MARIO FREIRE DE MENESES : FRERES HUMAINS
Presque tous les jours on nous redit
Que le Temps passe à côté de nous,
Que les arbres s’inclinent par pur accident
Et que jamais
Ils ne veulent nous saluer.
Ce dilemme existe et c’est une autre
La révolte des marées et la plénitude
Des champs qui sourient aux caresses de la pluie.
Il faut bien se protéger des idées malsaines,
Des propos suicidaires des tribuns,
Crocodiles cherchant les rivages,
Surtout au Printemps où la grêle
Nous surprend en plein délit de récolte.
Il faut protéger les livres et les fleurs
Et l’huile d’olive de Crête et d’autres îles,
Sans dire merci aux tempêtes soudaines
Car un soleil rit toujours très loin et très haut.
Frères humains ! Criait François Villon
En escaladant les murs de La Sorbonne.
Le bruit des racines reste peu audible
On entend mieux la criée à Lisbonne.
La plage tournée n’est pas une page close
Il n’y a pas de cloisons pour la mer
Qui déferle.
Que vive la vie, juments et étalons
Et tous les près où ils courent
Et ils s’aiment.
Un café bien tassé est une ancre qui descend
Jusqu’aux sables des antipodes
Un flambeau qui voyage
Par les nuits d’été.
Les fleurs du mal surplombent les parterres,
Fidèle héritage du dandy Baudelaire,
C‘est ainsi que la rime nous revient aux lèvres
Et la lune nous rappelle un baiser ancien.
On voit encore, malgré les ouragans,
Le lilas qui fleurit après le rude hiver,
Et de nos voix peut-être une chanson
Dira aux quatre vents notre joie éphémère.
Mais le brouillard déjà nous envahie, le chemin devient obscure.
Rentrons chez nous, dans notre dernière demeure,
Où des mains connues, depuis si longtemps éloignées,
Des voix si proches de la nôtre, depuis si longtemps effacées,
Nous attendent, peut-être...
Mario Freire De Meneses
LA PASSION VICTIMAIRE DES DEMOCRATIES OCCIDENTALES…
Si, pour Max weber, l’Etat moderne s’identifiait entre autre par le fait qu’il disposait légitimement de la violence, l’Etat contemporain, lui, est celui qui a fini par retourner cette violence contre ses propres citoyens. Génocides, nettoyages ethniques, massacres organisés, stigmatisations, la panoplie des infamies est monumentale, qui ne traduit pas un mauvais fonctionnement de l’Etat contemporain, mais son essence même nous dit Paul Dumouchel dans son essai Le sacrifice inutile. Une essence qu’il a trouvé à inscrire dans ses institutions, à l’image de l’Etat français créant un Ministère de l’Identité Nationale…
Violence constitutive donc du vrai topos de ces Etats, au terme qui plus est d’un tour de passe passe sans pareil, identifiant comme adversaire l’ennemi intérieur, à savoir, ces victimes "acceptables" qui concentrent en toute quiétude citoyenne la fureur de la machine étatique, machine dissipant au passage une joyeuse indifférence au sein des populations provisoirement épargnées. Un transfert de violence de l’extérieur vers l’intérieur du pays concentré sur les populations les plus fragiles, ainsi qu’on l’a vu avec les Rroms par exemple. L’ordre politique contemporain se nourrit donc d’une sorte de violence totémique, réactivant l’exutoire du sacrifice archaïque et reposant sur une économie de violence sans pareille (la crise d’austérité que l’on nous prépare en dit long à ce sujet).
