politique
QUELLE EST LA FORCE DE TRANSFORMATION SOCIALE DE LA CULTURE ?
Relativité des normes, des goûts, l’éclectisme, conclut dans son essai Philippe Coulangeon, est le nouvel opérateur de la domination symbolique. Un opérateur qui pourrait perturber bientôt notre vision du sens et de la place de la culture dans notre société, tout comme celle des combats qu’il nous faudrait mener pour une société plus juste. Car il s’agit là d’un opérateur qui donne à penser que toutes les cultures sont légitimes alors qu’il ne fait que les recycler à l’intérieur d’une hiérarchie sédimentée de longue date. Un opérateur donc, dont la visibilité sociale a pour paradoxe de nous rendre parfaitement invisibles les inégalités économiques et sociales que le champ de la Culture ne sait que trop bien dissimuler. Et de ce point de vue, toute approche du fait culturel et de sa fonction dans la société ne peut faire l’économie d’une évaluation sociologique : le niveau des inégalités culturelles par exemple, est aujourd’hui celui que l’on connaissait dans les années 70… Soit une régression sans précédent ! Les équipements culturels, pour le dire à la hâte et non sans provocation (et en toute connaissance de cause des relents réactionnaires qu’une telle provocation est susceptible de véhiculer), ne servent de fait, tels qu’ils sont conçus et fonctionnent, qu’à renforcer les structures de domination de la société française, arrimant les discours sur la culture à leurs attributs les plus falsificateurs, au niveau desquels l’apprêté le dispute à l’hypocrite. Etudiant la structure des inégalités sociales en France, Philippe Coulangeon montre assez que désormais, c’est l’impact des conditions et des lieux de logement qui est prépondérant, et non celui des ressources culturelles des parents, qui ne compensent plus en rien ces inégalités. En gros, si vous êtes un parfait crétin mais que vous habitez le 5ème arrondissement de Paris, vos enfants s’en sortiront mieux socialement que si vous êtes cultivé mais habitez Vitry-sur-Seine… Il y a de quoi réfléchir alors, sur les engagements de la petite bourgeoisie intellectuelle par exemple, si souvent obsédée par son identité résidentielle… La seule question n’est ainsi pas d’évaluer la production artistique de cette petite bourgeoisie résidentielle du point de vue de l’histoire de l’art, mais cette histoire de l’art qu’elle construit et dont il serait bon de se poser la question de savoir où elle s’écrit, dans quelle dimension fictive de notre vie sociale et politique (la dimension du sens que nous sommes).
Etudiant le rôle effectif de la culture dans la structuration des rapports sociaux, les conclusions de notre auteur sont de fait terrifiantes : le capital culturel ne classe plus grand monde… Constat d’importance, quand on sait l’investissement reconduit de génération en génération dans le combat pour l’éducation et sur le front de la culture, conçus l’un et l’autre comme vecteurs d’une meilleure intégration sociale. Une rhétorique par trop systématique au fond, masquant désormais avec difficulté ses impasses sous des tonnes de bonne conscience artistique…
Trente ans après la Distinction, les codes culturels sont devenus autres. Tout comme la stratification sociale des goûts. Et il y a là de quoi s’interroger. Brutalement. La lecture par exemple, est devenue quasiment inopérante. Le livre n’est plus discriminant, même si la pratique de la lecture est plus que jamais celle des classes aisées. Par parenthèse, la fin annoncée de la librairie française n’est de ce point de vue rien d‘autre que l’immense farce de la confiscation définitive d’un Bien culturel par les classes dominantes. D’autres suivront, n’en doutons pas. Sous couvert du reste, autre paradoxe, de la désaffection des installations culturelles par les masses, poussées à déserter les Biens culturels –cqfd- pour des tonnes de mauvaises raisons, y compris par les opérateurs eux-mêmes d’une conception pédagogique de la Culture à l’usage des dites masses populaires…
Par ailleurs, autre segment implacable de l’essai mentionné, si l’on veut bien décrypter le poids des pratiques culturelles dans la discrimination sociale, force est de reconnaître que ce qui importe désormais, c’est la visibilité de ces pratiques et non leur contenu. Si bien que ces pratiques peuvent parfaitement s’avérer superficielles, le conformisme culturel fera le reste, suppléant à toute superficialité, pourvu que l’on sache se montrer là où il faut se montrer, et du point de vue des artistes, que l’on sache exhiber ce qu’il faut montrer… La visibilité maximale étant celle de l’Opéra, Bastille en particulier, confisqué par une élite financière, cela va de soi : la sociabilité grande bourgeoise n’est pas partageuse.
