politique
Ceux d’en Haut, Hervé Hamon
Pas vraiment un livre sur le Pouvoir, mais un récit, très romanesque, des rencontres qu’Hervé Hamon a faites avec des gens qui, à des titres vraiment très divers, exercent un pouvoir dont on ne voit pas trop au demeurant ce qui les relie, le pouvoir des uns étant sans commune mesure avec celui des autres... Hamon brosse donc large, des portraits de braves gens qui se sont faits à la force du poignet aux barons de l’industrie française, héritiers de fortunes colossales.
N’attendez rien de bien engageant sur ces messieurs du CAC 40, comme le titre pourrait donner à le croire. J’ai de bien meilleurs anecdotes sur leur compte… Les portraits de Hamon sont dès lors complaisants, dépourvus de toute impertinence, offrant une tribune schizophrène à des hommes insignifiants. Hamon n’est pas William T. Vollmann , son enquête sent son ronron saupoudré de paroles édifiantes. C’est qu’il n’a lui-même pas beaucoup d’idées –raison pour laquelle il en fait un livre, comme beaucoup de ceux qui n’ont rien à dire aujourd’hui. Aucune réflexion critique, tout juste quelques questions presque dérangeantes, vite remisées dans la bienséance d’une courtoisie réjouie. Des hommes sincères en gros. Tout de même, frappe l’arrogance et l’assurance des hommes politiques dans cette mixture, et le manque absolu de conscience politique et sociale des grands patrons d’entreprise. Ils jonglent avec les milliards, mais sont incapables du moindre commentaire sur le fait que nombre de leurs salariés doivent vivre avec 900 euros par mois… Ils pataugent dans une conscience archaïque de la société, beaucoup plus à droite qu’on ne l’imaginerait, à l’instar d’un Riboud prenant le très chiraquien Luc Ferry pour un homme de gauche ! Imaginez le peu ! Le plus intéressant de l’ouvrage se dessine ainsi en creux. Non seulement dans cette vision réactionnaire de la société, mais avec celle d’un monde au fond suranné sur la défensive, d’un monde qui inquiète tant il est sur ses gardes, atteint qu’il est par l’image que la société lui renvoie de lui-même. Des patrons déstabilisés, dangereux parce qu’accrochés à leur vindicte, un prêchi-prêcha indigeste, soucieux d’un pouvoir dont ils sentent bien qu’il pourrait leur échapper demain, porteurs d’une conscience de classe dont on voit bien qu’elle se lézarde. Il faut donc enfoncer le clou –ce que Hamon, précisément, ne fait pas.
Ceux d'en haut, Hervé Hamon, Seuil, coll. H.C. Essais, avril 2013, 270 pages, ISBN-13: 978-2021071375.
INEGALITES SOCIALES : L’EXEMPLARITE FRANÇAISE…
La transmission des inégalités est, depuis 30 ans, la norme française, sinon son exception.
7 enfants de cadres sur 10 exercent un emploi d’encadrement, quelques années après la fin de leurs études.
7 enfants d’ouvriers sur 10 occuperont toute leur vie un emploi sous-qualifié.
10% des français les plus riches concentrent 50% de la totalité des richesses connues en France. Non des richesses disponibles : ce calcul ne tient pas compte de l’argent placé dans les paradis fiscaux…
Les hauts revenus s’envolent en France et ce, depuis le début des années 2000.
La pauvreté, elle, s’étend : il y a 8 millions de pauvres en France, et ce volume croît de jour en jour.
Depuis 30 ans, l’ascenseur social est en panne en France. Mieux : les conditions de naissance déterminent plus que jamais le destin des individus.
L’école française républicaine ? Un échec. Connu. Décortiqué. Mieux : une agence de sélection destinée à produire de l’exclusion, pointée du doigt par l’OCDE pour ses mauvais résultats qui la classe dans les derniers rangs de la lutte contre les inégalités.
Un exemple ? Tout le poids de la dépense scolaire est concentré en France sur les filières prestigieuses : grandes écoles, filières élitistes des universités sélectives, classes prépas, lycée généraux d’excellence. La Nation paie très cher le coût des études de ses enfants… les plus favorisés ! Curieuse conception de la solidarité nationale…
Dans ce système les enseignements les plus fondamentaux, là où tout se joue et là où les efforts devraient être les plus importants, dans les classes maternelles et du primaire, l’OCDE observe que de tous les pays avancés, la France est celle qui dépense le moins d’argent et leur a affecté le moins de moyens humains et matériels.
