politique
La Barricade, Eric Hazan
L'histoire d'un objet qui a disparu du paysage révolutionnaire, bien que la rue soit restée un champ de bataille. Trois siècles d'histoire en fait, brossés par Eric Hazan, des Guerres de Religion à la Commune de Paris qui en signera le dernier acte, symptôme, peut-être, d'une stratégie de tragédie qu'allaient inaugurer les nouvelles batailles populaires dans Paris et sa banlieue. Une invention parisienne, qui finit par s'exporter partout en Europe, mettant en scène les mêmes ustensiles, les mêmes personnages, avec ses gamins de Paris, ses femmes, ses ouvriers, ses étudiants, un personnel constant d'une œuvre tout autant poétique que politique.
Tout commença le 12 mai 1588, avec les barricades de la Ligue prenant à leur piège les troupes d'Henri III. Eric Hazan en dessine le ferment : une authentique révolte populaire rencontrant des chefs pressés d'en découdre avec l'autorité centrale, et des troupes retournées, refusant de servir une répression injuste. Soit les ingrédients de la réussite de ces barricades victorieuses que Paris ne connaîtra plus trois siècles plus tard. Le comte de Brissac en serait l'inventeur. Saint-Séverin, Maubert, prodiguant ses conseils, il sut gagner la foule à sa stratégie, transformant les barricades en armes offensives, avançant littéralement sur les troupes pour les enfermer dans leur nasse et contraindre le roi à quitter Paris. Le grand mouvement est là, qui dessine son avant et son après : avant, les barricades au fond ne se contentaient pas d'être de simples objets symboliques, elles étaient une arme, offensive, avançant littéralement sur les troupes, séparant les colonnes, isolant leurs chefs, enfermant peu à peu des soldats désemparés dans leur piège parfait. Après, quand le Pouvoir eut compris ce fonctionnement et se mit à élargir les rues pour en rendre le retranchement impossible, elles devinrent défensives, signant la défaite des comités de quartier contre la puissance d'une répression au commandement unique. Car repliées dans l'identité de la rue-village, des barricades de la faim aux barricades de la révolte, partout l'élément spontanée finit par desservir leur cause. La barricade ne sera plus un engin militaire, mais un instrument politique. Le retournement est aussi là. Delacroix ne s'y est pas trompé, qui montre cependant encore le Peuple rassemblé dans l'assaut qu'il prodigue. 1830. L'apogée de la barricade selon Eric Hazan. Dans un grand mouvement offensif, le peuple enfermera une dernière fois les troupes armées, prises au piège de ce Paris des révolutions. Il restera aux Canuts de Lyon l'héroïsme d'écrire les dernières pages fiévreuses des barricades ouvrières, une poignée d'entre eux embusquée derrière elles, mettant à mal 8 000 soldats déconfits. Viendront ensuite les barricades du désespoir, celles de 1848, celles de la Commune de Paris, indéfendables désormais dans le Paris de Hausmann. Désormais écrit Eric Hazan, « toutes les batailles urbaines où l'insurrection fondera sa logique sur la barricade, seront défaites ». Aucune troupe, aucune police ne sera plus jamais pris au piège. De la barricade, il restera sa fonction symbolique, décryptée par l'auteur : le Peuple à l'épreuve de sa solidarité, de sa détermination, édifiant une vraie scène de théâtre, se créant lui-même derrière les pavés de Paris, subvertissant l'ordre physique de la ville, tout autant que son ordre politique, et disposant enfin d'une tribune depuis laquelle interpeller le monde et le Pouvoir en place. La suite sera plus incertaine. De l'héritage des barricades, il reste aux yeux d'Eric Hazan la fonction de blocage. Blocage des voies de communication par exemple, ferroviaires, routières. Et sur leur ruine, peut-être, cette guerre de partisan que les paysans bretons livrent, ou ces incendies de banlieue, invitant sur leur territoire les forces de l'ordre pour les affronter dans un mouvement désespéré, voués à l'échec, certes, mais dans la rage desquels proclamer leur identité confisquée.
La Barricade, Eric Hazan, Editions Autrement, collection Leçons de choses, 11 septembre 2013, 169 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2746732858.
De la régression électoraliste...
Condorcet fut le premier à concevoir que l’institution du citoyen relevait du Bien commun. Au cœur de cette institution, l’Ecole de la République, dont l’objectif à ses yeux ne pouvait être celui de produire ou de reproduire des citoyens conformes à l’attente des pouvoirs publics, mais au contraire, une école que l’on aurait délibérément placée dans une relation critique à l’égard de la Constitution républicaine. Pour Condorcet "le but de l'instruction n 'est pas de faire admirer aux hommes une législation toute faite, mais de les rendre capables de l'apprécier et de la corriger". LE TERRITOIRE NATIONAL, L'ETAT ET LA DEMOCRATIE...
