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14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 14:50

Que sont devenus les Golden Boys des années quatre-vingt ?
A l’heure où ce qui n’était pas un métier cherche toujours sa légitimité, Olivier Godechot en décrivait au tournant du siècle les transformations. Les traders, issus des grandes écoles d’ingénieurs, avaient appris à penser profit sous les hospices des mathématiques. Configurant leur métier sur un modèle sportif, ils se vendaient au plus offrant pour risquer nos milliards – des grandeurs, savamment mises en équation, indolores pensait-on pour quelques temps encore. Déjà leur monde perdait beaucoup en fantaisie, sans gagner en sérieux. Et tandis que la rationalité statistique les soustrayait au souffle du cinéma, ils n’imaginaient pas que bientôt ils finiraient sur les bancs des tribunaux.
A l’époque, on leur imaginait un brillant avenir: l’Homo economicus post-moderne se profilait dans leur ombre, libéré de la dictature des frileux. Les traders assuraient, arbitraient, jouaient aux dés l’ordre du monde. Mieux que leurs aînés révolutionnaires, ils changeaient ce monde avec la bénédiction des puissants. Dans les salles de marché, tout concourait à les y pousser, à commencer par la vénalisation des esprits à marche forcée, les orientant vers la recherche du gain méthodique dans la certitude d’être le seul vrai avenir de l’Histoire - quand d’autres, il y a bien longtemps, si loin de ce fatras discursif, plongeaient dans le doute méthodique pour sauver l’honneur de l’Esprit. Il vaut la peine de relire cette étude menée avec une grande clarté. Adulation du Veau d’or, dépenses ostentatoires, ce n’est pas le moindre des mérites de l’auteur que de nous donner à saisir l'intimité des membres d’une tribu incroyablement opportuniste qui, aujourd’hui encore, toute honte bue, sait calculer jusque dans le nid de l’amitié ses poignées de main et dans le secret de l’alcôve, les faux sentiments qui l’animent.
joël jégouzo--.

Les traders, essai de sociologie des marchés financiers d’Olivier Godechot, coll. Textes à l’appui, éditions La Découverte, janvier 2001, 300p., EAN : 978-2-70713385-X

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10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 12:37
Managers , rassurez-vous : d’autres ont fait pire !

«Un patron, ça prend sept bonnes décisions pour deux foireuses et une carrément mauvaise», affirmait le baron Bic, roi du stylo à bille. Sans doute avait-il en tête le souvenir de son parfum jetable dont les femmes n’avaient pas voulu. Echec total, que ne compensa jamais le pathétique «Je ne vous ai pas comprise», lancé en guise de rattrapage, le 27 mai 91. La liste est longue des bévues commises par des patrons soit-disant performants en matière de marketing ou de communication. C’est par exemple Coca-Cola, faisant malgré lui descendre dans la rue ses consommateurs en 1985, parce que la firme voulait changer le goût de leur boisson. Ou bien Kodak refusant d’entendre l’inventeur du polaroïd en prétextant que les clients n’étaient pas pressés de récupérer leurs photos, voire Peugeot refusant l’Espace….
Innover, certes, c’est dans 70% des cas échouer. Mais ne pas innover, c’est 100% d’échec.
Le livre égrène, selon un plan pas très cohérent, les douze erreurs types du management. Elles sont classées en deux catégories : les erreurs de bugs et celles de management. Parmi les premières, le fameux exemple de la Mercedes Classe A qui ne tenait pas la route. Parmi les secondes, les dysfonctionnements d’entreprise, dont la mauvaise communication interne. L’histoire des grandes erreurs du management se lit ainsi comme un polar et comme tel, nous invite à (re)devenir «underdog» pour réussir : challenger permanent.
joël jégouzo--.