Le destin des petits français est ainsi, études à l’appui, scellé très tôt, en primaire généralement.
La réalité sociale française est désormais celle du déclassement. Le parcours des jeunes d’aujourd’hui, fortement lié aux ressources économiques de leurs parents, traduit à la perfection cette réalité hallucinante.
Une réalité dont la classe politique refuse de prendre la mesure, préférant parler de crise, comme si la société était malade et qu’il fallait la soigner, psychologiquement de préférence, le morale des ménages en tour de passe-passe commode pour masquer la dynamique des politiques d’inégalités conduites jusque là.
La faillite est donc totale, en particulier de cette prétendue méritocratie républicaine qui renvoie chacun à son prétendu échec et les chômeurs à leur prétendue paresse quand le chômage de masse s’est installé en France dès le début des années 1980 !
La précarité, la pauvreté, qui sont l’empreinte de la mondialisation des échanges, a conduit à la polarisation de la structure sociale française et de son marché du travail, avec d’un côté quelques fonctions hautement qualifiés et de l’autre, l’immense réservoir des gagne-pain sous-qualifiés, rémunérés à la limite de la décence.
La société de l’intelligence, tant vantée et attendue dans les années 80, n’aura ouvert la voie qu’à la précarité de masse. C’est du reste ce que constate l’OCDE, préconisant de dépenser moins d’argent encore dans l’éducation, puisque dans leur immense majorité, les jeunes de demain n’auront besoin d’aucune formation pour survivre.
Voilà ce qu’est notre réalité politico-économique. 30 années de reproduction sociale. Une génération sacrifiée, bientôt deux. Les derniers rapports de l’OIT (organisation International du Travail) vont dans ce sens : massivement, les jeunes de demain seront chômeurs et le resteront. Et en Europe, où déjà l’Espagne compte 50% de jeunes adultes au chômage, la France figure parmi les plus mauvais élèves, sans que cela préoccupe vraiment, sinon au replâtrage à la marge…
e destin au berceau : Inégalités et reproduction sociale, Camille Peugny, éd. du Seuil, coll. La République des idées, mars 2013, 112 pages, 11,80 euros, ISBN-13: 978-2021096088.
LA DROITE EST A RECONSTRUIRE, LA GAUCHE NON PLUS
La Gauche est à reconstruire. Mélanchon en a donné le ton, Hollande le promet. L'un éclairant notre présent de nouvelles narrations politiques pour le comprendre, l'autre s'enfermant dans la vieille narration du pouvoir, pour n'en poser qu'à grand peine la question.
Quant à la droite, empêtrée qu'elle est dans son jeu de succession, on ne voit guère comment elle pourrait aider à repenser cette question...
D'autant que le problème est, aujourd'hui, de savoir comment décrire la société dans laquelle nous vivons, et avec quels outils.
D'autant que les médias (de pouvoir eux aussi), en sont restés à la description d'une France coupée nécessairement en deux, et dans laquelle la seule question valable serait celle de mieux "réguler" les rapports entre France d’en haut et France d’en bas, ce que les hommes politiques, de Droite comme de Gauche, parvenus au Pouvoir, nomme "pédagogie" (du pouvoir)...
Un pouvoir que la classe politico-médiatique ne parvient plus à identifier et qu'elle imagine toujours comparable à ce qu'il était au sortir de la Révolution Française, avec un Etat supposé identique à la société. Or il ne l'est plus. Et ne peut guère en conséquence la représenter.
L'Etat n'est plus identique à la société. Et parce qu’il ne lui est plus identique, tout le problème depuis aura été celui de la limitation de son pouvoir.
C'est en divisant ce Pouvoir entre gouvernement et opposition qu’on a cru réussir à le limiter. Force est de constater qu'on y a échoué, parce que cette division n'aura été en réalité qu'une séparation de surface entre des concurrents identiques à la course au pouvoir.
