politique
Dissidence sociale et marginalité invisible…
Des dissidents, il y en a toujours eu.L’idée que tout ce qui diffère dérange est une simplification naïve, affirme Yves Barel.
Il existe des marginalités compatibles avec l’ordre social en place, et des révoltes qui ne le détruisent pas et ne font que changer les hommes porteurs de cet ordre social.
La dissidence est même une nécessité sociale : tout groupe humain voulant acquérir une identité doit se confronter à son altérité – au besoin en la fabriquant.
C’est si vrai qu’à certaines époques cette dissidence a été institutionnalisée, tragiquement sous le forme d’un groupe émissaire, festivement sous celle d’un moment transgressif (les rites d’inversions carnavalesques).
Ainsi donc, la première question à se poser est celle de l’ambivalence de la dissidence sociale.
L’intégration équivoque des bobos dans nos sociétés contemporaines par exemple, traduit-elle une quelconque dissidence, ou bien n’est-elle pas plutôt un outil de la reproduction sociale ? Cette pseudo dissidence n’est-elle pas en effet l’expression d’un accord profond de la société avec elle-même ? Si bien que ce radicalisme de pacotille ne pourra apparaître que risible dans quelques décennies, sinon coupable…
Rappelez-vous : Marx disait toujours que les choses se reproduisaient deux fois : une fois comme tragédie, une seconde fois comme tragi-comédie…
Une société développant toujours une part de religion d’elle-même, il faudrait donc pouvoir distinguer tout d’abord la marginalité volontaire, voire feinte, de la marginalité d’exclusion. Mais Yves Barel proposait mieux : une réflexion sur ce qu’il nommait la marginalité invisible. A savoir : une marginalité potentielle qui se révèle dans les événements dramatiques du social : le chômage, la précarité. Une marginalité dont le caractère principal est d’être l’expression de ceux qui, au fond, acceptent l’intégration sociale, la désirent, mais ne peuvent y accéder. Une marginalité exprimant du coup deux univers sociaux et culturels distincts, au demeurant déjà pointée dans l’horizon des études sociologiques des années 1930, sous le vocable de marginalité sécante : sous l’apparence d’un continu, de la discontinuité surgit dans les vies qui y sont confrontées, organisant son « travail de sape ».
Cette marginalité invisible conduit donc à l’existence de stratégies humaines et sociales construites sur deux plans, sanctionnant une image sociale brouillée. Une identité schizophrénique en quelque sorte, faisant des victimes, mais créant aussi du pouvoir et des notables.
Le premier signe révélant cette marginalité serait le retrait social, selon Yves Barel. Se soustraire à toute responsabilité politique ou sociale, se rabattre sur la famille, le supermarché, etc. C’est Yves Barel observant par exemple que depuis les années 80, les légumes avaient tendance à l’emporter sur les fleurs dans les jardins de la banlieue parisienne… Non pas donc la marginalité d’individus qui se marginalisent, mais celle d’individus qui marginalisent un mode dominant. Non celle des minorités, mais celle de majorités marginalisant la société, et éprouvant de la sorte une société absente à elle-même. Certes, en se retirant, ces marginalités permettent à la société et à son mode dominant de mieux exercer sa domination. Là est leur équivoque : la marginalité invisible est largement indécidable. Elle est une stratégie de l’équivoque, maintenant cet équivoque comme nécessité morale et sociale du moment. Une stratégie qui impose de réfléchir en retour à la nature de cet équivoque et oblige à déplacer l’analyse sociologique de ses approches habituelles.
«Quand on se rabat sur le rapport au corps, observe Yves Barel, parce qu’on est fatigué du rapport au social», le sociologue ne peut pas ne pas réaliser que le social s’est d’un coup transporté dans le corps où l’autre semble échouer.
Le retrait serait du coup l’indice d’un problème qui, dans l’attente de sa résolution, est d’abord exorcisé : la visibilité de cette marginalité, c’est de faire comme si elle détenait la solution (le repli sur le corps), alors qu’il ne s’agit en aucun cas d’une solution mais d’un état transitoire qui a le mérite de faire sortir du bois le besoin d’un renouvellement des outils au travers desquels une société tente de se saisir. Ou pour le dire autrement : de renouveler les narrations à travers lesquelles une société, un groupe, se donnent à lire.—joël jégouzo--.
Yves Barel, économiste et sociologue grenoblois, mort en septembre 1990. Il est l’une des personnalités du monde intellectuel français les plus injustement oubliées. Rappelons qu’il fut l’un des premiers, dès les années 70, à importer en France les outils conceptuels de l’analyse systémique. Et quant à sa carrière, il n’est pas anodin de noter qu’il décrocha l’ENA avant de voir son concours cassé par une décision inique visant à lui refuser son ticket pour la Haute Administration Nationale, cela parce qu’il était communiste. Fait rarissime dans l’Histoire de l’école, qui vit par ailleurs, en d’autres temps, l’un de ses concours reporté, pour permettre à un candidat -acceptable cette fois-, de le passer, alors qu’il faisait partie de la sélection française des J.O. Deux poids deux mesures, illustrés de belle façon…
La Dissidence sociale, de yves Barel, conférence prononcée au département « Humanités et sciences sociales » de l’Ecole Polytechnique, en 1982.
Le paradoxe et le système, Essai sur le fantastique social, de Yves Barel, Presses Universitaires Grenoble, réédition octobre 2008, ISBN : 2706114789.
