Pleine terre, Corinne Royer
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Le livre s'ouvre sur une dédicace forte : «A ceux qui luttent, à ceux qui tombent»...
Jacques Bonhomme est en cavale. C'est cette cavale qui est racontée, au jour le jour, neuf très exactement, avec les flics armés pour l'abattre à ses trousses, qui chaque jour se rapprochent un peu plus de lui. Jacques est agriculteur. Ils le sont depuis des siècles dans sa famille. Mais là, il n'a plus supporté, à égrener le nombre de suicides autour de lui, le nombre de cancers, la course au rendement, l'endettement chronique, la monoculture de masse... Il avait pourtant essayé, avant d'être convaincu «que cette modernité était dépassée, qu'elle était même le contraire du progrès ». Les sols malades, les forêts malades, les bêtes gavées d'antibiotiques, les pesticides partout. Un temps il avait cru à la lutte, s'était engagé, avait même fini porte-parole de la Confédération paysanne, avait milité pour un autre modèle. Un temps et puis...
«Les bêtes sont le Christ», hurlait-il aux flics qui le poursuivaient. Tout avait commencé par un contrôle administratif. Il s'était fait épinglé pour un retard dans sa déclaration. Un simple retard qui lui avait valu une grosse amende. Et la spirale de l'endettement, prenant conscience de l'injustice : après tout, c'était eux, les petits paysans, qui faisaient vivre les banques, le marché des pesticides, l'agro-industrie, la grande distribution... Partout des cohortes d'inspecteurs s'abattaient sur leurs champs. Vérifiant s'il ne manquait pas un vaccin, si l'on gazait bien les cochons au lieu de les saigner, si on élevait bien les poussins sur des tapis roulants. «Les bêtes sont le Christ» torturé, crucifié...
Avec la Confédération, il avait sauvé comme il avait pu le vieux Baptiste du cyber-élevage qu'on voulait lui imposer. Mais aucune victoire n'était durable avec ces gens-là. Partout des bêtes se retrouvaient confinées dans leurs élevages en attendant d'être abattues, faute de pouvoir exhiber les bons papiers...
La réalité, c'est qu'on enterrait vivant le monde paysan. La traçabilité, la sécurité alimentaire n'étaient que des leurres pour se débarrasser de la petite agriculture familiale.
Jacques avait reconverti sa ferme, pratiquait les circuits courts, biologiques. Mais l'été 2016, les contrôleurs étaient venus avec les gendarmes. Le contrôle s'était mal passé, cinq bêtes avaient fini dans la rivière. Jacques avait sorti son fusil et refusé de se rendre «complice d'un modèle qui entasse les bêtes vivantes comme des bêtes mortes».
Il devait maintenant payer au prix fort cette révolte.
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Corinne Royer, Pleine terre, Actes Sud, août 2021, 334 pages, ean : 9782330153908.
1983, compagnie Nova, Alice Carré, Margaux Eskenazi, Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine
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Théâtre politique, théâtre documentaire, théâtre citoyen. La compagnie Nova nous a invité, le 5 décembre 2023, à un grand moment d'Histoire, où non seulement recouvrir notre passé commun à travers celui des immigrés de France, mais nous interroger sur les représentations abusives qui nous tiennent encore lieu de récit national, dans l'exclusion des populations expulsées de ce récit, politiquement, économiquement, sociologiquement (l'INSEE dès les années 1980 s'évertua par exemple à gommer les prolétaires et les classes sociales pauvres de ses états des lieux, pour ne donner à contempler qu'une immense et fantasmatique classe moyenne), etc.
Théâtre du monde tout simplement, le spectacle proposé n'ouvrait à rien moins qu'à la nécessité de reprendre à nouveaux frais l'imaginaire des années 1980 et de leurs luttes, pour ne plus jamais les laisser entre «leurs mains», entendez : celles du néolibéralisme et de ses sirènes qui ont fait aujourd'hui long feu et nous conduisent tout droit aux catastrophes qui s'amoncellent, depuis le tournant de 1983.
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«L'Histoire, affirmait l'historien Marc Bloch, c'est la dimension du sens que nous sommes». Cette dimension que précisément, la compagnie Nova nous invite à parcourir, ce sens qu'il nous faut désormais dans l'urgence, réinventer.
1983. L'année de la Marche pour l'égalité. Une mobilisation sans précédent qui vit les enfants des immigrés, essentiellement maghrébins, s'organiser, qui vit la jeunesse rêver une société meilleure et bousculer le vieux monde (Gramsci) qui n'en finissait pas de mourir depuis Mai 68 et qui pourtant, dans le clair obscur que la présidence socialiste lui offrait, couvait déjà les monstres que l'on voit aujourd'hui parader : l'extrême droite néo-nazie, l'illibéralisme décomplexé piétinant tous les droits humains, la misère comme mode de gestion des populations et le dérèglement climatique pour apocalypse finale. Des monstres qu'il nous faudra affronter pour accoucher de cet autre monde déjà appelé par les marcheurs de 1983, qui tarde, qui tarde et dont chaque journée de retard signe un deuil à venir toujours plus terrifiant.
