Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La Dimension du sens que nous sommes
Articles récents

Erri de Luca, Le poids du papillon

18 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

papillonJe l’ai mal lu ce texte. Je n’ai pas su le lire disons. Je suis passé à côté parce que j’ai mis la main sur lui par hasard, après avoir été dépité par la lecture de Tigres en papier d’Olivier Rollin.
Je m’intéressais alors à cette littérature des anciens maoïstes. Je voulais savoir tout à la fois ce que la littérature était devenue entre leurs mains et ce qu’ils avaient fait de la Cause du Peuple, qu’ils avaient prétendus servir un jour.
Jeu d'ombre sur le fil caché de la vie, conte naturaliste si l’on veut, merveilleux à tout prendre, fable toute de patience et de lenteur, je n’avais pas l’esprit à en épouser le merveilleux solitaire, les silences, ce retrait où s’énonçait le règlement d’une dette peut-être enfin recevable bien qu’énigmatique –car devant quelle histoire ? De quel poids en effet, ce papillon d’un ciel bouclé comme ceux de Baudelaire, couvercle de plomb refermé sur nos vies ? De quel poids qui aurait pu s’accorder encore, peut-être, même si peu, au destin d’un monde qui n’a cessé depuis de désoler littéralement les globes et les âmes au point qu’il ne reste à en goûter que son sol d’ombre et de fin de tout ? De quel portage aussi bien, la métaphore du papillon, même si je sais son vol extravagant sinon fortuit, lucide de ne savoir jamais quel destin supporter, au gré du souffle bâché d’un battement d’aile de quel espoir immense, enfin, que nous aurions à lire ?
ERRI-DE-LUCA.jpgJe l’ai lu l’attention flottante, comme il arrive parfois, attachée à la ligne d’écriture m’en évadant, distrait par l'empennage d’un insecte entré par la fenêtre, le nez en l’air songeant à autre chose, à cette histoire animale qui suit la nôtre sans jamais l’épouser, l’humain saupoudré de zoê, supportant beaucoup de souffrance dans son attachement au fait de vivre très bonnement, comme s’il y avait une sorte de sérénité -(enèmeria, la belle journée)- de beaucoup préférable au bios des grecs qui s’entend, lui, d’un vivre au sens du groupe humain que nous formons, encore.
Je l’ai lu rêveur, dessinant les contours d’une méditation possible pour revenir trois ligne plus loin à ce chamois tellement humanisé, distingué m’a-t-on dit, dans le raffinement de son assignation allégorique –je l’ai cru, j’ai tenté du moins d’accéder à son registre, j’ai songé à sa sœur emportée sous les ailes de l’aigle, à sa mère assassinée par le chasseur, à ce parti pris narratif tellement raffiné, façonné par une main de maître, sans parvenir à y adhérer, bien que m’efforçant de ruminer les leçons d’Aristote sur la rhétorique, la supériorité du vraisemblable sur le réel, ce distingué qui aurait dû être tout mon souci, ou ma crainte, de ne savoir goûter la préciosité d’un tel parti pris, les subtilités d’une telle écriture.
J’ai reposé le livre plusieurs fois -mauvais signe-, pour le reprendre et le poser encore et m’efforcer d’en achever la lecture, ligne à ligne, humant sous le vent la venue du chasseur de peau. Il peinait dans la montagne. Sa vie m’apparaissait, un peu -ses jambes maigres, sa marche opiniâtre, l’homme aussi vieux que le chamois l’un et l’autre sachant qu’ils devaient en finir avec la vie, s’affrontant (leurs ruses à renifler la roche). J’ai suivi le fil de leur pensée. Le braconnier méditait sur nos révolutions perdues, le temps, le sien au fond, soustrait au temps social. A quatre pattes dans la montagne, défait, il scrutait au loin le chamois majestueux, ce qu’il lui restait d’espoir peut-être, ce chamois, le dos tournée au chant des arbres. Etrange renoncement de cette pure épure poétique, étrange renoncement dans cette douceur nue de la vie comme zoê : l’art du braconnage, non celui des révoltes. Qui raconte néanmoins une histoire, à défaut de croire en l’Histoire, celle de l’homme nu reconstruit dans la présence, folle, de l’animal, à chacun de ses instants. Mais pas au delà. Sinon cet au-delà que précisait le très court récit venant clore l’ouvrage, où l'auteur dessinait sa visite à un vieux pin des Alpes. Cagneux, les racines enfuies de la roche. Je songeais à Ponge, à son Parti pris des choses : l’arbre ne dit rien, la feuille parle l’arbre. De quoi parlait Erri de Luca ? Quelle langue déployait-il, un jour foudroyé, penché sur le vide, traçant autour de lui l’obturation nécessaire où se coucher déjà. Raccommodée, mais d’entre quels bords ? --joël jégouzo--.
 