L’Etat contemporain a fini par s’identifier au territoire sur lequel il régnait. Des Peuples qui le composaient, il a nié la diversité pour instruire, littéralement, au sens juridique et pédagogique du terme, une nation prétendument unanime, ré-enracinée fictivement dans l’espace géographique qu’il s’était taillé.
Et qu'importe si par exemple l’unité linguistique de cet Etat, à l’image de ce qui s’est passé en France, n’a été réalisée que tardivement (1914-1918), après bien des détours de terreur (c’est en effet la Terreur qui en imposa la première l’idée). Qu'importe également que les populations de cette prétendue nation ne furent intégrées qu’à reculons dans l’ensemble politique nouvellement créé -l’intégration civique des femme en est un bon exemple. Le territoire national a toujours été le fait du Prince, non celui des Peuples. Le territoire est devenu ainsi la catégorie politique la plus fondamentale des démocraties contemporaines. Au point que l’Etat contemporain tire sa légitimité du territoire qu'il dirige, non des peuples qui le composent. Un renversement politique dont on perçoit bien les échos dans l’idéal de Sûreté Nationale : la Sécurité du Territoire a le pouvoir de suspendre l’ordre démocratique.
Après avoir dissout par la force les peuples qui habitaient son espace géopolitique (bretons, basques, etc.), l’Etat contemporain a ensuite défini d’autorité sa communauté d’obédience : ces fameux français de souche, naguère force tranquille miterrandienne -aux couleurs dramatiquement rurales d'une France qui n'existait déjà plus.
L’immigré clandestin, le rrom, dans ce contexte, ne peuvent incarner que la négation du territoire. On comprend alors le soin que l’Etat contemporain met à le pourchasser, partout où il croit en débusquer un…
Par ailleurs, ne disposant pas de sources transcendantes, les droits individuels et subjectifs fondèrent la rationalité de l'Etat contemporain, posant a priori que les groupes non seulement avaient, mais devaient disparaître avec le fondement de la République.
Face à l’égalité républicaine, tout groupe ne pouvait être interprété qu’en termes de trahison, sinon de destruction du principe fondateur de l’Etat moderne. La théorie politique moderne refuse en effet de reconnaître la pertinence politique des groupes : ils transgressent les droits des individus en réduisant les personnes à être membres d’un groupe fondant la source de leur identité. L’Etat moderne s’est donc construit sur l’exclusion du groupe : la caractéristique essentielle du droit moderne est d’ailleurs celle de la séparation des individus, sion leur isolement.
Et si dans ce topos le groupe est l’ennemi, l’ennemi le plus dangereux est celui qui relève du groupe aux origines décrétées "étrangères".
Dans ce topos du territoire national replié sur la construction d’une communauté d’obédience d’une part, et l’affirmation outrée des droits individuels d’autre part, l’ennemi le plus dangereux de l’Etat contemporain devient ainsi l’immigré, quand bien même français depuis trois générations, immigré toujours parce qu'il n'a pas voulu renoncer à son identité musulmane, qui l'insère dans une problématique de groupe (et qu’importe aux yeux de l'Etat qu’il s’agisse d’un groupe religieux, Lui sait étendre le périmètre de la répression dont il a besoin pour affirmer sa puissance).
Figure du traître par excellence, menaçant de l'intérieur même les fondements de son autorité, le musulman ou le rrom se voient ainsi repoussés dans la sphère de l’étranger au territoire.
Or les crimes contre l’humanité ont toujours été des crimes commis contre des groupes. Les victimes de ces crimes ont en effet toujours été d’abord identifiées comme relevant identitairement d’un groupe, ethnique, religieux, voire sexuel ou social.
Les musulmans pour Sarkozy, les rroms pour Hollande, forment ainsi commodément les groupes que l’on peut détruire, autorisant par la pseudo radicalité de leur étrangeté, la violence qui dicte l’extermination de l’autre, quand il est jugé trop différent.
Enfin, dans l’histoire contemporaine, ce que l’on a pu observer, c’est une inquiétante continuité de la violence, des violences ordinaires aux violences extraordinaires. Une continuité si communément admise (la banalité de ce Mal relève du caractère laïc de l'Etat), que l’on ne comprend pas comment, aujourd’hui, tant d’intellectuels peuvent s’y vautrer, à moins de se faire les complices conscients de ce déplacement auquel l’Etat contemporain procède quand il use de violence, en la rendant admissible, pourvu qu’elle concerne des victimes acceptables...
image : Le camp de concentration pour Tsiganes de Montreuil-Bellay. Pour mémoire, en février 1940, les nazis testaient le Zyklon B 0 Buchenwald sur 250 enfants tziganes. En décembre 1942, Himmler signait le décret de Déportation des tziganes d'Allemagne vers Auschwitz, au "camp des familles gitanes". Selon les historiens, entre 500 000 et 700 000 tziganes ont été assassinés sous Hitler.
