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2 novembre 2010 2 02 /11 /novembre /2010 14:00

location.jpg(A propos du soit-disant échec du multiculturalisme en Allemagne…)

 

 Dans l'entretien accordé à Jonathan Rutherford autour de son concept de "Third Space", Homi Bhabha actualisait avec force la distinction capitale entre le concept de diversité et celui de différence culturelle, en soulignant que la notion de diversité avait pour principal effet de contenir la différence culturelle réelle à l’intérieur d’un horizon hégémonique subsumant l’autre sous les traits du même.

Le multiculturalisme, tel que pratiqué dans les discours des autorités allemandes, n’y échappa pas, recyclant de pseudos différences culturelles à la manière d'un musée exotisant l'autre, dont on ne veut accepter l'altérité que dans la distance de l’exotique, pour le ré-enfermer dans l’horizon identitaire par le biais d'un acte "civilisateur" hypocrite :

The sign of the "cultured" or the "civilised" attitude is the ability to appreciate cultures in a kind of musée imaginaire, as though one should be able to collect and appreciate them. Western connoisseurship is the capacity to understand and locate cultures in a universal time-frame that acknowledges their various historical and social contexts only eventually to transcend them and render them transparent.

A l’opposé de cette conception d'une culture littéralement  muséographique, la notion de différence culturelle, elle, prétend articuler des lieux de production et non de reproduction, où la culture pourrait enfin se construire en différences, "in the spirit of alterity or otherness". Et Bhabha de souligner qu’aucune culture, alors même que le musée voudrait nous le donner à penser, n’est « full unto itself", non pas seulement parce qu’elle est toujours bordée d’autres cultures qui malmènent son autorité, mais parce que, plus fondamentalement, dans ses conditions de possibilités même, il n’existe pas de moment séminal qui en constituerait les origines. Toute culture est toujours, déjà, le résultat d’un processus complexe d’hybridation démentant l’idée d’origines organiques.

C’est la raison de la formation chez Homi Bhabha du complexe de «tiers espace», qu’il substitue à la notion d’identité culturelle plénitudinaire, nous obligeant à repenser nos catégories culturelles dans l’horizon d’une problématique nouvelle, celle de la traduction, où les questions de culture se voient heureusement déplacées vers d’autres espaces intellectuels, celui de l’hybride en particulier : "[...] for me, the importance of hybridity is not to be able to trace two original moments from which the third emerges, rather hybridity to me is the 'third space' which enables new positions to emerge".

Il est donc vain, comme le pratiquent les musées, de vouloir isoler les cultures les unes des autres, tout comme il est vain, dans d’autres domaines, de vouloir isoler les genres entre eux, comme de séparer le masculin du féminin, le pur de l’impur, le propre de l’impropre. La logique de la vie sociale est celle de l’hybride. Isoler une communauté en tentant de la réduire à quelques traits spécifiques est de la sorte non seulement vain, artificiel, mais coupable, trahissant à tout le moins la volonté de confiner territorialement les cultures pour mieux exclure celles dont l’influence pourrait être jugée néfaste. Territorialiser les cultures ne trahit en fait rien d’autre qu’une volonté d’exclusion. Assigner, ainsi que la manie muséale de l’étiquetage le révèle, ouvrant moins à la reconnaissance de traits de caractères culturels spécifiques, qu’à la tentation de s’accrocher becs et ongles à l’affirmation forcenée, commodes et suspectes, des identités.—joël jégouzo--.

 

Homi K. Bhabha. The Location of Culture. London/New York: Routledge, 1994.

Homi K. Bhabha. "The Third Space" in Jonathan Rutherford (ed). Identity. Londres: Hayward Gallery, 1990.

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1 novembre 2010 1 01 /11 /novembre /2010 13:08

noir.jpgP-, sur la montagne, sa vie, ses gestes las.

Quelques mots nous sont venus ensuite.

 Nous parlions par exemple de cette frayeur animale devant le poids que la réalité sait prendre, parfois.

 

 

 P-, je l’avais trouvé vieilli, terriblement.

Comme nous marchions un jour

silencieusement

l’un à côté de l’autre : son souffle.

Ô son souffle.

 

 

 P- souffrant dans le noir qui s’abat.

Je le vois pleurer et doucement il s’affaisse.

Mais il n’en parle pas, se rappelle des histoires anciennes.

 

 P-. Je peux m’en approcher, m’en éloigner.

