politique
Moi, Anthony, ouvrier d’aujourd’hui
Anthony a 27 ans. Il a scolairement décroché à 16 ans. Depuis : la galère. La re-prolétarisation de l’économie et de la société française est en marche. Anthony l’a vécu au quotidien, pris au piège d’une Nation qui se refuse à penser la situation de millions de jeunes français. Le taux d’emploi des 15-24 ans est criant de ce point de vue : 30%. Dernière place en Europe. Plus de 24% des jeunes est au chômage en France. En 2013, 2 millions d’entre eux (de 15 à 29 ans) n’étaient ni à l’école, ni en emploi, ni en formation. Plus de 150 000 jeunes sortent chaque année du système scolaire sans diplôme. S’habituer, résister, se tirer, tel est le cycle de la vie que décrit Anthony. Avec la déprime en sus, et la colère devant les annonces bidons, les emplois truqués qui ne correspondent jamais aux qualifications demandées. Et quand on a « la chance » de décrocher une « mission », le retour des petits chefs arrogants, qui exigent une soumission totale : «à la porte, ils sont nombreux à frapper»… L’invraisemblable pression d’une discipline infantilisante qui plonge ses racines dans le vieux XIXème siècle oublié… «Moi, c’est vraiment l’école qui m’a cassé». Anthony n’était pas pourtant un «Kassos». Découragé en Seconde générale, mal orienté, il a fini par s’enfuir –comment lui donner tort ? Avant d’être rattrapé par la France réelle, celle de la misère et des petits boulots sans horizon de tous ces dispositifs soigneusement élaborés pour simplement faire baisser la courbe du chômage…Survivre. Anthony s’est agrippé un temps à toutes les opportunités de formation qui se présentaient à lui. Pas nombreuses à la vérité : en France, statistiquement, la formation continue profite essentiellement aux cadres supérieurs ! Pour les autres, le parcours du combattant et en fin de course, aucun emploi à l’horizon, sinon du précaire, toujours. L’ouvrage rappelle ces itinéraires d’ouvriers publiés dans les années 70. Machine arrière toute : la France a un bel avenir derrière elle… SKYNET : Les marchés financiers contre la société
Quel est l’intérêt de nous faire croire que les valeurs en bourse reflètent la santé d’une entreprise, a fortiori d’une économie nationale ? «Il est appréciable que le peuple de cette nation ne comprenne rien au système bancaire et monétaire», affirmait Henry Ford. «Car si tel était le cas, ajoutait-il, nous serions confrontés à une révolution avant demain matin». Nous sommes plus que jamais dans ce cas de figure. Les évolutions funestes, aux yeux mêmes de ceux qui les ont programmées, des marchés financiers, se trouvant résolument tues par des médias stipendiés. Comment fonctionnent les marchés financiers, aujourd’hui ? Tout le monde le sait en fait, du moins dans les sphères du Pouvoir économique autant que Politique, sinon médiatique. Mais nul ne veut, parmi ces dirigeants élus et ces hommes d’affaires sans scrupule, l’évoquer publiquement. On peut dès lors se demander si notre Ministre des Finances est bien à sa place dans le fauteuil que le Président de la République Française lui a confié, voire si ce dernier, élu du Peuple, en charge de ses intérêts, y est vraiment lui aussi à sa place. L’essai, anonyme, Le Soulèvement des machines, constitue de ce point de vue la diagnose la plus cinglante d’une époque politique qui n’en finit pas d’agoniser, mais qui jusqu’au bout aura parié sur l’insane et la trahison avec un culot qui n’appelle qu’à la révolte la plus profonde des peuples qui la subissent. Alors à quoi ressemblent ces marchés aujourd’hui ? Leur évolution s’est accélérée ces six dernières années, à la faveur d’une pseudo crise orchestrée un en fantastique complot néo-libéral contre les sociétés et les peuples. L’ouvrage en décrit les étapes, qui sont celles de l’informatisation et de la privatisation d’un marché originellement décisif pour l’évolution des économies publiques. C‘est du coup toute l’histoire de la