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La Dimension du sens que nous sommes
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RENCONTRE AVEC CLAIRE PAULHAN AUTOUR DE FERDINAND BAC

6 Février 2010 , Rédigé par du texte au texte Publié dans #entretiens-portraits

bac.jpgEditeur, Claire Paulhan accomplit un singulier travail d’édition, tissant la trame tout à la fois d’une vie littéraire disparue et celle d’un imaginaire constitutif d’une famille d’écrivains qui nous sont chers.


jJ : Vous avez publié le Journal de Fernand Bac, que peu de gens connaissent…
C. Paulhan : C’est un nom que j’avais rencontré en travaillant à l’édition du journal de Catherine Pozzi. Elle témoignait de son admiration pour lui. On l’avait complètement oublié, mais il avait été une figure importante du milieu littéraire français et une personnalité vraiment intéressante. Vieil européen, critique, journaliste, caricaturiste, architecte... Quelqu’un qui avait vécu plus d’un siècle : il est mort en 1952, après avoir fréquenté les cours impériales, puisqu’il était le petit-fils illégitime de Jérôme Bonaparte… Ses mémoires couvrent une période immense, des cours impériales à la guerre de 14-18. Puis dès 1919, et ce jusqu’en 39, il a tenu un journal. Ce qui m’a plu dans ce journal, c’est la qualité de la langue, la nostalgie de la réflexion. Bac est un grand diariste : le temps fuit et il en consigne la fuite en mêlant à ses souvenirs anciens des descriptions du jour présent. Il fallait vraiment redonner vie à ce personnage complètement proustien. Si Swann avait tenu un  journal, il aurait tenu celui de Ferdinand Bac ! D’ailleurs Proust a connu Bac.

hanri-thomas.gifjJ : Bac, Pozzi…Pourquoi cette génération ?
C. Paulhan : Je pense que c’est très lié à mon histoire personnelle, à mon grand-père, Jean Paulhan. Ce qui m’intéresse, c’est la mémoire du vingtième siècle, surtout celle des journaux intimes, sur lesquels on ne peut plus intervenir. J’aime aussi l’idée de contribuer à la redécouverte de quelqu’un, à lui restituer sa place. Lorsque j’ai publié Catherine Pozzi, personne ne la connaissait plus. C’était vraiment risqué mais son journal est une œuvre forte. Elle raconte ses exigences jamais récompensées, ses amours effroyablement pénibles et cela pouvait toucher les lecteurs. Et puis c’était un  personnage un peu mythique dans l’esprit des érudits, cette femme qui avait été tourmentée par Paul Valéry.

jJ : On peut imaginer que sur 20 ans, vous aurez publié tous les journaux intimes d’une famille littéraire…
C. Paulhan : Peut-être… Si le public continue à me suivre, si les libraires, etc. Oui, les journaux de cette génération se mettent en corrélation et forment une trame de plus en plus vaste. L’ensemble commence de prendre sens dans cette confrontation des journaux les uns aux autres.

jean.jpgjJ : Comment avez-vous procédé pour la publication de celui de Ferdinand Bac ?
C. Paulhan : Je me suis d’abord demandé si j’allais faire un  florilège de son journal ou si je devais tout restituer. J’ai préféré cette deuxième solution. Et je veux croire que je parviendrai à publier les vingt autres volumes !

jJ : Vous n’avez rien coupé ?
C. Paulhan : Quand je le fais, je l’indique. J’aimerais bien qu’il y ait une morale pour toutes les publications d’écrivains. Il faut que les gens sachent l’écart qu’il y a entre ce qui est imprimé et le texte manuscrit. Pour Pozzi, j’ai  coupé un certain nombre de répétitions. Mais je l’ai indiqué à chaque fois. J’en ai gardé aussi pour donner l’idée qu’elle commençait à ressasser à partir des années 30…

Propos recueillis par joël jégouzo.

Journal de Ferdinand Bac : http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-33421610.html

Lien vers les éditions Claire Paulhan : http://www.clairepaulhan.com/

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LILY ET BRAINE, DE CHRISTIAN GAILLY -rentrée littéraire de janvier 2010.

