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La Dimension du sens que nous sommes
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LE CHANGEMENT, AVANT QUE DES ARMEES OBTUSES S’AFFRONTENT DANS LA NUIT

4 Janvier 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

Hollande.jpgMais le changement jusqu'au bout !

 

 

Une centaine de jours nous séparent de l’élection présidentielle. Nous serions même à une centaine de jours de pouvoir initier un "vrai changement", ainsi qu’y invitait hier François Hollande dans son adresse aux français, publiée dans Libé. On aimerait le croire. On devrait le croire même, lui plus que tout autre au fond, en ce sens que sa candidature à lui porte pragmatiquement la possibilité d’en finir avec Sarkozy. Tout comme on croit volontiers avec lui que ce scrutin interviendra, comme il l’écrit encore, "dans un contexte que rarement notre pays aura connu depuis le début de la Ve République", recouvrant un enjeu tel qu’il est peut-être celui de la dernière chance, avant que le pays ne bascule dans l'horreur d'un dernier virage, à l’extrême de la Droite cette fois, tant la rupture civique est grande aujourd’hui et lourde de cette menace atterrante.

François Hollande a donc raison d’écrire que "Pour la première fois depuis longtemps dans notre histoire nationale, ce choix dépassera, et de loin, les seules questions politiques et partisanes". Il a raison d’y voir une date clef de notre histoire contemporaine. Il a raison d’affirmer que "ce qui est en jeu dans cette élection et dans le choix que feront les Français, c’est plus que la seule élection d’un président, plus que la désignation d’une majorité, plus que l’orientation d’une politique". Mais il n’est pas certain que cet enjeu soit celui qu’il désigne : "l’indispensable redressement de la Nation". Ou bien alors oui, à condition de soutenir que ce redressement ne pourra s’arrêter aux frontières de l’économie, voire du social ou de la politique politicienne. Car il exige bien plus encore, revêtant un enjeu civique et politique. Un enjeu que traduit le scepticisme bien naturel qui mine aujourd’hui la démocratie française, si mal nommée. Non pas tant que nous ne puissions plus "vivre ensemble", ainsi qu’une certaine Droite voudrait nous le faire croire, montant les français les uns contre les autres selon une vindicte raciste, mais parce que cette démocratie là n’a de démocratique que le nom, vidé de sa substance politique élection après élection.

la-5eme-en-image.jpgEt là, on aimerait bien croire, avec lui, "que la gauche et la droite, ce n’est pas la même chose". Mais nous avons trop à l’esprit cette Gauche qui nous a précipité dans les bras de cette Droite autoritaire et folle… Pour le dire autrement, nous avions tant besoin d’une vraie opposition de Gauche au néo-libéralisme que son défaut nous a diminués. Enormément.

C’est là que le bât blesse. Car cette gauche qui s’apprête à revenir au pouvoir n’a pas su trouver encore les narrations politiques capables de nous décrire ce monde du refus qui a fini par se dessiner hors de son champ d’influence. Des narrations qui n’ont cessé de poser la question du pouvoir comme la plus urgente à poser : il faut redéfinir la démocratie française et les contours de sa République.

Mais le sujet est éludé. Il y a tant à faire de plus urgent. Voire… D’autant qu’il est peut-être évité uniquement parce que nos candidats n’ont, pour l’un (Sarkozy) pas envie de remettre en cause l’opportunité constitutionnelle qui lui a permis de gouverner la France aussi autoritairement et de façon si partisane, et pour l’autre (Hollande), parce que son camp peine à penser la question, ne disposant plus des moyens adéquats pour décrire la société dans laquelle nous vivons.

Comment la décrire au demeurant ? Avec quels outils théoriques ?

Le problème serait-il par exemple toujours celui d’une régulation des rapports entre France d’en haut et France d’en bas ? A les entendre, on le croirait…

Mais depuis 1789, l’Etat n’est plus identique à la société. En clair, cela veut dire qu’il ne la représente pas. Ce que semble ignorer François Hollande, ce que veut nous faire ignorer Nicolas Sarkozy. Et parce que l’Etat n’est plus identique à la société, tout le problème aura été celui de la limitation de son pouvoir. Or c’était en divisant ce pouvoir entre gouvernement et opposition qu’on avait fini par trouver une possible réponse.

La vérité d’un état démocratique réside là : dans la nécessité d’un sommet contingent, labile.

Cette déstabilisation fondatrice de la puissance suprême est même constitutive de l’essence du caractère démocratique de nos sociétés, qui inclut dans le pouvoir politique la particularité de valeurs nécessairement opposées.

constitution-1958De sorte que ce qui est fondamental, en politique, c’est la fonction d’opposition.
Or si l’on considère le passé politique récent d’un pays comme la France, force est de constater que cette fonction n’a pas été assumée par la Gauche socialiste. A peine cela fait-il surface de nouveau aujourd’hui, mais dans le contexte d’une lutte électorale, frappée au sceau de la politique politicienne…

Mais que l’on ne se méprenne pas : cette fonction d’opposition est si indispensable qu’aucune société démocratique ne peut en faire l’économie. Ainsi en France où, longtemps, l’électorat dut la récupérer, errant d’une Droite l’autre Gauche, contraignant les uns et les autres à cohabiter –jusqu’au moment où le calendrier électoral vint vider la démocratie de sa substance. Mais si ce n’est l’électorat (l’abstention en est un signe, sinon un usage politique), l’opinion sait prendre le relais, ou la rue, tôt ou tard…
Si bien que la question est simple aujourd’hui : cette Gauche que Hollande veut ramener au pouvoir, saura-t-elle y accéder en s’opposant réellement à ce qui a été défait par Sarkozy ? Comment y croire, quand la social-démocratie de la Gauche de pouvoir, celle d’un DSK par exemple, n’aura été qu’un libéralisme en trompe-l’œil ? Que faire aussi de cette Gauche qui avait cru que la classe moyenne avait définitivement triomphé non pas de la misère, mais des pauvres ? Et qui déjà rêvait de conduire une politique soustraite du fardeau des indigents… Que faire de cette Gauche dont l’idéal s’est mesuré à l’aune de la poussée de la précarité en France et de son acceptation : la dissolution du peuple de gauche. Dissolution aidée, accentuée par les médias, lesquels, pareillement, n’ont plus voulu assumer leur fonction d’opposition pour goûter à leur tour aux ors du pouvoir...

