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La Dimension du sens que nous sommes
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Quel genre d’ordre politique est en train de prendre forme en Europe ?

16 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

eurodictature-strategie-lumps-L-O8xh_N.jpgOn le voit avec le contournement du référendum français, la confiscation du référendum en Grèce, l’arrivée au pouvoir des banquiers en Italie. On le voit à l’étude attentive des liens qui se tissent ici et là à la faveur de cette pseudo crise : Mario Draghi, le nouveau président de la Banque centrale européenne, proche de Mario Monti, le président désigné du Conseil Italien, proche de Lucas Papadémos, le nouveau Premier ministre grec, tous les trois appointant à la banque d’affaires américaine Goldman Sachs, qui ne cesse d’étendre en Europe son réseau d'influence.
Partout en Europe, ce que l’on peut observer, c’est la montée en puissance d’un ordre fondamentalement ennemi de toute démocratie, préparé de longue date par l’arrivée au pouvoir, dans les années 80, d’un Reagan ou d’une Thatcher, l’un pour faire de l’Europe l’auxiliaire de l’Empire américain, l’autre pour en faire la plus fabuleuse pompe à fric que le monde occidental ait créée.
Depuis, l’Europe est devenue cette communauté de fausses valeurs qui se berce d’illusions et nous endort dans l’autosatisfaction béate de ses élites, qui ont fini par atteindre un degré de vanité inégalé. Car au mieux, et aux yeux des américains toujours, qui s’y connaissent en supercherie, l’Europe ne représente qu’un tour de force administratif au terme duquel, à la faillite de son système économique, programmée par ses propres dirigeants pour mieux lui soustraire des dividendes hors norme, se sera ajoutée une faillite morale.
Il est temps de réécrire notre histoire européenne, pour avouer que le seul objectif de cette Europe là était d’accroître le rendement dans les Affaires et d’approfondir le capitalisme dans ce qu’il avait de plus vil. De sorte que l’Union Européenne n’incarne plus un système de valeurs universelles, mais un système politique qui repose essentiellement sur la faiblesse tactique de ses peuples, vidés de leur substance politique : c’est l’Europe des populations à genoux devant les banques. C’est l’Europe des experts au pouvoir qui suspendent allègrement la démocratie au prétexte d’une réflexion pseudo rationnelle, en oubliant une chose : c’est que la politique n’est pas une science, mais une sagesse.
Une sagesse, oui, celle-là même qui reconnaît que nous sommes limités dans nos décisions et que la prudence doit toujours prévaloir. Une sagesse au sens où nous devons, collectivement, décider de l’avenir de la cité, sans autorité extérieure nous surplombant pour imposer ses contraintes. Une sagesse en ce sens que la morale de la citoyenneté consiste à penser collectivement le cadre dans lequel nous voulons voir nos vies s’épanouir.
anti-democratique.jpgPenser collectivement : non comme savoir mais comme lucidité qui contraint à prendre soin des hommes autant que du monde. Car tout comme la philosophie, la politique est un exercice de lucidité, au terme duquel il ne s’agit pas de voir ce qui est mais ce qui institue le bon fonctionnement de la cité, dont l’être humain est la finalité, non les moyens. De ce point de vue, force est d’admettre que nous connaissons, en France, la forme la moins enviable du libéralisme. Un libéralisme qui ne cesse de nous faire le coup du discours moral toujours réactualisé sur la nécessité d’introduire un peu de morale dans la gestion du pouvoir, quand déjà le XVIème siècle posait cette même question de fixer des limites morales au pouvoir des gouvernements ! Quand depuis des siècles les libéraux ne prétendent cesser d’y songer, au nom du Bien Commun !
Des siècles plus tard, nous en sommes donc toujours là, à savoir, tous, que le Bien Commun ne peut venir d’une coercition, que l’Etat ne peut avoir le droit d’intervenir qu’en fonction d’une morale susceptible de faire l’objet d’un accord collectif raisonnable.
Quand nous savons tous que lorsque l’on essaie de faire respecter un principe politique en s’appuyant sur la menace, on ne fait que traiter les individus comme de simples moyens, de simples objets de coercition. C’est le cas en Grèce. Demain en Italie, après-demain en France, sinon déjà, avec ce gouvernement qui ne cesse de diviser pour produire la moins grande quantité possible de valeurs communes !
Quel type d’engagement moral faut-il donc rechercher comme fondement à l’idéal républicain ? Mais sur quoi fonder nos principes moraux sinon sur des motifs prudentiels ?
L’état ne peut quant à lui fonder sa légitimité que sur le principe de neutralité garanti par le dialogue rationnel et le respect égal des personnes. La norme du dialogue rationnel pour établir la distinction entre la preuve et la justification destinée à ceux qui ne partagent pas notre avis et dégager ce qu’il reste de commun à tous, le respect EGAL des personnes –et l’inscription de cette simple égalité donne à imaginer le vertige d’un Etat qui ne cesse de traiter inégalement ses citoyens !
Un égal respect des personnes qui, au fond, nous contraint à poursuivre toujours plus avant le débat public, inclinant l’Etat à fonder cet idéal procédural sans lequel il n’est qu’un aveu possible : c’est que nous ne vivons plus, en France, dans un Etat libéral. Pas même libéral devrais-je écrire. Et quant à l’Europe, elle n’est en effet plus que la caricature de ce que devrait être une union démocratique des peuples européens. –joël jégouzo--.
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GOUVERNANCE EUROPEENNE : LA DEMOCRATIE VIDEE DE SA SUBSTANCE...