Le poids du papillon, Erri de Luca, traduit d el’italien par danièle Valin, éd. Gallimard, avril 2011, 82 pages, ean : 978-2-070-129355.
Lire la suite

PESSOA, POEMES ANGLAIS

17 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

pessoa-copie-1.jpgLife lived us, not we life. We, as bees sip,

Looked, talked and had. Trees grow as we did last,

We loved the gods but as we see a ship.

Never aware of being aware, we passed.

 

Points Seuil édite en un seul volume les poèmes anglais de Pessoa. Loin du tapage littéraire, conscient de son talent, Pessoa écrivit tout au long de sa vie des poèmes sublimes. Des poèmes qui ne visaient en rien une quelconque idéalisation du monde et ne cherchaient pas à faire accéder le réel au sublime littéraire, mais cherchaient plutôt à se nouer à cette extraordinaire compacité du monde, loin de ce goût de mort et d’inutilité que la gloire littéraire procure. Une comparution en quelque sorte, dans un style élisabéthain qui prend parfois des accents shakespeariens, réconciliant la compréhension et la vie, même s’ils semblent écrits comme pour offrir à la vie une issue, peut-être métaphysique. Le geste le plus simple, ouvrant à la plus grande des réalités : écrire… --joël jégouzo--.

 

(la vie nous a vécus et nous la vie.

Comme des abeilles buvant à petits coups

Nous avons regardé, parlé, possédé.

Les arbres poussent tandis que bous durons

Nous aimions les dieux, mais comme on regarde un navire.

Jamais conscients d’être conscients, nous avons passé.)

(Epitaphes – inscriptions, Lisbonne, 1920).

 

 

Poèmes Anglais, Fernando Pessoa, traduit du portugais par George Thinès, éd. Points bi-lingues, avril 2011, 242 pages, 7,50 euros, ean : 978-2-7578-2323-1

Lire la suite

NAKBA, LA COMMEMORATION INTERDITE

16 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

nakba.jpgDe nombreuses morts, palestiniennes, ont marqué hier la commémoration de la Nakba –la catastrophe- au lendemain des commémorations de la création de l’Etat d’Israël.

La Nakba, l’exil pour les Palestiniens.

Déjà, Mila Saïd Ayache avait été tué vendredi dernier. 16 ans, succombant à des blessures par balles, alors que la police affirmait dans un communiqué laconique que seuls trois protestataires avaient été "très légèrement touchés". Mais l’important dispositif sécuritaire mis en place, des milliers de policiers déployés en renfort à Jérusalem-Est et dans le nord d'Israël, l’armée déployant de son côté sept bataillons supplémentaires en Cisjordanie occupée, montrait à l’évidence que Netanyahou n'entendait pas exclusivement parer aux débordements possibles.

La Nakba. 800 000 Palestiniens forcés de quitter leurs terres en 48. Ils sont aujourd'hui 4,8 millions, avec leurs descendants, à attendre un hypothétique retour. Exilés en Jordanie, en Syrie, au Liban ou dans les territoires palestiniens. Plus de soixante ans après le vote d’une résolution jamais appliquée. La résolution 194 du 11 décembre 1948 était pourtant on ne peut plus claire, qui, en particulier dans l’article 11, "décidait" -les termes mêmes de l’article-, "qu’il y (avait) lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent, de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible et de vivre en paix avec leurs voisins, et que des indemnités doivent être payées à titre de compensation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers et pour tout bien perdu ou endommagé (…)".

Ils attendent toujours. Depuis 1948. Date de la création de l’Etat d’Israël, dont les conséquences indirectes furent terribles pour les populations arabes vivant en Palestine : celle-ci fut purement et simplement rayée de la carte, et une grande partie du Peuple palestinien contraint à l’exil. Plus de 500 villages palestiniens furent en effet détruits. Pourtant la déclaration d’indépendance d’Israël de 1948 disait : "Nous tendons la main de l’amitié, de la paix et du bon voisinage à tous les Etats qui nous entourent et à leurs peuples. Nous les invitons à coopérer avec la nation juive indépendante pour le bien commun de tous. L’Etat d’Israël est prêt à contribuer au progrès de l’ensemble du Moyen Orient."  
Ils attendent donc, au mépris de la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations Unies du 29 novembre 1947 adoptant, à la majorité des deux tiers, le plan de partage de la Palestine qui prévoyait la création d’un Etat juif, d’un Etat arabe et d’une zone "sous régime international particulier".