Bourse qui nous est livrée là, et celle du CAC 40 (Cotation Assisté en Continu), dont on nous rebat les oreilles à longueur de journée en nous faisant croire, précisément, qu’il n’est que le reflet de la santé de notre économie ! Mais lisez l’ouvrage, tellement documenté sur cette évolution décryptée phase après phase : il n’aura jamais été question, dans les hautes sphères de la société comme on dit sans vergogne, que de faire sauter le filtre humain pour libérer les profits à des hauteurs inconnues dans toute l’histoire de l’humanité. Qui sait par exemple que depuis 2007, les marchés financiers sont en réalité détenus par les banques ? Qui connaît Getco ou Tradebot, ces sociétés privées de technologies financières qui y font la pluie et le beau temps ? Qui parle de ces plateformes électroniques inventées par les banques pour générer des profits monstrueux sur le dos des sociétés civiles ? Comme Turquoise, créée en 2008 par BNP-Paribas, la Société Générale, Citigroup, le Crédit Suisse, la Deutsche Bank, Goldman Sachs, où le marché n’est plus qu’un réseau de machines interconnectées calculant nuit et jour les profits qu’il est possible de tirer des failles des législations des pays européens ? Qui a entendu parler de NYSE Euronex, une entreprise privée en fait, mais l’une des places financières la plus importante en Europe, où se joue le destin de nombre de nos entreprises ? Ou bien Chi-x Europe, deuxième marché financier européen, détenue par le Crédit Suisse, Morgan Stanley, Deutsche Bank, Morgan Chase, etc. ?...
TRAVESTIR LES PAUVRES EN IMMIGRES CLANDESTINS, PUNIR LES ROMS
Dans les années 60 commença la grande résorption des bidonvilles en France, plus particulièrement ceux de la région parisienne, qui restèrent visibles jusqu’au milieu des années 70.
En 2002, ils étaient de retour.
En 2005, un nouveau plan fut conçu pour les éradiquer. Vous lisez bien : les détruire, et non prendre à bras le corps le problème du logement, dont on sait tous ce qu’il est devenu avec la spéculation immobilière : 1/3 des SDF sont des salariés pauvres. L'INSEE comptabilise 8 650 000 êtres humains en situation de pauvreté en France...
Et aujourd'hui la chasse est ouverte, qui vise cette fois les "campements" des populations rroms. On veut les détruire, par des opérations de police, sans avoir si possible à reloger leurs habitants, comme à Montpellier, où la ville se dédouana de jeter à la rue des milliers d'êtres humains en se contentant d'en reloger une poignée, alors que la loi européenne impose de trouver chaque fois une solution de relogement, et en violation de la circulaire inter-ministérielle du 26 août 2012 qui prévoit un diagnostic et un accompagnement... Au fond, la logique dans laquelle s’inscrivent ces actions relève de la seule gestion des indésirables...
Cette focalisation raciste sur une prétendue question Rrom autorise en outre, par l’ethnicisation de la pauvreté, d’éviter à avoir à interroger les causes structurelles de l’augmentation de la précarité en France, ni moins encore l’apparition de formes nouvelles d’exclusion sociale (chômage de masse vertigineux, salariat pauvre, précarité galopante, etc.), qui précipitent des populations entières dans l'habitat de la grande misère.
On communique donc sur les "campements illicites".
On gomme l’ancien vocabulaire de la misère. Le mot de bidonville est effacé des communications officielles. La presse porte de ce point de vue un secours très utile au Pouvoir politique. Peu nombreux sont les journalistes à enquêter sur la situation des travailleurs pauvres contraints de vivre dans des abris de carton, par exemple.
On entonne massivement le couplet des "gens du voyage", des "nomades" poussant l’insécurité aux portes de nos villes, saisies il est vrai par la grâce d’une gentrification accélérée qui s’accommode mal de la présence des pauvres dans leurs rues... Et partout en Europe, on criminalise la pauvreté et persécute les roms.