Le brouillage des frontières qui s’est opéré entre les cultures de masses et les cultures des élites, anoblissant le divertissement et gommant les différences entre les registres savants et les registres populaires, largement favorisé par l’effritement du monopole culturel de l’école, qui a ainsi contribué puissamment à favoriser l’émergence de cet éclectisme des goûts et des pratiques, n’aura été à tout prendre (provisoirement, on l’espère), qu’une cautère sur une jambe de bois… Rien dont on puisse se réjouir en somme : la distinction se fait plus que jamais en France non par le capital symbolique mais par les ressources financières et patrimoniales. De quoi méditer sur la priorité de nos engagements. Certes, que cette culture de l’éclectisme puisse théoriquement nous aider à renouer avec des visées émancipatrices, voilà qui distraira. Mais au fond, l’étude commande de relativiser le poids de la culture et de l’éducation dans ce tournant de l’Histoire française. La faible visibilité politique (et non sociale ou idéologique) de la culture n’en diminue certes pas l’enjeu, mais la relativise beaucoup : pour que la culture ne devienne pas une danseuse neurasthénique des Pouvoirs en place, pour que la diversité des ressources culturelles mobilisables devienne une vraie force de transformation du social, il faut sans doute faire face, d’abord, à la tragédie qui est la nôtre : celle de la disparition d’une société où nous ne faisions déjà que survivre. Survivre : c’est dire l’embarras dans lequel nous nous trouvons, qui ne fait que traduire notre impossibilité à formuler de véritables tâches politiques autres que celle du "plus jamais Sarkozy". Car il existe une sorte de véritable tragédie structurelle propre au réformisme politique, que l’on voit partout à l’œuvre en Europe, quelle que soit la couleur du gouvernement en place, et qui ne se lèvera pas avec la venue au pouvoir d’un Hollande par exemple, même si cette venue est préférable, à tout prendre, à celle du maintien de Sarkozy. Enfin, la démocratisation feinte des savoirs et des cultures qui se pratique aujourd’hui sous couvert d’éclectisme, ne peut occulter les dimensions économiques et politiques des vrais enjeux qui s’offrent désormais à nous. La barbarie est l’ordre des lieux du Pouvoir, y compris de sa conception et de sa pratique de la culture, et tels qu’ils se sont construits institutionnellement, et pratiqués constitutionnellement en France depuis l’avènement de la Vème République… On ne changera pas cette situation en échangeant des rôles, fussent-ils présidentiels. --joël jégouzo--
Philippe Coulangeon, Les métamorphoses de la distinction. Inégalités culturelles dans la France d'aujourd'hui, Paris, Grasset, coll. " Mondes vécus ", 2011, 168 pages, 15 euros, ean : 978-2246769712.
Image : Power, de Sanchstar et Slavoj Žižek on life, happiness and Hegel , Lacanian cultural theorist interviewed by The Guardian.
L’EUROPE ? UNE AFFAIRE D’ETAT…
Les dirigeants européens ne peuvent plus masquer la réalité de cette Europe dont ils avaient pris tant de soin à travestir les vrais enjeux, dessinant au passage une géographie morale du continent en question à tout le moins insupportable, au service de la grande Finance Internationale, Goldmann Sachs en tête. Ce faisant, ils nous rappellent opportunément que cette Europe qu’ils ont voulue, eux et non nous, n’aura jamais était une histoire des Peuples européens : l’Europe aura toujours été l’affaire des Etats, une construction anti-démocratique par excellence, dont les peuples sont aujourd’hui les prisonniers.
Et ce dès les origines, dans l’esprit même de son "Père" fondateur, Jean Monnet, dont la biographie mériterait d’être dépoussiérée ! Un Monnet qui sut en effet dès le début ne s’entourer que de technocrates pour penser notre destin. Car même si dans le projet de la CECA, la base sociale de cette Europe fut élargie à ces couches que l’on avait ignorées jusque là dans les sphères de pouvoir, les paysans, les ouvriers, l’Europe resta la grande affaire des nantis et… des américains. Qui se rappelle en effet que notre cher Jean Monnet était un proche de la famille Dulles, dont Alan fut le fondateur de la CIA ? Qui se rappelle ce Monnet, proche des sphères du pouvoir américain, côtoyant dans les années 50 le groupe Harvard chargé de réfléchir une construction européenne favorable aux Etats-Unis ? Qui se rappelle le jeune banquier accomplissant toute sa carrière dans la finance internationale, soupçonneux des exigences démocratiques des peuples et ne songeant qu’à se délester au plus vite des forces sociales tout comme des frontières nationales pour mieux asseoir sa vision capitaliste de l’Europe ? Peu attachée au cadre de l’Etat Nation, cette carrière paraît aujourd’hui emblématique du destin européen que les banquiers nous ont fabriqué. Une Europe méprisant les électorats populaires, une Europe dictant ses conditions aux Etats membres, une Europe construite autour de la notion d’allégeance plutôt que de consensus, relevant non pas de la participation civique mais de l’adhésion coutumière. Une Europe dont la force repose sur la faiblesse politique de ses peuples. Et plus que jamais, une Europe autoritaire exaltant la suspicion de Monnet, cherchant toujours à contourner les volontés populaires dans son processus de constitution. Une Europe qui se fabrique avec un faible soutien social, tour de force administratif que les faucons américains nous envient tant elle est un modèle du genre, pour des régimes que leur démocratie embarrasse désormais.
Et pour calmer toute fronde anti-européenne, une Europe au sein de laquelle les élites volent au secours des banquiers pour convoquer une longue et belle histoire cousue de fil blanc. Une histoire qui nous raconte par exemple que cette Europe est née de deux grandes unifications, chrétienne puis celle, humaniste, de la Renaissance, en oubliant volontairement que dans la réalité, chacune de ces unifications s’est conclue par l’émergence de forces centripètes qui ont produit beaucoup de résistances et de diversifications, laissant surgir de nouvelles singularités qui mirent chaque fois à mal cette fameuse unification européenne décidée par le haut. Il existe ainsi en Europe, en permanence, des mécanismes qui produisent des différences et font obstacle aux mécanismes d’unification.
