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La Dimension du sens que nous sommes
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DE L’AMOUR (PLACER SA NATURE HORS DE SOI)

10 Décembre 2009 Publié dans #Amour - Amitié

gangeDe l'Amour fut le premier livre publié dans la collection Bréviaires, dirigée par Thierry Bouchard et Max Schvendorff. Mais le texte fut tout d'abord édité par le Centre International de l'Estampe URDLA, à Villeurbanne.
Dans sa préface, plus amicale que scientifique, chaleureuse, émue même, Edgar Morin souligne d'emblée ce qui lui semble fonder la conception que Dionys Mascolo se fait de l'amour : son caractère contradictoire et son essence Tragique. Il n'hésite pas à parler à son propos de "voie négative". L'expression est excessive et semble imposée par la construction en effet "négative" du texte : écrit en réponse à une enquête inspirée par l'apologie de Benjamin Péret -Le Noyau de la comète (introduction à son Anthologie de l'amour sublime)-, les réponses s'en trouvaient à ce point orientées que Mascolo ne pouvait s'inscrire qu'en opposition pour affirmer la nécessité de la sienne.
Certes, il déploie bien un contenu "tragique" dans son propos, mais moins comme vision du monde que saisi dans la simplicité de son sens le plus commun : siège de tensions contradictoires. Tensions qui s'actualisent toutefois en une métaphysique de l'aimer où il ne s'agit ni de les surmonter, ni de les ignorer, mais de les "accueillir".
On retrouve là l'habituel schéma dialectique de la pensée marxiste, assez curieusement orienté vers une métaphysique qui en fait un très beau texte d'inspiration Lukácsienne (le jeune Lukács). C'est sur les ruines de la transcendance et leur "relèvement", parce que l'amour ne peut pas ne pas lui emprunter ses matériaux, que ce dernier parvient à prendre corps. Sans doute sommes-nous là, pour le coup, plus proche de la Vision Tragique du monde d'un Pascal, par exemple, qu'on ne l'aurait cru : c'est dans la solitude égologique que se forme le projet d'ouverture à l'autre. Il n'y aurait là rien de bien neuf toutefois, si l'on songe à la manière dont Proust en a posé les termes : parce que la question de l'amour s'est dangereusement rapprochée de la question de l'être, l'engageant tout entier dans un chemin qui ne mène nulle part ailleurs qu'au pas douteux d’une foulée impatiente, il n'est pas d'objet qui puisse répondre à mon attente. Mais Mascolo ne s'en tient pas à ce constat tragique du malentendu qui pèse sur la demande d'amour. Il dessine une échappée sous les traits de la mystique chrétienne (Thérèse d'Avila), qui repose sur la casuistique pertinente des tonalités d'aimer (amour-amitié, amour-tendresse…), dont il retient celle de la compassion (réciproque) comme la plus à même de garantir et de pérenniser le sentiment d'amour. S'ouvrir à l'autre s'inscrit ainsi dans un double mouvement, de don absolument de soi mais non absolu, dans l'accueil compassionnel du don qui m'est fait. Là où l'élan amoureux me démunit de moi, je puis fonder dans le projet d'aimer l'assurance de mon recouvrement.
"L'amour est une invraisemblance tout à fait normale", écrivait Niklas Luhmann. Mascolo parle d'utopie et nous invite à la risquer simplement, comme désir sans objet précis "qui me fait placer ma nature hors de moi", dans l'énoncé salutaire de l'aporie amoureuse.
--joël jégouzo--.

De l'Amour, par Dionys Mascolo, Préface d'Edgar Morin, Urdla éd., 1993, 65 pages, 6 euros, ASIN: B000WH3GHU
Dionys Mascolo, né en 1916, est décédé le 20 août 1997, à Paris.
Image : La femme du Gange, de Marguerite Duras, avec, sur la photo, Christian Baltauss, Gérard Depardieu, Dionys Mascolo.
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D’UNE JUNGLE (DE CALAIS) L’AUTRE : EXILER LES CAMPS D’EXIL POUR FAIRE LA DEMONSTRATION DE SA PSEUDO FORCE REPUBLICAINE…

9 Décembre 2009 Publié dans #en lisant - en relisant

Ecrit pendant la Grande Dépression, composé épisodiquement d’un camp de travail l’autre -ceux créés par l’Administration Roosevelt-, Waiting for nothing est un livre au désespoir brutal, qui s’ouvre sur une dédicace douloureuse : "Pour Jolene, qui a fermé le gaz".


