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La Dimension du sens que nous sommes

politique

Crise financière : l’ophtalmologie de la peau de saucisson. Il y a un cadavre dans le placard de la République française -celui de la France d’en bas.1/3

19 Octobre 2009 Publié dans #Politique

Quelle nouvelle narration politique
rendra réellement justice du sort réservé au grand nombre ?
A moins que la misère du monde ne soit, aux yeux de nos élites, qu’une différence discursive ouvrant la voie aux manipulations textuelles de tragédies dont personne n’a rien à faire.


Le revenu moyen des ménages français est de 50 % plus élevé que celui des familles habitant les zones urbaines dites sensibles. La pauvreté est telle dans les Cités que « là-bas », la part des revenus inférieurs à 455 euros mensuels frappe, comme à Toulon ou Perpignan, 60% des ménages. Les 10 % des français les plus pauvres perçoivent 4 % de la masse totale des revenus. Les 10 % les plus riches en reçoivent 22,7 %. En y ajoutant les revenus du patrimoine, le déséquilibre est en réalité plus important. Sur le sujet, les plus récentes études de l’INSEE remontent à 1996. A une époque où le recul du chômage avait provoqué une hausse temporaire des revenus des ménages du bas de l’échelle (+7,8%). Depuis, les progressions les plus fortes des revenus ne se sont faites sentir que parmi les catégories les plus aisées : + 12,6 %, pour les 10 % les plus riches. 10% des français vivent avec des revenus inférieurs à 650 euros par mois. 40% avec moins de 1040 euros. Les cadres supérieurs gagnent deux fois plus d’argent que la moyenne des salariés. Mais les données de l’Insee excluent de leur enquête les avantages financiers accordés aux cadres : stock-options, primes, etc. Et ne tiennent aucun compte de l’effet de génération : les cadres sont généralement plus jeunes que les autres salariés. A âge équivalent, l’écart est gigantesque. Enfin, l’étude exclut de son champ le temps partiel, éliminant pour le coup le très grand nombre de femmes employées précairement. (Source : Insee, données 2003). Depuis 1990, la proportion de ceux qui partent en vacances stagne désormais en France, voire périclite. 4 français sur 10 ne quittent jamais leur domicile. 90% des cadres partent en vacances. En vacances, les plus modestes passent leurs nuitées en famille. Les cadres partent moins longtemps mais plus souvent, à l’étranger et séjournent à l’hôtel. Selon l’INSEE, employés et ouvriers partent aujourd’hui moins qu’il y a cinq ans, et nettement moins qu’il y a dix ans. 90 % des cadres sont en bonne santé. Les chômeurs, selon les études de la Sécu, ont une probabilité de près de 7% plus élevée qu’un actif de développer une maladie grave. A 35 ans, l’espérance de vie d’un ouvrier est inférieure de 6,5 ans à celle d’un cadre. Les ouvriers et les non-diplômés recourent deux fois moins aux spécialistes qu’aux généralistes. Le taux de recours aux spécialistes, en France, varie du simple au double selon que le ménage possède un revenu mensuel inférieur à 600 euros ou supérieur à 2000 euros. Les bébés de moins d’un an ne fréquentent le pédiatre qu’une fois sur trois consultations nécessaires dans un ménage d’ouvriers, contre une fois sur deux chez les cadres. Lorsque l’on se retrouve au chômage, statistiquement, on a trois fois plus de risques de décéder qu’un homme actif. Selon une enquête du Credes (1996-1997), 25% des chômeurs sont victimes d’une dépression, contre 13 % des actifs. 1/5ème des employés étaient en dépression lors de cette enquête, contre 10% de cadres supérieurs. Selon les études du CREDES, les ingénieurs vont plus souvent chez le dentiste que les ouvriers. La proportion de cadres supérieurs qui sont allés chez le dentiste lors de cette enquête est deux fois plus élevée que celle des ouvriers. le 21 mars 2004, pour la première fois depuis 1902, la France adoptait une loi de santé publique. Dans le cadre de cette Loi, la question des inégalités d’accès aux soins médicaux ne fut pas discutée. Pourtant, l’article 1er du projet de Loi relatif à la politique de santé publique, stipule que celle-ci «concerne la réduction des inégalités, par la promotion de la santé, le développement de l’accès aux soins et aux diagnostics sur l’ensemble du territoire». In extremis, lors du passage du texte au Sénat, le 14 janvier 2004, Jack Ralite, a demandé que soit ajoutée la formule : «et par la lutte contre l’ensemble des facteurs d’inégalités sociales de santé». Il a aussi tenté d’évoquer la réalité de la pauvreté dans sa commune d’Aubervilliers, dont certains citoyens «en étaient à un point tel qu’ils étaient comme hors santé ». Jean-François Mattéi lui opposa une fin de non recevoir, affirmant que cela pouvait mener les Comptes Publics à la catastrophe. L’amendement 276 a été rejeté par les sénateurs. La loi de santé publique limitait du coup son champ d’application au seul système de prévention et de soins. La France occupe le dernier rang en Europe pour les inégalités sociales. Le texte de Loi sur la Santé n’a pas force de Loi en France : il s’agit d’un simple référentiel, délivrant le sens général de l’esprit français en matière de santé. Parmi les «cent objectifs de santé publique» que se donne l’État dans ce document, un seul concerne «la réduction des inégalités devant la maladie et la mort ». Six autres portent sur la réduction des «troubles musculo-squelettiques». Aucun indicateur d’évaluation n’est mis en place pour mesurer les disparités devant la santé. La directive recommande de ne prendre en compte que « des résultats globaux». Selon le ministère de l’Emploi, près de 7 millions de français vivent aujourd’hui avec des minima sociaux. --joël jégouzo--.
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RENTREE DES ESSAIS : UNABOMBER ET L’AVENIR DE LA SOCIETE INDUSTRIELLE.

