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La Dimension du sens que nous sommes
Articles récents

IF, DE MARIO FREIRE DE MENESES

27 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

munch_TheScream.jpg

 

Si,

Aujourd’hui,

En ce moment même,

MAINTENANT,

Juste au moment où vous me lisez,

Si

Je devenais un Dieu bon

Puissant et efficace,

JE FINIRAIS

Avec l'humiliation

De la pauvreté,

La bouche ouverte

D’étonnement

A l’injustice subie,

Le cri rauque et animal

De celui

A qui la torture

Déchire la chair,

JE FINIRAIS

Avec le désespoir

De la solitude,

Et je ferais

S’asseoir à ma table

Mes morts à moi.

Demain je n’écrirai

Plus aucun poème,

Car aujourd’hui même

Je me suis entièrement

Recouvert

D’un insolent désir

De vouloir écrire

Mon plus beau poème

DEMAIN.

 

Merci Monsieur Rudyard Kipling

 

Mario Freire de Meneses, poète franco-portugais.

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Redevenons ces guetteurs de rêves auxquels songeait Walter Benjamin…

26 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

espagne.jpgC’est une utopie, dit-on ici et là, de croire que nous pourrions changer les choses, quand les moyens dont nous disposons paraissent pareillement dérisoires à ceux mis en œuvre par les puissants de ce monde. Une utopie ? Justement : quelle question pose l’utopie, sinon celle de l’altérité sociale, bouclée dans les discours de la domination sous les formes les plus insidieuses quand elles ne sont pas barbares, à vouloir nous assigner la place si peu reluisante de l’électeur couché, tout juste bon à délivrer quitus à une classe politique qui n’a cessé de nous mépriser au plus profond de nos espoirs en elle.

Peut-être faut-il reprendre souffle d’un plus profond questionnement, insensé, assurément, à vouloir se reprendre du fondement où l’Être se penserait. Qu’est-ce que l’utopie au demeurant, sinon penser l’être comme inachevé et processuel, trouvant dans cet inachèvement sa raison d’être ?

Lévinas pensait que l’utopie constituait par excellence le socle de cette énigmatique région de l’univers qu’est l’être humain. Qu’elle incarnait l’espace de la rencontre en l’homme d’une altérité qu’il ne convenait pas de comprendre dans le champ de l’ontologie, mais celui de l’éthique. Il y voyait très essentiellement la chance pour l’être d’y tenter de s’aventurer non pas en quelque mauvais infini ou de s’enfermer dans une pénible errance, mais d’accéder enfin à la pleine lumière de lui-même. Il imaginait que dans ce pas vers le mystérieux territoire de l’utopie, l’homme saurait y nommer ses raisons d’être. Walter Benjamin l’avait bien compris, qui voyait dans la haine de l’utopie l’expression la plus sensible des défenseurs de l’ordre en proie à la peur de l’altérité. Les sociétés les moins utopiques ne sont-elles pas les sociétés totalitaires ? Voire les sociétés autoritaires ou même les sociétés libérales, prises dans l’illusion de l’accomplissement, du "retour chez soi". Pour Benjamin, le social devait impérativement demeurer travaillé par ce rêve, qui n’était rien moins, à ses yeux, que de repérer les points aveugles de l’émancipation moderne. --joël jégouzo--.

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DU PAYSAGE DE-FINI COMME FORME DE L’ACEDIE

26 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #DE L'IMAGE

CDFriedricj.jpgDe Pétrarque à Goethe, la rencontre avec le paysage fut vécue comme une mise à l’épreuve des catégories de la pensée tout autant que de celles de l’écriture. Une foule d’auteurs fut prise d’inquiétude devant le surgissement de cet inconnu, traversé par la question qu’il posait à l’homme. Quelle question ? Celle de la violence contenue dans ce face à face nouveau au monde, que Simmel analysa par la suite comme témoignant du sentiment brusque de l’arrachement au Tout qui accompagna la longue gestation de l’individuation des formes de vie. La tragédie constitutive du paysage et de la modernité venait, là, se refléter, miroiter dans le regard des hommes sous la forme d’une partie d’un Tout devenant soudain un ensemble indépendant et revendiquant son droit face au Tout. C’est que le paysage induisait comme une sorte de restriction du monde visible au champ visuel. Hölderlin l’évoqua, construisant la figure de l’humain brusquement isolé dans la beauté du monde, faisant face sans trop savoir comment à la violence muette du paysage, autonome, mais débordant de ses abîmes.