DESOBEISSANCE : LE RECYCLAGE LITTERAIRE DU POLITIQUE…
Eric Arlix a du talent. A revendre. Il est l’un de nos rares aboyeurs (au sens d’un Karl Kraus), quand il ne reste en France que des miauleurs. Mais un talent mal informé. Encombré par des disciplines vétustes, des mots d’ordre poussiéreux, une vision du monde cadenassée, frugale, indécente même, parfois…Un talent mal informé, mais habité par une émotion sincère, une rage politique intacte malgré le désabusement qui émerge ça et là. Ecrivain, éditeur, il ne cesse d’entreprendre, de chercher. Le ton pour dire l’inacceptable. La langue pour débusquer le changement à venir.
Eric Arlix n’a ainsi jamais cru aux chances de Ségolène Royal. Il l’écrit dans ce texte rédigé à la hâte -coup de gueule, exaspération- au cours de la campagne présidentielle qui vit triompher l’énorme bêtise à front de taureau du petit Nicolas.
Un texte en outre porté à la scène entre les deux tours avant d’être repris en mars 2008 dans une collection qui s’est donnée pour vocation d’être «dédiée à la littérature contemporaine et à ses textes les plus singuliers». Il n’est pas indifférent d’avoir à l’esprit cette sorte de manifeste au moment de lire ce libelle : on est ici dans le recyclage littéraire du politique, sinon politique du littéraire, la collection voulant «créer des espaces au sein d’une littérature trop timide et trop cloisonnée en prenant le parti de soutenir des textes aux prises de risques nombreuses».
Quelle est la prise de risque, ici ? Devant quoi, devant qui ?
Le texte rappelle tout d’abord le lointain We are l’Europe de Jean-Charles Massera. Stigmate, critique charmante d’un contexte culturelle qui effraie par ailleurs, navre plus souvent, «petite fiction égotripante» aurait pu commenter Eric Arlix -mais certes, c'est grave rigolo Massera.
Reprenons : un texte joué entre les deux tours sous la forme d’un happening sinon d’une performance, dont l’écho nous est offert par des images la convoquant. Le tout instruit par une préface fortiche qui pose d’emblée l’horizon de notre lecture, introduit par l’étant donné duchampien :
«Etant donné l’obligation de sérieux dans la mascarade, et de mascarade dans le sérieux». Mais de quoi donc, encore une fois ? Du discours politique ? De l’élection ? De la candidature de Nicolas ? De celle de Ségolène ? Nous ne le saurons pas encore. De même que nous ne saurons pas de suite ce qu’est ce «règne de l’imbécillité», ou cette «explosion de la bêtise» qui nous sont advenus. Ni, au fond, à qui le texte s’adresse, ou bien ceux qu’ils dénoncent. Patience… l’écriture avance masquée, d’abord occupée d’elle-même, ainsi qu’il en va avec les textes d’avant-garde qui ne se négligent pas.
Cependant, à bien lire, on sent vite poindre un étrange arrière-goût. La référence politique par exemple, qui vient comme un discours d’autorité frapper le lecteur en pleine figure : Hannah Arendt (Qu’est-ce que la politique ?). Une réflexion de fond, assurément. Qui en impose. Sauf qu’Hannah écrivait sur le politique il y a bien longtemps, si longtemps que l’on est en droit de se demander quel usage en faire aujourd’hui. D’autant que l'application qui est faite, là, dans l’écrit qui s’en pare, est des plus troublantes : une petite phrase moralisante, signalant que le vrai danger dans lequel nous serions tombé serait «que nous devenions de véritables habitants du désert et que nous nous sentions bien chez lui»… On aura reconnu le vieux topos de la désaffection du politique. D’où sans doute l’appel à cet autre vieux topos pour y faire face: celui de la désobéissance. Désobéissance civile, civique. On veut bien. Tout comme accepter provisoirement l’idée qu’il n’y a plus de vision du monde possible, comme le prétend l’auteur. N’était qu’il s’agit là d’une forme de paresse particulièrement crasse, en plus d’être commode : voilà qui évite à propos de la repenser… N’était qu’il en reste une, de vision du monde, souterraine, déployée dans le texte sous la forme d’une très ancienne métaphore biologique pour décrire la société dans laquelle nous vivons. Au point que l’on se demande quel bras il nous faudrait couper pour nous débarrasser de cette gangrène (la bêtise, l’imbécillité, l’indifférence politique, etc.) qui nous affecte. Le bras droit ? Hum… Pas celui qui écrit tout de même… Non. Car voici que s’avance très spontanément le bras qu’il faut couper. Il est à gauche bien sûr, trahi par une apostrophe vigoureuse : «Tu es caissière ou ouvrier, le bonheur serait-il de le rester ?».
Voilà donc cette bonne vieille classe ouvrière de nouveau mise à contribution… Elle aurait failli? Sale conne de caissière planquée derrière sa caisse, ce serait elle, la coupable ? Ni la faute à Rousseau, ni la faute aux bobos. Non, c’est la caissière vous dit-on, et voyez comment, Arlix faisant du supermarché la cible number one de son exaspération. Le supermarché..., pas anodin comme expression : ce lieu marchand que fréquentent les classes populaires, et non le Monoprix –de grâce, ne touchez pas au temple bobo de la consommation intelligente et raffinée…
Voilà, tout s’explique. Avec la caissière et le supermarché, on aurait atteint «le summum du truc», comme l’écrit négligemment l’auteur. Ce «truc» que le texte évoque dans une faconde subitement triviale, langue de caissière sans doute, l’auteur abandonnant, le feignant, les hautes sphères de la pensée pour mieux dire la chose qui l’encombre, le heurte, le gêne, fait obstacle à son talent qui finit, comme il se doit, dans la déploration de l’impossible «Nous».