Jean Monnet ne l’ignorait pas, lui, qui chercha toute sa vie à faire sortir la question européenne du champ symbolique pour la faire entrer dans celui des techniques politiques.
Mais aujourd’hui, on est arrivé à la limite de ce processus qui faisait l’Europe à l’insu des européens.
Le danger est double du reste, celui de voir éclore une technocratie toute puissante, tout comme celui de voir un imaginaire social réactionnaire fleurir sur les décombres de cette Europe stipendiée, laissant s’épanouir des replis identitaires des plus funestes.
Face à ce double danger, qui aura le courage, en particulier, d’évoquer le rôle de l’immigration dans le processus de construction de l’Europe ?
Qui aura le courage de dépasser les aspects purement démographiques de cette question, qui n’expliquent que partiellement le rôle joué par ces groupes face à leur communauté d’accueil ? Qui saura affirmer que les aspects économiques sont insuffisants à nous permettre de penser cette question ?
Qui saura dire que les aspects politiques témoignent le plus souvent de constructions négatives destinées à provoquer l’infléchissement des politiques budgétaires des pays receveurs, via l’instrumentalisation éhontée de cette question ?
Qui saura affirmer les aspects culturels nous permettant une meilleure compréhension de l’immigration comme processus d’intégration européenne ?.
Qui saura montrer que l’émigration reste le révélateur fort des transformations et des avancées sociales dans un pays donné ?
Qui saura écrire en somme cette histoire, en prenant appui sur celle, comparative, de la circulation des œuvres littéraires et de leurs traductions, seule histoire culturelle au fond, permettant d’écrire une vraie histoire de l’Europe ? Au lieu de nous infliger de nouveau un débat honteux sur la question du droit de vote des immigrés ! --joël jégouzo--.
Photos : De gauche à droite, Jean Monnet, John Foster Dulles, Kirk Spieremburg, Dwight D. Eisenhower, David Bruce, Franz Etzel, William Rand. A Washington, Juin 1953.
LA VOLONTE DU PEUPLE…
La volonté du peuple, affirme-t-on, ne peut , dans les démocraties modernes, s’exprimer que sous une forme politique. Le suffrage universel en serait même l’ultime et seule expression acceptable. Or, l’histoire a (trop) largement démontré que le suffrage universel ne pouvait établir une identité entre la volonté des gouvernements et la volonté des gouvernés.
Mieux, ce que l’on ne cesse de nous asséner, cette forme exclusivement électoraliste de notre liberté politique, était défendue naguère par des théoriciens néo-fascistes tel que Carl Schmitt, affirmant par ailleurs que c’était pure folie que d’approuver la volonté du Peuple… Pour ce même Schmitt, c’était l’identification et non l’identité qui caractérisait le mieux cette relation entre gouvernant et gouvernés. Et pour mieux rejeter toute identité de vues entre gouvernants et gouvernés, Schmitt dessinait les contours d’un pouvoir qui se serait énoncé à la première personne du singulier pour exprimer une volonté à ses yeux plus réelle que celle du Peuple, heureusement introuvable, prétendait-il. Un pouvoir qui aurait su prendre des décisions personnelles et non publiques, pour incarner à travers cette décision privée la volonté populaire enfin révélée à elle-même… Pour se parer de la tyrannie de la majorité, affirmait encore Schmitt, il fallait subordonner l’idéal démocratique à des principes qui lui étaient transcendants, seuls capables de garantir les libertés individuelles, y compris contre l’assentiment du Peuple. Ainsi pour Schmitt, mieux que la décision Publique, la voix du Chef d’Etat seule comptait. Et surtout, espérait-il, qu’aucune astreinte démocratique n’impose de limites à l’exercice de son pouvoir, nécessairement placé au delà des juridictions civiques, car ce n’est qu’à ce compte qu’un Chef peut régner et son Parlement fonctionner…
Si l’on y tenait absolument, l’opinion publique pouvait à ses yeux représenter le lieu de la légitimité démocratique, plutôt que ces formes archaïsantes pour lui, trop complexes sinon chaotiques de l’expression populaire, qu'étaient une Constituante, ou la rue.
Or, faut-il le rappeler avec Guizot, pour plaire aux libéraux de tous poils (UMP, PS) : la souveraineté de droit n’appartient à personne. Le parlementarisme, lors même qu’il répond à sa vocation première, ce dont il est permis de douter aujourd'hui, ne peut conduire à aucune vérité : sa seule mission est le dialogue.
L’Europe, tout comme l'Etat français, sont aujourd’hui des systèmes qui ne respectent pas ou plus leurs propres principes et nous livrent aux outrages de décisions iniques, autoritaires, prises dans le secret d’officines détachées de toute légitimité publique. Des systèmes qui ne cessent pourtant de mettre en avant une prétendue morale mais qui ont oublié toute morale, qui ont surtout oublié que l’objet de l’intérêt moral, ainsi que l’affirmait Emmanuel Levinas, c'est l’Autre, "en tant qu’il figure non comme un élément à intégrer dans un système de savoir, mais comme un autre sujet ayant sa propre perspective et qu’il faut respecter".
LA VOLONTE DU PEUPLE…
La volonté du peuple, affirme-t-on, ne peut plus désormais, dans les démocraties modernes, s’exprimer que sous une forme politique. Le suffrage universel en serait même l’ultime, et peut-être la seule expression acceptable. Or, l’histoire a (trop) largement démontré déjà que le suffrage universel ne pouvait établir une identité entre la volonté des gouvernements et la volonté des gouvernés.
