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La Dimension du sens que nous sommes
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L’INQUIETANTE RUPTURE DE SARKOZY AVEC LE LIBERALISME POLITIQUE

8 Avril 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

modernite.jpgRacisme d’Etat : on fouille désormais les poubelles de l’Histoire, en attendant que revienne le temps des ratonnades…

La création d’un Ministère de l’identité, puis la circulaire préfectorale contre les Rroms l’annonçaient –une première en France depuis Pétain-, et bien que cette dernière ait été déclarée anticonstitutionnelle par le Conseil d’Etat en vertu de l’article 1 de la Constitution Française garantissant l’égalité des droits de tous devant la Loi, la tentative aujourd’hui d’étendre les prérogatives de l’Etat à la sphère privée en suspendant l’espace public pour littéralement le nationaliser à l’exemple des pires dictatures, au prétexte d’un débat sur la laïcité, confirme l’idée selon laquelle le néolibéralisme de Nicolas Sarkozy rompt de manière inquiétante avec les principes philosophiques qui ont fondé le libéralisme politique.

Par parenthèse, il n’est pas anodin de rappeler dans ce contexte que les propositions issues de l’exécrable débat sur la laïcité falsifient l’idéal républicain français, l’article 1 de la Loi de 1905, que l’on voudrait vider de sa substance, affirmant que «La République assure la liberté de conscience (et) garantit le libre exercice des cultes». Car rien n’indique dans cet article, bien au contraire, que les religions doivent être rejetées dans la sphère de l’intime, bouclée entre les quatre murs de la cellule familiale ou d’un lieu de culte quelconque, toute liberté de conscience impliquant une liberté d’expression que l’Etat français s’est engagé constitutionnellement à respecter, et donc les manifestations des opinions dans la rue, y compris religieuses.

Nous connaissons ainsi en France la forme la moins enviable du néolibéralisme, celle dans laquelle l’accord sur les valeurs communes ne peut venir que de la coercition. De fait, nous ne sommes plus dans un Etat libéral. Les libéraux eux-mêmes devraient s’en inquiéter. La clique au pouvoir a fini d’en trahir les prémisses philosophiques. Car le libéralisme politique était originellement une conception morale du service de l’Etat, fondée essentiellement sur la norme de l’égal respect des personnes. Une norme qui est entrée dans la pensée du monde occidentale il y a des siècles, et en France en tout premier lieu, comme réponse adéquate aux guerres de religion qui ravageaient le pays ! Or voici que sous couvert d’une nouvelle guerre de religion l’on vient de rompre avec cette norme. Car aujourd’hui, non seulement l’Etat n’apporte plus de réponses adéquates aux difficultés que rencontrent les français, mais il est le fauteur de troubles qui divise, attise les haines et dresse des murs d’incompréhension.

Dans le vieil ordre libéral, l’Etat ne devait intervenir qu’en fonction d’une morale élémentaire, susceptible de produire la plus grande quantité possible de valeur commune. Ici, à l’inverse, l’on ne cherche qu’à détruire le plus grand nombre possible de valeurs communes, au mépris du principe de neutralité présenté naguère par les philosophes du libéralisme politique comme le meilleur opérateur de cette conception morale minimale du service de l’Etat. Une neutralité qu’un penseur américain du libéralisme politique, Charles Larmore, décrit volontiers comme un idéal procédural impliquant une neutralité des fins, en vertu de laquelle les principes politiques ne peuvent favoriser aucune des conceptions controversées de la «Vie Bonne» qui orientent intimement les convictions et le destin de chacun au plus intime de son être, à commencer par les convictions religieuses. L’action étatique non partisane par excellence, apte à construire le principe de l’ordre politique enfin abstrait des conceptions controversées de cette Vie Bonne, voilà précisément ce avec quoi rompt le néolibéralisme de Nicolas Sarkozy, pour le plus grand danger de tous. --joël jégouzo--.

 

Modernité Et Morale, Charles Larmore, PUF, 1993, coll. Philosophie morale, 257 pages, 24 euros, 2-13-046045-3.

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INSECURITE SOCIALE : LA MISERE DE MASSE S’INSTALLE EN (f)RANCE

7 Avril 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

inegalites.jpgPrécarité, pauvreté, inégalités et insécurités sociales, le baromètre explose -celui du BIP 40, qui explore soixante indicateurs statistiques pour mesurer le niveau d’insécurité sociale atteint en (f)Rance. Les inégalités atteignent même un record jamais inégalé : les riches se sont plus enrichis que jamais, les pauvres plus que jamais appauvris. Le Président des riches (selon la belle expression de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot) a bien travaillé et peu se montrer crâne : jamais la misère n’aura autant augmenté que sous son quinquennat…

Dans le détail, il est tout de même intéressant de voir que ces chiffres invitent à reconsidérer les discours tenus par les politiques sur le sujet, qui ne cessent de mettre en avant les chiffres du chômage (stable à un niveau très élevé, c’est-à-dire celui du chômage de masse), alors qu’en réalité, il faudrait mettre l’accent sur plusieurs facteurs aggravants, comme celui de la précarité sur le marché du travail, qui n’a cessé de prendre de l’ampleur, et celui de la seule révolution qui ait traversé le corps social français ces dernières années, la révolution urbaine, pour jeter dans la misère des millions de foyers français. Car c’est surtout la dégradation des conditions d’accès au logement qui a marqué l’évolution récente du BIP40. Et si le chômage et la précarité jouent bien un rôle déterminant dans le développement de l’insécurité sociale, le poids des dépenses de logement démultiplié par celui de la vie chère, sera venu à bout des sacrifices que des français pris au piège des discours néo-libéraux et socio-libéraux se sont infligés.