Et lui-même se laisser aller à ces écarts terribles.

Il y a quelque chose d’irrémédiablement compromis entre nos gestes.

Il y a quelque chose qui rend de l’un à l’autre tout passage impossible.

 

P- endormi.

Son corps frissonnant.

 J’aurais aimé le charger sur mes épaules, obliger la lumière à se ruer sous ses paupières, oublier cette défaite des yeux, des mains, l’erreur de confondre la nuit et l’éternelle nuit tandis que je le voyais marcher vers des heures infiniment plus brèves.

 

P- détourne le regard quand la nuit descend.

«Je ne rêve plus, me confie-t-il. Toutes les matières se heurtent à présent trop durement dans ma tête.»

 

Où donc fuit la lumière ?

 

 Puis un jour il s’en va, seul, tendre la main à Chaaron, entonner tout bas un chant que je ne connais pas.

 

 Devant la tombe le goupillon passait de main en main.

Le goupillon humide, rongé de tant de moiteur au creux des mains.

P- s’enfonçait de tout son long sous la terre.

 

Je me rappelle la gravité du maître de cérémonie, vêtu de gris, les yeux gris accrochés à sa montre, alignant les familles, mon père mort, invisible sous la terre.

 

Passer tout près, le croire, et puis un peu plus loin refermer la mémoire : on passe toujours si loin parmi ses gestes d’homme.

 

Non : commander aux choses, ne pas les laisser nous enfermer dans leur petit rire moqueur.

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1 novembre 2010 1 01 /11 /novembre /2010 09:53

noirbis.jpgAlors qu’aujourd’hui je ne peux fuir l’exigence que ton souvenir m’impose, muré de nos continuelles débâcles, si les dieux n’ont d’autre fonction que de rendre visible la différence entre le chien et l’homme, quel sacrifice rendra justice à mon humanité de ne s’être point encore entredévorée ? Où donc m’as-tu donné rendez-vous, Marilou ? Ta chimère à la nage traverse mon regard. N’est-ce que cela désormais, m’entretenir avec toi ? Rien d’autre que ce récit où nous rejoindre, l’un et l’autre soudés par la magie du verbe en ce destin unique où le texte s’écrit. Rien, ton vide comme une place manquante, dans ce moment où ton image pourrait surgir. Mais non, rien, vraiment ! Ton être disposé ailleurs et moi qui œuvre à sa résurrection. Jamais plus rien : le Colosse, cette pierre funèbre de la Grèce antique, double rituel de ton corps disparu, marquant désormais sa masse manquante. –joël jégouzo--.

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 15:59

Schopenhauer.jpgSimple technique de controverse ou méthode rigoureuse de recherche de la vérité ?

Au moment où Hegel achève de construire l’un des plus beaux systèmes de la philosophie, tout entier dédié à l’étude de la dialectique en tant que structure de la pensée et de la réalité, Schopenhauer, dans ses cours (non publiés) de l’université de Berlin, ramène cette dernière à peu de choses : trente-huit stratagèmes pour terrasser tout contradicteur, que l’on ait raison ou tort. Pure escrime intellectuelle, organe de la perversité naturelle de l’homme, outil de la déloyauté dans la dispute… On a pu reprocher à Schopenhauer ses lectures par trop réductrices d’Aristote ou de Kant. Le très intelligent essai de Franco Volpi, qui suit le texte du philosophe allemand (pour ne pas lui donner tort, quand il se serait aperçu qu’il n’avait peut-être pas raison ?), nous décrit avec une efficacité rare les raisons de ces reproches. Mais par-delà le débat philosophique sur le statut de la logique dans la recherche de la vérité, par-delà les querelles des différentes écoles (Aristote / Platon / Kant / Hegel…), qui nous sont résumées ici avec précision, la réflexion de Volpi invite à d’autres conclusions. Aux trente-huit stratagèmes succède un "Supplément aux premières pages", immédiatement suivi d’un "Second supplément", que pressent des "Notes sur les premières pages", puis des "Notes sur les pages 11 et 12", un nouveau "Supplément à la page 11", et enfin une "Note sur la page 70"… A quoi rime cette impossibilité à conclure ? L’art d’avoir toujours raison manquerait-il à ce point d’assurance ? Par-delà l’inscription de la raison dans ses formes savantes, de quoi Schopenhauer veut-il tant nous faire témoins à ne cesser de camper sur les restes de ses propositions ? De la condition de l’homme moderne, tout simplement. La possibilité qui nous est offerte d’avoir toujours raison est en fait moins celle de pouvoir parler pour ne rien dire que celle d’entraîner la parole à recouvrir la pensée. Moins du reste celle de la pensée philosophique que l’ordinaire de nos raisons communes. Localiser le site de l’existence humaine, tel était au fond son projet. Et quand on y songe, qu’il y ait toujours à dire et si peu qui soit dit, ou que ce dire demeure toujours en excédent ou en reste de ce qu’il vise, "c’est ça qu’est bien avec les mots", comme l’écrira bien plus tard un Beckett. --joël jégouzo--.

