Le Saint Julien de Flaubert -de moins en moins de matière…
Il est invraisemblable que le mot puisse atteindre quoi que ce soit de vrai. L’ironie de Flaubert tient précisément à ce que, l’ayant compris, il ne cesse d’en mimer l’illusion : déroulant l’inventaire des signes à travers lesquels le monde nous est offert, le texte qu’il écrit n’atteint que lui-même. Mais sans doute n’était-il destiné qu’à cela : non l’amertume mallarméenne d’Igitur mais le désir du texte. Ironie de la réalité défunte aussi bien, où le verbe s’épuise dans l’inventaire roboratif du mot juste, le mot contre le souffle au fond, celui du comédien, à bien des égards.
Ce serait donc une erreur que de vouloir monter à la scène un tel texte. Est-ce bien sérieux cependant d’en parler ainsi, quand la critique nous le ferait passer pour l’ascèse d’un Flaubert aux prises avec la création –comme si l’affrontement quasi charnel aux mots portait en lui seul toutes les possibilités de dignité du théâtre…
Dans le dispositif scénique que l’on pourrait en faire, j’imagine comment la petite musique des mots pourrait faire craquer la langue : car ce texte est sublime de son vide que l’on entend partout. Peut-être faudrait-il tout retirer, le plateau, les éclairages, la musique, disperser le public dans une salle trop grande et poser au loin un comédien comme une présence incongrue, immobile et presque muet, car le moindre faux pas assourdirait le texte : c’est la syllabe qui fonde la scansion du saint Julien. C’est l’absence du monde qui fonde sa présence, si bien que l’ébauche d’un geste, si mesuré soit-il, l’éparpillement du son gênerait.
Il n’y a pas, en définitive, cette possibilité du corps à corps sensuel et violent de l’acteur au texte dans le Saint Julien. Tout juste le pari d’en provoquer le heurt. Armé de ces béquilles, l’acteur s’avancerait en un lieu où le texte ne dit plus rien. Il conterait Julien sous des murailles forcées déjà, le promènerait sans inspiration quand le texte ne cesse d’en produire l’absence. Le corps à corps du comédien se fonderait ainsi sur une méprise. «Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière », écrivait Flaubert (lettre à Louise Colet). C’est cela sa légende : de moins en moins de matière, les mots comme une récollection d’objets morts, le néant au bout, rien d’autre. A cet évidemment, l’acteur oppose naturellement son éloquence, un phrasé attentif à son propre écho -puisqu’il ne reste que lui-même, aux prises avec sa voix. Etrange intimité du coup, entre le public et ce dernier, qu’un vide indéfinissable menace, l’un et l’autre toujours sur le point d’y tomber et toujours retenus sur le bord de tomber par un geste, un bruit, si minime soit-il. Pesant déséquilibre, où ce que l’on partage est moins l’intimité d’une expérience commune que l’appréhension de voir tout cela rater. Dans la nudité de l’acte théâtral, souvent le regard traîne en quête d’une consistance qui se dérobe. Mieux vaudrait ne pas l’entendre ce texte et cependant il reste qu’à l’entendre on peut mieux prendre la mesure de l’absorption du réel dont il procède. Malgré lui si l’on peut dire, ou malgré le paradoxe d’un jeu sobre qui le maintiendrait sur les bords de tout personnage, quand le comédien réussit à nous donner le vide à entendre par le fait même qu’il le remplit. Qu’il dise où ça ne parle pas, en définitive, ne parviendrait pas à taire le silence de la machine flaubertienne. --joël jégouzo--.