5 Février 2010 , Rédigé par du texte au texte Publié dans #en lisant - en relisant

lily-et-braine.jpgBraine revient de guerre.
Celle du Vietnam.
Après un long séjour en hôpital.
Mutique tout d’abord, et comme étranger au roman.
Braine ne se connaît plus.
Ce sont les autres qui tiennent le compte de ce qu’il était, de ce qu’il doit être, de ce qu’il pourrait être.
Les autres qui veulent restaurer son identité.
Chacun selon son idée.
Tandis que Braine, laborieusement, reconstruit son corps, ses pensées, sa parole.
Il lui faut réapprendre.
A se déplacer.
A penser dans l’univers décousu qui s’offre d’abord à lui.
Improviser son être dans la succession des événements qui tentent de l'emmailloter au coeur d'une trame serrée, sa femme, son fils, son beau-père le réinstallant dans l’atelier de mécanique, et bientôt cette blonde en tailleur dont la voiture est tombée en panne à deux pas de sa porte. Que veut-elle ? Elle veut Braine. Pas simplement pour amant : Braine jouait du bugle naguère. Elle veut remonter son quintet. Lancer une boîte. Dans une grange, jazz session à la Charly Parker. L’atmosphère des States dans les années 50. Celle des meilleurs Eastwood, alanguie et quelque peu lasse. Des images, Coltrane, Sonny Rollins. Une fille à Mobylette, Lily de nouveau enceinte tandis que Rose Braxton, la blonde en tailleur, ouvre ses draps à Braine. Une romance. La composition narrative s’en remplit, les scènes se succèdent. Oui : on dirait une scène de film. Ici ou là. Braine, du reste, parle comme au cinéma. « Je ne vois pas de différence, dit-il, avec ou sans caméra, c'est une scène, une scène dialoguée ». Des scènes que bercent le délicat Que reste-t-il de nos amours? de Trenet, ou quelques pièces de jazz. Un rythme, une musique aux allures très populaires dirait-on, s’accomplissant en digressions élémentaires : on ne peut fabriquer l’amour sous une bagnole qui pisse l’huile. Une romance de ce genre, Braine, incapable d’aimer, succombant aux charmes des femmes -ici l’une, là d’autres encore. Qu’est-ce qui pourrait mettre un terme à un tel système narratif ? Lily. Qui pousse l’histoire vers sa fin. Tragique, certes. La vie est parfois comme ça. Sans réelle noirceur toutefois, Marguerite Duras en exergue et la discrétion du narrateur -observateur au pessimisme badin-, pour tenir à bonne distance les ratés du retour. Le talent en somme, propre à la chose littéraire quand elle est aboutie. Tout en retrait pourtant, portant comme un stigmate la fêlure de l’image littéraire, trop fabriquée souvent pour ne pas dévoiler sa différence : une scène écrite n’est pas une scène jouée… A la grossièreté de l’homme soûl convoqué dans la trame romanesque, il manque la grossièreté. Le texte a soustrait la chair. L’écriture s’est trop souciée d’elle-même et elle ne parvient pas à rivaliser avec le toucher d’un cinéma exhibant, à son corps défendant, la chair bancale du monde. La manière l’emporterait ainsi de trop, sans que l’on en soit vraiment certain au demeurant, car reste le plaisir du texte -comme aurait dit ce cher Barthes.
joël jégouzo--.

Lily et Braine, de Christian Gailly, éditions de Minuit, janvier 2010, 192p., 14,50 euros, ISBN : 9782707320902.
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COMME PERSONNE, DE HUGO HAMILTON (Le tourment des origines) -rentrée littéraire de janvier 2010.

