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La Dimension du sens que nous sommes

politique

Dissidence sociale et marginalité invisible…

11 Juin 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

barel.jpgL’idée que tout ce qui diffère dérange est une simplification naïve, affirme Yves Barel. Car il existe des marginalités compatibles avec l’ordre social en place (celle des extrémistes de droite par exemple), et des révoltes qui ne le détruisent pas et ne font que changer les hommes porteurs de cet ordre social -voyez aussi la "génération 68".
La dissidence est même une nécessité sociale : tout groupe humain voulant acquérir une identité doit se confronter à son altérité – au besoin en la fabriquant.
C’est si vrai qu’à certaines époques cette dissidence a été institutionnalisée. Tragiquement sous la forme d’un groupe émissaire, festivement sous celle d’un moment transgressif (les rites d’inversions carnavalesques).
Ainsi donc, la première question à se poser est celle de l’ambivalence de la dissidence sociale.
L’intégration équivoque des artistes dans nos sociétés contemporaines par exemple, traduit-elle une quelconque dissidence, ou bien n’est-elle pas plutôt un outil de la reproduction sociale ? La pseudo dissidence affichée par la plupart des artistes contemporains n’est-elle pas en effet l’expression d’un accord profond de la société avec elle-même ? Si bien que ce radicalisme de pacotille bien souvent, ne pourra apparaître que risible dans quelques décennies, sinon coupable…
Rappelez-vous : Marx disait toujours que les choses se reproduisaient deux fois : une fois comme tragédie, une seconde fois comme tragi-comédie...
Une société développant toujours une part de religion d’elle-même, il faudrait donc pouvoir distinguer tout d’abord la marginalité feinte, de la marginalité d’exclusion. Mais Yves Barel propose autre chose : une réflexion sur ce qu’il nommait la marginalité invisible. A savoir : une marginalité potentielle qui se révèle dans les événements dramatiques du social : le chômage, la précarité, l'exclusion. Une marginalité dont le caractère principal est d’être l’expression de ceux qui, au fond, désirent l’intégration sociale, mais ne peuvent y accéder -songer à nos générations d'enfants d'immigrés exclus, toujours, du pacte républicain. Une marginalité exprimant du coup deux univers sociaux et culturels distincts, au demeurant déjà pointée dans l’horizon des études sociologiques des années 1930, sous le vocable de marginalité sécante : sous l’apparence d’un continu, de la discontinuité surgit dans les vies qui y sont confrontées, organisant son travail de sape. Cette marginalité invisible conduit à l’existence de stratégies humaines et sociales construites sur deux plans, sanctionnant une image sociale brouillée.
Le premier signe manifeste de cette marginalité serait le retrait politique, selon Yves Barel. Ne pas voter. Ne plus voter. Ne plus jamais voter. Par exemple. Non pas cette fois la marginalité d’individus qui se marginalisent, mais celle d’individus qui marginalisent un mode dominant d'expression politique : le vote démocratique (si peu en fait). Non celle des minorités, mais celle de majorités marginalisées dans la société, et révélant de la sorte une société absente à elle-même. L'abstention électorale en est un bon exemple. Certes, en se retirant, ces marginalités permettent à la société et à son mode dominant de mieux exercer sa domination. Là est l'équivoque : la marginalité invisible est largement indécidable. Elle est une stratégie de l’équivoque, maintenant cet équivoque comme nécessité morale et sociale du moment. Pour qui voter, quand à l'horizon la peine reste la même ? Pourquoi voter quand la souffrance demeure ? Une stratégie qui impose de réfléchir en retour à la nature de cet équivoque et oblige à déplacer l’analyse sociologique de ses approches habituelles.
«Quand on se rabat sur le rapport au corps, observe Yves Barel, parce qu’on est fatigué du rapport au social», le sociologue ne peut pas ne pas réaliser que le social s’est d’un coup transporté dans le corps où l’autre semble échouer. Corps aux abois des millions de pauvres souffrant dans leur chair la mort lente qui leur est destinée.
La visibilité de cette marginalité, c’est ainsi de faire comme si elle détenait la solution (le repli sur le corps par exemple), alors qu’il ne s’agit en aucun cas d’une solution mais d’un état transitoire qui a le mérite de faire sortir du bois le besoin d’un renouvellement des outils au travers desquels une société tente de se saisir. Ou pour le dire autrement : de renouveler les narrations à travers lesquelles une société, un groupe, se donnent à lire. Il y a plus de huit millions de pauvres en France, Monsieur Hollande, par exemple.



Yves Barel, économiste et sociologue grenoblois, mort en septembre 1990. Il est l’une des personnalités du monde intellectuel français les plus injustement oubliées. Rappelons qu’il fut l’un des premiers, dès les années 70, à importer en France les outils conceptuels de l’analyse systémique. Et quant à sa carrière, il n’est pas anodin de noter qu’il décrocha l’ENA avant de voir son concours cassé par une décision inique visant à lui refuser son ticket pour la Haute Administration Nationale, cela parce qu’il était communiste. Fait rarissime dans l’Histoire de l’école, qui vit par ailleurs, en d’autres temps, l’un de ses concours reporté, pour permettre à un candidat -acceptable cette fois-, de le passer, alors qu’il faisait partie de la sélection française des J.O. Deux poids deux mesures, illustrés de belle façon…
La Dissidence sociale, de yves Barel, conférence prononcée au département « Humanités et sciences sociales » de l’Ecole Polytechnique, en 1982.
Le paradoxe et le système, Essai sur le fantastique social, de Yves Barel, Presses Universitaires Grenoble, réédition octobre 2008, ISBN : 2706114789.