Ils attendent toujours. "Nous devons empêcher à tout prix leur retour ", déclarait David Ben Gourion, le 16 juin 1948. Une résolution tenue, pour le coup. --joël jégouzo--.

 

 

Résolution 194 de l’Assemblée générale de l’ONU (11 décembre 1948)

texte intégral de la résolution.

Image d’archives, l’exil palestinien et les camps de réfugiés, 1948.

http://www.voltairenet.org/article153320.html

 

ps : L’AFP a rapporté que la Knesset (le Parlement israélien) a adopté une loi controversée qui pénalise les organismes qui commémorent la "Nakba". Le projet de loi --présenté par le parti national-populiste Israël Beiteinou du ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman-- a été définitivement adopté par 37 députés contre 25, a indiqué l’AFP. La nouvelle loi prévoit des amendes pour les organismes financés par des fonds publics, telles que des municipalités et des institutions éducatives, qui marquent chaque année le "deuil" de la "Nakba" ou qui soutiennent à cette occasion des activités qualifiées de "contraires aux principes de l'Etat" israélien. L’Association pour les droits civiques en Israël (ACRI) a exprimé son mécontentement à travers un communiqué : "Cette nouvelle législation vise avant tout la minorité arabe israélienne, ce qui contredit les valeurs fondamentales de la démocratie et de la liberté. (...)
"En pointant du doigt les citoyens arabes israéliens, en les décrivant comme dangereux et déloyaux vis-à-vis de l'Etat, certains tentent d'imposer leur vision et leur interprétation de l'Histoire", a déploré l'organisation.
Pour rappel, les Arabes israéliens sont au nombre d'1,55 million, soit 20,4% de la population d'Israël. Ils sont les descendants des 160.000 Palestiniens restés sur leurs terres après la création de l'Etat d'Israël en 1948.

Lire la suite

GHERASIM LUCA : HEROS-LIMITE

15 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

lucas.jpg(…) Leur monde est une boule ronde, lisse, purpure, aux bords innés, inabord, d’abord il est inabordable, pas de fissure où se fourrer, pas de voie pour y pénétrer, et puis, et puis, il se méfie de nous, tic tic, il est métaphysique, tic, le grand tout métaphysique. (…)   
Héros-Limite, de Ghérasim Luca, éd. Librairie José Corti, 1985, 86 pages, isbn : 2-7143-0130-4.
Première édition : 1953, éd. Le Soleil noir.
Image : Gherasim Luca lisant héros-limite
Lire la suite

LETTRE DE JORGE LUIS BORGES A FERNANDO PESSOA

14 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

pessoa1.jpgLe sang des Borges de Moncorvo et des Acevedo (ou Azevedo) peut sans géographie m’aider à te comprendre, Pessoa.
 
Il ne t’a rien coûté de renoncer aux écoles et à leurs dogmes, aux vaniteuses figures de la rhétorique et à l’opiniâtre tâche de représenter un pays, une classe ou une époque. Sans doute n’as-tu jamais songé à ta place dans l’histoire de la littérature. J’ai la certitude que ces hommages sonores t’étonnent, qu’ils t’étonnent mais qu’ils te vont droit au cœur. Tu es aujourd’hui le poète du Portugal. Quelqu’un inévitablement prononcera le nom de Camoès. Les dates chères à toute célébration ne manqueront pas. Tu écrivais pour toi, non pour la gloire. Ensemble nous allons partager tes vers ; laisse-moi être ton ami.
 
Genève, le 2 janvier 1985.
 
 
(Traduit de l’espagnol par Anne Morvan)
Lire la suite

MARTIN WALSER : ACCEPTER LA TERRIFIANTE NORMALITE…

13 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

martin-walser.jpgParmi les écrivains allemands de sa génération, Martin Walser était bien le dernier à n’avoir pas abordé la période de la Seconde Guerre mondiale. Qu’est-ce qui pouvait bien le retenir de le faire ? Quel scrupule, sinon l’ambiguïté de l’exercice, quand désormais ses termes en étaient convenus ? Longtemps Martin Walser s’interrogea sur la validité de ces retours sur le passé, qui nourrissaient désormais un quasi genre littéraire, et pas seulement en Allemagne. Il crut y déceler quelque chose comme un manque de justification du présent, voire, pire : la volonté d’offrir au passé un présent enfin convenable, quand nombre d’auteurs demeuraient à ses yeux dupes des mensonges du passé. Pour ne pas y sombrer à son tour, il se résolut à n’écrire qu’en essayant d’accueillir le passé tel qu’il fut : le nazisme dans sa banalité quotidienne, sa familiarité, les convivialités intrigantes qu’il dessinait, la terrifiante normalité que les allemands avaient accepter de vivre. Son livre lui valut le Prix de la Paix en 1998, et provoqua une énorme polémique en Allemagne.