Un constat qui exige que l’on dépasse les polémiques rebattues sur LE chiffre du chômage et surtout, comme l’observent les statisticiens du BIP 40, que l’on refonde de toute urgence les outils d’observation des réalités sociales en France.

On ne peut, de ce point de vue, que regretter amèrement une opposition à la remorque des mauvais débats de la majorité présidentielle, incapable de jeter dans la bataille politique le poids de cette misère de masse, qui devrait être le seul vrai enjeu du débat national aujourd’hui !

president-richesCar le déchirement du tissu social est tel aujourd’hui, que le Peuple français est en danger. Attisé par des idéologies de haine, il va droit dans le mur. Santé, Education, Justice, les inégalités s’amplifient d’année en année, coupant la France en deux, celle des beaux quartiers réduite à une peau de chagrin, et l’immense majorité du peuple souffrant.

 Que l’on examine un peu chaque catégorie évoquée : une Justice dévoyée, au sein de laquelle les politiques sécuritaires (inefficaces) ont pris le pas sur les politiques sociales : on embastille les pauvres faute de vouloir combattre la pauvreté. Le taux d’incarcération en (f)Rance a fait un bond spectaculaire depuis la venue au pouvoir du Président des riches. Et quant aux étrangers, jamais leur situation n‘aura été aussi calamiteuse, avec un taux de reconnaissance du statut de réfugié proche de 17%, son plus faible niveau depuis vingt ans, alors qu’on nous explique partout que le monde va mal et que là-bas, dans un ailleurs de conte de fée, nous secourons les peuples en danger…

L’école républicaine ? Sa démocratisation s’est brisée nette : les inégalités en matière de réussite scolaire ont explosé, le pacte social est, là encore, rompu par l’Etat lui-même.

La santé ? Un luxe, la réforme de l’assurance maladie laissant à la charge des patients une part de plus en plus importante des frais de santé, excluant des soins des millions de français !

ATD Quart-Monde déplorait, dans un Communiqué de Presse fait à Paris, le 3 janvier 2011, que la publication officielle de cette réalité sociale pour 2010, minée qui plus est par une falsification éhontée des statistiques, était sortie en catimini, le Gouvernement choisissant de publier ses chiffres à la veille de Noël, sans même un communiqué de presse, alors que ses propres indicateurs révélaient une brutale aggravation de la pauvreté en (f)Rance, ainsi qu’une spectaculaire augmentation de l’échec scolaire… Combien de temps encore accepterons-nous le silence des médias sur ces sujets, et la partialité criminelle du personnel politique en charge de ces réalités ? --joël jégouzo--.

 

 

http://www.bip40.org/bip40/le-barometre-explose

image : BIP 40, évolution des inégalités depuis 1980.

Le Président des riches, de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, éditions Zones, septembre 2010, 228 pages, 14 euros, ISBN : 2-355-22018-2

http://www.joel-jegouzo.com/article-le-president-des-riches-a-mort-les-pauvres-58319588.html

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Lire, écrire, éditer : porter sans cesse secours au signe émis...

6 Avril 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #LITTERATURE

misereVG.jpgPrenons les choses autrement encore. Un théâtre parisien, il y a quelques années, a mis en scène les interviews qui constituaient le matériau de l’étude sociologique de Pierre Bourdieu, publiée sous le titre de : La misère du monde. Le dire rassemblé là était à bien des égards fascinant. Mais comment pouvait-il ouvrir aussi bien à l’élaboration scientifique que théâtrale ? Je me suis posé longtemps cette question, à laquelle j’ai cru trouvé pour réponse que c’était parce qu’un petit bruit l’animait. Bégaiements, ratages, reprises incessantes de paroles inaccomplies, maladroites, de mots instables abandonnés non sans difficulté au questionneur. Il y avait quelque chose dans les paroles recueillies, que le discours sociologique ne pouvait maintenir. Quelque chose qui s’était découvert dans ce processus de révélation, mais qu’il n’avait pu absorber dans les formes de sa rhétorique.

C’était un peu cela, m’entretenir avec les Lettres. Lire. Ecrire. Editer. Constructions baroques à la gloire d’un Autre que l’on ne sait jamais trop comment saisir et que les Lettres ne parviennent jamais à subsumer sous leur belle arrogance.