Thomas M. Kromer, lui-même rejeton d’une famille littéralement tuée à la tâche, acculé à crever de faim sur les routes américaines, s’était convaincu de décrire cette époque qui fut aussi, littéralement, son seul destin.
Moins pour témoigner que pour notifier, tant il ne nourrissait aucune illusion sur l’accueil que réserveraient les gens de bien(s) à ce type d’ouvrage.
Une époque au cours de laquelle les vagabonds de la faim (les Stiffs dans le jargon de la période), parcouraient en tout sens le pays à la recherche d‘un travail qui n’existait pas.
Tuberculeux, marié à une tuberculeuse, il tenta d’écrire une second ouvrage qu’il ne parvint jamais à achever et dont il abandonna la rédaction en 1937.
Puis, reclus, invalide, il survécut trente années encore, traversant presque de bout en bout les Trente Glorieuses pour venir mourir à la fin des sixties, le 10 janvier 1969.


Tout au long des pages qu’il arrache à son néant, la préoccupation majeure que l’on voit poindre est celle de la faim. Trouver à manger, l’obsession de ses journées, comme d’autres grattent aujourd’hui la terre pour dénicher une racine comestible. Et avec les autres stiffs se saoule à l’alcool à brûler pour tenir bon l’hiver, disputant aux chiens leur pitance. Partout les enferme ce discours crapuleux qui jusqu’à nos jours a accompagné la souffrance des chômeurs : "trouvez-vous un job !"… Mais dans l’Amérique de Roosevelt, le seul job possible quand on était stiff était de s’enrôler dans un camp de travail pour casser des cailloux et terrasser les routes du prochain rêve américain. Dormir dans un sac à charbon, manger des quignons de pain rassis. Aux portes des Missions, Kromer décrit la file des loqueteux arrimés à leur bol de soupe. Parmi eux, il scrute les yeux des mères affamées, leurs poitrines creuses, et fixe dans sa mémoire les regards hallucinés des bébés accrochés aux seins taris, mordant les tétons de rage. Parfois un homme tombe de fatigue, et meurt, anticipant d’autres queues où d’autres hommes mourront bientôt. Tom fixe tout cela dans sa mémoire et sa tête explose, à détailler les stratégies de survie que les stiffs doivent jour après jour actualiser pour durer, seulement durer. Et Tom braille, beugle, invective et martèle ligne après ligne l’ultime leçon à laquelle tenir coûte que coûte si l’on ne veut pas se laisser bouffer par la phraséologie dominante : ne pas céder un pouce au discours libéral qui veut culpabiliser les pauvres de l’être et les chômeurs de vivre sans emploi. Grande leçon pour nous encore, que celle qui consiste à prendre conscience et dénoncer ces discours odieux répandus sur nos têtes pour étouffer dans l’œuf nos révoltes improbables et suffoquer les vies qui déjà se sont tues. Dans les jungles, ces camps improvisés où les Stiffs se rassemblaient -corps écrasés plutôt, enchevêtrés, tordus-, le seul cordial était en effet de pouvoir se dire encore, de pouvoir comprendre que, faute de savoir maîtriser les flux financiers, on avait fait de la maîtrise des " flux de pauvres" l’enjeu d’une communication débile, destinée à faire la démonstration de sa pseudo force républicaine.
joël jégouzo

Waiting nothing, Tom Kromer, Knof ed., 1934

Les vagabonds de la faim, de Tom Kromer, trad. De l’américain par Raoul de Sales, Points Seuil, avril 2004, isbn : 2-02-05056-2

Les vagabonds de la faim, de Tom Kromer, trad. De Raoul de Roussy de Sales, préface de Philippe Garnier, Christian Bourgois éditeur, sept. 2000, isbn 2267015641

 

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HOMMAGE A TADEUSZ KANTOR : QUE LE THEATRE NE DEVIENNE PAS LE LIEU DE SON PROPRE MUSEE.

8 Décembre 2009 Publié dans #en lisant - en relisant

Tadeusz Kantor est mort le 8 décembre 1990.
Metteur en scène (polonais), plasticien, peintre, scénographe, écrivain, Kantor inaugurait d’une génération d’artistes peu communs, engagés sur tous les fronts de l’expression artistique.
Une génération profondément "politique", refusant de dévoyer l’art en mots d’ordre nécessiteux, sans pour autant le compromettre dans des postures esthétisantes.


L’ami de toujours, Jan Kott, rendu célèbre par son Shakespeare, notre contemporain
, lui rend dans ce petit essai l’hommage qu’il mérite. Volontiers intime, l’écriture de Kott ne cesse de tourner autour de ces visions dont Kantor l’a nourrie. Jusqu’à reproduire dans sa structure même la scansion d’un Kaddish, psalmodie rituelle juive à l’adresse des morts.

