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4 mai 2010 2 04 /05 /mai /2010 09:44

smithFrank Smith est poète.

Il coordonne par ailleurs l’Atelier de création radiophonique de France Culture. En écrivain, il est allé explorer la matière fournie par l’Administration américaine sous la pression de l’Associated Press : les transcriptions des interrogatoires des prisonniers, mises en ligne depuis 2006 sur le site de l’Associated.

En poète, il a retravaillé cette matière pour en faire un livre. Une œuvre poétique rendant compte d’une rhapsodie singulière : celle des techniques d’interrogatoire coutumière des dictatures paranoïaques, voire des états exposés qui, aux portes de leurs frontières, vous y soumettent volontiers, sans toutefois pousser aussi loin la culpabilité supposée de celui qui y est soumis, bien évidemment.

Une œuvre poétique rehaussée de dialogues recomposés et de «récitatifs» destinés à nous faire entendre moins des voix que des échanges inouïs, déséquilibrés, où l’on sent bien que toute explication est vaine, perdue d’avance, tant la parole s’y trouve contournée, enfermée dans la nasse de la mauvaise foi.

Guantanamo. C’est le nom d’une île. Le vocable est aujourd’hui universel. Il s’articule identiquement dans toutes les langues, toutes les cultures. Mais de quoi donc est-il le nom? Par son texte, Frank Smith a tenté d’entrer là, pour contraindre la langue à dévoiler ses rapports de pouvoir et derrière la logique à l’œuvre dans ce genre d’autorité, à révéler le lieu où toute parole se voit déposée par la faconde du Pouvoir.

Guantanamo. Il faut reprendre. Encore et encore. Cette matière infinie d’une langue dont nous ne savons presque jamais contraindre ses rapports à l’être, à l’esse des choses. Dans sa manière de tresser les documents choisis, d’ouvrir des créances ambiguës tout en révélant l’extraordinaire pauvreté des arguments de l’Accusateur Public, fondant sur la dénonciation sa triste logique besogneuse, dans sa manière de désarticuler ses ré-élaborations formelles, de tourmenter sa matière, emmaillotée d’ingénuité simulée parfois, dans sa manière d’interpeller la raison sans trop se soucier de construire un jugement qui pût éclairer décisivement l’ensemble, dans sa manière de rajouter de la confusion, de nous égarer comme en écho à l’égarement d’un interrogatoire fait pour ça justement, dans sa manière de poser la question de la validité des principes abordés (qu’est-ce que témoigner ? Qu’est-ce qu’interroger ?, etc.), Frank Smith convainc et compose une fiction forte. Une fiction qui trouve en outre son point de fuite dans celui d’une langue peu assurée d’elle-même malgré ses postures, et qui n’articule en définitive que des bribes. C’est là le plus probant : ces bribes, la suspension de la logique, ces bouts, fractions, parties d’une langue échouée sur quelque rive obscure –et obscure au Pouvoir même qui la parle. L’esthétique d’une violence dérobée, congédiant la réalité au profit de son simulacre paranoïde.
joël jégouzo--.

Guantanamo, de Frank Smith, Seuil, coll. Fictions & Compagnies, avril 2010, 124 pages, 15 euros, isbn : 2021020959.

Blog du Collectif guantánamo France fondé à Paris en février 2003 Adresse : 1 impasse Laperrine, 11 000 Carcassonne, Tél. 06 13 99 28 86 collgitmo@gmail.com
http://chroniquedeguantanamo.blogspot.com/2009/05/hardin-big-horn-county-montana-usa.html

site de l’Associated Press
http://hosted.ap.org/specials/interactives/wdc/guantanamo/

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18 avril 2010 7 18 /04 /avril /2010 09:20

rimbe-biographieCe n’est certes pas la première biographie sur Rimbaud - et l’auteur espère bien que ce ne sera pas la dernière. Pourtant, par la minutie de l’investigation, la richesse des documents allégués, son souci extrême de vérification, le travail de Jean-Jacques Lefrère paraît condamner les biographes à venir à de bien maigres chicanes.

Toutes les pistes n’ont peut-être pas été explorées, mais elles donnent l’impression d’avoir toutes été balisées. A un point tel, qu’on aurait pu redouter que l’auteur ne se perde dans mille détails indigestes. Or il n’en est rien. Cette somme invraisemblable, si pointilleuse dans son expertise, se dévore comme un récit d’aventure. On ne peut qu’être frappé d’ailleurs par le sens du récit ainsi déployé. Le livre se lit dans un seul mouvement, vous tient en haleine page après page, tandis qu’émerge lentement la présence d’un Rimbaud miraculeusement familier. Mais d’une familiarité inattendue. C’est que, par le recoupement systématique des sources, l’auteur s’est employé à tordre le cou à nos vieux préjugés sur le poète. Et là n’est pas le moindre de ses apports. C’est par exemple le schème des trois années de génie et puis plus rien, qui vole en éclat pour laisser apparaître la cohérence sensible de tous les moments de la vie de Rimbaud. Ou encore cette césure par trop commode pour l’interprétation littéraire, entre les poèmes en vers et les poèmes en prose. Du coup, ce certain accord entre la vie et la forme poétique rimbaldiennes se clarifient, sans qu’il soit besoin de renoncer à leur inquiétante autorité. --joël jégouzo—.

