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La Dimension du sens que nous sommes

politique

Moi, Anthony, ouvrier d’aujourd’hui

16 Janvier 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

anthony.jpgAnthony a 27 ans. Il a scolairement décroché à 16 ans. Depuis : la galère. La re-prolétarisation de l’économie et de la société française est en marche. Anthony l’a vécu au quotidien, pris au piège d’une Nation qui se refuse à penser la situation de millions de jeunes français. Le taux d’emploi des 15-24 ans est criant de ce point de vue : 30%. Dernière place en Europe. Plus de 24% des jeunes est au chômage en France. En 2013, 2 millions d’entre eux (de 15 à 29 ans) n’étaient ni à l’école, ni en emploi, ni en formation. Plus de 150 000 jeunes sortent chaque année du système scolaire sans diplôme. S’habituer, résister, se tirer, tel est le cycle de la vie que décrit Anthony. Avec la déprime en sus, et la colère devant les annonces bidons, les emplois truqués qui ne correspondent jamais aux qualifications demandées. Et quand on a « la chance » de décrocher une « mission », le retour des petits chefs arrogants, qui exigent une soumission totale : «à la porte, ils sont nombreux à frapper»… L’invraisemblable pression d’une discipline infantilisante qui plonge ses racines dans le vieux XIXème siècle oublié… «Moi, c’est vraiment l’école qui m’a cassé». Anthony n’était pas pourtant un «Kassos». Découragé en Seconde générale, mal orienté, il a fini par s’enfuir –comment lui donner tort ? Avant d’être rattrapé par la France réelle, celle de la misère et des petits boulots sans horizon de tous ces dispositifs soigneusement élaborés pour simplement faire baisser la courbe du chômage…Survivre. Anthony s’est agrippé un temps à toutes les opportunités de formation qui se présentaient à lui. Pas nombreuses à la vérité : en France, statistiquement, la formation continue profite essentiellement aux cadres supérieurs ! Pour les autres, le parcours du combattant et en fin de course, aucun emploi à l’horizon, sinon du précaire, toujours. L’ouvrage rappelle ces itinéraires d’ouvriers publiés dans les années 70. Machine arrière toute : la France a un bel avenir derrière elle…
 
Moi, Anthony, ouvrier d'aujourd'hui, Anthony, éd. Du Seuil, Raconter la vie, coll. Non Fiction, 2 janvier 2014, 69 pages, 5,90 euros, ISBN-13: 978-2370210203.
 
 
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SKYNET : Les marchés financiers contre la société