Les journées qui ont suivie, un livre de Dosto en main, Blanchot et quelques autres, je me suis demandé à quelle connaissance il me fallait rapporter cette parole tout de même confuse -le bruit que cela fait avec les bouches, le léger sifflement de la courbure des temps, l’humain empêtré dans son impossibilité à dire quoi que ce soit qui résiste à son incertitude… Et de raboter ici un grain trop rugueux et d’égaliser là : porter sans cesse secours au signe émis...

J’ai appris à raisonner pour me sortir de l’épouvante où vous plonge le spectacle littéraire, pariant sur le dévoilement d’une sorte de "bon endroit" du récit où nous nous retrouverions. Peut-être. Mais à vrai dire, nous ne parvenons jamais à savoir quelle mesure prendre –où nous retrouver. C’est peut-être au fond le plus heureux, cette constance des Lettres dans leur défaite, le flux incessant d’un verbe qui oblige à reprendre, sans cesse, sans parvenir jamais –à quoi donc, du reste ?

(Mais ne doutons pas un seul instant que tout cela n’appartienne déjà, ces signes que je relève, le balbutiement de ma pensée, toutes ces petites assurances contractées à la sauvette, à leur monde, même si je ne sais où raconter, d’avoir si longtemps cru que l’on pouvait penser sans dommage la littérature).

Qu’il faille porter sans cesse secours au signe émis, voilà le seul endroit. --joël jégouzo--.

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EDGAR MORIN, LES PRESENTS D'UN SOCIOLOGUE

5 Avril 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #entretiens-portraits

eMorin.jpgUne biographie parlée. Non pas tant celle d’un homme révolté, indiscipliné ou dissident, ainsi que voudrait nous le donner à contempler Nicolas Truong dans cet entretien, que celle d’un intellectuel s’interrogeant toujours sur les modèles et les moyens qui informent sa vision du monde pour les passer à l’épreuve du monde tel qu’il va, et non tel qu’on aimerait le voir aller. Résistant ? Morin le fut, qui sut aussi s’opposer au désir aveugle de vengeance de ses camarades, libérant les femmes destinées aux ignominieuses tontes cathartiques de la Libération. Communiste ? Il le fut jusqu’à refuser d’appartenir à un Parti devenu réactionnaire. Prenant position contre la Guerre faite aux algériens, il sut aussi dénoncer les méthodes expéditives du FLN. Il vécut enfin l’humiliation de se voir mis au banc des accusés par l’Etat israélien, pour avoir dénoncé sa politique palestinienne. Un homme qui sut encore réagir avec une rare conviction, cette année même, aux délations proférées à l’encontre des populations opprimées dans les banlieues françaises, victimes d’une violence sociale sans précédent, redoublée de la stigmatisation la plus parfaitement ignoble débarquée des discours crapuleux des pseudos intellectuels qui font désormais florès en France. Un homme juste, assurément, qui passa sa vie d’universitaire à poser au fond la seule question qui valait, celle de la complexité irréductible du monde, pour tenter d’accorder toujours les moyens aux fins intellectuelles et non se livrer à de commodes tours de passe-passe. Un homme de méthode donc, nécessairement engagé, ne renonçant jamais et soumettant cette méthode à d’autres fins que celles d’une pseudo pureté intellectuelle, faisant de la fraternité non pas l’une de ces valeurs closes qui ne veulent plus rien dire, mais l’engagement auprès des autres qui seul justifie la pensée. Un engagement moral, certes, mais au nom d’une éthique de l’ouverture, du questionnement. Un homme cherchant donc à toujours mieux analyser les contradictions à l’intérieur de chaque camp, s’efforçant de voir les deux aspects contraires des choses, à l’œuvre, toujours, en tout engagement comme en toute réflexion. Une biographie parlée modeste qui plus est, couvrant autant ses engagements politiques qu’intellectuels, ouvrant avec toujours plus de pertinence, in fine, à la question de l’éducation qui lui tient tant à cœur, Edgar Morin ne cessant de dénoncer un enseignement typiquement français, incapable de relier les savoirs entre eux. --joël jégouzo--.

 

ENTRETIEN AVEC EDGAR MORIN, ET NICOLAS TRUONG (LE MONDE - FREMEAUX & ASSOCIES), collection La librairie sonore, sciences humaines, 2 CD, mars 2011, 29,99 euros.

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RIEN. SUR LES BORDS DU VERBE, PENSER LE RIEN

4 Avril 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

sarrazine.jpgRien (pas encore).

Ce n’est pas dans la cessation ou l’attente de l’événement que le rien peut imposer la radicalité de son concept, mais dans l’absence de tout événement.

Cependant, si la chose ne peut exister qu’après être apparue, comment le rien pourrait-il avoir mis en œuvre son émergence ?

Ex nihilo nihil fit — de rien, rien ne vient…

Qu’en la clairière de l’être (Heidegger), puisse se dessiner quelque chose comme un premier instant du Temps surgissant brusquement à l’être, voilà qui est proprement inimaginable.

Penser le rien suppose tout d’abord un modèle d’intelligibilité dissocié de l’image et pourtant des images ne cessent d’en encombrer la pensée. Car comment vivre dans un monde que nous ne pourrions pas nous représenter ? De sorte que son absence se voit toujours rapportée à une présence : "l’âme sait que cela est, mais elle ne sait pas ce que c’est que cela." (maître Eckhart).