 

Arthur Rimbaud, de Jean-Jacques Lefrère, éd. Fayard, mai 2001, 1242 pages, 44,50 euros, ISB 13: 978-2213606910.

 

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15 avril 2010 4 15 /04 /avril /2010 07:41

fremeaux.jpgLes éditions Frémeaux ont récemment publié, sous la forme d‘un coffret de 4 CD-roms, une sélection pertinente des 25 heures de débats qui animèrent l’Assemblée Nationale les 17 et 18 septembre 1981. Un document exceptionnel, qui mériterait une large audience –dans nos lycées par exemple, surtout à l’heure où l’on songe à supprimer l’éducation civique des programmes scolaires- et une relecture critique, trente ans plus tard.

Un débat précieux, instruit, digne, mettant un terme à deux siècles de controverse. Deux siècles d’une controverse qui aurait pu cependant durer longtemps encore, tant les mentalités n’y étaient pas prêtes. Car en 1981, la question de la peine de mort restait ouverte dans la société française. En janvier de la même année, un sondage d’opinion ne révélait-il pas que 63% des français étaient opposés à son abolition ? Deux siècles de controverses que les médias voyaient en outre tarir sans plaisir, tant la rareté des exécutions de la dernière décennie avait nourri leurs tirages. Des médias toujours enclins à jouer des peurs de l’opinion publique, et lui servir un discours sécuritaire propre à l’enfermer dans ses émotions les plus viles. Mais pour une fois, la représentation politique sut s’élever au-dessus des querelles partisanes ou des chicanes politiciennes (magnifique allocution de Philippe Seguin), pour élever sa parole à cette dimension du sens qui fait la dignité de l’humain. Car dans cette valse hésitation qui menaçait et travaillait sourdement l’équilibre de la société française, entre responsabilité et libertés individuelles, entre violence et sécurité, nos députés surent choisir une issue verticale.

Il vaut la peine de réécouter ces débats, les allocutions des uns et des autres, de la majorité de l’époque comme de son opposition, pour comprendre à quelle hauteur la représentation nationale sut s’élever. Historique ce débat, le mot n’est pas de trop, au cours duquel les représentants du Peuple français surent engager leur responsabilité devant l’Espèce humaine –et c’est à dessein, quand on évoque la justice d’élimination qui était celle de nos deux siècles précédents, selon l’effroyable mais puissante formule de Robert Badinter, que l’expression est employée ici, en référence au très beau livre de Robert Antelme.

blog--valini_burgaud.jpgIl faut réécouter Robert Badinter s’élevant contre, formule encore une fois ô combien forte et terrifiante, cette justice d’élimination dans laquelle pataugeait encore le système judiciaire français. Dans quelle logique de l’Histoire une Nation s’inscrit-elle quand elle prône pareille justice d’élimination ? Il y eut tout d’un coup comme une vraie prise de conscience dans l’hémicycle, en particulier du sens moral que tout engagement politique doit prendre.

Aussi odieux que soit l’acte, martelait Badinter, il n’est pas d’être humain dont il faille désespérer totalement. Et il semblait bien n’être plus permis, dans cette France de l’aube mitterrandienne, de désespérer des hommes.

Une aube. Pas un monde nouveau cependant, car l’on n’a guère poussé, depuis, et même sous la législature socialiste, cette réflexion morale quant à la réalité du système judiciaire français – ces mêmes députés ne devront-ils pas, presque trente ans plus tard justement, plancher de nouveau sur les failles de notre système judiciaire avec l’Affaire d’Outreau et se porter de nouveau à ces hauteurs qu’on aimerait ne pas leur voir quitter ? Car si assumer une justice d’espérance, en 1981, s’entendait d’un renoncement à la peine de mort, nul n’est venu nous dessiner depuis les contours de cette justice d’espérance dans les prisons françaises.

l-abolition.jpgUn débat à poursuivre donc, sinon à reprendre, à l’époque où les discours sécuritaires enferment les français dans des conjurations d’angoisse et de peur, en une époque où les passions négatives sont bien près de triompher de notre humanité.