Déployant un vieil appareil langagier (mondialisation, Peuple, Nous), rien d’étonnant à ce qu’il ne puisse dépasser le cadre de l’ironie, dans le dédain d’un Peuple (en réalité introuvable) postulé avachi, dupe. Alors, me direz-vous, pourquoi vouloir sauver ce texte ? Pour la ferveur qui le traverse, et le talent, et sa volonté d’introduire une pause dans la geste d’une histoire politique désespérante. Et puis aussi parce qu’il affirme qu’être de gauche est une fiction. Une fiction peut-être instrumentalisée par le Capitalisme lui-même. A méditer. En tout cas, une narration qu’il faut reconstruire, assurément !—joël jégouzo--.
Désobéissance, bienvenue à la réunion 359, de Eric Arlix, éd. imho, collection et hop, mars 2008, 9 euros, isbn 13 : 978-2-915517-32-3.
DE LA PAUVRETE A LA CONSTRUCTION DU CHANGEMENT SOCIAL : LE PROBLEME DES NARRATIONS POLITIQUES.
L’étude publiée ici, disons-le sans détour, est passionnante quant à son approche intellectuelle, mais sans grand intérêt quant à ses conclusions politiques : elle n’offre pas une vision de la société susceptible de changer la nôtre, même si elle n’est pas sans intérêt non plus de ce point de vue, en particulier dans l’évocation qu’elle offre d’une histoire contemporaine insuffisamment mise en perspective au niveau de la double faillite idéologique du libéralisme et d’un socialisme empêtré dans une mue qu’il ne parvient pas à accomplir vers une troisième voie combinant justice sociale et économie de marché.L’ouvrage est signé par l’initiateur de ce que l’on a appelé le Linguistic turn. Professeur de théorie politique et sociale à l'Université de Cambridge, Gareth Stedman Jones, anima également la New Left Review de 1964 à 1981, tout en s’affirmant comme un chercheur de référence en Grande-Bretagne. On retient de lui le monument que fut Languages of Class: Studies in English Working Class History, 1832-1982, (Cambridge, 1983), qui contribua à renouveler l'histoire sociale britannique.
Le linguistic turn partait d’un constat simple : le vocabulaire social des acteurs historiques n’est pas le simple reflet de la réalité sociale, mais s’inscrit dans des cadres discursifs qu’il convient d’élucider. Insistant sur le caractère historique du langage de classe, Gareth Stedman Jones se mit alors en quête de re-périodiser l’histoire du XIXème siècle, en Angleterre, mettant à jour le fait que ce langage de classe avait autorisé, sans doute abusivement, les historiens à raconter toute l’histoire du XIXème siècle comme celui d’une marche en avant de la classe ouvrière. Marche en avant qui se heurtait tout de même sérieusement à la question de savoir pourquoi la classe ouvrière du pays le plus industrialisé n’avait pas connu de mouvement révolutionnaire. Pour tenter d’y répondre, Stedman Jones se mit alors à travailler sur la situation des précaires à Londres, mettant la main sur des sources inédites qui lui permirent de dévoiler les décalages entre les perceptions de la classe moyenne -nourrie de conceptions libérales- et la réalité du marché du travail et de l’habitat qui la précarisait tragiquement. Du coup, elle fut sommée de ré-articuler de toute urgence ses discours sur la pauvreté.
La question de la pauvreté, au fond, aura structuré la partition de notre inconscient politique clivé sur le débat socialisme / libéralisme.
C’est ce clivage que Gareth Stedman Jones remet ici en cause.
Le fil conducteur de son étude privilégie les lectures d’Adam Smith (La Richesse des nations) dans l’histoire moderne.
Lectures tantôt chrétiennes promouvant une sorte de libéralisme économique mâtiné d’ethos républicain, relectures marxistes ouvrant la voie au socialisme révolutionnaire, alors qu’émergeait une lecture médiane, celle de Condorcet et de Paine, ouvrant la compréhension de l’histoire des sociétés à une troisième voie étouffée dans l’œuf autant par les tenants du libéralisme que ceux du socialisme : celle du républicanisme révolutionnaire.
C’est cette voie que Stedman Jones défriche pour nous dans cet essai et à laquelle, au fond, il aimerait que nous puisions de nouveau notre source d’inspiration. Une voie qui articulait un programme concret pour en finir avec la pauvreté, en plaçant au cœur de l’action sociale l’éducation pour tous et un système d’assurances assez sophistiqué en effet pour retenir l’attention. Condorcet imagina par exemple très tôt l’épargne retraite et l’assurance chômage.
Condorcet / Paine, l’alternative républicaine oubliée ?