10 Janvier 2014 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

finances-machinesjpg.jpgQuel est l’intérêt de nous faire croire que les valeurs en bourse reflètent la santé d’une entreprise, a fortiori d’une économie nationale ? «Il est appréciable que le peuple de cette nation ne comprenne rien au système bancaire et monétaire», affirmait Henry Ford. «Car si tel était le cas, ajoutait-il, nous serions confrontés à une révolution avant demain matin». Nous sommes plus que jamais dans ce cas de figure. Les évolutions funestes, aux yeux mêmes de ceux qui les ont programmées, des marchés financiers, se trouvant résolument tues par des médias stipendiés. Comment fonctionnent les marchés financiers, aujourd’hui ? Tout le monde le sait en fait, du moins dans les sphères du Pouvoir économique autant que Politique, sinon médiatique. Mais nul ne veut, parmi ces dirigeants élus et ces hommes d’affaires sans scrupule, l’évoquer publiquement. On peut dès lors se demander si notre Ministre des Finances est bien à sa place dans le fauteuil que le Président de la République Française lui a confié, voire si ce dernier, élu du Peuple, en charge de ses intérêts, y est vraiment lui aussi à sa place. L’essai, anonyme, Le Soulèvement des machines, constitue de ce point de vue la diagnose la plus cinglante d’une époque politique qui n’en finit pas d’agoniser, mais qui jusqu’au bout aura parié sur l’insane et la trahison avec un culot qui n’appelle qu’à la révolte la plus profonde des peuples qui la subissent. Alors à quoi ressemblent ces marchés aujourd’hui ? Leur évolution s’est accélérée ces six dernières années, à la faveur d’une pseudo crise orchestrée un en fantastique complot néo-libéral contre les sociétés et les peuples. L’ouvrage en décrit les étapes, qui sont celles de l’informatisation et de la privatisation d’un marché originellement décisif pour l’évolution des économies publiques. C‘est du coup toute l’histoire de la Bourse qui nous est livrée là, et celle du CAC 40 (Cotation Assisté en Continu), dont on nous rebat les oreilles à longueur de journée en nous faisant croire, précisément, qu’il n’est que le reflet de la santé de notre économie ! Mais lisez l’ouvrage, tellement documenté sur cette évolution décryptée phase après phase : il n’aura jamais été question, dans les hautes sphères de la société comme on dit sans vergogne, que de faire sauter le filtre humain pour libérer les profits à des hauteurs inconnues dans toute l’histoire de l’humanité. Qui sait par exemple que depuis 2007, les marchés financiers sont en réalité détenus par les banques ? Qui connaît Getco ou Tradebot, ces sociétés privées de technologies financières qui y font la pluie et le beau temps ? Qui parle de ces plateformes électroniques inventées par les banques pour générer des profits monstrueux sur le dos des sociétés civiles ? Comme Turquoise, créée en 2008 par BNP-Paribas, la Société Générale, Citigroup, le Crédit Suisse, la Deutsche Bank, Goldman Sachs, où le marché n’est plus qu’un réseau de machines interconnectées calculant nuit et jour les profits qu’il est possible de tirer des failles des législations des pays européens ? Qui a entendu parler de NYSE Euronex, une entreprise privée en fait, mais l’une des places financières la plus importante en Europe, où se joue le destin de nombre de nos entreprises ? Ou bien Chi-x Europe, deuxième marché financier européen, détenue par le Crédit Suisse, Morgan Stanley, Deutsche Bank, Morgan Chase, etc. ?...
HFT-Stock-skynet.jpg
Jusque-là, les marchés étaient neutres et enregistraient en effet la bonne ou la mauvaise santé des entreprises. Mais aujourd’hui, ils sont devenus d’immenses jeux d’adresse, où les titres boursiers changent de propriétaires toutes les 25 secondes ( !) en moyenne, pour générer des profits complètement déconnectés de l’économie réelle. Il ne s’agit plus de distribuer du capital aux entreprises, mais de le faire tourner artificiellement pour empocher au passage, en empilant les centimes d’euros dans une rotation portant sur des volumes effarants (22 milliards de cotations par jour au New York Stock Exchange), des dividendes conséquents. On le voit : le but de ces marchés financiers n’est pas du tout de guider l’évolution des économies, mais de jouer sur les failles du marché, voire de les provoquer artificiellement pour empocher un maximum d’argent. Comment cela ? Un exemple entre autre de ces  pratiques soigneusement analysées dans l’essai, déployées par des algorithmes qui se livrent une concurrence forcenée au sein de ces marchés pour faire baisser de quelques dixième de centimes une action, l’acheter et la revendre dans des temps ne dépassant pas quelques secondes, après avoir pesé sur son cours à la hausse, bien évidemment… Toutes ces pratiques tournent autour des mêmes principes, autant celle du layering (empilements d’ordres), du spoofing (émission d’ordres trompeurs), des flash orders que toutes celles qui relèvent du bourrage d’ordres, consistant à submerger le marché d’ordres aussitôt annulés, pour que les algorithmes concurrents se ruent dessus pour les analyser, leur faisant perdre quelques secondes précieuses pendant lesquelles l’acteur du bourrage en profite pour procéder en toute tranquillité (relative) à une vraie opération… Le gagnant de la course, au jour le jour, est celui qui possède l’algorithme le plus puissant et le plus rapide. Pour le reste, il ne s’agit que d’un vulgaire jeu de stratégie, où il faut savoir avancé masqué et feinter l’adversaire pour empocher de substantiels bénéfices…  Voilà le type de jeu auquel se livrent désormais ceux que l’on appelle les traders «haute fréquence»… Le but des marchés financiers, on le voit, n’est plus du tout de guider l’évolution de l’économie. La prise de pouvoir des machines sur les opérations financières, ce « soulèvement des machines », est du reste le nom même donné par la Réserve Fédérale américaine pour désigner ce mécanisme dont les plus grands initiateurs de ce jeu ont récemment conclu, en 2012, à Paris, qu’il était devenu infiniment dangereux…  Bat Global Market s’en souviendra, dont le titre entré en bourse le 23 mars 2012 fut anéanti en quelques secondes par le travail d’algorithmes malveillants. Mais rien n’y fait. Les traders à haute fréquence s’exercent jour après jour à opérer tout près d’une nouvelle débâcle financière mondiale. Avec en outre un cynisme éhonté : Guérilla fut ainsi le nom donné à un algorithme particulièrement agressif, créé le 3 septembre 2012 par la Banque de Crédit Suisse First Boston, une banque d’investissement. Une guérilla que se livrent les mathématiciens encouragés par les grandes banques mondiales à générer de nouveaux algorithmes destinés à espionner ou annihiler leurs concurrents, jusqu’à l’effondrement inéluctable du marché (« ça va arriver, c’est imparable ») prédit, par les mêmes. Où sont les ennemis de cette Finance-là ? On les cherche encore…
6, Le soulèvement des machines, anonyme, traduit de l’anglais par Ervin Karp, Zones Sensibles Editions, 16 février 2013, 111 pages, 12,06 euros, ISBN-13: 978-2930601069.
 