Et photo anthropométrique, tirée de l'exposition qui a eu lieu à Lyon à partir de l'été 2007, au sujet de la déportation des rroms français sous Pétain. Pour mémoire, en 1942, l'Allemagne nazie déportait et exterminait quelques centaines de milliers de tziganes. La France pétainiste durcissait alors sa position à l'encontre des gens du voyage, déjà sous haute surveillance depuis le début du siècle.
Lui, Président...
Quelle plus grande cruauté que celle de cette proposition faite à Léonarda, qui met en scène un dilemme proposant pour tout choix deux options insoutenables. Ta famille, ou tes études... Quoi de plus troublant que cette proposition qui demande à une jeune collégienne de panser les plaies de la Nation et de répondre d'une présidence qui ne parvient pas à s'assumer ?
Rien de plus troublant que ce choix formulé le plus tanquillement du monde par un Président de la République française soucieux de préserver sa Droite réactionnaire...
Nicolas Valls peut donc reprendre tranquillement le cours de sa vie ministérielle, se payer de vains mots sur la prétendue générosité de Hollande, mépriser les recommandations de l'UE épinglant la France pour le traitement qu'elle inflige aux rroms dans le périmètre national, et reprendre sa chasse, qui améliorera sans doute son score de popularité... Quels calculs derrière pareille décision !
La machine est rôdée, il suffit de faire le dos rond et de laisser l'indignation retomber. Et poursuivre cette basse besogne de subsumer tout un peuple sous la rumeur.
La revue Le Tigre avait consacré en décembre 2008 un volumineux numéro à la question Rrom. Très documenté, très instructif sur ce qu’il révèlait de l’enracinement du racisme anti-rroms au cœur même de l’Administration française. De la construction du mythe positif dans l’équation gitan = liberté = musique = rebelle, de Cervantès à Hugo, en passant par Mérimée, elle dévoilait ce qu'il en coûtait aux rroms d'avoir été enfermés dans ces images commodes taillées pour satisfaire nos besoins et non comprendre leur vraie identité. Au-delà de ces manipulations identitaires, elle nous éclairait encore sur les contorsions juridiques qui permirent aux politiques d’édicter des circulaires contournant allègrement les principes mêmes de la légalité républicaine. Ainsi de l’appellation "gens du voyage", qui fut une appellation contrôlée made in France, mise en circulation par deux décrets de 1972, pour tracer le périmètre de tous ceux qu’il fallait écarter des villes… La législation française, y découvrait-on, depuis 1972, n’avait ainsi jamais cessé d’ancrer les Rroms dans un statut de paria. A lire et relire, pour mieux comprendre ce qu’il y a de crapuleux dans la dérive républicaine que nous connaissons une fois de plus.
Le Tigre, nov.-déc. 2008, Dossier Rroms, 8 euros, ean : 978-2-357-19-004-7
http://rebellyon.info/Revelations-sur-la-repression-des.html
LE POINT SUR L'IMMIGRATION DES RROMS EN FRANCE
Depuis des décennies, l’immigration des roumains en France est restée stable, tout autant que celle des Rroms roumains, qui s'est maintenue à 10% de la population roumaine migrante (chiffres du Minsitère de l'Intérieur). La seule chose qui ait changé, c'est leur visibilité et la pression raciste orchestrée par les gouvernements en place à leur encontre, modifiant sensiblement leurs conditions de séjour en territoire français et les modes même d'organisation de ce séjour...
L’essai signé par Martin Oliviera, publié dans le cadre des conférences débats de l’association Emmaüs données à l’école normale supérieure est intéressant à décrypter de ce point de vue.
Analysant tout d'abord la structure sociale des rroms migrants, Martin Oliviera montre qu'elle est comparable à celle des populations rurales des autres régions d'émigration. Des migrations de parentèles ou d'individus isolés, mais dans tous les cas, de groupes très divers que l'on ne peut subsumer aussi commodément qu'on le fait en France sous l'appellation commune de gens du voyage. Il n'existe en fait aucune homogénéité de ces communautés rroms migrantes, issues de migrations locales restreintes, que l’on ne peut comprendre que dans le cadre des mobilités village-ville. Une migration en tout point comparable aux migrations de ce type : non un déplacement sans retour, mais au contraire avec espoir de retour, ce qui est le cas de toutes les migrations économiques qui prennent sens dans le cadre de stratégies individuelles ou familiales.