15 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

euro dictature2Il faut cesser de croire qu’il n’existe pas d’Europe politique. L’Union Européenne EST un régime politique. Et le pire qui soit, celui que les faucons américains nous envient, laboratoire du plus fabuleux rapt des valeurs démocratiques modernes qui soit, un régime néo-libéral autoritaire, articulé par le mépris des classes dirigeantes à l’égard des peuples européens. Derniers exemples en date : les grecs n’auront pas droit à leur référendum, tandis que les italiens verront s’accomplir le règne des experts, sans qu’aucun débat démocratique n’ait jamais permis d’en décider.

Mieux, si l’on peut dire : l’UE, dans ce que sa gouvernance révèle, n’est ni plus ni moins que la main mise d’une oligarchie au service du seul objectif qui lui importe : la promotion de la liberté des marchés financiers.

Elle est l’expression la plus tragique de la structure oligarchique du monde néo-libéral. Voyez la farce des consultations bafouées, comme en France, anticipée par la bouffonnerie de médias stipendiés –qui se rappelle Colombani fustigeant son lectorat parce qu’il désavouait une Constitution qui livrait l’endettement public aux marchés privés ?

Leur Europe devrait-on écrire, dans laquelle nous ne nous reconnaissons pas, est celle qui est venue à bout de la souveraineté politique des nations européennes par des pratiques économiques qui sont, il n’en faut pas douter, une manière redoutablement contemporaine de faire de la politique autrement, à savoir, sans l’embarras démocratique qui préside encore –si peu- au destin des nations qui la forment.

vieux nouveauObservez, avec Perry Anderson, l’historien le plus averti de cette Europe stipendiée, scrutant au scalpel les institutions de l’UE pour en dégager le sens profond, observez comment s’équilibrent les forces institutionnelles au sein de cette UE : une Commission Européenne, son exécutif, où siègent des fonctionnaires nommés par les Etats membres, sans aucun mandat démocratique donc. Un Conseil des Ministres transformé en instance législative délibérant secrètement, un Conseil européen des chefs de gouvernement convoquant les récalcitrants, les maladroits, pour leur dicter ses décisions…

L’UE est un pseudo exécutif nous dit à juste titre Perry Anderson. Un pseudo législatif, une pseudo démocratie, l’imitation historique de l’absolutisme prussien, où le processus de décision est télécommandé par des entrepreneurs ayant avalisé une construction politique autoritaire et volontairement parcellaire : le Parlement européen, seule instance "populaire" élue démocratiquement, ne dispose d’aucun pouvoir fiscal, d’aucun pouvoir budgétaire, d’aucun contrôle sur les nominations, d’aucun réel droit législatif, sinon celui d’amender à la marge ou d’opposer son veto. Il n’est, selon la belle expression de Perry Anderson, qu’une façade rituelle symbolique, un corps législatif d’un autre âge, car dans cette histoire, le pouvoir est confisqué en réalité par le Conseil des Ministres, coiffé par Le Coreper, comité des représentants permanents fixe, et le Conseil européen des chefs d’Etat, lui-même à la solde de l’Allemagne.

Une violation constante du principe de séparation des pouvoirs constitutionnels, un déficit démocratique sans précédent, auquel même les faucons américains n’ont jamais osé rêver.