JIPENNSHA IKKÛ, A PIED SUR LE TÔKAIDÔ
Voyager à pied. Un genre au Japon. Un genre philosophique même. A l’époque d’Edo s’entend. Par millions, jetés sur les routes, les japonais voyageaient. Un genre littéraire aussi bien, celui du récit de voyage, sur la route d’Ise en particulier, celle du fameux monastère. Des routes noires de monde, femmes, enfants, vieillards, gens d’armes, de maison, journaliers. En 1793, Jippennsha décide de descendre à Edo. Le long de la côte pacifique, il clopine sur le Tôkaido. Trois serviettes, un grand foulard sur la tête, un éventail pliant, quelques pinceaux, de l’encre, du papier de soie, Jipennsha part à l’assaut des cinquante trois relais de la route. Ecrit en forme de guide touristique à l’adresse des amateurs de spécialités régionales, il moque en fait ce Japon traditionnel que tous portent aux nues, transformant l’épopée en cavale littéraire, égrenant les bourdes, les calembredaines, les quatre cent coups en somme, accompagné d’un ami plus fantasque encore, dans l’absolu non-sens de leur virée. Très vite, le voici qui rompt de fait avec la philosophie du voyage, qui se fait égrillarde sous sa plume. Rétif au labeur littéraire, bâclé pour couvrir ses dépenses, il s’adonne plus volontiers au pétrissage frénétique de la pâte à nouilles pour mettre un peu de beurre dans ses épinards, laissant la phrase s’étirer à l’envi, diverger et nous égarer. Fuyant cocher de porche en porche, une voile plantée au milieu des fesses pour courir plus vite, il sème partout sa joyeuse pagaille et vide les fonds de ses poches sur des comptoirs de fortune, impécunieux, toujours, cultivant même cette impécuniosité constitutive de la liberté qu’il s’offre de pouvoir toujours se tenir dans le dire le plus loufoque qui soit et de n’être jamais que là, dans la désinvolture d’une langue à tout jamais déliée, inventant au passage mille expressions picaresques toutes plus hilarantes les unes que les autres, des expressions qui durent imposer à ses traducteurs le plus réjouissant labeur qui se puisse imaginer ! --joël jégouzo--
A pied sur le Tôkaidô, de Jippensha Ikkû, roman picaresque traduit du japonais par Jean-Armand Campignon, Picquier poche, 394 pages, 10,50 euros, janvier 2011, ean : 978-2-877-303613.
LE BARBELE : UNE GESTION BARBARE DE L’ESPACE POLITIQUE
Le barbelé est destiné aux êtres vivants. Pas la palissade par exemple, qui ferme les enclos. Ni la clôture, destinée aux animaux. Le barbelé, lui, est même spécifiquement destiné aux êtres humains. Il ne sépare pas : il veut les atteindre. Dans leur chair. Leur donner une leçon. Les atteindre dans leur sensibilité. Pour produire de l’animalité, qui justifiera bientôt les moyens barbares employés pour la réduire. Déchirer, littéralement, tel est son sens. Porter un coup décisif à la capacité de souffrir de ce qui fut un être humain. Que son corps devienne celui d’une bête sauvage. Le barbelé est fait pour animaliser l’humain, prélude à l’exercice d’une violence sans frein.
C’est pourquoi il fonctionne comme un opérateur visuel superposant l’image de l’animal à celle de l’homme. Moins une prévention qu’une menace. Hic sunt leones. Il ébranle le statut de celui qui s’y aventure. Et s’il se dresse aux frontières de certaines unités étatiques, c’est pour produire une distinction entre ceux qui restent des hommes et ceux qui n’en sont plus, s’affirmant l’instrument d’une gestion barbare de l’espace politique. Car la clôture qu’il désigne est définitive qui, produisant une différence dans l’espace, exclue celui qui se trouve de l’autre côté de toute condition civique et politique, voire de toute condition métaphysique : il n’est plus rien. Une bête vouée à mourir. Le barbelé, qui refoule l’extérieur, s’affirme comme un opérateur de sélection, de ségrégation entre ce qui doit vivre et ce qui doit mourir, où l’étranger passe de la figure classique de la simple altérité à la figure du monstre, ou de l’ennemi absolu, fut-il désarmé, fut-il un civil en quête d’une vieille revendication légitime. Et pour l’y préparer, entre deux champs de frises de fil de fer barbelé, le no man’s land, qui est ce lieu du passage des hommes qui deviennent des morts en sursis quand ils s’y aventurent. L’invention d’un lieu de non-droit, international d’abord, national ensuite, où l’homme n’est plus qu’une matière survivante déshumanisée. --joël jégouzo--
http://www.joel-jegouzo.com/article-32386776.html
Histoire politique du barbelé , de Olivier Razac, éd. Flammarion, coll. Champs Essais, oct. 2009, 220 pages, ean : 978-2-081217015.