Les villes cibles de ces migrations, elles, semblent clairement établies dans les régions parisienne et lyonnaise, et pour cause : les expériences accumulées par les précédents migrants les désignent comme des régions d'accueil intéressantes, du point de vue des opportunités d'emplois qu'elles offrent, tout autant que de la sécurité des personnes.
Mais avec la montée en puissance des discours et des actes de violence raciste à l'égard de ces populations, depuis 2006, on assiste au redéploiement de cette émigration, qui a fini par identifier les foyers racistes à risque, ainsi que les zones où le zèle policier est le plus fort.
Ces redéploiements désordonnés, désespérés, sont la vraie nouveauté des migrations des roumains en France. Des populations qui ne cessent pourtant de nourrir d'autre objectif que celui de leur insertion sociale ! Car ces familles veulent s’intégrer, trouver des moyens économiques légaux de vivre, à commencer par le logement.
Or cette volonté de stabilité est perpétuellement contrariée par une juridiction restrictive de leur liberté de déplacement (au mépris des lois européennes), tout comme de leur accès au marché français de l'emploi ou aux droits sociaux, la France ayant réussi à faire inscrire dans le Traité européen une clause dite de «régime transitoire», autorisant cette discrimination (jusqu'à janvier 2014).
L'impossibilité d'accéder à des ressources légales a ainsi compliqué sérieusement cette immigration légale, la transformant en véritable souricière pour les Rroms. On le voit par exemple dans leur mobilité actuelle, bien différente encore une fois de ce qu'elle était avant l'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, dont Manuel Valls poursuit la logique : les populations Rroms ne cessent de fuir à l'intérieur de périmètres très circonscrits, n'excédant pas, la plupart du temps, 10km, ce qui, on l'avouera, est l'expression d'un bien étrange «nomadisme»... On a vu mieux, non, en guise de nomadisme !
Tournant désespérément dans ces périmètres qui sont pour eux des périmètres d'intégration, la mobilité forcée de ces groupes les fait apparaître ainsi plus nombreux qu’ils ne sont en réalité. Premier constat : ce nomadisme contraint par les circonstances politiques ne traduit en réalité qu’une adaptation à un environnement hostile, non un idéal de vie ! Et quant aux fameuses caravanes, elles ne sont qu'un type d'habitat à moindre coût choisi par une populaiton contrainte de rester toujours en mouvement, un habitat qui, en retour, l'expose à une plus grande précarité face à ses droits (comment se domicilier dans ces conditions, comment inscrire ses enfants à la crèche, à l'école, comment bénéficier de l'aide médicale, etc., quand on ne peut justifier d'un domicile ?).
Face aux dangers qui les accablent et à cette précarité nouvelle qui les enferme, les Rroms ont également dû se regrouper en parentèles élargies, un mode de vie qui leur était étranger en Roumanie ! On contraint ainsi une population à inventer un mode de vie qui n'est pas traditionnellement le sien... Pour dire les choses clairement, la France raciste leur a inventé un mode de vie lié au problème permanent d'expulsion des terrains, fomentant des installations toujours plus précaires, qui prennent de fait la forme de campements, achevant ainsi de réaliser les fantasmes du pouvoir politique français...
Roms en (bidon)ville : une conférence-débat de l'Association Emmaüs et de Normale Sup', Martin Oliviera, éditions rue d'Ulm, oct. 2011, 5 euros, 84 pages, ean : 978-2728804665.
Penser l’Histoire dans la force du présent (17 octobre 1961)
Cette fois encore, une commémoration dans le vide républicain... Il y avait matière pourtant, après le scandale des propos de Valls sur les rroms. Mais non, rien, une date sortie du chapeau de l’Histoire, un voyage de mémoire les yeux fermés, la ronde des discours convenus et puis rien.
Qu'est devenue cette mémoire algérienne de la France ? Quels enjeux recouvrerait-elle, quand partout dans le monde, et à commencer par la France, l’un des pays les plus zélés dans cette cause crapuleuse, le racisme anti-arabe n’aura jamais connu autant de succès ?
L’étude d’Edward Saïd parue en 1997, actualisée quelques mois avant sa mort, n’ouvrait-elle pas à un constat plus éprouvant que celui d’une commémoration les yeux fermés, quand le regard porté sur l’Islam par les médias, les hommes politiques, n’aura cessé de gagner en manichéisme brutal, en hostilité, et en bêtise ?
N'y avait-il donc vraiment aucun enjeu éthique à gagner ? Pas même politique, intéressant notre situation dans le monde contemporain et dont on pourrait dire qu’il pourrait, au fond, l’informer durablement ?