L’UE est en outre l’affaiblissement volontaire du politique. Voyez la Grèce, voyez l’Italie, voyez la France. Voyez où se discutent l’essentiel de notre avenir et comment. Voyez qui prend les décisions et comment, et ce que ces décisions concernent : des questions qui étaient autrefois débattues au sein des parlements nationaux : nos emplois, notre couverture sociale, nos impôts, etc.

Or, à Bruxelles, ces questions sont débattues dans le secret, comme des négociations diplomatiques. On convoque le premier Ministre grec ! On lui ordonne de renoncer à son référendum ! Le traitement de ces questions, observe avec pertinence une fois encore Perry Anderson, est celui que l’on réserve d’ordinaire aux Affaires Etrangères ou militaires !

Et quand ces questions paraissent ne devoir être que l’apanage des experts, voyez ce qu’elles impliquent, voyez comment les taux d’intérêts organisent le déplacement de la politique macro-économique vers Bruxelles. Avec à la clef, encore une fois, nos vies et notre avenir : emplois, impôts, protection sociale…

L’Union Européenne, aujourd’hui, c’est enfin l’état minimal tel qu’aucun ultra-libéral ne saurait l’espérer : une fonction publique réduite à néant –20 000 fonctionnaire !- des dépenses étranglés, un contrôle impossible, bref : la démocratie vidée enfin de sa substance !--joël jégouzo--.



Le Nouveau Vieux Monde, sur le destin d’un auxiliaire de l’ordre américain, Perry Anderson, traduit d el’anglais par Cécile Arnaud, éd. Agone, coll. Contre-feux, octobre 2011, 738 pages, 30 euros, ean : 978-2-7489-0143-6.

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DE TOUJOURS : LA FINANCE CONTRE LES PEUPLES

14 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

emprunt-14-18---copie.JPGIl faut cesser de nous faire croire qu’on pourrait moraliser les milieux financiers, mieux, qu’ils pourraient, par eux-mêmes, le vouloir un jour. Déjà, en 1914, la finance dévoilait son seul vrai visage, qui est celui du dividende à tout prix, du bénéfice à n’importe quel prix, celui de millions de morts, par exemple…

Et déjà, à l’époque, l’on évoquait une sorte de fatalité, sans employer le vocable de crise, blanchissant le "drame des finances françaises" tombé de nulle part… Un drame, la belle affaire : de drame, seuls les poilus en vécurent ! La finance, elle, insouciante des hommes, les envoya se faire tuer.

Car l’affreuse saignée de 14-18 fut très largement le fait d’investissements financiers plus que douteux, encouragés par un personnel politique corrompu et un état-major insouciant, n’hésitant pas, à l’exemple du Général Galliéni, à lever la classe 1917 –des adolescents dont certains n’avaient pas 18 ans- et remettant au soir de cette grande victoire de la conscription, le dossier qui le lui avait permis en commandant à ses collaborateur de le "serrer" contre leur poitrine, parce qu’il resservirait bientôt à lever la classe 1918 : les 16, 17 ans…

L’Etat français fit ainsi assumer au peuple français une charge confondante, obérant par sa politique de gabegie au profit des milieux financiers l’avenir même de la nation. Cela, quelques décennies à peine après le désastre de 1870 et la lourde rançon des 5 milliards du traité de Frankfort. La bourgeoisie, dont le règne domina la seconde moitié du XIXème siècle, savait compter sur le soutien inconditionnel de l’Etat pour assurer sa prospérité. Et que lui importait que Paris fut devenue une place financière de seconde zone (les dépôts bancaires y atteignent 5 milliards de francs-or en France à la veille de la guerre, tandis qu’ils atteignent 31 milliards pour l’Angleterre et 29 milliards pour l’Allemagne) : elle a placé tout son argent en valeurs étrangères, par crainte d’une situation intérieure peu sûre, entendez : la classe ouvrière s’y montrait trop rétive devant sa misère…

Alors qu’en réalité, c’était pour d’autres raisons bien sûr : le revenu des valeurs étrangères était de 4,28%, contre 3,21% pour les valeurs françaises… Et en 1914, de 5,74% pour les actions et 4,32% pour les obligations étrangères. Voilà qui explique tout…

Le Temps du 29 avril 1906 en témoigna en ces termes : pour lui, la règle d’or du bourgeois français était de "placer son argent en valeurs étrangères ", parce que cela équivalait à lui "faire franchir la frontière… assurance contre les risques intérieurs grandissants"… (encore une fois : les revendications jugées par trop irresponsables d’une classe ouvrière réduite à la misère…)

A la veille de la Grande Guerre, les capitaux français se mirent ainsi à couler vers l’étranger. Le Crédit Lyonnais avança plus de 300 millions de francs à la Deutsche Bank. La Société Générale, l'Union Parisienne, la Banque de Paris et des Pays-Bas en firent autant. La prospérité du port de Hambourg leur dut tout et, situation cocasse, la Nord-Deutsche Llyod et la Hambourg-Amerika purent ainsi concurrencer avec cet argent nos propres lignes.