Faut-il alors ne pas s’en poser la question au prétexte de risquer de faire perdre Hollande ? Mais suffit-il de changer les rôles pour changer de société, quand échanger les rôles, fussent-ils présidentiels, ne sera pas changer la société…

La grammaire du changement que François Hollande s’emploie à écrire aujourd’hui ne me convainc pas encore…

état françaisCertes, il y a bien dans sa lettre de quoi retrouver quelque chose comme l’envie d’agir. Mais quid de la Volonté du Peuple, quand les démocraties modernes prétendent que cette volonté n’a le droit de s’exprimer qu’à la faveur des opportunités politiciennes ? Car c’est de cela qu’il s’agit aussi dans le suffrage universel pointé comme seule expression politique acceptable de cette volonté. Quand, par parenthèse, l’histoire a démontré passablement que le suffrage universel ne cherchait jamais à établir une identité entre la volonté des gouvernements et la volonté des gouvernés…

Comment donc cette forme exclusivement électoraliste de notre liberté politique ouvrerait-elle au vrai changement ? Surtout quand l’Etat français est aujourd’hui un système qui ne respecte plus ses propres principes, nous livrant jour après jour aux décisions les plus iniques. A-t-il assez compris, le candidat Hollande, que de cet Etat nous ne voulions plus ?…Car il n’est qu’une Dictature moderne, subordonnant le politique à la politique, et dont l’autoritarisme est paré d’une façade démocratique symbolique.

Prenez l’équilibre des forces institutionnelles sous la Vème République : la séparation des pouvoirs semblent, sur le papier, garantie. Mais dans les faits, accentués par le calendrier électoral, l’Assemblée Nationale est vidée de sa substance, au point que le Parlement français apparaît comme l’un des Parlements les plus faibles du monde, à l’égal des républiques bananières, et qu’il rappelle fortement la chambre d’écho qu’il fut sous le Premier Empire.

La France est une dictature moderne, en ce sens que ce qui la fonde est un régime d’allégeance plutôt que de consensus politique.

Devons-nous alors croire qu’en changeant d’allégeance nous pourrions changer la société dans laquelle nous vivons ?

Pas le moins du monde. Il nous faudra, avant, interroger les techniques du pouvoir et du gouvernement qui régissent l’Etat français pour nous convaincre qu’un changement est possible. Là gît la vérité de l’action politique : dans l’acte de gestion politique se consument tous les principes d’égalité, de liberté et de fraternité. Contre le triomphe du gouvernement sur la société civile il faudra démontrer, dans les faits, que toute économie est avant tout une construction sociale. Dans les faits, c’est-à-dire tout d’abord dans les pratiques gouvernementales que l’on mettra en place. L’enjeu sera donc aussi celui du fonctionnement du dispositif gouvernemental, que la visée pastorale de l’égalité ne recouvre pas et sur lequel, au fond, on entend peu nos candidats. Rien d’étonnant de la part d’un Sarkozy. Mais de la part de François Hollande, on peut attendre autre chose. Certes, la tâche est énorme. Hors norme. Mais ce n’est pas d’un candidat hors norme dont nous avons besoin : c’est d’une volonté publique qui sache s’affranchir de l’appareil d’Etat pour que ses décisions soient prises au terme d’un processus réellement démocratique. Car dans son essence, l’appareil d’Etat répond à une logique non démocratique, passant pour pertes et profits la question du fondement des choix publiques. De sorte qu’en vérité, la justification étatique ne coïncide que très rarement avec la justification publique. L’Etat français n’est ainsi pas la solution aux difficultés que nous traversons, il est un élément du problème. François Hollande aurait tort de négliger cet aspect de la Chose Publique : la liberté et l’égalité de tous établit en réalité une hiérarchie qui impose des limites au gouvernement démocratique. De même que le parlementarisme ne mène pas à la vérité mais à la nécessité du dialogue. Là réside la légitimité de l’Etat, et non ailleurs, encore moins dans l’idée que la Raison d’Etat pourrait se hausser au dessus de l’Histoire que nous sommes.

Sarkozy appelait de ses vœux une société fermée. Que François Hollande en appelle alors vraiment, dès sa campagne, à une société ouverte à ce qui fait aujourd'hui sens dans son Histoire plutôt qu'à tout ce qui la replierait sur un passé fantasmatique. Une société au sein de la quelle nous pourrions pleinement affirmer chacun notre humanité dans ce qu'elle a de singulier, d'unique, de différent, afin que l’Histoire redevienne enfin cette dimension du sens que nous devons être collectivement et dont aucune histoire humaine ne saurait faire l’économie. Ce n’est qu’à travailler à ce sens que l’on peut convoquer les citoyens aux urnes. --joël jégouzo--.

 

 

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PESSOA : LE QUAI D’ALCÂNTARA

3 Janvier 2012 , Rédigé par texte critique Publié dans #IDENTITé(S)

pessoa.jpg«Notre époque est celle où tous les pays, plus matériellement que jamais, et pour la première fois intellectuellement, existent tous au-dedans de chacun, où l’Asie, l’Afrique et l’Océanie sont l’Europe, et existent tous dans l’Europe. Il suffit d’un quai européen quelconque – même ce quai d’Alcântara- pour avoir toute la terre en condensé.» (Fernando Pessoa, in Orpheu n°1, Lisboa, 1915)

 

Sublime intuition de Pessoa ! Mais combien aujourd’hui des politiques stupides nous en éloignent !