Une violence qui traduit au passage une véritable auto-destruction du politique, nous dit Dumouchel. L’Etat vide en effet l’autorité politique de tout contenu moral, libérant sans frein la bonne comme la mauvaise violence : car ce qui la légitime, c’est qu’elle ait lieu, le geste politique par excellence étant de recouvrer une violence par une violence plus grande, établie comme juste dès lors que celui qui l’exerce dispose du Pouvoir, à savoir : l’autorité démocratique. En retour, le simple exercice de cette violence suffit à légitimer celui qui la déploie… Une circularité que Paul Dumouchel décrypte avec talent, inscrivant au cœur de ce fonctionnement tautologique la seule vraie inquiétude qui vaille : dans les régimes démocratiques, il n’y a aucune issue possible, de même qu’il ne peut plus exister de bon ou de mauvais gouvernement : il y a le Pouvoir, et c’est tout. Un Pouvoir auquel nous sommes totalement livrés…
Le retour de la violence au sein de l’espace théoriquement pacifié qui aurait dû être celui des démocraties signe ainsi l’échec des conceptions démocratiques de l’autorité souveraine : le Souverain, dans nos démocraties occidentales, n’est plus le Peuple, ni la Nation, mais l’Etat. Et sa violence n’est que l’expression d’une violence privée : celle de la ligue au Pouvoir. Aucun mécanisme ne peut nous mettre à l’abri de ce dépassement de l’autorité, nous livrant, tous, à la passion victimaire des démocraties contemporaines. --joël jégouzo--.
Le sacrifice inutile -essai sur la violence politique, de Paul Dumouchel, éd. Flammarion, coll. Essais, février 2011, 322 pages, 21 euros, 9782081241893.
LE LIVRE A VENIR –DE L’EFFACEMENT DE SOI…
Watson nous raconte dans ce livre une bien curieuse enquête de Holmes. Un souvenir plutôt, tant Holmes se refuse à livrer toutes les conclusions de son enquête. L’histoire d’une investigation qu’il dut mener dans un couvent français, à propos du vol d’un testament. Pas n’importe quel testament bien sûr : celui d’Isidore Ducasse, comte de Lautréamont !
Ce dernier aurait fait retraite dans un couvent de clarisses, quelques mois avant sa mort. Homme doux et pieux, selon l’abbesse, il aurait consacré son temps à rédiger, nuit et jour, son testament. L’objet fut ensuite adressé à Charles Cros, qui ne put l’ouvrir que vingt ans après la mort de Lautréamont… Mais les clarisses ne veulent être sûres de rien, elles affirment que le testament a été volé, qu’il n’est plus aujourd’hui, qu’elles ne savent rien d’autre. Enquêtant chez Charles Cros, Holmes découvre que ce dernier appartenait à une mystérieuse confrérie de Frères Terminateurs. Des illuminés qui ne recrutaient leurs membres que parmi les plus grands écrivains. Des mystiques à la recherche d’une voie vers la sincérité absolue, loin des arrangements littéraires, ces petits meurtres entre amis que l’on prend trop à l’envi pour l’horizon le seul, de notre humanité la plus accomplie. Pour mener à bien cette initiation, les Frères Terminateurs avaient conçu un incroyable exercice spirituel : celui d’un livre que chacun devait écrire au terme de sa vie tout en sachant qu’après vingt ans de repos, toute trace d’écriture aurait disparu de ses pages. Redevenu vierge, l’ouvrage était ensuite confié à une autre plume. Cela faisait ainsi quatre siècles que l’exercice se poursuivait. Holmes, tenace, finira par tenir entre ses mains l'un de ces livres, inauguré en 1455 et dans lequel s’étaient succédés, entre autres, Pascal, Voltaire et Nerval... Dans cette superbe variation sur le thème de la mémoire, l’auteur nous offre un encourageant devoir de mémoire, le seul sans doute, qui fasse autorité, anamnèse prodigue dans le renoncement à tout autre devoir que celui qui affirmerait que notre mémoire est devant nous, pas derrière… --joël jégouzo--.
Le testament de sable, de Jean-Claude Bologne, éd. Du Rocher, sept. 2001, 110p., 7,50 euros, ean : 978-2268040400.