 

L’art d’avoir toujours raison, de Schopenhauer, traduit de l’allemand par Hemi Plard, suivi de Franco Volpi : Schopenhauer et la dialectique, Circé / poche n°25, avril 1999, 120 pages, 6 euros, EAN : 978-2842420758.

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19 octobre 2010 2 19 /10 /octobre /2010 09:24

torture-algerie.jpgL’Algérie demeure le point aveugle de notre Histoire, l’aveu du non-achèvement du projet démocratique français.

 

 

Voici un livre qui pourrait se montrer embarrassant, tout à la fois pour la conscience française et les Pouvoirs Publics. Ces derniers en effet, à travers les déclarations de Jacques Chirac ou de Lionel Jospin refusant l’un et l’autre l’ouverture d’une procédure judiciaire et se contentant d’en appeler aux historiens, n’ont jamais fait que réaffirmer la non-responsabilité de l’Etat français. La Loi du 10 juin 1999, requalifiant les "événements" d’Algérie en "Guerre", n’a quant à elle entamé en rien le malaise ni les souffrances héritées de cette période honteuse de l’histoire nationale. Certes, elle nous éloigne du mensonge de la Loi d’amnistie de 1962, qui affirmait une prétendue logique de conflit interne. Mais toutes les deux dispensent également l’Etat d’avoir à assumer ses responsabilités. Or ce livre nous met, collectivement et individuellement, face à ces dernières et nous rappelle que non, les comptes de cette guerre ne sont pas soldés.

L’Algérie demeure le point aveugle de notre histoire. Il ne s’agit dès lors plus de remuer un passé clôt mais un présent entaché, ce à quoi ce livre s’attache, par-delà l’effort de l’historien.

 

 Effort au demeurant considérable. Car ce que décrit l’auteur avec une minutie incroyable, c’est l’unité d’un système qui fut le produit d’une vision du monde. Au-delà de la revue de détail, qui examine pourtant avec soin l’élaboration des normes collectives qui ont permis à de simples soldats de se muer en tortionnaires, c’est tout notre imaginaire colonial qui est en jeu. Un imaginaire construit autour de l’idée d’une culture algérienne fondée sur le respect de la force et n’hésitant pas à recourir à la cruauté. De ce modèle découla le primat de la violence comme moyen de communication suprême avec les membres de la communauté algérienne. Le poids incroyable de ces images fantasmatiques offrit ainsi tout naturellement la légitimation au défoulement d’une violence gratuite.

algerie-guerre.jpg

Entendons-nous : ce ne sont pas seulement les dysfonctionnement graves de la République Française, où se brouillait la frontière entre violence et droit, que ce travail révèle. Ce serait du reste déjà terrible et mériterait que l’on se pose la question de savoir quelle conception du politique l’autorisait. Ce ne sont pas seulement le commandement militaire et la circulation des règles et des repères au sein de l’armée qui sont pointés. C’est, derrière ces "crimes par obéissance", quelque chose de plus grave et de plus constant qui est désigné. Quelque chose que l’Etat n’a cessé de vouloir taire et que la société française n’a cessé de rouvrir comme une plaie qui ne pouvait cicatriser. Quelque chose qui semble appartenir en propre au fonctionnement de l’Administration Française, que l’on a cru déjà dénoncer à travers le Procès Papon, voire celui du sang contaminé. Non seulement un manque de transparence comme l’on dit pudiquement, mais l’inachèvement du projet de démocratie inscrit dans les carences mêmes du fonctionnement de cette Administration.—joël jégouzo--.

 

La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie de Raphaëlle Branche, Gallimard, août 2001, 474p., 26, 60 euros, ISBN : 2070760650.

La Guerre d’Algérie : une histoire apaisée ?, Raphaëlle Branche, Seuil, coll. Points Seuil Histoire, septembre 2005, 11 euros, EAN : 978-2-2020589512.