16 Octobre 2009 Publié dans #Politique

On se rappelle Theodore Kaczynski, mathématicien, philosophe et terroriste, surnommé Unabomber par le FBI et qui défraya la chronique aux States dans les années 90. Seize bombes. Seize bombes qui tuèrent et blessèrent d’innombrables innocents. Seize bombes posées par un Savonarole des sciences et techniques qui voulait contraindre les Etats-Unis à stopper leur développement scientifique. Un intégriste furieux qui avait fini par développer ses thèses et obtenu -sous menace d’un nouvel attentat-, leur publication dans le Washington post, en 1995, sous le titre : L’Avenir de la société industrielle.
Condamné en 1998 sans procès –il avait reconnu sa culpabilité-, il purge une peine à perpétuité et se désole de n’être « reconnu » qu’en tant que terroriste.
Les éditions Climats publient aujourd’hui son manifeste de 1971, inédit : Technologie et liberté (bien que l’original n’ait pas été titré).
Un texte qui n’ajoute rien à la pièce maîtresse de sa pensée -L’Avenir de…-, disponible sur le net depuis fort longtemps. Mais le prétexte à se poser la question de l’opportunité d’une telle publication, autrefois lieu de sphères éditoriales plus marginales.

Cette pensée tout d’abord, qu’était-elle au fond ? Unabomber voulait nous alerter sur les dangers de la technologie. Nous sauvegarder des rationalisations excessives des pratiques humaines. Il prophétisait notre entrée dans une société « inhumaine », s’éloignant de ses fondamentaux en liquidant ses origines biologiques, pour en appeler au retour à l’idée d’une nature séminale, seul site possible –encore que peu lisible- de l’espèce humaine.
Face au gâchis technologique, Unabomber se voulait le dernier représentant de l’espèce, ré-enracinant son identité dans l’âge d’or de l’humanité primitive –réellement pointée dans ses textes comme un modèle… Mais ne parvenant pas à se faire entendre, il posa ses bombes pour affirmer seul contre tous sa raison et tenter de transformer, malgré lui, le monde. Savonarole… Ou bien à la manière d’un nihiliste du XIXème siècle, oubliant la politique pour s’enfermer dans un système de pensée parfaitement clôt et rassurant. Enfin le monde tenait dans sa totalité devant lui… Il n’y avait que la masse pour le contrarier, ou ces agents de l’ordre technologique qu’il désignait comme lieu d’errance d’une humanité aveuglée. Du coup, la petite machine intellectuelle qu’il avait mis au point ne le satisfaisait plus : le désir d’autrui cognait trop, limitait trop ses extases. Il lui fallait briser, choisir la guerre et nous assujettir à son discours. La liberté à marche forcée. Pour tous. Unabomber désignait clairement la démocratie comme l’héritière du pacte du Veau d’or. Lui qui avait trouvé la petite astuce d’une pensée symbolique totalisante, rêvait trop d’un  homme régénéré par la grande fête de la nature pour n’en pas vouloir la venue - vite, immédiatement. Il lui fallait donc à tout prix soustraire la Cité à ce dialogue dans lequel elle s’était embourbée, la soustraire à ces mauvais accords entre de piètres interlocuteurs qui refusaient de l’entendre. La bombe était devenue au terme de sa solitude haineuse l’argument philosophique capable de nouer ses visions au tragique qu’il espérait.

