Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La Dimension du sens que nous sommes
Articles récents

«Nous sommes tout près d’une grande révolution sociale» (J-P Mustier)

7 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

faillite-generale.jpg

Ce n’est pas moi qui parle, ni Mélanchon, ni un quelconque syndicat révolutionnaire, mais Jean-Pierre Mustier, l’un des barons français de la Finance Internationale. Il n’était pas réapparu en public, le patron de Kerviel à la Société Générale, très exactement depuis le procès de son ex-trader. Et c’est dans le très feutré amphi de l’école des Mines qu’il a choisi de lancer cette déclaration ahurissante, poursuivant du même ton abrupt : "Les banques ont dégagé des taux de rentabilité trop importants" (…), "Notre monde pourrait disparaître"…

Vous avez bien lu : "disparaître"… Stupéfiant même son auditoire, moins d’une centaine de dirigeants et d’étudiants compulsifs triés sur le volet, en ajoutant : "Il faudrait peut-être parler des vrais sujets -en anglais of course, langue obligée de l’école des Mines. Les bonus, c’est bien gentil, mais je crois que vous ne vous rendez pas compte que d’ici deux jours, ou une semaine, notre monde pourrait disparaître. C’est Armageddon"…

Armageddon ! A savoir : la colère définitive des Peuples excédés par tant de gabegies… Dixit un baron de la Finance Internationale…Une révolution sociale… Non pas la misère, mais la chienlit qu’il faudrait redouter ! Une révolution sociale, à notre porte, imminente… de quoi faire pâlir Merkozy et tous les journaleux qui leur servent leur soupe jour après jour, feignant d’ignorer ce genre de déclaration par trop fracassante et criante de vérité, pour nous assommer une fois de plus sous la menace qui pèse sur nos têtes, l’agence de notation Standard & Poor's annonçant dans le même temps qu’elle plaçait sous "surveillance négative" quinze pays de la zone euro, dont les six encore notés "AAA" et qu’au sein de ces six là, la France remportait la palme de la dégradation la plus sévère…

Des journaleux, toute honte bue, qui accourrait à la rescousse de Merkozy pour nous faire avaler la pilule d’un accord terrifiant, au terme duquel, c’est fait, la BCE ne pourra pas se transformer en prêteur du dernier ressort. Ce qui concrètement signifie une chose : nous emprunterons sur les marchés l’argent qu’ils ont perdu, aux taux des marchés. Ces dettes qui ne sont pas les nôtres seront renflouées par l’effort de la Nation et non leurs fauteurs privés…

Mais dans quelle fiction vivons-nous donc ? Quel est le genre de la société française, déclinée comme une fiction qui tient à la fois du roman noir et du roman de famille, au sens où Freud pouvait l’entendre, au sein de laquelle la Parole se déchire et ne sait circuler que sous les auspices des plus fourbes ? Quelle Histoire de France est-on donc en train de nous écrire ?

 

Kraus-DerniersJours"L’Histoire, c’est la dimension du sens que nous sommes" (Marc Bloch)

Il faudrait alors recommencer là : dans ce qui fonde ce rapport tout à la fois individuel et collectif au sens. Et chercher à comprendre comment ce sens s’inscrit dans le présent de nos vies individuelles, tout comme dans celui de notre Histoire commune. S’y inscrit ou s’y absente. Et marteler que désormais, seule l’absence du sens est perceptible dans le champ clos de la Nation (f)rançaise (défunte).

Car à l'heure où celle-ci s’enlise dans la misère de masse, s’y englue et se ment, à l’heure où les médias, quasi unanimes, ne savent convoquer que les discours fallacieux des magnats de la Finance et de leurs sbires, sous l’œil vigilant d’intellectuels incapables de dénoncer un tel mépris ; à l’heure où le silence cauteleux des nantis ressemble à un fameux discrédit de la conscience nationale, ne pue-t-elle pas la démission, cette France de Merkozy ?

Et comment ! Le roman noir de la société française, c’est cela : son renoncement aux valeurs de justice et d’équité. Ne parlons même plus de fraternité, il n’y a plus d’instinct pour cela dans notre beau pays, où ne surnage que la cague des mots d’ordre usés jusqu’à la corde -Travailler plus ! pour mémoire, dans un pays incapable de créer des emplois… Des mots d’ordre relayés sans faiblir par des médias qui se sont faits les complices objectifs de cette chape de plomb qui écrase toute vérité sociale sous ses mensonges odieux.

Un scénario si peu convaincant au fond, mais tellement efficace quand il ne s’agit plus d’inventer mais de gérer nos fins.