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16 octobre 2010 6 16 /10 /octobre /2010 21:01

17_octobre_1961_01.jpgSidi-bel-Abès. Je me rappelle des sons perdus comme une marche nomade, lente et obstinée dans nos mémoires endolories. Tessala, près des coteaux de Mascara. Tessala, Willaya de Bel-Abès. Une nuit d’un 16 au 17 octobre que l’on aurait aimé ordinaire, à contempler l'ici criblé de ses dehors. Le ciel est bleu, noir, bleu comme les ailes des corbeaux. La nuit est fraîche. Je fais quelques pas, m’assieds au pied d’un mur blanchi à la chaux. Tout le monde dort dans le village.

Un chacal passe à une trentaine de mètres. Il ne m’a pas vu mais il s’arrête. Je le vois dresser l’oreille, bouger la tête. Il hume l’air. Il a dû me sentir. Il s’arrête, s’immobilise un court instant, repart, trottine quelques mètres, baisse la tête, revient sur ses pas, s’arrête, repart, intrigué, dresse le museau, me devine et commence à tourner nerveusement autour de ce point qu’il ne parvient pas à identifier.

Je l’observe les yeux grand ouverts dans le noir. Un deuxième chacal le rejoint. Ils se pressent, piétinent, trottent d’un côté, de l’autre, reniflent la nuit, ma présence inopportune. Je les regarde, immobile, assis contre le mur de la maison tandis qu’ils poursuivent leur danse, s’agitent, s’inquiètent.

L’un s’arrête, l’autre s’immobilise. Je vois leurs têtes dressées dans l’ombre. Je vois leurs regards converger vers ce ballot de chiffon d’où émane une odeur chaude. Je vois leurs babines se retrousser. L’un s’arrête, l’autre piétine, fourre son museau dans la poussière, montre les crocs. L’aube des charognards s’alerte, demain, ils fileront leur ivresse, déchirer les chairs nues.

Je marche. La nuit est moins opaque, les étoiles s’éteignent, le ciel blanchit. Je gravis la pente d’une colline. Au bout de quelques centaines de mètres, je m’arrête, m’assieds, contemple le village endormi. Le jour se lève, la nuit se résorbe, tout est sombre encore mais déjà des ombres se découpent : une oliveraie sur ma droite, les panneaux de basket dans la cour de l’école, les gerbes de jasmin au creux de la tonnelle du marchand de pastèques.

Un vent frais disperse les ténèbres. J’entends des oiseaux voleter, des margouillats filer entre les pierres. Puis apparaît cette boule énorme à l’horizon. Elle s’élève sans à-coup, rouge, d’un rouge très sombre, presque bleu, énorme et le galbe de son globe est si voluptueux que je le jurerais à portée de main. Tout s’est tu au moment où elle a surgi. Pas un souffle dans l’air, pas le moindre battement d’ailes. Je suis étourdi : le soleil se lève dans un silence bouleversant. Un fin liserai de lumière blanche en découpe le disque. Lentement, le rouge vire à l’orange. Au-delà des dunes de Tessala, de grandes vagues de clarté refoulent l’obscurité. Le soleil monte, gigantesque ballon d’hélium. Le ciel ne s’est pas embrasé et cependant la gamme des couleurs explose. Enfin, le soleil devient cette incandescence que rien ne peut contenir, ni le regard ni lui-même, et toute cette masse en fusion déborde ses propres limites, m’aveugle et m’oblige à détourner le regard.

Alors j’aperçois une silhouette minuscule qui traverse la place du village. Un gros chat trotte à ses côtés, l’un de ces grands chats algériens perchés sur leurs très longues pattes. La silhouette avance, fragile, chasse gentiment le chat qui tourne entre ses jambes. Farid, l’épicier, me rejoint et me tend cinq figues de barbarie. Puis il allume une cigarette. Nous sommes désormais un 17 octobre. Farid est grave et trop vieux pour n'être pas silencieux. C’était comment, ce 17 octobre ? Farid se tait, contemple son village endormi. A côté de nous est venu se coucher un chien jaune, efflanqué. Un homme approche, Farid se lève pour l’accueillir. Il faudra remettre le monde sur ses pieds. Le jour se lève sur cet autre 17 octobre. Nous vérifions méthodiquement, déliant nos gestes les uns après les autres, que nous pouvons encore convoquer l’Histoire aux arêtes acérées, qui compénétre nos vies et croit pouvoir les soustraire.--joël jégouzo--.