 
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TRAVESTIR LES PAUVRES EN IMMIGRES CLANDESTINS, PUNIR LES ROMS

20 Décembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

habitants-des-bidonvilles.jpgDans les années 60 commença la grande résorption des bidonvilles en France, plus particulièrement ceux de la région parisienne, qui restèrent visibles jusqu’au milieu des années 70.

En 2002, ils étaient de retour.

En 2005, un nouveau plan fut conçu pour les éradiquer. Vous lisez bien : les détruire, et non prendre à bras le corps le problème du logement, dont on sait tous ce qu’il est devenu avec la spéculation immobilière : 1/3 des SDF sont des salariés pauvres. L'INSEE comptabilise 8 650 000 êtres humains en situation de pauvreté en France...

Et aujourd'hui la chasse est ouverte, qui vise cette fois les "campements" des populations rroms. On veut les détruire, par des opérations de police, sans avoir si possible à reloger leurs habitants, comme à Montpellier, où la ville se dédouana de jeter à la rue des milliers d'êtres humains en se contentant d'en reloger une poignée, alors que la loi européenne impose de trouver chaque fois une solution de relogement, et en violation de la circulaire inter-ministérielle du 26 août 2012 qui prévoit un diagnostic et un accompagnement... Au fond, la logique dans laquelle s’inscrivent ces actions relève de la seule gestion des indésirables... 

Cette focalisation raciste sur une prétendue question Rrom autorise en outre, par l’ethnicisation de la pauvreté, d’éviter à avoir à interroger les causes structurelles de l’augmentation de la précarité en France, ni moins encore l’apparition de formes nouvelles d’exclusion sociale (chômage de masse vertigineux, salariat pauvre, précarité galopante, etc.), qui précipitent des populations entières dans l'habitat de la grande misère.

On communique donc sur les "campements illicites".

On gomme l’ancien vocabulaire de la misère. Le mot de bidonville est effacé des communications officielles. La presse porte de ce point de vue un secours très utile au Pouvoir politique. Peu nombreux sont les journalistes à enquêter sur la situation des travailleurs pauvres contraints de vivre dans des abris de carton, par exemple.

On entonne massivement le couplet des "gens du voyage", des "nomades" poussant l’insécurité aux portes de nos villes, saisies il est vrai par la grâce d’une gentrification accélérée qui s’accommode mal de la présence des pauvres dans leurs rues... Et partout en Europe, on criminalise la pauvreté et persécute les roms. 

La logique publique ne déploie ainsi que le seul instrument de la répression brutale, éhontée, abjecte, pour faire face au scandale des inégalités et de la pauvreté. Il faut punir les pauvres, les chasser toujours plus loin, les disperser. Et instrumentaliser cette pauvreté dont on sait qu’elle est massive désormais, en organisant la chasse aux Rroms, objets d’une communication politique intensive. Manuel Valls persiste et signe, agitant le chiffon de la peur si la Bulgarie et la Roumanie venaient à faire leur entrée, sans réserve, dans l'espace Schengen en janvier 2014, quand toutes les études publiées partout en Europe ont montré que l'ouverture des frontières n'avaient jamais provoqué aucun afflux massif des rroms nulle part... Il y a là une véritable volonté de persécution qui s'exprime haut et fort... Une volonté ahurissante, intolérable, qui fleure désormais son relent génocidaire.

 

Image : des habitants des bidonvilles photographiés par Le Parisien…

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Pour un état social, plutôt que le retour du Père Goriot

17 Décembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

balzac.jpgDes cadeaux à n’en plus finir aux patrons, une loi de surveillance des banques provoquant le fou rire du patron de la société générale applaudissant des deux mains à la grande mystification mise en place par Mosconi, 10 centimes d’euros brut accordés au smic horaire alors que depuis la crise de 2008, la rémunération moyenne des dirigeants du CAC 40 a augmenté de 21%, et cela tandis que11 milliards d’économies sont réalisées chaque année sur les minimas sociaux par défaut d‘information des justiciables concernés. Près de 9 millions de pauvres désormais en France, 5 millions de chômeurs toutes catégories confondues, des millions de français contraints de se soumettre à l’augmentation de leurs impôts et autres TVA sociales, et pour couronner le tout, des emplois de consolations précaires offerts aux forces vives de la Nation… La liste est longue d’une déconvenue sans précédent face à un Etat qui se refuse à prendre la mesure de l’urgence sociale. Quel bilan, monsieur Hollande !