La logique publique ne déploie ainsi que le seul instrument de la répression brutale, éhontée, abjecte, pour faire face au scandale des inégalités et de la pauvreté. Il faut punir les pauvres, les chasser toujours plus loin, les disperser. Et instrumentaliser cette pauvreté dont on sait qu’elle est massive désormais, en organisant la chasse aux Rroms, objets d’une communication politique intensive. Manuel Valls persiste et signe, agitant le chiffon de la peur si la Bulgarie et la Roumanie venaient à faire leur entrée, sans réserve, dans l'espace Schengen en janvier 2014, quand toutes les études publiées partout en Europe ont montré que l'ouverture des frontières n'avaient jamais provoqué aucun afflux massif des rroms nulle part... Il y a là une véritable volonté de persécution qui s'exprime haut et fort... Une volonté ahurissante, intolérable, qui fleure désormais son relent génocidaire.
Image : des habitants des bidonvilles photographiés par Le Parisien…
Pour un état social, plutôt que le retour du Père Goriot
Des cadeaux à n’en plus finir aux patrons, une loi de surveillance des banques provoquant le fou rire du patron de la société générale applaudissant des deux mains à la grande mystification mise en place par Mosconi, 10 centimes d’euros brut accordés au smic horaire alors que depuis la crise de 2008, la rémunération moyenne des dirigeants du CAC 40 a augmenté de 21%, et cela tandis que11 milliards d’économies sont réalisées chaque année sur les minimas sociaux par défaut d‘information des justiciables concernés. Près de 9 millions de pauvres désormais en France, 5 millions de chômeurs toutes catégories confondues, des millions de français contraints de se soumettre à l’augmentation de leurs impôts et autres TVA sociales, et pour couronner le tout, des emplois de consolations précaires offerts aux forces vives de la Nation… La liste est longue d’une déconvenue sans précédent face à un Etat qui se refuse à prendre la mesure de l’urgence sociale. Quel bilan, monsieur Hollande !
Celui de droits sociaux fondamentaux bafoués : l’éducation ? Toutes les études sur la question pointent le retour en force d’un niveau d’inégalités inconnu à ce jour en France, sauf à faire retour à la situation de l’école avant Jules Ferry… La santé ? L’INSEE ne parvient même pas à cacher le sous-diagnostic des pathologies chez les plus modestes d’entre nous, qui consultent moins souvent les médecins que les cadres supérieurs (c’est eux le trou de la sécu ?), tout comme le retard de diagnostic pour les maladies chroniques : face aux coûts des soins, les ménages les plus modestes ont tendance à ne pas traduire leurs symptômes en termes de maladies. La retraite ? En 2010, le montant mensuel moyen des retraités français était sensiblement égal à 900 euros mensuels. 600 000 retraités étaient condamnés aux minimas sociaux (pour mémoire, le RSA est fixé à 475 euros). Le logement ? La pénurie de logements en France était estimée à plus de 800 000 en 2013, tandis que les prix des loyers et du mètre carré ne cessaient de devenir toujours plus prohibitifs. La moitié des sans-abri, à Paris, est constituée de familles. 1/3 des sans-abri français sont des travailleurs pauvres… Le droit au travail enfin ? Les seules décrues entrevues du chômage relèvent de bugs informatiques, de radiations massives de chômeurs ou d’emplois précaires dits aidés…