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25 juin 2010 5 25 /06 /juin /2010 09:39

Samuel_Fuller--1987-w.jpg"Un film est un champ de bataille : amour, haine, violence, action, mort, en un mot émotion", affirme Samuel Füller dans Pierrot le fou (1965, Jean-Luc Godard).

 

C’était un dimanche soir, sur Arte. Il y a des années de cela. Samuel Füller racontait son débarquement en Normandie. Ohama beach. Conteur fabuleux, prenant sans cesse la distance du récit, surplombant le sien de part en part, amusé, effronté, n’oubliant rien, pas même de comprendre le récit que l’on voulait alors remettre en place en l’interrogeant encore sur cette histoire pourtant déjà tellement codifiée.

Et c’est ce qui nous retiendra ici : ce fantastique travail, non de mémoire, mais de réflexion sur les lieux d’une mémoire dont le dessein se trouble, quand de constructions en reconstructions, ce qu’elle attise n’est rien d’autre que le retour de la violence, Samuel Füller achevant son témoignage sur cette note effrayante, d’un récit ouvert désormais, à de nouvelles possibilités de violence.

peniche-en-mer.jpgCet événement, expliquait-il tout d’abord, dans sa réalité, était proprement invivable. Des milliers d’hommes jetés sur une plage. Le fracas de la mitraille, les éclats d’obus, les tirs incessants, le bruit, le feu, le souffre, le sable et la mer jetés l’un contre l’autre, les barges qui ne cessaient d’affluer, les hommes qui ne cessaient de tomber, courir quelques mètres et tomber, le prochain un mètre de mieux que le précédent et tomber toujours, la plage jonchée de corps, de cadavres, de cris, de souffrance, de peur. Utah, Ohama, Gold, Juno, Sword. A Ohama, les américains qui descendaient des barges ne purent disposer du soutien des chars amphibies. La houle était trop forte, les duplex drive ne pouvaient y résister. De fait, sur les 29 chars mis à l’eau, 3 seulement purent gagner la rive… Les autres coulèrent dans la Manche. Sur la plage, les 270 sapeurs qui devaient ouvrir en moins de 30 minutes la quinzaine de passages pour permettre aux véhicules de traverser les 500 mètres qui séparaient la mer des positions allemandes, œuvraient sous le feu incessant de l’ennemi, à découvert, si bien qu’en moins de 25 minutes, 250 étaient morts déjà. Un seul passage fut ouvert. Samuel Füller débarque. Le feu le cloue aussitôt à terre. Tous sont déjà morts autour de lui. Une seconde vague est déversée sur la plage. Hébété, il ne comprend rien, ne voit rien, ne peut ni respirer ni bouger. L’expérience qu’il vit, rien ne l’y a préparé. Peut-être, si, celle des soldats engagés dans les tranchées de 14-18. Mais il ne la connaît pas. Tout n’est pour lui, comme cela l’était déjà pour eux, que cris, gémissements, ordres incompréhensibles, fracas des armes, jurons, râles. Certains se redressent après avoir repris leur souffle, font quelques mètres et tombent. L’espace s’est effondré. Le temps s’est arrêté. Son être semble faire organiquement corps avec la plage. Il n’y a pas d’issue. Le sable et le sang giclent de toute part. Partir. Fuir. Sortir. Rien n’est possible. La terre, déjà éventrée, s’éventre encore. Pas le moindre petit bout de savoir pour s’arracher à ce cauchemar. Pas le moindre récit pour donner la mesure de ce qu’il vit. La solitude effarante de l’esprit répond à celle du corps, terré dans sa propre ignorance. Tout n’est alors qu’un immense chaos où l’être déversé ne parvient pas à se saisir, où le flux héraclitéen des événements interdit non seulement toute compréhension de la chose, mais toute connaissance de soi, voire toute sensation de ce moi charrié sans ménagement dans le désordre de la matière nue. C’est cela que raconte Samuel Füller. Qui ne sait plus comment il est sorti de sa terreur, de son trou, l’arme à la main et a survécu. Il ne lui reste pour souvenir que l’hébétude, longtemps après que le dernier coup de feu a été tiré.

debarquent.jpgAutour de lui, quatre silhouettes. Leur uniforme. Américain. Ils se regardent et se taisent, incapables du moindre mot. Longtemps comme ça, dit-il. Sans savoir combien de temps exactement. Une heure, deux heures. Les survivants. Une poignée. Et puis les premiers mots. Lesquels, il n’en sait rien. Rien ne concernant ce qu’ils venaient de vivre en tout cas : la réalité était inassimilable. Elle n’était que confusion, non-visibilité absolue du sens des actions, la clôture de l’expérience sur un présent sans fin.

