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7 janvier 2011 5 07 /01 /janvier /2011 05:02

penséenoireLa pensée de l’Occident est une pensée totalisante, qui a inventé ses objets plus qu’elle ne les a désignés. Certes, il n’y a pas de pensée occidentale uniforme et inaltérable, concède l’auteur de cet essai, tout comme il n’existe pas de pensée noire uniforme. Existe-t-elle seulement ?, se demande au demeurant Anthony Mangeon, quand il existerait, à son sens, quelque chose comme un socle constitutif d’une manière de penser en Occident (ou ce que l’on nomme tel, assez abusivement il faut bien le reconnaître), qui se serait ensuite diffusé dans le monde. Un socle constitutif de notre manière de penser, donc… De sorte que s’il est impossible de racialiser une faculté humaine comme celle de penser, l’existence de ce socle permettrait d’historiciser la pensée et d’en suivre presque à la trace les moments.

C’est cette possibilité qui fonde l’essai d’Anthony Mangeon, pistant la manière dont les auteurs ont produit de la pensée, en Occident aussi bien qu’en Afrique.

Mais pour observer avec force tout d’abord, que la pensée noire fut l’obsession des anthropologues occidentaux. Un produit en somme, dérivé de la relation coloniale. Un produit dont la visée était moins de penser la condition historique des Noirs, que d’enfermer ce monde dans une différence avilissante.

La Bibliothèque coloniale, nul n’en sera surpris, s’est ainsi efforcée d’additionner aux poncifs les contrevérités, pour tenter de montrer en quoi une pensée noire existait bel et bien, mais sous des espèces inférieures à la pensée occidentale, étroitement solidaire, elle, des catégories de la rationalité grecque.

Le continent africain, saisi d’abord comme objet de littérature, de Pline l’Ancien à Michel Leiris, s’offre ainsi comme un corpus autorisant d’étudier les procédés rhétoriques qui ont produit l’altérité africaine. Une altérité évidemment décourageante aux yeux de ces occidentaux qui n’avaient de cesse d’affirmer leur prétendue supériorité sur les mondes autres. Même s’il faut atténuer la charge : les grecs envisageaient le continent africain sous un jour bien plus favorable que le nôtre, observant par exemple entre les contes et les mythologies africaines de vrais cousinages de pensée avec leur mythologie. De sorte que l’imaginaire gréco-latin sut, à la différence du nôtre, ne pas enfermer le monde africain dans une vision humiliante et ce jusqu’à Saint Paul, manifestant un très grand intérêt pour l’Afrique. Avec évidemment une nouvelle réserve : Hérodote, qui fut le premier à fabriquer de l’altérité, le fit en brouillant les repères entre savoir et fiction. A sa suite, toute la pensée occidentale s’engouffra dans cette brèche pour plaquer sa propre grille de lecture à déchiffrer les mondes autres, soit une manière de les réduire au Même.

De l’antiquité au Moyen Age, finalement, seuls les voyageurs arabes surent parler de l’Afrique sans l’enfermer dans les poncifs et les catégories de l’autre barbare. Mais ils furent peu lus dans l’Europe latine. Et le seul qui connut un succès important, Léon l’Africain (1556), converti au christianisme, ne connut un tel succès que parce que son ouvrage fut traduit par les soins du pape Léon X et largement diffusé parce qu’il offrait du monde africain une vision conforme aux préjugés que le Vatican s’en formait : "Les Africains sont des brutes sans raison, sans intelligence et sans expérience" (mais il y avait bien autre chose dans cet ouvrage, que le pape ne vit pas).

le negreDéniant toute aptitude intellectuelle aux enfants d’Afrique, cette lecture acheva de les cadenasser dans leur bestialité supposée tout en scellant dans notre culture l’emprise d’un imaginaire biologique qui devait peser longtemps sur nos conceptions de l’altérité.

Tous les géographes et voyageurs français répétèrent ensuite les mêmes clichés, plus particulièrement au XVIIIème siècle, siècle au cours duquel en réalité on ne voyageait plus et ne faisait que relire et plagier ce qui s’était écrit sur le sujet.

Dans le contexte colonial, on chercha à marquer plus fermement encore la différence entre le monde noir et le monde blanc, pour justifier l’asservissement du premier.

La rhétorique de l’altérité devint ainsi l’opposition entre un monde (européen) civilisé, intelligent, et un monde (noir) ignorant, superstitieux, bestial. Ce topos de l’animalité de l’africain devint même une figure incontournable de la littérature coloniale. Il n’est pas jusqu’à Kessel qui n’ait osé écrire, dans Le Lion (1958) : "Les Noirs vivent avec les bêtes. Ils ressemblent aux bêtes"…

Privé d’esprit de synthèse, les noirs pouvaient alors être dressés pour devenir de bons animaux domestiques… Cette primauté affective devint l’idée constitutive de la pensée dite primitive, qui la distinguait de celle de "l’élite" (blanche) de l’humanité, en ce que cette dernière se targuait de faire un bon usage du raisonnement causal… Cette logique des sentiments permit accessoirement de forger la notion de mentalité, largement thématisée par un Lévy-Bruhl s’appuyant pour le coup sur la bibliothèque coloniale à l’exclusion des sources africaines, et construite dans cet environnement idéologique pour aider l’Administration française à reformuler sa politique indigène : sous couvert de permettre à chaque race d’évoluer dans sa mentalité particulière, connaître l’autre s’employait à le réduire et l’éloigner dans le temps de l’histoire humaine, celui d’avant la rationalité grecque, celui d’avant l’Histoire –un président français en convoqua récemment la triste rengaine…

Connaître l’autre, au fond, et c’est le mérite de cet ouvrage, qui a poussé comme nul autre l’analyse de la bibliothèque coloniale, n’aura jamais été que le réduire à nos catégories pour prétendre lui révéler mieux qu’il n’aurait su le faire lui-même, la profondeur de sa philosophie…

Exit les tentatives d’un Boas s’inquiétant de savoir au fond par quels processus réducteurs la traduction même des notions articulant la vie de l’autre s’opérait… Exit ce même Boas nous invitant à mieux penser et nos contextes d’énonciation et nos contextes de vie tout simplement, l’homme habitant dans la jungle mobilisant d’autres ressources du possible humain que l’homme des villes modernes. De ce point de vue, l’ouvrage mérite vraiment une lecture approfondie tant son analyse est poussée, même s’il paraît plus en retrait dans ses autres parties, quand ils ‘agit notamment d’étudier ce qui pourrait être constitutif d’une pensée que n’articulerait pas la ratio grecque, ce qui au fond, était tout de même bien l’objet de son parcours, qu’il aurait fallu peut-être enrichir ici d’une approche épistémologique et cognitive. --joël jégouzo--.

 

La Pensée noire et l'occident – De la bibliothèque coloniale à Barack Obama, Anthony Mangeon, éd. Sulliver, coll. Essai, sept. 2010, 302 pages, 22 euros, ean : 978-2-35122-068-9.

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Published by texte critique - dans essais
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