Le revenu fiscal est aujourd’hui en France cent fois inférieur aux revenus du patrimoine… Pour réduire la Dette Publique (celle des banques, ne vous y trompez pas : pas vraiment la nôtre), Hollande disposait de trois solutions : choisir l’inflation, choisir l’austérité ou imposer les revenus du patrimoine et de la finance. Il a donc choisi la pire : l’austérité. Pour protéger l’euro, cette monnaie sans état, outil du plus fabuleux racket jamais organisé dans l’Histoire. Et désarticuler la France en deux mondes séparés par un gouffre, orchestrés par le renoncement aux valeurs de la politique (ne parlons même pas de valeurs socialistes). Les héritiers, grâce à Sarkozy puis Hollande, sont redevenus le seul horizon d’une société vindicativement inégalitaire. L’héritier… L’ennemi même de la démocratie ! Dans son étude sur le Capital au XXIème siècle, Thomas Picketty, qui venait de claquer la porte à François Hollande, expliquait une chose simple : les immenses masses monétaires en circulation dans le monde risquent de produire une divergence sans précédent dans son histoire. Fuyant les revenus de la production pour leur préférer ceux de la finance, elles tarissent l’économie des pays, tandis que les très hauts salaires font sécession et que les actionnaires assèchent littéralement les investissements des entreprises. Les patrimoines hérités, affirmait-il, sont des bombes à retardement pour l’économie mondiale, tandis que la Dette Publique joue de plus en plus comme un outil d’accumulation du capital privé. A terme, c’est la mise en place d’une oligarchie sans précédent qui nous menace. Politique, économique, pointant non pas la fin de l’Histoire, mais celle des démocraties enfin vidées de leur substance…
En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté
En 2010, selon l’INSEE, il y avait 8 617 000 pauvres en France, dont près de 5 millions vivraient dans un état qualifié de grande pauvreté et plus de 2 millions en situation de très grande pauvreté. En tentant d’affiner ses résultats, le très prudent institut a découvert qu’en réalité, c’était 12,6% de la population française qui était désormais touchée par la pauvreté. Une pauvreté qui a littéralement explosé en France depuis 2002 : + 27% ! Un tournant dans l’histoire sociale de notre pays, de même que celui pris par les inégalités qui ont suivi le même chemin depuis l’année 2000. A Paris, la moitié des sans-abri sont… des familles ! En 10 ans en France, le nombre de familles sans-abri a augmenté de 400%… Or, beaucoup de pauvres ne perçoivent aucune aide. Selon les chiffres officiels toujours très prudents, les gouvernements successifs de cette belle république française, ont estimé à 50% le nombre de demandeurs de RSA qui ne le touchaient pas, faute d’une information suffisante. Mais les gouvernements successifs se gardent bien de remédier à cette situation : le non recours au RSA permet de réaliser quelques 5 milliards d’économie, et au total si l’on y ajoute toutes les aides auxquelles les pauvres ont droit, ce sont 11 milliards d’économies qui sont ainsi réalisées chaque année en France. Rapportez cela aux fraudes à la prestation sociale, qui ne représentent que 1,2% du total des allocations versées, quand les fraudes à l’impôt sur le revenu représentent près de 38% et les fraudes des entreprises 7,5%, on comprend mieux la bestiale immoralité des campagnes menées par les uns et les autres contre ces fameuses fraudes des pauvres… D'autant que le relatif confort dans lequel ils se trouveraient ne peut guère s'imaginer quand on perçoit en France un RSA d’un montant fixe de 475 euros par mois !
ATD Quart Monde publie ici un ouvrage qui donne la nausée, tant cette situation de misère traduit le dysfonctionnement scandaleux de notre société, et l’abandon de l’Etat qui en a la charge. D’un Etat qui s’évertue à définir la misère quantitativement, alors que ces indicateurs ne reflètent en rien la situation de déchéance qui frappe les pauvres. Ce monétaire infâmant ne traduit en fait que l’hypocrisie d’une société qui se refuse à considérer les personnes comme humaines et à réaliser qu'un véritable apartheid social existe en France.