Le prix de l’incompétence, Christine Kerdellant, Denoël, coll Impacts, mai 2000, 474 p., épuisé.
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23 octobre 2009 5 23 /10 /octobre /2009 07:44
Savant, Homme d’Etat, la réputation de Benjamin Franklin, l’imprimeur de Philadelphie, n’est plus à faire. L’homme qui révéla la foudre, Maître des Postes des colonies, cachait pourtant bien d'autres casquettes. Restait ainsi à découvrir le moraliste en lui. Chose faite avec cet ouvrage, copieux d’enseignements sur des principes dont on dit volontiers qu’ils inspirèrent l’Amérique moderne. Benjamin Franklin publia sous le pseudonyme de Richard Saunders une morale de l’argent, développant un art de la vertu peu commun. Sa vie laborieuse, orientée en permanence vers ce qui est utile, paraît avant la lettre fidèle à l’esprit de quelque petit traité des grandes vertus bien connus chez nous. Vérité, sincérité, intégrité, voilà le tiercé gagnant, le voudrait-il du moins, qui doit permettre aux hommes d’humble condition de s’élever au-dessus d’eux-mêmes dans une nation prospère, au sein de laquelle les riches ont besoin de gens honnêtes pour faire fructifier leurs affaires et devenir très riches – c’est-à-dire bien moins honnêtes et scrupuleux sur le respect des susdites valeurs, cela va de soi. Honnête, c’est-à-dire évidemment «industrieux». Dur au labeur plutôt que rusé, un rien empressé à bien faire. Et s’il lui en reste le temps, l’honnête homme selon Benjamin se montrera soucieux d’audace (quelle expression !), n’hésitant pas à saisir toutes les opportunités d’enrichissement. Car, conformément à la morale protestante, les règles de prudence ne valent que dans la conduite des affaires privées. Dans le monde, le déploiement de l’intelligence pratique est la règle.joël jégouzo--.


Avis nécessaire à ceux qui veulent devenir riches, Benjamin Franklin, coll « Mémoire des Amériques », éditions Comeau et Nadeau, puis Agone, mars 2000, 286p., EAN : 978-2910846268.
Réédité en 2005 par les éditions Lux Québec, isbn : 2922494128

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4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 12:33

Les quartiers interdits de la Cité Pourpre, à l’intérieur des palais impériaux de Pékin, sont construits sur le même plan que Khanbalic, la grande cité des empereurs mongols fondée en 1267 par Kubilai-Khan (1215-1294, petit-fils de Gengis Khan, il régna à l’époque de Marco Polo -voir image). Ce plan offre la forme d’un rectangle divisé en lots rectangulaires, les Fang, orientés selon les quatre points cardinaux.

 

Le Palais impérial proprement dit, le Kong Tch’eng, ou Cité Pourpre, est une sorte d’enclos presque carré, mesurant un peu plus d’un kilomètre du Nord au Sud, et sept cent quatre vingt six mètres d’Est en Ouest. Il est entouré d’un large fossé et d’un mur de plus de sept mètres de hauteur, de couleur rosâtre, qui ne donne pourtant pas son nom à la Cité, lequel vient d’une allusion à l’étoile polaire : le Palais impérial est le centre de gravitation du monde, comme l’étoile polaire (Tsen-weising) est le centre du monde céleste.

 

A l’intérieur de ses nombreux quartiers, celui du T’ai Ho tien (pavillon de l’Harmonie Suprême), le premier des trois grands pavillons construits sur la grande terrasse de marbre à trois gradins. Le plan de cette terrasse est celui d’une double croix dont il manquerait la tête. On y accède par un triple escalier qui se répète à chacun de ses étages. Ici encore, sur l’axe médian, les marches sont remplacées par des rampes inclinées, sur lesquelles les dragons impériaux planent au milieu des nuages et des vagues. Sur les deux escaliers latéraux, les degrés sont ornés de sculptures de bêtes diverses et entre les escaliers se trouvent dix-huit bassins en argent massif. Sur la terrasse proprement dite, deux énormes grues et deux tortues de bronze montent la garde. Plus loin, sur les côtés du pavillon, quatre immenses bassins servent de lampes à huile - des mèches flottantes voguent sur cette mer grasse. Le T’ai Ho Tien est le lieu des cérémonies du Jour de l’an chinois, du solstice d’Hiver et de l’anniversaire de l’Empereur. Sur une haute estrade à laquelle accèdent trois escaliers se trouve le trône, entouré de vases, de brûle-parfums, de paravents de coromandel, de dressoirs.