Ce qui a échappé au sens de nos dirigeants, c'était la philosophie d'une telle partition, qui tenait à ce que la vérité de tout état démocratique réside dans la nécessité d’un sommet contingent, labile.
Cette déstabilisation fondatrice de la puissance suprême aurait dû être l’essence même du caractère démocratique de nos sociétés, incluant dans le pouvoir politique la particularité de valeurs nécessairement opposées.
Car ce qui est fondamental, en politique, c’est la fonction d’opposition.
Or, encore une fois, en France, cette fonction n’est pas assumée. Sinon dans l'horizon politicien, comme course au pouvoir et non vertue de la réflexion politique.
C’est pourquoi l’électorat a dû récupérer et devra récupérer demain pour son propre compte ce principe d’opposition.
Et soyons certain qu'il le fera, pour porter cette fois au pouvoir un gouvernement inédit, dans un dernier virage à droite sans doute, terrain que nous prépare de longue date la classe politico-médiatique au pouvoir, depuis bien trop longtemps.
Quand à la Gauche de pouvoir, qu'en attendre, elle qui n’aura été qu’un social-libéralisme en trompe-l’œil ? Que faire de cette Gauche qui s'est convaincue depuis longtemps qu’elle ne pouvait changer la vie ? Que faire de cette gauche qui a tenté de battre la droite sur son propre terrain : plus de richesse, moins de protection sociale. Que faire d'une gauche qui a cru que la classe moyenne avait définitivement triomphé non pas de la misère, mais des pauvres ?
Déjà elle rêve de conduire une politique soustraite du fardeau des pauvres. Un vrai Speenhamland dont l’idéal se mesure à l’aune de la poussée de la précarité en France et de son acceptation : la dissolution du peuple de gauche. Dissolution aidée, accentuée par les médias, lesquels, à quelques rares exceptions prêt, n’ont plus voulu assumer non plus leur fonction d’opposition pour goûter à leur tour aux ors du pouvoir...
Bande à part, de Jean-Luc Godard, 1964.
Deux jeunes marlous se hasardent dans un hold-up minable en compagnie d'une jeune fille candide – à voir comme un hommage aux séries B hollywoodiennes, plutôt qu’une allusion aux escroquerie minables de la classe politique française contemporaine.
Faut-il blanchir (en Suisse) la classe politique française ?
Assez ! L’histoire serait savoureuse s’il n’y avait autant de misère et d’injustice en France !
Donc le Ministre socialiste du Budget, en charge de la lutte contre la fraude fiscale, était un fraudeur…
Comment un tel homme a-t-il pu parvenir au sommet de cette hiérarchie administrative ?
Un homme dont, en outre, on connaissait les fonctions, tant privées que publiques, et dont nul n’ignorait qu’il était au centre de conflits d’intérêts inadmissibles…
Une brebis galleuse aujourd’hui. C’est bien commode.
Peut-on s'en sortir aussi commodément ?!
Assez de déclarations vertueuses ! Assez d’éléments de parole offusqués, outragés !
Rappelons le contexte –il est franco-français- : le 12 avril 2012, trois semaines après la première parution du livre d’Antoine Peillon, le Parquet de Paris désignait (enfin) un juge d’instruction pour mener une information judiciaire sur l’évasion fiscale en France… Et c’était tout. La Représentation républicaine refermait le dossier.
Le 17 avril 2012, ce même Peillon était (enfin toujours) auditionné par la commission d’enquête sénatoriale sur l’évasion fiscale. L’auteur exposa ce que tout le monde savait : la police et la Justice françaises disposaient d’une masse invraisemblable d’informations sur la question -dont elles n’avaient jamais rien fait.
Et pour cause : le 23 mai 2012, le Juge témoignait à son tour devant la même commission sénatoriale, pour révéler l’existence d’un verrou politique : il devait attendre une plainte du Ministre du Budget (le nouveau, Cahuzac) pour instruire officiellement son enquête. Jamais aucun ministre du Budget, en France, ne s’était soucié de porter plainte contre l’évasion fiscale. On le comprend mieux aujourd’hui…
Le 3 juillet 2012, Jean-Marc Ayrault promettait de régler une fois pour toute la question de l‘évasion fiscale. On a vu comment.
