Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La Dimension du sens que nous sommes

politique

René Cassin : le bonheur du Peuple est constitutif de la société

5 Octobre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

rene-Cassin.jpg"Protéger tout l’homme et protéger les droits de tous les hommes"…
Dans le climat délétère qui est celui de l'Europe aujourd’hui, et dont la France de Manuel Valls ne se démarque pas, sans doute est-il bon de rappeler l’inlassable combat de René Cassin, le père de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948), dont la pensée politique était fondée sur la conviction de la primauté de la personne humaine, tant il est vrai qu’il est loin le temps où cette personne humaine se verra revêtue d’un respect absolu. Tant il est vrai qu’il est loin le temps où l’on aura promu l’individu à la dignité de sujet du droit international. Tant il est vrai qu’il est plus loin encore celui de l’avènement de cette morale internationale qu’espérait René Cassin. Mais l’Etat Léviathan, qui ne sait qu’exposer ses citoyens et non les protéger, cet Etat que René Cassin redoutait tant, a de beaux jours devant lui, n’en doutons pas, qui ne sait ni ne veut protéger les individus de ses abus de langage et d’autorité. Loin le temps de l’adoption d’une déclaration universelle des droits de la personne humaine, que René Cassin espérait étayée sur des garanties précises plutôt que de vagues discours proférés à l’occasion du spectacle de l’horreur. Le juriste qu’il était voyait certes dans la puissance étatique le garant naturel de l’Etat de droit, mais il savait trop bien que lorsque le pouvoir renonce à défendre ses ressortissant, tous ses ressortissants, sans exclusive ni priorités, pour instrumentaliser tel ou tel, c’est la souveraineté du peuple dans son ensemble qui s’en trouve abolie. Cassin évoquait la situation des états européens, mais ne voyait pas que l'Europe deviendrait à son tour ce Leviathan qui recèle désormais un degré de périls réels, n’ayant cessé de faire de l’homme un moyen plutôt qu’une fin. Il serait bon que les libéraux et les socialistes de Pouvoir de tout bord le relisent, lui qui était un libéral de leur bord, mais aux yeux duquel la règle républicaine exigeait que le bonheur du peuple, oui, vous avez bien lu : "le bonheur", en tant qu’élément constitutif de la société, soit visé pour faire progresser l’ensemble du corps social de la Nation. A placer pareillement la question du bonheur des hommes dans le champ de l’application politique, au fond, ce que Cassin proposait n’était rien moins que de rompre avec cette logique très au fait en Europe, qui veut que le citoyen ne compte pour rien et qu’on puisse le livrer pareillement à la Domination de la Finance.
Lire la suite

LA CONSTITUTION DE LA Ve REPUBLIQUE, OUTIL DE DOMINATION LIBERALE

4 Octobre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

Voilà, nous fêtons les 55 ans de la Constitution de la Vème République... Hollande n'a pas l'intention d'en changer, ni même de la réformer. Mieux, il vient d'en faire l'éloge et de nous promettre un très léger lifting avec l'introduction du référendum populaire... Ce, bien qu'une crise de défiance se fasse jour à l'égard d'une Constitution à tout le moins embarrassante.

Jean-Philippe Feldman, avocat à la cour de Paris et professeur à l'université de Bretagne-Sud, avait ouvert la voie il y a quelques années de cela, en recommandant par exemple "l’utopie réaliste" d’une constitution libérale, au lieu de cette cote mal taillée de la Vème, qui n'a cessé de réactualiser l'inconscient souverainiste de nos élites politiques. Son ouvrage, De la Ve République à la Constitution de la Liberté, interroge les constitutionnalistes et les politiques, mais également les citoyens sur ce que devrait être une constitution. Sans partager ses conclusions, reconnaissons l’intérêt d’une telle question.
Mais comment répondre à cette question en tant que citoyen ?
D’où partir pour réfléchir une nouvelle Constitution ?
A l’évidence, tout d'abord de l’urgence face à laquelle nous place l’Etat français tel qu'il fonctionne, de rappeler à satiété l’exigence de souveraineté de l’individu, l’explicite de 89, impliquant le droit pour chacun de s’opposer aux abus de pouvoir de l’État. Pour rappeler en quelque sorte que l’état de droit est un État dans lequel les Droits de l’homme doivent être garantis contre l’arbitraire (parlons des Rroms alors, cher Président ou de tous ces citoyens français d'origines étrangères, si peu considérés encore et trop lâchement abandonnés par la République). Ce qui revient à convoquer l’article 3 de notre Constitution : «la souveraineté nationale appartient au peuple».
Au fond, la question fondamentale qu’il faudrait poser serait celle de savoir ce qu’est l’essence d’une Constitution. Et la réponse n'en serait que plus simple : c’est la conception du pouvoir qu’elle met en œuvre.
Or, si jusque là le trait essentiel de la Constitution de la Ve République était d’affirmer le rôle de l’Etat comme force animatrice de la vie politique, sans doute faut-il aujourd’hui insister sur le fait que l’Etat est certes Le Pouvoir, mais qu’il n’est pas tout le Pouvoir disponible dans une société. Il y a même un vrai danger à le penser comme l’essence de la nation, de son énergie, et le laisser capter tout le Pouvoir disponible.
De sorte que la Constitution de la Ve République est sans doute un outil obsolète qui entrave la venue d’une société nouvelle.
Car cette Constitution, pour quoi (et pour qui) était-elle faite ?
L’objectif du Général de Gaulle, rappelons-le, était de renforcer le Pouvoir présidentiel, en maintenant le régime parlementaire sous surveillance. Le régime politique gaullien offrait ainsi cette particularité d’asseoir au sommet de l’Etat républicain un Président-Monarque. On le sait, cette Constitution portait en elle les risques d’une sérieuse dérive autoritaire. Le précédent hyper-président en fut la preuve manifeste, nul besoin de pousser l’analyse : pour lui, la dérive était la norme. Une béance que ce déficit démocratique, colmatée depuis à la va comme je te pousse, passablement inquiétante même si, comme l’affirme l’historien Serge Berstein, la culture politique française, solidement républicaine, constitue un garde-fou contre toute émergence d’un fascisme français. Il n’empêche : le résultat, aujourd’hui, c’est un chef d’Etat souverain, sourd à la souffrance des hommes, godillant en justifiant soigneusement sa politique par des principes hagards, à force d'être flous, mais convoquant à chaque minute de son mandat cette 
dimension transcendante que l’Etat français avait adopté dans l’allure gaullienne, au nom de laquelle le peu qu'il reste de démocratie paraît bien dérisoire.

