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La Dimension du sens que nous sommes
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ONFRAY BIOGRAPHE DE FREUD…

6 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

divanfreud.jpgOn se rappelle les justifications de Michel Onfray à la présence de Freud dans sa contre-histoire de la philosophie : il s‘agissait toujours d’écrire cette histoire subversive de la philosophie et de la pensée, organisée surtout autour de l’articulation entre le XIXème et le XXème siècles. Dans le prolongement de Schopenhauer, voire de Niezsche, Onfray rangeait Freud parmi les philosophes "vitalistes". L’intérêt du propos, c’était au fond l’aveu de ne vouloir s’arrêter qu’aux attendus de cette histoire, non pas dans une perspective scientifique mais subjective, comme si l’histoire ne pouvait plus, décidément, n’être autre chose qu’un propos de cantonade énoncé avec la plus grande liberté concevable. Armé de Nietzsche dénonçant le besoin de rationaliser les besoins, ce que visait Onfray n’était finalement pas Freud lui-même, mais ces philosophies entendues comme malentendus du corps.
Pourtant, le même ne renonçait pas à écrire une biographie de Freud, pour n’en retenir au fond qu’un point essentiel : c’est que celui-ci avait beaucoup emprunté ici et là pour construire un corpus qui pût, désespérément, ressembler à une science…
A ce compte, nombre d’auteurs et pas des moindres, n’ont fait que vivre d’emprunts, prolongeant leurs fouilles de concepts pas nécessairement novateurs, sans évoquer ceux qui n’ont jamais su faire une science de leurs emprunts…
freud_cercle.jpgOnfray reprochait aussi à Freud d’avoir brouillé sa biographie en manipulant Ernst Jones pour le contraindre à écrire, en définitive, une hagiographie. Que Freud n’ait pas été sincère, voilà qui pourtant aurait dû ravir notre contempteur, car illustrant à merveille ce que Nietzsche ne cessait d’affirmer : l’insincérité des savants. Mais était-il sincère en écrivant cela ? Et puis… la science s’écrit ainsi, peut-on le regretter ?
Au fond, toutes les critiques d’Onfray à l’égard de Freud étaient ainsi plutôt justiciables d’une sociologie des idées et de la recherche scientifique, plutôt que d’une morale dont la science n’a pas grand chose à faire, voire de l’honneur de l’Esprit, vieille antienne bourgeoise…
Enfin, Onfray déplorait que Freud n’ait pas enfermé son inconscient dans une définition conceptuelle stricte. Mais là encore, le flou de la notion lui assura une sacré rentabilité épistémologique, tout comme en fit autant le flou qui aura entouré la plupart des grands concepts philosophiques, à commencer par le cogito de Descartes, dont Kant fit une critique si féconde qu’elle lui ouvrit les portes de nouvelles conditions de pensées, pas moins enfermées à leur tour dans des définitions dont la stabilité, à tout le moins, s’est montrée depuis précaire…
De ce point de vue, à tout prendre, l’étude d’Agamben sur la différence entre un concept et une signature conceptuelle s’avère plus probante que la déploration d’Onfray.
Le travestissement de la légende freudienne aura occupé ainsi une grande place dans la démonstration intellectuelle d’Onfray. Une trop grande place sans doute, un vide pour tout dire, creusé par le déploiement d’outils intellectuels inappropriés –encore une fois, une sociologie critique se serait montrée plus pertinente. Car que Freud ait beaucoup menti, bricolé, travesti, ça, il suffit de le lire pour le comprendre. Qu’il ait racheté ses correspondances, mon dieu… la pratique était coutumière, et pas uniquement dans le monde intellectuel. Qu’il ait également été un conservateur, voilà qui n’est pas une découverte. Alors, au final, écrit-on l’histoire à coups de catégories aussi banales ?