D’une manière très convaincante, Stedman Jones montre comment le XVIIIème siècle fut celui de la naissance de la société commerciale. Fort lui-même de cette observation, Condorcet imagina qu’il était possible de résoudre la question sociale en la subsumant sous les promesses d’une république commerciale qui nous enrichirait tous. Pour Stedman Jones il s’agirait ainsi aujourd’hui de retrouver l’ambition des Lumières tardives pour renouer (simplement) avec un idéal républicain de plus grande égalité et une conception plus citoyenne du Bien public.
Dans ce contexte, l’éducation apparaît comme le point focal de toute politique d’éradication de la pauvreté, qui permettrait en outre de fondre le Peuple dans l’ethos républicain. Sauf qu’il n’y a plus de Peuple. Et qu’il faudrait un véritable plan Marshall de l’éducation pour parvenir à mieux instruire, à la condition en outre de repenser les fondements même de cette école laïque républicaine, aujourd’hui encore profondément inégalitaire – il n’est que de songer à la carte scolaire : quartiers bourgeois « bonnes écoles », Henri IV, Jeanson, Louis-le-Grand n’étant de ce point de vue que des écoles privées déguisées en école de la République, financées par la Nation pour le bien-être des élites bourgeoises.
Et dans ce républicanisme d’abondance partagé, la figure du pauvre, on nous le promet, ne serait plus une figure nécessaire. On veut bien le croire. Certes, la lecture marxiste de l’Histoire n’est plus suffisante. Certes toujours, et c’est peut-être l’idée la plus fondamentale de l’ouvrage, l’idéal de la Révolution industrielle anglaise est devenu un obstacle à penser notre futur. De ce point de vue, l’autoritarisme des penseurs du marché à imposer ce dernier en l'état et comme seule issue est intolérable.
Reste, dans le sillage du linguistic turn et de cette revisitation de l’Histoire, à forger de nouvelles narrations politiques (dans un nouveau vocabulaire politique) capables de penser à nouveaux frais notre Histoire et d’offrir l’espoir d’un changement possible via des moyens crédibles de le réaliser. Un vrai challenge en somme. Un chantier en fait, qu’il faut ouvrir de toute urgence.--joël jégouzo--.
La fin de la pauvreté ? Un débat historique, de Gareth Stedman Jones, trad. V. Bourdeau, F. Jarrige et J. Vincent, préface de J. Vincent, éditions è®e, coll. Chercheurs d’ère – travaux, avril 2007, 214p., 18 euros, EAN : 978-2-915453-34-8
POURQUOI ETES-VOUS PAUVRES ? (RESTE L’IMMENSE SOLITUDE POLITIQUE DES PAUVRES)
Alors que les Restaus du cœur ont ouvert, depuis lundi, leur 25e campagne d’hiver en s’alarmant de ne pouvoir faire face à l’augmentation spectaculaire des besoins alimentaires de la population française, et reconnaissent, de toute leur histoire, n’avoir jamais connu une augmentation aussi préoccupante du nombre de personnes démunies, à l’heure où l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus), dans son rapport publié lundi également, révèle qu’un tiers des habitants des quartiers sensibles vit sous le seuil de pauvreté, à l’heure où, dans le monde, la pauvreté gagne du terrain (depuis 1980, soixante nouveaux pays se sont appauvris), lire l’ouvrage de Vollmann, au titre si provocateur, voire si indécent, pourrait paraître vain si ce n’est déplacé.Car allez donc, dans les cités défavorisées ou devant les soupes populaires du Père Lachaise, vous balader micro au point et questionner : pourquoi êtes-vous pauvres ?…
Tout en reconnaissant qu’au vrai, son essai n’est pas écrit pour les pauvres et qu’au demeurant il ne verrait dans la volonté de vouloir faire changer les choses que l’expression d’une vanité sans nom, ne renonçant jamais à citer le plus effrayant Thoreau tout comme les pages les plus cyniques de Céline observant que les pauvres se détestent et qu’ils en restent là, l’intérêt de l’enquête est tout de même d’avoir su révéler, bien que cette intention n’ait pas été inscrite dans son projet, la pression que nos discours sur la pauvreté imposent aux pauvres eux-mêmes. Car c’est depuis nos propres fantasmes, à nous qui, comme lui, ne souhaitons pas faire l’expérience de la pauvreté -car tout comme lui, ce serait s’obliger à connaître la peur et le désespoir-, que ce livre est construit. Et même si l’on ne partage pas son faux étonnement à remarquer que les pauvres ne sont pas désespérés et qu’ils estiment toujours leur pauvreté relative, même au plus profond de la plus profonde misère, reste que la violence de nos discours mérite d’être relevée dans toute la force de leur cruauté.
Ecartons alors le destin, écartons la responsabilité, reste une échelle d’interprétation dans laquelle Vollmann se refuse, comme bon nombre, d’entrer : celle du politique, au prétexte que les pauvres ne sont jamais dans l’explication politique, mais versent volontiers dans l’irrationalité théologique.
Cela dit, en refermant le livre, on se prend à se poser la question de savoir à quoi rime cette connaissance.
Ayant exporté et reconstruit une masse impressionnante de témoignages, d’impressions, de subjectivités, Vollmann n’est pas parvenu à valider le moindre jugement permettant de sortir du cercle tracé. Mais peut-être n’était-ce pas son objet. Tout juste est-il parvenu à poser la question de la fausse conscience, ou celle de la résignation, découvrant que l’humain peut accepter de vivre dans n'importe quelle sous-normalité.