Car justement, l’image la plus juste de ce théâtre, Kott la voit dans la Danse des Morts de la Renaissance : parce que la mort y efface elle-même ses traces. Ce à quoi, de répétitions en représentations, s’employait Kantor. Toujours présent sur la scène, pressant d’un claquement sec de ses doigts ses comédiens, il se faisait lui-même le Passeur de son propre spectacle. Qu’on en finisse !, semblait-il proférer, que le spectacle soit et disparaisse.
Un jour, Kott comprit à son tour le sens profond de ce geste, et il quitta la salle.
Tourbillon des corps, personnages encombrés de paquets, ballet grotesque où les objets des anciennes pièces ressurgissent et où, songeur, se dresse Kantor au beau milieu de son théâtre de revenants, comme si ce théâtre devait l’engloutir lui aussi. L’œuvre de Kantor s’énonçait comme une mémoire qui aurait ressemblé à un ahurissant cimetière. Un œuvre du XXe siècle, faite pour recouvrir la visibilité du souvenir. Comment le jouer dès lors qu’il n’est plus ? Que sa chaise reste vide, propose Kott : "Le théâtre ne doit pas devenir le lieu de son propre musée." Tout comme il ne peut renoncer à mettre en scène "le drame de l’homme débarrassé du hasard et de ses illusions", que ce théâtre de Kantor mettait si parfaitement en jeu.
joël jégouzo--.


Kaddish. Pages sur Tadeusz Kantor, Jan Kott, (Kadysz. Strony o Tadeuszu Kantorze), trad. Laurence Dyère, préface Gaëla Le Grand, éd. Le Passeur, 1er trimestre 2000, 94p., 2907913700, épuisé.

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EN EUROPE, C’EST A DIRE NULLE PART

7 Décembre 2009 Publié dans #en lisant - en relisant

Varsovie, dans les années 90. L’Europe pour destin. Mais les jours de neige, le goût âcre de la fumée du charbon rappelle Berlin et vous remet les pieds sur terre. L’ex-Est ressemble toujours à Beyrouth, avec ses blocs d’habitation immolant un ciel maussade. A six heures moins cinq, Paweł décampe de son appartement ravagé par les sbires du parrain varsovien. Il a trois jours pour lui régler sa dette. Il fonce tout d’abord chez Bolek, un nouveau riche, truand qu’on imagine en survêtement, chaînette en or massif autour du cou, gourmette d’aussi mauvais goût. Il veut lui emprunter le pognon qu’il doit, mais il va l’avoir à ses trousses. Varsovie. Une ville aux aguets, tandis que le vent ne cesse de tournoyer, de s’engouffrer entre les barres d’immeubles. Une ville pleine de cris retenus, exténuée déjà. Entre l’Allemagne et la Russie, ses tramways incessants rythmant la course éperdue de Paweł, Ulysse (celui de Joyce) des anciens mondes de l’Est nous donnant partout à voir ces invraisemblables intérieurs en formica, aux meubles rafistolés, aux tapisseries d’un autre siècle. Paweł cherche du fric dans cette ville acquise au libre marché mais n’en trouve pas. Alors il se laisse porter par des rencontres de hasard, pèlerin en son propre monde évidé, Pèlerin d’une Pologne non écrite encore, ré-écrivant superbement le Livre de la Nation Polonaise de Mickiewicz (intitulé aussi le Livre du Pèlerin Polonais), pour n’en laisser entendre que le rire de ferraille tordu des tramways varsovien, peut-être la seule continuité historique de la Pologne des années vingt à celle d’aujourd’hui. Varsovie. Le business devait sauver le monde. Des affaires, tout le monde voulait en faire. Tout un pays converti au salut libéral. Mais la réalité têtue : blocs de béton égarés dans le brouillard. «En Pologne, c’est-à-dire nulle part», riait (jaune) Alfred Jarry. Plus que jamais le grand nulle part dans ce rêve de Paweł. Marchés aux relents de chou, marchés de la misère, tout un monde enthousiaste et inquiet, trompé d’une manière certaine, par l’Europe qui ne vient pas mais s’annonce à grand frais. D’abord dans la libération d’une ahurissante violence. Ensuite dans la dénaturalisation, la déculturisation, ici de la Pologne, débarquée de toutes ses traditions dirait-on, en pleine mutation, certes, mais comateuse. Le tout écrit dans un style éblouissant, parfois virtuose – on songe aux énumérations à la Perec (tentative d’épuisement d’une place parisienne)-, parfois asphyxiant. C’est alors toute l’atmosphère du Sartre de La Nausée qui vient sourdre dans des pages ouvrant à une phénoménologie de la déroute, de la poisse, du glauque varsovien, avec pour seul horizon la campagne polonaise des années 90 et ses routes non carrossées, la boue et les chevaux de trait pour moyen de locomotion.
Une œuvre romanesque contemporaine dressant sans complaisance le portrait d’une génération abîmée, exilée. Les désenchantés. Encombrée d’une foule de personnages –trop, ressentons-nous-, intermittents d’une vie usurpée, envahissant sans vergogne le récit, proliférant pour lui faire obstacle et n’en laisser voir que le portrait d’une ville assommée. Pavane pour une Europe défunte, l’ancienne Europe martyrisée convoquée ici sans son Histoire, tout juste les restes d’un Empire dont nous ne savons plus rien. Fantôme que cette histoire ignorée désormais, fantômes de ce presque nouveau monde que ces escrocs minables et ces enfants abrutis, errant d’un ennui l’autre.
joël jégouzo--.