onfray-freud(1)Onfray dénonce avec une belle ardeur les maladresses intellectuelles de Freud au labeur de fonder une science. Il a cherché, cru trouvé, s’est repris, tâtonnant, revenant sur ses positions, cherchant encore. Rien que de très naturel en somme dans le milieu de la recherche scientifique, où la bonne compréhension n’est jamais l’état naturel dans lequel se trouve le chercheur à l’orée de poser le périmètre de sa problématique… En le lui reprochant, Onfray ne fait qu’avouer un préjugé idéaliste : celui selon lequel on pourrait construire un concept sûr de l’objet d’étude que l’on poursuit, sans reste ni excédent … Et une erreur. Car qu’est-ce que la science, et quel est son rapport à la vérité ? Toute science n’est en fait que la description de son auto-définition. Et quant à la vérité scientifique, elle ne trouve jamais place qu’à l’intérieur d’un domaine de définition : à l’intérieur d’un autre domaine, cette même vérité se verra démentie. La physique et les mathématiques en savent quelque chose…
Au fond, Onfray n’a pas su accepter l’idée que les concepts étaient inadéquats à la richesse du réel. Pour ne l’avoir pas accepté, il s’est enfermé dans la dénonciation morale et a oublié qu’aucune vision du monde ne pouvait se réduire à l’expression d’une sensibilité ou l’affirmation d’une volonté : ce serait invérifiable. De fait, la théorie socratique de la prise de conscience, qu’il rejoue sous cette critique de Freud, et qui permettrait théoriquement de saisir l’unité de la pensée d’un homme au delà des activités multiples dans lesquelles s’est dispersée cet homme, offre une fois encore la part trop belle à la raison, qui n’est en rien souveraine –alors même que l’argument de départ était d’écrire une autre manière d’histoire intellectuelle… Le récit qu’il obtient demeure ainsi partiel, et partial. Ce dernier point, tout simplement parce que pour analyser la singularité il faut choisir, et que nous ne choisissons jamais qu’en fonction de nos valeurs…
Or l’analyse de ces valeurs devrait être propédeutique à la recherche que l’on se propose de mener, et faire l’objet d’un "aveu", à tout le moins d’un éclairage, celui de la mise en perspective de cet objet dans son histoire personnelle. Construisant a priori, sur les traces de Nietzsche, une histoire subjective, Onfray s’en écarte résolument au moment de tirer ses conclusions. De son analyse, qui n’aurait pu conduire au jugement que s’il avait disposé de normes absolument valables –ce qui n’est jamais le cas dans ce type d’occurrence intellectuelles-, Onfray dégage des principes autour desquels il voudrait voir nos vies se construire…
At last, la signification du monde culturel est inépuisable. Aucun modèle ne peut rendre compte de ce genre de totalité historique. D’autant qu’il ne peut exister de commencement absolu en psychologie : la causalité adéquate est par essence indéfinie, limitée par notre seule curiosité. La seule chose que nous construisions en réalité, ce sont des raisons téléologiques de croire que Freud était ceci, ou cela. Tout le reste est supercherie, lovée au cœur de la prétendue validité de déductions logico-mathématiques, lesquelles, au moins depuis Heidegger, ne peuvent cacher qu’une instance non rationnelle se trouve dissimulée dans le concept de rationalité.
Qu’est-ce, dans ces conditions, que saisir le sens d’une vie ? Comment poser la question de ce sens à travers une biographie ? Comment saisir la réalité d'une vie dans ce qu’elle a d’unique et d’indifférenciée ? Michel Onfray semble avoir sacrifié l’individualité agissante de Freud à la toute puissance du système qu’il créait lui-même et dont l’auto-déploiement était supposé rendre raison de tout ce qui était survenu dans la vie de Freud et lui donner son sens.
Dilthey, le grand théoricien de la biographie, s’était montré quant à lui plus modeste : on comprend l’esprit, on n’explique pas sa nature. Et ce faisant, Dilthey rejetait la compréhension du côté de l’intuition psychologique -c’est la critique que lui adressera Ricoeur, ouvrant au biographe le seul vrai terrain où il pante ses raisons : le biographe est un historien émotionnel, arrimé à son propre vécu pour juger d’autrui. Pas autre chose, sinon un conteur dont on peu ou non apprécier le style et les intuitions… --joël jégouzo--.
 