Le Pao Ho Tien (pavillon de l’Harmonie Protectrice) est situé le plus au nord de tous les édifices de la Chaussée du Dragon. Il est construit exactement sur le même plan que le T’ai Ho Tien, avec une salle à cinq nefs dont la plus large est rehaussée d’un plafond à caissons. Son toit est divisé en deux parties ; sur son petit côté, il forme des demi pignons et non des pentes entières, forme qui est censée être la moins recherchée. C’est, avec ses proportions plus modestes, le seul élément d’architecture qui le différencie du T’ai Ho Tien. Le pavillon de l’Harmonie Protectrice est le lieu où l’Empereur reçoit les Lettrés qui ont conquis les grades les plus élevés. La salle est remplie de vieux livres ; des murs percés de galeries secrètes la rattachent aux galeries latérales de la cour extérieure et marquent la limite de la zone accessible au public : ses portes en demeurent immuablement fermées.

 

Dans les appartements impériaux, les quartiers de l’empereur sont beaucoup plus petits que les appartements de l’impératrice douairière. Ils se composent de trente-deux salles, dont beaucoup ne sont jamais utilisées. Toutes sont cependant meublées avec la même richesse. Derrière ce bâtiment se trouve le palais de la jeune impératrice, plus modeste encore. Plusieurs autres bâtiments servent de salles d’attente aux visiteurs. Il y a également plusieurs bâtiments qui paraissent ne servir à rien et dont l’affectation est inconnue ; les portes en sont scellées et personne ne sait ce qu’ils contiennent. L’impératrice elle-même n’y est jamais entrée et la porte de l’enclos qui contient ces bâtiments est toujours solidement gardée. Ils ne ressemblent à aucun autre édifice du palais et paraissent vétustes. De place en place, on y devine des ornements en céramique jaune et verte. Les murs sont d’un rouge délavé, l’entrée est taillée dans d’énormes blocs de marbre noir. Il y a un tabouret d’ébène en laque rouge incrusté d’émaux posé en permanence sous le porche de la porte principale.--joël jégouzo--.

 

Vent et vagues (Le Roman de Kubilai-Khan), 風濤, de Inoue Yasushi, traduit par Corinne Atlan, éd. Picquier, 1963, Poche n° 46, 288 pages / 8,50 € / ISBN : 87730-264-4