Neuf, de Andrzej Stasiuk, traduit du polonais par Grazyna Erhard, mars 2009, 350 pages, 25€, ISBN : 978-2-267-02026-7
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DE LA PAUVRETE A LA CONSTRUCTION DU CHANGEMENT SOCIAL : LE PROBLEME DES NARRATIONS POLITIQUES.

4 Décembre 2009 Publié dans #Politique

L’étude publiée ici, disons-le sans détour, est passionnante quant à son approche intellectuelle, mais sans grand intérêt quant à ses conclusions politiques : elle n’offre pas une vision de la société susceptible de changer la nôtre, même si elle n’est pas sans intérêt non plus de ce point de vue, en particulier dans l’évocation qu’elle offre d’une histoire contemporaine insuffisamment mise en perspective au niveau de la double faillite idéologique du libéralisme et d’un socialisme empêtré dans une mue qu’il ne parvient pas à accomplir vers une troisième voie combinant justice sociale et économie de marché.

L’ouvrage est signé par l’initiateur de ce que l’on a appelé le Linguistic turn. Professeur de théorie politique et sociale à l'Université de Cambridge, Gareth Stedman Jones, anima également la New Left Review de 1964 à 1981, tout en s’affirmant comme un chercheur de référence en Grande-Bretagne. On retient de lui le monument que fut Languages of Class: Studies in English Working Class History, 1832-1982, (Cambridge, 1983), qui contribua à renouveler l'histoire sociale britannique.
Le linguistic turn partait d’un constat simple : le vocabulaire social des acteurs historiques n’est pas le simple reflet de la réalité sociale, mais s’inscrit dans des cadres discursifs qu’il convient d’élucider. Insistant sur le caractère historique du langage de classe, Gareth Stedman Jones se mit alors en quête de re-périodiser l’histoire du XIXème siècle, en Angleterre, mettant à jour le fait que ce langage de classe avait autorisé, sans doute abusivement, les historiens à raconter toute l’histoire du XIXème siècle comme celui d’une marche en avant de la classe ouvrière. Marche en avant qui se heurtait tout de même sérieusement à la question de savoir pourquoi la classe ouvrière du pays le plus industrialisé n’avait pas connu de mouvement révolutionnaire. Pour tenter d’y répondre, Stedman Jones se mit alors à travailler  sur la situation des précaires à Londres, mettant la main sur des sources inédites qui lui permirent de dévoiler les décalages entre les perceptions de la classe moyenne -nourrie de conceptions libérales- et la réalité du marché du travail et de l’habitat qui la précarisait tragiquement. Du coup, elle fut sommée de ré-articuler de toute urgence ses discours sur la pauvreté.
La question de la pauvreté, au fond, aura structuré la partition de notre inconscient politique clivé sur le débat socialisme / libéralisme.
C’est ce clivage que Gareth Stedman Jones remet ici en cause.
Le fil conducteur de son étude privilégie les lectures d’Adam Smith (La Richesse des nations) dans l’histoire moderne.
Lectures tantôt chrétiennes promouvant une sorte de libéralisme économique mâtiné d’ethos républicain, relectures marxistes ouvrant la voie au socialisme révolutionnaire, alors qu’émergeait une lecture médiane, celle de Condorcet et de Paine, ouvrant la compréhension de l’histoire des sociétés à une troisième voie étouffée dans l’œuf autant par les tenants du libéralisme que ceux du socialisme : celle du républicanisme révolutionnaire.