CONTRE HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE VOL 16, FREUD (2) PAR MICHEL ONFRAY, Nombre de CD : 13, Prix : 79.99 €, Frémeaux & Associés
Image : le divan de Freud, Freud jeune et le cercle de psychanalyse de Vienne, avec Otto Rank, Freud, Karl Abraham, Max Eitingon, Sando Ferenczy, Ernest Jones, Hanns Sachs. (photographie de 1922)
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Anatomie de l'oligarchie des marchés financiers

4 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

aden-france.jpgIl était une fois la crise… L’histoire est belle réécrite par super Sarko, pompier de la dernière chance, racolant ici, menaçant là, sauveur du système bancaire international qui passerait presque pour un sage à dénoncer la cupidité des marchés financiers, à promettre des régulations en feignant d’ignorer que la dérégulation fut l’œuvre des Etats, et à japper à qui veut l’entendre qu’il faut moraliser la finance, la bonne blague, quand on sait qu’on ne tient jamais de discours moral, en politique, que lorsque que l’on ne veut surtout pas tenir de discours politique !

L’histoire est belle, frottée à la ruse de l’idéologie néo-libérale qui aimerait bien que l’on croit que la tragédie que nous vivons n’est que le résultat d’un lancement hâtif de produits financiers mal maîtrisés et qu’il suffirait d’un peu de correction pour que tout aille mieux !

L’histoire est belle, d’un marché devenu subitement "fou", tout comme celle de ces cris d’orfraie le dénonçant, figure imposée désormais de la communication politique…

L’histoire est belle mais cousue de fils blancs. Et voici l’étude qui nous manquait pour en dévoiler l’hypocrisie dans toute son étendue, celle de Geoffrey Geuens scrutant de près les organigrammes de tous les acteurs des marchés de la finance internationale, ainsi que des oligarchies qui dirigent à la fois la marche politique du monde et celle des très grandes entreprises capitalistes. Et le résultat est consternant, car les noms qui circulent, des secrétaires démocrates de Bill Clinton à qui l’on doit le démantèlement des garde-fous installés après la crise de 1929, aux dirigeants cupides de Lehman Brothers restés depuis les fidèles mécènes d’Obama, en passant par le comité consultatif européen de ladite banque, où siège le français Edmond Alphandéry, offrent le panorama d’une oligarchie qui n’a cessé depuis dix ans de verrouiller son impunité…

A lire l’ouvrage, ces organigrammes indécents, ce que l’on découvre, c’est que la finance internationale dispose d’un vaste réseau de collaborateurs politiques qui sont devenus ses obligés appointés. Des conseillers grassement rémunérés, non seulement issus des droites les plus réactionnaires –ça, on l’imaginait volontiers-, mais des rangs des socialistes européens les plus convaincus, à l’image d’un Schröder conseillant la famille Rothschild, de l’équipe de DSK dévouée aux magnats de la finance à cette hallucinante Deuxième Gauche de Rocard, appointant dans les mêmes salons…

Qu’attendre, dans ces conditions, des incantations larmoyantes des uns et des autres en faveur d’un contrôle accru des institutions bancaires ? Qu’attendre quand blairistes, clintoniens, strauss-khaniens siègent aux conseils de surveillance des leaders mondiaux de la Haute finance ? Qu’attendre comme régulation des Hedge funds, quand un Alan Greespan rejoint Pimco, le principal bénéficiaire de la crise des subprimes ?

Qu’on ne nous dise pas que demain, l’encadrement des agences de notation sera renforcé : voyez qui conseille Fitch Ratings, ces proches de Giscard naguère, de Sarko aujourd’hui, tout comme d’Obama ou de Laurent Fabius…

Alors débarrassez-vous des analyses abstraites de la domination, jetez un œil sur ces organigrammes de la Finance Internationale, voyez qui siège et tente de nous imposer ses idées ruineuses pour les peuples, sinon mortelles. Voyez l’énorme compromission des médias, relayant cette pédagogie de la domination, pistez les têtes pensantes du social-libéralisme, tel Zaki Laïdi, collaborateur de Libé, orchestrant des confusions théoriques commodes entre capitalisme et néo-libéralisme, relayant toute honte bue la doxa conservatrice.

Que sont devenues en réalité nos économies ? L’économie américaine ? Un portefeuille géant. Le chef de l’Etat français ? Un homme d’Affaires au service de la fusion récente de la Haute banque avec la Grande industrie. L’Europe ? La Finance au pouvoir : c’est Denis Kessler, de BNP et Dexia, proche de DSK, ancien n° 2 du MEDEF, c’est Henri Proglio (Dexia et on en passe, cumulant à loisir), proche de Sarko, c’est le recrutement éhonté du personnel politique dans la faction hégémonique de la classe dirigeante. Et cela nous promet assurément un bel avenir, avec la complicité de médias stipendiés, travaillant dur à notre fin ! --joël jégouzo--.

