Erri de Luca, Le poids du papillon
Je l’ai mal lu ce texte. Je n’ai pas su le lire disons. Je suis passé à côté parce que j’ai mis la main sur lui par hasard, après avoir été dépité par la lecture de Tigres en papier d’Olivier Rollin.
Je l’ai lu l’attention flottante, comme il arrive parfois, attachée à la ligne d’écriture m’en évadant, distrait par l'empennage d’un insecte entré par la fenêtre, le nez en l’air songeant à autre chose, à cette histoire animale qui suit la nôtre sans jamais l’épouser, l’humain saupoudré de zoê, supportant beaucoup de souffrance dans son attachement au fait de vivre très bonnement, comme s’il y avait une sorte de sérénité -(enèmeria, la belle journée)- de beaucoup préférable au bios des grecs qui s’entend, lui, d’un vivre au sens du groupe humain que nous formons, encore. PESSOA, POEMES ANGLAIS
Life lived us, not we life. We, as bees sip,
Looked, talked and had. Trees grow as we did last,
We loved the gods but as we see a ship.
Never aware of being aware, we passed.
Points Seuil édite en un seul volume les poèmes anglais de Pessoa. Loin du tapage littéraire, conscient de son talent, Pessoa écrivit tout au long de sa vie des poèmes sublimes. Des poèmes qui ne visaient en rien une quelconque idéalisation du monde et ne cherchaient pas à faire accéder le réel au sublime littéraire, mais cherchaient plutôt à se nouer à cette extraordinaire compacité du monde, loin de ce goût de mort et d’inutilité que la gloire littéraire procure. Une comparution en quelque sorte, dans un style élisabéthain qui prend parfois des accents shakespeariens, réconciliant la compréhension et la vie, même s’ils semblent écrits comme pour offrir à la vie une issue, peut-être métaphysique. Le geste le plus simple, ouvrant à la plus grande des réalités : écrire… --joël jégouzo--.
(la vie nous a vécus et nous la vie.
Comme des abeilles buvant à petits coups
Nous avons regardé, parlé, possédé.
Les arbres poussent tandis que bous durons
Nous aimions les dieux, mais comme on regarde un navire.
Jamais conscients d’être conscients, nous avons passé.)
(Epitaphes – inscriptions, Lisbonne, 1920).
Poèmes Anglais, Fernando Pessoa, traduit du portugais par George Thinès, éd. Points bi-lingues, avril 2011, 242 pages, 7,50 euros, ean : 978-2-7578-2323-1
NAKBA, LA COMMEMORATION INTERDITE
De nombreuses morts, palestiniennes, ont marqué hier la commémoration de la Nakba –la catastrophe- au lendemain des commémorations de la création de l’Etat d’Israël.
La Nakba, l’exil pour les Palestiniens.
Déjà, Mila Saïd Ayache avait été tué vendredi dernier. 16 ans, succombant à des blessures par balles, alors que la police affirmait dans un communiqué laconique que seuls trois protestataires avaient été "très légèrement touchés". Mais l’important dispositif sécuritaire mis en place, des milliers de policiers déployés en renfort à Jérusalem-Est et dans le nord d'Israël, l’armée déployant de son côté sept bataillons supplémentaires en Cisjordanie occupée, montrait à l’évidence que Netanyahou n'entendait pas exclusivement parer aux débordements possibles.
La Nakba. 800 000 Palestiniens forcés de quitter leurs terres en 48. Ils sont aujourd'hui 4,8 millions, avec leurs descendants, à attendre un hypothétique retour. Exilés en Jordanie, en Syrie, au Liban ou dans les territoires palestiniens. Plus de soixante ans après le vote d’une résolution jamais appliquée. La résolution 194 du 11 décembre 1948 était pourtant on ne peut plus claire, qui, en particulier dans l’article 11, "décidait" -les termes mêmes de l’article-, "qu’il y (avait) lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent, de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible et de vivre en paix avec leurs voisins, et que des indemnités doivent être payées à titre de compensation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers et pour tout bien perdu ou endommagé (…)".
