeu majeur des avancées des disciplines des sciences sociales, conduisant à rebâtir la démarche historienne autour de cet objet, renouvelant au passage tout le champ disciplinaire des sciences sociales.

 

 

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Colonisations, Notre Histoire, sous la direction de Pierre Singaravélou, éditions du Seuil, septembre 2023, 944 pages, 35 euros, ean : 9782021494150.

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Fuck up, Arthur Nersesian

3 Novembre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

East Village, dans les années 1980. Aux hippies succèdent les yuppies et l'idéologie néolibérale qui va bientôt s'incarner dans la «sanctification» du training. On y est : exit les Révolutions, en France, on le découvre depuis le fameux slogan dodeliné par François Furet en 1978 : «La Révolution est terminée»... l'Amérique triomphe et nous fait vivre en direct l'agnelage du grand aveuglement : demain nous serons tous riches, il suffira pour cela de traverser la rue, n'est-ce pas ?... La gentrification démarre. A peine. On n'est pas avant, on est juste à son point d'allumage. La bourgeoisie urbaine assiste, médusée, à la conquête des friches et des centres villes loqueteux par une «faune» «déjantée», qui sait placer ses «billes»... En masse, le monde occidental tourne le dos à la misère sociale pour s'emparer de l'habitat des «pauvres», au moment même où le chômage de masse fait son apparition, dans le plus grand déni de la classe politico-médiatique. Tout le monde doit se mettre au diapason : there is no TINA... Le marché, la mondialisation, ne sont pas seulement nécessaires, ils deviennent notre «horizon incontournable»... En France, le libéralisme à gros nez rose s'apprête à enterrer définitivement toute idée de révolte contre l'ordre mondiale des choses. Émerge alors ce «gendarme» totalitaire du monde que l'on baptisera États-Unis, recouvrant inlassablement d'une voix bêlante son immoralité sous le fatras d'un discours hypocrite, tartufe... La «liberté», l'entreprise, sous peu les start-up nations deviendront nos lendemains glorieux...

 

Les années 1980 donc... Celles du grand leurre. Publié en 1997, Fuck up nous en livre les délires. Le narrateur s'est retrouvé à vivre adulte dans une ville qu'il n'aimait pas (NY), marié à une femme qu'il n'aimait pas... Il le raconte sept années plus tard, dans la même ville, avec la même femme... Mais le voici soudain viré de son bull shit job, viré de chez Sarah, contraint de se réfugier chez son pote Hemsley, prof viré de la fac, lecteur de Das Kapital qu'il possède en édition allemande originale, trois volumes historique ! A côté de cela, écrivain gâché, traducteur honteux. Ces deux-là ont tout loosé : leur vie professionnelle, intellectuelle, amoureuse... C'est néanmoins l'époque du grand mélange des genres. On se mélange encore un peu socialement, et on arnaque pour tenter d'y être. Où ? Là où ça se passe, les soirées, les fêtes, la Factory, le marché quoi. Survivre. Alors le narrateur finit par voler un boulot au vif d'une conversation de bistrot, usurpant l'identité de celui qui devait s'y rendre et qui a trop tardé. Un job dans un cinéma porno, le Zeus theater, après un entretien d'embauche halluciné où il est encore question des tantras des années 70, de pratique ou non de la méditation, de cristaux extatiques... Nouveau provisoire bullshit job, avant d'en finir après une arnaque à la caisse pour se retrouver gardien de l'appartement luxueux d'un cinéaste expérimental blindé de thunes... Péripéties toutes plus grand-guignolesques les unes que les autres, on croise Mick Jagger, Lionel Richie, Bruce Springteen, à se tordre de rire ligne après ligne, n'était qu'on est dans ce Brooklyn des Yuppies où déferle confusément, mais résolument, l'effervescence capitaliste qui va submerger l'occident pour engloutir tous nos espoirs de vie meilleure, comme de justice sociale...

 

 

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Arthur Nersesian, Fuck up, traduit de l'américain par Charles Bonnot, éditions La Croisée, août 2023, 332 pages, 22 euros, ean : 9782413079521.

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Kintsugi, le fil doré de ma vie, Mathilde Paris

24 Octobre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

«Maman est partie». Avec le cactus dont elle disait qu'il était une leçon de vie, capable qu'il est de survivre en milieu hostile. Maman a disparu, les laissant seules, elle, Lorna, seize ans, et sa sœur Ebony, six ans, et seul leur père désemparé, littéralement, sans prise sur rien désormais.

C'est Lorna la narratrice. Qui file le récit, intime, dans la fragilité d'un Je en recherche de lui-même. Maman est partie et ce vide, c'est d'abord celui de son odeur. Qui lui rappelle que lorsque «l'odeur de (sa) grand-mère a laissé place à celle de (son) grand-père, il est mort à son tour».

Lorna, dans une poignante anamnèse, regarde depuis cette absence la maison, la ville, ses habitants et tout ce vide entre leurs gestes et comment ils s'en défont ou au contraire le comblent, l'émouvante maladresse des ponts qu'ils dessinent, ces quelques effleurements, l'infime toucher d'un doigt sur un bras, une épaule, quand il s'agit d'aller à la rencontre d'autrui dans la sincérité d'une émotion dont on ne sait pas encore si elle est partageable et jusqu'où elle l'est. Le ton est celui de la méditation. Lorna se rappelle ses apnées infantiles comme autant d'exercices spirituels. Sa première : elle avait quatre ans, sa mère venait de l'humilier : «J'ai retenu mon souffle pour ne pas arrêter de respirer»...

Nous en sommes tous là, au mieux.