Cela dit, plus qu’un refus de la dyarchie à la tête de l’Etat, qui est l’analyse habituelle que font les consitutionnalistes de notre étrange situation, ce qui caractérise l’Etat français aujourd’hui, c’est son refus d’un sommet contingent labile, marque des grandes démocraties avancées. Sans sommet contingent labile, l’Etat français s’avère incapable de libérer les énergies créatrices. Car la vérité d’un état démocratique contemporain réside là : dans le concert d’un sommet contingent, labile, dans cette déstabilisation fondatrice de la puissance suprême.


De la Vème République à la Constitution de la Liberté, de Jean-Philippe Feldman, éditions Institut Charles Coquelin, novembre 2008, ISBN : 2-915909-19-7  

Lire la suite

Thomas Piketty, Le Capital au XXIème siècle

3 Octobre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

piketty.jpg
L’essai est d’importance, qui conclut quinze années de recherches, embrassant l’histoire économique dans la longue durée de vingt pays, pour débusquer les mécanismes à l’œuvre en les confrontant aux grandes analyses des économistes historiques, Marx en tête.
Parmi les thèses fortes de cet essai, celle concernant la répartition des richesses. On n’apprend tout d’abord rien qu’on ne savait : elle est toujours une histoire politique, qu’il n’est pas possible de ramener à un mécanisme économique. Et quant à la théorie du ruissellement selon laquelle plus les riches s’enrichissent, plus les classes moyennes à leur tour en profitent, elle est tout simplement fausse, mais constituent là encore un élément solide du langage démagogique… Nous ne ferons donc pas l’économie de luttes sociales et politiques dures, non seulement pour préserver nos acquis, mais pour donner un sens autre au destin d’une nation comme la nôtre. D’autant que les analyses de Piketty pointent un vrai scandale : les inégalités n’ont cessé de se creuser depuis les années 90, pour atteindre aujourd’hui dans les pays occidentaux des écarts hallucinants.  Or il n’existe aucun processus naturel autorisant de croire que les inégalités pourraient ralentir un jour : la rationalité économique ne débouche jamais sur une rationalité démocratique.
Et ce qui creuse ces inégalités, c’est le tournant pris par le Capital au XXIème siècle : sa nature a profondément changé. A la terre s’est substituée le foncier (la grande révolution bobo des années 2000), et aux rentes de la terre celles de la Finance. De ce point de vue, la Dette Publique est l’aubaine des grandes fortunes privées, qui grâce à elle, s’enrichissent chaque jour sans vergogne.
Dans ce dispositif, l’héritage est redevenu décisif ! Quelle avancée sociale que ce retour au XIXème siècle ! Face à l’héritage, chiffres à l’appui, Piketty démontre que la dynamique du savoir ne pèse rien, d’autant que l’investissement en formation s’avère nul et non avenu dans un pays comme le nôtre, et que la méritocratie n’est cette fois encore qu’un leurre que l’on nous sert pour nous donner à espérer, sinon nous culpabiliser de n’être pas tous polytechniciens... La diffusion du savoir est redevenue parfaitement inégalitaire. On le savait, mais d’un socialiste déçu du socialisme sauce Hollande cela fait du bien à entendre, tout comme il est bon de réaliser que le salaire moyen des parents dont l’enfant étudie à Sciences Po est de 90 000 euros… Ou bien d’apprendre que les inégalités dans les pays émergents sont plus faibles qu’aux Etats-Unis !
dette.jpgle XXIème siècle sera plus inégalitaire que le XXème siècle… Piketty pointe deux dangers qui nous menacent très concrètement : le décrochage des très hautes rémunérations, qui ponctionnent honteusement les capacités d’investissement, et surtout, la concentration des patrimoines qui conduira à des niveaux d’inégalités inconnus dans le passé –il faut remonter au XVIIIème siècle pour en retrouver du même genre…
La sécession des très hauts salaires, vrais renégats de l’idéal national, crée une situation inédite de transfert massif des gains financiers dans les poches de quelques-uns. Quant aux patrimoines hérités, ils sont aux yeux de Piketty des bombes à retardement pour l’économie mondiale, produisant déjà des effets extrêmement nocifs sur la structure des sociétés. Pensez à la force de frappe dont dispose ce Capital privé, qui représente aujourd’hui en France 6 fois le revenu national. Une prospérité patrimoniale inconnue en France depuis les Années Folles. Une prospérité qui s‘accommode fort bien d’un taux de croissance très bas, au contraire même, puisqu’il enlise le plus grand nombre et le contraint autant politiquement qu’économiquement à tout juste surnager la tête hors de l’eau pour régler le montant de la Dette Publique. Une Dette qui est devenue un vrai outil d’accumulation du Capital privé.  Obligeant par exemple les gouvernements à « déréguler », c’est-à-dire à opérer à un transfert massif de la richesse publique vers la richesse privée, les services publics, entre autres étant peu à peu confisqués pour le plus grand profit des grandes fortunes. De même assiste-t-on partout dans les pays riches à la privatisation du Patrimoine national (en France, 95% du patrimoine national se trouve déjà entre les mains des fortunes privées, quand pour des millions de français, le patrimoine se résume à quelques semaines de salaire d’avance). Le tout dessine un horizon bien sombre, qui commanderait du courage, là où l’ex-opposition ne fait que gérer une tendance néo-libérale qui à terme nous dépossèdera tous de nos droits les plus élémentaires…
 