Mieux : les capitaux français servir à financer directement l’effort de guerre allemand. Et cela, quand bien même l’Etat pouvait exercer son contrôle sur les emprunts étrangers.

Ainsi, au lendemain d’Agadir, un emprunt d’un milliard failli être émis, à partager entre l’Autriche et la Hongrie. Emprunt explicitement destiné aux armements austro-hongrois. Il ne fut évité que grâce à l’intervention d’un journaliste intègre, l’un des rares, André Cheradame, du Petit Journal, qui le paya de sa carrière.

emprunt-2---copie.JPGOu bien encore : à la veille de lancer son propre emprunt pour la défense nationale, le gouvernement français autorisa deux emprunts turcs – dont les Turcs feront le meilleur usage aux Dardanelles… Mieux, si l’on peut dire : une partie de cet emprunt servie à offrir une ristourne à l’Allemagne, débitrice de la Turquie, de sorte que la France se mit à rembourser littéralement les créances de son ennemi direct…

La même année, alors que l’effort de guerre s’annonçait terrible, l’Etat français consenti à lancer un emprunt bulgare, un emprunt grec et un emprunt chinois…

Les responsabilités politiques, on le voit, furent effarantes. Et tout au long de cette guerre, et ce jusqu’au dernier mois, les gouvernements français ne cessèrent de peser sur les banques françaises pour qu’elles mettent à la disposition des nations étrangères une partie de l’épargne nationale… C’est que le rendement était meilleur… Et tant pis si, on le sait aujourd’hui, ces décisions contribuèrent tragiquement, en 1918, à la prolongation de la guerre… L’or français faisait couler le sang français, ainsi que finit par le constater Le Temps qui, dans son éditorial du 5 août 1918, écrivait : "les Etats étrangers ont, à la veille de la guerre, pris à notre épargne l’argent qui a été refusé à la France pour sa défense"…

Et n’évoquons ici même pas le plus connu de tous ces emprunts, le fameux emprunt russe, si ruineux pour l’épargne française, mais largement encouragé par les banques françaises et la presse à leur solde. La manne française coula ainsi dans un pays pétri de corruption -15 milliards de francs-or pour renflouer les caisses de Nicolas (II)…

Au total, la France aura investi dans cette période (des années 1910 à 1918) plus de 50 milliards en titres étrangers. Dans le même temps, elle ne devait investir que 4 milliards de francs-or dans la totalité de ses colonies, qui lui en rapportait évidemment bien plus… Emigrés en Suisse et en Belgique, ces capitaux français refluèrent en masse vers l’Allemagne…

Qu’on ne nous dise alors pas qu’il serait possible d’introduire de la morale dans une histoire qui ne peut s’avouer qu’immorale. –joël jégouzo--.

 

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LE POILU ET LA BROSSE A DENTS…

13 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

praticiens-art-dentaire.jpgCe n’est qu’en 1892, par la création d’un diplôme officiel, qu’est apparu le mérier de dentiste professionnel. Mais jusqu’au début de la guerre, en 1914, ces nouveaux spécialistes formés par la médecine, resteront en concurrence avec les arracheurs de dents, qui soignent en public sur les places des villes et villages, qu’une foule hilare envahit chaque fois comme au spectacle, pour se réjouir de la souffrance de leurs clients…
En 1918, enfin, le charlatan a disparu : ici encore, la guerre nous a apporté le progrès… Après la défaite de 1870-71, en effet, les analyses de l’Etat-major français avaient révélés deux facteurs de vulnérabilité des armées : la dysenterie et les maux de dents, qui avaient singulièrement décimés leurs troupes. On ne voulut point, en 1914, subir de nouveau pareille mésaventure militaire… Il fallait donc élaborer un système de soins assez efficace pour mettre les soldats à l’abri de ces maux. Une grande campagne d’éducation hygiénique fut mise en place. Pour gagner la guerre, brossez-vous les dents… Pour la première fois, des brosses à dents et du dentifrice furent distribués en masse aux soldats français. Des cours leur furent donnés, au petit matin, les troupes joyeuses mâchaient leur dentifrice. Les progrès ne furent certes pas immédiats : les enquêtes du service de l’hygiène des armées se désolèrent longtemps de l’emploi que les poilus eurent tôt fait de trouver aux ustensiles qui leur étaient confiés : la brosse à dents n’avait pas son équivalent pour le nettoyage des fusils...
L’essentiel était tout de même de lancer une dynamique : la médecine savait désormais garder les hommes en bonne santé et les retaper, presque tout organe affecté était devenu soignable. L’Etat prenait même en charge la fabrication massive de prothèses dentaires…
Accessoirement, cela voulait dire que les êtres humains savaient désormais contrôler la douleur au lieu de la subir. Mais une fois cette toute puissance acquise, de nouvelles responsabilités apparurent, installant un apport trouble entre le médecin et son patient : la douleur n’appartenait plus à l’ordre de la providence. Souffrir devenait intolérable et le malade, remis entre les mains du médecin, se chargeait d’une attente nouvelle : ne plus jamais avoir mal, pas un jour, pas une minute. Mais comment faire confiance aux dentistes, qui ne savaient toujours pas éviter la douleur à leurs patients ? –joël jégouzo--.
 