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Comment on expulse…

10 Juin 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

expulsion.jpgDu représentant du Préfet au policier sur le terrain, en passant par les pilotes d’avion, l’escorte, les médecins qui établissent les certificats médicaux, Marie Cosnay a interrogé cette longue chaîne mutique du commandement d’expulsion, listant les tâches, les responsabilités et surtout, le degré de conscience des uns et des autres. Du tribunal au tarmac, on découvre une foule de gens et de métiers en charge des expulsions de personnes en situations irrégulières. Une chaîne où les responsabilités sont émiettées, tactiquement, rappelant fort les études des historiens sur le fonctionnement de l’administration française de Vichy en matière de traitement de la déportation, et dont l’efficacité fut louée par l’Administration nazie. Ad nauseam, le morcellement des tâches était déjà l’une des conditions de l’efficacité du système. Cela permettait d’isoler les uns des autres les acteurs de cette servitude, les enfermant chacun dans des tâches routinières et aveugles quant à la réalité de leurs effets, leur loyauté et leur conscience professionnelle faisant le reste…

Même protocole administratif ici, avec en bout de chaîne, le même problème rencontré par l’administration nazie, quand sur le terrain, il s’agit de dévoiler les vraies aboutissements de nos actes collectifs. Ici, sur le tarmac, il s’agit de faire monter les femmes, les enfants, les vieillards, les malades, dans l’avion. Il s’agit de tirer, bousculer, porter. Pas facile pour les policiers des centres de rétention, à qui l’on avait parler d’une population dure et qui ont fini par fraterniser souvent avec ces populations fragiles, juste fragiles. Alors l’administration française a recruté des "gorilles", ainsi que les nomment ces mêmes policiers, qui viennent de loin, débarquent au petit matin et repartent dans la foulée après avoir fait le boulot sans état d’âme. Il faut lire le témoignage de O., policier d’un centre de rétention, la quarantaine, à jamais marqué par la honte d’avoir dû servir en pareille occasion. Il confie l’horreur de voir les enfants arrachés à leurs familles, les mères traînées sur le tarmac sans ménagement, les vieillards bousculés. O. raconte. Les mensonges de l’Administration : quand une expulsion se prépare, les policiers du centre de rétention ne sont pas mis au courant. L’administration leur ment sur leur destination, comme elle ment aux familles. Au pied du mur, on embarque des pauvres gens brisés. Le représentant de la préfecture, dans son témoignage, fait lui-même par mégarde l’association : il ne veut pas qu’on le prenne pour un nazi. Il a raison : il s’agit juste d’une Mémoire honteuse du fonctionnement de l’Administration française, qui conduit des milliers de fonctionnaires à l’abandon de toute responsabilité personnelle face aux conséquences que peuvent entraîner des actes nuisibles exécutés sur ordre de cette Administration.

Marie Cosnay a mis en perspective son enquête, ces témoignages souvent bouleversant, avec les grands textes de la mythologie. De Platon à Ovide. Des textes fondateurs d’un Droit dont il ne reste rien. L’ensemble est saisissant.

  

 

Comment on expulse : Responsabilités en miettes , Marie Cosnay, Editions du Croquant, Collection : Carnets d'exil, 17 novembre 2011, 118 pages, 14 euros, ISBN-13: 978-2914968997.

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L’impossible insertion des jeunes issus de quartiers sensibles

31 Mai 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

sensible.jpgUne récente étude de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles attire l’attention des Pouvoirs Publics sur la situation des jeunes adultes de ces quartiers, qui connaissent depuis dix ans des difficultés d’insertion croissantes, avec l’apparition d’un nouveau levier de discrimination : l’effet quartier, qui joue désormais à plein et vient s’ajouter aux problèmes des origines sociales, ethniques et aux faibles niveaux de formation de ces jeunes en quête d’emploi.

Cette étude montre que la détérioration de l’économie française a d’abord sur-pénalisé les habitants de ces quartiers, écartés sans ménagement du pacte républicain d’une démocratie qui n’en peut plus de trahir ses principes. Parmi ces jeunes, se sont évidemment les enfants d’ouvriers qui se voient majoritairement condamnés. Des enfants dont l’environnement familial a été exilé lui-même du marché du travail : en 2007, 60% d’entre eux ne pouvait prétendre disposer que d’un parent en situation d’emploi, l’autre n’ayant plus l’espoir d’en retrouver un… Cerise sur le gâteau : les jeunes issus de l’immigration non européenne sont les plus durement touchés. Leur cursus scolaire esr, de beaucoup, plus abrégé que celui des autres : 30% d’entre eux par exemple entrent en sixième avec au moins un an de retard et après la troisième, plus de la moitié d’entre eux se voit orienter vers des filières professionnelles, sans espoir d’y réussir puisque les portes leurs sont fermées en apprentissage ! Et pour les rares d’entre eux qui accèdent aux études supérieures, ils sont deux fois plus nombreux que les autres à quitter cet enseignement sans autre diplôme en poche que le BAC… Les cursus de formation professionnelle pour jeunes adultes sont également raccourcis, et quant aux conditions d’accès à un emploi, elles se sont pour eux affaissées dramatiquement. Plus exposés que les autres aux variables économiques, le fonctionnement du marché français de l’emploi les pénalisent sans état d’âme. De plus en plus nombreux à pointer au chômage, leurs risques d’accumuler plus d’une année de chômage a crû vertigineusement depuis 10 ans. L’étude observe en outre là aussi, sur le marché de l’emploi, la diffusion rapide de l’effet quartier, particulièrement délétère en ce qui les concerne : les employeurs écartent systématiquement les candidatures en provenance des quartiers dès qu’ils sont identifiés comme sensibles… La ségrégation sociale (le mot est employé dans le rapport) génère ainsi des effets territoriaux dramatiques, qui remettent plus que jamais à l’ordre du jour la nécessité d’une réflexion politique sur la géographie des politiques de la ville en France !