Un Long chemin vers la liberté, Nelson Mandela
La voix de Dr House pour lire cette autobiographie d'un homme que la planète salue dans un curieux ensemble de louanges. A croire que nos chefs d'états se sont convertis à la raison des faibles épris de liberté et de justice... Mais à se demander tout de même s'ils l'ont seulement entendu, Mandela, évoquer les conditions de sa venue au politique : "Etre africain en Afrique du sud, s'interrogeait-il alors, signifiait qu'on était politisé à l'instant de sa naissance. Qu'on l'ait voulu ou non, qu'on l'ait su ou non". Parce qu'on naissait nègre dans des hospices de fortune, qu'on mangeait nègre, qu'on étudiait nègre, qu'on vivait nègre dans les quartiers férocement grillagés par les sbires de Pretoria. Combien, parmi ces chefs d'états, sensibles à pareille leçon d'histoire ? Il n'est que de transposer en France : non pas naître nègre mais roms, ou d'origine algérienne, jeté dans le marigot d'une France décidément réactionnaire. Certes, nous ne vivons pas le régime de l'apartheid. Mais les banlieues françaises sont tout de même des ghettos, dixit un rapport vite enterré du Sénat lui-même. Et les roms sont nos victimes. La voix de House donc pour nous raconter l'histoire d'un engagement qu'on voudrait aujourd'hui empailler. Moins la dérision de House. La voix du Mike de Breaking Bad pour nous rappeler ces lois abjectes qui circonscrivent et qui mutilent les enfants, les femmes, les hommes par millions, par milliards, victimes de l'organisation particulièrement ordurière du monde, soutenue par ces mêmes chefs d'états. Comment affronter une réalité pareille ? Une pareille hypocrisie ? Sans doute en ne participant pas à l'éloge thaumaturge. En refusant de construire cette posture du grand homme qu'on nous jette à la figure pour masquer l'outrage fait à la quasi totalité du genre humain. House donc, mais non pas cette fois à son spectacle, bien que l'écho y renvoit. Car il y a dans cette mise en scène quelque chose de salutaire. La notoriété de cette voix, son audience, ouvre comme un vide sur la scène imaginée. Mandela porté par la voix d'un anti-héros ! Odieux, intelligent, séduisant... Imaginez : l'humanité en souffrance traitée avec pareille désinvolture sous une puissante miséricorde à l'oeuvre... C'est un spectacle, certes, puisqu'un comédien interprète cette biographie de Mandela, mais comme mis en abîme et le choix de la voix de House se montre là très judicieux. Parce qu'il nous invite, dans le léger vacillement de nos raisons d'entendre Mandela, qui sont toutes, d'abord, de bien mauvaises raisons, à choisir de lever ou non l'ambiguïté du spectacle. Parce que la scène où se déroule ce spectacle est vide, comme elle l'était au moment où le jeune Mandela se posait la question d'entrer en politique. Une question qu'en fait il ne se posait pas, lui. Il n'y a rien dans ses mémoires sur ce sujet, aucun moment décisif, juste le souvenir de ces milliers d'offenses quotidiennes, de ces affronts, de ces humiliations qui jalonnent la vie des opprimés jour après jour. Juste l'accumulation d'une humiliation constante et Nelson se découvrant un jour engagé déjà sur le terrain de la lutte, à une époque où ces mêmes chefs d'états le considéraient comme un terroriste. Il y avait peu de choix possible à l'époque. Il n'y en a guère plus aujourd'hui pour nombre d'entre nous. Si : préférer le spectacle bon enfant et fossoyeur de l'enterrement solennel de Mandela. Feodor Atkine, par son interprétation, tourne le dos au spectacle. Mais il reste l'écho du Dr House dans cette voix, auquel s'accrocheront ceux qui préfèreront tourner le dos aux luttes libératrices pour applaudir des deux mains aux cérémonies hypocrites qui escamotent nos exigences. Le Livre : Que faire ?
Plaisant pays que cette France où les deux principaux groupes du monde de la presse et de l’édition, Dassault et Lagardère, sont en réalité des marchands de canons qui savent, au détour d’un article ou d’un opuscule par trop critique, faire usage de leur force pour châtier cette liberté de penser que l’on croyait tant prisée dans nos campagnes… Plaisant pays, jadis de culture, où la littérature est tombée entre les mains de vendeurs de charme, selon la délicieuse expression de Pierre Senges. MARCHES FINANCIERS, CHÔMAGE ET PRECARITE...
On a voulu nous faire croire que les marchés financiers conditionnaient la régulation d’ensemble du capitalisme et qu’en conséquence, ils étaient favorables à la croissance économique. Alors qu’au fond, si l’on observe ce qu’il se passe vraiment, force est de constater qu’aujourd’hui, ce sont les entreprises qui financent les actionnaires et non l’inverse !
L’entreprise est en effet désormais conçue comme étant exclusivement au service des actionnaires. Enfonçons le clou : les entreprises doivent satisfaire exclusivement le désir d’enrichissement des actionnaires.
Dans le vocabulaire technique des économistes, on appelle cela le ROE : Return on Equity… Le mécanisme en est fort simple, le calcul grossier sinon abject : la norme qui s’est partout imposée par la finance est d’un ROE de 20% et plus, soit une exigence de profit démesurée. L’instrument de ce pouvoir : la liquidité, qui permet aux capitaux frustrés de déserter telle entreprise au ROE jugé trop faible, quand bien même cette entreprise serait florissante, largement bénéficiaire, créatrice d’emplois et vitale pour son bassin économique, pour aller pas même se porter ailleurs, mais tout simplement empocher ailleurs des dividendes plus intéressants.
