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8 mars 2011 2 08 /03 /mars /2011 08:52

COUV_REBELLIONS.jpgIl n’existe qu’un seul héros : le Peuple. C’est aux gens ordinaires, qui savent inaugurer de ces grands moments de l’Histoire, qu’Eric Hobsbawn rend justice.

Des anonymes, connus des seuls services de police, de ceux qui font les époques et défont les régimes. Une série d’articles magnifiques, ouvrant à des réflexions hors du commun bien souvent et remettant les pendules à l’heure. Un livre trop riche pour que l’on puisse en rendre pleinement compte, mais dont l’on retiendra, à titre d’exemple de la probité du chercheur, de sa ténacité à déconstruire les préjugés et de son attachement aux causes des peuples, le chapitre consacré aux "briseurs de machine", tant son étude est révélatrice de la manière dont les élites ont traité et traitent encore l’histoire des luttes populaires.

Rappelez-vous vos propres manuels scolaires, qui n’en finissent pas de colporter leurs préjugés à propos d’une révolte décrite comme une vaste jacquerie ouvrière rétrograde, obscurantiste, allant à contresens de l’Histoire. Hobsbawn en reconstruit minutieusement les fondements, pour retracer la généalogie de la construction d’un préjugé commode, destiné à discrédité les pratiques ouvrières, à réduire l’intelligence des classes populaires à de piètres pantomimes réactionnaires. Un préjugé qui plus est construit a posteriori, après falsification des données historiques, dissimulation des archives par des idéologues peu scrupuleux de vérité historique.

Qu’en fut-il en fait ? S’agissait-il réellement du mouvement désespéré d’hommes craintifs et sans avenir ? Etait-ce réellement le combat d’arrière-garde que l’on nous dépeint à longueur de colonnes comme un combat pathétique et absurde ?

Il vaut la peine de prêter attention à l’argumentation serrée d’ Hobsbawn, bâtie sur la lecture des archives de police et des tracts collationnés dès le XVIIIème siècle, oui, bien avant l’ère industrielle, pour comprendre ce que fut le mouvement des luddites –le vrai nom des briseurs de machines.

Les destructions de machines avaient donc commencé dès le XVIIIème siècle et se poursuivirent jusque vers la moitié du XIXème. L’exemple du Lancashire, en 1811, est particulièrement étudié par Hobsbawn : on dispose pour le faire d’archives importantes, de polices et autres, à la lecture desquelles il apparaît que la destruction des machines étaient le seul moyen de pression dont pouvaient disposer les ouvriers pour contraindre leurs employeurs à négocier, en un temps où ceux-ci n’hésitaient pas à baisser drastiquement les salaires du jour au lendemain, ou à payer des briseurs de grève pour prendre le relais des grévistes s’il s’en présentait –et faire donner l’armée, bien évidemment, pour réprimer sauvagement leur mouvement.

Or toutes les archives concordent sur un point : les machines n’étaient en rien visées en tant que telles, les ouvriers cherchant uniquement des moyens de pression adéquats ! Lesquels, selon la brutalité des patrons, allaient de la destruction des matières premières à celle des produits manufacturés, en passant par les biens mobiliers. Car à quoi s’attaquer pour faire céder un patron ? Les tondeurs de mouton, les brûleurs de foin, de granges, d’entrepôts, de stocks de tissus pour les drapiers, avaient-ils seulement le choix, quand la négociation par l’émeute demeurait la seule porte laissée vacante par la classe dirigeante ?

Et ce que découvre Hobsbawn, c’est que dans nombre de luttes, la destruction des machines s’est montrée être l’arme appropriée, qui fit céder nombre de patrons. Au XVIIIème siècle, la destruction des machines pouvait même être considérée comme l'arme décisive dans tout conflit. Ces destructions, plus fréquentes en Angleterre qu’en France, avaient en outre l’avantage de faire entrer la solidarité dans le code éthique des luttes ouvrières (une poignée de résistants s’en occupaient, les autres restant à leur poste de travail), ce que les ouvriers comprirent vite, qui accessoirement aidait aussi à la formation d’une vraie conscience de classe.

Collatéralement, et parce que ce qui préoccupait les ouvriers n’était pas le progrès technique, mais de trouver une solution au chômage et à la misère, en obligeant les Pouvoirs, par le biais du chantage aux machines, à engager une réflexion sur ces questions, ils firent œuvre de la plus parfaite intelligence sociale et politique, si ce n’est économique, ouvrant la voie à une société de progrès capable de prendre en charge la question de l’emploi et des salaires pour la placer au cœur même du procès économique à peine inauguré. On trouve même trace, dans ces archives, de la satisfaction des ouvriers face à l’introduction des machines dans les rapports de production : grâce à elles, l’emploi allait s’améliorer, et par la productivité naissante en tant que raisonnement économique, ouvrir de nouveaux horizons au développement humain ! --joël jégouzo--.

 

Eric Hobsbawn, Rébellions. La résistance des gens ordinaires, jazz, paysans et prolétaires, éditions Aden, traduit de l'anglais par Stéphane Ginsburgh et Hélène Hiessler, janv. 2011, 550 pages, 30 euros, 978-2-805-900198.

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Published by texte critique - dans essais
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Bob 23/11/2011 21:32

Merci de noter que l'auteur s'appelle Hobsbawm avec un "m" et qu'il écrit en anglais et non en américain.

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