Celui de droits sociaux fondamentaux bafoués : l’éducation ? Toutes les études sur la question pointent le retour en force d’un niveau d’inégalités inconnu à ce jour en France, sauf à faire retour à la situation de l’école avant Jules Ferry… La santé ? L’INSEE ne parvient même pas à cacher le sous-diagnostic des pathologies chez les plus modestes d’entre nous, qui consultent moins souvent les médecins que les cadres supérieurs (c’est eux le trou de la sécu ?), tout comme le retard de diagnostic pour les maladies chroniques : face aux coûts des soins, les ménages les plus modestes ont tendance à ne pas traduire leurs symptômes en termes de maladies. La retraite ? En 2010, le montant mensuel moyen des retraités français était sensiblement égal à 900 euros mensuels. 600 000 retraités étaient condamnés aux minimas sociaux (pour mémoire, le RSA est fixé à 475 euros). Le logement ? La pénurie de logements en France était estimée à plus de 800 000 en 2013, tandis que les prix des loyers et du mètre carré ne cessaient de devenir toujours plus prohibitifs. La moitié des sans-abri, à Paris, est constituée de familles. 1/3 des sans-abri français sont des travailleurs pauvres… Le droit au travail enfin ? Les seules décrues entrevues du chômage relèvent de bugs informatiques, de radiations massives de chômeurs ou d’emplois précaires dits aidés…

pikettyLe revenu fiscal est aujourd’hui en France cent fois inférieur aux revenus du patrimoine… Pour réduire la Dette Publique (celle des banques, ne vous y trompez pas : pas vraiment la nôtre), Hollande disposait de trois solutions : choisir l’inflation, choisir l’austérité ou imposer les revenus du patrimoine et de la finance. Il a donc choisi la pire : l’austérité. Pour protéger l’euro, cette monnaie sans état, outil du plus fabuleux racket jamais organisé dans l’Histoire. Et désarticuler la France en deux mondes séparés par un gouffre, orchestrés par le renoncement aux valeurs de la politique (ne parlons même pas de valeurs socialistes). Les héritiers, grâce à Sarkozy puis Hollande, sont redevenus le seul horizon d’une société vindicativement inégalitaire. L’héritier… L’ennemi même de la démocratie ! Dans son étude sur le Capital au XXIème siècle, Thomas Picketty, qui venait de claquer la porte à François Hollande, expliquait une chose simple : les immenses masses monétaires en circulation dans le monde risquent de produire une divergence sans précédent dans son histoire. Fuyant  les revenus de la production pour leur préférer ceux de la finance, elles tarissent l’économie des pays, tandis que les très hauts salaires font sécession et que les actionnaires assèchent littéralement les investissements des entreprises. Les patrimoines hérités, affirmait-il, sont des bombes à retardement pour l’économie mondiale, tandis que la Dette Publique joue de plus en plus comme un outil d’accumulation du capital privé. A terme, c’est la mise en place d’une oligarchie sans précédent qui nous menace. Politique, économique, pointant non pas la fin de l’Histoire, mais celle des démocraties enfin vidées de leur substance…

 

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En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté

16 Décembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

ATD.jpgEn 2010, selon l’INSEE,  il y avait 8 617 000 pauvres en France, dont près de 5 millions vivraient dans un état qualifié de grande pauvreté et plus de 2 millions en situation de très grande pauvreté. En tentant d’affiner ses résultats, le très prudent institut a découvert qu’en réalité, c’était 12,6% de la population française qui était désormais touchée par la pauvreté. Une pauvreté qui a littéralement explosé en France depuis 2002 : + 27% ! Un tournant dans l’histoire sociale de notre pays, de même que celui pris par les inégalités qui ont suivi le même chemin depuis l’année 2000.  A Paris, la moitié des sans-abri sont… des familles ! En 10 ans en France, le nombre de familles sans-abri a augmenté de 400%… Or, beaucoup de pauvres ne perçoivent aucune aide. Selon les chiffres officiels toujours très prudents, les gouvernements successifs de cette belle république française, ont estimé à 50%  le nombre de demandeurs de RSA qui ne le touchaient pas, faute d’une information suffisante. Mais les gouvernements successifs se gardent bien de remédier à cette situation : le non recours au RSA permet de réaliser quelques 5 milliards d’économie, et au total si l’on y ajoute toutes les aides auxquelles les pauvres ont droit, ce sont 11 milliards d’économies qui sont ainsi réalisées chaque année en France. Rapportez cela aux fraudes à la prestation sociale, qui ne représentent que 1,2% du total des allocations versées, quand les fraudes à l’impôt sur le revenu représentent près de 38% et les fraudes des entreprises 7,5%, on comprend mieux la bestiale immoralité des campagnes menées par les uns et les autres contre ces fameuses fraudes des pauvres… D'autant que le relatif confort dans lequel ils se trouveraient ne peut guère s'imaginer quand on perçoit en France un RSA d’un montant fixe de 475 euros par mois !

ATD Quart Monde publie ici un ouvrage qui donne la nausée, tant cette situation de misère traduit le dysfonctionnement scandaleux de notre société, et l’abandon de l’Etat qui en a la charge. D’un Etat qui s’évertue à définir la misère quantitativement, alors que ces indicateurs ne reflètent en rien la situation de déchéance qui frappe les pauvres. Ce monétaire infâmant ne traduit en fait que l’hypocrisie d’une société qui se refuse à considérer les personnes comme humaines et à réaliser qu'un véritable apartheid social existe en France.