Autour de Hortense à dit je m’en fous, de Feydeau, Joël Jégouzo, Annette Geiger, éd. Intelligere, Paris, 1999, isbn : 978-2-91106008, épuisé.
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Du Hortense de Feydeau à la guerre de 14-18…

12 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

couv-hortense---copie.jpgHortense est la dernière pièce écrite par Feydeau, en 1916. Elle s’ouvre et se referme sur les borborygmes de Vildamour : dans ce gargouillis verbal, c’est tout le langage du vieux monde qui s’effondre.. Un siècle court à la rencontre d’un autre, Feydeau en prend acte, s’en détourne et puis se tait, définitivement. Or tout cela, il a l’intelligence de nous l’offrir comme sans y prendre garde. La force de son rire se joue de tout, du siècle qui s’efface comme de sa propre fin personnelle.
Dans Hortense a dit je m’en fous, deux systèmes de pensée s’affrontent, inconciliables : celui du dentiste Follebraguet et celui de Marcelle,sa femme. Et la ligne de front qui les sépare trace moins les contours d’une farce conjugale que ceux d’une faille dans laquelle tout le XIXème siècle se voit précipité avec la guerre de 14-18. Follbraguet ne comprend plus ce qu’on attend de lui : l’honneur qu’on lui commande de défendre ne se recommande plus à ses yeux que comme sottise…
Lors de la création d’Hortense, en 1916, la guerre contre l’Allemagne entre dans sa phase la plus cruelle : sa machinerie atteint une efficacité qui rompt de manière radicale avec toute la conception traditionnelle de la guerre. Un nouveau genre d’affrontement, hautement technicisé –artillerie lourde, gaz, mitrailleuse-, réussit à décimer des bataillons entiers, français ou allemands, dans des dimensions jamais connues, et cela sans qu’aucun terrain ne soit gagné, ni perdu. Pour l’opinion publique, la guerre est devenue non seulement inhumaine, mais absurde. Les journaux des tranchées, écrits par les soldats eux-mêmes et diffusés au front avec les moyens du bord, reflètent cette chute du moral des troupes. La propagande de l’arrière, même lorsqu’elle fonctionne sur la dénonciation des atrocités commises par l’ennemi, s’abat sur des oreilles sourdes : le sauve-qui-peut a fait place aux sentiments patriotiques. L’ennemi, au fond, ce n’est plus le soldat d’en face, c’est la machine, sinon ces technocrates qui, à l’état-major, scellent leur sort. La crise de confiance est alors double : elle ne s’arrête pas à remettre en question les stratégies de l’état-major, elle interroge tout le système de valeurs qui cimentaient la société d’hier. Le "il faut" rencontre désormais sur sa route l’obstacle d’un "je m’en fous" désabusé. --joël jégouzo--.
 

Autour de Hortense à dit je m’en fous, de Feydeau, Joël Jégouzo, Annette Geiger, éd. Intelligere, Paris, 1999, isbn : 978-2-91106008, épuisé.