Mieux, ce que l’on ne cesse de nous asséner, cette forme exclusivement électoraliste de notre liberté politique, était défendue naguère par des théoriciens néo-fascistes tel que Carl Schmitt, affirmant par ailleurs que c’était pure folie que d’approuver la volonté du Peuple…
Pour ce même Schmitt, c’était l’identification et non l’identité qui caractérisait le mieux cette relation entre gouvernant et gouvernés. Et pour mieux rejeter toute identité de vues entre gouvernants et gouvernés, Schmitt dessinait les contours d’un pouvoir qui se serait énoncé à la première personne du singulier -Moi-je-, pour exprimer une volonté à ses yeux plus réelle que celle du Peuple, heureusement introuvable prétendait-il. Un pouvoir qui aurait su prendre des décisions personnelles et non publiques, pour incarner à travers cette décision privée la volonté populaire enfin révélée à elle-même…
Le décisionisme de notre actuel Président rappelle ainsi à bien des égards celui de Carl Schmitt, penseur du nazisme. Pour se parer de la tyrannie de la majorité, affirmait encore Schmitt, il faut subordonner l’idéal démocratique à des principes qui lui sont transcendants, seuls capables de garantir les libertés individuelles, y compris contre l’assentiment du Peuple. Ainsi pour Schmitt, mieux que la décision Publique, la voix du Chef d’Etat seule compte. Et surtout, espérait-il, qu’aucune astreinte démocratique n’impose de limites à l’exercice de son pouvoir, nécessairement placé au-delà des juridictions civiques, car ce n’est qu’à ce compte qu’un Chef peut régner et son Parlement fonctionner…
Et si l’on y tenait absolument, que l’opinion publique soit le lieu de la légitimité démocratique, plutôt que ces formes archaïsantes, complexes, chaotiques de l’expression populaire, telle une Constituante, ou la rue par exemple.
Or, faut-il le rappeler avec Guizot, que la souveraineté de droit n’appartient à personne ? Le parlementarisme, lors même qu’il répond encore à sa vocation première, ne peut conduire à aucune vérité : sa seule mission est le dialogue.
L’Etat français est aujourd’hui un système qui ne respecte plus ses propres principes et nous livre aux outrages de décisions iniques, autoritaires, prises dans le secret d’officines détachées de toute légitimité publique, celui d’un Etat qui ne cesse de mettre en avant sa prétendue morale mais qui a oublié toute morale, qui a surtout oublié que l’objet de l’intérêt moral c’est, ainsi que l’affirmait Emmanuel Levinas, l’Autre, "en tant qu’il figure non comme un élément à intégrer dans un système de savoir, mais comme un autre sujet ayant sa propre perspective et qu’il faut respecter". --joël jégouzo--
L’ETAT FRANÇAIS : UN REGIME D’ALLEGEANCE…
L’Etat français est une Dictature moderne, subordonnant le politique à l’économique, c’est-à-dire suspendant l’ordre politique pour l’assujettir à la décision privée (celle des banquiers).
Un régime à tout le moins autoritaire, mais dont l’autoritarisme est paré d’une façade démocratique symbolique.
Prenez l’équilibre des forces institutionnelles sous la Vème République : la séparation des pouvoirs semblent, sur le papier, garantie. Mais dans les faits, accentués par le calendrier électoral, l’Assemblée Nationale est vidée de sa substance, au point que le Parlement français apparaît comme l’un des Parlements les plus faibles du monde, à l’égal des républiques bananières, et qu’il rappelle fortement la chambre d’écho qu’il fut sous le Premier Empire.
Prenez encore le Conseil des Ministres, doublé par un comité d’experts décrétant en lieu et place de la décision publique. Vidé de ses prérogatives, il ne sait que cultiver les effets d’annonce, exhiber la façade d’un rituel bien huilé à la veille des élections, qui verra le fantoche locataire de Matignon ré-endosser ses habits de Premier Ministre pour détourner le mécontentement légitime à l’égard de l’hyper président. Prenez enfin les médias, qui depuis beau temps ont cessé d’incarner en France tout contre-pouvoir.
La France est une dictature moderne, en ce sens que ce qui la fonde est un régime d’allégeance plutôt que de consensus politique.
Une politique d’allégeance où se joue notre destin. D’allégeance, oui, c’est dire combien l’empreinte est féodale, organisant les relations entre dirigeants et dirigés non comme participation civique, mais adhésion coutumière : l’obéissance, en échange de bénéfices d’ordre privé. Hobbes plutôt que Rousseau.
Une allégeance déclinée tout au long des hiérarchies françaises, empilant les renoncements et les prébendes de sorte que la force de cet Etat repose sur la faiblesse du peuple français, vidé de sa substance politique.
Retour à la case absolutiste. La France est l’empire du pseudo : pseudo législatif, pseudo démocratie, et sous cette construction politique autoritaire, la violation de l’égalité des droits y est constante. L’expression d’une culture politique convertie au cynisme le plus éhonté.
La France est même le seul pays qui ose statuer sur l’idéal de la Vie Bonne que les français doivent épouser, un idéal de la vie bonne prôné par l’Etat souverain qui ne cesse de s’opposer à la norme d’égal respect des personnes qui, seule, fonde la légitimité d’une démocratie véritable.