Le quai d’Alcântara, cela aurait pu être cette portion de rue qui s’étend du feu rouge du croisement des rues Oberkampf et Saint-Maur dans le XIème arrondissement, à celui qui borde la place Ménilmontant, si l’on avait été moins affairé à bouleverser un paysage urbain plus riche que soupçonné. Il y avait alors en condensé une mosaïque incroyable de langues, de cultures, de parcours sociaux et culturels, de variétés ethniques, affectives, de rebords intellectuels et existentiels, des chômeurs en voie de désaffiliation aux bobos satisfaits, en passant par les artistes les plus fascinants de la capitale, voire de la planète, comme cet acteur japonais fétiche de Peter Greenaway, co-propriétaire de l’un des bars les plus branchés de la rue Oberkampf. Des espaces contigus les uns aux autres, loin de l’image que les urbanistes voulaient forger d’une ville strictement hiérarchisée et découpée selon des modèles sociaux qui la rendrait immédiatement lisible. Des espaces dont seule une poétique de la ville savait rendre compte, offrant une diversité littéralement magique, façonnée par de multiples et déroutantes discontinuités -cela dit sans tomber dans l’illusion d’une ville rêvée comme le reflet d’un vivre-ensemble idyllique. Des espaces affirmant le ferme refus de ce qui se trame en fait de Grand Paris, à travers ce recours par trop prompt d’un Etat planificateur trop soucieux de fabriquer le citoyen dont il a besoin pour se maintenir.

Le Quai d’Alcântara, voilà ce qui peut-être plus jamais ne nous sera permis, tant la ville est tombée entre des mains rusées.

Mais malgré tous les déboires qu'on nous prédit, relevons ce pari sous l’inspiration d’un Pessoa, qu’il est possible de repenser un autre développement humain loin des politiques étriquées, depuis ces contiguïtés qui savent maintenir assez d’élégance et de magie pour ne pas nous faire tous périr sous les effrois du Même.

Retravailler le corps urbain, la rue, questionner sans faiblir l’esthétique architecturale en la confrontant aux valeurs républicaines présumées en fonder le sens. Ne jamais oublier que revaloriser un espace urbain c’est d’abord reformuler un accord républicain sur l’espace en question. C’est d’abord mettre à jour le système des représentations symboliques qui fécondent cet espace avant d’orienter prématurément tout nouvel accord. C’est redonner du sens à la ville par le souci de l’Autre, relayé par des règles institutionnelles qui le garantiraient enfin.

Notre morale est celle où tous les pays existent tous au-dedans de chacun, où l’Asie, l’Afrique et l’Océanie sont l’Europe, et existent tous dans l’Europe…--joël jégouzo--.

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L’amitié –φιλία-

31 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Amour - Amitié

Le muret, l’arbre Renaissant sur la gauche. Torses penchés - au contrebas de l’esplanade, ce que l’on ne voit pas. La colline sur la droite sous le ciel fissuré, et leurs regards que l’on ne peut scruter mais que l’on imagine, deux amis de dos, leurs regards d’hommes libres aperçus à l'origine de l’œuvre. Ils ne sont plus la proie des choses. Pas même celle du peintre à qui ils tournent le dos. Ils accueillent un événement infime, s’en délectent sans trouble, sereins. Dans cette pleine tranquillité de l’âme -ἀταραξία (ataraxie)-, la vie a pris sens. Ils se tiennent par le bras, bienveillants et intimes - ce qui est la définition même de l’amitié selon Aristote. Leur regard dénombre le monde, un regard tellement effectif en fin de compte, dans sa présence invisible, jamais révélé à notre vue baignant au cœur du silence qui se déploie dans ce moment vacant, le ciel vide, moins démonstratif qu'étendu dans la douceur toscane. Ils ne font rien, qu’être là. Où faire n’entre pas. Détendus. Oisifs.


Le temps perdu engage l’ouvert de l’Homme

ponctué d’instants domestiques, on l’imagine volontiers, avant ou après l’instant pictural, à chiner les boutiques ouvertes sur la rue, le boulanger, le libraire, le fleuriste élevant la vue. L'amitié dans le regard d’un passant,

considérable.


Ils sont amis, pelotonnés dans ce déversement de douceur si dense et si réelle, qui ne se manifeste pourtant ne se déploie jamais aussi pleinement que dans ces ébauches, la touche d'un regard, l’esquisse d'un geste, l'amorce d'un sourire. Jamais aussi présente que dans ce vide entre les corps où s'invente le mouvement par lequel un homme vient à surgir, embrassant bientôt sur le rebord des cils un regard, pour l’exposer à l'injonction la plus intime de son être.


Il n’y a pas d’issue quand il n’y a d’autre issue que soi au monde.

Qui le découvre franchit l’immensité.

 

L'amitié, contour fécond où prend forme et nom la personne, à travers cet autre qui la regarde et qui la voit, qu’elle accueille et qu’elle convie. Non pas dans ce face à face stérile du dispositif de la conversation française, mais dans cette circulation de la parole qu’énoncerait par exemple le cinéma japonais lorsque, enfin, on se décide à parler "avec" quelqu’un, plutôt qu’à. A côté donc, plutôt que devant. L’amitié comme parole en partage, fragile, offrande mutuelle d'autant plus noble qu'elle est gratuite.