La France relève désormais de la catégorie du fictionnel. Comment ne pas reconnaître le caractère imaginaire des objets qui nous sont proposés pour "faire France" ? Voyez comme le monde politico-médiatique produit cette fiction, goûtez la merveilleuse manipulation d’une crise dont les conséquences ne portent que sur les 99% de la population qui n’ont pas droit à leur part de gâteau. Ecoutez Monsieur 20 heures à sa télévision, déverser ses vérités dans une énonciation impeccable, la crise des dettes souveraines, les efforts de Merkozy pour nous sauver de la faillite, quand dans le même temps l’homme-tronc escamote les autres indicateurs qui pourraient faire sens -le chômage réel, la pauvreté, la précarité et j’en passe. Que dire de ses bouffées énonciatives, sinon qu’elles jouent bellement de l’effet de réel, mais que dans le même temps, elles ne font que bâtir une fiction qui n’articule qu’un récit hypocrite, criminel, vandale.

the-end-jason-kasper 

Vendue, la journaille !

Oui, car que conclure de la journaille, comme l’appelait Karl Kraus, l’aboyeur autrichien (quand il ne reste en France que des miauleurs), et du rôle essentiel qu’elle joue dans l’entreprise de démolition généralisée des populations françaises ? Rien, sinon qu’une caste acquise à l’économie libérale et au maintien de l’ordre financier barbare précipite la France dans son chaos balourd.

Aujourd’hui, la société politico-médiatique est une vaste conspiration contre toute espèce de vie sociale.

Il nous faudrait alors au plus vite reprendre les leçons d’un Kraus, à qui j’emprunte la formule, pour nous en sauver. A Kraus, oui, qui ne cessait d’alerter ses compatriotes dans l’Allemagne des années 1930, sur la maîtrise gagnée par les nazis dans l’art de "faire passer la bêtise, qui a remplacé la raison, pour de la raison…" 

Kraus qui ne cessait de pointer l’horizon de cette entreprise de crétinisation : nous faire perdre le sens des réalités sociales. Car lorsque le discours public ne sert qu’à proférer avec un tel aplomb des arguments aussi spécieux ou à rendre honorables des idées ignobles ("travailler plus", quand il n’y a pas d’emplois), ce qu’il y a au bout, c’est bel et bien la mort collective. --joël jégouzo--.

Lire la suite

QUE FAIRE, FACE A UNE CULTURE POLITIQUE MORTIFERE ?

6 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

imagine.jpgFace à une culture politique qui voit l’Etat confisquer toutes les dimensions du social et du politique aux dépens de toute morale publique, et qu’au mieux l’on dénonce comme une crise normative de la société contemporaine alors qu’elle n’est qu’un accident du politique qui ne cesse de vouloir nous faire prendre son souhaitable pour le réel, que faire ?

Que faire alors que s’annonce la comédie électorale, le bluff des sondages détaillant la vacuité du politique pour ouvrir à l’incertitude d’un changement réel, tant il existe, en France, une vraie incapacité dans la succession politique à produire du neuf, et même si, à tout prendre, Hollande vaut mieux que Sarkozy ?

Changer la vie ? Mais changer la vie ou la société ne veut rien dire. Nous ne pouvons continuer de nous payer de mots quand nos destins se conjuguent au futur antérieur. Quand échanger les rôles, fussent-ils présidentiels, ne sera pas changer la société. Parce que la presse par exemple, ne sera pas davantage demain le lieu d’émergence du vrai.

Que faire alors face à la disparition d’une société que l’on ne peut plus se contenter de décrire, mais que l’on ne sait toujours pas réécrire ?

Que faire quand l’exploration des nouvelles subjectivités collectives ne peut être que le labeur d’un travail organique, souterrain, mené ici et là par des pionniers de l’incertain, du couvert, du ténu ?

palestine.jpgPointer le doigt au loin peut-être, montrer ces luttes nécessaires, signaler les collectifs qui les tressent, les stratégies qu’il nous faudrait inventer pour nous arracher à la fausse fatalité de la Finance et inventer d’autres modes de ré-appropriation créatrice, un autre Vivre Ensemble, déjà…

Que faire de ce symptôme d’une société en décomposition, d’une société traversée souterrainement par des failles dont les observateurs ont tort de croire qu’ils pourront lui trouver des réponses aisément, car peut-être vaudrait-il mieux y voir le début de quelque chose de terrible, indécidable encore.

Peut-être l’éclipse révolutionnaire -(appelons cela comme ça, pourquoi pas)-, inaugure-t-elle d’une sorte de fin de l’éthique du changement social dans la soumission aux Lois du Marché. Ou son abandon sous la pression de l’insécurité qui plombe nos vies, de la fragilité depuis laquelle, désormais, s’énoncent les libertés civiles, de l’absence de ces valeurs de désir qui pourraient orienter ailleurs la production du monde.

Peut-être ne pouvons-nous tout simplement plus comprendre les raisons de nos renoncements -et peu importe que nous sachions décrire à la perfection ce mécanisme subtil qui a fait de l’insécurité le point d’appui fondamental de la gestion du pouvoir politique.