1983, l'année du grand virage à droite, l'année de toutes les trahisons, mais aussi l'année tragique des renoncements et de nos échecs. Jamais scène de théâtre n'avait proposé un résumé aussi clair, aussi édifiant de ce tournant de l'histoire politique en France. Mais scène n'est pas le bon mot. Il n'y avait pas au loin les comédiens et quelque part dans l'ombre, les spectateurs. A bien des égards, il n'y avait que des espaces contigus souvent franchis, poreux, ouvrant au même partage, celui de l'effarement devant un pays dans lequel plus personne ne se reconnaît aujourd'hui, devant une (f)Rance qui, ayant perdu la guerre contre l'Algérie, se fit depuis cette défaite un devoir de faire la guerre aux algériens, une guerre coloniale en fait, qui n'avait pas cessé de faire des morts dans ce qu'avec mépris l'état allait bientôt appeler «les quartiers»... Et par «algériens», entendez tous les non caucasiens qu'elle rejetait. Et que lui importait que ces derniers fussent en réalité des enfants de la République : ils devaient payer l'humiliation de ces quelques aînés incapables d'assumer le désastre qu'ils nous besognaient pour toute identité.
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Jamais théâtre ne fut plus déchirant que celui de ces années dont le tragique nous a sauté aux yeux d'un coup : en 1984, la Marche pour l'égalité s'échouait en récupérations odieuses. Mais tragique n'est le mot qui convient qu'à la condition d'en prendre la mesure qui nous fut proposée par la compagnie Nova d'en rire aux larmes... Oui, nous avons ri avec les comédiens, non pour ignorer les échecs, les souffrances, mais pour leur faire résolument face, pour affirmer que l'on pouvait tenir debout, et non effondré.
Pathétiques, ces quarante années passées, absurdes comme une fin de partie (Beckett). Mais que nous ne sommes pas prêts d'accepter.
Superbe spectacle, mais ce n'est pas le bon mot cette fois encore. 1983 constituait le troisième volet d'une écriture singulièrement engagée dans une réflexion, celle d'«écrire en pays dominé». Là où nous sommes. Là où nous en sommes.
#jJ #joeljegouzo #compagnienova @compagnienova @margauxeskenazi #alicecarré #theatrejeanvilarvitry @theatrejeanvilarvitry #isabellemuraour #1983 #marchepourlegalite #theatre
Crédit photographique : à partir des photos de Loïc Nys
texte : 1983, Alice Carré, esse que éditions, septembre 2023, 10 euros, ean : 9791094086636
Les mains de Céphise dans l'Adromaque de Braunschweig
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Une mise en scène magistrale, des acteurs éblouissants, Andromaque révélée. La critique a unanimement applaudit la création que nous livre Stéphane Braunschweig de cette pièce de Racine.
Il y a beaucoup à dire sur cette pièce et sa mise en scène, mais beaucoup a été dit déjà. Je voudrais donc juste témoigner d'une émotion qui m'a saisi devant le jeu scénique de Boutaïna El Fekkak, interprétant Céphise. Oh, il y aurait beaucoup à applaudir au jeu de tous les acteurs, et signaler le sien n'est pas l'opposer au talent des autres. Mais encore une fois, je voudrais juste tenter de saisir quelque chose dans ce jeu qui m'est apparu comme fondamental.
J'ai été littéralement subjugué par l'interprétation corporelle du personnage de Céphise par Boutaïna El Fekkak et c'est de cela que je voudrais parler : du peu de mots de son personnage et de leur poids charnel, si magistralement interprété.
Dans un Discours aux chirurgiens du 17 octobre 1938, Paul Valéry écrivait : «Je me suis étonné parfois qu’il n’existât pas un « Traité de la main », une étude approfondie des virtualités innombrables de cette machine prodigieuse qui assemble la sensibilité la plus nuancée aux forces les plus déliées. Mais ce serait une étude sans bornes. La main attache à nos instincts, procure à nos besoins, offre à nos idées, une collection d’instruments et de moyens indénombrables. Comment trouver une formule pour cet appareil qui tour à tour frappe et bénit, reçoit et donne, alimente, prête serment, bat la mesure, lit chez l’aveugle, parle pour le muet, se tend vers l’ami, se dresse contre l’adversaire, et qui se fait marteau, tenaille, alphabet…»
C'est dans la scène 8 de l'acte III que tout m'est apparu, pour se poursuivre ensuite au IV,1., quand Andromaque réalise la cruauté du dilemme que Pyrrhus lui impose. «Quoi, je lui donnerai Pyrrhus pour successeur ?» (v. 984). «Hé bien ! Allons donc voir expirer votre fils», rétorquera Céphise (v. 1012). Voir quoi au juste, sur le tombeau d'Hector ? Peut-être jusqu'où l'amour peut pousser sa barbarie (v. 1041) ? Plus tard -(V,1)-, ces deux femmes s'affronteront, Andromaque révélant à Céphise qu'elle épousera Pyrrhus avant de se donner la mort. Céphise horrifiée tout d'un coup, déchirée, aux tirades courtes, presque haletantes, opposera aux longues tirades d'Andromaque l'immense gestuelle de ses mains, syllabaire de sa souffrance.