Le 24 juillet 2012, la commission d’enquête sénatoriale livrait ses conclusions : 50 milliards font illicitement défaut au Budget de la France. La commission faisait 59 propositions pour contrôler cette évasion fiscale. Le rapport de ladite commission devait être remis au Ministre de l’économie (Mosconi) et proposé à l’Assemblée nationale dans le cadre du débat budgétaire.
On attend toujours.
On a inscrit dans la Constitution la règle d’or, mais on refuse de mettre un terme à la fraude fiscale.
Une fraude qui est l’un des facteurs majeurs de la crise économique, avec au cœur de ces agissements l’UBS, banque suisse, artisan majeur de l’évasion fiscale dans le monde.
La République est notre bien le plus précieux, affirme François Hollande. Peut-être pas la Vème République…
Ces 600 milliards qui manquent à la France : Enquête au coeur de l'évasion fiscale, Antoine Peillon, Points, novembre 2012, 184 pages, 6,30 euros, isbn 13 : 978-2757830901.
Qu’est-ce que la psychanalyse peut apporter à la question du travail ?
Souffrance au travail, harcèlement, suicide. On se rappelle l’émoi d’une société, la nôtre, découvrant soudain que le travail mutilait, blessait, tuait. Pas forcément les plus faibles, tant la précarité avait gagné de terrain et la peur occupait désormais l'essentiel de notre vie sociale.
Dans le même temps, on réalisait combien les philosophes, le sociologues, les élites intellectuelles avaient abandonné ce terrain de la réflexion sur le travail aux seuls patrons d’entreprise. A peine était-il devenu un objet des théories du management. Au cynisme envahissant de la culture néolibérale faisait ainsi écho le silence de nos intellectuels sur ces nouvelles formes de la domination qui se faisaient jour, en particulier dans le monde du travail. L’heure était à la concurrence généralisée, à la performance, à l’évaluation individualisée des performances dont on voyait bien qu’elle déstructuraient les solidarités et les convivialités. Mais l’efficacité était la norme. La rentabilité, sa mesure. La mise en concurrence encourageait les comportements de défiance, de déloyauté, de peur. Tout un vécu qui contribua à la régression sans précédent des mouvements sociaux et favorisa le développement des pathologies du travail. Des pathologies dont l’idéologie néolibérale s’est jusqu’ici refusée à mesurer le coût, bien réel, pour la société, préférant externaliser ce coût et le faire supporter par la nation, alors que seules les entreprises en étaient responsables.
Le management par la peur, qui au final a conduit à l’accroissement des charges de travail de chacun, tant la surveillance des autres s’est imposée dans ce dispositif pervers de dégagement systématique de responsabilité, a certes un temps produit un beau mirage : on allait s’enrichir, la richesses allait ruisseler du CAC 40 à nos poches. Jusqu’à ce que cette promesse fasse long feu et que la pathologie de la solitude et de la désolation ne dévoilent le vrai visage de la société néolibérale à laquelle beaucoup avaient fini par adhérer.
C’était oublier que les liens au travail étaient des liens de civilité, des liens qui ressortissent au régime de l’être et non seulement à celui du faire.
C’était oublier que le travail, en ce qu’il concerne directement la construction de l’identité, renvoyait à l’économie de l’accomplissement de soi.
C’était oublier que sans rétribution symbolique, sans reconnaissance, la santé mentale des êtres humains s’en trouvait menacée.
Le travail se déploie certes dans le monde objectif, mais il se déploie aussi dans le monde subjectif, celui précisément de la reconnaissance et de la construction de l’identité.
Le rapport au travail interroge ainsi tout le processus de maturation des êtres humains et accessoirement, il interroge la question du renoncement, du refoulement, de la jouissance, de la morale et de son impact sur les instances du moi.
C’est tout cela que Christophe Dejours explore, depuis sa pratique de psychanalyste, de psychiatre, convoquant les grandes controverses sociologiques qui dans la postérité malheureuse d’un Marx mal compris, nous ont fait entrevoir dans le travail sa seule dimension d’aliénation, nous faisant oublier qu’il était aussi le médiateur de l’émancipation humaine.
Dejours tente donc ici de reconstruire un concept critique du travail, à travers le déploiement de la dimension de la coopération tout particulièrement, pour tenter de refonder une théorie du travail social qui ne ferait pas l’impasse sur ses dimensions psychologiques.