Ils attendent toujours. Depuis 1948. Date de la création de l’Etat d’Israël, dont les conséquences indirectes furent terribles pour les populations arabes vivant en Palestine : celle-ci fut purement et simplement rayée de la carte, et une grande partie du Peuple palestinien contraint à l’exil. Plus de 500 villages palestiniens furent en effet détruits. Pourtant la déclaration d’indépendance d’Israël de 1948 disait : "Nous tendons la main de l’amitié, de la paix et du bon voisinage à tous les Etats qui nous entourent et à leurs peuples. Nous les invitons à coopérer avec la nation juive indépendante pour le bien commun de tous. L’Etat d’Israël est prêt à contribuer au progrès de l’ensemble du Moyen Orient."
Ils attendent donc, au mépris de la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations Unies du 29 novembre 1947 adoptant, à la majorité des deux tiers, le plan de partage de la Palestine qui prévoyait la création d’un Etat juif, d’un Etat arabe et d’une zone "sous régime international particulier".
Ils attendent toujours. "Nous devons empêcher à tout prix leur retour ", déclarait David Ben Gourion, le 16 juin 1948. Une résolution tenue, pour le coup. --joël jégouzo--.
Résolution 194 de l’Assemblée générale de l’ONU (11 décembre 1948)
texte intégral de la résolution.
Image d’archives, l’exil palestinien et les camps de réfugiés, 1948.
http://www.voltairenet.org/article153320.html
ps : L’AFP a rapporté que la Knesset (le Parlement israélien) a adopté une loi controversée qui pénalise les organismes qui commémorent la "Nakba". Le projet de loi --présenté par le parti national-populiste Israël Beiteinou du ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman-- a été définitivement adopté par 37 députés contre 25, a indiqué l’AFP. La nouvelle loi prévoit des amendes pour les organismes financés par des fonds publics, telles que des municipalités et des institutions éducatives, qui marquent chaque année le "deuil" de la "Nakba" ou qui soutiennent à cette occasion des activités qualifiées de "contraires aux principes de l'Etat" israélien. L’Association pour les droits civiques en Israël (ACRI) a exprimé son mécontentement à travers un communiqué : "Cette nouvelle législation vise avant tout la minorité arabe israélienne, ce qui contredit les valeurs fondamentales de la démocratie et de la liberté. (...)
"En pointant du doigt les citoyens arabes israéliens, en les décrivant comme dangereux et déloyaux vis-à-vis de l'Etat, certains tentent d'imposer leur vision et leur interprétation de l'Histoire", a déploré l'organisation.
Pour rappel, les Arabes israéliens sont au nombre d'1,55 million, soit 20,4% de la population d'Israël. Ils sont les descendants des 160.000 Palestiniens restés sur leurs terres après la création de l'Etat d'Israël en 1948.
GHERASIM LUCA : HEROS-LIMITE
(…) Leur monde est une boule ronde, lisse, purpure, aux bords innés, inabord, d’abord il est inabordable, pas de fissure où se fourrer, pas de voie pour y pénétrer, et puis, et puis, il se méfie de nous, tic tic, il est métaphysique, tic, le grand tout métaphysique. (…) LETTRE DE JORGE LUIS BORGES A FERNANDO PESSOA
Le sang des Borges de Moncorvo et des Acevedo (ou Azevedo) peut sans géographie m’aider à te comprendre, Pessoa. MARTIN WALSER : ACCEPTER LA TERRIFIANTE NORMALITE…
Parmi les écrivains allemands de sa génération, Martin Walser était bien le dernier à n’avoir pas abordé la période de la Seconde Guerre mondiale. Qu’est-ce qui pouvait bien le retenir de le faire ? Quel scrupule, sinon l’ambiguïté de l’exercice, quand désormais ses termes en étaient convenus ? Longtemps Martin Walser s’interrogea sur la validité de ces retours sur le passé, qui nourrissaient désormais un quasi genre littéraire, et pas seulement en Allemagne. Il crut y déceler quelque chose comme un manque de justification du présent, voire, pire : la volonté d’offrir au passé un présent enfin convenable, quand nombre d’auteurs demeuraient à ses yeux dupes des mensonges du passé. Pour ne pas y sombrer à son tour, il se résolut à n’écrire qu’en essayant d’accueillir le passé tel qu’il fut : le nazisme dans sa banalité quotidienne, sa familiarité, les convivialités intrigantes qu’il dessinait, la terrifiante normalité que les allemands avaient accepter de vivre. Son livre lui valut le Prix de la Paix en 1998, et provoqua une énorme polémique en Allemagne.