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29 septembre 2009 2 29 /09 /septembre /2009 10:33
C’était un mardi. Celui du 30 juin 2000. Paul Ricœur était l’invité des Conférences Marc Bloch dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne. Âgé, certes -il a 87 ans-, son œuvre derrière lui déjà, avançant vers un terme qui ne faisait aucun doute pour personne - quelques années encore et deux ouvrages déjà bouclés comme par devoir, non pour clore mais appeler ses lecteurs à rassembler encore leurs forces et refuser les endoctrinements éphémères.
Paul Ricœur, dans l’un de ces moments magiques de la pensée où l’auditeur paraît s’élever peu à peu au-dessus de lui-même par la force d’une intelligence rare et claire.
Je me rappelle cette soirée. Salle comble : le tout Paris universitaire se pressait dans le Grand amphi de la Sorbonne avec le sentiment d’assister à l’un de ces événements majeurs de la vie intellectuelle. Salle comble pour ce qui paraissait aussi un hommage qu’il n’était que temps de rendre à un penseur d’exception.
Dans sa présentation, Jacques Revel évoqua les relations tourmentées que les sciences sociales avaient de longtemps entretenues avec la philosophie. Une vieille rivalité que Ricœur avait fait tomber en suscitant entre elles une incomparable écoute mutuelle.
La conférence, dédiée sobrement à François Furet («mon ami»), dura deux heures.
Deux heures pleines, denses, souvent techniques. Du problème de l’advenue des nominaux à la question de l’énigme de la présence en image de l’absent. Deux heures riches, généreuses, Ricœur ciselant son propos pour ne pas réduire son intervention à l’exercice d’une démonstration mondaine. Ricœur n’hésitant pas à nous embarquer dans une pensée exigeante, malaisée. Affrontant par exemple sans détour le difficile problème du statut épistémologique de la preuve. Dessinant d’une voix nette la configuration du paradigme indiciaire, décortiquant dans l’aridité de l’exigence analytique l’opération historiographique. Tant et tant qui nous portait au delà de nous-même.
De cette conférence j’ai retenu bien des démonstrations savantes, élégantes, et puis, pour ce qui nous arrête ici provisoirement, sa mise en garde à propos d’un devoir de mémoire devenu à la mode. La décennie qui venait de s’écouler s’était structurée autour d’une fausse éthique de ce devoir. A coup sûr une morale abusive sinon despotique -pour reprendre l’opposition si fructueuse plaidée par le grand penseur entre éthique et morale.
Ricœur en dénonçait les dérives : celles d’une exhorte violant l’exercice de l’anamnèse et poussant les communautés vers un repli dangereux. De toute son autorité, il plaida pour l’émergence d’un travail de la mémoire, plutôt que l’allégeance pressée à son décorum grandiloquent. Un travail depuis lequel interroger, chacun et tous presque dans le même temps, le sens de cette (re)présentation présente du passé absent, l’horizon d’attente que tout cela dessine, l’Histoire à laquelle tout cela convie.

Il faut relire sans doute son ouvrage touffu, ardu, un brouillon encore à maints égards - La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli-, somme philosophique d'une autorité incomparable, investigation systématique de ce qui fonde la relation de l'homme au passé, pour mieux saisir l’énigme dont il est question plus haut. Il faut le lire pour tenter de mieux comprendre les tribulations de nos engagements dans l’horizon d’une mémoire polluée qui ne sait ni se souvenir ni oublier, afin de mieux construire le forum de nos vivre. Pas de représentation du passé sans, d’abord, le constat de sa disparition. Ne jamais oublier donc, que ce qui est en jeu dans la comparution du passé, c'est d’abord ce moment de la remémoration (un présent) qui s’aventure au seuil de la légitimation de cette trace. (Voir les travaux de Pierre Nora sur ce qu’il nomme « l’instant mémoire », ou « la mémoirisation », le moment où la mémoire encode cette trace du passé).
Reconnaître en quelque sorte la fragilité de ce moment, c’est-à-dire explorer toutes ses implications (personnelles, sociales, politiques, historiques, idéologiques, etc.), tout autant que les fictions qu’un tel moment libère pour recouvrer le réel disparu. Donc faire l’aveu de toutes les accommodations, de tous les ajustements avec l’empreinte laissée en nous par ce réel, avouer enfin que la mémoire est le spectacle d’un passé indiscipliné.

Cet effort de rappel, c’est au souvenir de cette soirée plutôt que d’un livre que je voudrais pourtant l’articuler, comme pour m’approcher mieux de ce que le penseur s’efforçait d’incarner, m’affronter au souvenir de ce corps tendu dans le souffle d’une conviction, assumant, au delà de ce qu’il disait sur la condition historique des humains que nous étions, et comme jamais, ce qui était vraiment en jeu : la possibilité d’une Histoire collective. Et ce faisant symbolisant, lui, ce soir là, illuminant par sa présence et son discours le propos fondateur de Marc Bloch :
«l’Histoire, c’est la dimension du sens que nous sommes».
joël jégouzo--.