Peut-être n’osons-nous plus organiser de nouvelles subjectivités du changement social parce que le front des luttes à mener est innombrable et qu'il existe une réelle difficulté à réaliser une synthèse idéologique de toutes les révoltes qui émergent ? 

Peut-être ne disposons-nous plus de grammaire pour travailler au changement social. De celle qui nous aurait par exemple donné à comprendre qu’il s’opère tout de même un déplacement de l’éthique du changement vers de nouveaux acteurs sociaux et politiques, de nouveaux médias, de nouveaux médiums, sous l’impulsion desquels les lieux de résiliance et de résistance (les réseaux sociaux) seraient en passe de devenir, sans que nous sachions bien comment, des agencements de production de nouvelles réalités sociales et de nouvelles subjectivités collectives.

D’où pourrait surgir les conditions de possibilité d’une intentionnalité collective ? Que faire ? Peut-être simplement commencer là : affirmer ce que nous voulons, sans détail. Et ce que nous voulons n’est rien d’autre que recouvrer notre puissance d’agir. --joël jégouzo--.

 

image : un tag sur le mur construit par l'Etat d'Israël en Palestine.

Lire la suite

QUELLE EST LA FORCE DE TRANSFORMATION SOCIALE DE LA CULTURE ?

5 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

KULTUR.jpgRelativité des normes, des goûts, l’éclectisme, conclut dans son essai Philippe Coulangeon, est le nouvel opérateur de la domination symbolique. Un opérateur qui pourrait perturber bientôt notre vision du sens et de la place de la culture dans notre société, tout comme celle des combats qu’il nous faudrait mener pour une société plus juste. Car il s’agit là d’un opérateur qui donne à penser que toutes les cultures sont légitimes alors qu’il ne fait que les recycler à l’intérieur d’une hiérarchie sédimentée de longue date. Un opérateur donc, dont la visibilité sociale a pour paradoxe de nous rendre parfaitement invisibles les inégalités économiques et sociales que le champ de la Culture ne sait que trop bien dissimuler. Et de ce point de vue, toute approche du fait culturel et de sa fonction dans la société ne peut faire l’économie d’une évaluation sociologique : le niveau des inégalités culturelles par exemple, est aujourd’hui celui que l’on connaissait dans les années 70… Soit une régression sans précédent ! Les équipements culturels, pour le dire à la hâte et non sans provocation (et en toute connaissance de cause des relents réactionnaires qu’une telle provocation est susceptible de véhiculer), ne servent de fait, tels qu’ils sont conçus et fonctionnent, qu’à renforcer les structures de domination de la société française, arrimant les discours sur la culture à leurs attributs les plus falsificateurs, au niveau desquels l’apprêté le dispute à l’hypocrite. Etudiant la structure des inégalités sociales en France, Philippe Coulangeon montre assez que désormais, c’est l’impact des conditions et des lieux de logement qui est prépondérant, et non celui des ressources culturelles des parents, qui ne compensent plus en rien ces inégalités. En gros, si vous êtes un parfait crétin mais que vous habitez le 5ème arrondissement de Paris, vos enfants s’en sortiront mieux socialement que si vous êtes cultivé mais habitez Vitry-sur-Seine… Il y a de quoi réfléchir alors, sur les engagements de la petite bourgeoisie intellectuelle par exemple, si souvent obsédée par son identité résidentielle… La seule question n’est ainsi pas d’évaluer la production artistique de cette petite bourgeoisie résidentielle du point de vue de l’histoire de l’art, mais cette histoire de l’art qu’elle construit et dont il serait bon de se poser la question de savoir où elle s’écrit, dans quelle dimension fictive de notre vie sociale et politique (la dimension du sens que nous sommes).

opera-news.jpgEtudiant le rôle effectif de la culture dans la structuration des rapports sociaux, les conclusions de notre auteur sont de fait terrifiantes : le capital culturel ne classe plus grand monde… Constat d’importance, quand on sait l’investissement reconduit de génération en génération dans le combat pour l’éducation et sur le front de la culture, conçus l’un et l’autre comme vecteurs d’une meilleure intégration sociale. Une rhétorique par trop systématique au fond, masquant désormais avec difficulté ses impasses sous des tonnes de bonne conscience artistique…

Trente ans après la Distinction, les codes culturels sont devenus autres. Tout comme la stratification sociale des goûts. Et il y a là de quoi s’interroger. Brutalement. La lecture par exemple, est devenue quasiment inopérante. Le livre n’est plus discriminant, même si la pratique de la lecture est plus que jamais celle des classes aisées. Par parenthèse, la fin annoncée de la librairie française n’est de ce point de vue rien d‘autre que l’immense farce de la confiscation définitive d’un Bien culturel par les classes dominantes. D’autres suivront, n’en doutons pas. Sous couvert du reste, autre paradoxe, de la désaffection des installations culturelles par les masses, poussées à déserter les Biens culturels –cqfd- pour des tonnes de mauvaises raisons, y compris par les opérateurs eux-mêmes d’une conception pédagogique de la Culture à l’usage des dites masses populaires…