Pourtant, dans son introduction, à le prendre comme le symptôme d’une mutation en cours, Jean-Marie Apostolidès lui trouve bien des qualités. Sans éluder sa haine de la société, ni la montée en puissance des mobiles pathologiques dans sa psychologie, il nous invite à relire le second manifeste d’Unabomber et à le prendre au sérieux. Mais au sérieux de quoi ? Quelle lecture de notre monde (celui, du reste, d’une société déjà entrée dans l’ère post-industrielle) la pensée d’Unabomber autorise-t-elle ? On se prend à rêver en lisant cette introduction. Unabomber aurait donc réellement eu ce fort impact sur les milieux de l’extrême gauche libertaire et/ou situationniste ? Les disciples de Guy Debord, il est vrai, le lisaient avec complaisance. Tout comme l’ouvrage fut accueilli avec intérêt dans les milieux de l’écologie extrême, voire du fameux Comité invisible. Qu’y avait-il donc de si instructif dans ce texte ? Pas grand chose à mon sens, sinon sa critique du gauchisme, dénoncé très tôt comme une posture intellectuelle éloignée de toute implication politique réelle. Quant au reste… Un tissu d’approximations logeant abusivement les problèmes sociaux dans le fait que nous vivrions une vie «artificielle»… Si, peut-être cette remarque frappée au coin du bons sens : « la technologie est une force sociale plus puissante que le désir de liberté ». Ou bien encore, mais sans qu’il soit parvenu à la thématiser, son intuition d’un lien social menacé par le retrait de l’Etat (aujourd’hui en fait), après que l’émergence de ce même Etat ait rompu les solidarités mécaniques qui instruisaient naguère les sociétés traditionnelles, pour reprendre Durkheim. Il faudrait plancher, après Pierre Rosanvallon et son Peuple introuvable, sur l’idée d’une Société introuvable aujourd’hui, où le réseautage tient lieu de formation d’un espace que le concept de société ne peut adéquatement décrire.

Mais en réalité, ce second manifeste, ce n’est pas quant au fond qu’il faudrait le lire, selon Apostolidès. Il serait selon lui une « bombe » -sans jeu de mot-, en ce qu’il témoignerait d’un rapport nouveau aux mots, déjouant ces discours trop préfabriqués des intellectuels de gauche qui ne savent plus donner corps à leurs arguments. Peu importe donc pour Apostolidès les narrations politiques qui fondent le discours d’Unabomber : c’est dans la forme de ce discours qu’il faudrait chercher un possible renouveau de notre dénonciation d’une société qui n’en finit pas de déchanter. Unabomber aurait trouvé le secret du poids des mots. Ses bombes ? Peut-être, semble laisser planer l'introduction, dans l’horizon des mots proférés sous une langue volontiers apocalyptique, additionnant les arguments comme des décimales roboratives. Le fracas de l’acier et des os brisés ? Sans doute : une rédaction placée sous la tutelle de Bataille, jouant la mort, pariant l’homme acéphale. Ecriture de la mort comme seule efficace du verbe… Voilà toute la somme de l’idée… Dépassant la langue des sciences sociales pour arrimer l’essai contestataire à d’autres cercles langagiers. Pas simplement un problème de vocabulaire, mais celui d’un ordre nouveau des mots. Peut-être. Mais celui-là, vraiment, qu’Unabomber pointe ? Incantatoire et approximatif, tordant le cou au concept pour en forcer la patience et proférer une incantation sauvage ratiocinant de tous ses sous-entendus ?

Les éditions Climats publient aujourd’hui Unabomber, autrefois lieu de sphères éditoriales plus marginales. On ne peut qu’y voir le symptôme d’un malaise : celui d’une gauche de la gauche cherchant les nouvelles narrations qui diront notre Histoire et nous éclaireront dans notre désir de transformer encore une société éreintée.
joël jégouzo--.


Le manifeste de 1971, Kaczynski, Theodore John, traduit par et préface de Jean-Marie Apostolidès, éd. Climats, octobre 2009, 212p., 18 euros, EAN : 9782081220409

Lire en contrepoint :
Entretien avec Clémentine Autain, sur les inrocks.com
http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/t/1255612921/article/entretien-avec-clementine-autain/
« Il faut mettre des idées et des conceptions stratégiques sur la table. Je crois que la gauche crève de ce manque de vision globale, d’une panne de perspectives, d’un manque de souffle. Je plaide pour l’unité de l’autre gauche et l’exigence de novation. Après les échecs du XXe siècle, nous devons repenser les clivages et renouer avec le principe d’espérance. Cela demande de l’expérimentation sociale et politique mais aussi une réflexion intellectuelle. »

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