images : Golan, civils palestiniens tentant d'entrer sur le plateau. Plus de 20 morts, le dimanche 5 juin 2001.
Guantanamo.
William S. Burroughs and Brion Gysin, The Third Mind (pour Jean-Paul)
“Take a page of text and trace a medial line vertically and horizontally.
You now have four blocks of text : 1, 2, 3 and 4.
Now cut along the lines and put block 4 alongside block 1, block 3 alongside block 2.
Read the rearranged page.” (The Third Mind p.14)
Truth is here when all words are rubbed out, même s’il n’y a pas de mot à craindre quand on les sort du temps.
Il me semble que tu l’avais vu, à Paris, dans les années 90, riant de se draper encore si bien en lui. J'attendrai ici. Nous voyagerons dans le temps, mais pas trop : je reviens moi-même d’un voyage de mille ans. Qu’on siffle un verre. Ce qu’il reste d’être. Un nouvel imaginaire peut-être.
William S. Burroughs and Brion Gysin, The Third Mind (1965), Crayon, gelatin silver prints, letterpress, offset lithography, and typescript on graph paper. Los Angeles County Museum of Art.
INDIGNEZ-VOUS, REVOLTEZ-VOUS, AUX AFFECTS CITOYENS !
DE BEN ALI AUX BASSES BESOGNES DU MILIEU POLITICO-MEDIATIQUE PARISIEN
Main basse sur tous les secteurs de l’activité économique et sociale, de l’Education à la Défense, en passant par l’industrie et l’immobilier, comme de juste. Ben Ali ne faisait pas dans la dentelle, on le sait, et sa dictature camouflée en modèle de (presque) démocratie ne gênait en rien les autorités françaises, mieux : nos élites, patrons de presse, industriels et politiques tout disposés à lui prêter main forte aux pires heures de péripéties peu glorieuses pour la diplomatie française. Chirac, Président de la fracture sociale (discours 1995 - 2007)
Que reste-t-il d’une présidence ? Des Lois, des monuments, des discours. Ramassés dans le temps, ces discours offrent la vision d’un état d’esprit, sinon d’un mandat, et mieux encore, dans le cas de ceux de Jacques Chirac, nous offrent en filigrane l’écho d’une inquiétude qui traversait souterrainement le pays –j’y reviendrai.
Mais tout d’abord, à les écouter, on mesure tout ce qui, aujourd’hui, nous sépare d’une telle conception du service de l’Etat, quand bien même Chirac n’aura pas été exempt de tout reproche sur ce point –il s’en faut même de beaucoup. Car quel effroi de mesurer, à l’aulne des discours chiraquiens, le mépris dans lequel l’actuel président tient, lui, les institutions républicaines… Tout au long des allocations présidentielles qui nous sont présentées, Jacques Chirac n’aura cessé de marteler avec force ce mot de "République" qui est précisément l’oublié très conscient des discours du président en exercice qui n’aura eu de cesse, lui, d’en privatiser l’action…
Mais revenons à Chirac. Au fond, le plus surprenant quand on écoute ces discours d’une traite et en les prenant dans le fil de leur ordre chronologique, ce n’est pas tant ce qu’ils disent que ce qu’ils laissent en suspens. "Cohésion", "égalité des chances", "fraternité", "justice", "tolérance"… On se rappelle la fameuse fracture sociale, moins énoncée pour que l’on y remédie que pour prendre acte de ce que la France était en train de s’échouer, à la dérive d’elle-même. Pas un de ses discours qui ne porte trace de cette inquiétude, au prétexte de la combattre, combat sans cesse différer au demeurant, mais témoignant sous la forme d’un projet politique avorté d’une anxiété qui se faisait jour, qui ne cessait de monter en puissance, contaminant un vivre ensemble dont le modèle faisait brusquement long feu. On ne peut qu’être frappé par ce bruit sourd de mots repris sans cesse pour tisser au final la trame langagière d’une société en train de se défaire.