  

 

Observatoire national des zones urbaines sensibles, rapport de l’ONZUS 2012.

Bref du Céreq, n°309, avril 2013 issn : 2116-6110.

Photo : Association quartier sans cible : http://quartiersanscible.wordpress.com/page/38/

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Howard Zinn, L’Impossible neutralité

28 Mai 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

zinn-agoneHoward Zinn est mort le 27 janvier 2010. Les médias français, Le Monde et Libération en tête, ne savaient que dire de cet historien qui fut pourtant l’un des intellectuels majeurs du renouveau de l’approche universitaire historienne aux Etats-Unis. Ils le traitèrent allègrement de marginal (!), voire, sans rire, d’"autodidacte" de l’histoire… C’est dire l’état d’aveuglement des médias français…

Inlassable défenseur des droits des minorités et de la désobéissance civile, Howard Zinn aura pourtant marqué à jamais les études universitaires américaines de son empreinte. Lisez son Autre Histoire Populaire des Etats-Unis, vous le comprendrez bien assez vite !

Dans cette autobiographie, c’est moins sous l’angle théorique qu’il évoque l’impossible neutralité des sciences sociales, que par l’observation de son propre vécu. Howard Zinn rappelle en particulier comment le jeune homme qu’il fut, qui participa en toute loyauté aux bombardements américains sur l’Europe au cours d’une guerre qu’il avait tout d’abord pensé "juste", finit par se radicaliser sur le sens de la conduite humaine, en tant de guerre comme en tant de paix. Son engagement universitaire en fut la vivante preuve, lui qui décida de devenir le seul blanc d’une université noire que tous les jeunes diplômés blancs préféraient ignorer.

Mais ce qui me retiendra dans cet ouvrage, c’est sa formidable énergie et cette volonté farouche qu’il déploie de ne céder jamais au pessimisme politique. Par les temps qui courent, il vaut la peine de l’écouter !

Il faut, nous dit-il, donner vie à ses idéaux. "La seule existence des opprimés en lutte, est porteuse d’espoir". Un message dont nous avons bien besoin dans cette Europe agressée quotidiennement par une idéologie néo-libérale assassine –il n’y a pas d’autres mots.

Parce que ces opprimés en lutte "sont la preuve qu’il existe des possibilités de changement dans ce monde". Certes, l’atmosphère générale est à la déconvenue, à la désespérance, mais Zinn a bien raison d’affirmer que nous n’avons pas le choix, que "seul le changement de perspective historique peut permettre d’éclairer nos ténèbres". Tout comme il a raison de nous rappeler combien le XXème siècle nous aura surpris : indifférent aux frémissements d’indignation qui l’ont traversé, il aura laissé mûrir les grandes tragédies que nous avons connues, mais aussi des contestations inouïes qui auront bousculer l’ordre des choses. Howard Zinn est bien placé pour le savoir, lui qui fut finalement l’acteur de deux grandes victoires des luttes américaines, pour les droits civiques et la guerre du Vietnam.

Il a raison encore quand il nous conseille de nous montrer attentifs aux "actes isolés qui commencent à s’accumuler", aux "élans individuels" qui se regroupent peu à, peu en actions organisées : "un beau jour, (…) un mouvement de grande ampleur envahit la scène". Nous ne savons pas quand, nous ne savons pas où, mais comme le dit Zinn, c’est déjà arrivé tant et tant de fois dans l’Histoire ! Pour l’heure, nous sommes hébétés, incapables de comprendre vraiment ce qui pousse sous la surface du présent, cet élément humain en particulier, "l’indignation refoulée, l’exaspération, le besoin de partager". Mais "à certains moments de l’histoire il se trouve des gens suffisamment intrépides pour parier que d’autres les suivront". "Si bous parvenons à comprendre cela, nous pourrions bien faire le premier pas. C’est déjà ce qui est arrivé dans l’histoire récente, un nombre incalculable de fois".

Immergés dans l’étau d’une crise montée de toute pièce, écrasés par la chape de plomb des espérances déçues, bafoués par un pouvoir politico-médiatique prédateur, la tentation de la résignation est certes grande. Peut-être l’histoire d’Howard Zinn peut-elle nous aider à mieux savoir nous positionner. Zinn songe à ses parents, ouvriers émigrés, terrorisés, le nez dans le guidon et qui n’ont jamais pu penser à autre chose qu’à tenter de s’extraire de leur pauvreté. Lui, affirme-t-il, a eu de la chance, simplement de la chance : il ne croit pas au mérite dans une société qui en brandit le leurre comme un hochet méprisant en dépit d’une réalité accablante. De cette chance il a fait un devoir, celui de ne céder jamais au cynisme facile de ces intellectuels qui pontifient sur le monde depuis leur coquet intérieur.

Il reste à vivre tout simplement : nos idéaux sont entiers et nous avons compris, comme lui en 1976, quand Carter vint au pouvoir, que tous les présidents ont toujours mené la même politique, au profit des plus riches. Nous avons compris, comme il l’a compris, que "l’avenir ne dépend pas de l’identité du prochain président : il dépend de l’aptitude des citoyens écœurés à se mobiliser pour hurler leur désir de changement encore plus fort que lors des soulèvements de 36, de leur aptitude à faire dérailler ce pays pour qu’il emprunte enfin de vraies nouvelles voies".