L’Etat français est littéralement devenu une entreprise de déshumanisation de la société française. Une entreprise d’intérêts privés qui ne cesse de nous aider à mieux renoncer au culte du respect mutuel, à nous éloigner du processus de l’association politique.
Comment donc nous entendre avec ceux qui, au gouvernement même, rejettent cette norme de l’égal respect des personnes et placent leur idéal de Vie Bonne au dessus de cette norme ?
Comment nous entendre avec des dirigeants qui ne cherchent que les moyens de défaire l’association politique "France" ? –joël jégouzo--.
QU’EST-CE QU’UN MONDE JUSTE ?
Comment concevoir un monde juste ? Surtout à l’heure où les idéologies de la justice semblent avoir fait faillite…
Sans même évoquer ici les doctrines socialistes, marxistes, communistes, voire anarchistes, il existe dans la tradition libérale, dont John Rawls fut le père fondateur, idéologie massivement dominante aujourd’hui jusque dans les rangs des socialistes, une idée selon laquelle la justice entre les citoyens d’une même nation doit être pensée sous la forme du "Maximin soutenable des possibilités".
Qu’entendre par là ? Prenez la liberté de mouvement des capitaux. Le capital est libre de circuler partout ou presque dans le monde. On encourage même cette migration, dont on nous dit qu’elle est profitable au Sud, qui pourra ainsi s’enrichir et nous enrichir en retour. En d’autres termes, on nous dit que pour réaliser la justice mondiale à long terme et l’enrichissement de tous, il faut accepter cette libre circulation du capital. Au nom de l’efficience économique globale, on nous demande d’accepter les sacrifices ponctuels provoqués par ce déplacement du capital et de l’emploi vers les pays du Sud… Au nom de la justice sociale mondiale, on demande aux travailleurs "riches" de consentir au sacrifice momentané (quelques décennies) de leur emploi. Cette rigueur apparaît comme la politique la plus juste pour l’humanité, la seule qui lui permette de trouver un souffle nouveau.
En réalité, les choses sont plus compliquées : il faut tenir compte de la conjoncture à court et moyen terme. Car au nom d’un principe prétendument "juste" sur le long terme (et du seul point de vue libéral), celui de l’élévation du niveau de vie de tous (acceptons-en le mensonge provisoirement), sur le moyen terme, on risque fort d’ouvrir entre les nations un état de concurrence tel qu’il précipite dans la misère des centaines de millions d’individus. Les mouvements des capitaux financiers, par exemple, se traduisent d’abord par l’appauvrissement des travailleurs du Nord, non par l’enrichissement des travailleurs du Sud.
Il faudrait pouvoir corriger cela à la marge, affirment les néo-libéraux. Ajuster. Simplement ajuster… Encadrer les mouvements financiers par une législation qui les empêcherait -alors que leur logique intrinsèque est la quête de profits immédiats-, de porter atteinte à l’environnement économique et social des nations. Car ce que l’on vérifie d’abord, c’est que la seule vertu de la recherche du profit n’entraîne qu’une augmentation des inégalités.
Le Maximin que j’évoquais plus haut ne devrait donc pas être calculé comme Maximin soutenable des états —ce qui est le cas aujourd’hui—, mais Maximin soutenable des personnes. Car la mobilité du capital érode la capacité de chaque nation à assurer une répartition équitable à tous ses citoyens. Dans la guerre financière qui est livrée par les banques aux Etats, dont les conséquences sont par exemple la prétendue "nécessité" de baisser le niveau des prestations sociales au nom du principe selon lequel ce qui est prélevé sur le territoire national n’a vocation qu’à servir de force de frappe économique "nationale", on le voit, ce qui est privilégié n’est ni plus ni moins que le consentement à l’extermination des pauvres. L’expression paraîtra excessive, sinon scandaleuse, mais si l’on y réfléchit bien, il ne s’agit de rien d’autre : la privation d’activité économique, qui s’accompagne statistiquement par la mise en danger physiologique des populations concernées, n’est que l’expression d’une politique consciente d’exclusion radicale des populations les plus fragiles, une exclusion qui se traduit par une mort réelle, souvent prématurée, et non le simple effacement de ces populations de la statistique nationale, qui sait mieux qu’aucun autre outil politique les rendre invisibles… --joël jégouzo--.
Exterminer les pauvres : les leçons de l'histoire...
Voici une histoire dont il existe peu d’échos en France : comment la Révolution industrielle s’est débarrassée de ses exclus, en Angleterre. Au fond, un exemple pour nous qui sommes entrés dans une ère de stigmatisation des plus démunis… Mais l’intérêt de l’exemple tient aussi au fait que, idéologiquement, les marques du discours sont restées les mêmes : déjà, contre toute évidence, il s’agissait de dénoncer une prétendue paresse et de faire des pauvres les ennemis de la nation. L’idée est demeurée, que le système d’allocations accordés aux pauvres ne fait qu’encourager l’oisiveté et qu’il n’est de la sorte qu’une incitation au vice…
Le système de Speenhamland (1795), qui fut mis en place en Angleterre dès le XVIIIème siècle et perdura jusqu’au XIXème, synthétisa l’ensemble des lois sur le "soulagement des pauvres" qui avaient été inaugurées pour combattre le fléau récurrent de la grande misère, consacrant si l’on peut dire, cette œuvre d’une couronne d’épines particulièrement ajustée à la tête des pauvres que l’on fit mourir par millions… Il vit le jour en 1795, dans un village du Berkshire — Speenhamland—, proposé par les magistrats locaux après une réunion mémorable à l'auberge du Pelican, le 6 mai 1795. L’idée était de soulager plus efficacement la pauvreté extrême. Aux yeux de nos magistrats, les différentes lois mises en place sur le soulagement des pauvres n’avaient fait que rendre plus complexe la Loi de 1601, sans parvenir à éradiquer la pauvreté. Et bien évidemment, ce qui rendait cette ultime réforme nécessaire était la conjoncture agricole : des mauvaises moissons avaient mis le prix du pain hors de la portée des plus modestes. La situation avait été rendue plus mauvaise encore par l’accroissement démographique de la population et les guerres françaises. On redoutait alors que les classes inférieures ne se tournent vers les français pour les aider à fomenter des troubles dans toute l’Angleterre. Il y avait eu du reste une augmentation considérable du nombre d’émeutes au printemps 1795.