Par ailleurs, autre segment implacable de l’essai mentionné, si l’on veut bien décrypter le poids des pratiques culturelles dans la discrimination sociale, force est de reconnaître que ce qui importe désormais, c’est la visibilité de ces pratiques et non leur contenu. Si bien que ces pratiques peuvent parfaitement s’avérer superficielles, le conformisme culturel fera le reste, suppléant à toute superficialité, pourvu que l’on sache se montrer là où il faut se montrer, et du point de vue des artistes, que l’on sache exhiber ce qu’il faut montrer… La visibilité maximale étant celle de l’Opéra, Bastille en particulier, confisqué par une élite financière, cela va de soi : la sociabilité grande bourgeoise n’est pas partageuse.

power.jpgLe brouillage des frontières qui s’est opéré entre les cultures de masses et les cultures des élites, anoblissant le divertissement et gommant les différences entre les registres savants et les registres populaires, largement favorisé par l’effritement du monopole culturel de l’école, qui a ainsi contribué puissamment à favoriser l’émergence de cet éclectisme des goûts et des pratiques, n’aura été à tout prendre (provisoirement, on l’espère), qu’une cautère sur une jambe de bois… Rien dont on puisse se réjouir en somme : la distinction se fait plus que jamais en France non par le capital symbolique mais par les ressources financières et patrimoniales. De quoi méditer sur la priorité de nos engagements. Certes, que cette culture de l’éclectisme puisse théoriquement nous aider à renouer avec des visées émancipatrices, voilà qui distraira. Mais au fond, l’étude commande de relativiser le poids de la culture et de l’éducation dans ce tournant de l’Histoire française. La faible visibilité politique (et non sociale ou idéologique) de la culture n’en diminue certes pas l’enjeu, mais la relativise beaucoup : pour que la culture ne devienne pas une danseuse neurasthénique des Pouvoirs en place, pour que la diversité des ressources culturelles mobilisables devienne une vraie force de transformation du social, il faut sans doute faire face, d’abord, à la tragédie qui est la nôtre : celle de la disparition d’une société où nous ne faisions déjà que survivre. Survivre : c’est dire l’embarras dans lequel nous nous trouvons, qui ne fait que traduire notre impossibilité à formuler de véritables tâches politiques autres que celle du "plus jamais Sarkozy". Car il existe une sorte de véritable tragédie structurelle propre au réformisme politique, que l’on voit partout à l’œuvre en Europe, quelle que soit la couleur du gouvernement en place, et qui ne se lèvera pas avec la venue au pouvoir d’un Hollande par exemple, même si cette venue est préférable, à tout prendre, à celle du maintien de Sarkozy. Enfin, la démocratisation feinte des savoirs et des cultures qui se pratique aujourd’hui sous couvert d’éclectisme, ne peut occulter les dimensions économiques et politiques des vrais enjeux qui s’offrent désormais à nous. La barbarie est l’ordre des lieux du Pouvoir, y compris de sa conception et de sa pratique de la culture, et tels qu’ils se sont construits institutionnellement, et pratiqués constitutionnellement en France depuis l’avènement de la Vème République… On ne changera pas cette situation en échangeant des rôles, fussent-ils présidentiels. --joël jégouzo--

 

 Philippe Coulangeon, Les métamorphoses de la distinction. Inégalités culturelles dans la France d'aujourd'hui, Paris, Grasset, coll. " Mondes vécus ", 2011, 168 pages, 15 euros, ean : 978-2246769712.

Image : Power, de Sanchstar et Slavoj Žižek on life, happiness and Hegel , Lacanian cultural theorist interviewed by The Guardian.

Lire la suite

Simone de Lion Feuchtwanger (l'éthique de la révolte)

4 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

simone.jpgL’histoire d’une fidélité à l’éthique de la dignité humaine, quand la France sombrait dans le chaos de Vichy.
Juin 1940. Sur la petite ville de Saint-Martin déferle le flot des réfugiés. Simone a quinze ans. L’immense pagaille d’une humanité piteuse, jetée sur les routes dans ses habits du dimanche désormais en lambeaux, lui soulève le cœur. Humanité en loques, s’épuisant à traîner derrière elle tout un bardas dérisoire d’objets inutiles, emportés dans un geste de panique au moment du départ. Simone vit dans la famille de son oncle, patron d’une entreprise de transport et d’un dépôt d’hydrocarbure, qui en font l’un des hommes les plus riches de la ville. C’est le frère de son père, mort héroïquement d’avoir passé sa vie à combattre l’injustice. Simone ne comprend le monde que dans la fidélité à cette mémoire, qu’elle n’a de cesse de réhabiliter. Un jour le pont du Serein, seule voie d’accès à la ville, est mitraillé. On dénombre des dizaines de morts. Traumatisée par l’incident, elle découvre sans d’abord vouloir le croire, que son oncle est plus occupé à préserver sa fortune, quitte à se compromettre avec les allemands, qu’à sauver du désastre ces milliers de réfugiés à qui il refuse son essence et ses camions. Contre son propre oncle, elle accomplira bientôt le seul acte de résistance notoire de Saint-Martin.
Ainsi, tout repose symboliquement dans ce roman sur les épaules d’une jeune fille immature, qui offre la seule réponse d’importance à l’Occupation. Ecrit en 1943, alors qu’il fuit lui-même sur les routes françaises de l’exil, Feuchtwanger nous restitue dans cet ouvrage l’atmosphère de la drôle de guerre avec une rare profondeur. --joël jégouzo--.
 