(pas encore )

Il ne servirait à rien cependant de se donner davantage de temps pour l’accueillir, avec cette patience par exemple, avec laquelle on recueillerait la chute de l’essence dans nos mains. Car la durée n’entre pour rien dans cette affaire : c’est avant le Temps.

Non : c’est en deçà du temps et de l’espace, en deçà de l’être et du non-être.

Il n’y a rien encore et l’attente même que suppose l’inscription du (pas encore) doit être congédiée.

Il n’y a rien.

De même l’Il-y-a doit-il s’effacer : dans cet abîme du langage auquel le rien renvoie, y a-t-il seulement place pour un premier récit ?

En deçà du temps et de l’espace, est-ce donc sur les bords du Verbe que tout se jouerait ?

Ou bien faut-il croire que le rien ne se laisse approcher que par le seul effet stochastique du récit qui tente de le conter après coup ? --joël jégouzo--.

 

 

Sarrazine, n°6 : Rien. Sur les bords de l’échiquier – méditation de Joël Jégouzo sur la question du Rien.

http://www.sarrazine.com/node/16#bord

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IMPRESSIONS DERRIDA, où commencer à écrire ?

2 Avril 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #LITTERATURE

derrida.jpgQuelques jours après la mort d’Emmanuel Lévinas, j’ai été chargé d’organiser une soirée, moins d’hommage que de veille, dans le souci que nous pouvions porter au grand homme disparu. Derrida était l’ami de Lévinas. Nous pensions le convier. Je l’ai appelé. Lui ai expliqué ce projet simple, d’être là, réunis au cœur de cette institution dont il avait été longtemps le Directeur, un établissement d’enseignement. Et puis je me suis tu, attendant la réponse de Derrida, qui m’avait écouté patiemment. Il ne m’a pas répondu tout de suite. J’entendais son souffle. Juste son souffle, l’oreille collée au combiné, me taisant à mon tour, attendant sa réponse. Derrida se taisait. Je n’entendais que son souffle. Un long moment comme ça, sans rien dire ni être tenté de briser ce silence. A quoi songeait-il, je n’en ai jamais rien su bien évidemment. Il se taisait, c’était tout. Pensait-il à quelque chose ou à rien, le regard tourné vers son for intérieur ou un objet quelconque sur son bureau, le combiné à l’oreille, sans dire un mot ? Quels détours le retenaient au seuil de livrer sa réponse ? Un souvenir, une image, le Visage enfui de Lévinas. Ou rien. Ne regardant plus rien dans ce poignant suspens du temps. Cela dura. J’entendais son souffle et je me taisais. Qu’est-ce qui justifie la pensée ? Je me suis rappelé Lévinas, que l’on croisait les dernières années dans cette institution qu’il avait dirigée. Affaibli, égaré parfois, ne se rappelant plus, avançant comme une ombre, reprenant un chemin qu’il avait si souvent pris, celui de son bureau, s’étonnant juste de ne plus le trouver à sa place. Ce n’était pas ça. Il ne savait plus. Alors on le raccompagnait affectueusement chez lui, à quelques pas de là, dans la même rue. Je me rappelais aussi les fulgurances de ces rencontres impossibles : alors qu’on croyait approcher un vieil homme perdu, soudain il vous interpellait : "Il faut relire Heidegger !".

Derrida se taisait. A quoi prêter l’oreille ? J’entendais son souffle. Rien d’autre. Il était là, simplement, et j’ignorais s’il pensait ou non. Qu’est-ce que parler, quand on est Derrida ? Peut-être cherchait-il un moyen pour se défaire d’un appel qu’il jugeait incongru, ou bien réalisait-il la dissymétrie de cette relation désormais, Lévinas enfui dessous la terre. Peut-être l’émotion l’envahissait-elle, son ami enlevé, le bras ballant, la tête lourde soudain de tout ce temps qui les séparerait désormais. Peut-être cherchait-il un geste, un mot, un regard, tournant en vain les pages de ce vieux manuscrit qu’il ne savait plus déchiffrer : leur amitié achevée, là, dans la disparition de l’autre.

Derrida ne parlait pas. A quoi prêter l’oreille, quand on ne peut se rappeler l’écho du pas qui devrait retentir encore, quand cette voix s’est tue que l’on ne peut ranimer. J’avais évoqué des journées Lévinas, un rendez-vous à la Sorbonne, un colloque, des mémoires. Où reprendre leur parole exténuée ?

Au bout d’un long moment, Derrida a simplement dit qu’il ne pouvait pas. Qu’il était ailleurs. Encore un peu avec lui. Seul. J’entends encore sa voix. M’appartient-il aujourd’hui d’en exhiber le grain ?