 
Thomas Piketty, Le Capital au XXIème siècle, Seuil, Coll. Les Livres du Nouveau Monde, 30 août 2013, 970 pages, 25 euros, ISBN-13: 978-2021082289.
Lire la suite

La Guerre alimentaire a commencé…

23 Septembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

faim.jpg50% des hommes souffrent de malnutrition à la surface de la planète, cette faim silencieuse qui mine la vie jour après jour, comme l’écrit Sylvie Burnel. Une malnutrition qui touchait jusqu’ici essentiellement le Sud, mais qui s’est mise à traverser les économies du Nord à la faveur du tournant néo-libéral : le fil conducteur de la faim, c’est la pauvreté, qui a surgi désormais massivement dans les pays du monde occidental. Plus de 900 millions d’êtres humains souffrent aussi de sous-nutrition : la faim, celle dont on meurt, atrocement. 30% de la totalité des denrées produites à la surface de la planète sont jetées à la poubelle par les pays du Nord avant même d’avoir été consommées…  1,6 milliards d’individus se trouvent en situation de surpoids, fléau des pays du Nord là encore, qui frappe cependant les pays du Sud, à front renversé pourrait-on dire : dans les pays du Nord, c’est la malbouffe qui en est la cause. Les classes pauvres en subissent les conséquences, tandis que dans les pays du Sud, ce sont les nouveaux riches qui s’engraissent...  En 2015, le Sud sera obèse en plus d’être pauvre… Le paradoxe est ignoble. D’un cynisme consommé, tout comme de voir d’un côté une société d’abondance jeter des denrées auxquelles elle ne touche même pas, tandis que dans le Sud ont fait leur apparition les premières grandes émeutes de la faim. Rappelez-vous celles de 2008, celles de 2010… Réprimées dans le sang. Une vraie guerre menée contre les pauvres. Une guerre conduite par les Etats au nom des marchés financiers, qui se sont emparés avec la plus extrême brutalité de ce secteur de l’activité humaine : désormais, l’agriculture mondiale subit de plein fouet le joug des flux financiers. Les très riches ont confisqué à leur profit la production agricole, spéculant, stockant, organisant leurs pressions artificielles pour faire monter le prix des matières premières et des denrées agricoles. Et à cette spéculation éhontée, il faut rajouter les effets de la révolution des supermarchés qui a introduit des outils dévastateurs pour diffuser le modèle de consommation occidentale, lequel veut que lorsqu’un pays s’enrichit, sa consommation de protéine animale croît vertigineusement. L’effet pervers ? C’est que toute l’agriculture se voit réorientée du coup vers la production de céréales à destination de l’élevage extensif… D’où la confiscation des cultures de céréales, destinées à nourrir les bêtes mangées ou non, dans le Nord… Rajoutez à cela les usages concurrents des agrocarburants détournant le maïs, le riz, la canne à sucre et le palmier de leur vocation alimentaire, et vous aurez achevé de dresser le tableau ahurissant de la martingale de l’échec alimentaire dans le monde. 25% du maïs américain est désormais destiné à la production d’éthanol, 50% à la l’alimentation animale. Le reste est offert aux spéculateurs, qui raréfient le marché en stockant le maïs avant de le revendre… On comprend que l’offre de nourriture ait dramatiquement chuté dans le monde. D’autant que les terres cultivables sont devenues la proie des rachats spéculatifs. Or, d’ici à 2050, la production agricole devrait croître de 70% pour couvrir les besoins alimentaires de la planète. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette vassalisation des territoires par les multinationales nous conduit droit au triomphe de l’impérialisme foncier et des famines monstrueuses comme expression la plus achevée du néo-colonialisme libéral. Les Etats-Unis l’ont bien compris, qui talonnent de près la Chine dans cette nouvelle guerre contre les pauvres, en écrasant les populations tiers sous la botte d’un biocolonialisme machiavélique.

Géopolitique de l’alimentation, coordination Alain Nonjon, éd. Ellipses, avril 2012, 160 pages, ean : 9782729871796.

Lire la suite

Syrie : une Guerre Juste, ou juste une guerre de plus ?

10 Septembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

Dresden.jpgLe moins qu’on puisse dire, c’est que la Guerre contre la Syrie ne fait ni l’unanimité des états, ni celle des peuples. Les raisons sont multiples, du risque d’embrasement de la région à celui de voir le pays tomber entre les mains d’extrémistes. Ce qui m’importe toutefois, n’est pas d’analyser ces raisons géopolitiques, ni celles pour lesquelles un Laurent Fabius gesticule pareillement à la remorque de la diplomatie américaine. Ce n’est pas non plus de tenter de comprendre pourquoi des frappes seraient inefficaces, ni d’entrer dans la compréhension du ballet diplomatique pour démontrer par exemple que ce recours n’a pas été épuisé, loin s’en faut, le nouveau président iranien, Rohani, en condamnant l’utilisation des gaz par Bachar El Assad, s’étant montré soudain plus soucieux de tisser de nouveaux liens avec l’Ouest que de soutenir sans condition son allié syrien –il est vrai que l’utilisation des gaz a réveillé dans la population iranienne le douloureux souvenir des attaques chimiques de l’Irak.