Simone de Lion Feuchtwanger, traduit de l’allemand par Dominique Kregler, éd. Fayard, février 2001, 322p., ean : 9782213601453
 

 
Lire la suite

CULTURE : L’ECLECTISME, NOUVELLE ARME DE DISTINCTION SOCIALE…

3 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

distinction-3.jpgSoyez éclectique, ou vous ne serez pas…

Dans le prolongement des études de Bourdieu et Pastoureau, Philippe Coulangeon a cherché à comprendre ce que devenait leur fameuse Distinction et quelles en étaient les formes aujourd’hui. Un essai qui ouvre à une réalité plus complexe qu’on ne saurait l’imaginer, où la France de Sarkozy, si méprisante de la culture, aura joué le rôle d’allié "objectif" de la culture populaire enfermée dans la condescendance des cultures savantes… C’est donc d’abord dans le divorce entre les élites de savoir et les élites de pouvoir que l’auteur a cherché à inscrire la compréhension de cette collusion pour le moins inattendue. Un divorce entériné par l’attitude du plus inculte des présidents de la Vème République, emblématique du triomphe de la culture de l’argent, annoncé sans bruit une décennie plus tôt par la montée en puissance des bobos.

Cette culture si ouvertement anti-intellectualiste, partagée par les nouvelles élites financières, aura en effet contribué à brouiller davantage les repères, aidant à l’éclatement des normes de la validité culturelle et ouvrant à la possibilité d’une pluralité des échelles d’excellence, à laquelle la culture populaire avait, elle, autrement préparé le terrain.

L’éclectisme triompherait ainsi, promu négativement par l’anti-culture des cercles du pouvoir actuel et positivement par les contre-cultures de la rue, ennemies de ce même pouvoir… L’éclectisme triompherait et serait le nouveau deal de la légitimité culturelle. Mais attention : un deal qui continue cependant de s’inscrire à l’intérieur des espaces symboliques scarifiés entre les classes, à l’intérieur de hiérarchies culturelles qui, elles, non seulement subsistent mais se renforcent. Les enquêtes sur les pratiques culturelles des français le montrent à l’envi : les écarts dans les structures de consommation des postes "loisirs et culture" se sont creusés, et sont plus importants en 2006 qu’ils ne l’étaient en 1979 ! Se renforcent et se spécifient : dans tous les groupes sociaux, à l’exception des cadres supérieurs, les taux de non-fréquentation des équipements culturels s’accroissent.

vitry05.jpgEt si les formes anciennes de la légitimité dans l’espace des pratiques culturelles paraissent perdre de leur valeur distinctive, au profit de nouveaux opérateurs de la domination symbolique tel que l’éclectisme, cet éclectisme n’est pour autant pas celui de la relativité du goût de tout le monde, la légitimité ne pouvant décidément se poser en ces termes. Non : le "profit de distinction" va aux personnes qui manifestent cet "éclectisme" à l’intérieur d’un bon goût dont le périmètre est prescrit exclusivement par les cadres supérieurs et leurs ordonnances. Alors cet éclectisme peut bien s’enticher du "mauvais goût" des classes inférieures, exhibé avec drôlerie, on le voit, il traduit moins une ouverture qu’une forme nouvelle de domination. Indigénant le Kitsch de la culture de masse, le cadre supérieur sait, mieux que les masses, juger de sa valeur culturelle. Là s’arrête aussi l’impact du sarkozysme sur la notion du Beau. Lui est vulgaire. Quant à la rue, elle le redevient tout aussi vite dans la pensée de nos élites. On l’observe par exemple à la faveur de l’entrée dans les musées des arts de la rue, celui des graphes par exemple : celui qui classe se tient à l’intérieur du musée, à l’intérieur de l’institution légitimante, non dans la rue. Et il classe d’une main sûre, produisant en retour un effet de déroute en légitimant telle forme au détriment de telles autres, jusqu’à remodeler les canons d’une expression qui n’a bientôt plus rien de populaire. --joël jégouzo--

 

Philippe Coulangeon, Les métamorphoses de la distinction. Inégalités culturelles dans la France d'aujourd'hui, Paris, Grasset, coll. " Mondes vécus ", 2011, 168 pages, 15 euros, ean : 978-2246769712.