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C'est de cette gestuelle que je veux parler : de l'agonie (au sens grec du terme) qui se joue entre ses mains. Les doigts comme vivants à part eux, détachés les uns des autres, autonomes. Elles frappent, ces mains, tordent, mesurent, reçoivent, se font marteau et tenaille, quête, danse, se touchent, s'empoignent, se réconfortent, se repoussent. Toute la gamme des sentiments qu'éprouve Céphise s'y exprime. Des mains dont la chorégraphie ne parvient pas à masquer l'anatomie : nous sommes face à un déchirement et l'effort de ne rien lui céder. Métacarpes, phalanges proximales et moyennes, distales, ces mains ne sont plus ces outils que l'on a cru épeler, mais un combat charnel et psychologique. Elles façonnent son angoisse, lui donne corps, s'y refusent, la soupèsent. Elles sont un niveau d'exigence qui s'est laissé traversé par les affres dans lesquels Céphise est précipitée. Chair qu'elles sculptent, façonnent, repoussent, portent et rejettent. Elles balbutient, se reprennent, tentent de figurer l'impossible, l'incommunicable et son désespoir, hésitent, affirment la colère, éprouvent une charge émotionnelle incroyable, articulant les émotions en mimodrames de prières et d'abandons, de rages et d'implorations, esquisses ferventes et paumes implorantes. Non les mains de la chapelle Sixtine dont les index ne se touchent pas, à peine celles, jointes, de Dürer. Elles sont, pathétiques. Ni pinces, ni prises, les paumes ouvertes et puis les poings fermés, le pouce effacé, la main retirée dans un réflexe de frayeur, ouverte, fermée, offerte dans un signe d’impuissance, l'index pointant, accusateur, pour se reprendre ensuite, blessé, happé. Un doigt comme une caresse rassurant le dos de l'autre main, le plat de l'autre main, verrouillant, renonçant, cherchant encore, éperdu.
Il n'y a plus de différence, sur la scène, entre ces mains et le dire théâtral. Des mains qui palpent un coin de tissu, un pli revêche, avant de retourner contre elles la palpation éperdue. Comment deux mains peuvent-elles vouloir s'étreindre, se rapprocher, s'accorder, se serrer l'une dans l'autre, s'aimer peut-être ? Elles sont la caresse de l'être dans le néant qui a surgi. Alors, descendre profondément dans la compréhension de ce moment. Se frayer un chemin jusqu'à Andromaque pour retrouver le pouvoir d'épouser encore le monde. C'est la pensée qui advient à ces mains et qui s'avance vers cette chair qui voudrait disparaître : celle d'Andromaque.
Ces mains sont l'essentiel, débordant toute connaissance. Et qui pourtant, s'étreignant, ne parviennent même pas à abolir la distance qui les séparent l'une de l'autre ! Proches et si loin d'Andromaque, elles signent dans l'infranchissable distance leur séparation radicale et se faisant, ouvre miséricordieusement un chemin vers autrui. Autrui c'est Andromaque, dans son absence déjà, dans l'insupportable distance, dans cette séparation où se pose la question de l'éthique.
Des mains qui jouent le premier rôle, dévoilent l'enjeu de l'œuvre, recentrant l'attention sur les corps, puissants, malmenés, solitaires, effarés. Ces mains qui savent, intimement, les raisons du cœur qu'elles révèlent dans ce jeu silencieux, et la situation théâtrale à laquelle engage cette pensée. Elles ne sont pas des signes, comme peut l'être le langage. Elles sont la chair et sa possibilité d'avoir lieu comme être.