4 Février 2010 , Rédigé par du texte au texte Publié dans #en lisant - en relisant

commepersonne.jpgBerlin phosphore. Sous deux tonnes d’acier, Gregor Liedmann, trois ans, se volatilise. Sa chambre soufflée. Pulvérisée. Partout des cendres, l’Allemagne de Hitler ravagée. Livrée au chaos. La mère de Gregor fuit, hallucinée, anéantie, cherchant partout son fils. Jusqu’à trouver son père, qui a monté une sacrée combine pour échapper à l’enrôlement du dernier carré nazi. Son père qui trouve sur leurs routes de fortune un bambin abandonné. Il y en a tant. Un garçon venu d’on ne sait où, sans nom, sans identité. Il sera Gregor, décide-t-il soudain. Apprenons à l’aimer. Il remplacera Gregor. Mais soixante ans plus tard, ce Gregor là ne sait toujours pas qui il est. Il a épousé une femme, en a divorcé, a eu un fils, et ne sait toujours pas qui il est. L’aventure est commune, dirons-nous. Sauf qu’un oncle lui a jeté un jour à la figure qu’il devait être juif. Sans preuve. Comme ça. Une intuition dans l’Europe de l’après Shoah. Car non pas même qu’il était, mais qu’il devait en somme. Une injonction terrible, folle, grotesque. Que Gregor fait sienne. Il veut se faire juif, moins la synagogue. Se refaire juif dans le Berlin libéré du nazisme. Et Gregor de tourner et de s’enfoncer dans les premiers instants de sa vie, cette histoire de fuite sur les routes du désastre allemand. Histoire d’exil. Alors Gregor s’exile comme s’exila le Peuple Juif. Gregor rejoue pour lui l’Exode et l’altérité. Intrigue pour être juif, survivant d’il ne sait quoi, entraîné à survivre, s’y efforçant, prêt à tout instant à retourner à la vie sauvage. Sait-on jamais : une guerre, un cataclysme, et toute notre belle civilisation par terre nous laisserait orphelins d’une vie à gratter désormais sous la terre. A quoi ressemblerait nos existences, d’ailleurs, si la vie basculait, si une guerre, une épidémie, un cataclysme foudroyait le pays ? Une vraie question, engloutie dans les affres d’une quête insensée : le tourment des origines. Exploré presque scandaleusement dans cette mémoire sensible, pensez : se vouloir juif comme par culpabilité. Et découvrir comment, dans l’Europe coupable, cette judéité réinventée peut «sauver» aujourd’hui ! Le sauver par exemple du harcèlement de flics berlinois tétanisés quand Gregor leur jette à la figure qu’il est «juif». Une revanche ? Pas même : la traversée d’une identité européenne défunte et dont on n’apprendra rien, ou pas grand chose, la Mitteleuropa convoquée singulièrement (elle n’existe plus) dans cette remontée de mauvaise conscience de la vieille Europe érudite, savante, cultivée. Gregor embarrassant jusqu’à la communauté juive elle-même, qui ne sait que faire de sa demande d’être « juif-moins-la-synagogue », et peut-être juste pour appartenir à un destin qui ne fut pas le sien. Un destin dont le lecteur ne saura rien : ce n’est pas le lieu du roman, qui campe sur un vide. Une métaphore peut-être : les Juifs d’Europe centrale ont disparu. Assassinés. C’est ce vide aussi bien que Gregor dévisage longuement dans ses propres traits, sans jamais parvenir à savoir où sa demande prend corps. Et en oubliant, peut-être, que nos origines sont toujours devant nous, jamais derrière.
Un roman ambivalent donc. Comme personne : car il ne reste personne de ce monde, ou presque, tant ce monde a disparu. Grégor, un personnage inventé au final, évidemment : une fiction épousant l’Histoire comme forme de l’imagination que nous nous octroyons. Une biographie sans forme, tant toute biographie ne peut être que labile, toujours forme changeante.
joël jégouzo--.

Comme personne, de Hugo Hamilton, traduction de Joseph Antoine, éditions Phébus, janvier 2010, 330 pages, 22 euros, ISBN-13: 978-2752903778.
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AU-DELA D’OBAMA (sauveur ou symptôme ?)…

3 Février 2010 , Rédigé par du texte au texte Publié dans #Politique

zinn.jpgLes éditions Lux publient opportunément trois courts textes d’Howard Zinn, le penseur de la contre-Histoire américaine, l’historien des résistances made in USA. Opportunément, c’est-à-dire à l’heure où sont nombreux ceux qui voudraient voir en Obama une sorte de Chef, de Sauveur, lui appliquant quelque chose comme le syndrome français Charles de Gaulle, passablement éloigné de la mentalité américaine, mais aveuglant, au point qu’il nous ferait prendre, à nous français, nos vessies pour leurs lanternes…


Trois courts textes qui en outre valent largement ces gros bouquins que l’on nous refourgue habituellement en guise d’essais, et qui ne contiennent généralement pas l’once d’une réflexion conséquente – marché du livre oblige…


Trois courts textes sur la mentalité américaine, « déchirée », rappelant :


Que les gouvernements américains n’ont tout d’abord vocation qu’à servir les intérêts de l’élite fortunée, qu’ils soient démocrates ou républicains. Mais certes avec allure chez les démocrates, doublée d’une petite coloration sociale, et un cynisme sans frein chez les républicains, confinant aux œuvres de basse rapine.

 

Que l’histoire des libertés américaines est l’histoire des luttes et des conquêtes des masses populaires, non celle de ses dirigeants.

 

Et enfin que ce dont les Etats-Unis ont le plus besoin, c’est d’un mouvement social, non d’un nouveau chef, même si l’on peut lire dans l’élection d’Obama le symptôme de cette attente.