Né en 1927, Martin Walser n'avait pas même six ans quand Hitler arriva au pouvoir. Il en avait dix-huit à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Douze années sous Hitler, qui sont précisément celles qui informent son roman, largement autobiographique.

Le petit Johann a donc six ans lorsque Hitler accède au pouvoir. Il vit près du lac de Constance. La pauvreté y était le lot quotidien d’un bourg où les gens avaient espéré cette arrivée au pouvoir dont ils pensaient qu’elle les soulagerait économiquement. Hitler aux commandes, se met peu à peu en place le mensonge du miracle allemand. Une communication bien rôdée, autour d’une politique économique inefficace en réalité, artificiellement prospère sous l’impulsion de la machine de guerre allemande, créatrice d’emplois, mais pas de richesses. La mère de Johann prend sa carte du parti : elle tient un restaurant, espère capter la clientèle des adhérents. Le père, lui, résiste à sa manière : il enseigne à son fils l’amour des langues, l’écoute de ces mots venus d’ailleurs que les nazis ne veulent plus entendre. Johann y grandit en liberté et curiosité pour cet Autre que le régime veut abolir. Voilà tout l’univers du roman, loin de la fresque historique, loin de tout héroïsme, au plus près de la vie que l’auteur vécut. Sans fard. Sans minauderie. Bien sûr, l’Histoire traverse les regards, les défilés et le prosélytisme nazi, les discours de Goebbels. Reste l’essentiel : la vie banale d’une petite ville de province, soulagée de n’être pas le théâtre d’un champ de foire plus horrible. Un petite ville pas vraiment concernée. Faisant le dos rond. D’une certaine manière, il y avait un vrai courage à l’écrire, cette terrifiante normalité que l’on voulait taire aujourd’hui.

Constance-en-42-copie-1.jpgJohann grandit, combat, finit par découvrir que seule la langue est source vive. En restituant à l’enfance l’innocence de sa langue, Martin Walser a cru ainsi la sauver des flétrissures de l’Histoire. Soldat de la Wermacht à la fin de la guerre, enrôlé de force comme tant de jeunes allemands d’alors, on lui a reproché sa trop grande retenue, à se contenter de dépeindre une existence presque heureuse dans cette petite ville des bords du lac de Constance, épargnée par les atrocités du régime même si l’idéologie nationale-socialiste s’y répandit aussi. La polémique prit ensuite de l’ampleur quand, en 1998, dans un discours prononcé à l'église Saint-Paul de Frankfort, Martin Walser affirma que le temps était venu de "tourner la page d’Auschwitz". Non qu’il fallait oublier, mais parce que, selon lui, la répétition des représentations finissait par faire entrer Auschwitz dans la banalité de la commémoration. L’argument peut se comprendre, même s’il ne peut s’admettre. Plus troublant, Martin Walser s’opposa à la remise à neuf périodique des camps. Là encore, l’argument peut s’entendre : faire des camps des musées ? Mais quelle muséographie mettre en place qui satisfasse les exigences de la mémoire et celles de l’esthétique muséale ?… On le voit, ce n’est pas en poussant des cris d’orfraie qu’on règle cette épineuse question de l’adéquation d’une scénographie artistique à son projet mémoriel… Martin Walser prétendait, lui, qu’à s’y engager, on finirait par instruire un rituel confortable qui n’interrogerait plus rien, ni personne. Refusant de mémoiriser le nazisme –ce en quoi on ne peut que lui donner tort-, Martin Walser plaidait pour le développement d’une conscience individuelle plutôt que collective. C’est là toute son erreur en somme : le musée est l’instrument privilégié de la mise en forme de la conscience collective, l’espace institutionnel qui délivre, pour les siècles à venir, la forme que la cohésion sociale doit prendre. La mise en forme de la conscience collective est ainsi l’affirmation nécessaire d’une vision du monde, capitale pour qui veut construire l’être-ensemble. --joël jégouzo--.

 



Une source vive de Martin Walser, traduit de l’allemand par Evelyne Brandts, coll. Pavillons, mars 2001, 440p., ISBN : 978-2221090446.

Lire la suite

ANATOMIE POLITIQUE DE LA DOMINATION

12 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

domination.jpg"On préfère un système de domination dont on maîtrise les usages à une liberté imprévisible".

 

Bétracice Hibou, qui a longtemps étudié le cas de la Tunisie, reprend ici à nouveaux frais tout ce qui a été pensé sur la question, depuis Weber en particulier, dont elle se revendique.