L’écriture de l’histoire et la représentation du passé, Paul Ricœur, 22e conférence Marc Bloch, sous l’égide de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Grand Amphithéâtre de la Sorbonne, mardi 13 juin 2000.

La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paul Ricœur, Le Seuil, coll. Points essais, mars 2003, 690 pages, 9782020563321
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28 septembre 2009 1 28 /09 /septembre /2009 10:29
Samudaripen, en langue romani, signifie génocide.
Mais le terme n’a pas le sens qu’il prend en hébreu, dans le mot Shoah.
En romani en effet, il ne signifie pas l’extermination d’un groupe spécifié, mais celle de n’importe quel groupe humain. Son acception ouvre par exemple la voie à la reconnaissance du génocide des homosexuels. Claire Auzias s’est pourtant résolue à l’employer au fond dans le même sens que prend le mot de Shoah, pour désigner par ce terme le génocide spécifique des tsiganes, et ne faire entendre que lui dans cette acception. Et c’est de cette "Catastrophe" qu’elle nous propose les jalons, dans un ouvrage modeste mais fondamental, même s’il n’est pas le premier du genre. Cela dit, très peu d’études aujourd’hui encore sont consacrées au génocide des tsiganes. Et sans doute est-ce là un problème de fond, que ne peuvent satisfaire les raccourcis voulant nous faire croire qu’il s’agit d’un génocide «oublié». Quand bien même, du reste, cette question se posant aussi.
Plus fondamentalement, que signifie le devoir de mémoire pour une culture en partie structurée sur l’oubli et le tabou quant à la figure de la mort et des morts ? Comment inscrire et où y inscrire notre désormais incontournable «souviens-toi!»? Claire Auzias répond en partie à cette question, en invoquant le nécessaire partage de la mémoire et l’obligation qui nous est faite d’assumer nous aussi, dans les plis de notre culture, la tragédie tsigane.
Enfin, très documentée, l’étude de Claire Auzias nous apprend que si les tsiganes ont été plus volontiers internés que déportés par la France de Vichy, ils n’en ont été relâchés qu’en 1946!
joël jégouzo--.

Samudaripen : Le Génocide des tsiganes, de Claire Auzias, L’Esprit Frappeur éditeur, n°71, 206pages, juin 2000, 5 euros, EAN : 978-2844051127.
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27 septembre 2009 7 27 /09 /septembre /2009 08:56

Il faut lire ou relire, après le Jan Karski de Yannick Haenel, cet inquiétant message qui n’absout personne devant l’histoire, pas même nous aujourd’hui.

Le grand pédagogue que fut Korczak et dont le nom est associé au martyre des enfants juifs du ghetto de Varsovie, a longtemps répugné à écrire un journal intime. Pressé de toute part, au faîte de sa renommée, il ne pouvait se résoudre à ce genre qu’il qualifiait volontiers de "littérature sinistre et accablante". Et s’il y consentit, à quelques années de clore en toute conscience son destin héroïque (il a 60 ans lorsqu’il commence son journal), jamais il ne sacrifia tout à fait aux lois du genre, orientant très vite ses propos vers cette humanité souffrante pour laquelle il avait accepté son propre sacrifice. Korczak en effet, bien que juif, aurait pu connaître un autre destin du fait de sa renommée. Fuir par exemple le Ghetto dont il était l’un des rares à pouvoir sortir quand il le voulait. Jusqu’au bout, luttant pour améliorer le sort de ses 200 orphelins juifs qu’il savait voués à l’extermination, il préféra les accompagner un jour d’août 42 à Treblinka, plutôt que de leur survivre pour témoigner de ce dont il n’y avait plus à témoigner.