Photos : D-nozor. Vitry-sur-Seine (près du RER des Ardoines).

Lire la suite

ELITES FINANCIERES VERSUS ELITES INTELLECTUELLES

2 Décembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #IDENTITé(S)

finky.jpgRien ne va plus dans le camp des élites. Naguère structurées par le modèle du Courtisan dont Baldassar Castiglione avait définit avec talent les usages et les formes, aujourd’hui, un nouveau type d’élites émerge, qui se moquent éperdument de ce vieux modèle poussiéreux du courtisan disert, celui des élites de la finance. Des élites moins obséquieuses (l’obséquiosité était le fait des élites culturelles) que brutales, cyniques, impudentes. Et le monde de l’art et de la culture ne s’y est (presque) pas trompé, qui depuis l’élection de Sarkozy s’est plus fortement mobilisé que dans les vingt décennies précédentes, contre l’anti-intellectualisme de l’Etat français. Un anti-intellectualisme évidemment plus particulièrement affiché par notre cher Président, décomplexé au possible, et de loin le plus inculte de tous les présidents que toutes les républiques françaises aient produit… Un président qui n’aura eu de cesse de ridiculiser la langue française, l’esprit français et sa culture. Il est piquant, de ce point de vue, d’observer dans le même temps que ce désarroi des intellectuels se sera d’abord traduit par une véritable curée aux prébendes, en ralliements plus pitoyables les uns que les autres, pour s’assurer chacun une part de la plus méprisable gaufre que l’histoire de la petite cuisine gouvernementale à la française ait fourbie… Le Président bling-bling au parler douteux, à la culture étriquée, si ouvertement méprisant à l’égard du savoir et de l’expertise scientifique, plus particulièrement quand il s’agissait des sciences sociales et humaines, aura ainsi largement aidé nos élites intellectuelles à conjuguer le grotesque au scandaleux, dévoilant au passage –c’est son seul mérite- leur peu de crédibilité… Sarkozy, la médiocrité française incarnée, triomphe absolu du philistin aura dans le même temps permis à ces pseudos intellectuels de passer pour perte et profit les inégalités culturelles, qui se sont spectaculairement creusées ces vingt dernières années.

Ce divorce entre les élites de savoir et les élites de pouvoir, pourtant, affirme Philippe Coulangeon dans son dernier essai, est au fond une aubaine. Car la violence symbolique de la culture est toujours plus difficile à contrer, tant elle paraît plus acceptable que la violence de l’argent. En gros, la ploutocratie serait préférable à la distinction, du point de vue des luttes sociales. Si bien que ce divorce pourrait se traduire par une vraie opportunité : le desserrement des arguments symboliques de la domination pourrait laisser filtrer de nouvelles révoltes qui, elles, auraient enfin des chances de réussir. La domination de l’argent roi, moins sournoise que celle de la culture, est en effet un accélérateur de révolte. Sans doute. Reste à méditer sur la domination par la culture, sitôt l’effet ploutocrate gommé. --joël jégouzo--.

 

 

Philippe Coulangeon, Les métamorphoses de la distinction. Inégalités culturelles dans la France d'aujourd'hui, Paris, Grasset, coll. " Mondes vécus ", 2011, 168 pages, 15 euros, ean : 978-2246769712

Lire la suite

MADELEINE DE SCUDERY, PROMENADE DE VERSAILLES

30 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

scudery.jpgNi ostentation, ni affectation, l’art de se ballader amoureusement en fait, le seul vrai talent que l’écriture devrait se reconnaître… "Un je ne sais quoi de doux et d’amer tout ensemble", où se congédier sans amertume.

Si l’on connaît Madeleine de Scudéry pour sa Carte du Tendre, ou Clélie, le roman qui fut le plus grand succès de librairie de son siècle, on ignore généralement ses autres œuvres, dont les volumes de ses conversations, pourtant si essentielles à la compréhension de la singularité du modèle français de sociabilité des élites, et sa Promenade de Versailles, subtile thématisation de l’art du récit et de la fonction de la description au sein de cet art.

Le Mercure de France nous en a offert une introduction (seule est publiée en effet la première section de la promenade) qui, il faut le regretter, n’a pas su encourager les éditeurs à rééditer l’ensemble de l’œuvre de Madeleine de Scudéry.