Ce qui m’importe, ce sont les motifs qui encombrent ce concept de Guerre Juste.

Une idée dont Frank Bourgeois a parfaitement dressé l’histoire, dans un article auquel je renvoie.

Une idée très ancienne : Platon déjà appelait les Grecs à la modération au cours de leurs luttes, mais, détail important, uniquement dans le cadre des guerres fratricides (Rép. V, p. 467-471 ; Lois, p. 628). Car dans le cas des guerres contre les "barbares", la guerre menée contre eux n'appelait à aucune modération particulière (Rép. V, p. 470 b), et cette guerre paraissait naturellement juste, au vu du concept de civilisation qui en articulait le bienfondé.
La Guerre Juste des Etats-Unis contre l’Irak rappelle cette conception profondément xénophobe développée par les Grecs anciens : l’Irak était le pays des barbares à ses yeux, et les dommages collatéraux n’ont guère embarrassés les occidentaux dans leurs frappes aveugles qui ont fait des centaines de milliers de victimes civiles, justifiées par la bande, dans les termes mêmes d’Aristote, aux yeux duquel "le juste n'existe qu'entre ceux dont les relations mutuelles sont sanctionnées par la loi". De Loi, les grecs n’en reconnaissaient pas aux barbares, à qui ils refusaient le secours du droit. Le barbare, de fait, on le chassait comme un gibier : "Il suit de là que l'art de la guerre est, en un sens, un mode naturel d'acquisition (l'art de la chasse en est une partie) et doit se pratiquer à la fois contre les bêtes sauvages et contre les hommes qui, nés pour obéir, s'y refusent, car cette guerre-là est par nature conforme au droit." Aristote (Politique, I, VIII, 12. Texte établi et traduit par Jean Aubonnet, Paris, Les Belles Lettres, coll. Budé, 1960).
Pour Cicéron, maillon décisif entre la pensée grecque et les Pères latins, il en allait autrement. Disons que le versant français de la Guerre Juste plonge ses racines dans cette veine. Les idées stoïciennes qui l’influençaient lui faisaient refuser les idées grecques sur les Barbares. Cicéron ne pouvait pas ne pas reconnaître de droits aux catégories dites subordonnées de la société, les esclaves par exemple, dont l'acquisition ne pouvait à elle seule constituer un motif légitime de guerre.

b52.jpgPour lui, la Guerre Juste devait s’inscrire dans des limites assignées par le droit, et ne pouvait être entreprise que dans la mesure où il se révélait impossible de résoudre le conflit par la négociation. Ce qui impliquait qu'elle ait été déclarée en bonne et due forme, ouvrant ainsi avant le feu une ultime échappatoire diplomatique. Voici comment Frank Bourgeois résume la conception cicéronienne de la Guerre Juste :
1- "avoir toujours en vue l'obtention d'une paix juste ;
2- partir en guerre en dernier recours ;
3- ne guerroyer que pour une juste cause, à savoir, exclusivement répondre à une agression ou secourir un allié ;
4- déclarer la guerre en bonne et due forme et dans le respect du droit.
5- Conduire la guerre dignement et sans violence excessive."

Ces principes vont irriguer toute la pensée chrétienne de la Guerre Juste. Mais dans la conception chrétienne, une dérive va se faire jour, qui n’est pas sans rappeler l’argumentation française que nous connaissons aujourd'hui.

Dans la conception chrétienne, il existe deux manières de pécher contre la justice : la première est de commettre un acte injuste, la seconde, de ne pas défendre une victime contre un injuste agresseur (Ambroise de Milan). Depuis Kouchner et son droit d’ingérence, jusqu’au récent coup de gueule de Fabius, c’est ici que se loge l’idée française de la Guerre Juste.

Une idée dont Augustin thématisa le premier l’équivoque, en affirmant la justice du soldat ou du bourreau à certaines conditions, dont la défense du prochain comme raison suffisante pour recourir à la force. Sauf qu’Augustin y avait ajouté ce qu’il croyait être un rempart : l'importance de la disposition intérieure -il faut se trouver dans des dispositions intérieures conformes à la justice pour agir. Vaste débat que celui de cette conformité…

Ce qui m’importe ici, c’est cette prescription faite au chrétien d’intervenir. Prescription héritée selon Franck Bourgeois d’Ambroise de Milan : "Celui qui ne repousse pas l'injustice qui menace son frère, alors qu'il peut, est aussi coupable que celui qui commet l'injustice" (De Officiis, 1, 36, 178).

Au nom de cette prescription, il fallut donc combattre le désordre des nations païennes… Punir le coupable de crimes abominables était devenu une cause juste et suffisante, qui mena tout droit à son extension la plus douteuse : la guerre ordonnée par Dieu, la guerre Deus auctore, qui conduisit d’une part à l’Inquisition : la lutte par le fer contre les hérétiques, et d’autres part aux croisades…

Dans le cadre qui nous occupe aujourd’hui, ce qui justifie la guerre, c’est qu’elle répond à une injustice faite aux hommes. Nous allons devoir mener bien des guerres alors… François Hollande semble bien parti pour nous en trouver…

  

  

 

http://www.protestants.org/index.php?id=33141

 

Images : bombardement de Dresde. Dans la nuit du 13 au 14 février 1945, Dresde, capitale de la Saxe, fut attaquée à deux reprises par des centaines de bombardiers lourds de la RAF. Le lendemain, la ville fut à nouveau bombardée, cette fois par la force aérienne américaine, la USAAF. Mille avions participèrent à son attaque, réduisant le centre historique de Dresde en cendres, enseveli sous plus de 750 000 bombes incendiaires.