Qu'est devenue cette trame mémorielle dont on voit bien qu’elle n’est pas capable de nous soustraire à l’inquiétude de voir, demain, un nouveau massacre (des rroms cetet fois ?)s’épanouir dans l’indifférence générale ?
Que devrions-nous affronter, au travers de ces interrogations qui traversent même la jeunesse de notre pays, interrogations que l'on voudrait pourtant faire taire dans cet ailleurs d'une transmission muette sur une histoire dont les livres, seuls, se chargeraient ?
Mémoire collective et/ou mémoire individuelle ? Mémoire savante ou mémoire populaire ? Mémoire officielle ou mémoire privée ? Mémoire sociale ou mémoire identitaire ? Mémoire politique ou mémoire éthique ?
Que l’on me comprenne bien : il ne s’agit pas, cette fois encore, de réitérer les cris d’orfraie habituellement poussés sur le décorum républicain dont on accommode la mémoire du 17 octobre 1961. Ici et là, les archives d’une survie ancienne seront diffusées, empruntant, déjà, les voies de l’assomption du spectateur pour taire que des centaines d’arabes pourraient bien être encore jetés demain dans un fleuve, pourvu que ce ne soit pas la Seine. Ou bien des Rroms... Or il aurait fallu, justement, ouvrir cette journée à une réflexion inédite, celle de la pleine signification sociale et politique des raisons de commémorer le 17 octobre 1961. Loin de la déploration, dans l’inquiétude d’une histoire qui est encore la nôtre aujourd’hui. Et nous interroger vraiment sur le fait qu’il n’y ait pas, pour paraphraser Arendt, d’histoire plus difficile à raconter dans toute l’histoire de la France contemporaine que celle-là, semble-t-il.
Il s’agirait de lui reconnaître une place "politique", au sens fort de ce que doit être le lien social. "L’histoire, écrivait Marc Bloch, c’est la dimension du sens que nous sommes". Il faudrait alors instruire ce sens, convoquer à travers son fragile surgissement la forme de cette cité "pathéthique" capable de se réaliser dans les conditions de la nature sensible de l’homme. Et nous défiant d’une commémoration de plus, d’une commémoration pour rien, prodiguer une vraie leçon de politique : vivre ensemble.
Le collectif 17 octobre 1961, dont font partie le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié des peuples (Mrap) et la Ligue des droits de l’Homme (LDH), a demandé, comme chaque année que “les plus hautes autorités reconnaissent les massacres commis par la police parisienne”.
PEUPLES EN DANGER
Voici que Manuel-Nicolas Valls fait la sortie des écoles... diligente ses forces de police chargée d'arrêter une dangereuse écolière de 15 ans. La France ? Un camp retranché qui ferme ses portes et n'a pas vocation à accueillir la misère du monde... On connaît la chanson, la droite nous l'avait servie tant et tant...
Un camp retranché qui condamne les peuples à la misère et noie les désespérés. Comme ces derniers héros à faire face à la dérive sécuritaire
de l’Europe : les Harragas. Qu'on se le dise, du travail, nous n'en avons pas à partager. Nous n'en avons pas tout court d'ailleurs. Depuis 1980, nous ne savons pas ou plutôt, nous ne voulons pas en créer. Et cette situation de pénurie du travail, allez, nous va bien : les riches s'enrichissent comme jamais ils ne se sont enrichis depuis le XVIIIème siècle, alors pensez !
Partir ou mourir. Ce n'est pas notre affaire. Ni le chômage non plus du reste, sinon comme élément de langage et de manipulation statistique. On vous en reparlera aux prochaines élections. D'ici là, campons sur les terres obscures du FN. Et Laissons sereinement monter ce lourd silence face au désespoir du monde environnant, dans notre propre pays aussi bien. Changer la vie n'a jamais été qu'un vieux mot d'ordre auquel nous n'avons jamais cru. Et qu'importe les révoltes, arabes, rroms, espagnoles, italiennes, ou cette Grèce qui n'en finit pas de souffrir le martyre. Qu'importe que le lieu de leur désespoir soit celui-là même qui fonde ici nos indignations.
Nicolas Valls s’en fiche, qui continue d’avancer à reculons derrière son masque de fer, entraînant tout le pays avec lui vers cette Europe de chemises brunes qui défile en faisceaux de peurs fétides. La vie est urgente, urgente la révolte, s’exclamait Abdellatif Laâbi, vigie méticuleuse des Peuples opprimés, asphyxiés sous les décombres de Pouvoirs funéraires. Qu’on relise cette poésie, forte, brutale, résiliant la torture, dénonçant les fêtes macabres et l’air vicié des pouvoirs qui trône sur les gradins d'Assemblées de moins en moins légitimes. La vie est urgente quand partout à la surface de la planète s'installe la misère de masse.
