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11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 09:43

 

the new negroL’Occident s’était inventé un bel objet:  la pensée noire était au mieux une gnose doublée d’une raison orale hasardeuse, incapable d’organiser correctement le raisonnement sur le modèle de notre logique. Si elle avait produit des savoirs, ils émargeaient volontiers aux "recettes de bonnes femmes".

L’Occident… L’Europe disons plutôt, car malgré un système particulièrement injuste, les Etats-Unis ne purent empêcher que n’apparaissent très tôt dans leur histoire (et pour cause), le doute sur cette question. Les noirs américains furent de fait les premiers à rompre avec ce style de pensée, les premiers à analyser les représentations de l’Autre dans la culture dite occidentale.

Que l’on ne s’étonne pas alors que les penseurs africains aient massivement choisi ensuite de faire davantage confiance aux universités américaines que françaises pour avancer sur ce terrain !

Dès 1926, Locke publiait La tradition littéraire américaine et le nègre, un étude comparative montrant comment la littérature américaine s’était forgée la mission de dire l’âme nègre et ce qu’il en était advenu.

En France, le déni perdurait, héritage de l’époque des Lumières et de notre XIXème siècle rationalisant. Cuvier ne plaçait-il pas les africains au plus bas de l’échelle dans sa naturalisation de l’humanité ? Auguste Comte ne fit pas mieux dans ses cours de philosophie politique, écartant de ses préoccupations cette humanité noire décidément arriérée.

Par la suite, des études africanistes virent certes le jour en France, mais pour aborder l’âme africaine dans son pseudo caractère juvénile.

Des œuvres furent pourtant publiées, de penseurs africains, comme cette première ontologie noire de Placide Tempels, étudiant la philosophie Bantoue comme ontologie des forces qui animent le vivant. Lue avec condescendance, elle ne franchit guère le seuil de l’estime cultivée. Au sortir de la dernière guerre mondiale, Kwane Nkrumah publia sa thèse sur les sociétés dites primitives. L’auteur, futur chef d’état du Ghana, ne put, pour ces raisons, poursuivre sa réflexion. Puis Alexis Kagame publia en 1956 sa thèse sur la philosophie bantoue-rwandaise de l’être. On ne vit là rien qui pût révolutionner la pensée contemporaine…

Ces travaux en outre, satisfaisant notre goût du livre tout comme notre système conceptuel, renforcèrent l’idée que décidément, la civilisation occidentale de l’écrit était supérieure à tout. L’imprimé, tel qu’il s’affirmait chez nous, inférait une belle arrogance – tout en congédiant du reste abusivement l’Afrique de cet espace. L’écrit donc, prétendait-on, autorisait non seulement de développer une norme en dehors de la coutume orale, mais de ce fait, permettait de stabiliser cette norme, contrairement à ce qu’il en advenait dans la culture orale, soumise à davantage de fluctuations et de pertes. La culture de l’imprimé parvenait ainsi à édifier un style cognitif dit cumulatif, l’autre n’accumulant rien, ou très peu…

C’était oublier d’une part que la raison orale était parvenue à stabiliser les savoirs et leurs contenus par le détour des arts de la mémoire, en particulier dans ce moment de la rhétorique latine dont nous avons héritée, et oublier d’autre part que Socrate avait lui-même condamné avec virulence les illusions de l’écrit, qui nous offre une bien commode mais fourbe image de l’accumulation du savoir : l’écrit n’encode en réalité que les savoirs qui se prêtent à la forme de son système, et ce faisant, schématise ces savoirs en mettant en place un code tel qu’il neutralise au fond plus qu’il ne permet. Le singulier propos du sociologue allemand Niklas Luhmann, selon lequel toute science n’est que la description de son auto-définition, devrait ici inciter à plus de retenue quant à notre triomphalisme… Car avec l’écrit, un système de pensée se met en place, qui structure la manière dont le savoir peut se déployer et les horizons qu’il peut atteindre. Il n’est que de lire Thucydide pour comprendre comment l’Histoire comme science a fonctionné à travers les âges, écartant de son périmètre tout ce qui n’y entrait pas ou mal, à savoir l’innombrable dans cette focalisation sur l’imprimé excluant de son champ, jusqu’il y a peu, ce qui justement ne relevait pas de cette trace écrite, sinon rédigée -voire entre autres la très belle étude de Alain Corbin sur Les cloches de la terre, ouvrant le champ à l’histoire immatérielle. --joël jégouzo--.

 

The New Negro: An Interpretation, Alain L. Locke, New York: Albert and Charles Boni, 1925.

Race Contacts and Interracial Relations: Lectures of the Theory and Practice of Race, Washington, D.C.: Howard University Press, 1916. Reprinted & edited by Jeffery C. Stewart. Washington: Howard University Press, 1992.

Les cloches de la terre, de Alain Corbin, Broché: 356 pages Editeur : Flammarion (18 avril 2000) Coll. Champs Histoire, ISBN-13: 978-2080814531.

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-31744958.html

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Published by texte critique - dans essais
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anthony MANGEON 13/01/2011 00:10


Bonjour,
je découvre avec intérêt la lecture que vous faites de mon livre, et je vous en remercie. Si vous voulez, nous pourrons discuter de certains points, mais je préférerais le faire par courriels -
quand bien même vous souhaiteriez les publier par la suite sur votre blog. Mais avant toute chose, j'apprécierais que vous rétablissiez l'orthographe de mon patronyme, que vous écorchiez
systématiquement : l'auteur du livre que vous commentez s'appelle Anthony MANGEON, et non point MANGEAU.
Bien cordialement,
AM


texte critique 13/01/2011 09:46



Bonjour Anthony Mangeon, et désolé pour cette orthographe fautive...


vous pouvez me joindre donc sur cette boîte mail : joeljegouzo@hotmail.com


cordialement,


jJ



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