C’est cette voie que Stedman Jones défriche pour nous dans cet essai et à laquelle, au fond, il aimerait que nous puisions de nouveau notre source d’inspiration. Une voie qui articulait un programme concret pour en finir avec la pauvreté, en plaçant au cœur de l’action sociale l’éducation pour tous et un système d’assurances assez sophistiqué en effet pour retenir l’attention. Condorcet imagina par exemple très tôt l’épargne retraite et l’assurance chômage.
Condorcet / Paine, l’alternative républicaine oubliée ?
D’une manière très convaincante, Stedman Jones montre comment le XVIIIème siècle fut celui de la naissance de la société commerciale. Fort lui-même de cette observation, Condorcet imagina qu’il était possible de résoudre la question sociale en la subsumant sous les promesses d’une république commerciale qui nous enrichirait tous. Pour Stedman Jones il s’agirait ainsi aujourd’hui de retrouver l’ambition des Lumières tardives pour renouer (simplement) avec un idéal républicain de plus grande égalité et une conception plus citoyenne du Bien public.
Dans ce contexte, l’éducation apparaît comme le point focal de toute politique d’éradication de la pauvreté, qui permettrait en outre de fondre le Peuple dans l’ethos républicain. Sauf qu’il n’y a plus de Peuple. Et qu’il faudrait un véritable plan Marshall de l’éducation pour parvenir à mieux instruire, à la condition en outre de repenser les fondements même de cette école laïque républicaine, aujourd’hui encore profondément inégalitaire – il n’est que de songer à la carte scolaire : quartiers bourgeois « bonnes écoles », Henri IV, Jeanson, Louis-le-Grand n’étant de ce point de vue que des écoles privées déguisées en école de la République, financées par la Nation pour le bien-être des élites bourgeoises.

Et dans ce républicanisme d’abondance partagé, la figure du pauvre, on nous le promet, ne serait plus une figure nécessaire. On veut bien le croire. Certes, la lecture marxiste de l’Histoire n’est plus suffisante. Certes toujours, et c’est peut-être l’idée la plus fondamentale de l’ouvrage, l’idéal de la Révolution industrielle anglaise est devenu un obstacle à penser notre futur. De ce point de vue, l’autoritarisme des penseurs du marché à imposer ce dernier en l'état et comme seule issue est intolérable.
Reste, dans le sillage du linguistic turn et de cette revisitation de l’Histoire, à forger de nouvelles narrations politiques (dans un nouveau vocabulaire politique) capables de penser à nouveaux frais notre Histoire et d’offrir l’espoir d’un changement possible via des moyens crédibles de le réaliser. Un vrai challenge en somme. Un chantier en fait, qu’il faut ouvrir de toute urgence.
--joël jégouzo--.

La fin de la pauvreté ? Un débat historique, de Gareth Stedman Jones, trad. V. Bourdeau, F. Jarrige et J. Vincent, préface de J. Vincent, éditions è®e, coll. Chercheurs d’ère – travaux, avril 2007, 214p., 18 euros, EAN : 978-2-915453-34-8
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POURQUOI ETES-VOUS PAUVRES ? (RESTE L’IMMENSE SOLITUDE POLITIQUE DES PAUVRES)