C’était cela, oui, qui venait à chacun, sous le mutisme des choses, la présence débordante de l’infini se déversant tout entier dans le fini, tendant pour le coup le ressort le plus intime de l’expérience humaine.

(Partout où les vagues de la mer baignent le rivage, étageant ici les dunes, là le bosquet). L’image de l’infini se révélait partout à nous jusque dans les moindres fragments du fini. Partout, rognant le paysage, la part invisible de l’espace triomphait. Le paysage avait beau délimiter un monde, il en laissait deviner un autre, inobservable, dont rien ne pouvait faire taire l’appel.

Sous les traits d’un espace que l’on pouvait parcourir, tous les plis du visible enveloppés dans mon regard, le paysage se donnait soudain à explorer comme une invitation à on ne savait quel interminable voyage, tous les points de l’espace se dérobant toujours, soumis à l'obstination de l’infini à se loger dans le fini, ne cessant plus jamais de travailler le paysage pour le dé-finir.

Avec Pétrarque, le paysage prolongeait encore l’antique cosmos. La montagne s’affirmait comme figure du désert, cet Ailleurs absolu où la méditation chrétienne avait logé la dramaturgie du salut de l’âme. Sa méditation devant le paysage n’était pas encore la réappropriation du moi par soi-même, laissant habiter beaucoup de distance dans ce regard qui ne savait encore où trop se poser. Mais déjà, et par la suite d’une façon prégnante le paysage parut relever de quelque trouble de la volonté humaine, ouvrant la brèche de l’acédie dans la vie psychique des hommes, cette incapacité du vouloir, cette tristesse de l’impuissance vis-à-vis de soi-même. C’est que le paysage menait tout droit à l’expérience d’une altérité intérieure, où l’infini ne cessait de contaminer les possibilités du fini. --joël jégouzo--.



Image : peinture de Caspar-David Friedrich

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PETRARQUE : L’ASCENCION DU MONT VENTOUX

25 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

pétrarqueDans la mythologie du Tour de France cycliste, le mont Ventoux occupe une place singulière, sans doute parce que la mort, sans fard, s’y est livrée à la curée de l’exploit. Les coureurs ne le gravissaient pas sans l’inquiétude de l’homme solitaire qui, à bout de forces, doit encore découvrir que «la voie lactée est (peut-être) une rue barrée» (Antoine Blondin). Et tandis que l’œil blafard des caméras fixait l’antique souffrance des forçats chancelants sur leur route, au loin montait comme un vertige l’indicible horizon.

Il y a, dans cette lettre de Pétrarque, quelque chose, justement, de notre sensibilité moderne repue d’exploits sportifs et d’orgueil brisé. Ce n’est certes pas déjà Georges Bataille gravissant les pentes de l’Etna, «saoul de fatigue et de froid», mais un moment de crise où s’égare la sensibilité européenne. L’ascension du mont Ventoux fonctionne bien encore comme l’ascèse médiévale du passage du sens physique au sens spirituel : il s’agit de se transcender au travers de l’épreuve physique de la souffrance, d’aller à Dieu en pénitent ivre de fatigue et de froid. Mais, ayant transgressé ses limites, Pétrarque tombe littéralement en arrêt, stupide, ahuri devant le paysage qui s’ouvre à lui et qu’il ne peut contempler. Le sentiment du sublime est tout prêt de l’anéantir. Pétrarque voit au loin le sillon du Rhône qu’il peut embrasser d’un regard, mais il vacille, s’en détourne et se jette dans la lecture de Saint Augustin. Cette altérité radicale du paysage ne peut éveiller en lui que des résonances maléfiques. Il craint de s’égarer en quelque lieu stérile et baisse les yeux, effarouché par l’audace de son propre regard posé sur un monde vierge : dans l’égarement du sommet conquis, où l’âme pourrait-elle prendre sens ? En lecteur d’Augustin, il sait le danger de cet abandon au monde. L’usage ordonné des beautés sensibles, seul, peut ramener la jouissance contemplative vers sa seule justification aux yeux d'Augustin : Dieu. Mais de retour de son ascension, Pétrarque, toujours inquiet et nerveux, se jette sur son cahier d’écriture où il couche son aventure, décrit son premier paysage, inaugurant sans le savoir, bien que ne faisant que pousser à l'extrême la conception aristotélicienne de la rhétorique, cet excès moderne de la littérature sur la vie. --joël jégouzo--.