 

  

La Finance imaginaire, anatomie du capitalisme : des "marchés financiers" à l’oligarchie, Geoffrey Geuens, éd. Aden, sept 2011, 356 pages, 25 euros, ean : 978-2-930-402062.

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WILLIAM T. VOLLMANN : LE GRAND PARTOUT (le gravier des vies perdues)

3 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

le-grand-partout.jpgL’exercice paraît toujours artificiel sinon factice, et pour tout dire, dérisoire : un écrivain endosse, pour huit jours, une année entière, le costume de ce qu’il ne sera jamais, SDF ou roulier, trappeur presque sincèrement égaré parmi les ours de Sibérie, et au terme de cette "expérience" soigneusement cadrée, publie le récit d’un conte souvent poussif et faussement philosophique, qui aura ménagé tout au long de son enquête le seul vrai horizon à l’intérieur duquel l’exercice pouvait se dérouler : la littérature.

Vollmann ne convainc donc pas davantage que tous ceux qui se sont frottés au genre quand il se fait routard, roulier ou hobo. Mais il séduit pourtant, par les récits qu’il a su capter, les paroles qu’il a su voler autant que susciter, les personnages qu’il a saisi au gré de ses rapines.

Des histoires donc. Un récit. Entrecoupé d’essais et de notes critiques, sur les trains de marchandise ou ces familles américaines passablement à la marge qui ont choisi d’inventer une autre Amérique le long des voies ferrées, pour vivre le rêve américain des espaces de liberté rogues -le rêve américain sans rêve américain en somme. Une critique de la société américaine fondamentalement incohérente, réjouissante de si peu affirmer de pertinence.

Hommage aux Hobos donc, à ces habitants des broussailles qui n’aspirent qu’à attraper le dernier train de marchandise en partance pour l’Ouest, à ces sauvages délestés de nos peu rayonnantes identités résidentielles. Hommage aux nomades, au nomadisme, à cette culture en voie de disparition où s’est fondée une société invisible, solidaire, fédérée par le seul désir de partir.

Longer les rails du Sud, de l’Ouest, dans l’univers des graffitis graisseux, des essieux de camions, du fer, des clôtures métalliques. Hommage aux brûleurs de frontières dans le fracas des wagons, des ères de triages et de leurs sifflements d’air comprimé. Longer les rails pour avaler une pleine bouffée de ce brouillard suffocant des trains de fret, pour éprouver le vrai noir d’un tunnel, souffle coupé.

Le dehors est-il plus réel que le dedans ? Vollmann échoue nécessairement à nous faire vivre ce qu’un hobo ressent réellement, mais nous réconforte d’un langage qui nous est commun, cette poétique du rail, de l’expansion au soleil couchant d’une émotion de liberté sans pareille. Vollmann saisit en nous et non dans le cœur des hobos, ce goût des nuits laiteuses trouées de lumières blafardes, celui du flux héraclitéen des objets du monde jetés de part et d’autre de la voie, la silhouette d’un palmier fulgurant brutalement sous la nuit qui monte, la lune comme un alliage, au bout d’un horizon sans route. Vollmann échoue à décrire ce monde indescriptible et se grime en clochard céleste pour dévorer son désir d’Amérique. Twain, London, Thoreau, Kerouac, leurs odes splendides convoquant notre imaginaire du Grand Ouest, mais n’interrogeant désormais qu’à grand peine notre art de si mal vivre. Peut-être reste-t-il tout de même la vacuité de poursuivre sous le soleil de l’été cette liberté des grandes vacances que les enfants savent si bien exalter, invisibles dans leur suspens du temps social, immanents à leur être-là jeté sur les rebords du monde. --joël jégouzo--.

 

 

Le Grand Partout, William T. Vollmann, récit traduit de l’américain par Clément Baude, Actes Sud, oct. 2011, 206 pages, 212 euros, ean : 978-2-7427-9942-8

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DEUS ABSCONDITUS

2 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

septieme-sceau.jpgPar la mort, écrivait Rilke, "nous regardons au-dehors avec un grand regard d’animal." Non. Pas d’animal. Même si de ce regard qui ouvre notre chemin vers l’inconnu, nous ne connaissons rien. Car tapis dans la grâce infinie d’être humain, nous révélons en ce regard notre souveraine condition, pour nous faire peut-être "les espions de Dieu" auquel songeait Shakespeare, mystérieux détenteurs d’une connaissance indécidable. --joël jégouzo--.