Le sentiment général était donc qu’il fallait apporter une réponse à la mesure de ce défi pour la société anglaise, menacée d’implosion. Le système prévoyait que les pauvres percevraient un revenu minimum à défaut d’un emploi qui n’existait pas, voire des allocations permettant de compléter leur salaire quand celui-ci était trop bas. La "quantité de soulagement" à prodiguer était calculée sur le prix d'un gallon de pain et le nombre d’enfants à charge du travailleur. Cette mesure conduisit Malthus à penser que l’indexation sur le nombre d’enfants, compte tenu que les pauvres constituaient généralement des familles nombreuses, était un mauvais calcul et qu’il fallait au contraire baisser les allocations proportionnellement à ce nombre, afin de ne pas les inciter à nourrir une famille trop importante… L'idée d'un revenu minimum d'insertion, offert en farine, pain ou argent, n’était certes pas nouvelle. Ce qui était nouveau, c’était qu’il s’agissait d’une mesure provisoire désormais : incitative. On connaît le propos : il faut inciter les chômeurs à reprendre une activité salariée –qui n’existe pas… Et qu’enfin, elle donnait la possibilité à chaque paroisse de peser plus décisivement que par le passé sur le taux d’indemnisation.
Récapitulons : les pauvres reçoivent une allocation à titre provisoire, qui leur est supprimée s’ils ne retrouvent pas un emploi (mais il n’y en a pas, ça tombe bien…). S’ils en trouvent, le système d’allocation est maintenu dans le cas où le salaire est inférieur au montant de l’allocation (!). L’effet pervers immédiat fut l’effondrement des salaires à la campagne. On passa du coup de l’existence d’une masse d’indigents à celle d’une classe de travailleurs pauvres (c’est le cas en France aujourd’hui). Les travailleurs en question, exploités sans vergogne, ne tardaient en outre jamais à épuiser leurs forces dans ce champ clos qu’était devenu l’emploi (presque) salarié et, usés avant l’âge, devenaient inemployables. La paroisse devait alors en supporter les conséquences. Bien évidemment, les propriétaires terriens les plus taxés par l’impôt sur le soulagement des pauvres se liguèrent pour n’avoir plus à le payer. On mit en place des procédures sophistiquées de votes dans les paroisses, destinés à calculer et recalculer de mois en mois le montant du taux d’indemnisation des pauvres. On distingua alors les pauvres méritants (vestries), des "undeserving" — les inemployables. Ce dernier groupe ne reçut bientôt plus de subsides. La Loi, après avoir cassé définitivement le marché du travail, avait jeté à la rue une masse considérable de salariés précaires, amplifiant en retour la spirale de la paupérisation. Ce, jusqu’en 1815, où le malaise, à la suite de la guerre contre les français, provoqua de vifs désordres civils. Une dépression industrielle l’amplifia. Dans le Sud rural, la bonne vieille charité individuelle fit de nouveau surface. On considéra qu’elle ne faisait qu’encourager l’oisiveté et le vice. On se mit alors à penser que ce système d’allocations n’était en fin de compte qu’une sorte d’encouragement, voire de crédit accordé à la paresse. Les enquêtes parlementaires de 1832 à 1834 s’en font largement l’écho. Leurs conclusions furent toutes d’affirmer qu’on devait mettre fin à ce système. Le nord industriel, lui, s’inquiéta beaucoup : malgré l’injonction faite aux pauvres de ne pas quitter leur paroisse, il en circulait beaucoup sur les routes. De grandes campagnes anti-pauvres y furent désormais menées : il fallait désormais se débarrasser des pauvres, coûte que coûte. --joël jégouzo--
LES IMMIGRES, LES RROMS, LES MUSULMANS, LES MALADES (IMAGINAIRES ?)…
Et si on rouvrait les camps français ?
Il faut sauver le modèle social français, nous dit-on. Le sauver des français, de ces français qui trichent, nous assure le Chef de l’Etat, de ces tricheurs qui se comportent comme des ennemis de la Nation… Et pourquoi pas la création d’une justice d’exception à l’encontre des malades imaginaires qui plombent le déficit français, tant qu’on y est ?