Né en 1927, Martin Walser n'avait pas même six ans quand Hitler arriva au pouvoir. Il en avait dix-huit à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Douze années sous Hitler, qui sont précisément celles qui informent son roman, largement autobiographique.
Le petit Johann a donc six ans lorsque Hitler accède au pouvoir. Il vit près du lac de Constance. La pauvreté y était le lot quotidien d’un bourg où les gens avaient espéré cette arrivée au pouvoir dont ils pensaient qu’elle les soulagerait économiquement. Hitler aux commandes, se met peu à peu en place le mensonge du miracle allemand. Une communication bien rôdée, autour d’une politique économique inefficace en réalité, artificiellement prospère sous l’impulsion de la machine de guerre allemande, créatrice d’emplois, mais pas de richesses. La mère de Johann prend sa carte du parti : elle tient un restaurant, espère capter la clientèle des adhérents. Le père, lui, résiste à sa manière : il enseigne à son fils l’amour des langues, l’écoute de ces mots venus d’ailleurs que les nazis ne veulent plus entendre. Johann y grandit en liberté et curiosité pour cet Autre que le régime veut abolir. Voilà tout l’univers du roman, loin de la fresque historique, loin de tout héroïsme, au plus près de la vie que l’auteur vécut. Sans fard. Sans minauderie. Bien sûr, l’Histoire traverse les regards, les défilés et le prosélytisme nazi, les discours de Goebbels. Reste l’essentiel : la vie banale d’une petite ville de province, soulagée de n’être pas le théâtre d’un champ de foire plus horrible. Un petite ville pas vraiment concernée. Faisant le dos rond. D’une certaine manière, il y avait un vrai courage à l’écrire, cette terrifiante normalité que l’on voulait taire aujourd’hui.
Johann grandit, combat, finit par découvrir que seule la langue est source vive. En restituant à l’enfance l’innocence de sa langue, Martin Walser a cru ainsi la sauver des flétrissures de l’Histoire. Soldat de la Wermacht à la fin de la guerre, enrôlé de force comme tant de jeunes allemands d’alors, on lui a reproché sa trop grande retenue, à se contenter de dépeindre une existence presque heureuse dans cette petite ville des bords du lac de Constance, épargnée par les atrocités du régime même si l’idéologie nationale-socialiste s’y répandit aussi. La polémique prit ensuite de l’ampleur quand, en 1998, dans un discours prononcé à l'église Saint-Paul de Frankfort, Martin Walser affirma que le temps était venu de "tourner la page d’Auschwitz". Non qu’il fallait oublier, mais parce que, selon lui, la répétition des représentations finissait par faire entrer Auschwitz dans la banalité de la commémoration. L’argument peut se comprendre, même s’il ne peut s’admettre. Plus troublant, Martin Walser s’opposa à la remise à neuf périodique des camps. Là encore, l’argument peut s’entendre : faire des camps des musées ? Mais quelle muséographie mettre en place qui satisfasse les exigences de la mémoire et celles de l’esthétique muséale ?… On le voit, ce n’est pas en poussant des cris d’orfraie qu’on règle cette épineuse question de l’adéquation d’une scénographie artistique à son projet mémoriel… Martin Walser prétendait, lui, qu’à s’y engager, on finirait par instruire un rituel confortable qui n’interrogerait plus rien, ni personne. Refusant de mémoiriser le nazisme –ce en quoi on ne peut que lui donner tort-, Martin Walser plaidait pour le développement d’une conscience individuelle plutôt que collective. C’est là toute son erreur en somme : le musée est l’instrument privilégié de la mise en forme de la conscience collective, l’espace institutionnel qui délivre, pour les siècles à venir, la forme que la cohésion sociale doit prendre. La mise en forme de la conscience collective est ainsi l’affirmation nécessaire d’une vision du monde, capitale pour qui veut construire l’être-ensemble. --joël jégouzo--.