Approche totalisante donc, intégrant l’économie comme construction sociale, ce que nos chères élites politiques ont oublié.

La démarche est d’emblée intéressante, qui affronte des situations historiques étrangères les unes aux autres pour tenter de révéler ce qui nous sépare de ces histoires, celle de l’Allemagne nazie par exemple, ou de la Grèce Antique.

Armée de Weber et Foucault, la question qui nous est posée est celle de savoir quels intérêts nous trouvons à obéir à des contraintes qui souvent nous plient, un genou en terre. Réponse : le besoin de vivre une vie "normale". Qu’entendre par là ? Une vie sans histoire ? En un sens oui : vivre sans heurt tant la révolte est difficile, demeurer passif pour préserver son existence. Vivre en creux des règles établies, quelles qu’elles soient, en s’en accommodant, ce qui implique certes la soumission, mais n’exclue en rien l’écart du cynisme, du scepticisme, voire de l’indignation distinguée, sinon conformiste, tous ces ajustements à la marge qui permettent de n’avoir pas trop honte de ce que l’on est. Mais fondamentalement : accepter ce qui est, à savoir, la terrifiante normalité.

D’autres avaient poussé la même analyse dans des situations qui nous paraissent aujourd’hui extrêmes, comme cette étude de Christofer Browning sur le 101ème bataillon de réserve de la gendarmerie allemande, premier lancé dans l’extermination des juifs, qu’ils tuaient en masse avec des moyens artisanaux, armés de leurs seuls fusils. Aucun des membres du bataillon ne ressentait de haine particulière à l’encontre des juifs, ni n’adhérait à l’idéologie nazi. Lors de leur audition, après la guerre, ces hommes ordinaires expliquaient très sincèrement qu’ils avaient accompli leur tâche en tentant d’y apporter le perfectionnement technique qui la rendait supportable et que la force du conformisme aidant -sous le regard des autres il est difficile de se soustraire-, ils s’y étaient "résignés".

Dans d’autres situations, ailleurs, on voit comment cette terrifiante normalité finit par banaliser des comportements intolérables, comme dans le cadre de cette montée de l’islamophobie en France, impulsée par le sommet de l’Etat comme un sentiment tout à fait normal, sinon recommandable.

Et cette normalité, encore une fois, peut très bien s’accommoder de mécontentements, d’inquiétudes, de récriminations. L’adhésion n’est jamais pure à ce qui arrive. Et il n’est même pas besoin que l’Etat vous achète pour rentrer dans le moule, faire le gros dos en attendant que cela passe. Les historiens ont voulu un temps nous faire croire qu’Hitler avait acheté les allemands par l’élévation de leur niveau de vie et que cette contrepartie à elle seule expliquait le silence du peuple allemand. Mais toutes les récentes études montrent qu’il n’en fut rien en réalité, que l’économie artificielle des nazis ne créa que très peu de richesses, vites confisquées par les habituels nantis, sinon par le biais d’une offre d’emploi passablement conjoncturelle, provoquée par une économie militarisée à outrance. En fait, le IIIème Reich fut une variante normale de l’Allemagne du XXème siècle. Une idée avec laquelle nous avons encore du mal à nous accorder, aujourd’hui. Une variante normale, à cette distinction près que le nazisme aura été l’âge d’or d’une normalité autoritaire. Une normalité pour beaucoup fabriquée autour de la mise en place du clientélisme, la raison d’être fondamentale du système politico-économique nazi. Mais on le voit, cette conception de la privatisation de la société n’est pas le propre du régime nazi et ne constitue en rien, par exemple, une anomalie historique : elle est la base même de la construction des démocraties modernes, où le clientélisme illustre à la perfection la capacité du politique à représenter la société par des processus de délégation informelle.

pauvrete2.jpgBien évidemment, pour que les choses tiennent, il faut en produire l’illusion. Tous les staffs de communication des partis au pouvoir savent que le désir, fût-il de paix, est pénétrable aux techniques gouvernementale de la manipulation à travers ces invariants de la domination : la demande d’ordre, de sécurité, de stabilité, de tranquillité. Toutes demandes qui font de la domination une douceur insidieuse.. Ambiguïtés lexicales volontaires, malentendus, sous-entendus, fausses querelles, la domination s’exerce à travers une mise en scène langagière. Et l’on sait bien, dans l’entourage de Sarkozy, comment l’érosion viendra altérer peu à peu les frontières entre le normal et le naturel, en matière de racisme par exemple. A la longue, un consensus se fera jour, qui servira de socle à la production sociale de l’indifférence morale, où l’on voit volontiers se substituer la responsabilité technique à la responsabilité morale (rappelez-vous l’affaire du sang contaminé : responsable, pas coupable).