Il y a eu certes le grand discours du Vel d’Hiv’, ou bien celui prononcé à Ramallah le 23 octobre 96, Chirac fier d’être le premier chef d’Etat à s’exprimer devant la première assemblée élue librement par le peuple palestinien, "sur sa terre", et affirmant avec force sa légitimité à décider librement de son destin étatique.
Ces discours resteront sans doute, pour éclipser celui, plus circonstanciel en apparence, du 14 novembre 2005, à propos des émeutes des banlieues. Pourtant à mes yeux le discours le plus symbolique d’une République désemparée. Etonnant dans sa terminologie même, Chirac parlant "des événements", graves, que la France venait de vivre, re-qualifiant les émeutes dans cette terminologie que l’on croyait obsolète de Mai 68 et de la Guerre d’Algérie. Et tandis que l’on évoquait ici et là une "crise de sens", Chirac, butant sur ces "événements", en creusait malgré lui la signification, quelques mois plus tard, avec ce discours de janvier 2006 portant sur l’instauration d’une journée commémorant l’abolition de l’esclavage, qui en reprenait le motif sans pour autant l’associer aux émeutes oubliées déjà par les médias, mais pourtant enracinées profondément dans ce déni de civilisation qui nous vaut aujourd’hui de ne toujours pas savoir reconnaître derrière la philosophie de l’esclavage et de la colonisation le point obscur mais peut-être fondateur de la culture européenne. --joël jégouzo--.
JACQUES CHIRAC 1995-2007 PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE, ANTHOLOGIE SONORE DES DISCOURS (37 ALLOCUTIONS HISTORIQUES SÉLECTIONNÉES PAR PHILIPPE BAS ET LOLA CAUL-FUTY), Direction artistique : Philippe Bas & Lola Caul-futy Frémeaux, Label : FREMEAUX & ASSOCIES 4 CD-roms.
INTELLECTUELS FAUSSAIRES ET FOSSOYEURS ISLAMOPHOBES DE LA DEMOCRATIE
On ne présente plus Pascal Boniface, géopoliticien français, Directeur de l’IRIS. Pour le coup, lui, on ne le présente plus, ce qui n’est pas le cas de ces faussaires dont il décrypte méthodiquement les trajectoires et les mensonges dans un opuscule qui témoigne du malaise dans lequel a sombré la démocratie française, pays au sein duquel, à tout le moins, le débat d’idées se porte mal –le sort subit par sa publication le révèle, qui aura essuyé les refus de tous les éditeurs de poids, peu pressés de prendre le risque de déplaire à cette poignée d’intellectuels liberticides qui font la pluie et le beau temps dans le système politico-médiatique français.