Une source vive de Martin Walser, traduit de l’allemand par Evelyne Brandts, coll. Pavillons, mars 2001, 440p., ISBN : 978-2221090446.
ANATOMIE POLITIQUE DE LA DOMINATION
"On préfère un système de domination dont on maîtrise les usages à une liberté imprévisible".
Bétracice Hibou, qui a longtemps étudié le cas de la Tunisie, reprend ici à nouveaux frais tout ce qui a été pensé sur la question, depuis Weber en particulier, dont elle se revendique.
Approche totalisante donc, intégrant l’économie comme construction sociale, ce que nos chères élites politiques ont oublié.
La démarche est d’emblée intéressante, qui affronte des situations historiques étrangères les unes aux autres pour tenter de révéler ce qui nous sépare de ces histoires, celle de l’Allemagne nazie par exemple, ou de la Grèce Antique.
Armée de Weber et Foucault, la question qui nous est posée est celle de savoir quels intérêts nous trouvons à obéir à des contraintes qui souvent nous plient, un genou en terre. Réponse : le besoin de vivre une vie "normale". Qu’entendre par là ? Une vie sans histoire ? En un sens oui : vivre sans heurt tant la révolte est difficile, demeurer passif pour préserver son existence. Vivre en creux des règles établies, quelles qu’elles soient, en s’en accommodant, ce qui implique certes la soumission, mais n’exclue en rien l’écart du cynisme, du scepticisme, voire de l’indignation distinguée, sinon conformiste, tous ces ajustements à la marge qui permettent de n’avoir pas trop honte de ce que l’on est. Mais fondamentalement : accepter ce qui est, à savoir, la terrifiante normalité.
D’autres avaient poussé la même analyse dans des situations qui nous paraissent aujourd’hui extrêmes, comme cette étude de Christofer Browning sur le 101ème bataillon de réserve de la gendarmerie allemande, premier lancé dans l’extermination des juifs, qu’ils tuaient en masse avec des moyens artisanaux, armés de leurs seuls fusils. Aucun des membres du bataillon ne ressentait de haine particulière à l’encontre des juifs, ni n’adhérait à l’idéologie nazi. Lors de leur audition, après la guerre, ces hommes ordinaires expliquaient très sincèrement qu’ils avaient accompli leur tâche en tentant d’y apporter le perfectionnement technique qui la rendait supportable et que la force du conformisme aidant -sous le regard des autres il est difficile de se soustraire-, ils s’y étaient "résignés".
Dans d’autres situations, ailleurs, on voit comment cette terrifiante normalité finit par banaliser des comportements intolérables, comme dans le cadre de cette montée de l’islamophobie en France, impulsée par le sommet de l’Etat comme un sentiment tout à fait normal, sinon recommandable.
Et cette normalité, encore une fois, peut très bien s’accommoder de mécontentements, d’inquiétudes, de récriminations. L’adhésion n’est jamais pure à ce qui arrive. Et il n’est même pas besoin que l’Etat vous achète pour rentrer dans le moule, faire le gros dos en attendant que cela passe. Les historiens ont voulu un temps nous faire croire qu’Hitler avait acheté les allemands par l’élévation de leur niveau de vie et que cette contrepartie à elle seule expliquait le silence du peuple allemand. Mais toutes les récentes études montrent qu’il n’en fut rien en réalité, que l’économie artificielle des nazis ne créa que très peu de richesses, vites confisquées par les habituels nantis, sinon par le biais d’une offre d’emploi passablement conjoncturelle, provoquée par une économie militarisée à outrance. En fait, le IIIème Reich fut une variante normale de l’Allemagne du XXème siècle. Une idée avec laquelle nous avons encore du mal à nous accorder, aujourd’hui. Une variante normale, à cette distinction près que le nazisme aura été l’âge d’or d’une normalité autoritaire. Une normalité pour beaucoup fabriquée autour de la mise en place du clientélisme, la raison d’être fondamentale du système politico-économique nazi. Mais on le voit, cette conception de la privatisation de la société n’est pas le propre du régime nazi et ne constitue en rien, par exemple, une anomalie historique : elle est la base même de la construction des démocraties modernes, où le clientélisme illustre à la perfection la capacité du politique à représenter la société par des processus de délégation informelle.