Le Roi Lear, Shakespeare : Acte V, sc.3 (Arche éditeur, traduit de l‘anglais par Luc de Goustine) :
„Non, non, non, viens, partons pour la prison.
Nous deux seuls chanterons comme des oiseaux en cage.
Quand tu me demanderas de te bénir, à genoux
J‘implorerai ton pardon. Ainsi nous vivrons et prierons,
Et chanterons, et conterons de vieux contes et sourirons
À des papillons d‘or ; et nous écouterons de pauvres diables
Parler des nouvelles de la cour, et parlerons aussi avec eux
De qui perd et qui gagne, qui est dans le vent, qui pas,
Et nous prendrons sur nous le mystère des choses
Comme si nous étions les espions de Dieu, plus vivaces
En prison murés que les meutes et factions des grands
Qui croissent et décroissent sous la lune."
 
 
 
image : scènes finales, Det Sjunde Inseglet / Le Septième Sceau, de Ingmar Bergman, Suède, 1957, avec Max Von Sydow, Gunnar Bjornstrand, Bendt Ekerot, noir & blanc, 1H36’.
 
 
 
 
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TOUSSAINT : MEDITATION DE L’ENFER (IGNACE de LOYOLA)

1 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

danse-macabre-auvergne.jpg"Le premier point sera de voir par l’imagination les grands brasiers et les âmes comme des corps en feu.
"(…) entendre de mes oreilles les gémissements, les cris, les clameurs (…)
"(…) respirer par l’odorat la fumée, le souffre et la douceur de la putréfaction, l’odeur d’une sentine (…)
"(…) goûter par le goût des choses amères telles que les larmes, la tristesse, le ver de la conscience.
"(…) sentir par le toucher comment les feux embrasent et brûlent (…)"
Ignace de Loyola
Les exercices spirituels – cinquième exercice, dit de "la méditation de l’enfer".
 
Le cinquième exercice est celui de la méditation de l'enfer. Il vient à point, la veille du jour des morts… Il comprend, outre l'oraison préparatoire et les deux préludes, cinq points et un colloque. Le premier prélude est la composition de lieu, qui consiste, dans cette méditation, à voir avec les yeux de l'imagination l’espace de l’enfer dans ses trois dimensions, longueur, largeur et profondeur. Etrange, qu’il s’agisse de voir ce que nul n’a pu voir…Mais plus étranges encore, les attendus charnels des écrits d’Ignace. La montée des larmes dans son journal, par exemple, qui envahissent peu à peu tout l’espace verbal jusqu’à le submerger et l’ayant inondé, ne laissent émerger de cette écriture qu’un clapotis de notations fiévreuses, des pures surfaces écumantes qu’aucune profondeur ne sait plus atteindre… --joël jégouzo--.
 
Image : Maître de Philippe de Gueldre, un transi entraînant la femme du chevalier, extrait de La Danse macabre des femmes, de Martial d’Auvergne, Xvème siècle.
 
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Halloween ? Non : LA PEAU ET LA MORT, d’ALEKSANDER WAT

31 Octobre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

A Jan Lebenstein
 
 
 
wat.jpgUn squelette qui se respecte
jamais ne se montre
nu
Ce tissu adipeux : son
habit. De muscles aussi. Et la peau, merveilleuse peau
devenue flasque l’âge aidant. Eh là ! ma peau
est flasque oui, mais ce costume est de Balenciaga !
Décoré de la médaille de fer blanc de l’héroïne. Demeure
grande et belle de son hôtesse. La religieuse dégrafera
cette médaille, m’ôtera ce costume –eh là !– de Balenciaga,
me lavera au savon Moscou Rouge, me vêtira
d’un pull-over que tricotèrent gratis
des filles du komsomol ! –admiratrices
de mon mari, grand écri-
vain. Là où battait,
émouvant chiffon,
mon petit
cœur,
on refixera la médaille,
belle médaille de fer blanc.
Et l’on me déposera en tombe,
moi –ce squelette qui tant se respectait
qu’il ne se montrait jamais
nu.   