Une pensée malade au point que le mensonge y occupe une place centrale. Le mensonge et la peur, sous la poussée d’un sentiment islamophobe qui a vu le jour il y a une quinzaine d’années en France, porté sur les fronts baptismaux par des intellectuels stipendiés, tel un Glucksmann inaugurant dans l’Express, le 17 novembre 94 la chasse aux musulmans par des paroles invraisemblables : "Le voile est une opération terroriste", quand il s’agissait de mettre à la porte des écoles une dizaine de jeunes filles portant des foulards…
C’est du reste le mérite de cet ouvrage que de nous aider à comprendre cette montée du mensonge intellectuel en France, en le replaçant dans son cadre historique, celui d’une marche du monde passablement inquiétante, au cours de laquelle, après la chute de l’URSS, le monde dit Occidental s’est mis en tête de s’inventer un nouvel ennemi : le musulman, érigé en nouveau "défi". Belle analyse, au passage, que celle du double langage qui se mit dès lors en place, d’arrogance et d’angoisse devant les nouvelles donnes qui paraissaient menacer l’hégémonie de l’Occident.
Intéressant, à tout le moins, de voir aussi comment, au fond, c’est dans le cœur même de la Gauche française de Pouvoir que se sont mis en place les tenants d’une stratégie qui, du droit d’ingérence à la diabolisation du monde arabe, allait bientôt révéler son vrai aboutissant : un calcul pathétique de domination, dans une confusion haineuse, à pointer l’intégriste, l’islamiste, le musulman, l’arabe, pour stigmatiser des populations toujours plus grandes, le terrorisme venant commodément excuser le sacrifice de l’esprit de la démocratie.
La diabolisation de l’Islam n’aura cessé en effet de dévoiler ses crocs au prétexte de défendre une liberté de plus en plus taillée à la seule mesure des nantis.
Mais voilà : le Printemps des peuples arabes a pris à contre-pied nos faussaires, qui affirmaient que le monde arabe demeurait une étrangeté dans le concert du progrès des Nations, aussi étranger à l’esprit de démocratie que nous l’étions de celui d’arbitraire… Depuis, c’est lui qui nous montre la voie, et nos faussaires de ramer pour tenter de démontrer qu’il n’en est rien, que la fragilité des révolutions arabes témoignent, déjà, de leur échec. Et puis surtout, reste l’ignoble stigmatisation, le monde intellectuel à l’arrière-garde de tous les combats qui se mènent d’ores et déjà ici et là. Et puis surtout il y a l’immonde contribution de ce même monde intellectuel à la montrée en puissance de l’extrême droite partout en Europe. Et puis surtout il y a l’immense mépris de classe des nantis, qui sapent jour après jour les fondements de la démocratie.
Alors on peut s’indigner, oui, des façons méthodiquement épinglées par Pascal Boniface dans son ouvrage. Et s’étonner de ce que ces faussaires à front de taureau aient toujours pignon sur rue ! On ne peut qu’être révolté, à la lecture de son étude, des leçons de désinformation d’un Alexandre Adler, de la flagornerie d’un Philippe Val, du culot d’un Frédéric Encel exhibant des titres universitaires inexistants, des pratiques, des usages, des coutumes et autres complicités et in fine, qu’un BHL s’en sorte toujours par l’une de ces pirouettes dont il a le secret et que nul ne songe à s’étonner qu’un tel discours soit l’œuvre d’un patron d’une société, la Becab, qui pille sans scrupule les forêts africaines, d’un actionnaire de Libé, d’un Président du conseil de surveillance d’Arte, d’un membre du Conseil de surveillance du Monde, amis intime des grands patrons de presse et depuis peu, oreille du président. Il y a vraiment quelque chose de pourri au royaume de France… --joël jégouzo--.
Les Intellectuels faussaires, le triomphe médiatique des experts en mensonge, de Pascal Boniface, éd. Jean-Calude Gawsewitch, mai 2011, 252 pages, 19,90 euros, ean : 978-2-35013-277-8.
KAMEL LAGHOUAT : Du monde ne faiblis pas
l’âne impassible
inerte les yeux éteints,
le sang au front de l’animal
Les mains ne concèdent rien
Frappent,
là-bas
tout le monde sait,
les ânes
dans cet étroit du monde le ciel chargé de cendres
un moment élevé
aujourd’hui l’ombre est d’un autre le monde tourne sa voile
sous l’air soufré des guerres
halète
halète des bouts de tissus colorés
au milieu des aires
tenaces du royaume promis
Kamel Laghouat, né en 1992, franco-algérien.