#jJ #joeljegouzo #andromaque #racine #cephise #theatre #theatredeleurope #théatredelodeon #stephanebraunschweig @Boutaïnaelfekkak #odeon
mise en scène et scénographie Stéphane Braunschweig
création à l’Odéon
16 novembre – 22 décembre
avec Jean-Baptiste Anoumon, Bénédicte Cerutti, Boutaïna El Fekkak, Alexandre Pallu, Pierric Plathier, Chloé Réjon, Jean-Philippe Vidal, Clémentine Vignais
crédit photographique :
Andromaque, photo Simon Gosselin
- A.Dürer, Hand of Apostle 1508
La main : Fonction – Symbole, Michel Merle
Dans Hegel 2018/1 (N° 1), pages 97 à 106
- Mis en ligne sur Cairn.info le 27/08/2020
- https://doi.org/10.3917/heg.081.0097
- Le toucher – lecture croisée de Levinas et Merleau-Ponty, Jérôme de Gramont,
revue Eros 20/2012, p. 39-53
sur le net : https://doi.org/10.4000/alter.1009
D'Ambre et de feu, Agnès Domergue, Hélène Canac
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Magnifique album jeunesse, tant par les illustrations aux superbes planches en teintes automnales, que par le propos : «nous ne sommes que de passage, c'est la Terre qui nous possède»...
Il pleut, ça sent le pétrichor, cette odeur de terre après la pluie, d'humus aquifère.
Kitsune est une enfant, mais une déesse, la dernière de sa lignée, habitante d'un royaume auquel un mauvais roi a mis le feu. Littéralement : la forêt brûle, le village de Kitsune est en cendres et sous ses pas s'ouvrent des pièges, des déchirures, des trappes. Sauvée, Kitsune se voit offrir par des serpents une pierre d'ambre magique, que la fille renard va perdre et retrouver chez les Onibi, qui n'acceptent de la lui rendre qu'à la condition qu'elle ramène le cœur du fils du Roi, Koyo. C'est le prix à payer pour libérer les siens et recouvrir sa liberté. Kitsune part accomplir sa quête, mais ramenant Koyo, elle découvre en lui tout l'opposé de son père : un garçon aimable et tendre. Comment livrer un garçon aussi innocent, aussi plein de bonté, d'attention à autrui ?
De péripéties en péripéties, Kitsune doit choisir et fini par se proposer en sacrifice. Hélas il est trop tard, l'enfant a été transformé. Vraiment trop tard ? Kitsune veut rendre la pierre d'ambre : à quoi bon dans ces conditions ? Faut-il accepter que l'injustice demeure, quand bien même elle ferait partie du monde ? Kitsune finira par brûler la pierre d'ambre et renoncer à son immortalité. Le récit nous mènera de révélations en coups de théâtre, au seuil du renoncement de Kitsune : ni chasseur ni proie, on doit pouvoir vivre autrement.
#jJ #joeljegouzo #albumjeunesse #litterature #litteraturejeunesse @domergueagnes #helenecanac #editionsjungle @editionsjungle
Agnès Domergue, Hélène Canac, D'Ambre et de feu, éditions Jungle, 2022, ean 9782822234061.
La Folle rencontre de Flora et Max, Martin Page, Coline Pierré
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L'une est en prison pour mineurs, l'autre n'arrive plus à sortir de chez lui. Et l'une et l'autre vont correspondre, follement, se raconter, se confier, s'analyser. Ils ne se sont pas vraiment connu(e)s, mais étaient élèves dans le même lycée. D'une manière drôle et fascinante, ils commencent par échanger des photos floues d'eux. Faut-il en préciser la symbolique ?
Max vit son enfermement comme une liberté. Flora, incarcérée, veut sortir. Sortir... Bien que pour l'une et l'autre, ce soit le monde qui est raté, qui ait raté.
Max dévore Mary Shelley, Flora, Sylvia Plath et Pessoa, lucide sur sa condition féminine : «être une fille n'est pas un appel au viol, ni même à la drague !» Que serait alors la liberté sous cette condition ?
Elle se rappelle le lycée, les filles qui la moquaient en groupe, le harcèlement, les garçons si mauvais.
Sortir pour retrouver ce monde ? Flora veut être libre, partout, se sentir libre et non contrainte, ni sur la réserve, toujours.
Aux yeux de Sam, «le monde est effrayant : il lui manque un plafond.» Être libre serait aussi à ses yeux n'être plus contraint de faire bonne figure, se soustraire au jeu des relations sociales truquées, si souvent vides et hypocrites. Lui voit les adultes comme des somnambules égarés n'osant pas même ces gestes de suppliciés au-dessus de leur tête, qu'évoquait Artaud. Il comprend néanmoins que Flora veuille sortir. Encore que... Lui demandant de classer ses arguments : qu'est-ce qui vaut la peine de sortir ?La nature répond Flora. La nature. Et puis les librairies. Un enchantement.
Tout au long du récit, d'une main l'autre passe une poupée, très beau, très poignant fétiche, qui va représenter Max à l'enterrement de sa grand-mère, Max ne pouvant, psychologiquement, s'y rendre. Suivez le fil de cette poupée, tant il est fabuleux, littéralement.