 

La philia (φιλία), pour tout dire, en ce qu’elle fait l’économie de l’intérêt servile -elle ne manque de rien, puisqu’elle est joie d’aimer dans l’ouverture de soi au monde.

Et puis enjamber les siècles pour croiser Saint Paul, enrichissant la philia
de l’agapè -ἀγάπη- qui plus profondément encore est don non contingent, pur lègue au crédit d’une dépense sans retenue. L’agapè dont nous avons perdu le sens, creuset de toute chaleur, qui nourrit le désir de l'ecclesia, cette communauté au sens encore où Saint Paul l'entendait, qui rend la cité enfin possible, dans l'égalité des êtres, cette égalité que les grecs refusaient - et là ça change tout : bras par dessus l’épaule dans la mirée du monde que l’on découvre enfin vraiment. Monde dans lequel désormais mon prochain peut être n'importe qui au sein de l'ecclesia qui se définit comme un monde démocratique et non plus aristocratique - celui des grecs juchant l'amitié sur les épaules du même. Il faut donc croire à ce sourire de l'esprit qui élève l’être, mais y croire dans un horizon qui n'est plus celui des grecs mais celui inventé par les chrétiens des premiers siècles, où l'amitié peut s'énoncer pleinement et pleinement accomplir ce pour quoi on la voulait faite : la foi de l'homme en son humanité. --joël jégouzo--.

 

   
Détail, Domenico Ghirlandaio (1449-1494), Visitation de la Vierge à Sainte Elisabeth, Basilique S.M. Novella.
 

Bonne année, heureuse comme un temps à partager, un moment affectueux - agapètiko.

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OTTO GROSS : PSYCHANALYSE ET REVOLUTION

19 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

Otto.jpg"La psychologie de l’inconscient est la philosophie de la révolution", affirmait le plus tranquillement du monde Otto Gross, l’enfant terrible des pères fondateurs de la psychanalyse viennoise. La psychanalyse, école de la Révolution ? Mais alors : permanente. Presque au sens où un trotskiste saurait l’entendre : Otto Gross était persuadé que toute l’éducation reposait non seulement sur le refoulement, mais sur la soumission des passions, et que ce refoulement était le produit d’un système culturel qu’il fallait d’abord déconstruire si l’on voulait permettre aux individus de libérer en eux l’éros créateur. Il fallait d’abord changer le monde si on voulait changer l’homme. Mais pour y parvenir, il fallait former des caractères anti-autoritaires capables de mettre à bas les structures répressives de la société patriarcale. Pour ce faire, il existait au sens d’Otto Gross deux alliés de premier plan : les femmes tout d’abord, sur qui s’abattait la plus forte répression sexuelle de la société, et les enfants. Les femmes, c’était annoncer là tout le programme de la gauche freudienne des années à venir, qui vit dans la montée en puissance du combat des femmes pour leur émancipation la possibilité concrète d’une révolution non seulement sexuelle, mais sociale.

Les enfants, parce que pour Otto Gross, le vrai problème n’était pas d’ordre sexuel, mais subjectif : la solitude était le vrai lieu de l’aliénation humaine. Parce que l’enfant est tout entier tournée vers la demande de contact, tant physique que psychique, qui le place dans une situation de dépendance totale vis-à-vis d’autrui, la solitude devenait le vrai obstacle à son épanouissement. En elle s’enracinaient toutes les angoisses névrotiques à venir, qui verraient la pulsion du moi se retourner contre elle si rien ne venait lui barrer la route. La sexualité même de l’enfant soumis à la terreur de la solitude pouvait s’égarer dans l’acceptation du chantage affectif, dont la demande morbide pouvait ainsi le conduire à adopter des réponses masochistes, ou sadiques lorsque cette angoisse rencontrait sur son chemin la volonté de puissance. Malades d’une société qui isole, nos enfants oscillaient ainsi fatalement entre masochisme et sadisme. Otto Gross devait non pas en faire la démonstration magistrale, mais l’étude intelligente au travers de ses recherches sur le masochisme féminin. Malades de la société… On voit se profiler là les thèses de Rousseau, Otto Gross les réactualisant pour dessiner assez étrangement les contours d’un âge d’or de l’humanité, situé dans la préhistoire humaine et les vertus d’une sorte de communisme primitif, le conflit intérieur, propre à chacun, s’énonçant finalement comme celui entre l’inné et l’acquis…

Cela dit et malgré cette réserve, on lui doit de superbes pages sur le sens de l’éducation à offrir aux enfants : "L’amour doit être prodigué à l’enfant absolument sans condition et sans aucun lien, même en apparence, avec une exigence de quelque ordre qu’elle soit, comme une pure approbation de l’individualité pour elle-même dans toute son originalité naissante". --joël jégouzo--.

 

Psychanalyse et révolution, Otto Gross, traduit de l’allemand par Jeanne Etoré, préface de Jacques Le Rider, éd. du Sandre, août 2011, 230 pages, 22 euros, ean : 978-2-35821-061-4.

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CYRULNIK, ONFRAY ETLA PSCHYCANALYSE

16 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

cyrulnik.jpgEtrange échange entre Boris Cyrulnik et Michel Onfray, dans une langue si peu académique. Le ton est léger, presque badin, à micro ouvert devant une salle conquise. Rien de châtié, un témoignage enjambant l’autre, Boris Cyrulnik racontant son entrée en psychanalyse, distillant des souvenirs parfois truculents, les aventures de la psychanalyse en France, à l’époque où elle cherchait à s’inscrire comme discipline plutôt que mouvement, peut-être à tort, songe Cyrulnik. Un Cyrulnik défendant tout de même au plus près de son vécu la psychanalyse, même si elle ne peut se targuer d’être une science, et Freud dans la foulée, malgré ses errements. Les sciences ne démarrent-elles pas toujours dans l’incertitude et dans la tricherie ? On arrondit les angles, on arrange, on exclue des publications ce qui gêne la démonstration… Cyrulnik se fait volontiers taquin à dévoiler les origines éthologiques de la psychanalyse, avant de parcourir avec malice la bibliothèque de Freud, pleine d’ouvrages philosophiques, Schopenhauer à l’évidence, annoté, Freud récupérant le concept d’inconscient de ses lectures, et quand même bien ? Un Cyrulnik décrivant l’histoire de la psychanalyse comme celle d’une passion dont ses acteurs ne se seraient jamais lassés. Ni son public, dès le départ au demeurant, Freud connaissant un succès immédiat et bâtissant ensuite la légende de l’adversité.