 

 

L'impossible neutralité : Autobiographie d'un historien et militant, de HowARD Zinn, préface de Thierry Discepolo, traduction de Frédéric Cotton, éd. Agone, 14 mars 2013, Collection : Eléments, 351 pages, 12 euros, ISBN-13: 978-2748901900.

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La Banderole. Histoire d’un objet politique

17 Mai 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

banderole.jpg"Pièce d’étoffe longue et étroite déplacée dans l’espace" (Larousse, 1874). De la bannière au bandeau, c’est toute l’histoire du renouvellement des formes de l’écriture qui nous est offerte dans cet essai. Une histoire populaire avant tout, qui doit tout à la rue, au fond le seul théâtre légitime du politique. Depuis plus d’un siècle, la banderole aura ainsi dit les fêtes, les luttes, les grèves, les insurrections. Outil de contestation, elle fut inventée par des prolétaires qui décidèrent de s’emparer de la ville, et de leur destin.

1905, la première révolution russe. Pour la première fois on observa la présence massive de banderoles. Faciles à bricoler, à transporter, elles devinrent vite l’objet central des soulèvements populaires. Symbole du groupe, du rassemblement, elles épousaient parfaitement la morphologie de la foule contestataire, articulant son grand corps frémissant pour lui assurer son unité. Son squelette, écrit Artières, qui en a étudié les moindres expressions, rappelant l’inventivité des suffragettes, ou la ténacité des étudiants américains du Summer Freedom de 1960, la brandissant comme l’étoffe des droits civiques. Sans oublier les plus émouvantes, les plus désespérées, ces banderoles des années 1970 qui fleurirent les toits des prisons de Toul ou de Nancy de leur terrible "On a faim", barbouillé au chocolat des cuisines pillées, faute de peinture. Un spectacle immédiatement déchiffrable. Qu’on se rappelle aussi plus près de nous la force des interventions d’Act up avec leurs banderoles du Gran Fury. Et si aujourd’hui la scène de cet objet s’est élargie à internet, modifiant l’espace de protestation, elles n’en conservent pas moins leur force.

  

 

La banderole : Histoire d'un objet politique, de Philippe Artières, éd. Autrement, coll. Leçon de choses, mars 2013, 160 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2746733343.

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Qu’est-ce qu’un Peuple ?

13 Mai 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

peuple.jpgOn se rappelle l’effroyable intendance de Pierre Rosanvallon légiférant des siècles de silence en affirmant que le Peuple était introuvable.

Dans sa lignée, ils furent nombreux à vouloir oublier que le peuple existait. C’était oublier que dans la même temps, l’Etat s’employait à transformer le peuple (dont la compréhension ne peut relever que de catégories politiques), en populations (catégorie biologique), que l’on pouvait isoler, manipuler et neutraliser à souhait.

Des collaborations qui tentent dans cet opuscule d’éclairer cette notion à nouveau frais, d’aucunes maintiennent cette idée que le Peuple n’existe pas. Certes, il est délicat de subsumer sous une pareille généralité des vécus et des sensibilités qui ne s’offrent guère à saisir qu’en rangs dispersés. La belle affaire cela dit…

Qui ne s’étonne pas de ce que Populaire soit sorti du langage politique qui lui a préféré, pernicieusement, le déploiement solennel du terme Populisme, lequel, en fin de compte, ne sert qu’une vraie cause : celle des élites bien pensantes, ahuries de voir que leur hochet prend si bien.

Des collaborations de cet ouvrage, je retiendrai surtout celle d’Alain Badiou, la plus pertinente, on verra pourquoi à mon sens.

Pour Alain Badiou, s’il y a certes une rhétorique illisible de l’appel au peuple, c’est parce que l’on a vidé ce substantif de son contenu politique. Qu’est-ce qui fait peuple au fond ? Et non "Un" peuple. On l’a vu dans le Printemps arabe : c’est son caractère d’émancipation.

Il faut d’emblée mettre de côté l’enracinement "national" de la notion : un Peuple n’est pas un Volk. Différence de taille, que ne relève pas Badiou, le Volk s’inscrit dans une durée (millénaire) et inscrit la stabilité de l'Histoire transcendant ses aléas, quand le peuple, lui, fait rupture dans l’Histoire et ne s’inscrit pas dans la durée : il n’est pas un patrimoine.

Le Peuple français, au sens de Volk, n’est au mieux qu’une catégorie de l’Etat conçue pour asseoir la légitimité de ses dirigeants.

Car à la vérité, le peuple doit être cherché du côté du surgissement : il est ce qui surgit contre l’Etat pour affirmer son désir de changement avec un ordre devenu arbitraire, une organisation de la vie qui a fini par annihiler toute souveraineté populaire.

Le peuple, c’est ce qui désigne ce processus politique émancipateur, non ce qui stagne au fond d’une mémoire nationale bien souvent obscure.

Qu’on se rappelle le Peuple de 1789, celui de 1936, voire de mai 68 : il est ce moment où les citoyens redeviennent acteurs de leur destin politique, ce moment de soulèvement où surgit non pas la conscience de représenter la majorité silencieuse, mais d’être le principe souverain conscient de lui-même, de sa force et de sa légitimité. Il est ainsi ce qui congédie brutalement l’Etat devenu illégitime et dans ce moment de crispation, il est une minorité qui ne parle pas au nom de l’ensemble, mais qui déclare, et surgit dans sa nouveauté politique.

Une minorité certes liée à l’ensemble physique de la nation et c’est du reste la qualité de cette liaison qui fonde la réalité politique de sa surrection et ses chances de succès.