Bien évidemment, pour que les choses tiennent, il faut en produire l’illusion. Tous les staffs de communication des partis au pouvoir savent que le désir, fût-il de paix, est pénétrable aux techniques gouvernementale de la manipulation à travers ces invariants de la domination : la demande d’ordre, de sécurité, de stabilité, de tranquillité. Toutes demandes qui font de la domination une douceur insidieuse.. Ambiguïtés lexicales volontaires, malentendus, sous-entendus, fausses querelles, la domination s’exerce à travers une mise en scène langagière. Et l’on sait bien, dans l’entourage de Sarkozy, comment l’érosion viendra altérer peu à peu les frontières entre le normal et le naturel, en matière de racisme par exemple. A la longue, un consensus se fera jour, qui servira de socle à la production sociale de l’indifférence morale, où l’on voit volontiers se substituer la responsabilité technique à la responsabilité morale (rappelez-vous l’affaire du sang contaminé : responsable, pas coupable).
Parmi ces techniques, la comptabilité nationale, les fameuses statistiques du chômage par exemple, technique exemplaire de production de l’indifférence morale, passant par la mise en chiffres qui est avant tout un processus de mise à distance rendant acceptable l’existence de millions de chômeurs jetés dans l’effroi de la précarité. --joël jégouzo--.
Anatomie politique de la domination, Béatrice Hibou, La découverte, avril 2011, 298 pages, 24 euros, ean : 978-2-7071-67668.
LES BEURS, LA BEURETTE ET LES ARABES…
Superbe analyse de Nacira Guenif dans le numéro d’été de la revue Ravages, qui étudie la généalogie et les déplacements d’usage du terme "beur", vieux de quarante ans déjà, sans que personne ne se soit vraiment interrogé sur la validité de ce qu’il fondait. Un terme promu dans les années Mitterrand, euphémisant la charge ethnique, édulcorant la charge coloniale pour amortir l’origine immigrée de ceux qu’il englobait, des jeunes gens que l’on voulait alors avenants, malléables. Un terme destiné à supplanter dans l’imaginaire national celui de bougnoule, ou de raton, bien que leur usage n’ait pas vraiment cessé dans cette France tout en rose qui offrait à l’arabe de prendre place dans le périmètre national sous un nouveau vocable lénifiant. Une place qu’on lui offrait, certes, mais non sans condition. Beur, c’est-à-dire qu’il lui restait à devenir français -alors qu’il l’était depuis deux générations déjà… Beur, c’est-à-dire qu’il avait à se soumettre, gentiment, à la domestication qu’on lui avait réservée, rien que pour lui, en vue de son assimilation définitive. Une période probatoire en somme, s’ouvrait devant lui, toujours inachevée vers la fin des années 90, et dont on pouvait soupçonner à la longue qu’elle avait essentiellement été conçue pour n’être pas achevée, en ce sens que peu désiraient la voir prendre fin sinon par sa disparition pure et simple, tant le vernis de la double culture que l’on avait un temps encensé (le rap, le slam, le langage des tecis) ne paraissait acceptable que dissout dans la culture française dite de souche, récupérant in extremis ces excroissances désordonnées pour les passer à la moulinette de ses prétendues normes : le tag entrait dans les musées, mais au terme d’un sérieux nettoyage esthétique rejetant loin du musée ses surcharges ethniques.