Le journaliste et historien britannique Phillip Knightley devait écrire à l’occasion : " À Dresde, des vents approchant la vitesse de 160 km à l’heure emportèrent débris et individus dans un bûcher dont la température excédait 1 000 degrés centigrades. Les flammes dévorèrent tout ce qui était organique, tout ce qui pouvait brûler. Les habitants moururent par milliers, grillés, incinérés ou asphyxiés".

Boeing B-52 Stratofortress.

Bombardement stratégique en Irak.

Lire la suite

Les chants d’espoir ne meurent jamais… (Aux Indiens de la Plage)

3 Septembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

os-indias.jpgLagos, au sud du Portugal. L’Algarve en 1974, alors que la Révolution des œillets bat son plein. Pendant deux ans, elle va bousculer le vieux monde, notre vieux monde, inventer de nouvelles pratiques de lutte, des raisons d’espérer et des modes nouveau de vie, avant que la classe politique ne se reforme pour confisquer de nouveau la démocratie, comme elle l’a toujours fait, partout, en tous temps, désespérant ces classes modestes si inventives toujours, en tous temps elles aussi.

Lagos en 1974 donc, n’est pas encore cette ville touristique que l’on connaît aujourd’hui, envahit par des classes moyennes riches moins citoyennes que consommatrices, qui finissent toujours par livrer aux spéculations immobilières les espaces qu’elles idolâtrent.

A l’époque, la plage de Lagos est occupée par un bidonville. Toute une population de pêcheurs pauvres est venue se réfugier là, pour y vivre. Des pêcheurs qui nourrissent la région et engraissent les grossistes des halles de Lagos. Ils sont angolais, algériens, marocains, portugais, tunisiens. Ils ont bâti un village de tôles et de cartons que la dictature de Salazar tolère parce qu’ils font vivre la région et par leur pêche, enrichissent la ville.

Mais en 1974, la dictature est renversée. Un architecte militant, José Veloso, décide alors que la Révolution doit mettre fin au scandale du bidonville des pêcheurs de Lagos. Il va à leur rencontre pour proposer son aide, habité par un rêve fou : construire en dur sur la plage, un quartier dont ils seraient propriétaires. Les pêcheurs sont pauvres. Très. Ils n’ont pas un centime devant eux, le terrain ne leur appartient pas, et pourtant, ce rêve va se réaliser.

Veloso découvre sur place la réalité de leur vie. Terrible : sans eau courante, sans électricité, sans équipements. Rien. Pendant plus de deux générations. Ou plutôt, ce qu’il découvre, ce sont des hommes courageux qui ont su faire face à des conditions de vie dégradantes. Ces Indiens de la Plage, comme on les appelait alors, se sont organisés. Ils ont construit une salle commune, mis en place une hygiène collective, collectant par exemple leurs ordures ménagères. Ils ont créé un dispensaire, une école, une protection civile, élus des représentants, une équipe de foot a même surgi qui porte fièrement les couleurs des Indiens. Ils ont pris soin les uns des autres, se sont entraidés, ont inventé des systèmes de garde des enfants, fondé une caisse mutualiste pour faire face aux coups durs que la mer dispense. C’est cette solidarité effective qui va convaincre Veloso qu’un grand projet est possible. Il contacte un documentariste et José Afonso, le plus célèbre chanteur de fado de l’époque, très engagé dans les luttes d’émancipation. Ensemble ils vont collecter de l’agent, initier une solidarité régionale. Les pêcheurs vont créer une structure de financement dont ils seront les décisionnaires, racheter le terrain, le découper en parcelles égales, recruter quelques maçons professionnels et avec leurs familles, nuit et jour ils vont édifier ce quartier qui a survécu jusqu’à aujourd’hui.

C’est tout cet effort et cet élan que le documentaire retrace. Superbement. Le film n’existe pas en version française. C’est dommage : l’expérience est belle.

On peut changer le monde.

C’est cette espérance que je me plais à porter pour cette rentrée de septembre.

Je n’ai pu revoir Veloso cette année, alors que je séjournais au Portugal. Il sort d’un douloureux chagrin, dont le deuil lui a pris des années : la mort de sa femme, suivie de celle de sa fille. Aujourd’hui, son beau-fils poursuit son combat au sein de la municipalité de droite de Lagos, qui voudrait raser le quartier des pêcheurs pour y bâtir des hôtels à touristes.

La lutte continue. Toujours.

 

Continuar a Viver ou OS INDIOS DA MEIA PRAIA de Antonio da Cunha Teles, 1976.

Costa do Castelo Filmes. SA, Av. Eng. Arantes e Oliveira, 11 - 1º A, 1900221- Lisboa, Portugal. 110mn.

http://pt.wikipedia.org/wiki/Jos%C3%A9_Afonso

 

Lire la suite

Pasolini : Saint Paul, le déchirement du politique

2 Juillet 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

pasolini-paul.jpgUn scénario. Le scénario d’un film ambitieux cinématographiquement, que Pasolini n’a jamais eu les moyens de tourner. Un scénario écrit en deux mois : mai et juin 68, dans la farouche conviction de son actualité. Un film interrogeant, comme l’évoque Alain Badiou dans sa préface, les vérités implacables auxquelles notre vie individuelle et notre vie collective sont confrontées, et "du sens qu’elle(s) peu(vent) ou non recevoir du monde tel qu’il est".