En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté, Jean-Christophe Sarrot, Bruno Tardieu, Marie-France Zimmer, préface de Dominique Baudis, coédition ATD Quart Monde, Editions de l'Atelier, Collection : SOCIAL ECO H C, septembre 2013, 188 pages, 5 euros, ISBN-13: 978-2708242296
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Un Long chemin vers la liberté, Nelson Mandela

13 Décembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

 
Nelson.jpgLa voix de Dr House pour lire cette autobiographie d'un homme que la planète salue dans un curieux ensemble de louanges. A croire que nos chefs d'états se sont convertis à la raison des faibles épris de liberté et de justice... Mais à se demander tout de même s'ils l'ont seulement entendu, Mandela, évoquer les conditions de sa venue au politique : "Etre africain en Afrique du sud, s'interrogeait-il alors, signifiait qu'on était politisé à l'instant de sa naissance. Qu'on l'ait voulu ou non, qu'on l'ait su ou non". Parce qu'on naissait nègre dans des hospices de fortune, qu'on mangeait nègre, qu'on étudiait nègre, qu'on vivait nègre dans les quartiers férocement grillagés par les sbires de Pretoria. Combien, parmi ces chefs d'états, sensibles à pareille leçon d'histoire ? Il n'est que de transposer en France : non pas naître nègre mais roms, ou d'origine algérienne, jeté dans le marigot d'une France décidément réactionnaire. Certes, nous ne vivons pas le régime de l'apartheid. Mais les banlieues françaises sont tout de même des ghettos, dixit un rapport vite enterré du Sénat lui-même. Et les roms sont nos victimes. La voix de House donc pour nous raconter l'histoire d'un engagement qu'on voudrait aujourd'hui empailler. Moins la dérision de House. La voix du Mike de Breaking Bad pour nous rappeler ces lois abjectes qui circonscrivent et qui mutilent les enfants, les femmes, les hommes par millions, par milliards, victimes de l'organisation particulièrement ordurière du monde, soutenue par ces mêmes chefs d'états. Comment affronter une réalité pareille ? Une pareille hypocrisie ? Sans doute en ne participant pas à l'éloge thaumaturge. En refusant de construire cette posture du grand homme qu'on nous jette à la figure pour masquer l'outrage fait à la quasi totalité du genre humain. House donc, mais non pas cette fois à son spectacle, bien que l'écho y renvoit. Car il y a dans cette mise en scène quelque chose de salutaire. La notoriété de  cette voix, son audience, ouvre comme un vide sur la scène imaginée. Mandela porté par la voix d'un anti-héros ! Odieux, intelligent, séduisant... Imaginez : l'humanité en souffrance traitée avec pareille désinvolture sous une puissante miséricorde à l'oeuvre... C'est un spectacle, certes, puisqu'un comédien interprète cette biographie de Mandela, mais comme mis en abîme et le choix de la voix de House se montre là très judicieux. Parce qu'il nous invite, dans le léger vacillement de nos raisons d'entendre Mandela, qui sont toutes, d'abord, de bien mauvaises raisons, à choisir de lever ou non l'ambiguïté du spectacle. Parce que la scène où se déroule ce spectacle est vide, comme elle l'était au moment où le jeune Mandela se posait la question d'entrer en politique. Une question qu'en fait il ne se posait pas, lui. Il n'y a rien dans ses mémoires sur ce sujet, aucun moment décisif, juste le souvenir de ces milliers d'offenses quotidiennes, de ces affronts, de ces humiliations qui jalonnent la vie des opprimés jour après jour. Juste l'accumulation d'une humiliation constante et Nelson se découvrant un jour engagé déjà sur le terrain de la lutte, à une époque où ces mêmes chefs d'états le considéraient comme un terroriste. Il y avait peu de choix possible à l'époque. Il n'y en a guère plus aujourd'hui pour nombre d'entre nous. Si : préférer le spectacle bon enfant et fossoyeur de l'enterrement solennel de Mandela. Feodor Atkine, par son interprétation, tourne le dos au spectacle. Mais il reste l'écho du Dr House dans cette voix, auquel s'accrocheront ceux qui préfèreront tourner le dos aux luttes libératrices pour applaudir des deux mains aux cérémonies hypocrites qui escamotent nos exigences.   
 
A paraître à partir du 15/1/2014, 1 livre-audio en 1 CD mp3, ean : 9782356416483, 20 euros.   
La Version abrégée d'une durée de 6h15 (Livre audio MP3, Ean : 9782356416957 -Prix conseillé : 18€ TTC) peut se télécharger dès à présent sur le site audiolib :      
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Le Livre : Que faire ?