L’emploi du mot, analyse encore Nacira Guenif, traduisait aussi un embarras en fin de compte, témoignant de la nécessité de revoir la fable coloniale pour construire un récit post-colonial que l’on sentait partout en gestation, mais que l’on ne s’empressait pas d’accompagner. Car bien que censé incarner les jeunes issus de l’immigration maghrébine, le terme de beur en faisait des êtres sans filiation, sans passé ni avenir –voire sans âge, d’une jeunesse éternellement prescrite, où les enfermer commodément. Être beur, c’était au fond "abolir la part de soi jugée incompatible avec l’entrée en citoyenneté républicaine", à savoir : la part maghrébine. LES MASSACRES DE MASSE EN ALGERIE AU TEMPS DES COLONIES FRANÇAISES
Cette sorte de chef-d’œuvre littéraire d’un ancien militaire français converti après dix ans de coloniale à la littérature s’ouvre sur le bonheur d’écrire, au plus près d’une vision sensuellement reconstruite d’un ventre de femme délicatement rebondi, à la langueur toute charnelle, fascinant de blancheur et offert autant à la vue du narrateur qu’à celle du lecteur. Le ventre nu d’une femme. Algérienne. Et le couteau qui l’ouvre. Un coup, l’autre, dans cet assassinat exécuté comme l’un des beaux arts de l’armée coloniale, tandis que notre narrateur songe aux grandes tueries humaines pleines de cette grandeur sombre qui sied tellement aux récits de guerre, quand il n’a, lui, rien de plus grand à offrir que ce ventre pénétré, dépecé, perforé. Tuez les arabes ! Les hommes, les femmes. Ses chefs le lui en ont donné l’ordre. Il s’exécute. Il tue. Rien de plus normal, puisque tout le monde tue autour de lui. Les arabes. Un sport. Une activité de loisir presque. Nous offrant au passage la vision d’une Algérie étouffée, d’un peuple soudain enfermé dans nos vices, bafoué, exécuté. Nous sommes en 1886. Le narrateur vit en Algérie depuis dix ans. Il parle l’arabe, aime s’habiller en arabe, aime ce pays et ses femmes voluptueuses, ne nous épargnant aucun des clichés de l’orientalisme falot qui anime la grande épopée coloniale française pour mieux les travailler au corps si l’on peut dire, en jouer avec habileté pour construire la seule chose qui lui importe : son œuvre, son écriture, ces phrases belles, intelligentes et fortes, admirablement travaillées, admirablement rythmées. Il raconte. Une histoire, un conte, une fable qui lui vaudra enfin la renommée dans les salons littéraires. Il raconte les arabes, par "fournées", envoyés au bagne (Cayenne), ou au "Bureau arabe", vrai centre de torture. Il raconte les marches forcées dans le désert des villageois raflés, les cadavres jalonnant leur chemin, les exécutions sommaires. Il raconte le mépris des troupes françaises à l’égard des populations autochtones, l’indifférence quant à leur traitement, inhumain cela va de soi, ils sont si peu des hommes. Il raconte encore l’ennui dans les régions pacifiées, moins du fait d’une quelconque réussite de la politique coloniale française, que de la volonté des indigènes à vivre en bonne intelligence avec l’envahisseur pour tenter de préserver leurs familles. Autant qu’ils le peuvent. C’est-à-dire jamais bien longtemps, car rien ne peut venir à bout de la volonté de guerre des militaires français : ils savent, eux, que leur avancement se fait au sabre, qu’on ne gagne du galon qu’en tranchant les têtes, qu’en brûlant les villages. Alors ils s’emploient à provoquer continuellement les populations. Ou bien à inventer n’importe quel prétexte pour fomenter un désordre. Ici une poule volée à un colon, dont un capitaine en mal de promotion exige réparation. Qu’on lui livre un coupable. N’importe quel homme fera l’affaire, pourvu qu’il puisse l’exécuter sommairement devant tout le village rassemblé, avec l’espoir que ce meurtre poussera les villageois à l’indignation, à quelque remous de foule qui légitimera que l’on charge et rédige ensuite un rapport à l’Administration pour dénoncer une rébellion plus ample. Alors débute la chasse à l’homme. On traque l’arabe comme une bête, avec pour seule consigne "pas de quartier". On brûle les villages, on sabre les femmes, les enfants, on cerne les survivants, ici 200 à 300, poussés dans les montagnes, au creux des rochers, exténués de fatigue, mourant de faim et de soif, tandis que deux milles hommes en armes les encerclent et les mitraillent… Les Einsatzgruppen avant l’heure. On songe aux premières expérimentations de la Solution Finale conçues par Hitler, au 101ème bataillon de réserve de la gendarmerie allemande, parcourant les campagnes polonaises pour exécuter systématiquement les populations juives raflées. Des méthodes directement importées des colonies semble-t-il.