Flora finira par écrire une lettre d'excuses à la fille qu'elle a agressée au lycée et qui lui a valu sa peine de prison. Elle va sortir, s'y prépare, tandis que Max s'y prépare lui aussi, cherchant des solutions pour affronter le monde extérieur. Et l'un et l'autre forment un projet d'avenir : une école alternative.
«La liberté, c'est la possibilité de s'isoler», écrivait Pessoa. Le roman s'achève la veille de la sortie de prison de Flora. On ne verra pas leur rencontre, qui très pudiquement, romanesquement, leur appartient.
Un roman tout en force et pudeur, puissant et subtil, écrit à deux mains dans une grande unité de style.
#jJ #joeljegouzo #roman #litterature #litteratureyoungadult #romanjeunesse #lecoledesloisirs @lecoledesloisirs @martinpage @colinepierre
Martin Page, Coline Pierré, La Folle rencontre de Flora et Max, éd. L'école des loisirs, poche, mai 2022, 200 pages, ean 9782211235174.
Comme un oiseau dans les nuages, Sandrine Kao
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Sandrine Kao explore les traumas transgénérationnels. Un roman, certes, mais qui prend place dans une généalogie bien réelle. Un roman jeunesse, littérature young adult magnifique de profondeur et d'invention, qui scrute l'Histoire avec une lucidité inouïe, et celle de générations de femmes martyrs, tant l'Histoire est celle de leur leur domination.
Anna-Mei a 16 ans. Elle raconte le ciel immobile, la traîne des avions qui s'effiloche et se dilue avant de s'évanouir. «Je suis folle». Qu'est-ce qui soudain s'est éveillé en elle, au moment où sa vie semble être à un tournant, avec cette échéance d'un concours qu'elle ne sait ni vouloir réussir, ni vouloir échouer, avec sa relation à Simon, dont elle scrute, anxieuse, la sincérité ? Le confinement semble alors arriver au bon moment pour elle, qui voulait se couper du monde, faire le point. Est-elle folle ? Ou bien ? Chercher ailleurs ? Dans ces non-dits qu'elle sait à présent deviner, sa mère décédée dont on ne parle qu'à mi-mot, sa grand-mère, tellement secrète sur son histoire. Oui, le confinement est le bon moment pour scruter ce qui n'est pas passé, ce qui toujours revient, hante et obsède. Anna-mei interroge Ama, sa grand-mère, qui raconte la Chine du début du XXIème siècle où tout a commencé pour «elles», plus que pour le nous familial, tant l'épreuve aura été celle des femmes dans cette histoire. Elle raconte prudemment la branche maternelle. Zhau, cette aïeule qui refusa de se bander les pieds, du moins, ôtait ses bandelettes la nuit et dont les pieds devenus trop grands eurent des conséquences dramatiques sur sa vie. Elle raconte cette histoire des femmes chinoises aux pieds meurtries, nécrosés, mortes souvent de septicémie. Cendrillons inversées qui connurent des fins tragiques pour la plupart. Ama raconte Liying, la fille de Zhou dans la Chine envahie par le Japon, les massacres de Nankin. La fuite, encore, toujours, leur survie et la culpabilité qui s'y était attachée ! Elle raconte les amours ratés de mère en fille, les «échecs» de ces mêmes femmes rompues par la société, la «disparition» de Liying et sa fille Lin, recueillie par Zhou, déjà une histoire de fille élevée par sa grand-mère. Elle raconte le Grand Bond en avant (1959-1961), la famine, leur maison transformée en charnier. La fuite, encore et encore. Lian, la fille de Lin, et Mei, cette enfant si belle qui fuit la Chine à son tour pour Taïwan, seule avec deux filles, et qui finit internée dans un hôpital. Et Mei, la mère de Ama, elle-même orpheline et Lian et sa sœur jumelle partie vivre à Tokyo pour un garçon qui l'abandonna aussitôt. Et Ama, à se raconter, réalise que le trauma familial la rongeait elle-même et qu'il est temps de tout livrer, de tout révéler, de tout mettre à plat pour se débarrasser de la résignation et du malheur qui aura tant accablé les femmes de son lignage.
Alors Anna-Mei saura pour sa mère. C'est son père qui le lui avouera. Elle saura qu'elle n'est pas folle, qu'aucune de ces femmes n'a été folle et qu'à présent, perchée comme un oiseau sur son arbre généalogique, elle peut vivre sa vie la sienne, sans entraves, et en la portant à bout de bras, non pas racheter ni sauver, mais transcender cette douleur qui n'a cessé d'habiter leur maison.
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Sandrine Kao, Comme un oiseau dans les nuages, Syros éditeur, novembre 2021, 284 pages, ean : 9782748530490.