Parmi ces techniques, la comptabilité nationale, les fameuses statistiques du chômage par exemple, technique exemplaire de production de l’indifférence morale, passant par la mise en chiffres qui est avant tout un processus de mise à distance rendant acceptable l’existence de millions de chômeurs jetés dans l’effroi de la précarité. --joël jégouzo--.

 

Anatomie politique de la domination, Béatrice Hibou, La découverte, avril 2011, 298 pages, 24 euros, ean : 978-2-7071-67668.

Lire la suite

LES BEURS, LA BEURETTE ET LES ARABES…

11 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

islamophobie.jpgSuperbe analyse de Nacira Guenif dans le numéro d’été de la revue Ravages, qui étudie la généalogie et les déplacements d’usage du terme "beur", vieux de quarante ans déjà, sans que personne ne se soit vraiment interrogé sur la validité de ce qu’il fondait. Un terme promu dans les années Mitterrand, euphémisant la charge ethnique, édulcorant la charge coloniale pour amortir l’origine immigrée de ceux qu’il englobait, des jeunes gens que l’on voulait alors avenants, malléables. Un terme destiné à supplanter dans l’imaginaire national celui de bougnoule, ou de raton, bien que leur usage n’ait pas vraiment cessé dans cette France tout en rose qui offrait à l’arabe de prendre place dans le périmètre national sous un nouveau vocable lénifiant. Une place qu’on lui offrait, certes, mais non sans condition. Beur, c’est-à-dire qu’il lui restait à devenir français -alors qu’il l’était depuis deux générations déjà… Beur, c’est-à-dire qu’il avait à se soumettre, gentiment, à la domestication qu’on lui avait réservée, rien que pour lui, en vue de son assimilation définitive. Une période probatoire en somme, s’ouvrait devant lui, toujours inachevée vers la fin des années 90, et dont on pouvait soupçonner à la longue qu’elle avait essentiellement été conçue pour n’être pas achevée, en ce sens que peu désiraient la voir prendre fin sinon par sa disparition pure et simple, tant le vernis de la double culture que l’on avait un temps encensé (le rap, le slam, le langage des tecis) ne paraissait acceptable que dissout dans la culture française dite de souche, récupérant in extremis ces excroissances désordonnées pour les passer à la moulinette de ses prétendues normes : le tag entrait dans les musées, mais au terme d’un sérieux nettoyage esthétique rejetant loin du musée ses surcharges ethniques.
ravagesL’emploi du mot, analyse encore Nacira Guenif, traduisait aussi un embarras en fin de compte, témoignant de la nécessité de revoir la fable coloniale pour construire un récit post-colonial que l’on sentait partout en gestation, mais que l’on ne s’empressait pas d’accompagner. Car bien que censé incarner les jeunes issus de l’immigration maghrébine, le terme de beur en faisait des êtres sans filiation, sans passé ni avenir –voire sans âge, d’une jeunesse éternellement prescrite, où les enfermer commodément. Être beur, c’était au fond "abolir la part de soi jugée incompatible avec l’entrée en citoyenneté républicaine", à savoir : la part maghrébine.
Que dire ensuite du féminin infantilisant qui émergea avec le succès que l’on sait. "Beurette"… Sinon qu’il sentait à plein nez son relent colonial… Séduisante, fragile, disponible, menacée… Car dans les années 2000, les beurs n’étaient plus ce qu’ils auraient dû être. Ils n’étaient plus gentils, ils n’étaient plus malléables. Ils étaient au contraire devenus menaçants, incontrôlables. L’arabe hexagonal, rétif à toute intégration. Les émeutes de 2005 le manifestèrent spectaculairement, et la beurette vint à point nommé incarner la figure stéréotypée de la femme opprimée. Avec cet avantage immense qu’elle désignait enfin le coupable : le garçon arabe, recyclé désormais dans le thème sécuritaire. La civilisation pouvait voler en toute tranquillité au secours de la charmante beurette, victime désignée du sexisme endémique des banlieues. Le beur était devenu entre-temps le garçon arabe, hétéro violent, machiste, inculte, réactionnaire. Et l’aspiration à l’égalité, à la liberté, des jeunes français issus de l’immigration maghrébine, pouvait rester lettre morte. En mettant au ban des accusés le garçon arabe on en faisait l’économie, disculpant du même coup tous ceux qui aboyaient avec les louves, dénonciateurs de tous bords du sexisme des banlieues, qui s’étaient assurés au passage que tout le monde avait bien oublié que la jeune fille arabe était elle aussi victime de discriminations raciales… Du coup, si l’emploi du mot Beur avait permis de différer l’accès des jeunes issus de l’immigration maghrébine aux droits nationaux, en construisant avec le garçon arabe la figure de l’ennemi intérieur, on pouvait exclure cette fois carrément l’arabe hexagonal du champ des droits nationaux…
Par ailleurs, si l'on évoque volontiers au singulier la figure de la beurette, c'est sous un nombre pluriel que les beurs sont convoqués. Ce point de grammaire qui n'est pas étudié dans l'article en question n'est pas anodin, j'y reviendrai dans une prochaine chronique.
Enfin, ce que n'évalue pas la réflexion de  Nacira Guenif, c'est que l'espace à l'intérieur duquel se sont définis les termes de beur et beurette était laïc, une laïcité qui prétendait organiser leur soumission à des principes pour le moins suspects. Or, aujourd'hui, le chemin parcouru par les "beurs" eux-mêmes a conduit cette même République laïque à recycler leur assignation exclusivement à l'intérieur d'une perception religieuse. L'espace à l'intérieur duquel est stigmatisé l'arabe est religieux. Il y a là beaucoup à réfléchir, qui fera également l'objet d'une prochaine chronique--joël jégouzo--.
 