Restent in fine les témoignages recueillis, dont certains vous explosent littéralement à la figure, comme celui de ces travailleurs de Tchernobyl qui s’exposaient à de très fortes irradiations en échange d’un salaire dérisoire. Au pas de course, cinq secondes pour jeter une pelletée de boue dans une tranchée irradiée. Cinq secondes cumulées en heures létales à la fin de la journée, et le sentiment de vies exténuées, livrées de toujours à l’horreur d’un monde sans pitié.
Reste l’immense solitude politique des pauvres, leur invisibilité morale. Que ne console pas une construction littéraire qui fait songer au Théorème de Pasolini, dans lequel Vollmann serait comme le Visiteur qui fait entrer dans la maison ce coin de réel qui va faire éclater les cadres mentaux et la vie de chacun. Sauf que là, ce sont les pauvres qui, une fois de plus, subissent l’épreuve de leur réel…--joël jégouzo--.
Pourquoi êtes-vous pauvres ?, de William-T Vollmann, trad. Claro, Actes Sud, Collection : Lettres anglo-américaines, sept. 2008, 128p., 25 euros, EAN : 978-2742777679.
L'HISTOIRE S'EST-ELLE SOUDAIN DEROBEE A NOUS, OU NOUS QUI NOUS SOMMES DEROBES A L'HISTOIRE ?
"J'ai l'histoire, là, tout entière sous mes pieds, qui se dérobe"...Xavier Durringer avait d'abord donné pour titre à sa pièce : "Politique et Pornographie".
Comme si l'une et l'autre occupaient désormais, dès 1998, le même espace trouble.
Ainsi, avant même le tournant du siècle, le peep-show et le surf formaient-ils les grandes allégories d'une société déjà condamnée au fascisme ordinaire, où les seuls espaces de liberté allaient s'y épuiser tantôt en vain cynisme, tantôt dans la douleur du renoncement, voire les affres de la révolte. Ce qui ne revenait pas au même, certes, mais que la déploration intellectuelle allait condamner cependant bientôt à revenir au même.
Au peep-show s'attachait en outre la tâche symbolique de pointer une sorte de fin de la culture - "le théâtre est terminé", proférait son tôlier-, tandis que la figure du surfeur désignait quelque chose comme la fin de l'idéologie - "la Révolution n'a pas besoin de surfeurs". On reconnaîtra là une problématique bien rebattue. Et le propos de la pièce, son "scandale" comme on l'écrivait à l'époque, était bien mince au fond. Fort heureusement, son intérêt n'était pas là. Mais dans le fait qu'elle pointait très tôt le ressassement dans lequel nombre d'intellectuels allaient tomber, à attendre dieu sait quelle insurrection qui ne viendrait jamais, ou par la bande, et dieu sait quel introuvable Peuple qui nous aurait donner de nouveau à penser que la Démocratie pouvait relever d'une expérience collective. Or déjà Durringer suspectait ces modèles d'être bancals. Mais le secret espoir d'une Nation unanime qu'aurait surplombé un Etat farouchement en charge du Bien Commun, encombrait son théâtre pour le fermer à de nouvelles assignations.
Il y avait tout de même une première conséquence intéressante qui découlait de son parti pris : "Raconter une histoire, s'obliger à ça, coûte que coûte" (X.D.).
Les grandes oeuvres littéraires du XXème siècle étaient restées inachevées : ce n'était pas simplement parce que l'Histoire était devenue problématique, mais parce que les sujets de cette histoire étaient devenus confus. Or pour n'en pas rester au niveau du slogan, que fallait-il creuser de ce "Maintenir coûte que coûte" la possibilité de l'Histoire ? Sinon l'abîme qui en constituait désormais le fondement, et où s'était logée la voix d'un sujet exténué -la Révolution, l'Insurrection-, devenues désormais les sorties rassurantes des dîners mondains. Car c'était bien cela que ce texte nous donnait à entendre : le petit bruit des cintres que l'on remontait, un décor où précipiter l'Histoire pour n'avoir pas à la penser à nouveaux frais.
Une deuxième conséquence découlait de ce bric-à-brac idéologique : l'invention d'une scénographie de la contiguïté. Les espaces scéniques, dans cette écriture, étaient à poser les uns à côtés des autres, sur un même plan, sans cette profondeur dont l'Histoire a tant besoin pour se déployer. Quand le sujet n'a plus d'épaisseur, il lui reste la surface où étaler ses plis. Nous sont restés depuis les mauvais plis de l'Histoire. Curieuse consolation.--joël jégouzo--.
Surfeurs, de Xavier Durringer, éd. théâtrales, mai 1998, 15 euros, EAN13 : 9782842600280
LES STIGMATES DU PRINCE - GRAMSCI, LETTRES DE PRISON
Condamné en 1926 par un tribunal fasciste à vingt ans de prison, Gramsci mourra le 27 avril 1937, après onze ans d’enfermement.
Onze années d’un véritable assassinat.
Onze années au cours desquelles il ne cessa d’écrire. Dont deux cent lettres -peu finalement-, qui occupèrent l’espace de «liberté» cruellement octroyé par ses bourreaux. Deux cent lettres qui néanmoins reflètent le parcours d’un homme jamais vaincu, même s’il se brise et nous donne à voir sans pudeur cette déchirure qui l’emporte. Une agonie, douloureuse, une agonie au sens où l’âgon des grecs l’entendait, celui d’un combat –ici livré contre les ténèbres de l’Histoire.