Un discours à reprendre exactement dans les mêmes termes que ces interrogations inquiètes qui se firent jour lors du débat sur la peine de mort, et dont Robert Badinter se fit l’écho, quand il rappela que l’une des raisons pour laquelle la peine de mort avait fini par introduire un profond malaise au sein de la hiérarchie judiciaire, l’une des raisons pour lesquelles elle était devenue insupportable aux yeux des magistrats de cette hiérarchie, leur fut révélée quand ils réalisèrent la parenté de la situation française avec l’orientation que tout cela prenait aux Etats-Unis, quand, en 1972, la Cour Suprême avait elle-même songé à abolir la peine de mort, d’avoir soudain découvert que 60% des condamnés à mort étaient noirs, alors que la population noire ne représentait que 12% de la population totale du pays…

Et Badinter d’enfoncer le clou, à nous donner rétrospectivement la nausée, en énonçant que dans cette France des années 65 à 81, près de la moitié des exécutés avaient été des français d’origine maghrébine… Le tout énoncé avec beaucoup de confusion, le Ministre s’embrouillant sur le statut de ces exécutés, incapable de nous dire précisément s’ils étaient vraiment étrangers ou français d’origine étrangère, pour les réunir finalement sous le vocable pudique de «maghrébins», comme pour mieux témoigner du racisme secret qui campait alors déjà solidement en france. Honteuse application, découvrions-nous : sur les 12 000 crimes de sang commis dans la même période, les tribunaux français avaient choisi de ne livrer au bourreau et à la vindicte que des coupables préférentiellement maghrébins… L’un des racismes les plus manifestes et cependant le mieux dissimulé, sinon protégé, dans cette france sécuritaire qui bientôt fourbirait ses débats obscènes…
--joël jégouzo--.


LA PEINE DE MORT - ASSEMBLEE NATIONALE, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Direction artistique : Lola Caul-Futy Frémeaux, coffret 4 CD, réf. Editeur : FA5278.

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12 avril 2010 1 12 /04 /avril /2010 10:36

proust_enfant1_sepia.jpgDans l’œuvre de Proust, tout comme dans sa correspondance, le baiser maternel paraît se constituer en événement fondateur.

Les critiques savantes ont recensé pas moins de cinq récits ré-élaborant ce thème à des moments narratifs signifiants de l’œuvre.

Une obsession. Mais de quoi ?

Dans un courrier de 1906, Proust en répète l'actualité : «Toute notre vie, écrit il à Barrès, n'avait été qu'un entraînement, elle à me passer d'elle pour le jour où elle me quitterait, et cela depuis mon enfance quand elle refusait de revenir dix fois me dire bonsoir avant d'aller en soirée, quand je voyais le train l'emporter quand elle allait à la campagne, quand plus tard à Fontainebleau et cet été même, je lui téléphonais à chaque heure. Ces anxiétés qui finissaient par quelques mots dits au téléphone, ou sa visite à Paris, ou un baiser, avec quelle force je les éprouve maintenant que je sais que rien ne pourra plus les calmer.»

Du baiser à l'enfant que l’on vient de coucher, l’un de ces rites de consolation –ou d’apaisement- que les parents instruisent, à l’effarement de la disparition, le baiser maternel a ainsi paru circonscrire les seuils de la Nuit, rassurer la descente dans le sommeil inévitable, en disperser les Ténèbres éparses au pied du lit déjà, sans parvenir cependant à soustraire ni l’enfant ni l’homme aux affres d’un plus péremptoire recouvrement –son absence ouvrant dès lors à l’anxiété, à la détresse devant la nuit qui tombe, qui ne peut pas ne pas tomber un jour pour défaire l’étreinte maternelle et délacer le serrement du monde pour n’en consentir que le rebord des lèvres sur le front pétrifié.

Tout est dit dans ce mot à Barrès et cependant Proust lui rajoutera d’autres pages, actualisant sans cesse l’émoi du baiser maternel –notre condition. Conduite banale finit par trancher la critique savante, penchée sur le lit de Marcel avec l’assurance du pédiatre qui sait de quoi les pleurs de l’enfant sont nourris. Ou bien ratiocinant, en bon psychologue, sur la difficulté du petit Marcel à dépasser ses peurs nocturnes, mettant en garde la mère devant pareille conduite. Il faudra bien que ça lui passe…

Sans voir que dans ce baiser volé, arraché aux convenances en usage dans la famille, révoquant, parce qu’il était maraudé, le poids d’indifférence de ces conventions et la solitude effarante du sujet qui tentait de leur faire face, autre chose encore se dessinait. Baiser suspendu de l’enfance bravant les engagements. Baiser langui par l’enfant dans l’attente de sa mère, espérant et soupirant, implorant qu’elle vienne à l’heure indue. Désobéissant donc, rayonnant et par le frôlement abandonné, Annonce que le courage de l’amour peut fléchir n’importe quelle autorité, ouvrir le monde à sa pliure primordiale, consacrer sous le retour des «choses humaines», comme l’énonce si magistralement Marcel Proust, une victoire qui n’est pas anodine.