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KAMEL LAGHOUAT : 14-18, L’ESCOUADE DE MOHAMED (3/3)

11 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

tirailleurs.jpg"Dans les tranchées, tout n’était qu’un immense chaos où l’être déversé ne parvenait pas à se saisir, où le flux héraclitéen des événements interdisait non seulement toute compréhension de la chose, mais toute connaissance de soi, voire toute sensation de ce moi charrié sans ménagement dans le désordre et la confusion de la matière nue. Ce n’est qu’après-coup, après la guerre, la mort, l’éventrement, ce n’est qu’après-coup, après les cérémonies organisées pour les français, les médailles données aux français, les drapeaux français déployés, ce n’est qu’après le deuil immense de la nation française, ce n’est que dans cet après-coup de la reconstruction du sacrifice des fils de la patrie éplorée mais victorieuse, que ce qui n’était dans l’instant où les soldats le vivaient qu’un non événement barbare, prit enfin son sens et son nom. Pour eux. Non pour nous, tenus à l’écart de toutes les cérémonies commémoratives. Mais jusque là, les bonshommes ne savaient rien : ils se tenaient seuls sans rien d’autre que cette solitude et leur peur pour faire face à l’immanence qui les encerclait, avec la boue pour seule essence, comme seul "être du poilu".

Plus tard, parmi les survivants, dans le bled, certains trouvèrent les mots. Ces mots ne disaient rien de l’abîme franchi, ils n’étaient pas même un pont jeté par dessus cet abîme, tout juste une rambarde de l’autre côté, où circonvenir la tentation d’un regard en arrière. A quel même rapporter la démesure ? Quels mots lorsque l’être se voit tout prêt de basculer dans le vide qui l’épouvante ? L’expérience des tranchées ne relevait ni de l’initiation mystique ni de l’intuition poétique. Elle n’était que la forme du contingent charnel, de la viande livrée à son enfermement corporel : la boue, toujours la boue, qui n’est pas la terre mystique dont Allah fit l’Homme, qui n’est pas l’argile d’une solidarité que les bonshommes des tranchées ne connaissaient pas, ou peu, qui n’est pas le signe d’une appartenance à son humanité mais la boue et seulement la boue qui bestialise le soldat et l’enferme dans l’inhumanité d’un corps souffrant.

Ainsi Mohamed apprit-il, à Verdun, les bras ballants et le regard vide, que dans les tranchées son humanité était plus vile encore que celle qu’on lui avait faite dans l’Algérie occupée. Il n’avait guère été qu’un corps frappé de stupeur et vivant l’effroi et la fascination de son supplice charnel." Kamel Laghouat

  

 

Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, novembre 2011, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18. (extraits)

photos : l'embarquement des troupes.

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KAMEL LAGHOUAT : 14-18, L’ESCOUADE DE MOHAMED (2/3)

10 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #LITTERATURE

guerre14-18-tirailleurs-algeriens-1e-reg-embarquement-1911.jpg"Soudain les bonhommes s’entretuent. Mohamed se lance dans l’assaut sans songer à rien, sans intention véritable, mû seulement par la terreur de l’ensevelissement quotidien. Partir. Fuir. Sortir. Juste sortir, courir, hurler, frapper sans savoir ni qui ni quoi sauter dans un trou quand la terre, déjà éventrée, s’éventre encore, s’écorcher sur les barbelés, ramper dans le goulot d’entonnoirs poissant de pisse et de sang, de poudre et hurler dans le vide ouvert par ce congé d’humanité, tandis qu’au loin les cieux s’embrasent et qu’aux lueurs rouges du monde agonisant se mêlent les eaux jaunes de sang et d’urine des bonshommes qui éclatent dans la boue comme des baudruches trop gonflées.

Quand le carnage prend fin, une vague somnolente de gaz moutarde descend paresseusement envelopper le champ de bataille. Les ailes écartées maculées de boue, les oiseaux rampent à leur tour sur le sol avant de s’y noyer. Toute la création tremble, agitée de saccades frénétiques. Le chien de l’escouade bave une salive fétide. Ce n’est pas tant le face à face avec la mort que Mohamed redoute, que les crispations spasmodiques du corps tétanisé, sidéré quand tombe le brouillard mortel, d’un corps qu’il sait stupide, incapable de trouver dans sa mémoire une trace quelconque d’une terreur comparable qui pourrait lui fournir l’appui d’une agonie décente. Pas le moindre petit bout de savoir pour s’arracher à ce cauchemar. Pas le moindre récit pour donner la mesure de ce que l’on vit : la solitude effarante de l’esprit répond à celle du corps, terré dans sa propre ignorance." Kamel Laghouat

 

Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, novembre 2011, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18.  (extraits)

images : cartes postales, embarquement des corps africains, 1911.