Cette soirée a eu lieu. L’inévitable BHL avait fini par s’y convoquer. Lui, a parlé, longuement. Un éloge convenu, sans importance. Que communique le langage ? Cela a été ensuite publié. Ici et là. L’improvisation avait été soigneusement consignée. Derrida, lui, ne pouvait pas. Où commencer à dire ? Où commencer à écrire ? Où, plutôt que quand. Qu’y a-t-il du côté des choses muettes ? Où cela commence-t-il, écrire, que l’on pourrait ensuite mener ? --joël jégouzo--

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Lire, écrire, Maurice Blanchot : «Soyez mes répondants»…

2 Avril 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #LITTERATURE

blanchot-et-levinas.jpgEcrire engage au delà de ce que l’on peut imaginer. C’est que l’écriture travaille en un lieu que l’on ne saurait aisément circonscrire et dont l’on ne ressort pas sans quelque intranquilité, comme l’affirmait Pessoa... Car écrire est s’aventurer, aller, vers une rencontre incertaine loin des avances que la vie vous adresse dans la banalité de ses facondes quotidiennes. Une rencontre qui se fait pour ainsi dire par temps voilé, nulle part, un épais brouillard masquant d’abord la vue, des chimères, des ombres traversant le regard auxquelles il faut bien tout à la fois répondre, et résister. Où l’écriture nous donne-t-elle rendez-vous ? Je n’en sais strictement rien, sinon qu'on ne peut se soustraire, sinon qu’il ne s’agit dès lors que de s’avancer vers cette aventure dont on ne peut savoir, à l’avance, ce qu’elle deviendra.

 En écrivant cela je songe au très beau message de Maurice Blanchot, l’ami d’Emmanuel Levinas, lorsque ce dernier disparut. Un message que Blanchot confia à ses proches, griffonné sur le dos d’une enveloppe usagée et à l’adresse de ceux qui s’était réunis un soir dans un amphi quelconque de la Sorbonne pour un hommage improvisé à Levinas, en attendant un plus solennel éloge, Blanchot, souffrant, ne parvenant pas à se déplacer : "Soyez mes répondants". C’est un peu cela l’écriture, l’appel de toute œuvre à ses lecteurs aussi bien. C’est un peu comme cela que je voudrais comprendre le sens et la vocation de l’écrit dans la communauté humaine : répondre d’une œuvre, ce n’est certainement pas la rabattre sur les mirages d’un Dit par avance calculé. L’écriture littéraire, dans son apparition et son déploiement, surgit comme différence. Elle est l’inquiétante étrangeté, l’irruption de l’Autre dans le langage du Même, avec ce paradoxe de le présenter sans qu’aucun dévoilement ne puisse jamais le réduire à sa présentation. –joël jégouzo--.

 

image : Blanchot et Levinas.

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IMMIGRATION : LA MEDITERRANEE, TOMBEAU DES HARRAGAS

1 Avril 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #entretiens-portraits

entretien avec Virginie Lydie autour de son essai : Traversée interdite

  

harragasjJ : Comment en êtes-vous arrivée à travailler sur un tel sujet ?

Virginie Lydie : Tout a commencé en 2007 par l’écriture de "Paroles clandestines, les étrangers en situation irrégulière", publié chez Syros. C’était le début des quotas d’expulsion. 25 000. Qui étaient-ils ? Pourquoi eux ? De recherches en rencontres, j’ai découvert, perplexe, l’existence des " ni-ni ", ni-régularisables, ni-expulsables. Le comble de l’absurdité. Ils entraient (en rétention, parfois en prison et en rétention), puis ils sortaient ; ils entraient, ils sortaient… Deux fois, cinq fois, dix fois, plus parfois. Certains étaient empêtrés dans des imbroglios administratifs et juridiques (par exemple un parent d’enfant français, non expulsable, mais interdit de territoire, donc non régularisable), d’autres n’obtenaient pas le laissez-passer consulaire indispensable à leur renvoi dans leur pays d’origine : soit parce que leur consulat opposait une certaine résistance à la politique française, soit parce qu’ils cachaient leur identité. Ces derniers, les " X se disant ", on en parlait à demi-mots.

Casse-tête pour les autorités et pour les avocats (comment expulser, mais comment défendre, aussi, quelqu’un dont on ne connaît pas l’identité) le clandestin, celui qui se cache, avait quelque chose de honteux, de suspect, d’inquiétant même. Méfiant, peu enclin à voir les associations, il n’attirait pas la compassion, contrairement au demandeur d’asile, au parent d’enfant français ou encore au travailleur sans-papier, bien plus acceptables d’un point de vue médiatique. Ma rencontre avec l’un de ces hommes a été un choc. 17 passages en prison et en rétention (la plupart du temps au seul motif de sa situation irrégulière), un enfant qu’il n’avait pas reconnu par crainte d’être expulsé en révélant son identité, par méconnaissance de ses droits aussi, plusieurs tentatives de suicide... Fausse vie, fausse identité, mais vraie souffrance !



Harragas.jpgjJ : Comment travaille-t-on sur un tel phénomène, si peu aisé à saisir ?