jeff-buckley3.jpgCar Proust dispose le baiser maternel dans l’ordre d’une économie singulière : celle du Salut. Porté par une supplication enfantine, Proust interroge et souffre – Mère, Mère, pourquoi m’as-tu abandonné ? Désemparé devant la solitude que l’épaisse enveloppe charnelle nous inflige et l’abandon où la vie nous dépose, par cinq fois et davantage au travers de sa correspondance, l’appel se fait entendre. Mais la prière devient récit –notre consolation. Car il y a «mieux», si l’on peut dire. Proust tire le baiser maternel du côté des sensualités picturales. Il ouvre par lui sa réflexion sur la valeur de l’art, sur son sens profond et sa destination. Combien est-il troublant que l’art, dont il n’ignore nullement la facticité, trouve ici sa loge la plus sûre…

«Cette sorte de pan lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres»… - l’entrée de sa mère pour le baiser du soir (43).
Et aussitôt donné : «J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel». (45).

Plus loin, Proust identifiera une payse à son terroir, Combray, dont on connaît tout, y compris les chiens et les autres bêtes domestiques qui font signe vers la communauté des hommes, puisqu’elles sont de la famille. Combray et son église, aux pierres polies par l’effleurement des mains. L’église, moins un lieu consacré qu’une de ses «choses humaines» où se fait chair le sens commun, renvoyant tout autant que le baiser maternel à l’authenticité des choses simples –et la peinture, encore, et tout son attirail pour éprouver cela mieux encore… Il y a autre chose dans l’obstination du baiser maternel à traverser l’œuvre, que j’aime à penser sidérant nos vies dans l’inconfort d’être né : l’Hallelujah –entendez celui de Jeff Buckley : «I heard there was a secret chord», «And every breath we drew was hallelujah»… La littérature, notre consolation…
joël jégouzo--.

Photos : Proust enfant et Jeff Buckley…

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9 avril 2010 5 09 /04 /avril /2010 06:58

pietro.jpgHeureux babillages de l’enfance, où tremble le silence comme la flamme des veilleuses.
Bienveillants bavardages où l’enfant défriche ses migrations, obstinément.

Regard, Empreinte, Limite, la Parole des adultes invite si souvent au silence.
A ses comparses, l’enfant ne rappelle qu’une consigne : démonter le silence.
L’un travaillera les coutures, l’autre les plis d’une trouvaille.

 

Où commencer de se taire ?
Parfois une feuille –pas encore une page- sur le bord de lire.
Poèmes, textes et images épellent leurs embrasures.
(Là où meurt la parole, ne naît pas forcément l’illustration).
A d’autres le verbe plaisant sur le seuil de déchoir, dans l’affectation des silences que l’orateur ménage - suspendre à ses lèvres n’est pas un compte de l’enfance.
Où recommencer à parler ?
L’on ne s’effraie pas assez de la banalité du parler adulte, embarqué d’habiletés bien trop gauchies pour être sincères.
Loin des fausses consolations, dans cet objet qu’il ouvre à l’avance aux déchirures typographiques, l’enfant qui annone étonne de si peu céder à l’emphase.
C’est que l’on n’y rompt pas, dans ce découvert du langage, le silence pour des vétilles - bien qu’on sache s’en défaire pour des broutilles.
Heureux babillage de l’enfance où tremble le silence comme la flamme des veilleuses. Dans la confrontation au temps qui passe, frémissant, renfrogné, il débride d'inconcevables étendues amarrées aux territoires du mot.
joël jégouzo--.

 

image : La Nativité, détail, mosaïque de 1291, Pietro Cavallini, (Rome, Santa Maria in Trastevere). Cavallini effectua un dépassement de la tradition byzantine parallèlement à Giotto,