"Il faut poser pour règle générale que l’Art embellit la nature", affirme-t-elle. Le baroque français, tout d’équilibre et de tensions dans l’exhibition de ses ornements, déployant la variété dans la redondance et déclinant subtilement ses dissymétries dans l’astreinte de régularités fictives, trouve dans le style de Madeleine de Scudéry le parfait écho de ses formes. Ses phrases, volontiers galantes, cheminent sans affectation, s’étirent sensuellement, étageant les perspectives en horizons ni trop vastes ni trop bornés, avec juste cette dilection désinvolte du courtisan qui sait enchanter l’imagination sans ostentation, ni lui sacrifier les vertus de l’exacte rigueur cartésienne. Mais au passage, quelle hardiesse à théoriser ce qu’écrire pourrait bien vouloir dire, à changer de focale au creux de ses longues périodes, pour y inscrire, dans la structure même de sa phrase, ce système des valeurs qui ont fondé cette sociabilité des intellectuels français, si détestable par ailleurs… --joël jégouzo--.

 

 

 

La promenade de versailles, Madeleine de Scudéry, Honore Champion, janvier 2002, coll. Sources Classiques, ISBN-13: 978-2745305916, épuisé.

Lire la suite

L’EUROPE ? UNE AFFAIRE D’ETAT…

29 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

logo-europgroupeLes dirigeants européens ne peuvent plus masquer la réalité de cette Europe dont ils avaient pris tant de soin à travestir les vrais enjeux, dessinant au passage une géographie morale du continent en question à tout le moins insupportable, au service de la grande Finance Internationale, Goldmann Sachs en tête. Ce faisant, ils nous rappellent opportunément que cette Europe qu’ils ont voulue, eux et non nous, n’aura jamais était une histoire des Peuples européens : l’Europe aura toujours été l’affaire des Etats, une construction anti-démocratique par excellence, dont les peuples sont aujourd’hui les prisonniers.

Et ce dès les origines, dans l’esprit même de son "Père" fondateur, Jean Monnet, dont la biographie mériterait d’être dépoussiérée ! Un Monnet qui sut en effet dès le début ne s’entourer que de technocrates pour penser notre destin. Car même si dans le projet de la CECA, la base sociale de cette Europe fut élargie à ces couches que l’on avait ignorées jusque là dans les sphères de pouvoir, les paysans, les ouvriers, l’Europe resta la grande affaire des nantis et… des américains. Qui se rappelle en effet que notre cher Jean Monnet était un proche de la famille Dulles, dont Alan fut le fondateur de la CIA ? Qui se rappelle ce Monnet, proche des sphères du pouvoir américain, côtoyant dans les années 50 le groupe Harvard chargé de réfléchir une construction européenne favorable aux Etats-Unis ? Qui se rappelle le jeune banquier accomplissant toute sa carrière dans la finance internationale, soupçonneux des exigences démocratiques des peuples et ne songeant qu’à se délester au plus vite des forces sociales tout comme des frontières nationales pour mieux asseoir sa vision capitaliste de l’Europe ? Peu attachée au cadre de l’Etat Nation, cette carrière paraît aujourd’hui emblématique du destin européen que les banquiers nous ont fabriqué. Une Europe méprisant les électorats populaires, une Europe dictant ses conditions aux Etats membres, une Europe construite autour de la notion d’allégeance plutôt que de consensus, relevant non pas de la participation civique mais de l’adhésion coutumière. Une Europe dont la force repose sur la faiblesse politique de ses peuples. Et plus que jamais, une Europe autoritaire exaltant la suspicion de Monnet, cherchant toujours à contourner les volontés populaires dans son processus de constitution. Une Europe qui se fabrique avec un faible soutien social, tour de force administratif que les faucons américains nous envient tant elle est un modèle du genre, pour des régimes que leur démocratie embarrasse désormais.

Et pour calmer toute fronde anti-européenne, une Europe au sein de laquelle les élites volent au secours des banquiers pour convoquer une longue et belle histoire cousue de fil blanc. Une histoire qui nous raconte par exemple que cette Europe est née de deux grandes unifications, chrétienne puis celle, humaniste, de la Renaissance, en oubliant volontairement que dans la réalité, chacune de ces unifications s’est conclue par l’émergence de forces centripètes qui ont produit beaucoup de résistances et de diversifications, laissant surgir de nouvelles singularités qui mirent chaque fois à mal cette fameuse unification européenne décidée par le haut. Il existe ainsi en Europe, en permanence, des mécanismes qui produisent des différences et font obstacle aux mécanismes d’unification.

monnet-dullesJean Monnet ne l’ignorait pas, lui, qui chercha toute sa vie à faire sortir la question européenne du champ symbolique pour la faire entrer dans celui des techniques politiques.

Mais aujourd’hui, on est arrivé à la limite de ce processus qui faisait l’Europe à l’insu des européens.

Le danger est double du reste, celui de voir éclore une technocratie toute puissante, tout comme celui de voir un imaginaire social réactionnaire fleurir sur les décombres de cette Europe stipendiée, laissant s’épanouir des replis identitaires des plus funestes.

Face à ce double danger, qui aura le courage, en particulier, d’évoquer le rôle de l’immigration dans le processus de construction de l’Europe ?

Qui aura le courage de dépasser les aspects purement démographiques de cette question, qui n’expliquent que partiellement le rôle joué par ces groupes face à leur communauté d’accueil ? Qui saura affirmer que les aspects économiques sont insuffisants à nous permettre de penser cette question ?