La coopération : ce qu’il faut non seulement mettre en œuvre pour garantir l’accession des êtres à leur revendication de construction de soi, mais encore ce qu’il faut mettre en œuvre sur le terrain pour que puisse se constituer une équipe, un collectif, uni pour travailler ensemble.
Une clinique de la coopération donc, qui emprunte aussi aux théories du management, pour soutenir cette fois l’idée du pouvoir émancipateur du travail.
Qu’est-ce que le processus civilisateur doit aux activités humaines telles que le travail ? L’approche est anthropologique, assurément, dans ce qu’elle décrit de la mobilisation des intelligences singularisées, inventives, façonnant une pratique qui contraint chacun à comprendre la façon dont l’autre travaille, qui presse chacun d’inventer la rhétorique qui lui permettra d’être intelligible aux autres, l’oblige à explorer ces notions dévoyées par le management néolibéral de la peur, de confiance, de loyauté, de controverse, de délibération, de compétence, d’arbitrage, voire de repenser les espaces de délibération informels habités par des pratiques de convivialités que le néolibéralisme a chassé de l’entreprise et des administrations, n’y décelant là qu’un risque pour sa bonne fortune.
Travail vivant Tome 2 travail et émancipation, Christophe Dejours, Payot, janvier 2013, coll. Petite bibliothèque Payot, 256 pages, 9,15 euros, ISBN-13: 978-2228908405.
Alain Badiou, d’un désastre obscur…
L’essai date de 1991, mais la préface est actualisée. Le point de départ de la réflexion d’Alain Badiou, c’est la chute de l’Union soviétique, en 89. Un désastre, selon lui, en ce que cette chute n’aura pas été le fruit d’une révolte populaire, mais le fait d’un effondrement intérieur. Soit-dit en passant, c’est exactement le même désastre qui pourrait bien nous menacer, tant l’effondrement de la société néolibérale sur elle-même est perceptible. L’inertie et la brutalité qui ont surgi ces dernières années au sein de l’UE plus particulièrement, rappellent pour beaucoup celles qui ont présidé à la chute de l’Union soviétique… Et tout comme dans son cas, nos dirigeants se montrent incapables de comprendre la situation et de prendre les décisions qui s’imposent, nous livrant jour après jour à l’obscur, dont nous ne connaissons certes pas encore le nom, mais dont nous percevons l’ignoble rumeur dans la formidable montée en puissance de l’islamophobie par exemple.
Badiou analyse donc la situation de l’état post-soviétique. De cette Russie que les économistes ont rangé ironiquement au rang de «pays émergent», une farce pour nous rassurer… La Russie post-soviétique ? Un échec. Un désastre, nous en sommes tous conscients, pour la démocratie en particulier, et pour le Peuple russe.
L’analyse de Badiou porte aussi bien sûr sur la mort de l’idée communiste. Ce tombeau du «Nous» séculaire, de la passion égalitaire, de l’idée de justice sociale, voire de cette subjectivité rebelle que rien n’a su remplacer, certainement pas le nihilisme esthétique des bobos parisiens. Une tyrannie médiocre s’est ainsi installée. Nous avons abandonné le vocable de «démocratie» aux chiens, qui s’en donnent à cœur joie pour le moquer et le flétrir.
Le plus intéressant tout de même de cet opuscule, sémaphore de la rébellion, c’est l’analyse que Badiou y fait de la catégorie de Droit, dont on sait combien elle est prégnante désormais. Une catégorie qui a fini par se substituer à la revendication politique. Mais qu’est-ce que le Droit ? Une catégorie de l’Etat. D’un Etat qui peine à fonder sa légitimité et tente, dans l’exhibition du Droit, la neutralisation des forces qui dans un Etat réellement démocratique devraient en dynamiser l’horizon. Les règles du Droit, rappelle encore Badiou, ne sont que des règles «formelles» : des règles qui refusent de reconnaître les vrais enjeux sociaux, des règles sans vérité, une nomination juridique de la Liberté flottant dans un entre-deux discursif, entre philosophie et politique, sans jamais parvenir à s’arrimer à l’un ou à l’autre. L’Etat de droit n’a pour seule vocation que de fonctionner. Et faire de la politique une arme entre les mains des sophistes. Rien d’étonnant alors à ce que les Etats de droit soient sceptiques, cyniques, désabusés : ils organisent l’oubli de la politique comme «un des lieux où la vérité procède».