Il faut lire ce récit enfin réédité, qui ouvre grand les yeux sur ce que fut la colonisation de l’Algérie racontée de l’intérieur par un militaire français. Un témoignage ahurissant sur le peu de moralité de cette armée et sa prétendue mission civilisatrice. Un témoignage ahurissant sur le lyrisme du viol, de la razzia, du meurtre de masse qui traversait alors ses rangs. Un témoignage… S’il n’était plutôt un récit tout entier traversé par ce curieux bonheur de la chose racontée, tournant autour de son objet avec ravissement, animant ce goût commun aux hommes de lettres, un delectare insupportable en fin de compte, faisant un conte de ces atrocités. Le meurtre de masse en Algérie, dont on aurait tort de n’en faire qu’un genre littéraire virtuose. --joël jégouzo--.
Sous le burnous, de hector France, préface d’Eric Dussert, éd. Anacharsis, avril 2011, 202 pages, 17 euros, ean : 978-2-914777-759.
ORWELL, ENTRE LITTERATURE ET POLITIQUE
La revue Agone publie pour son numéro de printemps un dossier tout entier consacré à Orwell –en fait la publication des minutes d’un colloque qui s’est tenu à Lille les 19 et 20 mars 2010 : "G. Orwell, une conscience politique du XXème siècle").
Et certes, il suffit de jeter un rapide coup d’œil sur sa production pour réaliser combien il fut le prototype d’un parcours moins exemplaire que familier des engagements puis des renoncements que le court XXème siècle imposa. Socialiste mais anticommuniste, refusant de croire en un Peuple messianique, anticapitaliste mais sobrement libéral s’autorisant volontiers des accents libertaires, si l’on peut certes apprécier ses prises de position, en faveur de la Palestine notamment, son anti-sionisme le mettant en porte à faux avec la plupart des intellectuels de gauche de son époque, restent de multiples confusions idéologiques qui l’auront empêcher d’y voir plus clair, autant sur la question coloniale par exemple, où la problématique de l’Empire devait rester centrale chez lui (malgré ses dénonciations répétées à la suite de ses voyages en Birmanie), tout comme sur la question de l’Europe, où, cherchant une issue instruisant le fumeux concept d’"Etats-Unis d’Europe", Orwell crut bon de frayer avec la revue Preuves, dont aujourd’hui encore les français sont bien les seuls dans le monde à ne pas savoir qu’elle était financée par la CIA et qu’elle était l’instrument culturel mis au point par les Etats-Unis pour aider à la conversion libérale des élites intellectuelles françaises, à commencer par celles dites de Gauche… Bref, le socialisme démocratique auquel rêvait Orwell, cette fameuse Gauche hétérodoxe redécouverte en France dans les années 70, anti-totalitaire, anticapitaliste (mollement) et anticommuniste, n’aura guère préparé les esprits au renouvellement d’une alternative politique… Au fond, Orwell était avant tout un écrivain, non un théoricien, plus engagé dans la réflexion littéraire que politique. Socialiste sceptique, libéral anarchisant (sic), même si la référence au Peuple resta omniprésente dans son œuvre (ouverte comme espace conflictuel), cette conscience politique flottante qui était la sienne, plus propice à fonder une issue littéraire que politique aux problèmes sociaux, n’est sans doute pas une solution que l’on pourrait creuser aujourd’hui. Et plutôt que de l’enfermer au fond dans un après-coup sans horizon, sans doute vaudrait-il mieux l’envisager dans sa dimension historique, celle d’un passé dont nous peinons à nous relever et dont il faudrait comprendre la raison de cette impuissance à le dépasser. --joël jégouzo--.
Orwell entre littérature et politique, Agone, n°45, avril 2011, 212 pages, 20 euros, ean : 978-2-7489-0131-3.