Aleksander Wat (1990 – 1967). Non daté. Traduit par les soins du Courrier du Centre International d’etudes Poétiques, n0 189, janvier-mars 1991, Bibliothèque Royale, Bruxelles, issn : 0771-6443.

Image : Wat, parue dans la revue polonaise Notatnik frustrata, środa, 12 października 2011.

  
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LE BUTIN DES PUISSANTS (O. V. de L. Miłosz 1877 – 1939)

30 Octobre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

 
miloszportrait3.jpg"J’allais vers les pauvres… D’un monde où l’on ne pense pas ce que l’on dit à un monde où l’on ne peut dire ce que l’on pense (…).
 
"Le cœur du puissant n’est pas comme celui de l’homme sans pain ; il est fermé au langage des choses qui ne sont pas possession. (…)
 
"La folie de l’orgueil, c’est d’élever le moindre butin par-dessus toute donation ; et lors même que la libéralité est avouée, de l’attribuer à l’inconnu. (…)
 
"Liberté. Humainement : chez le barbare, celle de prendre, et surtout de détruire. Chez le civilisé, celle de créer et de donner. Dans l’ordre social, c’est la recherche d’une organisation assurant le don mutuel. (…)
 
"Comme toutes choses me paraissent obscures et mesquines venant de ma vie d’homme, et claires et profondes venant de ma vie d’enfant.
 
"Il y a un grand mystère au fond de toute tendresse, un impénétrable secret dans le sein de toute passion ; un rêve que l’on oublie au réveil, un silence que l’on n’ose troubler, un mot que l’on craint de dire."
 
 
 
 Oskar Władysław de Lubicz Miłosz, lithuanien d’origine, écrivait en français. Il est décédé à Fontainebleau où se trouve sa tombe. Poète, dramaturge, diplomate, l’oncle du Nobel de littérature, il fut l’écrivain d’un seul éditeur, et pour ce dernier, le seul écrivain de sa maison d'édition. Cet éditeur s’appelait André Silvaire. On pouvait, jusque vers les années 90, le rencontrer, toujours disponible, dans ce petit comptoir qu’il louait au 20, rue Domat à Paris, dans le Vème arrondissement. Silvaire vouait au poète une admiration sans borne. Tout comme d’autres poètes, comme Jean Bellemin-Noël.
Maximes et pensées, O. V. de L. Miłosz, éd. André Silvaire, 1967, 160 pages, épuisé.
Images : photographie du poète.
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TRADER, OU L'EXPLORATION DES REGULATIONS NON HUMAINES DE LA CITE