C’est cela que Samuel Füller raconte. Tout comme il comprend que la seule manière de faire sienne cette expérience aura été, ensuite, après coup, d’en élaborer la fiction. En commençant par éliminer toute la réalité du monde. Les cris, l’hystérie à bien des égards, ces tranchées dans lesquelles les soldats américains se jetaient sauvagement et tuaient sans le vouloir d’autres soldats américains. Car le réel est idiot. Voilà ce qui est déterminant : le réel est idiot. Seule la fiction nous permet de nous emparer d’un événement pour l’intégrer. Car sans fiction, aucune émotion ne peut se vivre. Voilà ce qu’affirmait Samuel Füller.

omaha_beach_soldats_herisson_tcheque.jpgEnsuite, sont venus d’autres temps. Les survivants ont d’abord élaboré ensemble, avec peine, improvisant, explorant, hasardant une bribe, deux, un récit, plusieurs, mille esquisses se chevauchant, se contredisant, pour arriver un jour à une solution satisfaisante qu’ils partagèrent sans même s’en rendre compte, parfois dans les mêmes mots, les mêmes expressions véhiculant à la longue comme un modèle du genre récit de débarquement. Puis vint encore un autre temps, celui de leur récit relayé par d’autres voix étrangères à l’événement, faisant subir à leur récit un nouveau glissement, vers un modèle assumant cette fois une fonction plus idéologique que psychologique. Mais un récit qui faisait retour dans le leur, le transformait, l’augmentait et le diminuait tout à la fois, forçant leur propre mémoire, la pliant devant des usages qui n’étaient pas les leurs tout d’abord, mais avec lesquels ils finirent par se familiariser. Le roman, le cinéma vinrent donner forme à tout cela. Une mémoire collective du débarquement se mit en place. Qui transformait, codifiait, esthétisait l’événement si loin déjà. Un événement dont la violence finit par devenir acceptable. On put de nouveau l’assumer. Elle circulait dans de nouveaux espaces, se chargeait de sens, en appelant déjà au retour de la violence réelle, comme dans un mouvement de balancier, s’étant enfin rendu souhaitable de nouveau, si l’on voulait bien en disposer encore. C’est cela que racontait Samuel Füller.--joël jégouzo--.

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1 juin 2010 2 01 /06 /juin /2010 08:19

eloge.jpgEn 1990, les cours de technologie se voyaient supprimés dans la plupart des établissements scolaires américains : pour leurs responsables, il s’agissait alors de produire en masse les Knowledge workers du monde de demain. Cette disparition des outils du monde de l’horizon éducatif accompagna dès lors au plus près le déclin de l’usage tout court des outils : l’homme moderne devait vivre dans un monde d’artefact. Nous entrions de plain pied dans le monde virtuel, qui ne pouvait s’encombrer de sa mécanique. Quant aux jeunes, il fallait les orienter vers des métiers fantomatiques, les aider à prendre congé de la réalité matérielle si l’on voulait gagner avant les autres la bataille de l’économie de l’information.

 

Vingt ans plus tard, l’auteur, diplômé de philosophie politique et directeur d’un Think Tank en vue, à Washington, en scrute avec malice les conséquences : la disparition des savoir-faire s’est malheureusement accompagnée d’une perte des savoir-être. Car qu’est-ce qui était réellement à l’œuvre dans ce type d’expérience que proposaient les enseignements technologiques, sinon la conquête d’une expression active de soi ? Rapportant son expérience, col blanc devenu col bleu, Matthew B. Crawford nous offre ainsi une critique culturelle du monde cultivé des plus spirituelles et des plus perspicaces, loin des clichés intellectuels sur la métaphysique du travail manuel comme de toute idéalisation ouvriériste. L’éthique de l’entretien, comme celle de la réparation, c’est en effet à l’intérieur même des cadres conceptuels de la nouvelle économie qu’il se propose d’en explorer le sens, comme au travers du concept de self-reliance, tellement à la mode dans les cabinets de consultants américains, invitant chacun à travailler sa primordiale indépendance du monde par la connaissance pratique des objets qui l’entoure. Voire au travers de la remise en cause de ce que l’on nomme outre-Atlantique l’Individual agency, concept aujourd’hui au centre de la vie contemporaine américaine et de ces phénomènes d’économie domestique très à la mode à New York – comme de cultiver son jardin sur les toits de la ville.