 

 

L’ascension du mont Ventoux, de Pétrarque, traduit du latin par Denis Montebello, préface de Pierre Dubrunquez, éd. Séquences -125, rue Jean-Baptiste Vigier, BP 114, 44 402 – Rezé Cedex, 46 pages, déc. 98.

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DAN WELLS -JE NE SUIS PAS UN SERIAL KILLER

24 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

killerMrs Anderson est morte. Depuis trois jours. Paisiblement, certes, mais pas dignement. Elle a fini par puer la charogne. Sur les six derniers mois, elle est bien la dernière à être morte de mort naturelle à Clayton Country. Chaleur de fin d’été. Dans le funérarium de la famille Anderson, la mère s’active autour de la table de dissection. La vieille est dessus. Mais un autre corps doit débarquer, celui de Jeb Jolley. Assassiné. Le ventre à l’air. Voilà qui séduit davantage John, le fiston de la famille, quinze ans, qui n’aime rien tant que cette morgue familiale. Pour l’heure il aide sa mère à préparer la vieille. Du coton sous les paupières pour conserver au visage sa ressemblance, la colle à mandibules pour clore les lèvres. On finit par la position «je suis mort», jambes tendues, bras tendus, mains à plat ou jointes sur le ventre. Fixer la physionomie générale avec du formaldéhyde…

A l’école, John écrit les meilleurs rédactions de la classe. Exclusivement sur les psychopathes qui ont décrié l’actualité. Il les connaît tous. Ça lui a du reste valu une convocation chez un psy, qui le suit régulièrement. Alors le meurtre de Jeb Lolley, un vrai cadeau qu’il sait apprécier à sa juste valeur dans cette petite ville qui gît à côté de la voie rapide comme une grosse charogne sans âme. John croit que le destin l’appelle à devenir tueur en série. Il s’est donc construit des règles pour résister à cet appel. Comme de ne jamais regarder une personne trop longtemps. Et s’il enfreint cette règle, il dispose en réserve d’une règle d’évitement : ne pas revoir la personne pendant au moins une semaine. Avant, il disséquait des animaux pour voir ce qu’il y avait dedans. Il se l’interdit aujourd’hui. C’est sa règle numéro trois : ne pas approcher des animaux. Surtout domestiques. Et si l’envie lui prend de transgresser l’une de ses règles, il en a d’autres en réserve, comme de s’efforcer de tourner toujours un compliment aux gens qu’il rencontre. L’ennui avec ces règles, c’est qu’elle le contraignent à passer sa vie en compromis. Et à tout étudier, son comportement comme celui des gens. Tout. Les émotions aussi bien, dans de gros dicos médicaux. Parce que lui, il n’en éprouve jamais.

Le corps de Jeb est donc arrivé en morceaux. John découvre qu’il y manque un organe. En étudiant minutieusement le cadavre, il est convaincu d’être en présence d’un tueur en série. John jubile. L’actualité lui donne vite raison : un second meurtre, puis un troisième, puis un autre, etc., terrifient la région. Et chaque fois, un organe nouveau a disparu. La police panade. John s’interroge : qui, à Clayton Country, pourrait en être capable ? Un marginal ? Il cherche tout d’abord parmi les marginaux de la ville, mais réalise qu’il fait fausse route. Il espionne tout le monde désormais, la nuit surtout, rôdant derrière les ombres, jusqu’à découvrir le tueur. Un être d’apparence humaine, qui ne peut survivre qu’en se régénérant… Le récit bascule dans le fantastique, mais sans jamais cesser de s’inscrire dans une trame tout à la fois noire et policière. L’intrigue cavale, s’amplifie d’un souffle nouveau, une prouesse, une réussite, construisant des personnages denses, sensibles, proches de nous, et travaillant l’intrigue à fronts renversés : le monstre s’humanise, nous instruit du malheur ontologique qui pèse sur lui, citant volontiers William Blake, ouvrant à une vraie métaphysique de la condition humaine, égarée dans son manque, incapable de se remplir, sinon de la vie d’autrui. Un Faust à l’envers, où le monstre veut vieillir, mourir, par amour, n’endosser qu’une identité, fragile, démon à bout de force dans le festin du cadavre qui gît auprès de lui, plein d’affection pour John et découvrant, lui le monstre, le lien émotionnel qui le relie aux hommes, dans cette agonie hallucinée, consumée dans l’échange que l’on pressent, John délivrant sa ville, mais à quel prix ? --joël jégouzo--

 

Je ne suis pas un serial killer , de Dan Wells, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Elodie Leplat, éd. Sonatine, avril 2011, 270 pages, 18 euros, ean : 978-2355840708. 