On le voit, entendu comme ce moment où les hommes et les femmes décident que cela suffit, qu’il faut changer vraiment, la notion a de l’avenir.

Et entre nous, elle a aussi de la gueule, et nous avec quand nous faisons peuple et que nous ne nous laissons plus enfermer dans cette nauséabonde catégorie de "classe moyenne" qui est, selon Badiou, le nom du peuple français aujourd’hui, sacrifié à l’autel des ambitions politiciennes féroces, et devenu le bon peuple silencieux des oligarchies financières.

  

Qu’est-ce qu’un Peuple ? Collectif, La Fabrique éditions, coll. La Fabrique, 1er trimestre 2013, 124 pages, 12 euros, ISBN-13: 978-2358720465.

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Où sont passés les intellectuels ?

26 Avril 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

enzoMais… Est-ce vraiment de Maîtres dont nous avons besoin ?

Dans cet entretien, Enzo Traverso récapitule tout d’abord longuement cette histoire française de l’intellectuel, inaugurée par l’Affaire Dreyfus et qui connut en la personne de Sartre son accomplissement le plus achevé. Une histoire exclusivement française donc, et c’est dommage, parce qu’il aurait été intéressant de la comparer à d’autres histoires, celles des ex-pays de l’Est par exemple où le mot s’inventa, pour aller puiser peut-être du côté des nihilistes russes de quoi élargir cette réflexion –la figure de l’homme de trop qu’incarne le personnage de Tourgueniev, Bazarov, méritant à elle seule un vrai développement.

Mais peu importe. Une histoire franco-française donc, qui n’omet rien de l’engagement, du magistère d’opinion, de la polarisation droite-gauche, et jusqu’à la récente transformation de l’intellectuel en expert, conseiller du prince ou universitaire à la solde des cabinets ministériels, voire expert autoproclamé ne cessant de distiller sa prétendue neutralité dans les médias qui nous abusent.

L’expert donc, au service du Pouvoir, politique, industriel, économique, financier, qui a fini par convaincre l’Université elle-même qu’elle devait cesser de produire de la pensée critique pour valoriser, au travers des Masters, la fabrique du technicien congruent.

Exit donc l’intellectuel critique. Le dernier, c’était Bourdieu. Aujourd’hui, il reste bien un Badiou pour creuser une voie originale, mais dans leur immense majorité, ceux que l’on dénommait intellectuels ne savent plus eux-mêmes ce qu’ils sont, démonétisés qu’ils sont, sans parler de ces masses effarantes de jeunes et de moins jeunes chercheurs prolétarisés, en vacance éternelle de postes ou plongés dans la précarité.

Il n’y a plus d’intellectuels en France, et c’est peut-être tant mieux, le signe d’un profond changement en tout cas.

Oublions bien évidemment au passage ces marionnettes qui sont les purs produits de la société du spectacle néo-libéral : les Onfray, BHL et autres Finky.

Il n’y a plus d’intellectuels, seuls les médias en rafistolent à la hâte.

Traverso scrute donc notre passé pour tenter de comprendre comment tout cela s’est produit. Dans cet effort, quatre observations me retiendront.

Tout d’abord, cette fabrique du retournement de l’opinion d’où s’est absenté le sens critique fut inaugurée dans les années 80, avec la montée en puissance des think tanks, dont la visée objective comme disaient les marxistes, était au fond de neutraliser toute pensée critique pour ouvrir en grand l’horizon de la répression citoyenne.

Dans la foulée, cette conversion s’est accompagnée d’une transformation des enjeux des Partis de Pouvoir, qui n’ont aujourd’hui besoin ni d’intellectuels, ni de militants, mais de managers et de communicants.

La seconde observation concerne la transformation de l’espace culturel, converti à l’industrialisation de la culture, sous les bons auspices d’un Jack Lang. L’édition par exemple, loin d’être sauvée, fut précipitée dans la production en masse de livres conçus selon des plans de marketing, loin de toute audace intellectuelle.

Enfin, "Privé d’utopie, le monde s’est tourné vers le passé, la mémoire est devenue une obsession culturelle". Le Devoir de Mémoire prit habilement le relais de la révolte utopique, pour nous enfermer dans le ressassement compulsif de nos défaites.

Là où je serais en total désaccord avec Traverso, c’est à propos de sa tentative de reconstruire néanmoins un nouveau modèle de secouriste cultivé qui saurait éclairer notre chemin… Pour sauver la figure de l’intellectuel, Traverso convoque Foucault et son idée d’intellectuel "spécifique", élaborée dans les années 70 autour de luttes spécifiques, la prison en ce qui le concernait. Un intellectuel capable de mobiliser son savoir plutôt que des valeurs nous dit Traverso, et qui se ferait l’interprète des événements qui s’offrent à nous et nous bousculent. Ces segments de faits de société où dérouler en fait une culture très sciencespotarde… Quelque chose entre paillettes et profondeur de pensée, le jeté de poudre aux yeux en guise de conscience politique… Merci, on a déjà donné…

Au fond, en refermant le livre, force est de constater que Traverso n’a pas grand chose à nous dire. Nous n’avons pas besoin de maîtres, mais de collectifs, un peu à l’image des Economistes atterrés discutant inlassablement, épinglant, révélant l’immense racket dont nous sommes les victimes. Alors, sans rire : que cent collectifs s’épanouissent !

  

 

Où sont passés les intellectuels?, Enzo Traverso, Régis Meyran, éd. Textuel, février 2013, 112 pages, 17 euros, Collection : Conversations pour demain, ISBN-13: 978-2845974579.