3 Décembre 2009 Publié dans #Politique

Alors que les Restaus du cœur ont ouvert, depuis lundi, leur 25e campagne d’hiver en s’alarmant de ne pouvoir faire face à l’augmentation spectaculaire des besoins alimentaires de la population française, et reconnaissent, de toute leur histoire, n’avoir jamais connu une augmentation aussi préoccupante du nombre de personnes démunies, à l’heure où l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus), dans son rapport publié lundi également, révèle qu’un tiers des habitants des quartiers sensibles vit sous le seuil de pauvreté, à l’heure où, dans le monde, la pauvreté gagne du terrain (depuis 1980, soixante nouveaux pays se sont appauvris), lire l’ouvrage de Vollmann, au titre si provocateur, voire si indécent, pourrait paraître vain si ce n’est déplacé.
Car allez donc, dans les cités défavorisées ou devant les soupes populaires du Père Lachaise, vous balader micro au point et questionner : pourquoi êtes-vous pauvres ?…
Tout en reconnaissant qu’au vrai, son essai n’est pas écrit pour les pauvres et qu’au demeurant il ne verrait dans la volonté de vouloir faire changer les choses que l’expression d’une vanité sans nom, ne renonçant jamais à citer le plus effrayant Thoreau tout comme les pages les plus cyniques de Céline observant que les pauvres se détestent et qu’ils en restent là, l’intérêt de l’enquête est tout de même d’avoir su révéler, bien que cette intention n’ait pas été inscrite dans son projet, la pression que nos discours sur la pauvreté imposent aux pauvres eux-mêmes. Car c’est depuis nos propres fantasmes, à nous qui, comme lui, ne souhaitons pas faire l’expérience de la pauvreté -car tout comme lui, ce serait s’obliger à connaître la peur et le désespoir-, que ce livre est construit. Et même si l’on ne partage pas son faux étonnement à remarquer que les pauvres ne sont pas désespérés et qu’ils estiment toujours leur pauvreté relative, même au plus profond de la plus profonde misère, reste que la violence de nos discours mérite d’être relevée dans toute la force de leur cruauté.
Ecartons alors le destin, écartons la responsabilité, reste une échelle d’interprétation dans laquelle Vollmann se refuse, comme bon nombre, d’entrer : celle du politique, au prétexte que les pauvres ne sont jamais dans l’explication politique, mais versent volontiers dans l’irrationalité théologique.
Cela dit, en refermant le livre, on se prend à se poser la question de savoir à quoi rime cette connaissance.
Ayant exporté et reconstruit une masse impressionnante de témoignages, d’impressions, de subjectivités, Vollmann n’est pas parvenu à valider le moindre jugement permettant de sortir du cercle tracé. Mais peut-être n’était-ce pas son objet. Tout juste est-il parvenu à poser la question de la fausse conscience, ou celle de la résignation, découvrant que l’humain peut accepter de vivre dans n'importe quelle sous-normalité.
Restent in fine les témoignages recueillis, dont certains vous explosent littéralement à la figure, comme celui de ces travailleurs de Tchernobyl qui s’exposaient à de très fortes irradiations en échange d’un salaire dérisoire. Au pas de course, cinq secondes pour jeter une pelletée de boue dans une tranchée irradiée. Cinq secondes cumulées en heures létales à la fin de la journée, et le sentiment de vies exténuées, livrées de toujours à l’horreur d’un monde sans pitié.
Reste l’immense solitude politique des pauvres, leur invisibilité morale. Que ne console pas une construction littéraire qui fait songer au Théorème de Pasolini, dans lequel Vollmann serait comme le Visiteur qui fait entrer dans la maison ce coin de réel qui va faire éclater les cadres mentaux et la vie de chacun. Sauf que là, ce sont les pauvres qui, une fois de plus, subissent l’épreuve de leur réel…
--joël jégouzo--.

Pourquoi êtes-vous pauvres ?, de William-T Vollmann, trad. Claro, Actes Sud, Collection : Lettres anglo-américaines, sept. 2008, 128p., 25 euros, EAN : 978-2742777679.
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L’IMMIGRE ET LE CAMPANILE : UNE HISTOIRE DU DISCOURS SUR L’AUTRE

2 Décembre 2009 Publié dans #IDENTITé(S)

Lorsque l’on se mêle de raconter sa vision de l’étranger, voire sa vision de soi, l’on devrait toujours prendre la précaution de relire l’ouvrage de l’universitaire palestinien Edward Saïd.
Le portrait que nous prétendons dessiner de l’Autre n’est en effet généralement qu’une plaisante caricature, sinon la triste apologie négative de sa propre image.
D’une image au demeurant nourrie souvent sans que l’on sache trop comment, ni de quoi. Si bien qu’on ne fait en réalité que parler d’un drôle de soi, aux curieux contours de peurs et de fantasmes mal digérés, de satisfactions et de doutes mal informés, voire carrément stipendiés quand il s’agit de construire cette image de soi à partir d’un ensemble plus grand (national), tout comme de l’insérer dans cet ordre douteux d’une prétendue Histoire nationale. La lecture de Saïd aide ainsi à ne pas raconter trop de sottises… Car dans son livre, l’universitaire palestinien étudie l’orientalisme comme type de discours que notre société a tenu (et tient encore) sur l’autre, autant que sur elle-même. Certes, il s’agit de ceux portant sur l’homme du Proche et du Moyen-Orient, principalement musulman et arabe. Mais la pertinence de la méthode a fini par constituer la matrice de ce genre d’étude.


Or cette histoire du discours sur l’Autre est proprement édifiante : sa différence lui fut toujours refusée.


De l’orientalisme universitaire au discours raciste ordinaire, un seul mot d’ordre : taire l’Autre.


Même "positif", son modèle aura été celui de l’homme blanc de Kipling. Etre blanc, depuis lors, n’est pas autre chose que d’entrer dans un processus d’auto-confirmation de ce très vieux modèle colonial. Au cœur de ce procès, la distinction d’un concept à partir duquel l’homme blanc prédit l’Autre, cet Autre dont il croit qu’il lui revient "naturellement" la charge de le définir, puisqu’il prétend disposer des concepts adéquats, avec ce style si caractéristique d’une rhétorique aux jugements définitifs, ornés d’éblouissantes descriptions narratives…--joël jégouzo
--.