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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 10:24
perdre-des-theories.jpgInvité à un symposium international sur le roman, à Lyon, dont le thème est celui des rapports qu’entretiennent fiction et réalité, thème sur lequel il lui semble qu’il s’est déjà exprimé mille fois (mais pas à Lyon), Enrique Vila-Matas se dit qu’il pourrait une fois pour toute clore sa position sur le sujet.
La littérature, il la voit tout d’abord comme la tentative de l’humanité de se comprendre soi-même. Occupant ainsi presque tout l’espace réflexif disponible entre «nous». Pourquoi pas ? Même si l’on peut contester pareille assertion: aurait-elle vraiment à voir d’aussi près avec la question du sens et surtout, d’une façon aussi «privilégiée» ?
N’est-ce pas lui prêter beaucoup ?
Et pour des raisons qui ne seraient peut-être pas toutes avouables ?
Car curieusement, Enrique Vila-Matas assimile d’emblée le langage à la littérature.
Subsumant tout le dicible sous le lisible, qui marquerait le vrai commencement de tout ce que l’on saurait dire, et non un simple moment dans la manière de dire les choses du monde. Comme si au fond tout langage entre nous tenait son secret mot d’ordre d’un ordre littéraire pas du tout évident en réalité dans son rapport au monde, aux hommes, à la condition même de cette humanité qui ne construisit pas toujours un mode d’être scriptural, sans pour autant cesser d’être humaine – songez aux civilisations orales…
Mais qu’importe : c’est donc dans l’espace de l’écrit, romanesque qui plus est, qu’Enrique Vila-Matas a choisit de camper. Retournant bientôt la proposition de départ pour faire de la réalité de son passage à Lyon une fiction.
Agrippé par son attente (sinon "à") –personne n’est venu l’accueillir-, Enrique Vila-Matas prend alors des notes, vagabonde, jette sur le papier le projet d’écrire une théorie générale de la littérature et construit un double fictionnel de lui-même pour servir ce dessein (un topos de la littérature du début du XXe siècle, au demeurant, que celui du double). Il attend. Que les organisateurs du symposium se manifestent. Il attend et raconte cette attente, rapporte ses sorties dans Lyon -la nouvelle que l’on découvre-, dessinant au passage les traits qui façonnent le roman contemporain : l’intertextualité, sa connexion avec la «haute poésie», la victoire du style sur l’intrigue, la conscience d’un paysage moral délabré. Et voit dans Le Rivage des Syrtes de Gracq, l’incarnation la plus efficiente des critères avancés. Avec au cœur de tout la question de l’attente. Non plus seulement comme esthétique, mais condition de toute vie humaine. Si convaincante enfin dans sa forme artistique chez Gracq ou Kafka. Attendre. Mais quoi ? Telle qu’exhortée par Blanchot : une affirmation de la vie et du présent ?

Enrique Vila-Matas se rappelle aussi que dans les années 70 la théorie envahissait tout. Partout le roman devait s’en «farcir», sous peine de sombrer dans la vulgarité. Pourtant, tout au long de ces années, affirme-t-il, la seule vertu des théories aura été d’affirmer très banalement que tout changeait… La théorie au fond, c’est là le plus intéressant, n’aura été qu’un vernis réflexif saupoudrant le roman et l’aidant, peut-être, à moins claudiquer -pour autant que sans elle il ait été bancal. Exit ce vernis depuis lors. On l’aura compris, même si Enrique Vila-Matas déplore qu’on ait aussi sombré depuis dans l’excès inverse -et de stigmatiser ces créateurs qui fuient naïvement les théories.

syrtes.jpgLe Rivage des Syrtes aura donc prophétisé notre présent, énonce Enrique Vila-Matas. Pas seulement littéraire au demeurant : notre présent tout court. Récit d’une attente et annonce d’un lendemain qui n’arrive jamais, on songe à un Godot sécularisé… Mais avant tout une histoire d’initiation qui aura permis à la littérature de s’affirmer non pas «dans», mais «sur» le monde. Un monde décadent –le mot importe ici : il pointe l’orée chimérique. Et puis, tout est fiction, dans un monde décadent. Qui serait donc le nôtre (pour mieux servir la fiction ?). Le nôtre et pas seulement : le monde ici tout entier assimilé au nôtre (l’Europe). Un tour de passe-passe en somme...
Enrique Vila-Matas parle à son propos de décadence vénitienne. L’image se forme, plus littéraire que jamais. Décadence «vénitienne» d’un Occident où tout, déjà, aurait eu lieu. L’histoire de l’Europe serait en quelque sorte une histoire achevée, campant désormais sur son vide : les distinctions de l’esthétique. Mais cette dernière proposition n’est pas de Enrique Vila-Matas qui, libéré du poids des théories, libéré du poids des réalités, voyage loin du monde peut-être, dans le seul univers qui lui semble valoir la peine d’être «supporté» : celui de l’aventure littéraire. Et achève sa démonstration en l’enfermant dans les codes d’un récit littéraire.

En perdant de son poids le monde est devenu fiction. En perdant de leurs poids, les théories sont devenues des fictions. Il n’y a pas de recul possible : le tout-est-fiction a consommé l’ensemble des marques du présent. La perte, ici, est réconfort. Qui campe cependant sur une contradiction : à vouloir s’imposer au monde, la fiction est devenue le monde. Nous ne disposons plus que de sa seule réalité. Mais nous disposons d'une réalité... Enrique n’a fait que déplacer la question, sans y répondre. Mais sa réponse est habile, élégante, plaisante à lire, non sans rappeler le dilemme des romantiques allemands : devant l’impossibilité à dire quoi que ce soit sans retomber aussitôt dans des contradictions, il ne resterait donc que la solution poétique ?…
--joël jégouzo--.


