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La Dimension du sens que nous sommes
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A L’ASSAUT DU GRAND RÊVE AMERICAIN

28 Décembre 2009 Publié dans #en lisant - en relisant

aventuriers.jpgLes premières expéditions anglaises vers l'Amértique débutèrent en 1536 et se soldèrent par des échecs désastreux.

Très vite, le Nouveau Monde fut donc renvoyé à son étrangeté.

Il faudra attendre 1585 pour qu’un homme, Walter Ralegh reprenne à son compte le projet.

C’est sous son égide que l’Amérique prendra dans notre imaginaire un tour nouveau : celui du nouvel Eden, et que les indiens deviendront de «bons sauvages». Mais il faudra attendre le Mayflower (1620) pour que démarre vraiment notre histoire de l’Amérique, et non la leur.
Le récit qu’en construit Giles Milton s’avère plus efficace qu’un simple roman, même si l’élaboration romanesque n’est pas absente de sa perspective. Sans doute parce que, construit sur le modèle du récit, il intègre de larges aspects documentaires qui nous donnent à «juger», dans cette distanciation critique, l’aventure rapportée. D’une certaine manière, son récit se fait ainsi le témoin des aléas, de la misère et de l’ambition d’hommes portés par un grand rêve et de rudes nécessités. Et comme tout témoignage, ce dont il rend d’abord compte c’est d’une distance, c’est de tout ce qui, désormais, nous sépare de leur histoire. Déplaçant sans cesse la perspective, il nous permet alors autant de ressentir que de connaître les conditions de cette entreprise proprement héroïque. Héroïque, oui, car il fallut du temps avant que l’Amérique ne devienne une préoccupation anglaise. La poignée d’hommes qui se lança tout d’abord vers ses côtes le fit donc dans l’indifférence générale et paya cher sa solitude.
joël jégouzo-
-.
 
Les aventuriers de la Reine, à l’assaut d’un Nouveau Monde de Giles Milton, traduit de l’anglais par Anne-Marie Hussein, éd. Noir sur Blanc, janv. 2002, 384p., ISBN : 2882501099

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LA TERRE, POEME DE J. KUREK, 1929

27 Décembre 2009 Publié dans #poésie

formistes.jpgD’un manteau d’acier

Des pas battent les matinées

Des pavés en cuirasse verte.

Nous ne voulons pas des roses

Ni les carrés des villes balancés par la mer.


Les draps frais comme un douloureux signe d’interrogation

Je m’épingle à toi

Le plus près de l’océan.

Tu te réveilles blanche

Défaillante martelée par les clous des talons

Par la nuit délaissée.


L’hier est mort l’aujourd’hui se réveillera

D’une main

Le dérouillé du ciel

 


Publié dans la revue L’Art Contemporain Kilomètre O, cote BNF FN14608.

Rédaction : 21, rue Valette, Paris 5eme. Imprimé en avril 1929 sur les Presses de l’Imprimerie de la Société Nouvelle d’Editions Franco-Slave, Paris, 32 rue de Ménilmontant, Paris XXème. Prix : 10 Frcs.

image : A. Meczyslaw Szczuka, Poland, 1925

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IDENTITES DE CONSOLATION…

26 Décembre 2009 Publié dans #IDENTITé(S)

multicultu.gifDans la préface à l’édition poche, chez Flammarion, le livre de Jean-Loup Amselle paraît plus incisif que dans sa première parution, de 1996.

C’est que l’enjeu lui était apparu par la suite de taille, dans le contexte qui se faisait jour en France, d’émiettement des groupes sociaux : de nouveaux champs d’identification s’étaient dès lors ouverts aux individus, en particulier ceux de l’appartenance communautaire. Identités nouvellement revendiquées, exacerbées par l’encouragement reçu de l’Etat français lui-même, se félicitant presque un temps de voir émerger une société civile communautariste, sans pour autant se donner les moyens de repenser les termes de son mandat dans ce nouveau cadre et juste avant de faire spectaculairement marche arrière en criant désormais «au feu» -qu’il avait lui-même allumé.