L’orientalisme, Edward Saïd, traduit de l’américain par Catherine Malamoud, préface de Tzvetan Todorov, éd. du Seuil, coll. La couleur des idées, oct. 2005, 422p., 24 euros, EAN : 978-2020792936

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JOURNEE MONDIALE DU SIDA : UN PETIT JOUR ET PUIS S’EN VONT…

1 Décembre 2009 Publié dans #en lisant - en relisant

Les années noires : 1982-1987. Silence radio. En France, on meurt.

Christophe Martet parlait alors, à juste titre, du meurtre politique d’une génération.
Au point que l’on se demande aujourd’hui, dans un pays si volontiers commémoratif, si l’on ne devrait pas élever partout des stèles, des monuments aux morts du Sida.
Qu’est devenue notre dette de mémoire à l’égard des milliers de victimes du Sida ?
Il y eut un temps le patchwork des noms, et ce film que réalisa Christophe Martet en 93 : Nous sommes éternels.
Mais aujourd’hui, à l’heure où le Sida se voit dissimulé sous les chausses-trappes de la grippe A alors qu’il frappe toujours aussi férocement les homosexuels (et les immigrés, quels horizons, dans la France de Besson !) où en sommes-nous d’une politique de prévention qui ne nous contraigne pas de nouveau à réfléchir à une politique de la mémoire des nouveaux morts du sida ?

Avec cet ouvrage, Christophe Martet signait une sorte de mémorial aux victimes du Sida. J’allais écrire superbe ouvrage, tellement poignant. Il parlait de combattants. Il parlait d’une guerre. D’un front où l’on envoyait les hommes mourir.

Il affirmait aussi ce que la lutte d’Act up avait signifié : rien moins que l’entrée en politique de la société civile. Et  l’irruption des malades eux-mêmes dans les stratégies des pouvoirs médicaux et des politiques de santé – à l’heure des vaccinations de masse, comment ne pas tourner de nouveau la tête vers ce pan de notre histoire afin de mieux comprendre les engagements qui ne peuvent pas ne pas venir bientôt ?
Act up, dans son travail rhétorique de définition d’une identité homosexuelle, avait heurté de plein fouet un modèle qui lui faisait obstacle : le modèle républicain. Cette identité tentait de s’affranchir des habitus hérités d’une vieille tradition homophobe pour promouvoir un nouveau cadre de référence.
A l’heure du grand débat sur l’identité française, comment ne pas être tenté d’y revenir aussi ?
Toute une grammaire de lutte s’était mise en place avec, au delà de son côté spectaculaire, de forts emprunts à l’expression artistique (performances). Comme si la lutte gay était devenue «totale», dessinant les contours d’une contre-culture inédite. A l’époque, Didier Lestrade, affirmait qu’un phénomène n’était important que lorsqu’il trouvait sa représentation dans l’art… A l’heure où la culture est menacée, comment ne pas faire, là encore, ce retour ?

Mais in fine : comment vivent aujourd’hui les malades du sida ? Quelles sont leurs difficultés, comment pointer les insuffisances des politiques publiques ?
joël jégouzo--.

Les Combattants du sida, de Christophe Martet, Flammarion (6 mai 1993), 250 pages, 16 euros, EAN : 978-2080668998

A l’occasion de la journée mondiale de lutte contre le sida, Act Up-Paris appelle les dirigeants des pays riches à renforcer leur contribution financière à la lutte contre la pandémie dans les pays pauvres. Une manifestation partira de la place de la Bastille à Paris à 18h30. http://www.actupparis.org/

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L'HISTOIRE S'EST-ELLE SOUDAIN DEROBEE A NOUS, OU NOUS QUI NOUS SOMMES DEROBES A L'HISTOIRE ?

30 Novembre 2009 Publié dans #Politique

"J'ai l'histoire, là, tout entière sous mes pieds, qui se dérobe"...