Aux pays des lignes (et autres libertés), Victor Hussenot
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Au trait. Cela commence par un trait, son Aux pays des lignes. Une fille, un garçon, en plan serré puis large. Un trait perdu dans l'immensité de la page. Un trait, mais deux représentations. Deux personnages qui ont toutes les chances de ne jamais se croiser. Dans le foisonnement des lignes, c'est bientôt comme chercher Charlie au creux des pages. Bien sûr, le garçon et la fille finiront dans le même plan. Il n'y a plus l'immensité, mais la complicité de cette rencontre. L'un et l'autre et nous-mêmes, au cœur de cette complicité errante, jamais perdus. Jamais ? Si : le garçon la perd, la petite fille. Un diable l'a capturée. Le dessin se fait de plus en plus complexe, au bout surgit une ville, en jaune, irréelle. C'est quoi le réel ?
L'album suivant (Les amoureux) exalte toujours ce jeu des traits. Toujours un garçon, une fille et cette rare économie de moyens. Ai-je dit qu'il n'y avait peu ou pas de paroles ? Pas de commentaires. Le dessin, seul, porte le sens. Sans les béquilles du langage écrit, parlé, articulé.
Noire la pluie, rouge la fille, bleu le garçon. Ils courent, sortent de la zone pluvieuse, jouent, lisent, s'embrassent, s'endorment. Un nuage gris semble vouloir fondre sur eux. Petit, gros, énorme. Les rochers en burinent la présence. Les deux s'assoient sur l'un, qui se met à grossir à son tour et qu'il faut escalader. Au loin, la mer, qui envahit la page.
Quelle liberté dans cet imaginaire ! Les personnages sautent d'une page à l'autre, trouvent des stylos, des crayons de couleur, crayonnent la page. Continents, foules et musiques, s'il pleut, ils dessinent leur abri. Et un escalier pour sortir de l'album.
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Et puis ce Gaufrier, en cases minuscules, en noir et blanc, accentuant l'effet case de la bande dessinée, ses repères, les nôtres. Le Gaufrier est une grammaire de combinaisons turbulentes qui déclinent les possibilités de la forme «bande dessinée»... Une grammaire construite sur des thématiques ou des systèmes de formes libérant l'invention de l'auteur : Voisinage, damier... Les personnages, traditionnellement enfermés dans leurs cases, les franchissent. Ou bien l'auteur propose des cases en miroir les unes des autres ! Une ville surgit, genre Mode d'emploi (Perec). Une planche composée comme un Tétris... Ou bien une prison, quand ils 'agit d'enfermer dans des cases. Et des combats qui occasionnent des franchissements multiples. Envers / endroit, il ne s'agit plus de lire, mais de voir, d'éprouver. Et l'on peut rester des heures sur chaque planche, dont la première comporte 121 cases !
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Dans Clown, c'est le clown sous tous ses états qui nous est proposé. Précieux, subtil. Dans le vacarme de la ville, qu'il fuit, où il doit s'inventer et se réinventer sans cesse. Il y a dans cet album des débuts d'historiettes, sur une page, deux pages, à peine plus parfois. Aventures, mésaventures, tout ici joue de l'absurde. Le clown rencontre sa clown et ensemble, à errer, se mêlent au paysage. Il est dessin. Ils sont dessin. C'est cette logique qu'ils épousent : tout est permis, puisqu'ils sont clowns. Ainsi de ces grandes pages vides. L'auteur se rit de nous, finissant un tour sur la page suivante. Récréation ?
Récréation... L'espace de la cour, le temps d'une récréation. Là encore l'auteur se joue des cases. Petites, avec des blancs entre les colonnes. La mise en page est cette fois encore exceptionnelle, pourvue d'une immense liberté : les personnages se cognent à ses limites physiques qu'ils bousculent, ou bien on assiste à un cache-cache interactif : il faut chercher le dernier copain caché, derrière le cadre ! Nous plongeant hors réalité : c'est notre imaginaire qui doit composer ce qui manque au dessin !
L'album se recentre autour d'un personnage : Paul, le rebelle, dont l'auteur nous confie qu'il le «rend perplexe». Paul se tourne vers lui du reste. S'interroge, l'interroge, l'interpelle. Nous interpelle donc. Il finira par lui prendre la main et dessiner les conditions de sa libération : «La liberté, la vraie, hors du blanc», affirme-t-il... Mais c'est un paradoxe, puisque c'est le blanc qui permet de le dessiner.
Comment fonctionne une BD ? Comment s'arranger des cases, des bulles, des textes. Tout le travail de Victor Hussenot, outre qu'il est infiniment subtil et poétique, questionne et son genre et ses moyens graphiques. Superbe !
#jJ #joeljegouzo #BD #albumgraphique #dessin #editionslajoiedelire #victorhussenot @victorhussenot @mise.en.lignes @lajoiedelire
www.facebook.com/victor.hussenot.77
Victor Hussenot, Au pays des lignes, éditions La joie de lire, janvier 2014, ean 9782889081998.