 

Avec beaucoup d’à propos donc, Howard Zinn vient à temps nous rappeler que la Constitution de 1787, celle de Philadelphie, qui commence par ces mots péremptoires «Nous le Peuple…», n’a jamais été que celle adoptée par 55 hommes riches et blancs. Des hommes riches qui mirent en place un Etat de Droit dans le but de prévenir efficacement toute rébellion des groupes sociaux frustrés. De l’autre côté de l’Atlantique, on l’oublierait volontiers… Mais les noirs américains ne s’y sont pas trompés, qui ont su dès les premières heures que cette Constitution n’était pas pour eux… Seulement voilà : l’enseignement de l’Histoire américaine dans les écoles a instruit de belles manipulations, propre à produire, justement, ce trouble qui a vu émerger en guise de sentiment national une mentalité déchirée. Car cette histoire a été ré-élaborée par exemple sur l’idée que la Conquête de l’Ouest était un genre de Marche au travers d’étendues vides, vierges de toute humanité. Exit les Amérindiens, quand cette Histoire fut en réalité celle de la fabrication d’un nouvel Impérialisme.

Une mentalité «déchirée» donc, plutôt que simplement manipulée. Car il a existé dans le même temps cette inscription dans la Déclaration d’Indépendance, de la désobéissance comme nécessité fondatrice du vouloir vivre ensemble américain.

En France, non pas depuis Vichy mais son procès, et encore : disons depuis la révision intellectuelle de son procès (Maurice Papon), l’on sait qu’il ne faut pas nécessairement obéir aux Lois. Pour autant, l’époque contemporaine aura été, et plus encore aux Etats-Unis, celle de la Loi -renforcée par l’abandon de l’idée de révolution et de sa légitimité (les fondateurs de la CIA étaient trotskystes, ne l’oublions pas). Or, nous dit Howard Zinn, dans l’articulation déséquilibrée Loi / Justice, il est toujours possible de tirer les Etats-Unis vers d’autres origines, pour trouver le courage d’injecter une forte revendication de Justice et obtenir des Lois qu’elles soient tout à la fois plus justes et plus «honnêtes»… Si l’époque moderne a été celle de la Loi, sans doute est-il grand temps de passer à celle de la Justice.

Pas moins intéressant : en quelques mots, Howard Zinn pointe les raisons de tant de «souffrances» politiques contemporaines. Elles viennent de ce nous pensions toujours le politique à partir des catégories platoniciennes. Platon invitait à confondre pays et gouvernement. Socrate, sur le seuil de son supplice, l’acceptait au nom de l’idée qu’il se faisait des devoirs du citoyen. Mais il faut en finir avec ces allégeances simplificatrices ! Reste à savoir comment …


Retour à Obama, levant son espoir sur le monde. Mais maintenant les dépenses militaires américaines à un même niveau inquiétant que son prédécesseur. Rapatriant les troupes d’Irak, mais pour les envoyer en Afghanistan. Obama si décevant au Moyen-orient. Alors, Sauveur ? Symptôme plutôt, martèle Howard Zinn, qu’un mouvement social d’ampleur se cherche, qu’une espérance traverse de moins en moins sourdement le pays.


Pour espérer, on n’a pas besoin de certitudes : on a besoin, comme l’invite à le penser le sociologue Luc Boltanski (Critique de la critique) de possibilités. De celles qu’offriraient par exemple en France une vraie opposition (l’effet Obama). Rappelant que Marcuse s’était planté en 1960 dans son analyse de la société américaine, à déplorer tout comme Walter Kaufmann que la génération qui s’avançait était une génération non engagée, au fond, l’analyse de Howard zinn nous renvoie à celle d’un Yves Barel : le silence, aujourd’hui en France, des « minorités invisibles », est assourdissant. Mais l’avenir des luttes, chez nous, reste compromis par l’absence d’un modèle de contestation clair au niveau des élites intellectuelles, plus fascinées par leur confort « égotripant » (Eric Arlix ) que par les vrais enjeux sociaux du pays.

Quant aux Etats-Unis, ils sont toujours à la recherche de leur mouvement social, que la figure d’un Obama dessine en creux. En creux. C’est peu, et c’est beaucoup déjà.joël jégouzo--.

 

La Mentalité américaine, de Howard Zinn, éditions Lux, coll. Instinct de Liberté, oct. 2009, traduit de l’anglais (USA) par Nicolas Calvé, 88 pages, 8 euros, isbn 13 :978-2895960867.