Une capacité dont les actionnaires veulent pouvoir jouir à tout moment, d’un simple claquement de doigt, des fois qu’une opportunité se présenterait…
Volatil, le capital ne cesse de s’évaporer pour parasiter ici ou là, en France ou partout ailleurs dans le monde, les opportunités qui s’offrent à lui sur le marché boursier mondial.
La conséquence en est que les inégalités augmentent selon la même courbe exponentielle que la précarité, que les investissements s’en trouvent inhibés, que les salaires subissent une pression sans commune mesure, que le chômage augmente tandis que le pouvoir d’achat ne cesse de baisser, et que nos fameux fondamentaux de l’économie en ressortent le cou tordu.
Dans les pays anglo-saxons, cette tendance avait été momentanément contrecarrée par l’endettement des ménages qui assuraient à eux seul une croissance forte du PIB. Ils payaient ainsi doublement la facture : par la pression sur leur salaire et leur endettement. Avant de la payer une troisième fois, quand le krach fut venu… La bulle financière avait permis de créer une richesse fictive dans tout le pays, en autorisant une croissance importante d’une consommation inédite réalisée sans salaire, les ménages n’avaient qu’à méditer leur manque de jugeote…
Manifeste d’économistes atterrés, éd. Les liens qui Libèrent, nov. 2010, 70 pages, 5,50 euros, ean : 978-2-918597-26.
Le BIP 40 sur l’évolution de la pauvreté en France : http://www.bip40.org/bip40/barometre
Courbe : l’évolution des 1% de salaires les plus élevés en France…
Histoire politique du barbelé, Olivier Razac
Inventé en 1874, et bien qu'expression malingre du génie mécanique, le barbelé a conservé jusqu’à aujourd’hui sa redoutable efficacité pour délimiter les espaces.
De la prairie américaine où son brevet fut déposé, aux camps de concentration, en passant par les tranchées de 14-18, Olivier Razac en étudie l'histoire avec une autorité tout à fait sûre.
Dans la lignée du Foucault analysant la montée en puissance du biopolitique dans les sociétés démocratiques, en particulier dans le nouveau clivage qu’il trace entre l’idéal d’un «peuple» encore politisé et sa dégradation en «populations» de plus en plus enfermées dans leur destin biologique, ou dans celle d'Agamben prolongeant cette réflexion, il nous offre une leçon de philosophie de l'histoire très convaincante - outre que l’étude explore avec une acuité parfaitement épouvantable l’invention des fameuses torsades biseautées et de leur nécessité.
La guerre du barbelé marqua tout d'abord la fin d'une civilisation : celle des Indiens d'Amérique. En découpant, fermant, individualisant l'espace, le barbelé brisa la structure communautaire de la société indienne. En 14-18 on le vit s'inscrire dans une esthétique du désastre, comme composante symbolique essentielle d'un cauchemar peuplé de cadavres désarticulés. Avec le camp de concentration, le symbole s'accomplit, semble-t-il, dans sa plénitude, permettant d'identifier durablement le paysage concentrationnaire. Révélateur puissant de son dessein caché, le barbelé avouait alors enfin la finalité de sa raison d’être : séparer l'humain de celui à qui on ne veut plus reconnaître d’humanité. Le barbelé congédie ainsi vers un extérieur «antique» des franges entières de populations «déshumanisées», ouvrant dans le même temps ce qu'il entoure sur un abîme. Opérateur actif entre ce qui doit vivre et ce qui doit mourir, il trace définitivement l'extérieur effroyable de ce que nous voulons retenir comme civilisation "nôtre".
Histoire politique du barbelé : La Prairie, la tranchée, le camp, de Olivier Razac, éd. La Fabrique, avril 2000, 111p, ISBN-10: 2913372066, ISBN-13: 978-2913372061.
L’organisation criminelle de la faim, Olivier Assouly