Victor Hussenot, Les amoureux, éditions La joie de lire, 2019, ean 9782889084852.
Victor Hussenot, Le Gaufrier, éditions la 5ème couche, 2021, ean 9782390080572.
Victor Hussenot, Clown, éditions La joie d elire, mai 2021, ean 9782889085545.
Victor Hussenot, Récréation, éditions La joie de lire, août 2022, ean 9782889086030.
La nuit est mon royaume, Claire Fauvel
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« Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent »...
Une ado, dans une cité, assise sur un banc, les écouteurs sur les oreilles : elle écoute... les Beatles (!), habillée bisounours avec ses chaussures à fleurs. Dans la cour du collège, la voici prise à partie, parce qu'elle est nouvelle Alice, et qu'elle ne ressemble en rien aux filles de la cité. Nawel, l'héroïne de la BD, grande gueule comme on dit, la défend : «Personne n'y touche !». C'est qu'Alice l'intrigue, et qu'elle a pris une claque en écoutant Paul Mc Cartney sur ses conseils. Nawel découvre la pop. Les deux s'entendent bientôt comme il n'est pas possible, montent un groupe synthé guitare : «Nuit noire». Tout va pour le mieux : elles réussissent leur bac au Lycée Saint-Exupéry de Créteil et puis commencent les difficultés : elles veulent s'inscrire en BTS audiovisuel, mais rencontrent l'hostilité de leurs parents. Déterminée, Nawel passe outre, mais rencontre cette fois dans son établissement le mépris de classe des étudiants parisiens... Superbement traité !
Pour Nawel, sa trajectoire devient un vrai choc culturel. Mais elle n'en démord pas : «Je veux la vie entière ou rien».
Les planches sont magnifiques, tout particulièrement leurs nuits sans mots, ces prises de conscience quasi charnelles, le rejet nécessaire mais coûteux, corporel là encore, des conventions -une grammaire inventive de formes déclinées par Claire Fauvel, une encore plus riche palette gestuelle dessinée avec force, dans ces manières de s'écrouler de fatigue, de surgir à soi, qui font de ce roman graphique un album somptueux -n'ayons pas peur des mots...
Nawel bosse pour se payer ses études, s'épuise mais vit. Les filles postent quelques compositions sur facebook, instagram, sont contactées par un programmateur et finissent par donner leur premier concert, avant de participer à un concours qu'elles perdent de justesse, empochant le prix du Public mais pas le grand prix qu'un suédois, Olsen, remporte. Mieux : elles finissent par enregistrer leur premier EP : une pop électro sombre qui reçoit un bon accueil de la critique.
Elles ont trois mois de liberté financière devant elles. Libres ! Libres, enfin, de créer. Les voici à Paris en vélo, en planches somptueuses et tendres. Et puis... Nawel tombe amoureuse d'Olsen. Frustré, jaloux, inquiet de leur énergie, de leur talent, Olsen fera tout pour leur ruiner la vie...
Nawel déprime. Nawel battue ? Comment lutter quand on a touché si près le but qu'on voulait atteindre et qu'il s'est dérobé sous les coups de butoir de la trahison ?
Superbe roman graphique, aux échos si féconds, pas seulement sociétaux, mais existentiels, où courage et fragilité vont de pair : si le faible est tout puissant de sa sincérité, celle-ci l'expose, douloureusement. Nawel en éprouve le prix.
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Claire Fauvel, La nuit est mon royaume, éditions Rue de Sèvres, 2020, ean : 9782369819271.
Il était une fois, Autrefois l'Olympe, Auprès de la Fontaine, contes, mythes et fables en haïku, Agnès Domergue, Cécile Hudrisier
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Les Trois petits cochons, la Fille aux allumettes, le petit chaperon rouge... Le premier ouvrage de cette série en haïku s'ouvre à notre imaginaire commun, évidemment sans jamais l'expliciter : d'assez près pour saisir les allusions, d'assez loin pour leur ouvrir une page nouvelle. Poèmes et illustrations, absolument superbes, concourent à raviver notre imaginaire des contes de l'enfance. C'est comme un pas de côté, clos par une interprétation magnifique de peau d'âne. Du recueil autour des mythes, selon le même procédé, on retient ces images bouleversantes, dont celle d'Atlas portant sur ses épaules fatiguées «la roche ridée», peut-être déjà trop vieille pour nous, si jeune encore. La Fontaine enfin. On s'y plaît à tenter de deviner de quelle fable il s'agit, qui nous ramène au banc d'école et partout, encore, toujours, de délicates évocations dans l'intelligence de l'écart !
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Il était une fois, contes en haïku, Agnès Domergue et Cécile Hudrisier, édition Thierry Magnier, 2013, ean : 9782364742154.