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KAMEL LAGHOUAT : 14-18, L’ESCOUADE DE MOHAMED (1/3)

9 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

8-tirailleurs.jpg"Verdun, la pluie, la boue, le froid qui bestialise le corps, l’enfouit dans cette terre où l’on ne combat pas et ne fait que subir le vacarme meurtrier des marmitages. La pluie ou bien la neige, la grêle encore, le froid, la sauvagerie de la boue recouvrant toute chose et barbouillant toutes les silhouettes humaines en un identique bonhomme d’argile rappelant vaguement un Adam empêtré dans la glèbe d’un paradis en ruine. La nuit, la boue, la pluie tourmentent sans cesse l’escouade de Mohamed, tout entière occupée non pas à combattre mais à s’arracher à la succion visqueuse de la tranchée. Le dos rond sous le barda, pataugeant jour et nuit dans une eau pourrie, les mollets enfoncés dans la fange, l’escouade marche dans la confusion d’un grand troupeau de bêtes égarées.

Cris, gémissements, ordres incompréhensibles, fracas des bidons et des gamelles, jurons, râles, ils vont sans comprendre ni rien voir, la masse des "bonshommes" habillée de guenilles, comme autant de poupées de chiffons montées sur des ressorts distendus, en file indienne collée au dos d’un guide qui ne sait même pas lui-même où il va et n’avance que poussé par les ballots qui le suivent. Parfois, en de brusques mouvements de reflux, des colonnes se cognent sans que jamais personne ne tente de savoir si la colonne que l’on vient de heurter ou que l’on coupe est du même camp. Ils marchent et se fichent de savoir où ils vont, car tout autour d’eux l’horizon est identique. Ils marchent parce qu’il n’y a plus d’espace où aller mais seulement du temps à parcourir. Le corps meurtri, enfoui dans la glaise, recouvert de terre, de sang, de sueur, d’urine, il est presque impossible d’arracher les blessés à la vase qui les aspire. Il faut s’y mettre à trois, à quatre, les harnacher et les haler dans un effort invraisemblable. Tous ces êtres font désormais organiquement corps avec le sol où ils évoluent. Ils appartiennent à une géographie et non à une histoire, ce sont des "pays" et non des "patriotes", le paysage même, que l’histoire martyrise. S’ils veulent sauver leur peau, il leur faut sauver la terre qu’on ravage, en solidarité avec cet autre bonhomme qui fait front dans la tranchée ennemie. Et parce qu’il n’y a pas d’issue dans cette folie, rien d’autre n’est possible que de se ruer contre cet autre soi-même dans les effrois de la boue et du sang qui giclent de toute part." Kamel Laghouat

 

Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, novembre 2011, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18.  (extraits)

image : carte postale de 1914.

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11 novembre -un tombeau pour 300 000 africains morts pour la France en 14-18

8 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #IDENTITé(S)

editee-en-1914.jpgDe 1830 à 39-45, 1.000.000 d’africains sont morts pour la France.

La mention "Mort pour la France" fut accordée en vertu des articles L488 à L492bis du code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de la guerre, instituée par la loi du 2 juillet 1915 et modifiée par la loi du 22 février 1922 au lendemain de la Première Guerre mondiale.

Les textes qui ont étendu ultérieurement ce droit sont codifiés dans l'article L.488 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre qui stipule que "doit, sur avis favorable de l'autorité ministérielle, porter la mention "mort pour la France", tout acte de décès d'un militaire ou civil tué à l'ennemi ou mort dans des circonstances se rapportant à la guerre".

Avec cette réserve que la preuve devait être apportée que la cause du décès était bien la conséquence directe d'un fait de guerre.

Par ailleurs, la nationalité française était exigée pour les victimes civiles de la guerre, y compris les déportés et internés politiques.

Aujourd’hui, le Ministère des armées se refusent à donner la liste exhaustive de tous les algériens morts pour la France, au prétexte qu’un tel fichier n’existerait pas, ce qui est évidemment faux, puisque ces algériens ont été recensés ne serait-ce que pour l’attribution de la pension à laquelle la nature de leur mort ouvrait droit.

Sur son site, 1323 mentions seulement ont été retenues, offrant noms prénoms et date de naissance, très rarement le département de naissance de ces morts, mais jamais la date exacte de la mort, ni son lieu.

L’ensemble est regroupé sous la catégorie "Afrique"… 162 310 morts nord-africains pour la France sont officiellement recensés pour la guerre de 14-18. L’immense majorité de ces hommes était algérienne. Sur un décompte de 300 000 morts de l’Armée d’Afrique. --joël  jégouzo--.