Un film sur le déchirement, le hiatus qui informe le couple malheureux du sens et de la vérité, Paul incarnant à merveille ce conflit que chaque engagement réactualise, entre la nécessité politique et la question du sens. Comment une vérité quelconque pourrait-elle faire son chemin dans ce monde ? On se rappelle les totalitarismes, l’Inquisition, les mensonges de Droite, de Gauche…

Un film u-crhonique, écrit au présent du monde contemporain, transposant la vie de Paul dans les villes qui sont les nôtres, New York, Paris, Rome, Barcelone… Où Paul voyage pour annoncer une Parole de vérité, violente, inouïe, expliquant sans relâche, pédagogue, politique, construisant jour après jour l’institution qui lui paraît la plus apte à porter cette Parole : l’Ecclesia, cette Assemblée des chrétiens qui n’est ni une civitas, ni une polis.

L’histoire de l’Eglise naissante donc, dont il ne sait si elle saura conserver la Passion qui le porte. Et donc l’histoire de Paul, rendant compte de l’état des connaissances sur son sujet dans les années 60 –depuis, cette connaissance a évolué, en particulier en ce qui concerne sa formation intellectuelle, littéralement époustouflante, ou la véritable nature de sa persécution des chrétiens : Paul ne disposait pas de pouvoirs de police, mais seulement de dénonciation, ou bien encore sur ses relations avec les autres Apôtres et la légende de son martyre à Rome.

Le scénario, détaillé, permet d’imaginer cette ambition d’un film récapitulant d’un coup toute cette longue histoire de l’humanité "occidentale", depuis son fameux an zéro à nos jours. Ici, depuis la guerre de 39-45 jusqu’aux portes du triomphe du néo-libéralisme. L’Histoire commence à Paris, sous la botte nazie, une poignée de résistants (les Apôtres) conspirant contre cet ordre qui déferle sur l’Europe, dont Etienne, le premier martyr chrétien, sera la première victime. Le traitement paraît saisissant : Pasolini avait imaginé d’entrechoquer les séquences d’images d’archives, graduées dans leur violence par l’opposition qu’il voulait en tirer avec nos discours rassurants sur l’état de notre monde, si loin, on aimerait tant le croire, de la violence nazie. Mais l’étrangeté majeure, c’est la partition de Paul, parlant toujours dans le film la langue de ses Êpitres ! Le pari de la vérité de Paul peut-il résonner en nous aujourd’hui encore ?

New York, Paris, Rome, Barcelone… L’Atlantique a pris la place de la Méditerranée. Paul voyage, inlassable, dans ces villes qui sont devenues le siège de la bourgeoisie hypocrite, arrogante, cultivant déjà son racisme de classe et son racisme tout court, comme le seul horizon politique capable de la maintenir hors de portée des révolutions politiques ! Déjà ! Une bourgeoisie insultante qui sait donc comment elle fera face désormais à ce monde d’angoisse qu’elle génère, ce monde pessimiste que Pasolini décrit, d’une lutte sans espoir menée par les Noirs américains et les classes européennes pauvres…

Pasolini filme au plus près de ce cynisme, sans concession, scrutant avec la même sévérité les discours moraux de Paul, qu’il imaginait de passer en bande son tandis qu’à l’image nous aurions vu l’Eglise chrétienne d’aujourd’hui, sa pompe et ses rituels, sa hiérarchie et son peuple assommé socialement, courbant l’échine avec piété.

"Toute institution, écrit Pasolini, implique un pacte avec sa conscience". L’Eglise bien sûr, et Pasolini d’égrener la liste des papes criminels, mais les démocraties occidentales aussi bien, qui n’en finissent pas de nous faire payer le prix de leur inachèvement. Pasolini aurait filmé entre autres les habitants de "ces immeubles incolores (de banlieue), décrépis et immenses qui torturent l’horizon". Le Pouvoir a le même visage partout. Mais le mépris de la Vie Publique de Paul, où son sens de la morale se fonde, finit par troubler Pasolini. L’Eglise était-elle nécessaire ? Comment s’organiser ? La question vaut pour lui de toute construction d’une force politique qui se proposerait de changer la vie : quelle force construire qui ne renierait pas son événement ? Comment redéfinir la polis au fond, sinon le politique et l’engagement politique, qui ne nous dépossèderait pas de nos vies ?

Il faudrait ici bien sûr poursuivre la réflexion dans le sens de cette dialectique de l’abjection et du sublime que construit Pasolini, où la religion s’incarne comme paradigme poétique et praxis d’une conduite de vie qui refuserait de trouver son sens dans l’oubli de la zoê, tel que les philosophes du politique nous l’ont légué. Une réflexion à mener donc, une autre fois…

  

 

Saint Paul, Pasolini, éditions Nous, préface d’Alain Badiou, traduit de l’italien par Giovani Joppolo, 23 mars 2013, 184 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2913549821.

Lire la suite

guetteurs de rêves (Walter Benjamin)

1 Juillet 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

turquie-revolte.jpgC’est une utopie, dit-on ici et là, de croire que nous pourrions changer les choses, quand les moyens dont nous disposons paraissent pareillement dérisoires à côté de ceux mis en œuvre par les puissants de ce monde. Une utopie ? Justement : quelle question pose l’utopie, sinon celle de l’altérité sociale, forclose dans les discours de la domination sous les formes les plus insidieuses quand elles ne sont pas barbares, à vouloir nous assigner la place si peu reluisante de l’électeur couché, tout juste bon à délivrer quitus à une classe politique qui n’a cessé de nous mépriser au plus profond de nos espoirs en elle.

Peut-être faut-il reprendre souffle d’un plus profond questionnement, insensé, assurément, à vouloir se reprendre du fondement où l’Être se penserait. Qu’est-ce que l’utopie au demeurant, sinon penser l’être comme inachevé et processuel, trouvant dans cet inachèvement sa raison d’être ?