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FREDERIK EXLEY, LE DERNIER STADE DE LA SOIF

23 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

soif-exley.jpgLes Giants. Les bars de nuit, de jour, les bars famés de femmes intrépides, de bagarres entre ivrognes. Il y a du Joyce de l’Ulysse dans les pérégrinations de Frederik Exley, mort en 1992. D’un Ulysse confessant ses échecs, sexuels, amoureux, littéraires. Un livre sur l’écriture donc, dirions-nous obligeamment entre gens avisés. Sur l’alcoolisme, l’autodestruction, l’Amérique. Mais si loin de toute habileté narrative, refusant de recouvrir la matière verbale d’une couche d’intrigue adroitement menée, déballant plutôt son récit, rogue, griffonné de personnages controuvés. Exley est un taureau dans l’arène des lettres. Il ne minaude pas, confesse sans charme, s’emporte, effraie. Pas de sympathie, pas d’identification possible, pas de subterfuge stylistique, de prouesse syntaxique. Exley ne s’anime que de son besoin de conflit. Un homme rendu fou par l’alcool, par son ego, par ses échecs. Soi, jusqu’à la démence, habillant son monument de guenilles, et drôle avec ça, vautré dans sa luxure psychiatrique. C’est que le long malaise qu’est devenue sa vie l’a définitivement emporté sur la crispante lumière du dimanche.

Les Giants donc, comme antalgique intellectuel et à tout prendre, réconfort, consolation face à une culture qui ne sait rien affirmer, la nôtre, n’en doutez pas, emmaillotant sa banalité d’un luxe de détails répugnants -une vraie conspiration contre le genre humain. Qu’est-ce qui pourrait nous ramener à la vie face aux sirènes imbéciles du Tout culturel ? Les Giants. Ce terrain les hommes forcenés de l’engagement dur et violent, d’un autre âge.

Pochetron, hérétique et jacasseur, Exley maudit Manhattan. Couvert de dettes, il proclame son refus hystérique et infantile de reconnaître la validité des modes de vie qui lui sont proposés. Seule la dérive, loin des amis du parler consensuel, le satisfait : non pas devenir quelqu’un, mais être. Alors les cultures empâtées, vous pensez, lui qui avait vécu de chroniques littéraires et de leur charme bienveillant, assommé de lectures désespérantes, chacune brandissant son petit calicot à chercher le mot juste, si juste qu’il écœure de si bien savoir trahir ce pour quoi il aurait dû être fait… Les rêves de gloriole, d’autorité intellectuelle, l’université, les manuscrits, l’écriture, même, trop peu pour lui… Frederik refuse d’être l’acteur d’une farce bavarde. Et tandis que l’Amérique se met au régime et se convertit en douce à l’eugénisme, incapable de vivre dans cette société du tri, Frederik conspire à sa manière : rebelle dans le pays du jogging, en 1958, il reste six mois allongé sur son canapé… --joël jégouzo--.



Le dernier stade de la soif, de Frederik Exley, préface de Nick Hornby, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Aranson et Jérôme Schmidt, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 446 pages, 23,50 euros, février 2011, ean : 978-2-953-366433.

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Umschlagplatz, la femme en tchador bleu -faire sens commun...

22 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

Umschlagplatz.jpgCette fois là j’avais traversé l’Allemagne sans presque m’arrêter. Sinon pour quelques haltes sur des aires d’autoroute et tard le soir, dans une station service. Je me remémorais Berlin, l’une des villes que j’aimais le plus au monde, l’île des musées, la grande synagogue avec, juste en face d’elle, le centre alternatif Tacheless, d’un nom emprunté au Yiddish, qui signifie "petites bêtises".