10 Décembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

lelivre.jpgPlaisant pays que cette France où les deux principaux groupes du monde de la presse et de l’édition, Dassault et Lagardère, sont en réalité des marchands de canons qui savent, au détour d’un article ou d’un opuscule par trop critique, faire usage de leur force pour châtier cette liberté de penser que l’on croyait tant prisée dans nos campagnes… Plaisant pays, jadis de culture, où la littérature est tombée entre les mains de vendeurs de charme, selon la délicieuse expression de Pierre Senges.
Le livre, nous dit-on, ne se porte pas vraiment bien. La déploration est tactique, qui ne sait différencier les ouvrages de valeur de l’écume inconsistante des produits marketing qui ne cesse, jour après jour, d’envahir les tables des libraires. (Hallucinant chantage, par parenthèse, que celui des offices qui permet à un gros éditeur d’asphyxier littéralement les petites librairies indépendantes qui par ce biais en outre, lui avancent sa trésorerie retorse).
Le livre se porte mal donc, entendons-nous dire à longueur de journée. Mais quel livre ? Le livre industriel, lui, marchandisé à l’envi, se porte on ne peut mieux. Les auteurs du Goncourt aussi, merci. Les grandes maisons d’édition itou, installées dans le confort de leur renoncement culturel, qui ne redoutent au demeurant guère la concurrence promise du livre numérique, lequel a déjà emboîté le pas claudiquant du best-seller et du livre utilitaire pour se tailler ses pitoyables parts de marché. Bref, les marchands de vent vont bien et cultivent avec zèle la médiocrité ambiante, de même que les distributeurs et autres diffuseurs qui tractent par millions les palettes d’un produit dont on n’ose même plus dire le nom, emballé comme la vulgaire aubaine d’une fête sans joie. De même que ces librairies sans libraires de la grande farce numérique, qui donnent à croire qu’on peut gagner du temps à les fréquenter et n’offrent en guise d’assistance que la commodité d’hésiter entre le Même et l’Identique pour tout choix de lecture.
Le livre va mal, mais la Direction très officielle du Livre qui s’est (presque) portée à son chevet ne cesse en vérité de lui administrer ses remèdes anémiants, de vraies saignées mortifères à soutenir la bonne santé des mauvais livres avec la même ardeur qu’elle terrasse les productions intellectuelles un tant soit peu exigeantes –il n’est que de s’intéresser aux aides desservies par le CNL et dont l’opacité à elle seule en dit long sur sa politique de cache-misère et de vrai reniement. Restent des auteurs, des éditeurs, des libraires, une poignée à vrai dire, qui n’ont pas renoncé et tentent d’inventer, ici et là, une résistance dont on voit bien la vulnérabilité à lire les témoignages qui nous sont offerts dans cet opuscule. Des librairies aux semaines de plus de 70h d’efforts continus pour des salaires de misère (quand ils parviennent à se rémunérer), des éditeurs bénévoles entourés d’équipes invraisemblablement enthousiastes, des auteurs acculés à vivre dans les conditions de l’homme de trop du XIXème siècle nihiliste (Bazarov). C’est ça le paysage du livre aujourd’hui, où l’on invente malgré tout la résistance culturelle sans laquelle l’idée de nation ne sera bientôt que la vile moulinette des peuples promis à l’exécrable. SCOOP, coopératives, associations bénévoles, ONG, une poignée de lecteurs fiévreux inventent aujourd’hui les conditions de possibilité de la Culture à venir, pointant les vrais problèmes du livre et de la lecture, à commencer par ceux de l’école à la française, qui est une formidable machine à produire des non-lecteurs avec ses manuels qui ne sont que des non-livres distillant jour après jour leur prêt-à-penser imbécile, contournant soigneusement le privilège de la formation intellectuelle que la fréquentation et l’usage du livre autorisait jadis.
Des acteurs qui défrichent de nouvelles formes de journalisme, de nouvelles formes d’édition, de nouvelles formes de diffusion du livre, dans l’accablement d’institutions qui se refusent à prendre la mesure du drame qui se joue là, à commencer par le tissu des bibliothèques françaises sommées de frapper aux portes des grossistes pour remplir leurs étals… Alors que ce réseau quasi militant du livre et de la lecture remplit, seul, de vraies missions de service public, à savoir : l’approfondissement de la liberté, l’affermissement de la démocratie culturelle.
 
 
Le livre : que faire ?, collectif, La fabrique éditions, février 2008, Roland Alberto, Francis Combes, Eric Hazan, Joël Faucilhon, 28 février 2008, 95 pages, 12,20 euros, ISBN-13: 978-2913372733.
 
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MARCHES FINANCIERS, CHÔMAGE ET PRECARITE...

29 Novembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

plus-haut-salaire.jpgOn a voulu nous faire croire que les marchés financiers conditionnaient la régulation d’ensemble du capitalisme et qu’en conséquence, ils étaient favorables à la croissance économique. Alors qu’au fond, si l’on observe ce qu’il se passe vraiment, force est de constater qu’aujourd’hui, ce sont les entreprises qui financent les actionnaires et non l’inverse !

L’entreprise est en effet désormais conçue comme étant exclusivement au service des actionnaires. Enfonçons le clou : les entreprises doivent satisfaire exclusivement le désir d’enrichissement des actionnaires.