D'un désastre obscur - Droit, Etat, Politique, Alain Badiou, éd. de l'Aube, coll. Aube poche, janvier 2013, 5,90 euros, ISBN-13: 978-2815907002.
La dégradation irréversible du système français d’éducation …
A l’heure où de plus en plus de dirigeants politiques ne cessent dans le monde de remettre sur la table l’Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS), en particulier dans le domaine de l’éducation, prenant acte de ce que l’économie du troisième millénaire engendrera surtout des emplois précaires ne demandant aucune formation, l’OMT leur conseillant en conséquence d’alléger leurs dépenses en matière d’éducation, sans doute serait-il bon de faire le point en France sur l’échec de notre système scolaire…
Pour mémoire, rappelons que l’AGCS prévoit la privatisation de tous les services d’Education, chaque pays signataire s’engageant à "ouvrir le marché à tous les fournisseurs qui le souhaitent" (art. 16), et signalons que dès la fin des années 90, le Secrétariat du Commerce des Services affirmait dans une note du 23.09.98, qu’il s’agissait désormais "d’accroître l’adaptabilité (des écoles) aux marchés et de mettre en place des structures et des programmes disciplinaires jugés plus en accord avec les nouvelles tendances des affaires [sic]"…
Qu’en est-il en France ? La revue du Céreq dresse dans son numéro 304 de décembre 2012 un très inquiétant constat : près du tiers des cantons français sont marqués par une proportion passablement supérieure à la moyenne nationale d’enfants sortant du système scolaire sans aucun diplôme…
Pour exemple, dans les régions les plus touchées par le chômage (Nord, Picardie, Lorraine), c’est plus de 33% des enfants qui sont ainsi jetés à la rue dès la sortie de l’école…
La variable géographique est de fait devenue fondamentale en France pour le calcul des chances de réussites scolaires… Des aires entières du territoire français se transforment en souricières… sans que l’Etat songe à leur venir en aide sérieusement, occupé qu’il est de réformes de surface qui se refusent à penser les difficultés réelles de l’éducation en France… Le Céreq préconise une approche territoriale pour parer aux risques sociaux du décrochage scolaire, désormais massif : l’éducation à deux vitesses, c’est maintenant… On attend une réaction, une politique qui ne soit pas de rustines.
Bref du Céreq, n°304, décembre 2012, issn 2116-6110.
Bulletin de recherche emploi-formation : www.cereq.fr
Chomsky – Occupy : la crise est un système
La crise (intentionnelle) nous dit-on, aurait démarré en 2008. Beau conte de fées, quand depuis plus de trente ans, les sociétés occidentales se sont mises à confisquer les richesses produites par le plus grand nombre au profit d’une infime minorité curatrice.
La crise, nous dit-on, se résorbera d’elle-même, dès que la croissance reviendra, ou bien grâce aux nouvelles initiatives européennes (qui de dernière initiative en dernière initiative n’en finissent pas d’accumuler les chimères). Ou par le changement des personnels politiques, Obama aux states, Hollande en France…
La crise prendra fin, nous leurre-t-on encore, grâce aux politiques d’austérité qui sauront nous rendre plus raisonnables…
Mais ce qui devrait d’abord prendre fin, ce sont ces illusions idéologiques déversées à longueur d’antennes pour nous faire croire que cette crise pourrait prendre fin quand elle est fabriquée, orchestrée, intentionnelle. Chomsky, avec tant d’autres, le rappelle à satiété : la crise est un système, l'horizon indépassable du néolibéralisme dont il répète -et il n’est pas le seul à le faire-, qu’il n’est en rien l’héritier du libéralisme philosophique. Le néolibéralisme est au contraire une tyrannie achevée. Un système qui a profité de la croissance du monde capitaliste tout au long du court XXième, une croissance qualitative permise par un saut quantitatif des moyens de production qui n’aura été possible que parce que les Etats ont pu mobiliser la totalité des forces vives de leurs Nations dans les domaines de la production de masse, des transports de masse et des innovations technologiques. Une socialisation de fait de tout l’appareil national de production, qui s’est conclue par le refus de la socialisation du contrôle politique, à savoir : le refus de l’approfondissement du pacte démocratique.