J’ai roulé toute la nuit. Le jour a fini par se lever. A peine. Le paysage polonais ne se révélait pas encore. J’aimais ce moment indistinct où la Pologne commençait de m’apparaître. Et puis ce fut Varsovie. J’épiais le nom des rues, je cherchais les lieux où Gombrowicz avait vécu. Je pris en photo les trams, me rappelant une controverse célèbre dans les milieux de l’avant-garde littéraire polonaise des années 30, qui opposa Gombrowicz à son ami Bruno Schulz : L’affaire du tramway n°18. Après une toilette rapide dans une station service, un petit-déjeuner frugal, je me suis rendu sur l’emplacement du Ghetto de Varsovie. Je découvrais le Mémorial Rapoport, les immeubles tout autour, la place vide, quelques allées, comme pour se raccrocher à quelque chose puisqu’il n’existait plus rien. Juste un parc où déambulaient des gens, des mamans poussant leur landau, des enfants jouant sur un monticule herbeux dont on pouvait imaginer que, peut-être, il avait surgi de terre sous l’effet du terrassement au bulldozer du vieux ghetto juif. Au pied du monument, quelques fleurs éparses dispersées par des mains anonymes. Il ne faisait ni gris, ni froid, ni sombre dans Varsovie. La ville était même plutôt belle, agréable, le printemps accompagnait mes pas. En quittant la place du Ghetto, je me suis rappelé les scénographies berlinoises des topographies de la terreur, si puissantes dans la nudité de leur expression. Ici, le monument me parut imposer une dimension très impersonnelle du souvenir. La reconnaissance politique de l’événement avait pris le pas sur l’émotion.

Umschlagplatz_loading.jpgJe me suis dirigé ensuite vers Umschlagplatz, d'où on embarquait les juifs du Ghetto vers Auschwitz. Umschlagplatz, rendue célèbre par cette photographie du petit garçon levant les mains devant le fusil d’un nazi. Là s’élevait un monument en marbre, un catafalque, une crypte à ciel ouvert, à peine entrouverte sur la ville avec son entrée en angle aigu. J’en suis vite sorti, je suis retourné m’asseoir sur un banc de la Place du Ghetto, méditer, avant d’y revenir. J’y suis revenu. Une femme en sortait, en tchadori bleu. Le regard concentré. Elle ne regardait rien à vrai dire, semblait perdue dans ses pensées. Je l’observai. Un regard tellement intense. Eloquent. J’ai voulu la prendre en photo. Faire une image. J’ai armé mon appareil. Elle n’a pas bougé, m’a regardé faire. Mais j’ai entrevu dans son regard quelque chose d’autre, pas vraiment de la réprobation mais une lueur, un je-ne-sais-quoi qui m’informait de la stupidité de mon geste. Je n’ai pas pris cette photo. Son regard s’est inscrit dans ma mémoire comme le fil d’une liberté ténue que nous aurions eu en partage, et que je ne pouvais rompre et dont je ne pouvais disposer aussi stupidement. --joël jégouzo--.

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SOI COMME SEULE HISTOIRE AU MONDE…

21 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

statue-emballage.jpgNotre mémoire collective est devenue anhistorique, malgré le repeuplement trivial de ces devoirs dont nous avons entassés pêle-mêle les injonctions.

Elle l’est devenue parce que l’homme contemporain ne peut que refuser l’Histoire : sa soif du seul réel qui fasse signe dans son univers, la fiction de soi, est trop grande pour qu’il accepte de se prendre encore au jeu de l’Histoire des hommes. Un jeu dont il ne peut que se méfier au demeurant car il pourrait, sait-on jamais, le plonger dans la terreur de perdre, comme story s’entend, cette histoire de soi dont il a fini par croire qu’elle était la seule vraie Histoire en marche, la seule dont il fallait attendre quelque chose, un storyboard qu’il protège âprement contre le style par trop envahissant de l’Histoire, ce trop plein de sens tout juste acceptable dans sa forme de spectacle.

Mais ce comportement ne traduit que l’effort désespéré qui l’anime pour ne pas perdre le contact avec soi.

L’homme moderne croit vivre au cœur du réel en imaginant qu’il en est la seule réalité. Une réalité qui abolit l’idée que les événements historiques puissent revêtir une quelconque valeur en eux-mêmes. Car seule cette réalité peut donner voix à l’identité qu’il magnifie en lui.

