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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 15:23

avoice.jpgLa contralto Kathleen Ferrier chanta Mahler comme personne avant elle en Grande-Bretagne (dès 1947). En 52, elle enregistra sous la direction de Bruno Walter et mourut peu après d’un cancer. Elle avait 41 ans. Un soir en concert, les dernières notes de l’Abschied de Mahler lui étaient restées dans la gorge : "ewig, ewig, ewig". Peut-être avait-elle enfin pris acte, dans cette manducation impossible de ce toujours qui ne peut en aucun cas faire sens dans notre humanité, de la fragilité de notre condition, que Mahler avait voulu inscrire dans sa composition même et pour laquelle il avait multiplié les avertissements.

Kathleen Ferrier était belle, grande, souriante, rieuse. Sa voix accédait au sublime, racontait-on volontiers. Qu’était-ce : entendre une telle voix ?, interroge le magnifique essai de Boris Terk. D’où lui était-elle apparue ?

Pour se déployer pleinement, la voix doit transformer le corps qui la porte. Le requérir tout entier, poumons, cavité buccale, arcades dentaires. Du long cou de Kathleen au port solennel de sa tête, en passant par ses larges épaules, Boris Terk tente de percer la singularité du génie de la contralto. A quoi cela tenait-il donc ? Rien ne nous est épargné de l’étude morphologique de cette voix dont il reste aujourd’hui des traces enregistrées. Graphiques, spectométrie, morpho-accoustique… Il n’est pas jusqu’à la partition de Mahler qui ne soit ici analysée dans la complexité rythmique de sa composition. Pas même l’étude de la matérialité de cette voix articulant l’allemand dans les sonorités anglaises en effaçant l’accent tonique comme pour l’apaiser, ainsi que le fait du reste le yiddish. Mieux : c’est toute la relation du monde occidental à la voix féminine qui est ici décortiquée, convoquant nos peurs lointaines face au pouvoir de cette voix. "Qu’y a-t-il dans la voix féminine qui mette en péril celui qui l’entend ?", interroge toujours Boris Terk. Que le corps, justement, ne puisse s’absenter du chanté ? Est-ce la raison pour laquelle le Rachi condamnait la voix des femmes, cette érotique qui s’y déployait ? Donnant en fin de compte à comprendre que toute voix possède une signature charnelle, que la voix, peut-être, est l’être même désirant, déployant son désir sans rien pouvoir lui soustraire ? --joël jégouzo--.

 

A VOICE IS A PERSON, de BORIS TERK, éd. Allia, coll. Petite Collection, août 2010, 78 pages, 6,10 euros, ean : 978-2844853561.

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Published by texte critique - dans essais
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