Ravages, Sale race, été 2011, éditions JB2 & Cie, 160 pages, 13,50 euros, ean : 978-2-755607079.
 
Lire la suite

LES MASSACRES DE MASSE EN ALGERIE AU TEMPS DES COLONIES FRANÇAISES

10 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

burnous.jpgCette sorte de chef-d’œuvre littéraire d’un ancien militaire français converti après dix ans de coloniale à la littérature s’ouvre sur le bonheur d’écrire, au plus près d’une vision sensuellement reconstruite d’un ventre de femme délicatement rebondi, à la langueur toute charnelle, fascinant de blancheur et offert autant à la vue du narrateur qu’à celle du lecteur. Le ventre nu d’une femme. Algérienne. Et le couteau qui l’ouvre. Un coup, l’autre, dans cet assassinat exécuté comme l’un des beaux arts de l’armée coloniale, tandis que notre narrateur songe aux grandes tueries humaines pleines de cette grandeur sombre qui sied tellement aux récits de guerre, quand il n’a, lui, rien de plus grand à offrir que ce ventre pénétré, dépecé, perforé. Tuez les arabes ! Les hommes, les femmes. Ses chefs le lui en ont donné l’ordre. Il s’exécute. Il tue. Rien de plus normal, puisque tout le monde tue autour de lui. Les arabes. Un sport. Une activité de loisir presque. Nous offrant au passage la vision d’une Algérie étouffée, d’un peuple soudain enfermé dans nos vices, bafoué, exécuté. Nous sommes en 1886. Le narrateur vit en Algérie depuis dix ans. Il parle l’arabe, aime s’habiller en arabe, aime ce pays et ses femmes voluptueuses, ne nous épargnant aucun des clichés de l’orientalisme falot qui anime la grande épopée coloniale française pour mieux les travailler au corps si l’on peut dire, en jouer avec habileté pour construire la seule chose qui lui importe : son œuvre, son écriture, ces phrases belles, intelligentes et fortes, admirablement travaillées, admirablement rythmées. Il raconte. Une histoire, un conte, une fable qui lui vaudra enfin la renommée dans les salons littéraires. Il raconte les arabes, par "fournées", envoyés au bagne (Cayenne), ou au "Bureau arabe", vrai centre de torture. Il raconte les marches forcées dans le désert des villageois raflés, les cadavres jalonnant leur chemin, les exécutions sommaires. Il raconte le mépris des troupes françaises à l’égard des populations autochtones, l’indifférence quant à leur traitement, inhumain cela va de soi, ils sont si peu des hommes. Il raconte encore l’ennui dans les régions pacifiées, moins du fait d’une quelconque réussite de la politique coloniale française, que de la volonté des indigènes à vivre en bonne intelligence avec l’envahisseur pour tenter de préserver leurs familles. Autant qu’ils le peuvent. C’est-à-dire jamais bien longtemps, car rien ne peut venir à bout de la volonté de guerre des militaires français : ils savent, eux, que leur avancement se fait au sabre, qu’on ne gagne du galon qu’en tranchant les têtes, qu’en brûlant les villages. Alors ils s’emploient à provoquer continuellement les populations. Ou bien à inventer n’importe quel prétexte pour fomenter un désordre. Ici une poule volée à un colon, dont un capitaine en mal de promotion exige réparation. Qu’on lui livre un coupable. N’importe quel homme fera l’affaire, pourvu qu’il puisse l’exécuter sommairement devant tout le village rassemblé, avec l’espoir que ce meurtre poussera les villageois à l’indignation, à quelque remous de foule qui légitimera que l’on charge et rédige ensuite un rapport à l’Administration pour dénoncer une rébellion plus ample. Alors débute la chasse à l’homme. On traque l’arabe comme une bête, avec pour seule consigne "pas de quartier". On brûle les villages, on sabre les femmes, les enfants, on cerne les survivants, ici 200 à 300, poussés dans les montagnes, au creux des rochers, exténués de fatigue, mourant de faim et de soif, tandis que deux milles hommes en armes les encerclent et les mitraillent… Les Einsatzgruppen avant l’heure. On songe aux premières expérimentations de la Solution Finale conçues par Hitler, au 101ème bataillon de réserve de la gendarmerie allemande, parcourant les campagnes polonaises pour exécuter systématiquement les populations juives raflées. Des méthodes directement importées des colonies semble-t-il.