L’Histoire ne peut ainsi plus être vécu que sous la forme d’une épiphanie de soi. Mais parce que nous avons oublié que le monde était resté plus grand que nous et que parfois l’Histoire pouvait faire irruption dans son indécidable vérité, celle-ci est devenue pour chacun d’entre nous un terrifiant dialogue avec l’Autre. Entre l’Histoire et nos vies s’est ouvert en définitive un abîme, une rupture radicale de continuité. Nous ne pouvons y croire. Nous ne voulons pas y croire. Quel pourrait être le sens de l’Histoire au demeurant, en dehors de Soi ? Mais en attendant l’apocalypse, la sienne, celle de sa mort individuelle s’entend, dénombrée dans l’un comme perdition du tout, l’homme contemporain n’a pas réussi à démontrer qu’il était au dessus du sens. Etre sa propre cause ouvre ainsi plus que jamais au retour du plus effroyable sens qui soit : celui de ne plus vouloir faire sens commun. --joël jégouzo-

 

image : un emballage de Christo.

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OLIVIER ROLIN : DU GROTESQUE MAO A LA SUFFISANCE BOBO…

20 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

tigresOlivier Rollin raconte. Les années 50 et leur mélancolie historique, cette époque sans TGV, sans internet, sans ordinateur. Olivier Rollin raconte et contourne l’Histoire qui s’épuise ici en anecdotes brillantes, exhibant la pertinence convenue d’un essayiste qui aurait lu le Barthes des mythologies, émaillé d’une lucidité toute d’à propos à confier, après tant d’autres, que la Seconde Guerre mondiale aura été comme le trou noir déviant toute la trajectoire d’une génération née intellectuellement d’un événement qu’elle n’avait pas connu. Du bout de sa plume élégante Olivier Rollin réveille les années soixante, le quartier latin et ses faux airs canailles de petits bourgeois affairés à une révolte de pacotille, dit-il, le Che en bandoulière, le poing haut bradé pour une révolution soldé à prix coûtant, nostalgique de l’ère du stencil, des rouleaux encreurs, des ronéos. Il se rappelle, tout doux, les tracs de l’époque que l’on faisait sécher sur des fils d’étendage comme du linge de maison, les tracts comme une main tendue en désespoir de Cause (du peuple), dit-il, et Gédéon, leur grand dirigeant maoïste.

manifeste-chapL’engagement ? Olivier Rollin parle de la haine des notables dont il était pourtant, des Comités Vietnam, ce bout du monde convoqué au chevet de leurs nuits enfiévrés pour justifier l’érosion, déjà, d’un engagement auquel il semblait ne pas croire. Au fond, Olivier Rollin nous parle des enfants de Juin 68, qui refusaient de voir disparaître les drapeaux rouges et les portes des usines de leur imaginaire d’adolescents. Il le raconte à la fille de Treize, son vieux pote décédé comme par maladresse, tout comme Battisti s’adressait à sa fille, à croire qu’ils étaient vieux déjà, déjà désabusés, revenus de tout et seulement soucieux de leur lignage. Olivier Rollin raconte l’époque du SAC, les nettoyeurs de Mai 68, mais n’a rien à dire sur le présent. Sinon qu’il se serait rétracté sur lui-même. Sinon que les immigrés d’aujourd’hui, à l’en croire, ne seraient pas fréquentables à faire régner leur terreur de Lumpenproletariat…

Une autobiographie assommante en somme, saturée de sarcasmes où les faits d’armes des maos sont ramenés au pur grotesque d’actions désordonnées, mal pensées, mal préparées, mal ficelées et justifiant après coup que l’on biffe et se moque de tout engagement politique, à gauche. Redevenu le bourgeois qu’il n’a jamais cessé d’être, mais sans complexe aujourd’hui, voici qu’il réduit, comme tant d’autres avant et après lui, cette histoire du militantisme français aux quelques facéties des petits-bourgeois de la rue d’Ulm. Il est curieux, vraiment, de voir comment, dans cette prétendue Gauche des élites françaises, l’Histoire ne peut s’entendre que de celle des élites et de leurs héritiers. Curieux que nul n’ait songé à écrire une histoire "populaire" de l’ultra-gauche française, à la manière d’un Howard Zinn par exemple. Curieux qu’aujourd’hui encore la liquidation du peuple de Gauche par les élites de Gauche se soit autant accommodée d’une histoire aussi sirupeuse que celle dont on nous berce, oublieuse de ce peuple des militants de base férocement engagé, lui, dans la traduction politique de sa "haine de classe", et non cette soit disant aversion dont tente de se prévaloir Olivier Rollin pour avouer à mi-mot que l’Histoire, il n’en a rien à faire : railleuse et héritière, la seule Histoire qui vaille semble-t-il, dans cette France nauséabonde, c’est l’histoire de soi comme seule histoire au monde… --joël jégouzo--.