Manuel Valls, chef de file de l'UMPS
Deux normes fondamentales devraient toujours guider l’action des hommes politiques en charge du destin de la Nation : celle du respect égal des personnes, et celle d’un dialogue rationnel entre les hommes.
L’Etat libéral ne peut, assure-t-on du côté des penseurs les plus subtils du libéralisme philosophique, fonder sa légitimité que du principe de neutralité encadré par ces deux normes salutaires : le débat public et l’égal respect des personnes, contraignant du reste à toujours relancer le débat public.
Deux normes qui avaient le pouvoir d’empêcher que l’on traitât autrui comme un moyen.
Mais voilà que dans cette République qui n’ose plus dire son nom, l’on traite les hommes comme des moyens, les rroms dans l'occurence socialiste.
Jadis, nous avions Sarkozy, un Président-Ministre de l'Intérieur qui ne communiquait que sur des thèmes de coercition ou de menace. Aujourd'hui nous avons Valls, qui a bien travaillé lui aussi à découdre la morale républicaine pour lancer ses anathèmes aux relents de petit Grenoble. Mais quand on lance pareille diatribe à l'encontre d'une minorité fragilisée par son statut, on ne fait qu'ouvrir l'espace public à la violence anti-républicaine, celle, précisément, qui nous dessine pour avenir le FN.
L’Etat que nous subissons est devenu une vaste entreprise de déshumanisation de la société française. Comment ne pas réaliser qu’il y a décidément quelque chose de pourri au royaume de France ?
Que l'idéal d'Ordre d'un Ministre de l'Intérieur prenne le pas sur la norme d’égal respect, voilà le vrai danger que court une République qui ne peut plus dire son nom !
Quelle est l’essence profonde de la logique électoraliste que notre Ministre de l'Intérieur affiche aujourd’hui ? Sinon celle qui consiste à défaire ce Vivre ensemble déjà passablement écorné par la précédente présidence. Sinon celle d'une politique de division fière de ses citoyens de seconde zone, comme au bon vieux temps des colonies.
Voici un Ministre animé par une doctrine morale nébuleuse, défendant un Etat de moins en moins crédible, car exclusivement englué dans des calculs électoraux et qui est devenu non pas la solution aux difficultés que traverse la société française, mais un élément de son problème. Voici un Ministre qui, sous réserve d'une bonne recette électorale, vient de réengager l’aventure française dans l’abîme des affrontements sectaires.
L’un soutenait un absolutisme trivial (sarko), l’autre (Valls) rappelle, par son décisionnisme fanfaron, le prêche d’un Carl Schmitt, théoricien des politiques autoritaires, revenu à la mode il y a quelques années.
Et l'un et l'autre ont oublié de subordonner l’idéal démocratique à ses normes. Tout comme ils ont oublié que la souveraineté de droit n'appartenait à personne (Guizot), mais reposait essentiellement dans le caractère dual de la démocratie, quand celle-ci sait organiser le débat public et non sa farce.
Au lieu de quoi nous avons un système politique qui ne respecte plus ses propres principes. Un système qui ne sait plus que l’objet réel de l’intérêt moral, c’est au fond l’Autre en tant qu’il n’est pas un corps étranger qu’il faut à tout prix déglutir dans notre système clos, mais un autre sujet relevant de ses propres perspectives, qu’il faut entendre et respecter comme tel.
Les milliardaires –Comment les ultra-riches nuisent à l’économie
Loin d’un simple libelle, l’ouvrage cosigné par Linda Mc Quaig et Neril Brooks est un véritable essai sur les transformations que le système capitaliste a connu depuis les années 80 sous l’impulsion des hommes les plus riches de la planète. Les conclusions sont claires : les ultra-riches ne génèrent aucune richesse dans le monde (que la misère de masse a gagné) : ils l’accaparent. Toutes les observations économiques à l’appui de cette thèse l’étaie solidement : la théorie du ruissellement selon laquelle plus les riches s’enrichissent et plus les classes moyennes s’élèvent est un leurre, l’économie mondiale n’en profite pas, c’est même l’inverse qui se produit : depuis le début de la crise de 2008, les ultra-riches n’ont cessé d’accumuler des fortunes colossales tandis que le monde en pâtissait, jetant l’une après l’autre des Nations entières dans la pauvreté. Mais les ultra-riches ne se contentent pas d’accaparer les richesses qu’ils ne produisent pas : ils organisent méthodiquement cette mainmise, oligarchiquement, bâtissant leurs filiations à l’abri de l’impressionnant appareil de propagande qu’ils développent jour après jour, digne des plus viles heures de la propagande soviétique –le JT du 20h en tête, convoquant à la rescousse des spécialistes, la plupart du temps conseillers ou anciens conseillers des patron du CAC 40 pour servir leur Domination.
