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5 mars 2011 6 05 /03 /mars /2011 07:59

Toscane-fevrier-2011--37-.JPGUn dimanche matin. Pour la première fois depuis bien longtemps, aucune queue ne s’étire des ruelles jusqu’au quai. Personne dans le musée non plus, ou presque, les œuvres accessibles, enfin disponibles au regard. Des tableaux, à profusion, de salle en salle, plongés dans un silence contemplatif. L’immense couloir Vasari et bientôt sous le pas, de grandes salles désertes aux murs tendus de bannes rouges, sombres sous leur éclairage blafard. Des salles en enfilade, laides, esseulées, si inquiétantes dans la pénombre que personne ne s’y aventure. Vidées de leurs œuvres, de leurs foules, elles sont les antichambres d’un deuil empesé. J’avance seul, les pas étouffés par la moquette, tournant un angle, longeant des séjours vides pour déboucher enfin où je voulais parvenir : les salles du Caravage -ses tableaux pour la plupart absents, prêtés. Et c’est le choc : se faisant presque face, Le sacrifice d’Isaac  du Caravage, et Judith décapitant Holopherne , d’Artemisia Gentileschi. Je sais bien ce qui les réunit ces deux-là, mais là, au terme d’un parcours si hasardeux, ils ont surgi comme une énigme.

    

Toscane-fevrier-2011--103-.JPGComment tirer partie de ce rapprochement ?

Rien n’y invite dans cette salle recomposée comme par mégarde, faute des œuvres qui s’y trouvaient. Je prends d’abord en pleine figure ces égorgements qui s’organisent dans une pesante atmosphère. Je vois surtout, comme dans un flash, Abraham qui se castre et Judith qui le châtre. Je vois les bras, je vois les mains attraper sans façon leurs victimes, la chair partout musculeuse comme à l’étal du boucher.

 

Comment tirer partie de ce rapprochement ?

J’ai songé tout d’abord au Narcisse de Caravage. Là, devant cet autre tableau et dans l’absence du Narcisse ! Un voir pulsionnel inscrit au creux du miroir, je me rappelais sa sidération, interprétée souvent comme une angoisse de castration. J’ignorais pourquoi, mais dans le sacrifice interrompu d’Isaac, je voyais la castration bel et bien consommée. La scène me rappela l’anéantissement de Kierkegaard face à la perspective dans laquelle nous précipite le sacrifice d’Isaac.

Je vois l’ange qui se saisit du bras d’Abraham, je le vois entrer avec lui dans un rapport charnel et n’être plus un ange mais un adolescent pointant de son index le bélier dont me saute aux yeux le regard mouillé quand il croise celui de l’ange. Je vois le regard agité d’Isaac et j’entends son cri et je vois son angoisse et je vois la main d’Abraham au bout de son bras athlétique, peser fermement sur la tête du fils pour la maintenir dans une position favorable au tranchet -et je vois encore le regard d’Abraham, stupide, sceptique, le couteau à la main, son tranchant affûté…. Où donc Abraham intériorise-t-il le regard de désir que l’Autre a porté sur lui ?

judith.jpgIl n’est tout de même pas indifférent que Caravage ait peint ces deux tableaux. Narcisse et Abraham. Que faire, ici, du regard de Narcisse, infiniment désirant ? Le confier à Abraham, qui en paraît tellement exclu ? Que faire de l’un, désirant sans pudeur, et de l’autre, mort au désir de voir et peut-être bien mort à tout désir, tout court ? Abraham exécutant sa propre mort au désir, là, sous la pression de l’ange. Abraham y consentant dans le suspens de son geste, pathétique et absurde dans l’expression même de son interrogation, pas même soulagé, pas même hébété, juste stupide…

Narcisse jouissait de voir, d’être vu, de voir ce que l’autre avait vu en lui certainement, de ce désir que l’autre posait sur lui. Narcisse jouissait autant du regard de l’autre sur lui que du sien, recomposant en lui le regard de l’autre sur lui. Mais là, Abraham, avec son mutisme fruste, de quoi ne peut-il plus jouir ?