Et tout cela sans rire… Combattre la fraude sociale… Pas la fraude fiscale, non, vous avez bien lu : la fraude sociale. Pas la fraude fiscale, qui ampute bien davantage les finances de l’Etat, mais qui, soyons clairs, est l’apanage des classes nanties. Non : la fraude sociale ! Celle des pauvres, des démunis…
Alors soyons clairs : vous êtes en bonne santé ? 90 % des cadres sont en bonne santé. Tandis que les "inactifs" (qui ne cesse de s’activer pour chercher une solution à leur manque chronique d’argent), les chômeurs, les rmistes, les stagiaires, les précaires, etc., eux, accusent le coup. L’INSEE en témoigne, malgré ses statistiques biaisées. Il suffit de lire. Et ce n’est pas un hasard s’ils ne vont pas bien ceux-là. Et ce n’est pas qu’un sentiment du reste : les chômeurs, selon les études de la Sécu, ont une probabilité de beaucoup supérieure à celle des actifs de développer une maladie grave. A 35 ans, l’espérance de vie d’un ouvrier est inférieure de 7 ans à celle d’un cadre. Peut-être parce que, faute de moyens, les ouvriers recourent deux fois moins aux spécialistes qu’aux généralistes. Les bébés de moins d’un an, par exemple, ne fréquentent le pédiatre qu’une fois sur trois consultations nécessaires dans un ménage d’ouvriers, contre une fois sur deux chez les cadres.
Fraude sociale… Lorsque l’on se retrouve au chômage, statistiquement, on a trois fois plus de risques de décéder prématurément qu’un homme actif. Rassurons-nous : avant de mourir, les plus démunis passent d’abord, assidûment, par la case maladie et la case dépression. De sacrés cumulards ! Ainsi, à leurs faibles revenus s’ajoutent l’exclusion médicale, l’angoisse, la dépression, l’impossibilité de se payer un traitement médical correct. Des nantis, pour sûr. Des fraudeurs. Des tricheurs.
Selon une enquête du Credes (1996-1997), 25% des chômeurs sont victimes d’une dépression, contre 13 % des actifs. 1 employé sur 5 est en dépression selon cette même étude, déjà ancienne, les choses n’ayant fait qu’empirer, contre 1 sur 10 chez les cadres supérieurs…
Toujours selon cette même étude, les ingénieurs vont plus souvent chez le dentiste que les ouvriers. La proportion de cadres supérieurs qui sont allés chez le dentiste lors de cette enquête est même deux fois plus élevée que celle des ouvriers. C’est que chez les ouvriers, le suivi médical fait défaut. Faute de disposer d’une complémentaire. Toutes les études récentes montrent du reste qu’une grande partie des familles peu aisées renonceront l’an prochain à leur mutuelle…
La France, pour la première fois depuis un siècle, se dotait d’un cadre législatif définissant les grands principes de la santé publique. Mais le texte adopté in fine ne prenait pas la tournure d’un texte de Loi, nécessairement contraignant, mais celle d’un simple référentiel, délivrant le sens général de l’esprit français en matière de santé… Et les médias de le saluer. Et d’omettre dans le même temps que ce texte contournait savamment toute réflexion sur la question des inégalités devant la santé.
Mieux : parmi les "cent objectifs de santé publique" que se donnait l’État dans ce document, un seul concernait "la réduction des inégalités devant la maladie et la mort" ! A titre d’exemple, six autres portaient sur la réduction des "troubles musculo-squelettiques"… Pire : aucun indicateur d’évaluation n’était envisagé pour mesurer les disparités devant la santé… Et mieux que mieux : la directive recommandait de ne prendre en compte que "des résultats globaux"…
Tout est clair : la diminution des inégalités sociales devant la santé n’est pas une priorité du gouvernement. Elle ne l’a jamais été. La seule préoccupation de ce gouvernement n’est peut-être même pas tant la maîtrise des dépenses de santé que la stigmatisation forcenée des populations "à risque", que l’on a précipitées depuis des décennies dans la misère et dont on voudrait à présent délégitimer par avance toute velléité de révolte. Et la journaille d’exhiber la très bonne place obtenue par la France dans le classement de l’Organisation mondiale de la santé, du point de vue de sa performance globale, tout en taisant son mauvais rang au sein de l’Europe en termes d’inégalités sociales devant la santé… --joël jégouzo--.
Observatoire des inégalités : http://www.inegalites.fr/spip.php?article1365&var_recherche=sant%E9&id_mot=42
"Un aveuglement face aux inégalités sociales de santé", entretien avec Didier Fassin, directeur d’études à l’EHESS :
http://www.inegalites.fr/spip.php?article777&var_recherche=fraude%20sociale&id_mot=42
Quel genre d’ordre politique est en train de prendre forme en Europe ?
On le voit avec le contournement du référendum français, la confiscation du référendum en Grèce, l’arrivée au pouvoir des banquiers en Italie. On le voit à l’étude attentive des liens qui se tissent ici et là à la faveur de cette pseudo crise : Mario Draghi, le nouveau président de la Banque centrale européenne, proche de Mario Monti, le président désigné du Conseil Italien, proche de Lucas Papadémos, le nouveau Premier ministre grec, tous les trois appointant à la banque d’affaires américaine Goldman Sachs, qui ne cesse d’étendre en Europe son réseau d'influence.