L’essai ne tarit pas de chiffres, de précisions, d’organigrammes enlevant la conviction, d’exemples nourrissant à longueur de page la colère qui devrait être la nôtre. Les Paradis fiscaux dont on nous promet chaque jour la disparition ? Des législations de complaisance. Et nos auteurs d’en débrouiller les fils. Les banques enfin ramenées à la raison après 2008 ? Voici Meryll Lynch, sauvée par l’Etat Fédéral, s’empressant d’accorder à ses traders et autres membres de son Conseil d’administration 4 milliards de dollars de prime, alors que l‘entreprise accuse 27 milliards de dollars de pertes. Législation privée, rétorque l’Etat néo-libéral, historiquement complice, en France comme aux Etats-Unis, de ce pillage éhonté des deniers publics. Eux qui ne cessent d’en référer au Marché, qu’il faudrait laisser libre, ne cessent dans le même temps de peaufiner les Lois qui valident la folle course au trésor des ultra-riches… Les salaires ? Ils les fixent comme bon leur semble, avec la complicité de Conseils d’administration fantoches qui ne sont que l’expression d’une volonté cupide exprimée dans un cercle minuscule de relations privées, cooptées sur le modèle soviétique. En 2009, soit 1 an après la crise, les banquiers de Wall Street versaient 140 milliards de dividendes à leurs cadres… On assiste ainsi au retour des ploutocrates. Bâtissant des fortunes sans commune mesure avec celle des riches d’autrefois, XXème siècle, XIXème, XVIIIème confondus… Prenez Bill Gates, longuement dévoilé dans l’ouvrage : s’il devait compter lui-même sa fortune au rythme de 1 dollar toutes les secondes, sans s’arrêter, jour et nuit, il devrait mettre 1680 ans pour arriver au dernier dollar, cela au regard de sa fortune en 2009, vraisemblablement plus de 2000 ans aujourd’hui… Portraits saisissants que ceux qui nous sont proposés, révélant l’incroyable fracture qui a divisé le monde en deux depuis les années 1980. Saisissant aussi : l’action des Etats libéraux dans le monde, jamais en retrait dès lors qu’il s’agissait de défendre les intérêts des riches, des Etats interventionnistes, leurs meilleurs alliés, passant sous silence la véritable essence du Marché, qui loin d’être libre n’est que le fruit d’un ensemble complexe de Lois qui régissent le commerce. Etats interventionnistes qui, dans les années 1980, ont ainsi cédé à la pression des ultra-riches pour apporter les changements que ceux-ci désiraient à la réglementation des marchés financiers autorisant les firmes de Wall Street à devenir colossales. Une collusion révélée dans ses plus abjects détails. Tenez : au moment où Lehman Brothers faisait faillite en septembre 2008, l’entreprise avait accumulé une dette de 600 milliards de dollars, découvert autorisé par le gouvernement fédéral… Le seul souci à l’époque était alors celui de la responsabilité juridique de la faillite. Une loi fut votée, qui faisait en sorte que les cadres supérieurs des banques d’investissement ne pouvaient plus être tenus pour responsables des faillites de leur entreprise… Remarquable stratégie des ultra-riches que l’essai décrypte minutieusement : le siège systématique des médias, cet ex contre-pouvoir, des milieux politiques, nos ex-représentants, pour obtenir La dérégulation qui allait leur donner les coudées franches. Un véritable complot néo-libéral, dont nous subissons aujourd’hui encore la vendetta. Image : Migrant Mother, par Dorothea Lange, 1936.
L’Ennemi Public (en prison)…
Quelle visibilité offrir à ceux que la société dissimule quasi discrétionnairement ? Les institutions plutôt, devrions-nous dire, tant l’objet des réflexions proposées montre à l’évidence qu’il n’y a pas de consensus quant à sa dissimulation, bien au contraire : la société, dans ses expressions les plus populaires, n’ayant cessé de tenter de lever le voile sur les prisons, pour en sortir de force ses occupants (La Bastille, symboliquement le moment le plus frappant de ce désir de réversibilité), ou révéler cette mauvaise conscience qui aujourd’hui jalonne les murs de la prison. Le titre, du coup, paraît mal choisi pour circonscrire une population que l’on ne saurait réduire au statut d’Ennemi Public, lui-même objet d’une construction politico-médiatique. Car l’Ennemi Public n’occupe pas dans le champ sociétal la même place que le délinquant, statistiquement la population la plus importante derrière les barreaux. L’Ennemi Public occupe même une position bien singulière, artistique déjà, ouverte d’emblée à sa capture artistique bien plus précoce et nécessaire que sa capture policière –que l’on songe à Mesrine ou à Carlos, pointés ici dans l’horizon de la réflexion qui nous est proposée. Fantasmes exposés littéralement à la jouissance publique, on met longtemps à les exclure du champ médiatique qu’ils occupent, même après leur mort, sinon jamais, tel Mandrin. Les délinquants, eux, n’ont pas accès à ce prestige.