 

Je me suis rappelé Kierkegaard découvrant qu’il n’avait pas la foi et que ce manque de foi ne lui laissait aucun espace où dialoguer avec Dieu ni comprendre l’injonction terrifiante du sacrifice d’Isaac. Où comprendre Abraham du reste ? Je veux dire, d’une compréhension qui ne tournerait pas court, éclairée par le seul motif d’une interprétation falote du commandement divin –on sait bien ce que Dieu lui demande, et fait semblant d’exiger. Mais par où récupérer cette foi très ancienne ? Caravage pouvait-il refaire à pied le voyage vers le mont Moriyya et comprendre, lui, l’exigence divine ? Pouvait-il accepter qu’elle suspende pareillement toutes les normes de toutes les morales humaines ? Je n’en sais rien. Je sais que moi, je ne le peux pas. Nous ne pouvons plus comprendre ce désir de l’Autre Dieu. Le sacrifice inaugural du monothéisme nous est devenu étranger. On peut, certes, gloser sur le retournement auquel la scène opère par rapport aux dieux antiques qui réclamaient des sacrifices humains. On peut comprendre que l’injonction préfigure le retournement chrétien d’un Dieu s’offrant en sacrifice. René Girard l’a superbement commenté. Mais comprendre réellement que l'absurde ait pu devenir le critère du monde divin ?

  

sacrificeContemplant le tableau, je m’assurai que rien ne fonctionnait plus pour nous dans cette scène. Je ne dirai rien du style, de la peinture elle-même, au fond sa vraie prégnance, car à ce moment, seule la circularité des regards me retenait. Voir sans être vu. Le Sacrifice d’Isaac, il me le semblait du moins, ne servait même plus à visualiser ce qui n’était pas à l’image mais qui la fondait pourtant : Dieu. Dieu faisant arrêter le bras au tout dernier moment, sans parvenir à exorciser la menace qu’il faisait planer sur le Moi des êtres humains. Car Dieu avait disparu, de mon côté du tableau, là où initialement le Caravage l’avait logé. Il ne restait que mon regard et celui du peintre, de ce côté-ci du tableau. Ce qui avait poussé au voir, cet encombrant inquisiteur, placé au centre conceptuel mais non visuel de l’œuvre, n’était plus nulle part désormais. Le dispositif du peintre, qui avait scintillé autour de ce personnage absent, relevait désormais d’une autre disposition. Restaient les regards, disparates et nombreux : celui d ‘Abraham, celui d’Isaac, celui de l’ange, celui du bélier, le mien, et le fantôme de l’Autre perdu, égaré dans les limbes d’une histoire qui nous était étrangère désormais. Restait aussi le regard du peintre, pas si absent qu’on voudrait bien le croire, et qui avait fini par se loger à la place laissée vacante par Dieu.

 

On peut aujourd’hui encore croiser ces regards dans toutes les directions, ou se laisser intriguer par celui d’Isaac, tourné vers le spectateur, puisque le lieu de son salut est vacant désormais. Des regards éparpillés, comme dans un dispositif psychotique, affolé. Qu’est-ce qui pousse encore au voir, dans ce tableau de Caravage ? Dans cette œuvre, il me le semblait du moins, Caravage avait permis au Moi du spectateur de confier à l’Autre (Dieu) la destruction dont il se sentait menacé. Le dispositif visuel avait peut-être servi à médiatiser une angoisse pour la déférer au regard de cet Autre encombrant. Mais aujourd’hui ? Qu’en advient-il ? --joël jégouzo--.

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Published by texte critique - dans essais
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commentaires

Astrid Duparc-Lyng 06/03/2011 11:50


Sur Facebook, j'aurais cliqué sur "j'aime" sans écrire de commentaire, poursuivant la réflexion secrètement.
Très instructif, Joël.


texte critique 06/03/2011 13:04



c'est évidemment ce qui me retient réellement : que vous puissiez poursuivre secrètement, personnellement, cette réflexion. Merci Astrid !



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