Perdre des théories, de Enrique VILA-MATAS, traduit de l'espagnol par André Gabastou, Christian Bourgois éditeur, mars 2010, 64 pages, 7 euros, isbn : 978-2-267-02084-7.
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26 mars 2010 5 26 /03 /mars /2010 11:23
bensa fin exotismeLe XIXème siècle fut très largement celui de la montée en puissance des nationalismes. Certes des nationalismes qui, en Europe en particulier, reposaient sur la promotion des différences identitaires, qu'ils combinaient avec une volonté d'émancipation vis à vis des despotismes politiques. Mais le XIXème siècle, nous font remarquer Laurent Cassagnau et Gérard Raulet, fut aussi celui de l’émergence de l’exotisme. Une émergence massive qui plus est, qui transforma radicalement les cultures européennes. Or, cet exotisme portait en lui une menace : celle de remettre en cause les identités «nationales», tout autant que les cultures politiques et les consciences culturelles. Héritant de ce paradoxe, comment notre siècle s’en est-il sorti ?

Laurent Cassagnau et Gérard Raulet observent tout d’abord qu’en ce qui concerne les consciences culturelles, au fond, le cadre à l’intérieur duquel s’exprimait les conflits de pouvoirs symboliques relevait toujours d’une sorte de querelle des Anciens et des Modernes, particulièrement sensible dans le champ littéraire. Les Modernes l’emportèrent, on le sait, mais en traçant un singulier périmètre autour d’eux : on avait d’un côté la référence d'un modèle culturel universel qui fondait la norme de l’humanisme occidental, et de l’autre, la poussée d'un relativisme culturel précisément né dans le sillage de l'exotisme.

Le colonialisme hébergea un temps ce paradoxe. Mais, tentative de conciliation de la contradiction qui s’était fait jour entre particularisme et universalisme, et fruit d’une conception "éclairée" de la raison héritée du Printemps des Peuples, il subit avec la guerre de 14-18 un revers sérieux, les puissances coloniales laissant éclater au grand jour leur nature très peu « civilisatrice ». A la fin des années 1920, nombre d’auteurs, tels Antonin Artaud, René Daumal, Paul Nizan, Hermann Hesse, E.M. Forster et tant d’autres, ouvrirent de sérieuses brèches dans la confiance de l’Occident en lui-même, donnant à entendre que l’Orient n’avait pas de leçon à recevoir, et peut-être même, à l’inverse, que nous avions beaucoup à gagner à l’écouter. Les parcours d’écrivains comme Keyserling, Guénon, Daumal, Hesse, etc., qui tentèrent de donner forme à ce genre d’écoute, en témoignèrent avec force.

ecrits-francais.jpgLa mise en question des ré-assurances identitaires prit par la suite un tour plus radical, battant presque en brèche la philosophie occidentale de l’Histoire. «Presque» : car si le long débat entre particularisme et universalisme, qui occupa l’Europe tout au long du XIXème siècle et une bonne partie du XXème semblait prendre fin, c’était pour réactualiser ses prémisses dans l’opposition construite à sa suite entre multi-culturalisme et mondialisation. Un faux débat caractérisé, nous disent nos auteurs, par «l'acceptation simultanée d'une référence unitaire en matière de science et de technologie et d'un "humanisme" éclaté, décentré, qui admet certes que l'individu se construise en empruntant à plusieurs cultures», mais sans réelle traduction dans la pensée politique.

La culture politique française, imprégnée par le multiculturalisme hérité de la "communauté française" du temps des colonies, devait ainsi rester fidèle à sa très vieille pente identitaire. L'épopée coloniale avait reconstruit un récit intraitable qui enfouissait sous son discours d’autorité la diversité qui avait un tant menacé de faire éclater la logique univoque de l'histoire universelle. La défaite, en définitive, qu’un pays tel que le nôtre n’a pas su dépasser, c’est que le colonialisme n’a pu relever le défi de la diversité qu’au prix de l’affirmation du nationalisme et qu'il a ainsi fortement contribué à dresser les esprits les uns contre les autres. Fondant in fine, pour les années à venir – les nôtres- cette pseudo alternative qu’affronte aujourd’hui la philosophie politique contemporaine dans le débat biaisé entre multi-culturalisme et mondialisation. Car au fond, ce qui est réellement en jeu ici, c'est la capacité de la pensée politique contemporaine à maîtriser la complexité du monde et sa polyphonie. Challenge que nos auteurs, à partir de la relecture du complexe historisme / nationalisme, entendent relever, dans une réflexion épistémologique de fond sur le discours philosophico-politique contemporain. Des auteurs à suivre, donc !
.—joël jégouzo--.