Une agonie sans concession, au cours de laquelle Gramsci ne renonce jamais, attentif, observant avec cette curiosité du savant l’univers carcéral dans lequel il est plongé, mettant son esprit au service de la plus pitoyable des communautés. Homme lucide qui se sait emporté vers le pire, il s’observe dans les conditions effroyables de sa détention. Ne renonçant pas, ne renonçant jamais à cette ultime et déchirante lucidité sur lui-même. Jusqu’au bout il maintient intacte sa faculté d’analyse. Jusqu’au bout du plus tragique, cette rupture qui peu à peu libère l’être cher, Tatiana dont les hauts murs le privent. Ni l’un ni l’autre ne pourront plus s’atteindre. Il le sait. Il le comprend et nous le donne à comprendre. A peine l’imperceptible signe d’une main appuyée sur le rebord de la table pour retenir encore le souffle du présent. D’infimes jeux du regard. C’est toute la grandeur du personnage.—joël jégouzo--.
http://classiques.uqac.ca/classiques/gramsci_antonio/lettres_de_prison/lettres_de_prison.html
http://www.ibe.unesco.org/publications/ThinkersPdf/gramscif.pdf
SOUVERAINETE NATIONALE ET PEUPLE EUROPEEN INTROUVABLE
Dans quelle société vivons-nous ? (10/10)Quelle est la place du politique dans notre société?
On s’en rappelle : le projet de Constitution européenne avait ouvert une crise aux puissantes répercussions sur ce questionnement.
Quoi des frontières, des Etats, des Peuples ?
Souveraineté politique et identité politique semblent ne plus coïncider avec souveraineté nationale et identité nationale. Aux enjeux transnationaux qui devraient, nous dit-on, s’imposer à nous, paraissent répondre des communautés ouvertes, au sein desquelles le territoire perd de plus en plus sa fonction discriminante.
Comment, dans ces conditions, clarifier l’écart qui s’est ouvert avec nos représentations classiques de la souveraineté et du politique ?
Si les processus délibératifs doivent s’élargir au-delà du cadre national, et on l’imagine volontiers face aux enjeux écologiques par exemple, comment de nouvelles communautés politiques pourront-elles prendre forme ?
La constellation post-nationale dans laquelle nous nous trouverions, ouvre des enjeux décisifs pour l’avenir du politique. En son temps, l’initiative des Temps Modernes ouvrit une belle promesse de débat. Même si l’on pouvait y regretter l’absence de penseurs tels que Michaël Zürn, ou ceux de l’école allemande regroupée autour d’Ulrich Beck (élève de Niklas Luhmann), qui auraient apporter une contradiction plus profitable, en particulier sur la question européenne.
Et justement, où en sommes-nous aujourd’hui de l’identité politique européenne ?
Le Traité de Lisbonne vient d’être récemment ratifié, permettant à l’UE de surmonter un débat institutionnel qui l’immobilisait depuis de nombreuses années. Un Président vient d’être nommé, pour lui assurer la stabilité et l’efficience politique dont elle ne disposait pas. En fait davantage une sorte de Secrétaire Général qu’une figure de Président, accouchant d’une souris ainsi que le commentait très justement François Hollande sur facebook. Et dans des circonstances en outre que la presse a peu relayée, avec la grogne ‘petits états’ -Pologne en tête-, montrant désormais assez que les intérêts nationaux des états européens ne s’harmonisent qu’avec difficulté, voire que les divergences se creusent. Quoi, dans ces conditions, de sa puissance et de son fonctionnement ?
Deux arrêtés récents laissent perplexe : celui de la Cour allemande et celui de la Chambre des Lords anglais.
Celui de la Cour allemande (30 juin 2009), est sans doute celui qui dit le mieux cette crise larvée que l’Europe pourrait de nouveau connaître. Il nous importe pour ce qu’il pointe, en particulier de «déficit structurel de démocratie» en Europe.
Dévoilant les ambiguïtés du Traité, il ouvre en fait à une vraie contestation politique, en exigeant nommément que les peuples européens, à travers leurs Parlements nationaux, «restent maîtres des traités». Rappelant que la source de la légitimité du Parlement de Strasbourg, faute d’un Peuple européen, est très rhétorique, il en tire pour conclusion, quant à la primauté du Droit européen, qu’il ne peut prévaloir. En conséquence de quoi la Cour constitutionnelle allemande se réserve le droit de bloquer une loi européenne pour préserver sa souveraineté ou son identité constitutionnelle.
«Il n’est pas de démocratie en dehors de la nation, l’échelon supranational n’étant que le produit d’une traité entre nations», conclue-t-il, refusant, comme c’est bien souvent le cas aujourd’hui, que les Parlements nationaux soient mis devant le fait accompli au terme de décisions prises souvent dans des conditions hâtives, sans vraies délibérations, ou réduites à leur minimum.—joël jégouzo--.
LAW AND GOVERNANCE IN POSTNATIONAL EUROPE, by Michael Zürn and Christian Joerges (eds.). Cambridge University Press, Cambridge, 2005. 312pp.,, £45.00. ISBN: 0521841356.