Virginie Lydie : Je dois beaucoup à cet homme dont le témoignage va faire l’objet d’un livre qui sortira en octobre. Cet homme qui vivait dans le mensonge, qui n’en pouvait plus de mentir, était, comme je l’ai dit plus haut, dans un état de grande souffrance. Sa personnalité était aussi morcelée que sa vie, une sorte de puzzle dont il me livrait les pièces, pêle-mêle. Je suis devenue sa confidente. Je l’ai suivi partout, en prison, en rétention, au tribunal , dans la rue, sur des chantiers, chez Médecins du monde, en addictologie, chez moi, en Tunisie où il a finalement été expulsé… et d’où il a refait une tentative de "harga" le 14 janvier, en même temps que Ben Ali. En parallèle, j’ai travaillé de manière plus large sur les harragas, pour essayer de comprendre ce phénomène qui est loin d’être un simple cas individuel. J’en ai fait un mémoire d’écologie humaine, puis l’essai "Traversée interdite" que vous connaissez.

 

jJ : Au fond, c’est tout à la fois l’Europe dans son histoire contemporaine et ancienne, que le présent des Etats arabes qui est en cause ici. Avec la Méditerranée, telle qu’elle n’a pas su se constituer, et qui s’offre comme lieu d’un destin régional, sinon mondial, raté. Moins cette fameuse pression migratoire donc qu’un désespoir, méditerranéen. Une communauté de destin souffrante en quelque sorte, quand elle aurait pu incarner d’autres ambitions…

Virginie Lydie : Les deux rives de la Méditerranée ont en commun une longue histoire, faite d’échanges et de conflits passionnels, une sorte de "Je t’aime, moi non plus" qui dure depuis des siècles, et même des millénaires. Au Maghreb, si proche de nous, la sensation de marasme économique et social est renforcée par l’impression d’opulence de la rive nord, et surtout par l’interdiction faite à tout un pan de sa jeunesse de s’y rendre. C’est relativement nouveau, les générations précédentes n’ayant pas connu ce genre de problème. Quand je vais en Tunisie, notamment dans certains villages côtiers, je suis partagée entre l’amour pour ce pays et le ressenti de ce marasme, cette attente d’un demain qui ne vient pas, cette incapacité à changer les choses autrement que par la transgression. C’est le mythe d’Icare, et c’est l’Europe qui l’entretient.

 

harraga_325314458.jpgjJ : Lampedusa est devenue un peu le symbole de cette réalité. Aujourd’hui Berlusconi parle de "libérer" l’île, empruntant tout autant au vocabulaire des Croisades qu’à celui de la guerre de 39-45. Quelques 6 000 immigrés menaceraient les 730 millions d’européens… Pouvez-vous nous rappeler un peu cette réalité, d’autant que l’Europe a besoin d’immigrés d’une part, et que d’autre part, comme vous le montrez dans votre étude, une régularisation massive de clandestins non seulement ne nuirait pas à son économie, mais l’aiderait…

Virginie Lydie : Nous sommes dans une société du cliché instantané. Nous sommes très informés, mais mal informés, car nous ne savons pas maîtriser la masse d’informations qui déboule à chaque instant. Tout va vite, très vite. Aujourd’hui, je réponds à vos questions, mais les révolutions tunisienne et égyptienne sont déjà de l’histoire ancienne.

Jetons un coup d’œil à la Une de Google, ce jeudi 31 mars à 20h :

Ouest-France : Joggeuse de Bouloc. L'autopsie attesterait la thèse d'un meurtre

Le Monde : Suivez en direct la situation en Côte d'Ivoire

20 minutes : François Hollande sur la route de la présidentielle

Libération : Débat sur la laïcité: Copé dénonce l'"indignation sélective" du PS

France Info : Traitement de Parkinson : une première condamnation -

Le Monde : Moussa Koussa, un informateur clé pour la coalition

Le télégramme : Catastrophe nucléaire. De l'iode radioactif dans une nappe d'eau ...

AFP : Procès Krombach: la mère de Kalinka, une femme entre deux feux

Le Monde International

A Abidjan, "tout le monde retient son souffle"

Moussa Koussa, un informateur-clé pour la coalition

Côte d'Ivoire : "On n'est plus là pour s'amuser, on est en guerre !"

Le monde société

Bruno Le Maire se saisit de la question du suicide chez les agriculteurs

Rendu accro au jeu et au sexe par un médicament, un Nantais obtient réparation

Feu vert pour l'accord sur les retraites complémentaires

Le Figaro

Devenu accro au sexe, un malade obtient réparation

Qui assistera au débat de l'UMP sur la laïcité ?