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Echec scolaire – La grande peur (nationale)…

25 Avril 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

echec-scolaire.jpg250 000 enfants sortent chaque année du système scolaire sans aucun diplôme. Ni bac, ni brevet, ni BEP, rien. Ce chiffre émane du Ministère de l’Education Nationale, mais il n’est pas public. Les médias préfèrent diffuser celui de l’INSEE, établi sur un mode de calcul qui en minimise l’ampleur.

250 000 élèves donc, qui n’ont pas échoués : l’école n’a pas su les faire réussir. Ou n’a pas voulu.

250 000… Au seul énoncé de ce chiffre vertigineux, on comprend bien que la cause ne peut être que politique, au-delà de la nécessaire explication sociologique. Mais l’ouvrage, cette fois encore, n’en dit mot et préfère, exactement comme le fait le Ministère de l’Education Nationale, détourner pudiquement sinon honteusement, son regard du caractère politique de cet échec. Et cette fois encore, on croit pouvoir s’en sortir en faisant in fine porter le poids de cet échec par les familles, sinon les élèves eux-mêmes… L’approche demeure exclusivement psycho-pédagogique. On cherche des réponses à apporter aux plus "fragiles"… 250 000 !… Une paille ! 250 000 à qui l’on va s’amuser à dire que pour réussir, il faut "être bien à l’école". Certes…

La réussite des enfants relèveraient donc d’un effort collectif (mais non politique), associant parents, éducateurs, professeurs et élèves… Le tout débouche sur un petit guide à l’usage des familles… Comment les appeler, ces familles inquiètes, mais intéressées encore à la réussite de leurs enfants ?… Des familles "normales" peut-être, à l’image d’un Président "normal"… Des familles décidées à faire en sorte que leurs enfants s’en tirent –mais individuellement s’entend.

La réussite donc, dans cette perspective, est d’abord une affaire d’excitation. Et l’ouvrage de rendre compte des dernières avancées des neurosciences sur la question, scrutant les processus cognitifs non sans intérêt, dans leurs relations aux émotions, pour témoigner d’un découplage auquel notre système éducatif ne serait pas assez sensible.

A présidence normale, école normale… Faisant fi des conditions sociales et politiques des conditions d’apprentissage, on s’interroge donc sur le type d’intelligence qui est à l’œuvre à l’école. Avec au passage cette question posée comme par mégarde : pourquoi les enfants d’enseignants réussissent-ils mieux que les autres ? Ben… Parce qu’ils ont les clefs mon Capitaine… Ils connaissent les réponses physiques, psychologiques, cognitives, émotionnelles et intellectuelles qu’il faut apporter à leurs professeurs pour réussir, ils connaissent le système d’évaluation proposé et les justifications qu’il convient de lui fournir… (L’école n’évalue que ce qu’elle sait évaluer).

Bien évidemment, l’ouvrage n’est pas inutile, qui met cette fois encore en accusation un système destiné à extraire des élites, au détriment de l’immense masse de ses élèves qu’elle ne songe guère à instruire, à la vérité. Un système dont la notation est le bras armé, destructeur psychologiquement. Qu’importe l’extrême diversité des mémoires, des intelligences. Qu’importe l’existence d’autres manières d’évaluer, celles de ces pays du Nord de l’Europe par exemple, dont les résultats en terme de savoirs effectivement transmis sont bien supérieurs aux nôtres et qui ont bâti toute leur approche sur la confiance de l’élève en lui-même. Qu’importe ces études médicales qui révèlent qu’en France, un élève sur deux a le ventre noué quand il franchit les portes de son école. Qu’importe le niveau hallucinant d’absentéisme dans les écoles françaises, ainsi que le déplore le Ministère. Qu’importe que la pratique de la lecture, en milieu scolaire, se soit littéralement effondrée ces cinq dernières années en France, selon une étude que le Ministère, toujours et encore, tarde à révéler. De toute façon, il semblerait bien qu’au-delà d’une agitation de surface, l’on ne veuille pas agir réellement. Peut-être la France socialiste a-t-elle résolu, en bonne élève appliquée, de suivre à la lettre les recommandations récentes de l’OCDE, prenant acte du fait que la mondialisation des échanges n’ouvre qu’à la précarité d’emplois non qualifiés, conseillant de ce fait aux pays développés des coupes sombres dans leur budget d’éducation : pourquoi former en effet des jeunes instruits, quand on sait qu’ils n’auront que des tâches balourdes à accomplir ?

La pratique de la lecture donc, dans cette perspective… Une chute vertigineuse ces cinq dernières années. Encore que : le détail vaut la peine qu’on s’y arrête, car il dit tout de cette absence de conscience politique de l’Instruction Publique. Les milieux populaires ne lisaient pas beaucoup, ils ne lisent plus. Les classes moyennes lisaient un peu, elles ne lisent pratiquement plus. Les enfants de cadres moyens lisaient davantage, ils ne lisent que très peu désormais, et du digest de préférence. Seuls ont résisté à cette érosion les enfants des cadres supérieurs, qui continuent de lire beaucoup, et qui sont aussi ceux qui "réussissent le mieux", squattant les bancs des classes prépas –parenthèse, le Ministère reconnaît de ce point de vue le total échec de l’instruction publique : les inégalités se sont renforcées depuis une bonne vingtaine d’années, l’école du mérite n’existe pas.