La Souveraineté, Horizons et Figures de la Politique Les Temps Modernes, n°610, nov. 2000, 450p, 84F, ISSN : 00403075
Comprendre la société avec Niklas Luhmann
Dans quelle société vivons-nous ? (9/10)
Auteur d’une nouvelle approche sociologique au sein de la théorie des systèmes, le sociologue Niklas Luhmann a, depuis les années 60, bouleversé le champ des théories de la société, formant avec ses élèves l’école de Bielefeld (Allemagne).
La théorie des systèmes, dont il fut le plus éminent représentant, est d’origine anglo-saxonne et biologique plutôt que sociologique ou philosophique : la biologie neuronale a fait naître en effet, à travers les travaux de Humberto Maturana et Francisco Varela, une nouvelle épistémologie, qui a pénétré tous les domaines de la réflexion scientifique, sous le nom de constructivisme radical.
Le concept de système social, d’abord théorisé par le sociologue américain Talcott Parsons, est l’une de ces constructions radicales : la question ontologique de son existence ne se pose pas, un tel système existe parce que nous le supposons. Il est un moyen de description pour analyser la société contemporaine. Une société structurée non pas sur un modèle de stratifications hiérarchiques, mais à différenciation fonctionnelle, au sein de laquelle de nombreux sous-systèmes ont émergé : la politique, l’économie, le droit, les sciences, la religion, l’art, l’éducation, l’amour, la psyché, etc.
L’individu, en tant qu’entité et unité, n’a pas de place dans ce mode de description : il adhère forcément à de multiples systèmes et se trouve ainsi dispersé – ce qui ne l’empêche pas de se définir comme individu dans la vie quotidienne : la théorie des systèmes se veut uniquement un mode de description pour une théorie de la société.
Chaque système de cet ensemble dynamique légitime son existence au sein de la société à travers une fonction spécifique qu’il remplit et que lui seul remplit, et dans laquelle il est donc irremplaçable. Cette fonction autopoïétique est formulée dans les opérations du système grâce à un code binaire, qui lui permet de construire sa réalité et de la structurer (une clôture autoréférentielle). De la même façon ce code lui permet d’exclure un environnement ne faisant pas partie de son système. Et bien évidemment, son code ne reconnaît pas de sens.
Si l’on veut penser un objet comme un système autonome, la seule question à se poser est celle de savoir sur quelle base théorique le construire.
Par ailleurs, le lien, dans ce type de société à différenciation fonctionnelle relève d’un couplage structural entre les systèmes. Tous les systèmes augmentent de la même manière leur complexité, de façon à améliorer, coder et "comprendre" leur réalité. Seules ces "ressemblances" structurales permettent qu’il y ait "irritations" et "compréhensions" mutuelles. Pour le dire autrement, de la sorte, chaque système délimite les degrés de liberté des autres systèmes. Dans la théorie des systèmes un concept se définit ainsi à travers une différence : il doit non seulement définir ce qu’il désigne, mais aussi ce qu’il exclut.—joël jégouzo--.
Niklas Luhmann, Une Introduction, de Estelle Ferrarese, éd. Pockett, coll. Agora, oct. 2007, EAN : 9782266130738
LA CONSTITUTION DE LA Ve REPUBLIQUE EST-ELLE UN OUTIL OBSOLETE ?
Dans quelle société vivons-nous ? (8/10)Alors que la Constitution de 1958 digère tout juste la révision du 23 juillet 2008, une crise de défiance se fait jour à son égard. Il n’est pas jusqu’aux libéraux qui ne trouvent désormais cette constitution embarrassante, à l’heure où le libéralisme économique exhibe ses faiblesses. Jean-Philippe Feldman, avocat à la cour de Paris et professeur à l'université de Bretagne-Sud, ouvre ainsi la voie en recommandant par exemple "l’utopie réaliste" d’une constitution libérale. Son ouvrage, De la Ve République à la Constitution de la Liberté, interroge les constitutionnalistes et les politiques, mais également les citoyens sur ce que doit être une constitution. Sans partager ses conclusions, reconnaissons l’intérêt d’une telle question.
Mais comment répondre à cette question en tant que citoyen ?
D’où partir pour réfléchir une nouvelle Constitution ?
A l’évidence, l’urgence en face de laquelle nous place l’état sarkozien intime de s’en remettre d’abord à l’exigence de souveraineté de l’individu, l’explicite de 89, impliquant le droit pour chacun de s’opposer aux abus de pouvoirs de l’État. Rappeler en quelque sorte que l’état de droit est un État dans lequel les Droits de l’homme sont garantis contre l’arbitraire, ce qui revient à convoquer l’article 3 de notre Constitution : «la souveraineté nationale appartient au peuple».
Au fond, la question fondamentale qu’il faudrait poser est celle de savoir ce qu’est l’essence d’une Constitution. Réponse : c’est la conception du pouvoir qu’elle met en œuvre.
Or, si jusque là le trait essentiel de la Constitution de la Ve République était d’affirmer le rôle de l’état comme force animatrice de la vie politique, sans doute faut-il aujourd’hui insister sur le fait que l’état est certes un pouvoir, mais qu’il n’est pas tout le pouvoir disponible dans une société. Il y a même un vrai danger à le penser comme l’essence de la nation, de son énergie, et le laisser capter tout le pouvoir disponible.
De sorte que la Constitution de la Ve République est sans doute devenu un outil obsolète qui entrave la venue d’une société nouvelle.
Car cette Constitution, pour quoi (et pour qui) était-elle faite ?