Il faut lire ce récit enfin réédité, qui ouvre grand les yeux sur ce que fut la colonisation de l’Algérie racontée de l’intérieur par un militaire français. Un témoignage ahurissant sur le peu de moralité de cette armée et sa prétendue mission civilisatrice. Un témoignage ahurissant sur le lyrisme du viol, de la razzia, du meurtre de masse qui traversait alors ses rangs. Un témoignage… S’il n’était plutôt un récit tout entier traversé par ce curieux bonheur de la chose racontée, tournant autour de son objet avec ravissement, animant ce goût commun aux hommes de lettres, un delectare insupportable en fin de compte, faisant un conte de ces atrocités. Le meurtre de masse en Algérie, dont on aurait tort de n’en faire qu’un genre littéraire virtuose. --joël jégouzo--.



Sous le burnous, de hector France, préface d’Eric Dussert, éd. Anacharsis, avril 2011, 202 pages, 17 euros, ean : 978-2-914777-759.

Lire la suite

ORWELL, ENTRE LITTERATURE ET POLITIQUE

9 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

orwell.jpgLa revue Agone publie pour son numéro de printemps un dossier tout entier consacré à Orwell –en fait la publication des minutes d’un colloque qui s’est tenu à Lille les 19 et 20 mars 2010 : "G. Orwell, une conscience politique du XXème siècle").

Et certes, il suffit de jeter un rapide coup d’œil sur sa production pour réaliser combien il fut le prototype d’un parcours moins exemplaire que familier des engagements puis des renoncements que le court XXème siècle imposa. Socialiste mais anticommuniste, refusant de croire en un Peuple messianique, anticapitaliste mais sobrement libéral s’autorisant volontiers des accents libertaires, si l’on peut certes apprécier ses prises de position, en faveur de la Palestine notamment, son anti-sionisme le mettant en porte à faux avec la plupart des intellectuels de gauche de son époque, restent de multiples confusions idéologiques qui l’auront empêcher d’y voir plus clair, autant sur la question coloniale par exemple, où la problématique de l’Empire devait rester centrale chez lui (malgré ses dénonciations répétées à la suite de ses voyages en Birmanie), tout comme sur la question de l’Europe, où, cherchant une issue instruisant le fumeux concept d’"Etats-Unis d’Europe", Orwell crut bon de frayer avec la revue Preuves, dont aujourd’hui encore les français sont bien les seuls dans le monde à ne pas savoir qu’elle était financée par la CIA et qu’elle était l’instrument culturel mis au point par les Etats-Unis pour aider à la conversion libérale des élites intellectuelles françaises, à commencer par celles dites de Gauche… Bref, le socialisme démocratique auquel rêvait Orwell, cette fameuse Gauche hétérodoxe redécouverte en France dans les années 70, anti-totalitaire, anticapitaliste (mollement) et anticommuniste, n’aura guère préparé les esprits au renouvellement d’une alternative politique… Au fond, Orwell était avant tout un écrivain, non un théoricien, plus engagé dans la réflexion littéraire que politique. Socialiste sceptique, libéral anarchisant (sic), même si la référence au Peuple resta omniprésente dans son œuvre (ouverte comme espace conflictuel), cette conscience politique flottante qui était la sienne, plus propice à fonder une issue littéraire que politique aux problèmes sociaux, n’est sans doute pas une solution que l’on pourrait creuser aujourd’hui. Et plutôt que de l’enfermer au fond dans un après-coup sans horizon, sans doute vaudrait-il mieux l’envisager dans sa dimension historique, celle d’un passé dont nous peinons à nous relever et dont il faudrait comprendre la raison de cette impuissance à le dépasser. --joël jégouzo--.

  Orwell entre littérature et politique, Agone, n°45, avril 2011, 212 pages, 20 euros, ean : 978-2-7489-0131-3.

Lire la suite