Intéressement en baisse pour les salariés de France Télécom

Libération

Tchernobyl : l'avenir de l'enquête en France suspendu à la cour d'appel

Fillon, Bachelot, Paillé sècheront le débat sur la laïcité

"Votre attention s'il vous plaît, ceci est un poisson d'avril"

Qui peut s’intéresser, de près, à chacune de ces informations ? Nous en retenons quelques titres, quelques images chocs, comme celle de Lampedusa où 6 000 tunisiens sont actuellement entassés. "Libérer" l’île, admettons si l’on considère sa petite taille et ses 5 000 habitants, mais "libérer" l’Europe dont les 730 millions d’habitants seraient menacés par quelques milliers d’immigrés, voire quelques dizaines de milliers, est une image toute autre qui montre bien le ridicule de nos fantasmes. Depuis la mi-janvier, 18.000 Tunisiens sont arrivés à Lampedusa contre 4.000 migrants sur toute l'année 2010. Mais en 2010, les Tunisiens tentés par l’aventure se faisaient arrêter sur les côtes tunisiennes (pratique pour l’Europe qui ne les voyait plus), ou ils passaient par la Turquie (rappelons l’opération Rabit déployée en Grèce par Frontex, en novembre 2010). Beaucoup attendaient des jours plus favorables… 18 000 sur 10 millions de Tunisiens : ce n’est pas l’exode, mais plutôt un réajustement ! Rappelons aussi que la petite Tunisie a accueilli, depuis le début de la crise libyenne, près de 200 000 réfugiés. A ma connaissance, les Tunisiens ne crient pas "à l’invasion !"

 

99933404harrag-jpgjJ : Comment revient-on d’une telle étude ? En revient-on seulement ?

Virginie Lydie : Oui et non. Cette étude, qui s’est étalée sur trois ans, fait partie de mon histoire personnelle. C’est aussi un investissement énorme en temps passé, sans aide, sans subvention, sans rémunération autre que d’hypothétiques droits d’auteur… J’étais découragée, et je le suis encore, face à mon impuissance à aider ne serait-ce que l’un d’eux. J’étais découragée, et en même temps révoltée, de voir que les gens ne prenaient pas les harragas au sérieux. "Mais enfin, ils n’étaient pas obligés de partir !", "Ils se sont mis tout seul dans la merde, maintenant qu’ils se débrouillent !", "Ils n’ont qu’à rentrer chez eux et travailler !"… Dans une société où la compréhension de l’information doit être immédiate, les harragas n’attirent pas la compassion car leurs blessures sont invisibles. Invisibles, mais profondes. Quelque part, ce sont eux qui m’ont soutenue, eux qui risquent leur vie pour la liberté parce que, justement, ils ne sont pas obligés (au sens où nous l’entendons) de la risquer. Ils étouffent : d’un bout à l’autre du Maghreb, l’expression vient et revient. Harragas, brûleurs de frontières, brûleurs de vie, brûleurs de leur propre identité… Je pense à Rimbaud expulsé d’Autriche (entre autres) ; Alexandra David Neel entrée clandestinement au Tibet ; Richard Burton entré clandestinement à la Mecque ; Henri de Monfreid, bien décidé à changer de vie pour ne pas devenir le "parfait petit épicier de Montrouge"… Eux aussi étouffaient. Les frontières ne les ont jamais arrêtés. Leurs travaux littéraires ont laissé leur nom à la postérité, mais ce sont leurs transgressions qui nous les font considérer comme des héros.

 

Traversée interdite. Les Harragas face à l’Europe forteresse, de Virginie Lydie, préface de Kamel Belabed, éd. Le Passager clandestin, mars 2011, 176 pages, 16 euros, ean : 978-2-916952444.

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LIRE, EDITER : L’ETRANGETE DE DOSTOÏEVSKI...

31 Mars 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #LITTERATURE

dosto2.jpgJe n’ai parlé que très superficiellement de l’œuvre de Dostoïevski.

Son étrangeté tenait d’abord à la forte prise en compte dans tout monologue de l’interlocuteur absent. Une véritable crispation sur le mot d’autrui, un mot dont les traces se déposent dans le discours de l’un, altérant la structure de ce discours. Parfois, c’est même le mot d’autrui, dans sa morphologie même, tout autant que dans sa sémantique, qui vient trouer de part en part la langue de Dostoïevski, provoquant des cassures dans la syntaxe, des répétitions, des longueurs, en bref, une arythmie du discours : comme si deux répliques parfaitement différenciées se chevauchaient brutalement au sein du même discours. L’affrontement, le face à face dialogique y est ainsi intériorisé, qui appartient désormais aux éléments structuraux du récit : deux jugements de valeur se télescopant dans la même voix.

Le langage est polémique, dialogique dans son essence même, et cette polémique est son inscription même dans cet être-ensemble du langage, être-ensemble que l’on ne peut à tout jamais entendre que comme séparation.

Ce n’est jamais réconfortant, un monologue de Dostoïevski. Peut-être au fond parce que l’altérité circule à l’origine même de la possibilité du langage et qu’il sait, mieux qu’aucun autre, faire circuler cette altérité à l’intérieur de sa propre langue. L’Autre, en définitive, sollicite comme rien ne peut mieux le faire, son écriture.

L’Autre, de même, sollicite-t-il autant la philosophie que la littérature, si l’on y songe vraiment.

Certes, parce que l’on ne peut abandonner l’espace de la compréhension raisonnée, le logos offre son hospitalité au questionnement philosophique. Il s’agit même d’une charge dont il ne peut s’absenter. Et c’est peut-être en ce sens que l’on peut parler de rencontre où puiser l’énergie d’un questionnement sans fin, qui peut faire que je dise un tant soit peu "l’Autre" dans la langue du Même.