A l’origine donc, une «exposition». Aujourd’hui un livre pour en poursuivre le projet : la prison comme objet d’attention des artistes contemporains, chargés d’en délivrer une représentation esthétique. La prison. Non pourtant cette réalité brutale que la revue ne pénètre pas, ou très mal. Ce monde inhumain tant et tant dénoncé, chaque fois recommencé. Mais un livre pour prendre visiblement place dans le champ de la réflexion artistique, filant à de multiples reprises une métaphore douteuse : celle de l’art comme prison, parce que des contraintes pèseraient sur la création artistique, qui est plutôt l’objet d’un travail sur les codes qui voudraient l’enfermer, que le contraire… Une création saisie ainsi d’emblée comme aveugle à son objet (et c’est son mérite que de le reconnaître) : la prison, qui est une torture avant que d’être un code, un cheval effaré jeté dans une bataille sauvage avant que d’être «une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées»… La prison pourtant, débouclée, dégrafée, exhibée dans sa réalité de pénitence à travers quelques précieux témoignages de prisonniers politiques évoquant le degré de souffrance inouïe que l’on doit y subir.
L’ensemble des collaborations dessine alors un objet complexe, un projet compliqué qui ne sait jamais sur quel pied danser, interrogeant ce que la prison donne à voir tout autant que ce que nous voulons en voir. Scrutant au demeurant la validité d’une telle rhétorique pour donner à comprendre que seuls les médias d’ordre assimilent la volonté populaire à la volonté Publique, pour faire peser sur la Nation cette culpabilité qu’on lui fabrique commodément quant à son prétendu refus de voir ce qui se passe dans les prisons. Une approche multiple donc, paradoxale, ne cachant rien de ce qui est peut-être raté, en particulier lorsque l’on veut sincèrement s’interroger sur la question de savoir comment un regard esthétisé du dehors pourrait bien se muer en une expression artistique du dedans. Car ce regard ne cesse de renforcer le poids de la Domination médiatique dans la construction de la figure de l’Ennemi Public, articulée au demeurant par celle de l’Ennemi Public n°1. Avec Mesrine, on aura ainsi esthétisé à souhait la transgression. Roberto Succo… Genêt à la rescousse. Pour avouer in fine la trivialité d’un tel procès, dès lors que cette transgression est prise en charge par l’institution artistique. Il est du reste déconcertant de voir qu’à propos des prisons, c’est cette figure artistique de l’Ennemi Public conditionnée par celle de l’Ennemi Public n°1 que l’on brandit encore, et que c’est cette figure qui est supposée nous fournir les clefs de compréhension du vide dans lequel tombe la situation de l’immense majorité des détenus de droit commun… Que cette figure, encore une fois, soit artistique semble bien commode quand on parle d’art. Qu’elle soit celle d’un sujet de désir aussi. «Utile à l’économie libidinale» d’une société telle que la nôtre, certes. Mais il aurait été judicieux d’en poursuivre les détours pour débusquer ces lieux d’investissements du désir qui sont aujourd’hui les nôtres.
Reste la question de l’art des prisonniers. Celle de ces laboratoires expérimentés ici et là autour de l’image de soi dans la fabrique de l’autoportrait, supervisée par des artistes souvent en retrait du genre. Reste ce statut particulier des images qui sont faites en prison, et dont on comprend bien qu’elles dérangent l’Administration pénitentiaire. Il y a des expériences magnifiques rapportées dans ce livre à ce propos. Et puis ce témoignage, radical à sa manière, venant brutalement interrompre le cours de la réflexion pour nous jeter à la figure le réel de la prison. Celui de Jean-Pierre Carbuccia, affirmant avec juste raison que l’art n’a que très peu de place dans la réinsertion des détenus, tout comme il en a très peu dans une société percluse de pauvreté et de misère sociale. Pour lui, l’état des prisons françaises est tel qu’il ne peut fournir aucun projet réel, a fortiori culturel. Il est bon d’être pareillement ramené aux réalités, têtues. Quid de l’expression artistique dans un univers où l’on se pose surtout la question du nombre et de savoir comment dératiser efficacement ?
L'ennemi public, collectif, sous la direction de Barbara Polla, Paul Ardenne et Magda Danysz, éd. Le Bord de l'eau, coll. La Muette, 23 février 2013, 112 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2356872203.