Au terme de l’échange, il reste les interventions passionnées de Cyrulnik, livrant presque ici une sorte d’autobiographie parlée. Un Cyrulnik moqueur des dérives que la psychanalyse aura connu, mais soucieux d’en affirmer l’efficacité. Ne serait-elle qu’un mythe, cela suffirait affirme-t-il : elle est à notre mesure et soigne, même si l’on ne sait pas comment. La cure ? une aventure. Une foi si l’on veut à l’entendre, une croyance peut-être, mais on peut guérir d’une dépression. Un changement de représentation de soi peut s’opérer dans cette élaboration qui s’organise lentement autour du tiers analysant. Et qu’importe que ce travail de la cure ne concerne que de très loin celui de la théorie. Elle soigne, rétorque Michel Onfray, à la manière d’un ex-voto confié à quelque chapelle obscure. Mais peut-être moins, croit-on percevoir dans ce discours, que ne le faisait la philosophie de l’Antiquité grecque, que Michel Onfray, dangereusement, définit comme une thérapie. Parce qu’elle produit un discours sur le monde et sur l’homme, et que ce discours peut déclencher de vraie crise de représentation, il ouvre au possible de la conversion. Mais une étrange conversion dans son propos, qui fonde la vie philosophique sur la droiture morale construite en point de fuite à la vision philosophique… "La philosophie n’est pas faite pour les philosophes, elle est faite pour les gens qui veulent construire une existence, qui veulent une existence droite"… (souligné par moi). Quid alors des cyniques grecs, qui se seraient faits  volontiers plus chiens encore à l’attendu de ce discours ? Quid de l’école de Platon, si élitiste et si rétive à ce partage du sens philosophique ? Que notre culture ait besoin de psychanalyse, voilà qui nous mettra d’accord avec Cyrulnik. Parce que les lieux où l’on ne sait plus parler, où l’on parle avec difficulté, ceux de la famille en particulier, ont ouvert une béance dans notre relation à nous-même. Et qu’importe, conclue cyrulnik, si une partie de la psychanalyse peut devenir scientifique, alors qu’une autre n’a pas besoin de science pour fonctionner : " c’est avec des récitations partagées qu’on fait de la culture ", la psychanalyse en est l'écho.  --joël jégouzo--.

 

CYRULNIK - ONFRAY / DEFENSE ET CRITIQUE DE LA PSYCHANALYSE, BORIS CYRULNIK - MICHEL ONFRAY, Direction artistique : Lola Caul-Futy Frémeaux, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, 2 CD-rom.

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QUE DIT L’ŒUVRE DE FREUD SUR LE PLAN DES IDEES ? (LUC FERRY)

15 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

freud-ferry.jpgC’est sous l’angle de la conception que Freud se fait de la condition humaine et non sous celui de l’étiologie des maladies mentale, que Luc ferry entreprend de comprendre et d’expliquer l’œuvre de Freud. Approche de philosophe donc, contournant les difficultés d’un affrontement à la validité scientifique de l’œuvre, tout comme renonçant à chercher dans l’auteur les raisons de sa démarche. Raisons judicieusement écartées, à l’inverse de Michel Onfray, publié par le même éditeur (Frémeaux), qui s’était ingénié à passer par la biographie pour expliquer l’œuvre, construisant une lecture généalogique souvent douteuse. Car après tout, que Freud ait couché avec sa belle-sœur ne nous dit rien du fond de sa pensée…

Au demeurant, la méthode généalogiste, comme le rappelle intelligemment Luc ferry, n’a jamais réussi à démontrer quoi que ce soit : prétendant bâtir sa légitimité de ce que tout discours ne soit qu’un masque, elle n’est à tout prendre qu’un masque supplémentaire ajouté à ceux qu’elle validait.

Luc Ferry donc, au rebours de Michel Onfray, ne mâche pas ses compliments à l’égard de Freud. Il voit même dans son Introduction à la Psychanalyse un chef-d’œuvre de profondeur philosophique et de pédagogie scientifique.

Dans ce chef-d’œuvre, c’est moins la théorie de l’inconscient dynamique qui le retient, partagée en effet par nombre de contemporains de Freud et devancée par non moins autant de penseurs avant lui, que sa construction des trois instances de la personnalité humaine, à son sens vraie description de notre condition, tragique par excellence dans les convictions de Freud. Au passage, Ferry égratigne encore Onfray en récusant ses réductions de la libido freudienne à la génitalité, le coup de génie de Freud ayant été de décrire la libido dans son développement temporel, ici étonnamment expliqué à travers la métaphore de la migration des peuples : tout au long de son périple, un peuple en migration ne laisse pas que de s’égarer même s’il se reprend continuellement, et en chemin, d’abandonner sur le bord de sa route comme des points de fixation (le stade oral, le stade anal, etc. …) auxquels une partie de la libido va se corréler et vers lesquels le sujet, à l’occasion de l’une ou l’autre des difficultés qu’il pourra rencontrer dans sa vie, s’il ne peut la surmonter, reviendra se fixer, comme dans une régression vers un lieu connu, jouissif, où vivre l’illusion d’un plaisir protecteur.