 

Yves Barrel :

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-dissidence-sociale-et-marginalite-invisible--43604149.html

Eric Arlix :

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-desobeissance-le-recyclage-litteraire-du-politique--43422824.html

 

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TROIS QUESTIONS A MICHAEL CLANCHY AUTOUR D’ABELARD…

2 Février 2010 , Rédigé par du texte au texte Publié dans #entretiens-portraits

letter.jpgMédiéviste, Michael Clanchy avait publié sa biographie d’Abélard en 1997, à Oxford.
Elle fut immédiatement reconnue par la communauté scientifique comme une œuvre majeure, tant par l’originalité de sa méthode que la profondeur de ses vues.
Ce livre étonnant séduisit autant les spécialistes que tous ceux que l’histoire d’Abélard et Héloïse avait, à un moment ou un  autre et pour les raisons les plus diverses, passionnés.
Car il constituait non seulement une introduction brillante à la vie intellectuelle du XIIe siècle, mais aussi à la connaissance sensible d’une personnalité aventurière, engagée avec passion au service de la pensée.




jJ : J’ai été frappé par le fait qu’avec insistance vous avez fait d’Abélard une sorte de figure moderne du sujet. Le ton même de votre travail paraît relever du romanesque, me rappelant le roman d’Audouard. L’étude, elle, nous brosse en Abélard le portrait d’un sujet expérimentant presque malgré lui des procédures de subjectivation novatrices.
Michael Clanchy : Ai-je vraiment fait d’Abélard une figure moderne ? Oui, certainement. Je l’ai décrit comme une personne subjective proche d’un Kierkegaard. Abélard empruntait volontiers le «Connais-toi toi-même» (scito te ipsum), pour titre de son livre sur l’éthique. Mais je ne suis pas certain que cette sorte de personnalité consciente d’elle-même soit une révélation, au dix-neuvième comme au vingtième siècle. Le malentendu dans lequel on glisse à ce propos, à trop vouloir le constituer comme originaire de la subjectivité moderne, vient des idées de Burckhardt, qui fait commencer les temps modernes à la Renaissance italienne. De la Grèce ancienne à la culture romane, un profond sens de soi a été transmis très tôt à la Chrétienté, qui fut du reste re-médiatisé quelques siècles plus tard par le travail de Saint Augustin, l’auteur le plus fréquemment cité par Abélard. Par ailleurs, je ne crois pas avoir subi l’influence du roman de Monsieur Audouard, qui au contraire reconnaît s’être largement servi de ma biographie pour l’écrire. Il l’évoque du reste page 388 de son ouvrage, comme «LA biographie de référence». Son titre même, «Adieu, mon unique», reprend les mots de conclusion de ma biographie, et sont au demeurant d’Héloïse.

adieumonuniquejJ : Abélard logicien est-il précurseur de la Réforme ?
M. Clanchy : Abélard fut condamné par deux fois comme hérétique et lui-même s’est souvent trouvé en opposition avec la Papauté. Par extension, oui, on peut dire qu’il est proche du protestantisme, même s’il ne cessait d’affirmer les gages de sa plus absolue orthodoxie. Abélard appartient en fait à cette rationalité fondamentale du christianisme qui fait de lui un précurseur des Lumières du XVIIIe siècle, plutôt que du XVIe siècle Réformé. L’application de la logique à l’apologétique chrétienne était du reste assez commune aux XIIe et XIIIe siècles. Certes, Abélard est d’une certaine manière allé jusqu’au bout ce qui se levait là. Et pour autant que la Réforme porte en elle une rationalité dont le devenir va pleinement s’épanouir dans la philosophie des Lumières, alors, oui, on peut pointer dans sa pensée les modalités de ce qui va bientôt secouer le monde chrétien.

jJ : Votre méthode d’exégèse de textes encerclant la vie et la pensée d’Abélard, fait de votre travail un objet que je situerais volontiers entre le projet inaccomplie de Dilthey sur la biographie et la méthode de Luhmann…
M. Clanchy : Je dois avouer que je ne connais vraiment ni Dilthey ni Luhmann et que, certainement, je devrais me renseigner sur eux, tout comme quiconque veut s’aventurer dans un tel projet biographique. Cela dit, sans pousser si loin mon travail sur le plan, au fond, de la compréhension de la théorie du biographique, ma propre méthode a consisté à discuter les différents rôles qu’Abélard a joué dans sa vie et à décrire les cercles dans lesquels il les a joués. Vie pour le moins originale, si l’on veut bien en croire ce que Saint Bernard rapportait à son sujet. Mais j’ai été aussi fortement influencé par une description contemporaine d’Abélard, qui en faisait plus un «bouffon» qu’un professeur. Partir de là me contraignait à œuvrer d’une manière plus originale que je ne l’avais prévue.


Propos recueillis et traduits par --joël jégouzo--.

The Letters of Abelard and Heloise, M. Clanchy, Penguin Books, Classics, Revised edition april 27-2004, 384 pages, Language: English, 15 euros, ISBN-13: 978-0140448993.

Adieu, mon unique, de Antoine Audouard, Folio Gallimard, mai 2002, 466 pages, 8,20 euros, ISBN-13: 978-2070421831.
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Abélard, un homme débarrassé de sa propre ressemblance ?