DEMOCRATIE OU PETROCRATIE ? POLITIQUES DU CARBONE…
Qu’on se rappelle les grèves de 2010, les raffineries françaises bloquées, les forces de l’ordre réquisitionnées pour les évacuer manu militari et un Premier ministre arguant qu’il en allait de la Sécurité Nationale… Le nucléaire ne nous a pas rendu indépendant vis-à-vis du pétrole, c’est à tout le moins ce que l’on pouvait conclure du discours du Premier ministre ! Mais au delà, l’aveu portait sur un déterminant fondamental des démocraties occidentales et de leur mode de fonctionnement. Car quelle histoire de la démocratie peut-on écrire à l’ère du pétrole, sinon, précisément, celle de son suspens, voire de sa confiscation ainsi que le révéla l’attitude du gouvernement français lors de ces grèves de 2010, et ainsi que le démontre Timothy Mitchell ? REFLEXIVE SOCIOLOGY, LE POINT SUR LA SOCIOLOGIE AMERICAINE
Publié aux éditions de la Découverte, l’ouvrage rend compte de l’évolution de la sociologie américaine depuis ses débuts, et fait le point sur les controverses et les innovations actuelles. Au passage, les auteurs nous offrent le tour de force d’une brève histoire de cette sociologie, de 1892 à nos jours. On y retrouve ainsi commentées avec pertinence ses écoles et ses grandes figures, des questions de sexe à celles de genre, en passant par l’étude des modèles urbains et de l’immigration. Cerise sur le gâteau, l’évaluation du moment que connaît cette sociologie américaine, que l’on pourrait nommer le moment réflexif (reflexive sociology), les sociologues américains ayant entrepris un bilan serré de leur travail dans l’histoire, ouvrant au passage un débat sur la scientificité de leur discipline à travers l’évaluation systématique des outils conceptuels qu’ils ont forgé au cours de cette histoire. Un débat qui ne fait en outre pas l’économie d’une réflexion sociologique sur la sociologie elle-même, conduisant à dévoiler les réseaux qui la constituent, ainsi que la manière dont les chercheurs façonnent ces réseaux, instituant souvent une cohésion toute artificielle, dont le seul mobile est de maintenir la structure sociale de la discipline. Structure dont bon nombre de sociologues américains pensent aujourd’hui qu’elle s’est enfermée dans des services douteux, auprès des entreprises privées en particulier, l’éloignant de sa vocation initiale qui était de comprendre la société américaine et d’en dénoncer politiquement les travers. Evolution mondaine donc, si l’on peut dire, somme toute habituelle dans l’histoire d’une discipline universitaire, mais dont la critique ferait bien d’inspirer à son tour la sociologie française… --joël jégouzo--.
La sociologie américaine, Controverses et innovations, de Nicolas Herpin et Nicolas Jonas, Paris, éd. La Découverte, coll. Grands Repères, mai 2011, 288 p., EAN : 9782707158819.
ISLANDE, LA REVOLUTION (OUBLIEE) DES CASSEROLES…
Une révolution passée sous silence médiatique, et pour cause : opiniâtre, citoyenne, très peu glamour, pacifique mais têtue et incroyablement efficace. Les islandais sont les seuls européens à avoir refusé les conditions que le FMI et la finance internationale leur imposaient. Ces conditions, précisément, que l’Etat grec inflige à ses concitoyens, tout comme l’Etat irlandais, voire espagnol ou français, imposant partout des politiques de rigueur qui pénalisent les populations plutôt que les vrais fauteurs de troubles (financiers). Ce faisant, les islandais ont ouvert en Europe, mine de rien, une voie originale qui ferait bien de nous inspirer, en refusant de payer la dette bancaire à la place des créanciers, contraignant même ces derniers à l’assumer ! La dette des banques islandaises est en effet restée une dette privée ! la seule en Europe ! Evidemment, cela n’a pas été sans mal, le gouvernement islandais s’étant dans un premier temps rangé, comme de juste, aux intérêts internationaux, ceux des banquiers britanniques en tout premier lieu, pour tenter de couper court à toute contestation d’une décision politique pour le moins scandaleuse. Il approuva dans un premier temps les plans du FMI de DSK, conduisant à collectiviser une dette privée ! C’était compter sans la mobilisation du peuple islandais, qui fit circuler une pétition, laquelle réunit bientôt les signatures de l’immense majorité d’entre eux, contraignant le gouvernement de l’île à ouvrir par référendum une consultation nationale. Par référendum, les islandais finirent par interdire à l’Etat de garantir cette dette. Bien évidemment, des aménagements furent demandés. Le FMI "vola une nouvelle fois au secours" des islandais pour leur imposer, comme dans le cas de la Grèce aujourd’hui, de véritables taux d’intérêt d’usuriers. Sous la pression populaire, les islandais obtinrent une nouvelle fois la victoire et des taux d’intérêt très bas. Comme quoi tout est possible ! Les anciennes banques furent mises en liquidation sous une forme originale, que décrypte les économistes atterrés dans leur étude, séparant les comptes domestiques des comptes hasardeux. On est ainsi passé d’un effondrement réel du système bancaire islandais (la dette était supérieure au PIB) à une cessation de paiement renflouée par le FMI à des taux d’intérêt très bas, le tout grâce à la mobilisation populaire… De quoi méditer face à l’austérité que l’on veut nous imposer ! --joël jégouzo--.