Dans l’écriture littéraire, l’abri du Même est plus précaire, sauf à tomber dans le sens du plus commun où jamais rien ne s’aventure. Et plus dangereux, pour peu que l’on veuille le concevoir sérieusement. A tout le moins, plus trompeur : l’écrivant ne sait quelle mesure prendre. Soumis à la pression du Même, il ne peut trouver son compte, sinon comme règne des effrois : dire l’Autre contre sa "propre" langue, pour s’arracher néanmoins et enfin à la solitude, celle dont l’Autre a déployé les ténèbres. --joël jégouzo--.

 

 

(c’est quoi l’écriture littéraire ? -2/2)

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LIRE, EDITER DOSTOÏEVSKI. C’EST QUOI, L’ECRITURE LITTERAIRE ? (1/2)

30 Mars 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #LITTERATURE

dosto-1.jpgDostoïevski, prétendaient les éditeurs français, avait la mauvaise habitude de ne jamais finir ses chapitres, ses paragraphes, ses phrases. Pire : au mépris de la grammaire russe, il infligeait à sa langue les plus invraisemblables dommages. Tout cela manquait de clarté, l’on ne pouvait, décidément, proposer à la lecture du public français une œuvre aussi inachevée. Et de raboter ici un grain trop rugueux et d’égaliser là... Sans rien comprendre en définitive à son œuvre, des éditeurs français ordonnèrent longtemps à leurs traducteurs de «finir» les phrases, les paragraphes, les chapitres, d’arranger ce style par trop «confus», bref, de rendre l’écriture de Dostoïevski conforme à l’exigence de clarté de l’esprit français, un esprit effrayé par cette écriture qui était un fleuve en crue charriant les mots sans ménagement, comme le gravier de vies perdues. En fin de compte, ce que l’on obtenait, c’était une œuvre fade qui résonnait joliment en français, mais qui avait perdu sa force, sa beauté, son étrangeté. Qu’était-ce donc, qui se déversait ainsi dans l’écriture de Dostoïevski et que l’esprit français ne pouvait recevoir ? Qu’y avait-il donc de si singulier dans cette écriture pour l’universalité du logos cartésien ?

Le langage de la philosophie est celui du logos grec, un mode de réflexion spécifique, disons hâtivement celui de la mesure. Connaître, dans ce langage, c’est rapporter à une mesure, rendre l’Autre mesurable, voire le réduire à la mesure du Même que l’on reporte autant de fois qu’il est nécessaire pour achever de l’arpenter. Dans ce logos qui parle à la première personne et ne s’adresse point à l’Autre, l’on vit indéfiniment l’assurance d’un réconfortant monologue. Tout de même : pour la philosophie, le problème est aussi, déjà, de savoir comment faire entendre l’appel de l’Autre dans cette langue qui n’est pas faite pour l’accueillir. L’on retrouve ici l’écho de ce que j’évoquais à propos de Dostoïevski, dont le dire bousculait tant l’élégance réconfortante d’un Dit français qui ne supporte pas la bousculade...

Le dire borde le Même et l’Autre. Une ligne de crête disons, où s’accomplit leur rapport sous la forme d’une tension que rien ne peut jamais résorber. Mais sans doute est-ce le propre du langage, son ironie, d’être porteur tout à la fois de la continuité et du vide, de la clarté et de l’obscurité. Ainsi le langage chiffre-t-il plutôt qu’il ne déchiffre, la parole ne consistant, derrière son chiffre, qu’à porter sans cesse secours au signe émis. Le mot, certes, atteste bien d’un partage des choses entre moi et les autres, ou le monde si l’on veut, mais il s’agit d’un partage incertain : non pas mesure pour mesure, le mot n’est jamais transparent, mais l’aventure d’une équité, d’une signification qu’il faut gagner, en tissant un lien dont le fil est fragile et ne relie qu’à force d’obstination au souci qu’on lui porte.

Le dialogue avec l’altérité ne ressemble finalement pas à cet acte de connaissance par lequel «un sujet utilise concepts et théories pour maîtriser l’opacité des choses», comme l’écrivait Emmanuel Lévinas. Or l’écriture littéraire est ce dialogue, sourd, énigmatique, difficile. De sorte que pour maintenir vive cette tension entre l’écriture littéraire et sa compréhension raisonnée, il faut bien que ces deux sources soient toujours différenciées, en amont comme en aval du sens. L’énigme de la rencontre de l’autre, que rien ne garantit à l’avance, a ainsi quelque chose à voir avec l’énigme de la rencontre de la sensation et du sens. Rencontre et non réconciliation, puisque rien ne doit a priori garantir sa réussite : la rencontre est devant, non derrière. On le voit bien avec Dostoïevski. Il ne s’agissait pas simplement de le traduire du russe vers le français : il fallait d’abord malmener la langue française pour que cette écriture pût s’y inscrire. Ce à quoi se refusèrent tout d’abord les éditeurs français --joël jégouzo--.

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