"Il est des problèmes qui ressemblent à un tas de guenilles ensanglantées, abandonné au milieu du trottoir". C’est à cela que Korczak s’est confronté, avec une rare hauteur de vue et d’humanité. Sans aucune illusion du reste pour cette humanité : les journalistes américains de passage, déçus de ne pouvoir prendre les photos sensationnelles qu’ils se promettaient de faire, celles, par exemple, de montagnes de cadavres d’enfants dans les rues du ghetto, ont achevé de le désabuser.

Quant à apprécier artistiquement un tel écrit…
Loin de toute autofiction, l’édition critique, déjà, mérite qu’on la signale au lecteur comme témoignant d’un réel souci de bien faire : celui de nous livrer, parfois abruptement, des documents qui nous font pas moins abruptement face.
--joël jégouzo--.

 

Journal du ghetto, Janusz Korczak, traduit du polonais par Zofia Bobowicz, éd. 10/18, édition augmentée de lettres et de documents inédits, coll. Bibliothèques, actuellement indisponible…

ou Ed. Robert Laffont, traduit par Zofia Bobowicz, éd augmentée de lettres et de documents inédits (au 12 septembre 1999), 300 pages, 20 euros, EAN : 978-2221086605

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25 septembre 2009 5 25 /09 /septembre /2009 07:25

La Fondation Fortunoff de l’Université de Yale a collecté depuis une trentaine d’année plus de dix mille heures d’enregistrement de témoignages de survivants de la Shoah. Bien avant que la Fondation Spielberg ne lui vole la vedette, non sans déformer considérablement le projet initial. Ces archives uniques demeurent peu connues du public. Elles ont pourtant généré des travaux de première importance, dont un film réalisé par Joshua Greene et Shiva Kumar.
L’ouvrage que présente Flammarion est la transcription de ce film, ignoré en France, et pour cause : les distributeurs avaient exigés une fin «plus heureuse», que les auteurs avaient refusée. Le livre relève ce même défi de nous donner à lire, sans médiation, les voix difficiles, douloureuses, des déportés.
Il s’agissait avant tout de restituer les survivants dans leur individualité, celle-là même que les nazis leur avait refusée.
Le lecteur attentif ne peut alors qu’être frappé par ce qu’il découvre. En particulier cet écho dans leurs voix de notre fondamentale incompréhension devant l’expérience qu’ils ont vécue.
Nous qui avons assimilé leur survie à un acte de volonté, ou qui l’avons interprété comme une victoire sur l’oppression, nous qui demeurons convaincu que «l’on peut se remettre de tout», ignorons que nous les condamnons par notre attitude au plus terrible désarroi. C’est cette leçon sur notre « insouciance » qu’il nous faut entendre ici, à défaut de comprendre ce que peut vouloir signifier d'avoir à choisir entre le pire et l’abominable.
Un seul bémol – s’il est possible de l’oser : le montage des séquences, en obéissant à la chronologie de la Catastrophe, parce qu’il découpe les témoignages en périodes, ne restituent pas suffisamment la singularité oppressante de chacun d’entre eux. Mais fi de tout bémol : l’ouvrager reste essentiel.
joël jégouzo--.



Témoignages de la Shoah, présenté par Joshua Greene et Shiva Kumar traduit de l’américain par Robert Macia, Flammarion, avril 2000, 298p., 20 euros, EAN : 978-2080678942

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19 septembre 2009 6 19 /09 /septembre /2009 17:04

Walter Benjamin a 40 ans. L’Allemagne sera bientôt nazie. En cet été 32, ce dont il se soucie n’est déjà plus.
Son initiation à la ville prend des allures de cauchemar. L’histoire ne paraît plus s’offrir que sous les traits de la catastrophe, amoncelant déjà ses ruines. Vaincus, humiliés, offensés, rejoignent dans la nostalgie du Berlin de son enfance, la révolte posthume du gamin qui parcourait émerveillé ses rues énigmatiques. Qu’inscrire aujourd’hui dans ce grand labyrinthe d’expériences sensibles dont il note, amer, qu’il n’est "aucun document de culture qui ne soit aussi un document de barbarie"?