Les économistes atterrés, 20 ans d’aveuglement -L’Europe au bord du gouffre, ouvrage coordonné par Benjamin Coriat, Thomas Coutrot, Henri Sterdyniak, éditions Les Liens qui libèrent, mai 2011, 173 pages, 9 euros, EAN13 : 9782918597322.
LA GRECE ASPHYXIEE, L’EUROPE AU BORD DU GOUFFRE…
Sitôt entré en vigueur, le Traité de Lisbonne aurait dû être réformé de toute urgence, ne serait-ce parce qu’il interdisait aux pays européens de venir en aide à l’un des leurs… La Banque Centrale européenne s’y refusait et s’y refuse toujours, obligeant de facto les pays endettés à emprunter sur le marché, qui est précisément l’acteur de leurs déficits ! En s’interdisant de jouer le rôle que partout ailleurs les banques centrales jouent, celle-ci a introduit un incroyable effet pervers, encourageant les spéculateurs –des banques pour l’essentiel, européennes qui plus est- à parier contre les pays européens ! On a bien improvisé en catastrophe un Fonds de stabilité financière pour faire face aux dettes de la Grèce, de l’Irlande, etc., en violation du reste avec le Traité de Lisbonne ainsi que l’Allemagne ne s’est pas fait faute de le dénoncer ! Mais un fonds qui a conduit à pérenniser la tutelle des intérêts privés sur les politiques économiques et sociales des Etats européens ! L’obsession néo-libérale des européens, en effet, en imposant aux Etats la discipline des marchés financiers, n’a rien fait d’autre que de les enfermer dans une logique de tutelle. Une logique qui aura au moins permis de révéler une chose : c’est que les marchés ne sont jamais efficients, jamais rationnels et qu’il est aberrant de leur confier sa tutelle économique et sociale ! Aberrant ou bien monstrueux, politiquement, un calcul à tout le moins machiavélique puisqu’il permet aux spéculateurs de ne jamais cesser de s’enrichir, en pariant toujours contre les Etats européens, la crise financière n’ayant d’autre origine qu’une spéculation éhontée des banques européennes elles-mêmes contre l’Europe, provoquant artificiellement le déficit de ces mêmes Etats. Et c’est sur ce marché financier que l’Europe politique exige que l’on finance les déficits qu’il a provoqué ! En Irlande tout comme en Grèce, les plans d’austérité qui ont jeté dans la misère des millions d’européens, ne visaient pas à autre chose que de renflouer des banques pour que leurs frasques ne coûtent pas un centime à leurs créanciers. En Grèce, le FMI de DSK a imposé privatisations, baisse généralisée des salaires, facilités de licenciement, bref une économie de survie pour garantir à ces mêmes créanciers le remboursement de leurs frasques, avec intérêts ! En mars 2011, le Conseil européen n’en a tiré évidemment aucune conclusion lucide, au contraire, les chefs d’Etat se sont entendus pour enfermer l’Europe dans une impasse sous couvert de renforcer le Pacte de stabilité, imposant partout des coupes sombres dans la Dépense Publique. Mais ne voit-on pas que la financiarisation débridée des économies européenne est un crime, ainsi que l’affirment la centaine d’économistes signataires du présent volume, tous experts à des degrés divers auprès de l’UE : celui des peuples européens. Ne voit-on pas la folie, sinon la malhonnêteté qu’il y a à penser que le marché financier peut garantir une quelconque stabilité, la spéculation provoquant par nature des crises et des déficits, des hausses des prix des matières premières et agricoles ? Or que nous demande-t-on en échange, sinon d’être solidaires de cette spéculation et de l’enrichissement des plus riches ? Pour réduire les déficits publics, commentent nos experts, il faudrait au contraire accroître la taxation sur les revenus financiers, sur les plus-values et les hauts salaires, dont le gonflement est l’une des causes de cette crise ! Il est urgent de changer l’Europe, affirment-ils… On veut bien le croire ! --joël jégouzo--.