L’objectif du Général de Gaulle, rappelons-le, était de renforcer le pouvoir présidentiel, en maintenant le régime parlementaire sous surveillance. Le régime politique gaullien offrait ainsi cette particularité d’asseoir au sommet de l’Etat républicain un Président-Monarque. On le sait, cette Constitution portait en elle les risques d’une sérieuse dérive autoritaire. Avec ‘l’hyper-président’ actuel, nul besoin de pousser l’analyse : la dérive est la norme. Et elle inquiète, même si, comme l’affirme l’historien Serge Berstein, la culture politique française, solidement républicaine, constitue un garde-fou contre toute émergence d’un fascisme français. Il n’empêche : le résultat, aujourd’hui, c’est un chef d’état-et-de-gouvernement agacé par un Parlement, pourtant déjà fort diminué et contrôlé. Et si le Général de Gaulle n’était pas l’homme des intérêts partisans, l’actuel président, lui, si. La dimension transcendante que revêtait en outre l’Etat dans l’allure gaullienne, le rendait propre à dépasser toute rixe partisane – dans l’actuel situation, la rixe partisane est la règle sous des faux airs d'ouverture.
Cela dit, plus qu’un refus de la dyarchie à la tête de l’Etat, qui est l’analyse habituelle que font les consitutionnalistes de notre étrange situation, ce qui caractérise l’Etat français aujourd’hui, c’est son refus d’un sommet contingent labile, marque des grandes démocraties avancées. Sans sommet contingent labile, l’Etat français s’avère incapable de libérer les énergies créatrices. Car la vérité d’un état démocratique contemporain réside là : dans le concert d’un sommet contingent, labile. Dans cette déstabilisation fondatrice de la puissance suprême, qui inclut dans le pouvoir politique la particularité de valeurs nécessairement opposées.—joël jégouzo--.
De la Vème République à la Constitution de la Liberté, de Jean-Philippe Feldman, éditions Institut Charles Coquelin, novembre 2008, ISBN : 2-915909-19-7
UNE SOCIETE POLYCONTEXTUELLE, HETERARCHIQUE AUX COMPLEXITES IRREDUCTIBLES
Dans quelle société vivons-nous ? (7/10)La complexité des sociétés contemporaines est irréductible.
Leur dynamique s’opère sur fond de différenciation fonctionnelle.
Or, l’on voit toujours se dessiner en arrière-plan des débats politiques, en France, cette représentation de la société comme d’un théâtre en appelant sans cesse au retour de la scène primitive de l’Agora, fondatrice de notre imaginaire démocratique.
Si la communication, dans son sens général, relève assurément d’une opération à caractère social, le moins que l’on puisse dire, c’est que communiquer sur un pareil thème (L'Agora) contre vents et marées, trahit des intentions quelque peu étonnantes de la part des élites françaises. Car comment ne pas réaliser que dans nos sociétés de communication, des langages "spécialisés" se sont formés (Vérité, Pouvoir, Amour, etc. …) qui sont autant de codes établissant leurs propres règles selon lesquelles communiquer chaque fois sur un thème précis ?
Dans nos sociétés polycontextuelles, hétérarchiques et dont la complexité est irréductible, comment ne pas réaliser qu’est exclue, de fait, toute idée d’une position d’observation unique ?
On y chercherait en vain un centre surplombant ces sociétés et les représentant. Quoi donc dans ces conditions du politique et de l’organisation Consitutionnelle desdites sociétés ?
Politiciens et politologues veulent nous faire croire à l’idée d’une suprématie du politique dans la société. Mais situer l’Etat au-dessus, ou au-delà de la Société, en invoquant l’argument de la souveraineté pour mieux justifier cette position, n’a pas grande valeur heuristique, surtout quand cette souveraineté se voit rognée de fait par celle de l’économie, de la finance, du Droit, de la science, etc., qui sont à leur tour exclusivement responsables, au niveau de la société, pour l’accomplissement d’une fonction qui ne peut être remplie par le politique.
C’est en réalité la valeur sémantique de l’Etat à l’intérieur du système de communication politique qui incite les politologues et les politiciens à exagérer la fonction du politique dans une société polycentrique, voire à la dramatiser.
Rappelons donc une nouvelle fois que depuis 1789, l’Etat n’est plus identique à la société. Placé en face d’une société civile politisée ‘autrement’ (dépolitisée, pourrions-nous dire dans le jargon des Lumières, leur "victoire" et leur héritage, en fait) il ne peut être qu’un état "situé", dont le périmètre devrait être circonscrit avec plus de soin.
C’est donc affirmer que la société dans laquelle nous vivons a perdu son centre naturel.
Non sans être avant cela tombée dans mille embarras de pensée : Marx par exemple, aura tout tenté pour remettre en cause cette différenciation fonctionnelle et réintroduire une conception politique de la société – tout comme les royalistes au fond. Peut-être est-il enfin temps de rompre avec ce mode de pensée. Mais bien sûr, il faudrait encore pouvoir collectivement définir ce qu'est un Etat situé, et en tracer le périmètre...--joël jégouzo--.
Autopoietic Organization Theory : Drawing on Niklas Luhmann's Social System Perspective, by Tor Hernes (Author), Tore Bakken (Editor), Publisher: Copenhagen Business School Press (26 Feb 2003), 299p., £25.00, EAN: 978-8763001038