EXOTISME ET NATIONALISME, de Laurent Cassagnau, Gérard Raulet.
On peut lire leur stravaux sur le site de la revue Caïrn, revue de sciences huimaine set sociales, à l’adresse suivante :
http://www.cairn.info/

« Chaque époque devra de nouveau s’attaquer, à cette rude tâche : libérer du conformisme une tradition en passe d’être violée par lui » (« sur le concept d’histoire » in Ecrits français, Folio, 1992, p. 436).

Passagen, de Walter Benjamin, sous la direction de Gérard Raulet, Suhrkamp Verlag Kg, août 2007, (langue : allemand), 455 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-3518294390.

L’exotisme de l’intérieur Tentative d’état des lieux épistémologique
par Gérard RAULET, L'Harmattan, revue L'Homme et la société, 2003/3 - N°149
ISSN 0018-4306 | ISBN 2747555445 | pages 75 à 103.

La fin de l'exotisme : Essais d'anthropologie critique, de Alban Bensa, éditions Anacharsis, mars 2006, coll. Essais, 364 pages, 21 euros, ISBN-13: 978-2914777247
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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 11:05

chamr1---copie.jpgUne centaine de kilomètres au sud-ouest de Da Nang.
Un peu moins par la Nationale 1, goudronnée sur une cinquantaine de kilomètres jusqu’à l’embranchement de My Son.
Le reste est empierré sur une dizaine de kilomètres, puis le voyage se poursuit sur terre battue, impraticable pendant la saison des pluies.


Mais à vrai dire, il est plus pénétrant d’y aller en partant de Da Nang en moto, par les pistes du nord : de Hoa Vang à Than My, puis Lang Ro, pour redescendre sur My Son en coupant par la montagne de Yang Brai.
La piste est somptueuse, jaune nuancée d’ocres rouges et de bruns aux tonalités soutenues. Elle coupe des villages de paille que peu d’occidentaux ont traversés.

Tous les dix kilomètres, un lac ou une rivière qu’il faut franchir sur un bac ou ce qui en tient lieu : des barques de paysans sur lesquelles il n’est pas commode d’installer son véhicule.
Des rivières larges comme l’embouchure du Rhône, la jungle enclavant l’impeccable géométrie des rizières. Et de loin en loin, d’immenses cimetières bouddhistes clairsemés de monuments multicolores.

rizieres---copie.jpgMy Son. La guérite du gardien et le panneau dérisoire de Mercedes Benz qui finance sans trop y croire la réfection des ruines. Une jeep, cinq kilomètres de jungle par des ravines défoncées. La solitude dès lors, le silence, absolu, d’un monde décampé.

Même lors du petit été –mars, avril-, la chaleur et le taux d’humidité sont tels que dès le troisième pas l’on suffoque. La rosée ne se lève jamais, recouverte en permanence d’une chape de nuages obturant la vallée comme un couvercle de plomb. Partout cette végétation épaisse, dense, impénétrable. Trois kilomètres à pied, un pont de liane et le décor sublime qui crève d’un coup les yeux. L’étonnement. Brutal. De trouver au cœur du Vietnam un lingam érigé en pleine nature, des statues de Ganesh et de quelques autres divinités hindoues.

deesse-cham---copie.jpgLes ruines du royaume Cham datent du VIIe siècle. Partout des cratères laissés par les bombes larguées des B52 -les ruines abritaient une base Vietcong. Les bombardiers américains ont tenté de raser la cuvette sans y parvenir. Mais ce n’est pas leur souvenir ou les traces qu’ils ont laissées qui retient le souffle : c’est cet étrange surgissement d’une masse de briques rouges envahies par le vert si intense de la végétation qui règne en virtuose sur ce monde (Henri Miller : "à la fin, l’herbe aura raison de tout").

Dans cette humidité pressante, la réfraction des couleurs est littéralement fantasmagorique ! C’est cela. Oui. Une fantasmagorie. Ce paysage. L’intensité de ses couleurs. La fantaisie d’une présence confuse, quasi spectrale. L’humain absent mais son humanité intrigant la nature au paysage plombé par cette mémoire étincelante, au paysage brusquement pénétré, révélé, ouvert à l'ouvert de l'homme pourtant disparu, au paysage soudain convoqué sous des espèces humaines.