 

Rendre le monde intelligible. Réduire la distance qui nous sépare des objets. Qu’est-ce que réparer un lave-linge, sinon identifier les façons d’être des mécanismes qui le composent ? Matthew B. Crawford retrouve ainsi les leçons des philosophies de la connaissance sur les exigences cognitives du travail manuel, tout comme celles de la psychologie sociale, quand il découvre que satisfaire aux exigences esthétiques dune réparation bien faite délivre une bénéfique auto-affirmation. Mais il en tire aussi des réflexions intéressantes sur le plan de l’organisation politique et sociale du monde, l’apprentissage autorisant de bâtir des intelligences sensibles à la logique des choses plutôt que soumises aux rhétoriques de la persuasion.joël jégouzo--.

 

Eloge du carburateur : Essai sur le sens et la valeur du travail, de Matthew B. Crawford, traduit de l’américain par Marc Saint-Upéry, Editions La Découverte, mars 2010, 249 pages, 19 euros, ISBN-13: 978-2707160065

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28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 07:15

 

dernierrs-jours.jpgLa France relève désormais de catégories fictionnelles. Il n’est que d’observer la manière dont son gouvernement écrit les Lois…

Comment ne pas reconnaître le caractère imaginaire des objets qui nous sont proposés pour "faire France" ?

(Le dernier en date : un taser pour équiper les policiers municipaux… Réponse à l’attaque à la kalachnikov par des truands patentés… Un taser, non comme réponse efficiente, mais symbolique : l’arme dont l’emploi dans les prisons vient d’être épinglé par des associations humanitaires, comme s’apparentant par trop à l’usage d’un instrument de torture. Un taser, dont la symbolique dit assez qu’il s’agit moins de combattre des truands que d’électrocuter des délinquants de quartiers sensibles, seuls vrais cibles du discours populiste de la République).

 Mais observez les "grands" médias emboîter le pas à cette fiction sordide. Mesurez leur degré de compromission à leur mouillage dans une pseudo réalité sociale tronquée. Relevez les indices textuels (pour faire savant) de la fictionnalité de cette actualité. Le moins qu’on puisse dire, c’est que si le roman noir déploie toute une série de stratégies textuelles pour favoriser l'illusion référentielle, la société politico-médiatique en fait autant. Voyez comme elle produit cette fiction, goûtez la merveilleuse manipulation d’une vraie crise dont les conséquences ne portent que sur les plus démunis. Ecoutez Monsieur 20 heures à sa télévision, déversant ses vérités dans une énonciation impeccable, tout en escamotant les indicateurs qui pourraient faire sens. Que dire de ces bouffées énonciatives, sinon qu’elles jouent crapuleusement de l’effet de réel, mais que dans le même temps, c’est typiquement bâtir une fiction qui n’articule qu’un récit vandale.

 littérature démolieQue conclure de cette journaille, comme l’appelait Karl Kraus, l’aboyeur autrichien, et du rôle essentiel qu’elle joue dans l’entreprise de démolition généralisée des populations françaises ? Rien, sinon qu’une caste acquise au maintien de l’ordre idéologique précipite la France dans son chaos balourd. Aujourd’hui, la société politico-médiatique est une vaste conspiration contre toute espèce de vie sociale. Il nous faudrait reprendre les leçons de Sartre, ou d’un Kraus, à qui j’emprunte la formule, pour nous en sauver. A Kraus qui ne cessait d’alerter ses compatriotes, dans l’Allemagne des années 1930, sur la maîtrise gagnée par les nazis dans l’art de "faire passer la bêtise, qui a remplacé la raison, pour de la raison…". Kraus qui ne cessait de pointer l’horizon de cette entreprise de crétinisation : nous faire perdre le sens des réalités. Car lorsque le discours public ne sert qu’à proférer avec un tel aplomb des arguments aussi spécieux ou à rendre honorables des idées ignobles, ce qu’il y a au bout, c’est la mort collective.--joël jégouzo--.