UNE RELECTURE MARXIENNE D’UN PONCIF LIBERAL PAR LUC FERRY
Ne cachant pas son admiration pour celui qu’il qualifie de plus grand philosophe politique du XIXème siècle, Marx reste, pour Luc Ferry, le théoricien le plus précieux qui soit pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. En trois Cd-rom Luc Ferry fait ainsi le point sur les théories marxiennes, à sa manière, claire intellectuellement et exprimée non sans malice ni sans jamais occulter son désaccord quant aux conséquences politiques, surtout, que Marx tire de ses analyses.
Trois Cd donc, abordant chacun trois thèmes d’analyse résumant avec économie la pensée marxienne et sa fortune en France : le premier sur la théorie des crises et des révolutions, le second sur l'analyse des idéologies, le dernier autour des critiques formulées à l’encontre de Marx, essentiellement libérales et socialistes.
Si le troisième Cd-rom paraît, tout comme le second, plus conventionnel, récapitulant un peu tout ce que l’on sait déjà –mais ce n’est pas le moindre de ses mérites que de le faire-, en revanche, le premier cours, lui, est tout à fait intéressant, sinon surprenant, tant Luc Ferry y construit un discours à rebours de ceux que l’on profère habituellement dans son camp politique.
Passons sur les lectures libérales reprises ici quant aux crises du capitalisme, dans lesquelles Marx voyait des contradictions sans issues quand les libéraux, eux, n’y ont vu qu’une respiration normale du capitalisme, n’empêchant nullement sa poursuite. C’est dans son approche de l’analyse marxienne de la plus-value que Luc Ferry lève les plus belles interrogations. On sait que l’interprétation courante faite de la plus-value par les libéraux aura été d’affirmer que la théorie des variations des prix était liée quasi exclusivement à l’offre et la demande, quand Marx, lui, défendait l’idée que ce qui faisait la valeur des marchandises, c’était le temps de travail social moyen cristallisé en elle. Idée reprise, décryptée et réaffirmée par Luc ferry, l’exposant de fait, lui le libéral, à dire deux choses peu agréables à son camp : d’une part que la loi dite de l’offre et la demande explique uniquement comment l’argent change de poche, et non comment la valeur est créée dans la société. Au passage, voilà qui conduit Luc Ferry à affirmer que la spéculation financière repose sur la loi de l’offre et la demande et qu’en conséquence, elle fragilise les richesses de la société –Luc ferry n’hésite pas à ce propos de parler de vol-, même si la spéculation constitue une source de financement nécessaire de l’économie réelle. D’autre part, ce temps de travail social évoqué par Marx montre assez que légitimement, martèle Luc Ferry, les négociations sur le salaire sont par essence ouvertes dans la société capitaliste, qui engendre de fait une réelle lutte des classes, au terme de laquelle l’ouvrier peut très bien exiger que soient retenus de nouveaux besoins dans la fixation de son salaire, comme de vivre dans le luxe de la culture réservées aujourd’hui aux élites, comme condition de son existence, et que non seulement il est en droit de le négocier mais tout aussi bien, en devoir de l’exiger, pour tirer par exemple la société vers le haut. La lutte pour la fixation du salaire ne peut ainsi prendre place dans le cadre d’une réflexion sur l’offre et la demande, mais dans celui d’une réflexion quant à la valeur du travail prise au sens de Marx, et donc quant à la question de la redistribution de la plus-value, à savoir : ce en quoi une société veut croire, et investir. --joël jégouzo--.
KARL MARX - UN COURS PARTICULIER DE LUC FERRY, LA PENSÉE PHILOSOPHIQUE EXPLIQUÉE, LUC FERRY, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 3, Réf. : FA5344