Je vivais pourtant seul soudain, m’assurant malgré moi que tout être recommence le monde. Accueillant l’appel retentissant, achoppant là-bas contre la bute de jasmin, peut-être de ce secret mot d’ordre qui, selon Walter Benjamin, traverse l’univers.
Et malgré le ciel de plomb, ou plutôt l’absence de ciel -pas d’infini, plus d’infini quand surgissait autre chose dans cet Ici trop palpable-, traversant le regard à la nage, avec à l’autre bout du rivage une main tendue d’on ne savait quel abîme. Et puis, tenace, l’impossibilité de regarder ce dehors avec un grand regard d’animal (Rilke), éloigna de moi l’extrême lointain de cet univers dans lequel je ne parvenais pas à prendre pied.

chamr2---copie.jpgPourtant je crus un instant vivre dans son arrangement sublime, comme si l’accès m’avait été livré d’un coup et comme par soustraction, à cette sorte de sérénité que dépose parfois en nous la vie "naturelle", cette douceur "nue" de la vie comme zoê (Aristote), cette vie que le monde classique a exclue de la Polis, surgie en moi par on ne sait quel détour et comme si cette vie nue avait pu m’atteindre enfin pour m’inviter à glisser vers "l’obscurité où meurent les métaphores" (Claudio Margis). Mais l’instant ne tint pas. Je fis quelques images pour me délivrer da la vérité d’avoir été là.
joël jégouzo--.

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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 13:06

tirarc.jpgBras tendus au-dessus de la tête, de l'extrémité de l'arc, quelque chose s'en va percer le ciel, tandis qu'à l'autre bout un fil de soie vibre.
Du sein de ce "devenir rien" de l'archer, dont on ne sait où il se trouve exactement dans ce dispositif pourtant simple, un événement a surgi, comme un éclair, qui fonde en lui sa propre essence.
Le satori s'offre comme oubli de soi où s'intégrer à l'événement qui surgit.
Etrange mouvement fondateur de la surrection, qui n'est pas sans faire écho à cet énigmatique moment du cogito cartésien où le "Je" fait surrection sur fonds de panique, et ne trouve à fonder son essence que dans cette volte, sans parvenir jamais à s'assurer de lui-même, sinon de l'instabilité de cette volte.

Les éditions Dervy ont réédité ce grand classique de la culture Zen. Un livre séduisant, écrit comme le témoignage d'un occidental qui a voulu partager son expérience de la mystique japonaise de l'art sans art. Loin de toute rhétorique initiatique, cet ouvrage se lit comme un récit d'apprentissage. Il ne s'agit cependant pas d'une sorte de guide de la vie bienheureuse. Aucune réponse n'est apportée à la question de savoir ce qu'est le Zen, dont les processus, incompréhensibles en eux-mêmes, sont pourtant entièrement saisissables. L'auteur, avec une grande simplicité, a tenté de nous décrire ses doutes, ses échecs, ses découvertes ou ses succès, et réussit à nous rendre intelligible une expérience qui reste fort étrangère à notre culture.--joël jégouzo



Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc, de
Eugen Herrigel, éd Dervy, Collection : L'Etre et l'Esprit, novembre 1998, 131 pages, 9 euros, ISBN-13: 978-2850769313.

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12 février 2010 5 12 /02 /février /2010 08:06
vries.jpgLa prise de décision en entreprise, on le sait, suit des chemins complexes. Nombre d’entre elles sont en particulier conditionnées par des dynamiques inconscientes. Or jusque là, si la façon de travailler des entrepreneurs était étudiée, ce n’était jamais que sous l’angle des techniques de management. Plus performatives qu’informatives, ces études ne permettaient pas de comprendre en profondeur les mécanismes souterrains de la personnalité entrepreneuriale.
C’est ce vide théorique que venait combler l’étude de Kets de Vries, psychanalyste et spécialiste des organisations. A travers entretiens et enquêtes de terrain, voire études de pathologies comportementales, l’auteur livrait un véritable manuel clinique. De l’univers intérieur de l’individu soumis au stress et tourmenté par sa propre irrationalité, à l’analyse des relations duales souvent déroutantes qui fondent ses décisions, pour aller jusqu’à celle des phénomènes collectifs dans le contexte de l’entreprise, déployant parfois de véritables prisons mentales à l’intérieur desquelles s’enferment les décideurs sans (vouloir) le savoir, il permet ainsi de répondre à des questions aussi saugrenues en apparence que celle de savoir comment un PDG peut vouloir inconsciemment mener son entreprise à la faillite. S’attachant à comprendre le mode opératoire des systèmes motivationnels, son utilité est autant de mettre à l’abri les Conseils d’Administration des mauvaises surprises, que les Syndicats ou les Comités d’entreprise, voire d’assurer aux dirigeants les clefs d’un management émotionnel intelligent.
joël jégouzo--.

Combat contre l’irrationalité des managers, de Manfred F.R Kets de Vries, traduit de l’anglais par Larry Cohen, éd. D’Organisation, févr.2002, 296p, 27 euros
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