 

image : une carte postale éditée en 1914...

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LA FRANCE EST GROTESQUE VUE DE L’ETRANGER…

7 Novembre 2011 , Rédigé par texte critique Publié dans #essais

vieux-nouveau.jpgUn portrait au vitriol par l’historien britannique Perry Anderson…

 

 

La Vème République ? L’image même d’un pays dévasté, à la croissance atone, d’un pays en voie de paupérisation, souffrant d’un chômage de masse endémique mais se voilant la face sous les injonctions d’un système politique corrompu, méprisable, orchestré par une Assemblée Nationale qui passe pour le parlement le plus faible du monde occidental, et ressemble de plus en plus à cette chambre d’écho du Premier Empire qui ne cessait d’œuvrer à la violation de l’égalité des droits des citoyens…

La Vème République ? Une Constitution à l’agonie, encrassée par une culture politique cynique, une politique étrangère qui n’est plus que la parodie grimaçante du gaullisme, à la solde des vrais puissants de ce monde.

La France, examine Perry Anderson, est un pays sans éclats ou plutôt, dont les seuls chatoiements sont ceux, clinquants, des grands travaux dispendieux salués par une scène artistique stipendiée, des écrivains rutilants, des philosophes salonards.

La France offre ainsi à ses yeux la vision d’un pays qui n’a cessé de s’appauvrir politiquement et intellectuellement, pour camper désormais dans un abêtissement sans pareil, gavé de corruption intellectuelle, financière et politique.

Sa presse ? Elle a sombré dans les pratiques incestueuses du renvoi d’ascenseur. Prenez Le Monde, cette feuille conformiste, étriquée, épuisée par ses flagorneries, ses vendettas politiques et qui n’a cessé, dans ses pages culturelles, de multiplier les échanges de faveurs…

Complicités, servilités, les intellectuels français ont perdu tout prestige, toute envergure. Voyez comment BHL a fini par confisquer, avec Finky et Onfray, la vie intellectuelle du pays, l’engageant dans une inversion sans pareille des critères de goût et d’intelligence. "Verrait-on fleurir pareil grotesque dans une autre des grandes cultures occidentales aujourd’hui ?", nous demande Perry Anderson… Assurément, non…

Et que dire de la littérature française, où trône Houellebecq en Baudelaire des supermarchés, l’auteur par qui les lecteurs français aiment le mieux être choqués, déployant son épate à coups de phrases plates et monotones, reflétant certes à la perfection ce monde français démoralisé. Houellebecq et sa poésie de mirliton, servie par une critique littéraire nationale qui relève de la réclame. Aucun équivalent dans le monde libre. Une critique à mille lieux de celle du Time Literary Supplement, ou de la rigueur de Die Zeit. Jetez juste un œil sur ce que sont devenus les Cahiers du cinéma, vendus au merchandising façon Elle, et vous comprendrez que même le cinéma français ne soit justiciable que du très sirupeux Amélie Poulain.

Mais le plus passionnant de la charge de Perry Anderson, c’est ce qu’elle pointe au niveau des raisons d’un tel affaissement. D’où vient-il donc ? De la conversion massive des élites françaises au néo-libéralisme, affirme-t-il. Cela dès 1983, quand Mitterrand tourna le dos au socialisme. Dans aucun pays du monde occidental, affirme Perry Anderson, l’idéologie néo-libérale n’a connu un tel succès. En masse, la génération 68, qui est celle qui a le moins fait bouger les choses sociologiquement, n’aura cessé de se renier et de se vautrer dans son provincialisme intellectuel, pour produire in fine des intellectuels de gouvernement, des artistes de gouvernement, des hebdos de gouvernement, "national" serions-nous tenté de dire avec Todd, dans une France qui s’achemine lentement vers un ordre ethnicisé, au creux duquel une majorité blanche post-chrétienne fonde son identité sur l’hostilité à la minorité immigrée. Une France stipendiée, de laquelle s’est retirée ce genre de sensibilité culturelle dotée d’un vrai caractère politique incisif, qui forme ailleurs le contrepoids nécessaire à l’idéologie néo-libérale. --joël jégouzo--.

 

Le Nouveau Vieux Monde, sur le destin d’un auxiliaire de l’ordre américain, Perry Anderson, traduit d el’anglais par Cécile Arnaud, éd. Agone, coll. Contre-feux, octobre 2011, 738 pages, 30 euros, ean : 978-2-7489-0143-6.

 

 

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