Face à cette formidable montée en puissance de la tyrannie, Occupy représente, aux yeux de Chomsky comme à ceux de nombreux militants, le premier grand soulèvement populaire des Etats-Unis depuis les années soixante.
Reste à savoir comment transformer une force de contestation en force politique, dans un environnement particulièrement hostile, dont deux composantes essentielles échappent radicalement au contrôle populaire : celle de l’information et celle de l’éducation. Chomsky a raison, comme nombre d’autres : c’est là qu’il faut militer. Inventer. Créer. Résister à la médiocrité du personnel politique tout comme à la servilité du personnel médiatique ou à la corruption généralisée des élites, artistiques en particulier. Il faut multiplier les initiatives, informer, dénoncer sans relâche, mais sans jamais adopter le ton et la position de ces élites stipendiées : qu’importe le temps que cela prendra, si nous voulons réellement approfondir le pacte démocratique, il faut laisser les citoyens faire leurs apprentissages d’un autre modèle d’espérance sociale.
A travers des entretiens, des rencontres sur le terrain des luttes, le plus intéressant de l’opuscule, c’est au fond qu’il nous apprend que Chomsky ne peut rien nous apprendre : Occupy est un mouvement intelligent, parce que populaire. Un mouvement qui sait apprendre par lui-même. La démocratie, si elle doit être notre horizon commun, impose de rompre avec la logique des grandes figures, des leaders d’opinion, d’une pseudo intelligentsia qui saurait nous guider vers des cieux plus justes. Et l’opinion est mûre pour ce genre d’apprentissage. Il faut simplement poursuivre, démultiplier partout des contestations pour que les revendications des 99% que nous sommes deviennent un motif central dans l’imaginaire national.
D’une certaine manière, ce genre d’ouvrage est vain : nous avons besoin d’autre chose, d’un autre type de publications, capables de rendre compte de ce que le terrain pense, invente, innove, non de laisser croire encore au mythe des élites.
Occupy, Noam Chomsky, L’herne éditions, traduit de l’américain par Myriam Dennehy, janvier 2013, 114 pages, 15 euros, isbn 13 : 9782851974525.
Masculin – Féminin, à quoi servent les genres ?
L’ordre social est une économie de la menace.
Que désigne la violence dans nos sociétés ? On se rappelle les leçons de Max Weber sur la violence et son usage légitime dès lors que seul l’Etat en détient le monopole. Il faudrait peut-être partir de là pour comprendre qu’au fond, si le projet d’égalité dans les démocraties occidentales est resté formel, c’est peut-être parce que l’ordre social y était resté une économie de la menace, construisant la citoyenneté comme l’accès au pouvoir de violence –on le voit assez dans la figure du politique, qui ne se soucie d’abord jamais rient tant que des conditions de l’accès au pouvoir politique maintenu comme l’une des formes primitives de la violence sociale, qui n’aura ensuite de cesse de s’affranchir de la volonté populaire pour la dominer et penser accessoirement un mode d’accès au pouvoir politique interdisant aux femmes d’entrer en politique.
Notre ordre social est ainsi toujours fondé sur la distribution asymétrique des pouvoirs (aux élites le pouvoir, au Peuple souverain la soumission, aux hommes, etc.), qui a essentiellement besoin de construire socialement l’existence d’un sexe menaçant et d’un autre supposé inoffensif pour fonctionner.
L’état civil se charge de fabriquer ces deux groupes distincts dont cet ordre a besoin, pierre angulaire des discours sociaux qui vont ensuite conférer un sens à cette partition et distribuer les éléments de langage qui en consolideront le bienfondé a posteriori, à travers une mise en récits typiques établis sur des corrélations fallacieuses, ainsi que le démontrait avec brio l’ouvrage collectif Penser la violence des femmes, premier du genre en France à avoir tenté de saisir le sens de cette violence, réfléchie dans nos sociétés occidentales comme un événement minoritaire, quand en réalité elle est socialement organisée pour le rester.