Dans le vocabulaire technique des économistes, on appelle cela le ROE : Return on Equity… Le mécanisme en est fort simple, le calcul grossier sinon abject : la norme qui s’est partout imposée par la finance est d’un ROE de 20% et plus, soit une exigence de profit démesurée. L’instrument de ce pouvoir : la liquidité, qui permet aux capitaux frustrés de déserter telle entreprise au ROE jugé trop faible, quand bien même cette entreprise serait florissante, largement bénéficiaire, créatrice d’emplois et vitale pour son bassin économique, pour aller pas même se porter ailleurs, mais tout simplement empocher ailleurs des dividendes plus intéressants.

Une capacité dont les actionnaires veulent pouvoir jouir à tout moment, d’un simple claquement de doigt, des fois qu’une opportunité se présenterait…

Volatil, le capital ne cesse de s’évaporer pour parasiter ici ou là, en France ou partout ailleurs dans le monde, les opportunités qui s’offrent à lui sur le marché boursier mondial.

La conséquence en est que les inégalités augmentent selon la même courbe exponentielle que la précarité, que les investissements s’en trouvent inhibés, que les salaires subissent une pression sans commune mesure, que le chômage augmente tandis que le pouvoir d’achat ne cesse de baisser, et que nos fameux fondamentaux de l’économie en ressortent le cou tordu.

Dans les pays anglo-saxons, cette tendance avait été momentanément contrecarrée par l’endettement des ménages qui assuraient à eux seul une croissance forte du PIB. Ils payaient ainsi doublement la facture : par la pression sur leur salaire et leur endettement. Avant de la payer une troisième fois, quand le krach fut venu… La bulle financière avait permis de créer une richesse fictive dans tout le pays, en autorisant une croissance importante d’une consommation inédite réalisée sans salaire, les ménages n’avaient qu’à méditer leur manque de jugeote…

 

Manifeste d’économistes atterrés, éd. Les liens qui Libèrent, nov. 2010, 70 pages, 5,50 euros, ean : 978-2-918597-26.

Le BIP 40 sur l’évolution de la pauvreté en France : http://www.bip40.org/bip40/barometre

Courbe : l’évolution des 1% de salaires les plus élevés en France…

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Histoire politique du barbelé, Olivier Razac

22 Novembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

Inventé en 1874, et bien qu'expression malingre du génie mécanique, le barbelé a conservé jusqu’à aujourd’hui sa redoutable efficacité pour délimiter les espaces.
De la prairie américaine où son brevet fut déposé, aux camps de concentration, en passant par les tranchées de 14-18, Olivier Razac en étudie l'histoire avec une autorité tout à fait sûre.
Dans la lignée du Foucault analysant la montée en puissance du biopolitique dans les sociétés démocratiques, en particulier dans le nouveau clivage qu’il trace entre l’idéal d’un «peuple» encore politisé et sa dégradation en «populations» de plus en plus enfermées dans leur destin biologique, ou dans celle d'Agamben prolongeant cette réflexion, il nous offre une leçon de philosophie de l'histoire très convaincante - outre que l’étude explore avec une acuité parfaitement épouvantable l’invention des fameuses torsades biseautées et de leur nécessité.
La guerre du barbelé marqua tout d'abord la fin d'une civilisation : celle des Indiens d'Amérique. En découpant, fermant, individualisant l'espace, le barbelé brisa la structure communautaire de la société indienne. En 14-18 on le vit s'inscrire dans une esthétique du désastre, comme composante symbolique essentielle d'un cauchemar peuplé de cadavres désarticulés. Avec le camp de concentration, le symbole s'accomplit, semble-t-il, dans sa plénitude, permettant d'identifier durablement le paysage concentrationnaire. Révélateur puissant de son dessein caché, le barbelé avouait alors enfin la finalité de sa raison d’être : séparer l'humain de celui à qui on ne veut plus reconnaître d’humanité. Le barbelé congédie ainsi vers un extérieur «antique» des franges entières de populations «déshumanisées», ouvrant dans le même temps ce qu'il entoure sur un abîme. Opérateur actif entre ce qui doit vivre et ce qui doit mourir, il trace définitivement l'extérieur effroyable de ce que nous voulons retenir comme civilisation "nôtre".



Histoire politique du barbelé : La Prairie, la tranchée, le camp, de Olivier Razac, éd. La Fabrique, avril 2000, 111p, ISBN-10: 2913372066, ISBN-13: 978-2913372061.