1 Février 2010 , Rédigé par du texte au texte Publié dans #IDENTITé(S)

abelard.jpgChevalier errant, toujours en quête de la meilleure solde, cet être instable, aventurier qui, de l’aveu de Saint Bernard, «ne se ressemble pas», cet homme dévoré d’ambition constitue à bien des égards une personnalité surprenante.
Redoutable logicien, cherchant par tous les moyens à s’émanciper de toute tutelle, plus volontiers bouffon que professeur, la nouveauté inouïe de sa vie en fait une figure héroïquement proche de nous, à une époque du reste où s’invente le mot de moderne.
Condamné comme hérétique, celui qui fut le premier grand théologien du monde moderne, tentant de réconcilier la raison humaine et la révélation, se voit restitué dans cette puissante biographie avec une rare présence. Pourtant Michael Clanchy ne s’est pas arrêté à l’anecdote de l’homme élégant qui toute sa vie a conspiré contre ses propres intérêts.
C’est tout le système du savoir du Moyen Age qui nous est expliqué ici, aussi bien que son organisation matérielle. L’étude est d’une richesse incroyable, écrite d’une plume insolite empruntant volontiers sa tonalité au romanesque, plus à même de nous restituer la dimension humaine du drame qui s’est joué alors. Abélard comme être singulier, nous intéresse en tant justement que se noue dans son destin l’enjeu d’un monde naissant. C’est la force de cet ouvrage que de le pointer avec tant d’habileté. Et son bonheur que de nous montrer comment ce jargon à la mode, la logique, a su créer les formes de pensée qui permirent d’ancrer la rationalité dans la langue chrétienne.
joël jégouzo-.


Abélard, Michael Clanchy, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, éd. Flammarion, coll. Grandes Biographies, 488p., août 2000, 24 euros, isbn : 978-2082125246.
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AUX FAISEURS DE PATRIE…

28 Janvier 2010 , Rédigé par du texte au texte Publié dans #en lisant - en relisant

deprague.jpgFaux candide jusqu’à l’insolence, Hašek s’y entendait comme pas un pour mystifier les faiseurs de patrie.
Il est vrai que l’époque lui offrait plus que de raison prétextes à moqueries.
Dans ces temps remarquables de l’Empire Austro-Hongrois en effet, où la Loi autrichienne du 8 janvier 1801 avait assimilé les chats aux malades mentaux, l’Empire tout entier prêtait à sourire.
Anarchiste, président d’un parti pataphysique, artiste de cabaret, écrivain et dresseur de chiens, l’auteur de l’inénarrable soldat Chvéïk, lui, retenait son hilarité pour mieux faire pleurer de rire ses contemporains. Et de Prague à Budapest, en passant par Moscou et la Bavière, il s’en donnait à cœur joie pour ridiculiser l’administration austro-hongroise, prototype de tous les travers du genre.
Les nouvelles réunit sous le titre sont cependant inégales, ce qui est extrêmement rare chez Hašek, champion toute catégorie du loufoque littéraire. Sans doute parce que l’éditeur a bricolé un recueil plus qu’il n’a songé à le composer, oubliant au passage que Hašek ne réussit jamais aussi bien que lorsqu’il démonte avec une acuité sans pareille les rouages de l’absurde moderne. Bien des nouvelles lèvent tout de même un franc fou rire. En particulier celle où il se voit nommé gouverneur de la ville de Bougoulma, dans laquelle il se rend accompagné de ses douze « tchouvaches » dont personne ne comprend la langue, pas même lui. (En s’étonnant au passage de la retrouver dans ce recueil, alors qu’elle figure déjà dans d’autres publications du même éditeur).
joël jégouzo--.

De Prague à Budapest de Jaroslav Hašek, nouvelles traduites du tchèque par Héléna Fantl et Rudolph Bénès, éditions Ibolya Virag, coll. Parallèles, juin 2001, 166p., 10 euros, ISBN : 2911581032
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AU DELA DE NOUS…

27 Janvier 2010 , Rédigé par du texte au texte Publié dans #IDENTITé(S)

ulysse.jpgDans la quête de toute identité, Au delà serait le concept fondamental, impliquant l’idée d’un déplacement physique redoublant tout dépassement existentiel : Ulysse, figure de la Mètis. Ni trop masculin, ni trop féminin, brouillant les genres et les causes : non exclusivement grec en fin de compte, à l’arrivée de son périple, et un  temps, la mauvaise voile hissée par mégarde, ni mort ni vivant…

Soit une représentation de soi qui ne s’expose que dans ce processus de répétition qui suppose qu’il y ait de la contiguïté entre le présent et le passé, et non de la continuité (le temps du maintenant selon Walter Benjamin, qui ne peut être celui de l’ici, mais celui d’un  va-et-vient spatio-temporel).