freud.jpgPhilosophe, Luc Ferry relève aussi le défi de penser le sens du vrai en psychanalyse, argumentant ici son approche en l’appuyant sur les deux fondements métaphysiques de la notion de vérité, pour conclure que la psychanalyse si, à l’évidence, ne peut être considérée comme une science exacte, n’en est pas pour autant une métaphysique. Elle ne l’est pas au sens où, par exemple, la vérité se conçoit dans la métaphysique comme adéquation entre la chose et le jugement, bien que l’on puisse déduire de l’autre sens dévolu par la métaphysique à la notion de vérité comme a-léthéia, dans laquelle la dimension du temps entre avec force, un horizon où articuler la question du vrai en psychanalyse : la temporalité de l’analyse induit en effet l’idée d’une part qu’il ne peut y avoir de dévoilement sans la venue en présence du temps et que d’autre part, et parce qu’il ne peut y avoir de savoir absolu, l’analyste n’est pas placé dans la situation de révéler une vérité quelconque sur l’être, mais de placer une interprétation révélante. L’être n’étant pas un prédicat du concept, et parce que nous ne serons jamais dans la parfaite adéquation avec nous-même, aucun discours ne pouvant se clore dans un discours achevé, le tirer au clair de la cure ne peut fonctionner que comme une entrée en analyse, au creux de laquelle la guérison ne peut être perçue que comme un idéal régulateur.

Balayant enfin la fortune de la psychanalyse après Freud, balayage largement consacré au décryptage des discours de Lacan, Luc Ferry revient heureusement aux différences qui fondent les écarts entre le discours de la psychanalyse et celui de la philosophie. La philosophie grecque tentait de prendre soin de l’âme, non des âmes en particulier. Un soin articulé à celui de la pensée, du jugement. Un soin tentant de fonder une réflexion sur le sens et les dimensions de la Vie Bonne, mais à la différence de la psychanalyse, un soin qui n’était pas consacré aux âmes, en ce sens que la psychanalyse, elle, lutte contre des angoisses pathologiques qui naissent de conflits psychiques. Et si les philosophes semblent eux aussi s’occuper de certaines de nos angoisses, c’est exclusivement dans leur dimension métaphysique, comme dans la question de la finitude de l’existence humaine. Une angoisse, certes, mais qui n’est en rien pathologique, même si elle peut s’actualiser dans une angoisse psychologique. --joël jégouzo--.

 

  

SIGMUND FREUD, UN COURS PARTICULIER DE LUC FERRY, LA PENSÉE PHILOSOPHIQUE EXPLIQUÉE, LUC FERRY, Direction artistique : CLAUDE COLOMBINI FREMEAUX, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, 3 CD

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ONFRAY : LA PSYCHANALYSE N’EST PAS UNE SCIENCE…

14 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

onfray-freud.jpgMichel Onfray déplorait que Freud n’ait pas enfermé son inconscient dans une définition formaliste. Il dénonçait aussi les maladresses de Freud : ce dernier avait cherché, cru trouvé, s’était repris, etc. Mais à vrai dire, il n’y avait là rien de bien nouveau pour le milieu scientifique, où la bonne compréhension n’est jamais l’état naturel dans lequel se trouve le chercheur à l’orée de vérifier ses hypothèses. En outre, du point de vue de la conscience historique, il paraît aujourd’hui difficile d’en faire le reproche à Freud : nous ne sommes plus au XVIIIème siècle, qui se plaisait à construire des systèmes rationnels auxquels prêter une validité universelle. Un Dilthey en avait déjà ruiné l’illusion : les notions de causalité ne sont guère que des résidus d’abstraction. Et si l’univers n’est pensable, ce n’est pas parce qu’il serait essentiellement raison, mais bien plutôt parce que nous lui cherchons des raisons d’être ce qu’il est. Raisons qu’il n’est enfin pas si aisée d’établir : les catégories de cause ne sont jamais totalement claires à l’intelligence. Ainsi, la validité des déductions logico-mathématiques doit-elle être proposée avec humilité, une instance non rationnelle se trouvant toujours dissimulée dans le concept de rationalité, ainsi que l’avait démontré Heidegger.

Reste à savoir si la psychanalyse est ou peut devenir une science… Non au sens des mathématiques, mais à celui des sciences de la nature, qui s’appuient sur un raisonnement par induction, l’observation, dont on essaie de tirer quelques lois plus générales. De ce point de vue, l’objection de Hume pourrait paraître pertinente, pour qui toute science était une croyance, dans la mesure où elle se fondait sur une expérience qu’elle prétendait ensuite généraliser. Karl Popper, on le sait, avait brillamment contourné l’aporie : le but de la science, énonçait-il, est de faire des hypothèses qu’on essaie ensuite de vérifier et, surtout, de réfuter -ou falsifier plutôt : la falsification ouvre la possibilité de conclusions valant certitudes. Dans ce système de pensée, on le voit, une dissymétrie s'incise entre la certitude qui porte sur la vérité et celle qui porte sur l’erreur : cette dernière est totale. Mettre en place un système de falsification est ainsi constitutif de la vraie démarche scientifique.

freud-2-.jpgOr la psychanalyse n’est pas falsifiable : elle génère toujours des hypothèses ad-hoc a posteriori pour contourner une difficulté, rajoutées ensuite à la théorie pour la vacciner. Comme le suggère Onfray, oui, la psychanalyse a raison à tous les coups. Ce qui la condamne aux yeux d’un Popper, ou du moins, ce qui prouve qu’avec la psychanalyse on n’a pas affaire à une théorie scientifique. Pour autant, cela ne veut pas dire que la psychanalyse soit sans fondement théoriques possibles. Car à ce titre, l’économie également ne serait qu’une métaphysique… Or tout comme dans le cas de l’économie, une grande part des énoncés psychanalytiques ne peuvent être totalement soustraits de leur poids et de leur efficacité. La seule conclusion à tirer, c’est qu’il faut garder une certaine prudence vis-à-vis des énoncés psychanalytiques. Les neurosciences par exemple, ont permis de relativiser les études de Freud sur le lapsus. Mais non de les passer par pertes et profits.