 

Œuvres de Karl Kraus :

 Les Derniers Jours de l’humanité — version intégrale, Agone, 2005

 Troisième nuit de Walpurgis, préface de Jacques Bouveresse, Agone, 2005

 Les Derniers Jours de l’humanité — version scénique, préface de Jacques Bouveresse, postface de Gerald Stieg, Agone, 2000

 La Boîte de Pandore, introduction à des textes de Frank Wedekind, Ludd, 1995

 La Littérature démolie, essais, préface d’Elias Canetti, Rivages, 1993

 Cette grande époque, essais, préface de Walter Benjamin, Rivages, [1993], 2006

Dits et contre-dits, aphorismes, Ivréa, 1993

La Nuit venue, aphorismes, Ivréa, 1986

Pro domo et mundo, aphorismes, Ivréa, 1985

 

Essais (sélectifs) sur Karl Kraus :

Karl Kraus, Cahiers de L’Herne, 1975 [épuisé],

Schmock ou le Triomphe du journalisme : la grande bataille de Karl Kraus, Jacques Bouveresse, Seuil, 2002

L’Universel reportage et sa magie noire. Karl Kraus, le journal et la philosophie, André Hirt, Kimé, 2002

Les Quarante-Neuf Degrés, Roberto Calasso, Gallimard, 1992

La Parole malheureuse, Jacques Bouveresse, Minuit, 1971

Référence électronique :

"Bibliographie en français ", revue Agone, 35-36 | 2006, [En ligne], mis en ligne le 15 septembre 2008. URL : http://revueagone.revues.org/489. Consulté le 27 mai 2010.

 

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6 mai 2010 4 06 /05 /mai /2010 07:36

faiseurs-de-ville.jpgA l’heure du chantier du siècle, celui du Grand Paris, sans doute les publications vont-elles se multiplier sur la question de la ville et de son urbanisme. Voici une première étape en quelque sorte, celle d’un ouvrage destiné au grand public, qui permet de faire le point sur ce qu’aura été la science de la ville depuis son émergence, autour des années 1850. Etape en forme de portraits de concepteurs de villes, vingt-six au total. Urbanistes, aménageurs, vingt-six portraits qui racontent l’histoire de l’urbanisme occidental moderne, accompagnant les processus d’urbanisation nés de l’industrialisation, de l’exode rural et de la généralisation des transports, c’est-à-dire, de fait, celui d’une science destinée à contrôler le redéploiement géographique d’une Nation.
Pas de périodisation ici, mais un classement alphabétique, peut-être un peu commode et faisant l’impasse sur une histoire beaucoup plus riche que celle des simples faiseurs de ville.
Tout de même, de quoi irriguer les interrogations qui se posent à l’aube de villes nouvelles et du tentaculaire Grand Paris.
On s’intéressera ainsi particulièrement au chapitre consacré à Haussmann, qui s’ouvre sur le paradoxe d’un homme de pouvoir détruisant Paris au prétexte de résoudre ses problèmes de circulation et d’hygiène, sans parvenir vraiment à les résoudre… Reste une architecture que le monde entier semble nous envier, et une communication qui vaut le détour, le Pouvoir en place à l’époque ayant multiplié les descriptions de Paris comme ville taudis pour justifier ses interventions autoritaires.
Reste pour nous encore aujourd’hui le décryptage de la ville-système de Haussmann, dont le paradigme de régulation, destiné essentiellement à relier les lieux de mouvement (gares), aux lieux de loisirs (théâtres, opéras), et à ceux de l’administration moderne, autorisait la bourgeoisie urbaine à s’approprier Paris comme son devenir propre. Et reste le syndrome Haussmann prenant le pouls d’un corps malade –la ville-, mis en chiffre par la statistique urbaine, mais supprimant la dimension humaine de ses préoccupations –sinon sous la forme d’un contrôle plus aisée des classes populaires. Syndrome aujourd’hui actualisé sous la forme de méga-objets techniques -gares, grande bibliothèque-, imposant leurs logiques fonctionnelles et formelles délestées de l’humain. Alors après Haussmann, peut-être pourrions-nous penser à intégrer enfin l’ordre des utilités techniques dans celui des aspirations humaines, un retournement qui ferait de l’échelle de proximité la dimension première de l’aménagement urbain…
--joël jégouzo--.


Les faiseurs de ville : 1850-1950, collectif sous la direction de Thierry Paquot , Infolio éditions, collection : Archigraphy poche, février 2010, 510 pages, 12 euros, ISBN-13: 978-2884745765.

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