Les phrases sont à la mesure et du vertige et de la tendresse portée sur cette nécessité de croire encore possible un autre récit de soi, du monde, fluides, aimantes, d'une douceur inouïe. Lorna campe à terre au milieu de ce monde où «toutes les odeurs finissent pas disparaître». Jusqu'au moment de la rencontre. La seule, inattendue, sublime parce qu'inattendue et forcément amoureuse, de Sam le jeune mécano, alors qu'autour d'elle s'agitent d'autres «prétendants». Sam, si différent, qui lui raconte des histoires d'arbres protecteurs, pourvu que l'on sache s'y lover. Sam si étranger à son monde, si patient. Lorna résiste, tente Hugo plus conforme à son milieu, mais se sent elle-même devenir de plus en plus étrangère aux siens. Sam l'initie à l'art du Kintsugi : l'art de réparer les objets cassés -la réparation ne doit pas être masqué. Des pages magnifiques sont consacrées à l'histoire d'un bol restauré. «Il faut laisser le temps dériver pour retrouver le présent». Ces objets raccommodés d'un fil d'or prenant la place des ruptures. Il faut du temps pour comprendre ce qu'aimer vaut d'être. L'objet ne peut être restauré dans ce qu'il était : il faut en faire une œuvre, non un pis-aller. Mais Sam doit partir. La quitter. Il doit marcher droit devant lui, aller voir les cerisiers en fleurs avant que de pouvoir revenir, peut-être, auprès d'elle.

Alors Sam est parti, et Maman est revenue.

 

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Mathilde Paris, Kintsugi, le fil doré de ma vie, éditions Auzou, 2022, 272 pages, 14.95 euros, ean : 9791039512084.

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La Révolte des filles perdues, Dorothée Jardin

21 Octobre 2023 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

6 mai 1947, Fresnes, en pleine campagne à l'époque. Dans une section à part, quatre-vingts jeunes filles recluses, entre seize et vingt ans. Encloses plus qu'enfermées, maltraitées. Ce ne sont pas des criminelles mais «des mauvaises filles», des fugueuses «inamendables», «vicieuses». Elles sont là parce qu'elles sont «de mauvaise vie». Parce qu'elles contreviennent aux attentes de la société bourgeoise. Parce qu'elles ont refusé l'inceste, les viols, la soumission aux mâles de leur propre famille. Le 6 mai donc, elles se révoltent, parviennent à envahir les cours intérieures, les cuisines, à grimper sur les toits de la prison. La presse de l'époque est hallucinante à lire : ces adolescentes sont décrites comme des «sauvageonnes», des «folles», des «hystériques avinées». Elle insiste sur la sauvagerie de leur débordement : les flics sont accueillis par des jets de tuiles lancées du toit et... «des bordées d'injures» ! ... Voilà ce qui choque : leur langage. Cru. A un point tel que le directeur de la prison soulignera devant les journalistes sa vertu outragée par leur vocabulaire grossier... La presse insiste sur ce caractère ordurier de leur langage...

Qui sont-elles vraiment ? Pour la plupart d'entre elles, elles sont emprisonnées à titre «préventif». Aucune n'est passée devant un juge. On les a enfermées parce qu'on les soupçonnait, les unes d'être «tentées par la débauche», les autres pour avoir failli fuguer ou fugué vraiment. «Pré-délinquantes» ! Elles ne le sont même pas encore mais pourraient le devenir ! Cette France de l'après-guerre est odieuse ! Dans la réalité, nombre d'entre elles ont fui des abus sexuels au sein même de leur famille ! Et se sont retrouvées «placées» par la volonté des pères, sur simple déclaration de «correction paternelle» !

L'autrice a enquêté. Il y avait ces filles à Fresnes, mais des milliers d'autres ailleurs, brisées sous le joug des institutions catholiques qui avaient main mise sur l'éducation dites «surveillée»... Des nonnes malfaisantes, odieuses, ordurières. Notre héritage chrétien. Les filles leur étaient «confiées» pour y été «traitées» : comprenez remise dans le droit chemin. Dressées. Vaincues. Avec au centre de cette «éducation» les arts ménagers, qui fleurissaient alors pour libérer les «ménagères» des tâches les plus chronophages.

La presse fut ignoble durant les trois jours que dura la révolte. On ne s'en étonnera pas : celle d'aujourd'hui en est l'héritière. Ces adolescentes battues, enfermées, sans droits, la presse les décrivit comme des monstres lubriques, redéployant le vocabulaire des chasses aux sorcières des siècles passées pour évoquer leur «possession satanique»... La figure de la grisette ressurgit et avec elle l'imaginaire des maisons closes... Les journalistes s'en donnèrent à cœur joie, déshumanisant ces jeunes filles pour en faire des succubes offertes à tous les vices, jouissant elle-même, cette presse abjecte, de ses fantasmes de viol à leur encontre... A vomir !

La police vint à bout des jeunes filles qui furent cette fois présentées devant un juge. Elles furent alors condamnées à de très lourdes peines, sur des motifs futiles : l'une prit huit mois de prison supplémentaires pour avoir recelé dans sa poche quelques carreaux de chocolat volés à l'économat... Une autre un an pour injure au personnel de la prison. Personne ne les a écoutées.

Juste ce roman pour en témoigner. Un peu surchargé, tentant de nouer des fils imaginaires au récit de cette révolte héroïque. L'autrice ne voulait pas faire œuvre d'historienne, mais son roman dissémine l'horizon d'attente et finit par dissoudre la force de cette histoire dans un romanesque surabondant. C'est dommage. On l'aurait préféré dépouillé, ce récit : l'abjection déployée par la Justice et la presse suffisait en matières pour délivrer l'hommage qui leur est dû.

 

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Dorothée Jardin, La révolte des filles perdues, Stock, août 2023, 380 pages, 21.50 euros ean : 9782234095090.

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