A travers cette violence, déniée mais pas moins "fondatrice" que ne le prétend celle des hommes, l’ouvrage montrait qu’au fond les mauvaises raisons de la taire s’inscrivaient à l’intérieur d’un discours sur les genres dont la société se nourrissait. Pourquoi ? Parce que notre ordre social est fondé sur la distribution asymétrique des pouvoirs et des vulnérabilités supposées, distribution commode, effarante car destinée entre autres à interdire l’irruption de la jouissance dans la sphère du social.
A quoi ressemblerait donc une société sans genre et sans sexe ?
L’ouvrage auquel je fais référence ne tranche pas, mais soulève mille interrogations passionnantes à ce sujet.
Ce serait une société qui aurait dévalué la violence.
Ce serait une société au sein de laquelle l’autonomie sociale n’aurait rien à voir avec l’anatomie sexuelle. Imaginez à quoi ressemblerait le social des êtres qui ne serait plus dominé par le recours à l’explication biologique, celle-là même qui, dans l’Histoire, n’a cessé d’enfermer, de maltraiter, d’exterminer les êtres…
Imaginez-en les conséquences sur le plan politique : il nous faudrait repenser les modes d’accès au pouvoir en sortant du cadre de la violence pensée comme fondatrice des rapports humains… Imaginez même à quoi ressemblerait la géographie de la discipline sociale dans une société sans genre, et à ce qu’elle pourrait enfin devenir en terme d’égalité non plus seulement formelle mais réelle, et ce à quoi cela nous obligerait : le dépassement de cette économie de la menace qui a fondé jusque là l’ordre social des sociétés humaines. L’heure est toujours aux vœux. Qu’il soit le nôtre en 2013 !
Penser la violence des femmes, collectif sous la direction de Coline Cardi et Geneviève Pruvost, éd. La Découverte, août 2012, 440 pages, 32 euros, isbn 13 : 978-2707172969.
Voir lien sur le site k-libre, à propos de cet ouvrage : http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=livre&id=2504
image : Godard, masculin féminin.
TRANSPORT ET ECOLOGIE...
A l’heure où l’Agence Française de sécurité sanitaire vient de remettre son rapport sur l’impact de la pollution atmosphérique, révélant que toutes les villes étudiées en France présentaient des valeurs de particules et d’ozone supérieures aux valeurs guides recommandées par l’Organisation Mondiale de la santé, peut-être serait-il temps de prendre enfin en compte le problème au sommet de l’Etat, d’autant qu’il se révèle particulièrement dramatique au regard des menaces qui pèsent sur la santé des enfants.
La voiture est devenue quelque chose d’affreusement désagréable. Quelque chose comme une punition ou un plaisir négatif, un peu comme celui du grand fumeur ou de l’alcoolique immobilisé dans la répétition de sa souffrance, provoquant désormais une sorte de vraie gueule de bois collective qui nous fait perdre de vue que les déplacements sont liés au mode d’organisation sociale et économique de notre société. Un aveuglement au fond caractéristique de ces dénis et de ces inconséquences dont le libéralisme est coutumier, incapable qu’il est de penser un problème jusqu’au bout, tout comme les conséquences que sa doctrine génère.
A l’heure où tout semble reposer sur la bonne volonté des usagers, faisant de nouveau peser sur eux la culpabilité d’un mode d’organisation bricolé à la hâte, expiant à longueur d’onde sa faute par des sermons malingres sur le civisme du co-voiturage et les bénéfices du vélib’ quand il faudrait tout revoir de fond en comble, force est de constater qu’il n’y a pas d’érosion du déplacement automobile. On a beau vouloir urbaniser des modes alternatifs, transports en commun, pistes cyclables, rues piétonnes, le partage de la voirie ne s’en trouve que faiblement amélioré.
Alors peut-être ce petit guide technique à l’usage des élus leur permettra-t-il de nourrir cette réflexion que beaucoup évitent sur les raisons de nos cheminements et les voies qu’il faudrait défricher pour venir à bout d’un usage aussi absurde de notre mobilité…
Transport et écologie, Inddigo, éd. le Passager clandestin, nov. 2012, 144 pages, 10 euros, isbn : 9782916952741.