Quant au transcendantalisme de Michel Onfray, qui se complaît à chercher un bruit lointain dans la raison du devenir freudien, pour le dire en employant une image propre au vocabulaire des astrophysiciens, il n’est pas non plus exclu qu’il n’ait quelques raisons de le faire : l’universalisation du modèle psychanalytique répond peut-être à un besoin humain profond dont on aurait sans doute intérêt à comprendre pourquoi il fonctionne sur ce mode et sous ce modèle, plutôt que sous celui de la Tragédie grecque par exemple, ou du discours philosophique. Pour le dire autrement : pourquoi, par exemple, vaut-il mieux que la psychanalyse soit une thérapie, plutôt que la philosophie ? --joël jégouzo--.

 

 

CONTRE HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE VOL 15 et VOL 16, FREUD (1) et (2) PAR MICHEL ONFRAY, Direction artistique : PATRICK FREMEAUX

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PLATON, PERIPATETICIEN DEGRISE (SLOTERDIJK)

13 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

Academie-Platon.jpgDans son dernier ouvrage, Sloterdijk ne cache pas les affinités quasi existentielles qu’il entretient avec la pensée de Platon. Un Platon très singulièrement recouvré en réalité, celui dont on il croit devoir ré-avancer que les procédures de pensée sont au fond très proches de celle de la psychanalyse et qu’elles pourraient nous être très utiles aujourd’hui, ne serait-ce que dans la convocation des scènes primitives qui en traversent le théâtre. Tout le monde a en effet à l’esprit le mythe de la caverne de Platon, avec au delà du dispositif, la douloureuse révélation pour l’être humain de devoir toujours compter en toute chose avec un supplément d’obscurité. Car si Platon avait assigné pour tâche à la philosophie d’éclairer la pénombre dans laquelle nous vivons, du moins avait-il aussi consigné la tragédie de ne pouvoir faire mieux qu’éclairer faiblement cette scène sans parvenir jamais à l’éclairer tout à fait. Il nous resterait en somme l’ivresse sobre du philosophe platonicien, cette lucidité critique qui ne cesse de nous conduire de déconvenue en désenchantement, instillant de la lumière, certes, mais comme venue d’un ailleurs inaccessible et fournissant ainsi les arguments au dégoût de la philosophie elle-même, tout comme de l’homme à lui-même –ce même dégoût central dans toutes les doctrines fascistes…

Rien d’étonnant alors à ce que Sloterdijk parle de l’école platonicienne comme celle d’une pédagogie de la distinction. Rien d’étonnant à ce qu’il décrive le projet originel de la philosophie non comme celui d’éduquer mais celui de fabriquer de la distinction entre les êtres. Et qu’il nous décrive la philosophie non comme une source de savoir, mais de conversion. Une conversion au dégrisement : après Platon, que vaudrait la pensée philosophique ? Des bibliothèques de plus en plus nombreuses, certes, mais pas d’illumination. Il faudrait alors, nécessairement, en revenir à Platon qui se tient sur le seuil, entre l’oral et l’écrit, entre la poétique et la poésie, pour évaluer ces certitudes supplémentaires que la philosophie nous aurait apportées, sans aucun savoir nouveau pour les soutenir. Il faudrait recommencer à penser. Depuis Platon. Avec Platon. En disciples. Dégrisés enfin, pour ne pas recouvrir de nos voix bêlantes l'étalage des planètes... --joël jégouzo--.

 

Tempéraments philosophiques : de Platon à Michel Foucault, de Peter Sloterdijk, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Libella-Maren Sell Editions, Collection : ESS.DOCUM, nov. 2011, 155 pages, 18 euros, ean : 978-2355800283.