De fait, ce nouvel Etat, que l’auteur nomme Etat libéral communautaire, impliquait l’instauration d’un nouveau contrat social, que nul, dans les hautes sphères du Pouvoir, ne s’était risqué à thématiser. L’Etat, au discours si volontiers démagogique, s’était contenté d'irriter les discours identitaires tout en leur déniant toute représentation officielle – on imagine volontiers pourquoi : avant cet épisode, seul Vichy avait imaginé pareilles représentations… Or le surgissement de ces identités de «consolation» a vu, depuis les années 80, les porte-paroles de ces communautés s’installer à la place laissée vacante par l’Etat… Qui aujourd’hui ne propose pour seul cadre de réflexion que celui que l’on sait, façonné par la sottise et le calcul électoraliste…

En décrivant les fondements paradoxaux de la logique républicaine contemporaine, l’ouvrage d’Amselle nous invite à repenser sérieusement nos catégories politiques et décrit, presque par la bande, les enjeux intellectuels qui vont s’offrir à nous désormais, comme celui de devoir penser le culturel autrement que sur le modèle du biologique.joël jégouzo--.

 

Vers un multiculturalisme français, L’empire des coutumes de Jean-Loup Amselle, Champs Flammarion, janvier 2001, 184p., ISBN : 2080814761

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CORPUS CHRISTI : L'INCARNATION FACE AU LOGOS GREC

25 Décembre 2009 Publié dans #en lisant - en relisant

corpus.gifThomas, pétri de doute et de culpabilité, part à la recherche du corps du Christ. Voyage initiatique, dans l’égarement de sa propre chair, conduit sur le mode de l’enquête romanesque.

Au lendemain de la crucifixion, les gardes, sous le choc, découvrent le vol du corps du Christ. Ils capturent une femme qui s’était glissée dans le tombeau. Tirza est torturée : on la soupçonne d’avoir des complices. Pendant ce temps, le récit de la résurrection du Christ se répand. Thomas ne peut y croire. Il reste frappé par le spectacle d’un Christ balbutiant sur la Croix des mots impuissants. Mais il veut s’assurer de la mort du Sauveur, toucher son corps. Poursuivant son enquête, son chemin croise celui du bourreau. Tirza est entre ses mains. Il est, tout comme Thomas, à la recherche de la vérité, qu’il scrute lui aussi dans le corps des suppliciés. Au fond, tous deux parlent la même langue : celle du logos. Mais quelle direction suivre dans la chair morte pour découvrir la lumière ? Thomas veut toucher, observer, vérifier des marques. Mais il découvrira qu’on ne peut accéder à Christ qu’en passant par Christ (la foi), non en le contournant par les stigmates incrustés dans son corps. Le toucher serait ainsi passer derrière sa trace et désavouer cet instant où, ressuscitant, il nous sauve de la mort.

Patrick Roth ose dans ce roman des images éblouissantes, comme celle de Tirza veillant le Christ, réchauffant son cadavre de son corps puis s’endormant, tandis qu’IL ressuscite de la foi de cette étreinte quasi amoureuse.—joël jégouzo--.

 

Corpus Christi, Patrick Roth, traduit de l’allemand par Philippe Giraudon, éd. Flammarion, 172p., mars 2000, 19 euros,  ISBN : 2080674382.

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DU CONTE, LE JOUR DE NOËL : Le capitaine Patch, de Theodore Francis Powys

24 Décembre 2009 Publié dans #en lisant - en relisant

patch.jpgDécidément, la famille Powys recélait bien des talents. On connaissait John Cowper, l’auteur des Enchantements, voici Theodore, plus secret mais pas moins brillant. Désertant les milieux littéraires, menant une vie recluse dans un presbytère de l’intrigant XIXe siècle anglais, Theodore aura passé sa vie à camper les gens rudes qui évoluaient autour de lui. Fasciné par leur étrangeté, il s’est appliqué à observer leurs manies et ces phobies par lesquelles un être donne du sens à sa vie. Chacun ne fait en effet jamais qu’obéir à sa marotte et répète inlassablement la même idée fixe autour de laquelle sa vie aura tournée. Ainsi du Capitaine Patch, nouvelle qui donne son titre au recueil. Ouvrier tailleur, il ne rêve que d’être officier de marine à la retraite, arpentant la jetée avant de rentrer se détendre dans son intérieur cossu. La mer ? Il déteste. Dans un uniforme usurpé, il se lie à une femme de ménage travestie en duchesse. L’un et l’autre se mentent. Qu’import La farce de leur vie se poursuit dans la ténacité de cette fiction qu’ils s’inventent. Ailleurs, c’est un fermier qui s’entiche d’un gong. Fossoyeur amoureux du silence, il a refusé le mariage qui conduit toujours à la parole… Le conte est un art difficile dans lequel peu d’écrivains excellent. Sa technique est subtile, faite tout à la fois du précis et de l’indécis – l’ouvert plutôt. L’intrigue doit y multiplier les rebondissements tout en préservant sa cohérence malgré un tel chaos. Du naturel à l’allégorie, pas facile de gérer tous les registres d’écriture que le conte impose. Theodore Powys y triomphe en grand maître.joël jégouzo--.