Emplâtre sur une jambe de bois, il resterait donc la piste de la didactique pour contrer ces inégalités. Et la connaissance d’une sociologie efficace de la lecture. Certes, il n’est pas inutile de connaître les conditions qui transforment nos bambins en lecteurs cultivés : qu’ils soient d’abord confrontés à des actes de lecture. Des parents sans livres, ça ne donne à l’évidence pas des enfants lecteurs… Des enfants à qui l’on n’a pas transmis le goût des histoires non plus. Tout comme l’étude révèle qu’il faut les exposer à la démultiplication des types d’écrits, et les reconnaître dans leur statut de lecteur. On oublie simplement que si le désir d’apprendre est d’abord le désir d’appartenir à un groupe, au sein duquel l’enfant a besoin d’être reconnu dans l’élaboration d’une pensée collective, lui qui est apte, très tôt, "à se mesurer au vertige souverain de la pensée humaine", cette appartenance est très clivée, dans un pays tel que le nôtre…

 

Echec scolaire – La grande peur, de Julie Dupin, Editions Autrement, avril 2013, coll. ESSAIS-DOCUMENT, 152 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2746734432.

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Il ne s’agit plus de mieux régler la corruption !

19 Avril 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

badiou-copie-1.jpgGauche-Droite, Gauche-Droite, Gauche-Droite… Dans le musellement de la souveraineté populaire, il y a comme un balancement maudit qui vous met le cœur à l’heure, cher Léo… A la curée sarkozyste a succédé le pastiche socialiste. "Depuis que l’idée de Révolution (s’est absentée de nos sociétés), écrit Alain Badiou, notre monde n’est que le recommencement de la puissance", où la pornographie de la démocratie marchande le dispute à la grossièreté de la propagande médiatico-politique. Dehors gronde l’émeute. Mais elle ne parvient pas à se soustraire aux images que le monde de l’argent diffuse à satiété.

Alain Badiou est philosophe. C’est en philosophe qu’il réfléchit notre situation présente. Comment le Pouvoir recouvre-t-il d’images nos imaginaires ? Quel est le nom de ce Pouvoir anonyme, du reste ? Quel est ce fétiche qui nous aveugle et que nous ne savons pas nommer ?

La Démocratie, répond-il. Avec son mensonge politique et son mirage de perfectibilité qui nous plongent jour après jour dans l’attente, dans cette patience consternante, sinon masochiste, que le mot encode, empreint d’un espoir qu’il faudrait toujours repousser mais toujours représenté comme à portée de main, alors qu’il n’a jamais accouché que de l’injustice et de l’immoralité. La Démocratie répond-il avec force, dont la chimère nous aveugle de vains atermoiements.

C’est cet aveuglement qui motive sa réflexion. Quels en sont les mécanismes ? Comment s’y arracher ? Enfermés dans notre pitoyable misère que récapitule à elle seule l’expression de "classe moyenne", nous ne savons plus vivre que la subjectivité morbide que cette expression décline, raidis les uns les autres par l’espoir de "participer (mièvrement) à la formidable corruption inégalitaire du capitalisme, sans même avoir à le savoir"… Enfermés dans nos fantasmes d’usuriers, nous laissons la bride sur le coup de l’Etat démocratique, fondé de pouvoir du Capital despotique.

La révolte gronde pourtant. L’indignation. Mais elle ne produit pas de pensée forte. Peut-être est-ce parce que nous ne savons pas, nous n’osons pas décrypter le vrai sens de notre désir de changement ? L’Etat nous opprime, mais nous n’osons le dénoncer comme une pure machine arbitraire, dépourvue de toute légitimité politique. Peut-être n’osons-nous pas voir dans la Démocratie une fiction exclusivement destinée à confisquer notre pouvoir populaire souverain ?

Cependant que le temps presse. Il ne s’agit plus de mieux régler la corruption, ni de vouloir participer au rêve médiocre de la classe moyenne, mais de défaire cette idéologie mortifère dans laquelle nous croupissons.

Car il y a danger. Il y a urgence. Et la puissance latente de l’événement que nous sentons tous venir, pourrait bien se perdre dans des gestes de désespérés, sinon un dernier et fatal virage à Droite….

Mais il s’annonce déjà, redoute Alain Badiou, qui n’est guère optimiste. L’avènement de ce légitime désir de révolte semble déjà se perdre, tant il est mal engagé. Et Badiou de tenter, en philosophe, d’en décrire les usages, sa captation par des représentations morbides, la facticité de notre présent. Il faut désimaginer, nous dit-il, construire ce moment culturel qui parviendra à déboulonner l’emblème qui nous oppresse, le fétiche qui nous aveugle. Seule une pensée forte, organisée et populaire, seule une critique radicale de la Démocratie, une critique créatrice, nous permettra de nous sortir de la nasse dans laquelle le monde politico-médiatique nous a enfermés.

  

 

Alain Badiou, Pornographie du temps présent, Fayard, avril 2013, coll. Essais, 64 pages, 5 euros, ISBN-13: 978-2213677934.

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LA PATHOLOGIE SOCIALE DES ELITES SOCIALISTES

16 Avril 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 

ayrault.jpg4,6 millions de chômeurs, 8,6 millions de pauvres. Plus de 2 millions de français au RSA…

10 millions de français touchés par la crise du logement, 3,6 millions de familles logées dans des conditions insalubres -chiffres communiqués par la Fondation Abbé-Pierre en janvier 2013. (Par parenthèse, l’INSEE a renoncé à faire ce genre de calcul depuis l’année 2004).

685 142 personnes "privées de domicile personnel" : 133 000 sans domicile, 18 142 en résidence sociale, 38 000 en chambre d'hôtel, 85 000 dans des "habitations de fortune" et 411 000 chez des tiers).