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LE TEMPERAMENT POLITIQUE DE PETER SLOTERDIJK

12 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

sloterdijk-tempe.jpgPeter Sloterdijk fait paraître un ouvrage très intéressant, sous le couvert de réflexions philosophiques, pour témoigner, avec toute la force de son autorité de ses convictions politiques. Mais tout en douceur, sinon dissimulation, sous la forme d’une méditation plus que d’une réflexion, émaillées de vignettes philosophiques qui voudraient prendre le contre-pied du genre, se refusant à donner des leçons de philosophie. Il livre tout de même un ouvrage qui permet de parcourir les grandes étapes de la pensée philosophique, antique et moderne, articulées par les principaux auteurs de cette histoire, selon Sloterdijk évidemment, mentionnant un Sartre ou un Foucault mais ignorant Derrida. Un livre donc tout à la fois différent de ce que l’on publie désormais, mais y ressemblant fort, manuel de rattrapage philosophique, d’un niveau certes plus conséquent que ces philosophies pour les nulles qui encombrent les rayons des librairies. Car ce texte est aussi une vraie prise de position, tant philosophique qu’idéologique. Un texte qui se veut donc à contre-courant de ce qui se fait en la matière aujourd’hui, refusant cette littérature secondaire qui prétend discipliner nos esprits navrés, celle des BHL, Onfray, Ferry et on en passe, philosophie de commentaire qui n’a de cesse de faire disparaître les textes originaux sous des gloses plus rutilantes que brillantes. Un livre qui refuse ainsi de s’inscrire dans cette typologie du commentaire, mais qui parfois n’y échappe pas, dès l’entrée Platon par exemple, reconstruit comme à l’accoutumée dans l’après-coup de pseudos lectures chrétiennes, quand il n’y a pas d’anthropologie plus éloignée de la pensée chrétienne que celle de Platon, associant la chute de l’Esprit dans le corps à une Tragédie, là où les chrétiens en firent au contraire un éblouissement. Dommage que Sloterdijk, qui se donne tant de peine à sortir du commun y replonge avec fracas quand il s’agit d’évaluer l’apport de la pensée chrétienne, qui n’est du reste pas du tout l’objet de sa réflexion et dont on ne comprend pas qu’il puisse dans ces conditions l’expédier en poncifs éculés… Car associer le dédain de Platon à la matière au prétendu mépris du christianisme pour cette dernière, c’est non seulement aller vite en besogne mais s’exposer à la raillerie : si Platon opposa bien la matière à l’esprit, hiérarchisant même, à l’intérieur du méprisable, l’immonde de l’animal et de la femme au malheureux de l’être masculin victime de cette chute, le christianisme, lui, du moins celui des origines, aura fait de cette même matière le lieu mystérieux de la consécration et de la rédemption de l’humain. Etonnant même de voir, à ce propos, Sloterdijk déployer tout le vocabulaire de l’Eglise pour tenter de construire, encore une fois, une argumentation dont on se demande bien ce qu’elle vient faire là, sinon, peut-être, disqualifier à l’avance toutes les religions à travers une vision de Platon réduit à n’avoir jouer le rôle que de modernisateur des traditions chamaniques. Mais peut-être cela aura-t-il servi aussi une pensée plus sombre, restée celle-là dans le secret d’un aveu consenti du bout des lèvres, et dont les expressions les plus fortes sont, sous la plume de Sloterdijk, celles qui se rapportent au politique et qui autorisa naguère l’auteur à ne penser l’espèce humaine que sous sa condition disqualifiée au sein du "parc humain" -comme il en va du bétail. Passion au fond que les élites partagent avec lui, dans leur mépris cette fois du Peuple et de ses prétentions démocratiques. Nul n’est en effet plus éloigné que Platon de toute aventure démocratique. Rien d‘étonnant alors à ce que Sloterdijk n’ait à l’esprit que de faire à son tour reposer la vie de la cité sur des rites d’initiation. Rien de tel que de mettre en avant la pensée magique pour aider au renoncement et reconstruire la légitimité de la polis sur le refus de la polémique, du débat, de la diversité. En un mot, on le voit, la cible de cette philosophie politique n’est rien d’autre que le Peuple, auquel on ne saurait décidément confier un quelconque destin dans la cité, sinon celui de la soumission à la sagesse des élites… --joël jégouzo--.

 

Tempéraments philosophiques : de Platon à Michel Foucault, de Peter Sloterdijk, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Libella-Maren Sell Editions, Collection : ESS.DOCUM, nov. 2011, 155 pages, 18 euros, ean : 978-2355800283.

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Bréviaire des robots (Lem) 11ème voyage : la fable de la soumission…

9 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

lem-robot.jpgLe voyage s’ouvre sur les excentricités d’un robot revêche et alcoolique, dans l’Etat "la Merveilleuse", créé par un super calculateur qui l’a peuplé de robots au détriment des humains qui l’habitaient. Hélas, tout n’est jamais pour le mieux dans le meilleur des mondes : une société privée veut le récupérer et envoie un humain, déguisé en robot, mener ses investigations.
Sur place, notre volontaire s’enquiert de savoir s’il existe encore une opposition sur laquelle on pourrait compter. il consulte la presse, y compris celle d’opposition, dont il découvre bien vite qu’elle est elle aussi à la solde du Pouvoir en place. Tout le secteur culturel de l’Etat, dont il croyait pouvoir attendre les ferments d’une révolte possible, est tombé sous la coupe de l’idéologie calculatrice. Hélas pour lui, notre humain se fait prendre et jeté en prison. Le Calculateur, que l’on ne voit jamais mais dont la voix résonne partout, et qui se doute bien que d’autres humains sont disséminés dans son Etat, accepte de lui laisser la vie sauve à la condition qu’il les démasque et les dénonce. Acceptant bien évidemment le deal, notre volontaire ne fait bientôt que croiser partout des humains déguisés en robots, si bien investis dans leur dissimulation qu’ils ne soupçonnent pas même la présence d’innombrables autres êtres humains parmi eux. Toute la capitale est en fait peuplée d’humains souffrant sous leurs masques de robots. Des pseudos robots donc, serviles à souhaits, pétris de peur et jurant matin et soir fidélité au Grand Calculateur.
"Les robots, qui n’étaient autres que des humains, se montraient en tant que néophytes de la perfection, plus robots que les robots eux-mêmes."
"Une affaire abracadabrante : une ville ceinte de cimetières où reposaient, tombées en poussière de rouille, les troupes du Calculateur. Et lui gouvernait toujours, plus puissant que jamais…"
Le Volontaire finit par penser que cette situation ne peut durer, qu’il suffit d’un rien pour qu’elle cesse, puisque l’Etat tout entier n’est à vrai dire peuplé que d’humains. Il s’introduit dans le palais et finit par découvrir, embusqué derrière un micro et des écrans de contrôle rafistolés, en guise de Calculateur, un homme chenu qui vocifère sa haine de l’humain à longueur de journée, croyant avoir trouvé la meilleur planque... 
"Il est consolant de penser que seul l’homme peut devenir une canaille"… --joël jégouzo--.
 
Le Bréviaire des robots, de Stanislas Lem, traduit du polonais par Halina Sadowska, illustration de couverture Philippe ruillet, Folio junior SF n°174, Gallimard jeunesse, ean : 9782070341054.
 
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