Autrefois l'Olympe, mythe en haïku, Agnès Domergue, Cécile Hudrisier, éd. Th ; Magnier, 2015, ean : 9782364745506.
Auprès de La Fontaine, Fables en haïku, 2016, éd. Th. Magnier, ean 9782364748033.
Révoltées, Carole Trébor
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La Révolution d'octobre 1917, au jour le jour, sans préjuger de ce qu'il en adviendra. Au jour le jour : pour tenter de l'incarner à travers une troupe de théâtre et le portrait de deux jeunes femmes qui s'y engagèrent totalement, deux sœurs, Tatiana et Lena. L'engagement est d'ailleurs l'une des questions fondamentales que le roman pose, une autre étant celle de savoir ce que c'est que d'être révolté, ce que cela implique et ce que peut bien être l'horizon de la révolte. Le tout sous l'ombre magnétique de Maïakovski «porteur d'eau et de vidange, mobilisé par la révolution, recruté par elle» (A pleine voix, 1930), dont l'hymne aux révoltés ne peut, aujourd'hui encore, laisser de marbre. Un Maïakovski qui pourtant ne se jeta à corps perdu qu'éperdu dans la foule des émeutiers dont il chérissait le tumulte et la liesse. Mais réticent quant aux fourches caudines qui se pressaient au-dessus des fronts des poètes pour enrôler l'Art au service du politique : «L'Art est notre affaire», ne cessera-t-il d'affirmer, malgré les malentendus et ses propres errements...
De février à octobre 1917 donc, on traverse la Russie dans la tourmente de la famine, de la misère. En février le tsar abdique, les soldats se mutinent. Un gouvernement provisoire est formé, tandis que la colère s'amplifie. Vient octobre à pas de loups tant les embûches sont nombreuses.
Tatiana s'interroge. Quelle y serait sa place à elle, née pauvre, destinée à mourir pauvre ? Lena, sa sœur, s'exprime déjà haut et fort et l'une et l'autre sont emportées bientôt dans le tourbillon révolutionnaire.
Au gré de leurs rencontres, le roman s'affine et s'enrichit d'une multitude de personnages émouvants sinon poignants, toujours incroyablement fécond en intrigues, en rebondissements, en péripéties et coups de théâtre qui forcent la réflexion, plutôt qu'elle ne l'engourdit par des réponses hâtives. On y croise Stanislavski et son Théâtre d'Art, et tant d'autres dans le bouillonnement intellectuel du Moscou de l'année 1917. Non pas un décor, la fresque brossée, mais l'aiguillon d'une réflexion qui ne peut pas ne pas devenir personnelle au détour des situations, et engager chaque lecteur auprès de chaque autre dans le questionnement de ce qu'on est, tout comme de ces grands problèmes de la vie : qu'est l'amour, l'amitié, le désir de liberté, la violence, l'outrance, la mesure ou l'art ?
Ce dernier, comme en écho au roman que l'on est en train de dévorer. Qu'est-ce que l'art ? Doit-il être révolutionnaire ? Comme... au service de la Révolution, ou bien ? Car : la révolution politique peut-elle coïncider avec la révolution dans les arts ? Qu'est-ce au demeurant, l'art engagé ? Reformulons encore : qu'est-ce qu'éduquer le peuple ?
«Vive l'Art, libre de la politique !», s'exclamera Maïakovski, tout en maintenant la nécessité d'une réflexion et sur la question de son organisation institutionnelle, et celle de «L'Art pour tous» (voir la réunion du 14 avril 1917, au cours de laquelle il refusa qu'on thématise cette question pour y réciter ses poèmes). Bousculer les codes, les repères, les catégories. S'il s'agit avec la révolution de «fendre le crâne du monde», comme le souhaitait Maïakovski, du moins faut-il encore comprendre que la révolution est une entreprise politique, pas artistique, et qu'on ne peut lui aliéner la liberté que chaque révolution artistique promet, ouvrant le regard à de nouvelles manières de voir ou la danse à de nouvelles manières de faire corps dans le monde.
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Carole Trébor, Révoltées, Rageot éditions, octobre 2021, 254 pages, ean : 9782700277197.
Le roman de Carole Trébor est évidemment beaucoup plus riche que ce que j'en ai dit, en intrigue, en personnages, en émotions, en sensations. Peut-être parce qu'il s'adresse à des collégiens, des lycéens et des jeunes adultes -mais tout le monde peut le lire. Cela dit, cette intention l'oblige : il n'oublie ainsi même pas le versant pédagogique de son propos. On y trouvera tout un dossier sur la Révolution russe de 1917, un glossaire, un plan de Moscou et des lieux cités dans le récit, tout un matériel mit généreusement à la disposition des enseignants.