 

Olivier Rolin, Tigre en papier, Seuil, Fictions et compagnie, 2002, Points Seuil, 2003.

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PONGE, LE pARTI PRIS DES MOTS -muer la raison en réson…

19 Mai 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

pongenotes.gif"Parler les choses", dit Ponge, et non parler des choses.

Le soleil à l’aube où puiser son courage, celui qu’il faut par exemple, pour se décider à parler.

Le parti pris des mots, compte tenu de la clôture du langage, dans l’illusion de dire les choses, ajoutant à leur monde muet le raccommodage du nôtre, ravaudé au fondement du mot, cette chose aussi incongrue qu’incertaine,

N’exprime

ni quelque vérité ni quelque souffrance, travaillant simplement la langue son matériau, comme dans cette sorte de peu mallarméen -que Mallarmé finit par disperser au-dessus de nos têtes (ce n’était donc que cela, la création littéraire, un pur jeu formel ?).

A quoi relier le langage ?

Ou bien chercher, à l’intérieur du même, dans ses recouvrements bêlants, une épaisseur,

creuser jusqu’à la matière sensible, analogue à cet inaccessible des choses ?

N’y aurai-il que du tragique à prendre le parti des mots ?

Ou de la jouissance -ce qui revient au même.

ponge-visuel.jpgRetournez les mots encore, défigurez le beau langage conseillait Ponge.

D’un coup de style plutôt que de dé. Refusez la fermeté péremptoire des cénotaphes.

Le parti pris des choses. Qu’un galet remonte le Déluge -(Paulhan s’en agaçait, prétendait que Ponge confondait (il le dira), poésie et méditation).

Méditer alors.

L’appel des choses dans leur secret mot d’ordre, loin du ravissement citadin, comme si les mots pouvaient avoir partie liée avec la nature. Le brin d‘herbe, le coquelicot, que risquer à le dire ? S’arracher à la rumination langagière ambiante ?

Au Chambon-sur-Lignon, Ponge situait le lieu où les choses étaient, croyant toucher à l’illumination rimbaldienne en caressant le rhum des fougères, les fougères, enracinées dans son regard.

Ni ceci ni cela pourtant, la conscience épousant quelqu’ultime raison, mieux, les occultant toutes dans le sensible de l’émotion. (Moins panthéiste qu’on a voulu le croire cependant, l’ami Ponge, plus chrétien qu’il ne l’a avoué dans ce renversement des arrogances, quand il plonge, remonte la chaîne, refait tout le chemin de l’évolution vers la cellule, en réserve de l’humain).

Les façons du regard alors. Ponge dit l’œil, supplication "aux muettes instances que les choses font qu’on les parle pour elles-mêmes, en dehors de leur signification".

Ne resterait qu’à se lancer, décrire la sympathie universelle, comme il l’écrit en 1953, cette "motion que procure le mutisme des choses qui nous entourent". Franciscain, Ponge. S'épinglant au premier brin d’herbe venu, pour découvrir qu’il n’y a rien à entendre : la feuille ne dit que l’arbre.

ponge-folio.jpgParler les choses... Et jouir de l’énoncé.

Parler les choses, non pas décrire leurs qualités –cela, c’est l’affaire des botanistes. Mais contempler leur reflet en nous. Peut-être même pas : prier, se reposer en elles, accomplir cette sorte de retour vers la douceur immanente des choses, que Ponge appelle raisons de vivre.

En 1947, Ponge donne une conférence : "tentative orale", au cours de laquelle il fomente une forêt dont les "troncs gémissent, (… les) branches brament". Elle rend un son, cette forêt. Alors Ponge de se rappeler Malherbe, qui savait muer la raison en réson. La résonance. Dans quel vide de pensée la faire tenir ? L’arbre en alexandrin de Ponge nous en dit-il quelque chose ? Que la forêt ne soit plus une métaphore ! Le sens se donne et se retire, dans sa copieuse foliation.

Son De natura rerum, au fond, bruissait peut-être encore de trop de l’infime manège du verbe des salons. L’évasion en fin de compte, plutôt que la contemplation. Ponge y réussit pourtant : le poème comme phénomène, exclu de la Cité. --joël jégouzo--.

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