29 Octobre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

trader.jpgSalle des marchés. Open space tendu à l’extrême. Un emprunt à la marge, mille milliards d’euros. Naguère les cotations se faisaient à la criée, Zola en sautoir. Open space : il faut de l’agitation pour créer des stimuli. Exit les cloisons, donc. Open space : le modèle par excellence du stimulus operandi.
Depuis quand les banques ont-elles pris possession des Bourses ?
En 1531 fut créer à Amsterdam la première vraie Bourse du monde occidental. Déjà la maîtrise de l’information y était essentielle. A Paris, la Compagnie des agents de change vit le jour en 1801. En 1895 fut créé le MATIF. Et de nos jours nous avons le CAC 40. Cotation Assistée en Continu. Il ne s’agit plus aujourd’hui de disposer de l’information utile, il faut la devancer. Il faut pouvoir, toujours, disposer d’une information nouvelle. Et produire sa rationalisation. Le marché a peur, par exemple. Le marché s’emballe, manque de confiance le pauvre chou, est supendu à un mot, un chiffre, qui l'aidera à déployer ses métaphores, sportives et militaires. En ordre de bataille, les traders attaquent. Ils montent à l’assaut. Se replient. Ou font une pause. Pour empocher les dividendes, avant de remonter au front. Et puisqu’il faut bien se vendre, le trader passe aussi une partie de son temps à envoyer des signaux sur sa rentabilité.
Trader. Une économie psychique pulsionnelle. Penser profit. Calculer. Tout le temps. Seul compte l’arbitrage des mathématiques. Il faut mettre en équation des données, des chiffres, les courbes du marché. Toute la journée. Ne se soucier que du profit. Gagner à la hausse, gagner à la baisse. Trader, c’est être capable de formuler plusieurs stratégies contradictoires. Et formaliser la présentation de son raisonnement. Car si le monde n’existe pas, il faut lui donner le change : produire un discours moral sous couvert d'explications scientifiques, à l’attention des sociétés humaines que l’on veut plumer. Un discours moral vaut toujours mieux qu’un discours politique pour berner les gens. Trader, le droit de vie et de mort. Jeter un pays entier dans la misère : trois lignes de chiffres. Détenir le nomos donc. Je le fais et le défais. La guise est mathématique. Imparable.
Trader : la sauvagerie à l’état pur. Le Droit n’est qu’un art de fortune, vu depuis la salle des marchés, et depuis qu’elle est devenue ce que la cité juge de plus indispensable. De plus indispensable mais de plus fermé. Une clôture essentiellement masculine du reste. Derrière laquelle dissimuler les complicités les moins avouables. La salle des marchés ? Un espace depuis lequel domestiquer les êtres sans pudeur.
Exit le Droit, le politique, ne subsiste que l’expression d’un jugement construit au plus juste des lois mathématiques de la maison. Car là où le Droit établit un lien de vérité, le trader, lui, rétablit l’absurdité de cette attente de vérité.
Trader, l’instance même de la dé-socialisation des couches les plus favorisées de la Nation. La nouvelle économie est plus nouvelle qu’on ne saurait l’imaginer. Car être trader, c’est explorer des régulations non humaines de la cité. C’est dépasser l’illusion du politique. La méprise de l’idéologie. C’est travailler à la lettre le concept de réquisition de Heidegger, le seul concept que l’on souhaite sauver de tout le fatras philosophique, dans l’open space du marché, où substituer enfin la programmation à la conscience.
Trader, une inspiration post-ontologique, qui ne puise ses justifications que dans l’auto-référence. Non pas une bulle, fût-elle financière, une circularité parfaite où accomplir le grand œuvre de destruction de l’humain. –joël jégouzo--.
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Car le Beau n'est rien autre que le commencement du terrible…

28 Octobre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

"what a mystery"… "what a beauty"
 
"Qui, si je criais, qui donc entendrait mon cri
parmi les hiérarchies des Anges ?
Et cela serait-il, même, et que l'un d'eux soudain
me prenne sur son cœur : trop forte serait sa présence
et j'y succomberais, qu’à peine à ce degré nous pouvons supporter encore ;
            car le Beau n'est rien autre que le commencement du terrible
et si nous l'admirons, et tant, c'est qu'il dédaigne
et laisse de nous anéantir.
Tout Ange est terrible..."
Rainer Maria Rilke


Stromboli, (terra di dio), de Roberto Rossellini, 1949, dernière séquence.
"What a mystery", "What beauty"... Ingrid, au sommet du Stromboli
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TOUT ANGE EST TERRIBLE (Rainer Maria Rilke)

27 Octobre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #poésie

ailes-du-desir-1987.jpg"Ô heures de l’enfance
où il n’y avait plus, derrière les figures, rien seulement
que du passé, et devant nous, nullement l’avenir.
Certes nous grandissions et même étions, parfois,
pressés d’êtres des grands bientôt, à moitié par amour
pour ceux qui n’avaient rien de plus, si ce n’est qu’ils avaient grandi.
Et pourtant nous étions, dans notre progrès solitaire,
satisfaits et joyeux avec tout ce qui dure ; et nous nous tenions là,
dans l’intervalle qui sépare le Monde du jouet,
debout à cette place, qui fut dès le commencement
fondée par un événement pur.
Où se tient un enfant, qui nous le montrera ? Qui le place
en son lieu dans la constellation, et met entre ses mains
la mesure de la distance ? Qui confectionne ce pain gris,
qui devient dur, la mort d’enfant, -ou dans sa bouche ronde
la lui laisse comme le trognon
d’une belle pomme ?… Les meurtriers, on peut
aisément les comprendre. Mais cela : avoir en soi la mort,
la mort en sa totalité, et dès avant la vie encore
si doucement la contenir, et ne pas en être mauvais !…
Oh ! c’est inexprimable !"
R. M. Rilke
 
images : Les ailes du désir
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