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L’organisation criminelle de la faim, Olivier Assouly

21 Novembre 2013 , Rédigé par texte critique Publié dans #Politique

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Le XXème siècle avait innové, en jouant de la faim comme d’une arme stratégique à l’échelle des populations, éparses ou ciblées dans le cas des crimes génocidaires. Mais le XXIème promet de faire mieux encore, cette fois à l’échelle de continents entiers : l’Afrique noire, avec d‘autant plus de facilité que la famine est sortie de nos cultures. A Dachau, Auschwitz, elle était  méthodique, pensée au sommet de l’Etat. C’était un moyen d’administrer les populations, de contrôler leurs flux, de gérer les forces utilisables. La faim y apparaissait comme un instrument disciplinaire efficace. Aujourd’hui, cette gestion s’étend aux continents. 960 millions d’êtres humains meurent de faim actuellement dans le monde, un volume que nous ne connaissions plus depuis les années 60, 70… L’accaparement marchand des denrées agricoles  fournit en fait d’inquiétantes similitudes avec le souci nazi des flux alimentaires. Le Grand Jeu géopolitique actuel, d’accaparement des terres agricoles en Afrique, par les Etats-Unis, la Chine, la France, pour y produire des «bio-carburants», détournant du cycle alimentaire des millions d’hectares d’où sont chassées en masse les populations qui les cultivaient et que nos productions intensives ne permettent même pas d’employer, ou bien, comme dans le cas de la Chine en 2008, la confiscation des stocks de riz, qui constitue la base alimentaire de la moitié de la population mondiale, aux seules fins de spéculation, provoquant artificiellement des famines ahurissantes, renvoie d’une façon nette à cette conception d’une gestion totalitaire de la production alimentaire mondiale.
L’étude d’Olivier Assouly fait froid dans le dos. Elle montre que l’explication naturaliste de la faim tient moins que jamais. Bien que le fatalisme en soit répandu, masquant commodément nos responsabilités politiques. La faim dans le monde n’est rien moins que l’expression d’une volonté économique abjecte, qui se traduit par l’asservissement éhonté de populations à une échelle jusqu’alors inconnue. Car la famine ne s’explique que rarement par le manque de nourriture. Les nazis l’avaient compris mieux que les autres, qui en firent un outil d’extermination et de contrôle des populations redoutablement efficace. En 1941, Himmler commanda une étude sur le sujet au Commissariat pour la consolidation de l’ethnie allemande. Un scénario fut réfléchi, pesé, argumenté, d’une politique alimentaire répressive à l’égard de la future Europe de l’Est. Le scénario prévoyait d’exterminer une partie de la population par la faim… Une partie seulement : exterminer la totalité de ces populations aurait été contreproductif. Il s’agissait pour le Reich de s’accaparer les terres agricoles de ces régions, pour le Reich et non l’économie locale. Le plan prévoyait de découper les espaces en aires de production agricole et en aires de famine. On imagina même de recomposer le maillage des villages et d’évaluer le nombre d’habitants admissibles pour chacun de ces villages en fonction de leur orientation productive, avec autour de ces villages des campements de main d’œuvre d’esclaves slaves… La modernité de ce plan était de conjuguer l’action répressive à la rationalisation économique. La Fonction Publique allemande tentait alors de penser l’administration des populations sur le très long terme, sur la base d’une planification alimentaire rigoureuse. Dans le rapport remis à Himmler, la famine était explicitement décrite comme un outil de sélection des races.  On en vantait aussi la puissance d’asservissement inouïe. Olivier Assouly décrit par le menu cette pensée et celle de la bureaucratie allemande, tatillonne, rationnelle, évaluant scientifiquement la résistance à la faim et les effets de la privation sur la capacité de révolte ou de travail en fonction du nombre de calories administrées, autorisant en particulier de maintenir en survie une classe de «sous-hommes», que l’on pourrait ensuite retraiter au titre de déchets organiques. Il n’est pas jusqu’aux carcasses des déportées qui n’ait été évaluées sous leur angle marchand : les os et les cendres furent par exemple vendus à la société Strem pour recyclage en engrais, qui permirent à la production laitière de l’Allemagne nazie de se porter mieux. Entre 1943 et 1944, dans les archives de cette société on trouve trace de 100 tonnes d’ossements acquis à Auschwitz.
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Aujourd’hui, l’usage criminel de la famine se passe de nouveau sur le terrain des races et de l’économie, en période de paix, au sein de l’économie de marché tellement vantée pour les bienfaits qu’elle nous apporte. Cette organisation criminelle de la faim répond à un plan, une administration, une idéologie, des responsables et des exécutants. La nouveauté, c’est l’imbrication des strates politiques, géopolitiques, culturelles, économiques, idéologiques et la totale opacité de nos responsabilités dans ce problème. Les motivations racistes (les noirs), tout comme les motivations sociales (les pauvres), sont tellement masquées que nul n’y voit rien à redire. Rien ne doit troubler l’ordre du marché, fût-il criminel, et même si, de fait, le monde cette fois est déjà découpé en aires de production agricole et en aires de famine.
 
 
L’organisation criminelle de la faim, Olivier Assouly, Actes Sud, coll. Essais sciences, 9 octobre 2013, 128 pages, 20 euros, ISBN-13: 978-2330024680.
 
 
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