Lévinas pensait que l’utopie constituait par excellence le socle de cette énigmatique région de l’univers qu’est l’être humain. Qu’elle incarnait l’espace de la rencontre en l’homme d’une altérité qu’il ne convenait pas de comprendre dans le champ de l’ontologie, mais celui de l’éthique. Il y voyait très essentiellement la chance pour l’être d’y tenter de s’aventurer non pas en quelque mauvais infini ou de s’enfermer dans une pénible errance, mais d’accéder enfin à la pleine lumière de lui-même. Il imaginait que dans ce pas vers le mystérieux territoire de l’utopie, l’homme saurait y nommer ses raisons d’être. Walter Benjamin l’avait bien compris, qui voyait dans la haine de l’utopie l’expression la plus sensible des défenseurs de l’ordre en proie à la peur de l’altérité. Les sociétés les moins utopiques ne sont-elles pas les sociétés totalitaires ? Voire les sociétés autoritaires ou même ces sociétés néo-libérales, prises dans l’illusion de l’accomplissement, du "retour chez soi". Pour Benjamin, le social devait impérativement demeurer travaillé par ce rêve, qui n’était rien moins, à ses yeux, que de tenter de repérer les points aveugles de l’émancipation moderne.

L'Europe n'aura pas vécu, finalement, son Printemps. Les turbulences auront été nombreuses pourtant, qui ne désemparent pas, s'éteignent ici, se rallument là. Passée la trève estivale, parions que l'automne sera plus chaud qu'attendu...

Lire la suite

Le mépris d’Ancien Régime des élites politiques

21 Juin 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

peuple.jpgL’ouvrage est passionnant, édifiant, terrifiant…
Historienne, Deborah Cohen a tenté d’explorer la création et l’usage du vocabulaire désignant les couches populaires, tout au long de ces trois derniers siècles. Des marques langagières extrêmement révélatrices, non seulement de la place que les élites ont assigné à ces couches populaires, mais aussi de l’effort ébauché dès le XVIIIème siècle pour inventer l’idée (et le concept) de société comme principe de construction politique et sociale d’un vivre ensemble porté par des aspirations «démocratiques».

Et le résultat est consternant…
On apprend ainsi qu’au tout début du XVIIIème siècle, le discours était plutôt «naturalisant» : les catégories sociales étaient perçues comme des essences immuables déterminants les comportements individuels. Avant que les progrès de l’observation scientifique et de la contestation politique ne viennent affirmer la figure d’un Peuple opprimé mais «victorieux», recouvrant non seulement sa dignité mais sa capacité d’intervention et d’innovation, politique, sociale, intellectuelle, grâce au discours marxiste particulièrement. Brève parenthèse cependant : dès la fin du XXème siècle, le travail perdant de sa force explicative, les mots qui évoquaient les frontières du social se firent plus violents. De «gens de peu» à «gens simples», le vocabulaire contourna avec beaucoup d’application l’idée que les couches populaires subissaient une injustice. Plutôt que de les nommer sous le vocable de «déshérités», qui convenait le mieux pour décrire ceux à qui l’ont refusait l’héritage historique de la Nation – le plus grand nombre en fait-, les discours s’entichèrent des termes sanctionnant une fatalité. Vocabulaire de la honte qui culmina dans le propos de Raffarin en 2002, au lendemain des élections présidentielles, lorsque ce dernier, s’en prenant aux élites socialistes («la France d’en Haut», non sans quelques raisons), évoqua le sort de «la France d’en bas»…
Discours ambivalent, de mépris plus que de mansuétude pour cette «France d’en bas» sommée de rallier le camp des vainqueurs. Discours de mépris traduisant une troublante réalité : l’absence de mobilité dans une France rigoureusement coupée en deux. Et discours qui, à dire vrai, renvoyait, ainsi que le dévoile cette terrible étude, au vocabulaire de l’Ancien Régime, dessinant les contours d’un pays aux mondes incompatibles. Discours renouant, de fait, avec le mépris dans lequel la France de l’Ancien Régime tenait les catégories populaires.
Mieux : en analysant de près les discours tenus tout au long du XVIIIème siècle, Deborah Cohen révèle des proximités troublantes avec les discours que le Pouvoir politico-médiatique tient aujourd’hui. Dans la première moitié du XVIIIème siècle, la stratégie de domination des classes supérieures s’organisa autour de la production de discours sécuritaires : il s’agissait d’enfermer les couches populaires dans le périmètre de ces discours, auquel bientôt l’on adjoignit une clôture morale pour être certain d’avoir bien verrouillé l’ensemble. Toutes les expressions qualifiant les couches populaires traduisaient alors l’idée d’un espace sans lien avec celui des élites, d’un espace peuplé de figures décrites comme contre-monde. Discours visant in fine à remettre en cause le concept naissant de société, qui néanmoins irriguait un XVIIIème siècle décidément éclairant.
La remise en question, de nos jours, du concept de société, traduit une régression sans précédent. Les classes supérieures, plus dominantes que jamais, achèvent leur sale boulot en affichant comme seule légitime leur culture. Culture au sein de laquelle la figure du Peuple n’embarrasse même plus : le Peuple est devenu invisible. Seule la pauvreté ne cesse de s’élargir en France, et les classes cultivées de s’enrichir comme jamais elles ne l’ont pu. Que le siècle d’avant la Révolution soit plus approprié pour rendre compte des rapports sociaux d’aujourd’hui ne trouble semble-t-il personne…


La nature du peuple - Les formes de l'imaginaire social (XVIIIe-XXIe siècles), de Déborah Cohen, éditions Champ Vallon, coll. La Chose Publique, mars 2010, 448 pages, 28 euros, isbn 13 : 978-2-87673-526-2.