Quel livre étrange, publié sous pseudonyme, tout à la fois mélancolique et désabusé, rageur et sagace. Quel livre étrange, qui ne cesse d’annoncer la fin du livre, voire d’en appeler à l’abandon de son "geste universel et prétentieux". Exhorte moins amère que l’on imagine et sans doute pas entièrement motivée par le refus que sa thèse vient d’essuyer, ni par la conscience qui se fait jour en lui, du rapide effondrement des valeurs humanistes. Car si les formes nouvelles de l’écrit, la publicité en particulier, paraît à ses yeux imposer des formes narratives plus étriquées qu’elles en ont l’air, Benjamin est loin de les condamner. La vraie activité intellectuelle ne se déroule-t-elle pas désormais hors des cadres littéraires traditionnels? S’en persuadant, Benjamin formule un concept du livre comme quartier à parcourir, qui stigmatise l’utopique totalisation universitaire. La fin du livre n’est pas la fin de la pensée, mais celle d’un certain rapport élitiste au livre et à la pensée. Benjamin, de fait, s’exerce à saisir le sens dans une relation plus amusée au monde, ce grand producteur insensé de raisons, pour débusquer les choses de l’esprit là où on ne voulait pas les attendre – il y a déjà tout Barthes là-dedans, ses Mythologies en particulier. Sens unique emprunte ainsi beaucoup à cette culture du slogan qui déferle sur le monde – bientôt pour le pire au demeurant : on connaît le goût nazi pour cette communication de parade qui fera aussi la fortune des classes politiques à venir.joël jégouzo--.

 

Sens unique, Walter Benjamin, précédé de Enfance Berlinoise, traduit de l’allemand et préfacé par Jean Lacoste, éd. Maurice Nadeau, 192p., mars 2001, EAN : 9782862310770

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17 septembre 2009 4 17 /09 /septembre /2009 12:51
Shoshana Felman signe dans ce numéro une magistrale étude intitulée : «Silence de Walter Benjamin». Une tentative qui n’est pas sans rappeler celle du Goldmann du Dieu caché. De même que nul n’avait songé à fournir l’explication philosophique  de la forme fragmentaire du texte pascalien, avant Goldmann, S. Felman tente de nous éclairer sur les significations existentielles et philosophiques du silence benjaminien. Deux textes sont ici lus avec attention :
Le narrateur et Thèses sur la philosophie de l’histoire. L’orientation de cette lecture propose de ne pas considérer Benjamin comme le philosophe abstrait de la culture, mais le narrateur des guerres du XXè siècle.
Qu’est-ce qui, dans ce siècle, peut expliquer que la narration ait perdu son sens ?
Ces guerres, précisément. Benjamin non seulement nous l’explique, mais forge les outils conceptuels nous en restituant la signification profonde. Cette étude va toutefois au delà et réfléchit sur la stratégie narrative de l’explication benjaminienne. Il s’agit de comprendre comment cette idée de la perte de la narration est biographiquement datée dans sa vie et le sens qu'elle y composa. L’articulation elliptique de sa pensée se voit alors révélée avec force, l’analyse explicitant le surcroît de sens emprisonné dans les silences du grand philosophe. Benjamin reviendra des années plus tard sur leur événement fondateur, pour lui accorder cette fois une expression théorique. Formulant sa théorie de l’Histoire comme trauma, il est intéressant de l'adosser à ce qu'un Marc Bloch énonçait autrement : "l’Histoire, c'est la dimension du sens que nous sommes",affirmait ce dernier. Là où Benjamin développait une conception pessimiste de l'Histoire, Bloch répondait par un volontarisme exigeant, encourageant chacun, fût-il le plus obscur acteur de cette Histoire, à prendre ses responsabilités devant elle.
joël jégouzo--.

Les temps modernes, novembre/décembre 1999, n°606
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