Un au delà (et non le simple « au-delà ») que nous ne pourrions donc pas déduire de catégories apprivoisées, et que l’on ne pourrait situer que dans les discontinuités des micro-histoires ( du genre de celles des minorités) – pour déjouer les fondements culturels de toutes les études sur la question, adossées par commodité au concept de culture organisée, alors qu’il nous faut digérer nos mondes inégaux, asymétriques, chaotiques. Et faire en sorte que par exemple dans ce nouvel internationalisme que nous avons à fabriquer, la transition du particulier au général demeure un problème, non une transcendance.

Au delà organiserait ainsi une sorte de processus sans totalisation de l’expérience. Un inconvénient en somme. Une faiblesse.

 

Au delà : notre problème à nous français, par exemple, serait qu’une grande partie de notre histoire récente aurait eu lieu au delà des mers (outremer).

 

Au delà encore : les grandes narrations nationales n’offrent pas de référence pour fonder des modes d’identification culturelle pour qui construit sa sexualité.

 

Au delà toujours, des immigrés. L’espace politique à l’intérieur de chaque nation est à la fois une réalité locale et transnationale.

 

Au delà en bref : impossible de construire une communauté enracinée dans le temps homogène et vide de la modernité et du progrès.—joël jégouzo--.

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POUR DES IDENTITES HETERARCHIQUES…

26 Janvier 2010 Publié dans #IDENTITé(S)

green1André Green imaginait la différence culturelle comme l’acte d’une minorité qui se brouillait avec elle-même.
Et bien évidemment, l’acte d’une communauté qui faisait sécession et rechignait à s’articuler au grand corps collectif qui d’ordinaire presse de toute part ceux qui ne sont pas Nous, de l’être au plus tôt.
Il tentait au fond moins de découvrir l’Autre que de nous aider à nous découvrir (dénuder), loin du concept de multiculturalisme, toujours suspect de poser les unes à côtés des autres des cultures toutes faites.
Et au sein même de toute «communauté», il tentait de comprendre comment l’identité pouvait ne pas ressortir à une fermeture.

green2009Pour y parvenir, il fallait à ses yeux favoriser la réinscription des différences à l'intérieur même de toute communauté, donnée pour évidente.
Mais comment rajouter des clivages ?
Comment y injecter des différences qui la fissureraient, pour la défaire en société vagabonde ?
Comment ramener une communauté à sa vérité, et faire qu’elle ne s’affirme que sous les traits d’un projet ?
D’un devenir portant chacun au delà de lui, plutôt que de chercher à le réconcilier prématurément dans les conditions politiques d’un passé par trop verrouillé ?


Comment faire qu’une communauté ait pour identité son projet d’identité, afin d’être certain qu’elle ne s’y enfermera pas ? En d’autres termes, comment camper sur les restes et les excédents identitaires ?
«Le passage interstitiel entre deux identifications fixes ouvre la possibilité d’une hybridité culturelle qui entretiendrait la différence sans hiérarchie.» André Green
Des différences sans hiérarchie… Voilà l’expression à méditer ! Faire que notre société ne puisse être que dans le temps du va-et-vient, dans l’aller et le retour entre des désignations culturelles distinctes, voire opposées. Ce serait là le salut ?
joël jégouzo--.

L'Aventure négative, de André Green, éd. Hermann, nov. 2009, collection Psychanalyse, 25 euros, ISBN-13: 978-2705669157.
Le travail du négatif, de André Green, éd. de Minuit, oct 93, coll. Critique, 397 pages, 29 euros, ISBN-13: 978-2707314598.
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Dissidence sociale et marginalité invisible…

25 Janvier 2010 Publié dans #Politique

barel.gifDes dissidents, il y en a toujours eu.

L’idée que tout ce qui diffère dérange est une simplification naïve, affirme Yves Barel.
Il existe des marginalités compatibles avec l’ordre social en place, et des révoltes qui ne le détruisent pas et ne font que changer les hommes porteurs de cet ordre social.
La dissidence est même une nécessité sociale : tout groupe humain voulant acquérir une identité doit se confronter à son altérité – au besoin en la fabriquant.
C’est si vrai qu’à certaines époques cette dissidence a été institutionnalisée, tragiquement sous le forme d’un groupe émissaire, festivement sous celle d’un moment transgressif (les rites d’inversions carnavalesques).
Ainsi donc, la première question à se poser est celle de l’ambivalence de la dissidence sociale.