Lire la suite

Howard Zinn, Une Vie à Gauche

13 Juin 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

zinn-gauche.jpgUne vie à Gauche… Mais attention : cette vraie New Left américaine, pas cette fausse droite française affublée d’un gros nez rose, qui vit sans conviction intellectuelle ni morale.

Howard Zinn aura passé sa vie à Gauche, critique à l’égard des partis de pouvoir, militant infatigable, déniaisé sur la démocratie et cessant très tôt d’être l’un de ces naïfs progressistes qui font le lit de ces états très peu démocratiques qui sont les nôtres.

La biographie de Martin Duberman, son ami de toujours, est à l’image de l’engagement des deux compères : sans concession, franche, n’hésitant pas à pointer les approximations d’Howie, les généralités nébuleuses, voire les injonctions paradoxales qui relevaient de son désintérêt face à la théorie.

Une biographie exigeante donc, qui entre dans le détail d’une vie que Martin a accompagnée pas à pas d’un bout à l’autre de la vie d’Howard.

Il raconte donc l’enfance, la misère d’immigrés juifs de l’Est, cette vraie misère de survie dans une Amérique qui ne faisait rêver que les classes possédantes. Il raconte l’enfance famélique qui contraignait les enfants eux-mêmes à travailler, tel Howard, dès ses 14 ans. Howard réussissant miraculeusement à l’école, mais devant interrompre longuement ses études avant de les reprendre à 27 ans.

Il raconte l’enfant de 17 ans, déniaisé brutalement sur la démocratie après avoir reçu un violent coup de matraque sur la tête pour avoir osé tenté d’exprimer son point de vue publiquement. Il raconte l’engagement, la soute de ce bombardier où Howard s’interroge sur la nécessité de raser la ville française de Royan au napalm, il raconte Howard doutant du caractère juste de cette Guerre, comprenant Hiroshima comme le premier acte diplomatique de la Guerre froide et affirmant à ses amis que la guerre de 39-45 n’était pas une guerre contre le fascisme, mais pour l’Empire américain. Il a tout compris, observant les agissements de la BIRD, la Banque pour la Reconstruction et le Développement, dont la première déclaration est éloquente : "favoriser l’investissement privé partout dans le monde"… Quelle vision politique dès ses 21 ans !

histoirepopulaire.jpgA 27 ans il reprend donc ses études, bénéficiant d’un programme de gratuité pour service rendu à la patrie. Il soutient son doctorat à la Columbia Université, postule à Atlanta, au Spelman College qui n’accueille derrière ses barbelés que des jeunes filles noires, s’engage aussitôt dans la lutte pour la reconnaissance des droits civiques des noirs. Au passage, Martin Duberman nous livre une superbe étude des positions des intellectuels de l’époque sur la question noire, dont celle de Faulkner, qui ne trouvait rien à redire à cette ségrégation pourvu que l’état fédéral acceptât de mieux financer les universités noires qui, en effet, ne percevaient que 0,66% de la manne dévolue aux universités américaines... Ou Schlesinger, condamnant le "dogmatisme" des militants noirs, trop pressés (!) à ses yeux de recouvrer leurs droits et à qui il recommandait davantage de patience…

Howard, lui, face à "l’exquise courtoisie des Blancs du Sud", s’engageait totalement dans ce premier combat victorieux. Nous le suivons pas à pas, n’oubliant jamais les raisons de son engagement universitaire, même lorsqu’il sera nommé chercheur à Harvard, ce que d’aucuns auraient pris pour une consécration. Lui reviendra bien vite à Atlanta, avant de se voir limogé du fait de son activisme. C’est que Howard ne voulait pas simplement se payer de vains mots mais agir, concrètement, et très concrètement voulait peser sur l’ordre social américain, bien loin de ces engagements politiques de la génération 68 en France par exemple, qui n’aura rien touché à l’ordre social français. C’est qu’écrire l’Histoire, pour Zinn, ne s’entendait pas d’une posture purement théorique, n’engageant qu’aux controverses de salon ou aux stratégies de positons au sein du monde universitaire. Engagé dans sa vie d’abord, il en fera de même tant dans la conception du travail intellectuel qu’il va déployer, que de son rôle au sein de la poussiéreuse American Historical Association (AHA), regroupant les universitaires de sa discipline. Toute sa vie Zinn militera pour la réformer, posant la question de la prétendue objectivité savante, pitoyable cache sexe à ses yeux, Zinn ne cessant de rappeler à ses confrères leurs choix douteux à chaque grand moment de l’Histoire, comme celui du mouvement des Historiens "objectifs" qui, en 14-18, mirent sur pied le National Board for Historical Service, destiné à fournir au grand public des "informations fiables" sur la guerre, à savoir : 33 millions de brochures expliquant le rôle vertueux joué par les Etats-Unis dans ce conflit… Idem en 39-45 autour de la notion de Guerre Juste. Idem en 1961, quand le président de l’AHA déclarait que "l’abus d’autocritique affaiblit un peuple"… Oscillant toute sa vie entre marxisme et anarchie, Zinn sera resté d’un bout à l’autre exemplaire dans ses engagements, affirmant sans jamais faiblir que "demeurer un être humain est plus important qu’être historien".

  

 

 

Howard Zinn : Une vie à gauche, de Martin Duberman, traduction de Thomas Déri, éditions Lux, mais 2013, coll. Mémoire de l’Amérique, 392 pages, 24 euros, ISBN-13: 978-2895961635.

http://www.joel-jegouzo.com/article-howard-zinn-autour-d-emma-goldman-anarchiste-americaine-72972002.html

http://www.joel-jegouzo.com/article-howard-zinn-l-impossible-neutralite-118104006.html

http://www.joel-jegouzo.com/article-une-autre-histoire-de-l-amerique-45123967.html

 

 

Lire la suite