1 SDF sur 3 est un travailleur pauvre…

Et la grande parade maniaco-dépressive des patrimoines en petite tenue…

Au premier janvier 2013, le montant du Rsa a été augmenté de 1,75 %, pour compenser l’inflation. Ce qui veut dire qu’il n’a pas été augmenté. Une personne seule touche 483 euros, un couple avec enfant 870 euros. Manger ou se loger, il faut choisir…

Les inégalités se creusent –dixit le rapport sur la pauvreté remis au gouvernement en décembre 2012.

7 enfants de cadres sur 10 exercent un emploi d’encadrement quelques années après la fin de leurs études.

7 enfants d’ouvriers sur 10 occuperont presque toute leur vie un emploi d’exécutant sous-payé. Presque, parce que le reste du temps, ils connaîtront de longues périodes de chômage et de RSA.

Le même rapport évoque une situation dangereuse dans laquelle les situations d’exclusion explosent : "la massification de la précarité touche des ménages auparavant protégés"… "De plus en plus de jeunes adultes et d’enfants ne connaissent que la pauvreté comme condition et avenir"… "2 nouveaux pauvres sur 3 entre 2009 et 2010 sont des enfants de moins de 18 ans", "annuellement plus de 130 000 jeunes adultes de moins de 25 ans sortent du système scolaire sans aucune qualification"… "Avec des taux de pauvreté au-delà de 30 %, les familles monoparentales, les personnes immigrées et les personnes résidant en ZUS restent les plus exposées au risque de pauvreté monétaire ainsi que les chômeurs et les inactifs."

Inutile de poursuivre.

La transmission des inégalités est la norme française.

La grande transformation du capitalisme –la mondialisation- a engendré le chômage de masse, la paupérisation des classes moyennes, la polarisation des revenus, avec en haut de l’échelle des revenus qui explosent, et en bas une précarisation toujours plus grande.

Ce qui frappe au fond, c’est que tout cela s’est mis en place dans le début des années 80, quand les socialistes sont arrivés au pouvoir, portés par l’immense espoir social-démocrate qui tourna bientôt à la berlue social-libérale, avant de virer au cauchemar néolibéral.

Non qu’ils en soient responsables. Mais ce dont ils sont responsables, c’est de cette culture politique qu’ils ont contribué à asseoir.

Dans les années 80, il fallait rompre avec la rupture révolutionnaire, en finir avec la lutte des classes, réactualisée depuis par les nantis.

Leurrés par leurs propres ambitions et par des intellectuels à la remorque d’analyses sociologiques vite faites sur le coin des table du pouvoir, encouragés par des médias qui renonçaient à exercer leur rôle de contre-pouvoir, mystifiés par le mirage d’une société enfin "moyenne", ils n’ont pas voulu voir que la promotion sociale était finie, que le monde s’avançait vers un capitalisme plus sauvage que jamais.

Les Trente Glorieuses s’achevaient, les socialistes vivaient encore sur le mythe du rattrapage salarial et économique continu des classes populaires et moyennes, sur la chimère des théories du ruissellement selon lesquelles plus les riches s’enrichissaient, plus les pauvres voyaient leur condition s’améliorer.

toupie.jpgDes sociologues, Mendras en tête, leur prédisaient l’avènement d’une société sans classe, offrant de liquider non seulement l’emblématique lutte des classes, mais la compréhension de la société en terme de classes sociales. L’INSEE à la rescousse se mit à produire des modes de calcul farfelus pour valider l’hypothèse. Des outils conceptuels capables de tromper durablement les élites au pouvoir.

Il n’est que d’éplucher son compte de la fameuse classe moyenne, étendue à la quasi totalité de la population française et de le comparer aux chiffres têtus de la misère réelle en France pour le comprendre.

C’est que la structure sociale elle-même des pays européens changeait. Mais ce changement ne convenait pas à nos chères élites : le déclassement grignotait cette structure sociale et tirait un pays comme la France vers le bas, dès le début des années 80. Et ça, ce n’était pas envisageable. Ce qui est arrivé dans la fin des années 70, ce n’était pas exclusivement la fin des Trente Glorieuses, mais l’explosion du compromis social du capitalisme industriel, qui fragilisa à la marge tout d’abord, puis rapidement précipita des contingents entiers de générations dans la misère.

Mais ça, ce n’était pas un discours porteur. On préféra évoquer l’entrée dans la société de l’intelligence, de la connaissance, porteuse d’emplois hautement qualifiés, auxquels nous devions préparer les générations à venir.

Ce qui arriva fut atroce, littéralement : dans cette société de l’intelligence, les emplois d’exécution ont en réalité explosé, pour voir MacDo devenir le premier employeur de France. Les emplois créés dans cette société dite cognitive n’auront été en réalité que des emplois précaires non-qualifiés, ouvrant au confinement social, non à la promotion sociale.

L’empreinte de la mondialisation des échanges est hautement visible là, dans cette polarisation de la structure sociale et du marché du travail, avec d’un côté des riches de plus en plus riches et de l’autre, des pauvres jetés par millions dans les affres de la misère (voir Robert Reich, 1990). La précarisation était déjà à l’œuvre quand les socialistes sont arrivés au pouvoir. Ils avaient déjà un temps de retard sur le glissement en profondeur de la société française vers sa paupérisation. Depuis, la polarisation sociale a complètement remodelé notre structure sociale. Mais le discours de la classe politico-médiatique n’a pas changé, et l’identification subjective aux classes moyennes, qui est le produit typique de la culture des sixties, est restée la même. Un gouffre s’est ouvert. On nous y précipite. 

 

 

http://www.onpes.gouv.fr/IMG/pdf/rapport-pauvrete_gouvernement-decembre2012.pdf

rapport sur la pauvreté de décembre 2012

image : la toupie de Mendras…

 

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