Les économistes atterrés, 20 ans d’aveuglement -L’Europe au bord du gouffre, ouvrage coordonné par Benjamin Coriat, Thomas Coutrot, Henri Sterdyniak, éditions Les Liens qui libèrent, mai 2011, 173 pages, 9 euros, EAN13 : 9782918597322.
LES POLITIQUES CONTRE LA SCIENCE : LA PRECARISATION DE LA RECHERCHE
25% des chercheurs travaillent sous un statut précaire en France… L’enquête menée de décembre 2009 à mi-janvier 2010 par le P.E.C.R.E.S. (le collectif Pour l’Etude des Conditions de Travail dans la Recherche et l’Enseignement Supérieur), avec tout le sérieux d’outils scientifiques élaborés par des chercheurs en poste, est édifiante, qui dresse le portrait robot du chercheur précaire type : une femme de 30 ans, qui enchaîne les CDD depuis plus de 4 ans, sans aucune perspective d’emploi ni de salaire, et touche 1200 euros par mois…
L’emploi précaire, une variable d’ajustement temporaire ? Un dispositif intelligent d’insertion progressive ? La réalité est tout autre en fait, qui révèle, ici dans le milieu de la recherche et de l’université, non plus un statut provisoire mais la seule forme d’emploi que nombre de diplômés connaîtront jamais… L’emploi précaire devient ainsi peu à peu la nouvelle norme française en matière d’emploi, partout. Résultat d’une politique concertée, qui voit dans la normalisation de la précarité une aubaine : car non content d’être une main d’œuvre bon marché, le précaire, fragilisé, s’affirme un employé docile sinon modèle, peu susceptible de s’organiser pour défendre ses intérêts. L’analyse comptable des heures d’enseignement ou de recherche allouées aux labos est de ce point de vue particulièrement parlante, détaillée dans l’ouvrage en dizaine de tableaux : un constat, la multiplication effarante des vacations, payées à l’heure, qui n’autorisent ni de percevoir des congés payés, ni de pointer au chômage en fin de vacation… Le coût pour la recherche en est évidemment stupide : impossible de s’investir dans un projet à long terme, le précaire est ballotté d’équipe en équipe, repartant chaque année de zéro.
La précarité est ainsi devenue une composante structurelle de l’emploi dans la Recherche… Au point de permettre d’identifier de véritables "carrières" précaires marquées par une faiblesse sans précédent des revenus et une insécurité permanente. --joël jégouzo--.
Recherche précarisée, recherche atomisée, P.E.C.R.E.S., Raisons d’agir éditions, avril 2011, 146 pages, 8 euros, ean : 978-2-912187-59-6.
HOWARD ZINN : DE L’INUTILITE DES BOMBARDEMENTS AERIENS
Le titre est certainement mal trouvé : ce n’est pas tant les bombardements aériens en général que l’historien décortique, que trois d’entre eux plus particulièrement : celui d’Hiroshima, celui de Nagasaki et celui de Royan auquel il participa au sein d’une escadrille américaine chargée de détruire la ville. Pour autant, comme toujours avec lui, l’historien tire de sa propre expérience des enseignements édifiants. Quels qu’ils soient, quand bien même ils prétendent relever de la précision chirurgicale de frappes sur des objectifs militaires, ces bombardements relèvent à ses yeux du terrorisme d’Etat. Aveugles, cruels (le mot est faible), -on se rappelle les drones américains bombardant par méprise une noce en Afghanistan-, les populations civiles sont le vrai objet de ces bombardements.