L’intégration équivoque des bobos dans nos sociétés contemporaines par exemple, traduit-elle une quelconque dissidence, ou bien n’est-elle pas plutôt un outil de la reproduction sociale ? Cette pseudo dissidence n’est-elle pas en effet l’expression d’un accord profond de la société avec elle-même ? Si bien que ce radicalisme de pacotille ne pourra apparaître que risible dans quelques décennies, sinon coupable…
Rappelez-vous : Marx disait toujours que les choses se reproduisaient deux fois : une fois comme tragédie, une seconde fois comme tragi-comédie…

Une société développant toujours une part de religion d’elle-même, il faudrait donc pouvoir distinguer tout d’abord la marginalité volontaire, voire feinte, de la marginalité d’exclusion. Mais Yves Barel proposait mieux : une réflexion sur ce qu’il nommait la marginalité invisible. A savoir : une marginalité potentielle qui se révèle dans les événements dramatiques du social : le chômage, la précarité. Une marginalité dont le caractère principal est d’être l’expression de ceux qui, au fond, acceptent l’intégration sociale, la désirent, mais ne peuvent y accéder. Une marginalité exprimant du coup deux univers sociaux et culturels distincts, au demeurant déjà pointée dans l’horizon des études sociologiques des années 1930, sous le vocable de marginalité sécante : sous l’apparence d’un continu, de la discontinuité surgit dans les vies qui y sont confrontées, organisant son « travail de sape ».

Cette marginalité invisible conduit donc à l’existence de stratégies humaines et sociales construites sur deux plans, sanctionnant une image sociale brouillée. Une identité schizophrénique en quelque sorte, faisant des victimes, mais créant aussi du pouvoir et des notables.

Le premier signe révélant cette marginalité serait le retrait social, selon Yves Barel. Se soustraire à toute responsabilité politique ou sociale, se rabattre sur la famille, le supermarché, etc. C’est Yves Barel observant par exemple que depuis les années 80, les légumes avaient tendance à l’emporter sur les fleurs dans les jardins de la banlieue parisienne… Non pas donc la marginalité d’individus qui se marginalisent, mais celle d’individus qui marginalisent un mode dominant. Non celle des minorités, mais celle de majorités marginalisant la société, et éprouvant de la sorte une société absente à elle-même. Certes, en se retirant, ces marginalités permettent à la société et à son mode dominant de mieux exercer sa domination. Là est leur équivoque : la marginalité invisible est largement indécidable. Elle est une stratégie de l’équivoque, maintenant cet équivoque comme nécessité morale et sociale du moment. Une stratégie qui impose de réfléchir en retour à la nature de cet équivoque et oblige à déplacer l’analyse sociologique de ses approches habituelles.
«Quand on se rabat sur le rapport au corps, observe Yves Barel, parce qu’on est fatigué du rapport au social», le sociologue ne peut pas ne pas réaliser que le social s’est d’un coup transporté dans le corps où l’autre semble échouer.

Le retrait serait du coup l’indice d’un problème qui, dans l’attente de sa résolution, est d’abord exorcisé : la visibilité de cette marginalité, c’est de faire comme si elle détenait la solution (le repli sur le corps), alors qu’il ne s’agit en aucun cas d’une solution mais d’un état transitoire qui a le mérite de faire sortir du bois le besoin d’un renouvellement des outils au travers desquels une société tente de se saisir. Ou pour le dire autrement : de renouveler les narrations à travers lesquelles une société, un groupe, se donnent à lire.
joël jégouzo--.


Yves Barel, économiste et sociologue grenoblois, mort en septembre 1990. Il est l’une des personnalités du monde intellectuel français les plus injustement oubliées. Rappelons qu’il fut l’un des premiers, dès les années 70, à importer en France les outils conceptuels de l’analyse systémique. Et quant à sa carrière, il n’est pas anodin de noter qu’il décrocha l’ENA avant de voir son concours cassé par une décision inique visant à lui refuser son ticket pour la Haute Administration Nationale, cela parce qu’il était communiste. Fait rarissime dans l’Histoire de l’école, qui vit par ailleurs, en d’autres temps, l’un de ses concours reporté, pour permettre à un candidat -acceptable cette fois-, de le passer, alors qu’il faisait partie de la sélection française des J.O. Deux poids deux mesures, illustrés de belle façon…


La Dissidence sociale, de yves Barel, conférence prononcée au département « Humanités et sciences sociales » de l’Ecole Polytechnique, en 1982.

Le paradoxe et le système, Essai sur le fantastique social, de Yves Barel, Presses Universitaires Grenoble, réédition octobre 2008, ISBN : 2706114789.
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