Qui saura dire que les aspects politiques témoignent le plus souvent de constructions négatives destinées à provoquer l’infléchissement des politiques budgétaires des pays receveurs, via l’instrumentalisation éhontée de cette question ?

Qui saura affirmer les aspects culturels nous permettant une meilleure compréhension de l’immigration comme processus d’intégration européenne ?.

Qui saura montrer que l’émigration reste le révélateur fort des transformations et des avancées sociales dans un pays donné ?

 Qui saura écrire en somme cette histoire, en prenant appui sur celle, comparative, de la circulation des œuvres littéraires et de leurs traductions, seule histoire culturelle au fond, permettant d’écrire une vraie histoire de l’Europe ? Au lieu de nous infliger de nouveau un débat honteux sur la question du droit de vote des immigrés ! --joël jégouzo--.

 

Photos : De gauche à droite, Jean Monnet, John Foster Dulles, Kirk Spieremburg, Dwight D. Eisenhower, David Bruce, Franz Etzel, William Rand. A Washington, Juin 1953.

Lire la suite

IL ETAIT UNE FOIS LES CONTES DE FEES…

28 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

contes.jpgPublié à l’occasion de l’exposition éponyme conçue pour la BNF par Véronique Meunier il y a quelques années déjà, le catalogue co-édité par le Seuil et la BNF est sans conteste une remarquable réussite éditoriale. D’abord parce que c’est un superbe objet jusque dans la conception de la maquette, qui rassemble une iconographie tout à la fois pittoresque et savante. Ensuite parce qu’il nous livre des collaborations particulièrement éclairantes sur la constitution et l’histoire du genre. De Perrault à Andersen, en passant par Crébillon et la peu connue Madame Leprince de Beaumont, c’est vraiment l’occasion d’en découvrir toute l’étendue et toute la richesse. L’occasion de redécouvrir également un univers sans grands équivalents. Par sa structure métisse en effet, mystifiant les distinctions entre les genres, le conte merveilleux a su non seulement produire un nombre incalculable de récits, mais générer une énorme vitalité littéraire. Tolkien, bien qu’il ne soit pas directement rattaché au genre mais qui en fut le lecteur passionné, en est la meilleure illustration. Sans doute est-ce parce que le pacte de lecture qu’il suppose ouvre autant à l’autonomie de l’œuvre qu’à celle du lecteur. Flaubert s’étonnait de voir les français préférer Boileau à Perrault. Espérons avec lui que les adultes sauront retrouver non pas le chemin d’une lecture enfantine, mais celui de l’imagination créatrice ! --joël jégouzo--.

 

 

Il était une fois les contes de fées, sous la direction d’Olivier Piffaut, Paris, Seuil / Bibliothèque nationale de France, mars 2001, 573 pages, ean : 978-2020491846

Lire la suite

Bestiaire du Gange

26 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #en lisant - en relisant

bestiaire.jpgUn livre illustré pour la jeunesse. Un livre splendide, d’un raffinement insolite, imprimé tout en pages sérigraphiées. Un livre pour les parents, de poèmes tamouls à montrer autant qu’à lire aux enfants. Un bel objet au style délicat, pointant à l’horizon du Beau un accord infini, celui, peut-être, des berges du Gange où les crocodiles poursuivent l’ombre taciturne des rivières. Un livre à lire avec passion, en sentinelle d’un monde que l’on sait encore partager, les belles heures de l’enfance comme au premier matin réfugiées dans la chambre des enfants. Un livre, cet objet de partage, entre l’un, à l’autre jeté par dessus les abîmes du temps, un lieu ouvert sur les mondes qui ne se dérobent jamais. D’une page l’autre le syllabaire exquis convoque ici le héron perché sur sa dernière patte, là l’écrevisse en aplat rouge conjuguant à l’étonnement du bec du premier le regard ébloui d’un garçon de quatre ans. Les yeux mirés sur la page qu’un bleu Giotto dessille, ravissent le ciel de pluie battante qui surplombe le Gange de son dessin virtuose. Partout l’eau, cet élément complice d’un rêve trop intime pour que l’enfant veuille nous le confier entièrement, battement d’on ne sait trop quel cœur, laissant éclore sur les rivages où les vagues scintillent, le cygne blanc, les fleurs des lotus que son regard embrase encore. J’ouvre les yeux, "Le monde est encore intact ; il est vierge comme au premier jour, frais comme le lait !" (Paul Claudel, L’Art Poétique). --joël jégouzo--.

 

 

Bestiaire du Gange, Rambharos JHA, Actes Sud Junior, Hors collection, oct. 2011, 22x35, 32 pages, traduit de l'anglais (Inde) par : Jade ARGUEYROLLES, 21,50€, ISBN 978-2-7427-9870-4

Lire la suite