Qu’on se rappelle Hiroshima, dont l’inutilité ne fait aucun doute aujourd’hui aux yeux des historiens. Le Japon capitulait, les télégrammes classés secret défense jusqu’à peu le prouvent assez, la guerre était finie, le bombardement ne se justifiait en rien. Tout comme celui de Dresde, comptant des centaines de milliers de morts allemands, des réfugiés pour la plupart. Preuves à l’appui, Zinn démontre que les bombardements n’ont jamais eu d’autres objectifs que d’atteindre ces populations civiles. Chaque fois que la puissance de l’Etat est exercée pour combattre, c’est l’atroce qui commande. La guerre menée par les américains en Afghanistan, celles d’Irak, le montrent assez : à viser de présumés terroristes, on s’autorise toutes les cibles humaines. Car ce n’est jamais une certitude qui provoque l’ordre de tir, mais de simples présomptions. Une simple conviction suffit à déclencher des frappes meurtrières. Les bombardements aériens sont en réalité très rarement des opérations de combat : malgré leur but militaire déclaré, il s’agit avant tout d’anéantir des vies humaines. Pire : il arrive parfois que l’anéantissement terroristes des populations civiles ne soit l’aboutissement que d’une absence d’ordre, voire d’une méprise, ainsi que le montrent les études qui commencent de foisonner sur les bombardements de Nagasaki ou de Royan. A Nagasaki, la machine était en marche, tout simplement, et nul ne songea à l’interrompre… Surtout pas les militaires, qui venaient de lâcher une bombe à uranium sur Hiroshima et tenaient à expérimenter leur bombe au plutonium sur une seconde ville nipponne. Tout comme l’on sait que Royan fut l’occasion d’expérimenter les premières bombes au napalm. Et cette fois encore, sur des objectifs civils. On sait qu’en 42 Churchill conseillait de frapper les quartiers ouvriers allemands pour démoraliser une population déjà démoralisée. A Hiroshima, des experts avaient préconisé de larguer la bombe dans une région non habitée, puisque l’enjeu avoué était d’impressionner les soviétiques, non les japonais. A Nagasaki, un camp de prisonniers américains se trouvait dans le périmètre de largage de la bombe. Prévenus, les hauts gradés repoussèrent l’objection d’un haussement d’épaule. Quelles contorsions morales faut-il accepter pour nous rendre complices de pareilles pratiques ? Après avoir voulu l’intervention en Libye, les intellectuels français ferment désormais les yeux sur ces pratiques meurtrières, sans aucune réflexion sur l’accumulation des moyens de destruction massive par les pays du monde dit libre, et tout en sachant que nos gouvernements ne poursuivent pas les mêmes fins que nous. L’identité de la guerre moderne ne doit plus faire aucun doute, assène Howard Zinn : les populations civiles sont toujours les victimes, mieux : elles sont toujours visées. --joël jégouzo--.
La bombe - De l'inutilité des bombardements, Howard Zinn, traduit de l’américain par Nicolas Calvé, éd. Lux, coll. Mémoire des Amériques, juin 2011, 96 pages, 10 euros, ean : 9782895961208.
Le pays lointain, de Jean-Luc Lagarce, comme par inadvertance…
Agé bientôt de quarante ans, à quelques temps de mourir, Louis débarque sans crier gare dans la famille qu’il quitta naguère comme un voleur. Comment faire le récit de toutes ces années où il n’a plus donné aucune nouvelle de lui ? Comment expliquer, s’éprouver dans ce retour dont les justifications sont tout à la fois si minces et si terribles ? Comment ne pas céder à l’hypocrisie d’une mesure que l’on sait fausse, quand jamais l’on avait songé à adosser son existence à celle des autres qui, eux, n’ont cessé de mesurer la leur à la vôtre ? Revenir en arrière, dans l’inconfort d’une langue qui n’est plus commune. Louis croyait pouvoir tenir dans sa main tout le chemin parcouru. Mais sa main ne se referme que sur le vide de cet éloignement du pays de l’enfance. S’expliquer ? Louis parcourt le récit de son échec : la douleur affleure, que l’on ne partage pas, que l’on ne peut pas partager, c’est trop tard, la vie est allée ailleurs porter ses errances. Mais l’essentiel ne pourrait-il justement pas se laisser entrevoir dans ces moments d’inadvertance où l’on ne prend plus garde à rien ? Et puis de toute façon, au bout du compte le compte est fait, pacifiant ce qui est arrivé. Il y a quelque chose de fascinant dans l’écriture de Jean-Luc Lagarce : elle ne cesse de composer avec des restes, des personnages peu assurés de leur langue et projetés dans le désarroi d’avoir à revenir toujours sur leurs pas. Et ce n’est peut-être pas le moindre des bonheurs, ni la moindre des surprises, que tout, en définitive, ait pu être dit sans que l’on y ai songé… --joël jégouzo--.
Le pays lointain, de Jean-Luc Lagarce, Les Solitaires intempestifs, déc. 2005, coll. Bleue, isbn : 2846810885.