Xavier Durringer avait d'abord donné pour titre à sa pièce : "Politique et Pornographie".
Comme si l'une et l'autre occupaient désormais, dès 1998, le même espace trouble.
Ainsi, avant même le tournant du siècle, le peep-show et le surf formaient-ils les grandes allégories d'une société déjà condamnée au fascisme ordinaire, où les seuls espaces de liberté allaient s'y épuiser tantôt en vain cynisme, tantôt dans la douleur du renoncement, voire les affres de la révolte. Ce qui ne revenait pas au même, certes, mais que la déploration intellectuelle allait condamner cependant bientôt à revenir au même.
Au peep-show s'attachait en outre la tâche symbolique de pointer une sorte de fin de la culture - "le théâtre est terminé", proférait son tôlier-, tandis que la figure du surfeur désignait quelque chose comme la fin de l'idéologie - "la Révolution n'a pas besoin de surfeurs". On reconnaîtra là une problématique bien rebattue. Et le propos de la pièce, son "scandale" comme on l'écrivait à l'époque, était bien mince au fond. Fort heureusement, son intérêt n'était pas là. Mais dans le fait qu'elle pointait très tôt le ressassement dans lequel nombre d'intellectuels allaient tomber, à attendre dieu sait quelle insurrection qui ne viendrait jamais, ou par la bande, et dieu sait quel introuvable Peuple qui nous aurait donner de nouveau à penser que la Démocratie pouvait relever d'une expérience collective. Or déjà Durringer suspectait ces modèles d'être bancals. Mais le secret espoir d'une Nation unanime qu'aurait surplombé un Etat farouchement en charge du Bien Commun, encombrait son théâtre pour le fermer à de nouvelles assignations.
Il y avait tout de même une première conséquence intéressante qui découlait de son parti pris : "Raconter une histoire, s'obliger à ça, coûte que coûte" (X.D.).
Les grandes oeuvres littéraires du XXème siècle étaient restées inachevées : ce n'était pas simplement parce que l'Histoire était devenue problématique, mais parce que les sujets de cette histoire étaient devenus confus. Or pour n'en pas rester au niveau du slogan, que fallait-il creuser de ce "Maintenir coûte que coûte" la possibilité de l'Histoire ? Sinon l'abîme qui en constituait désormais le fondement, et où s'était logée la voix d'un sujet exténué -la Révolution, l'Insurrection-, devenues désormais les sorties rassurantes des dîners mondains. Car c'était bien cela que ce texte nous donnait à entendre : le petit bruit des cintres que l'on remontait, un décor où précipiter l'Histoire pour n'avoir pas à la penser à nouveaux frais.
Une deuxième conséquence découlait de ce bric-à-brac idéologique : l'invention d'une scénographie de la contiguïté. Les espaces scéniques, dans cette écriture, étaient à poser les uns à côtés des autres, sur un même plan, sans cette profondeur dont l'Histoire a tant besoin pour se déployer. Quand le sujet n'a plus d'épaisseur, il lui reste la surface où étaler ses plis.
Nous sont restés depuis les mauvais plis de l'Histoire. Curieuse consolation.--joël jégouzo--.

Surfeurs, de Xavier Durringer, éd. théâtrales, mai 1998, 15 euros, EAN13 :   9782842600280
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LES STIGMATES DU PRINCE - GRAMSCI, LETTRES DE PRISON

28 Novembre 2009 Publié dans #Politique

Condamné en 1926 par un tribunal fasciste à vingt ans de prison, Gramsci mourra le 27 avril 1937, après onze ans d’enfermement.

Onze années d’un véritable assassinat.

Onze années au cours desquelles il ne cessa d’écrire. Dont deux cent lettres -peu finalement-, qui occupèrent l’espace de «liberté» cruellement octroyé par ses bourreaux. Deux cent lettres qui néanmoins reflètent le parcours d’un homme jamais vaincu, même s’il se brise et nous donne à voir sans pudeur cette déchirure qui l’emporte. Une agonie, douloureuse, une agonie au sens où l’âgon des grecs l’entendait, celui d’un combat –ici livré contre les ténèbres de l’Histoire.

Une agonie sans concession, au cours de laquelle Gramsci ne renonce jamais, attentif, observant avec cette curiosité du savant l’univers carcéral dans lequel il est plongé, mettant son esprit au service de la plus pitoyable des communautés. Homme lucide qui se sait emporté vers le pire, il s’observe dans les conditions effroyables de sa détention. Ne renonçant pas, ne renonçant jamais à cette ultime et déchirante lucidité sur lui-même. Jusqu’au bout il maintient intacte sa faculté d’analyse. Jusqu’au bout du plus tragique, cette rupture qui peu à peu libère l’être cher, Tatiana dont les hauts murs le privent. Ni l’un ni l’autre ne pourront plus s’atteindre. Il le sait. Il le comprend et nous le donne à comprendre. A peine l’imperceptible signe d’une main appuyée sur le rebord de la table pour retenir encore le souffle du présent. D’infimes jeux du regard. C’est toute la grandeur du personnage.—joël jégouzo--.

 

http://classiques.uqac.ca/classiques/gramsci_antonio/lettres_de_prison/lettres_de_prison.html

http://www.ibe.unesco.org/publications/ThinkersPdf/gramscif.pdf

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