Penser collectivement : non comme savoir mais comme lucidité qui contraint à prendre soin des hommes autant que du monde. Car tout comme la philosophie, la politique est un exercice de lucidité, au terme duquel il ne s’agit pas de voir ce qui est mais ce qui institue le bon fonctionnement de la cité, dont l’être humain est la finalité, non les moyens. De ce point de vue, force est d’admettre que nous connaissons, en France, la forme la moins enviable du libéralisme. Un libéralisme qui ne cesse de nous faire le coup du discours moral toujours réactualisé sur la nécessité d’introduire un peu de morale dans la gestion du pouvoir, quand déjà le XVIème siècle posait cette même question de fixer des limites morales au pouvoir des gouvernements ! Quand depuis des siècles les libéraux ne prétendent cesser d’y songer, au nom du Bien Commun ! GOUVERNANCE EUROPEENNE : LA DEMOCRATIE VIDEE DE SA SUBSTANCE...
Il faut cesser de croire qu’il n’existe pas d’Europe politique. L’Union Européenne EST un régime politique. Et le pire qui soit, celui que les faucons américains nous envient, laboratoire du plus fabuleux rapt des valeurs démocratiques modernes qui soit, un régime néo-libéral autoritaire, articulé par le mépris des classes dirigeantes à l’égard des peuples européens. Derniers exemples en date : les grecs n’auront pas droit à leur référendum, tandis que les italiens verront s’accomplir le règne des experts, sans qu’aucun débat démocratique n’ait jamais permis d’en décider.
Mieux, si l’on peut dire : l’UE, dans ce que sa gouvernance révèle, n’est ni plus ni moins que la main mise d’une oligarchie au service du seul objectif qui lui importe : la promotion de la liberté des marchés financiers.
Elle est l’expression la plus tragique de la structure oligarchique du monde néo-libéral. Voyez la farce des consultations bafouées, comme en France, anticipée par la bouffonnerie de médias stipendiés –qui se rappelle Colombani fustigeant son lectorat parce qu’il désavouait une Constitution qui livrait l’endettement public aux marchés privés ?
Leur Europe devrait-on écrire, dans laquelle nous ne nous reconnaissons pas, est celle qui est venue à bout de la souveraineté politique des nations européennes par des pratiques économiques qui sont, il n’en faut pas douter, une manière redoutablement contemporaine de faire de la politique autrement, à savoir, sans l’embarras démocratique qui préside encore –si peu- au destin des nations qui la forment.
Observez, avec Perry Anderson, l’historien le plus averti de cette Europe stipendiée, scrutant au scalpel les institutions de l’UE pour en dégager le sens profond, observez comment s’équilibrent les forces institutionnelles au sein de cette UE : une Commission Européenne, son exécutif, où siègent des fonctionnaires nommés par les Etats membres, sans aucun mandat démocratique donc. Un Conseil des Ministres transformé en instance législative délibérant secrètement, un Conseil européen des chefs de gouvernement convoquant les récalcitrants, les maladroits, pour leur dicter ses décisions…
L’UE est un pseudo exécutif nous dit à juste titre Perry Anderson. Un pseudo législatif, une pseudo démocratie, l’imitation historique de l’absolutisme prussien, où le processus de décision est télécommandé par des entrepreneurs ayant avalisé une construction politique autoritaire et volontairement parcellaire : le Parlement européen, seule instance "populaire" élue démocratiquement, ne dispose d’aucun pouvoir fiscal, d’aucun pouvoir budgétaire, d’aucun contrôle sur les nominations, d’aucun réel droit législatif, sinon celui d’amender à la marge ou d’opposer son veto. Il n’est, selon la belle expression de Perry Anderson, qu’une façade rituelle symbolique, un corps législatif d’un autre âge, car dans cette histoire, le pouvoir est confisqué en réalité par le Conseil des Ministres, coiffé par Le Coreper, comité des représentants permanents fixe, et le Conseil européen des chefs d’Etat, lui-même à la solde de l’Allemagne.
Une violation constante du principe de séparation des pouvoirs constitutionnels, un déficit démocratique sans précédent, auquel même les faucons américains n’ont jamais osé rêver.
L’UE est en outre l’affaiblissement volontaire du politique. Voyez la Grèce, voyez l’Italie, voyez la France. Voyez où se discutent l’essentiel de notre avenir et comment. Voyez qui prend les décisions et comment, et ce que ces décisions concernent : des questions qui étaient autrefois débattues au sein des parlements nationaux : nos emplois, notre couverture sociale, nos impôts, etc.
Or, à Bruxelles, ces questions sont débattues dans le secret, comme des négociations diplomatiques. On convoque le premier Ministre grec ! On lui ordonne de renoncer à son référendum ! Le traitement de ces questions, observe avec pertinence une fois encore Perry Anderson, est celui que l’on réserve d’ordinaire aux Affaires Etrangères ou militaires !
Et quand ces questions paraissent ne devoir être que l’apanage des experts, voyez ce qu’elles impliquent, voyez comment les taux d’intérêts organisent le déplacement de la politique macro-économique vers Bruxelles. Avec à la clef, encore une fois, nos vies et notre avenir : emplois, impôts, protection sociale…
L’Union Européenne, aujourd’hui, c’est enfin l’état minimal tel qu’aucun ultra-libéral ne saurait l’espérer : une fonction publique réduite à néant –20 000 fonctionnaire !- des dépenses étranglés, un contrôle impossible, bref : la démocratie vidée enfin de sa substance !--joël jégouzo--.
Le Nouveau Vieux Monde, sur le destin d’un auxiliaire de l’ordre américain, Perry Anderson, traduit d el’anglais par Cécile Arnaud, éd. Agone, coll. Contre-feux, octobre 2011, 738 pages, 30 euros, ean : 978-2-7489-0143-6.