 

Le capitaine Patch, de Theodore Francis Powys, traduit de l’anglais par Henri Fluchère, Gallimard, l’Imaginaire, déc. 2001, 244p., ISBN : 2070764036

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Dimanche - poème de Tadeusz Peiper, 1929.

20 Décembre 2009 Publié dans #poésie

A-tadeuszpeiper.jpgSur chaque feuille de ce dimanche étroit

Pèse un sédiment d’argent.


Oraison des passants calibrés de sourires

Puisque le nombre deux

Est aujourd’hui le plus petit parmi les gens.


(Les bas des femmes)

Cet hymne de soie au-dessus de la cruauté du sucre

Dans l’aile d’une manche qui passe

La rue pourrait me survivre.



Publié dans la revue L’Art Contemporain Kilomètre O, cote BNF FN14608.

Rédaction : 21, rue Valette, Paris 5eme. Imprimé en avril 1929 sur les Presses de l’Imprimerie de la Société Nouvelle d’Editions Franco-Slave, Paris, 32 rue de Ménilmontant, Paris XXème. Prix : 10 Frcs.

 

Ont participé au N°1 : Arnauld, Bereta, Brucz, Chirico, Chodasiewicz, TYTUS CZYŻEWSKI, Dermée, Desnos, Gain, Stefan George, MIKOŁAJ GRABOWSKI, VYTAUTAS KAIRIUKSTIS, Kurek, F. Léger, Masson, Marcoussis, Mondrian, Ozenfant, Peiper, Picasso, JULIAN PRZYBOŚ, Riemer, Seughor, HENRYK STAŻEWSKI, Tysliava, Tristan Tzara, ADAM WAŻYK, Lech Wolski, Zamoyski.

 

Tadeusz Peiper (1891-1969), poète polonais, critique et théoricien de la littérature. Membre de l’avant-garde polonaise des années 20/30. Fonde en 1921 Zwrotnica, revue littéraire de l’avant-garde dite Awangarda Krakowska (de Cracovie), en compagnie de Julian Przyboś, Jan Brzękowski et Jalu Kurek.


L’Art Contemporain, revue accueillant nombre d’entre eux, fut l’une des rares revues publiées en son temps à Paris et Varsovie, en français et en polonais. C'est l'une des rares revues dans lesquelles on pouvait lire des textes de Picasso.

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L'ENFER DE NE PLUS SAVOIR AIMER

19 Décembre 2009 Publié dans #Amour - Amitié

odeur-sang - copieEcrit en 1979, après un infarctus, Parise avait tout d’abord rangé son roman dans un tiroir. Il le ressortit en 1986, pour une relecture qu’il n’acheva pas, deux mois avant de mourir.

Le roman naît d’un rêve originaire : une fellation pratiquée par Silvia, la femme du narrateur, sur un jeune voyou romain. La scène hantera désormais le texte, tandis qu’une odeur âcre, ferrugineuse, envahit peu à peu la narration : l’odeur du sang. Odeur de lymphe, de sécrétions, d’eau et de poisson talé.

Silvia a la cinquantaine. Lui est plus âgé. Le couple vieillissant croyait vivre dans une symbiose parfaite. Peu à peu, un amour chaste s’était installé entre eux. Lui, devinait sa nature animale vaincue par les scrupules de la raison. Elle, se réfugiait dans le rite érotique de la fellation, symbole du dévouement maternel aux yeux de l’auteur, et du besoin de nourriture. Dans ce délitement charnel, organique, du couple, ne subsistaient que des étreintes impuissantes, désespérées. Pas même la consolation des amants plus jeunes, tandis que le lien platonique qui les liait, trouve son expression la plus cruelle dans leur sommeil d’enfants, endormis chastement l’un dans les bras de l’autre. Psychanalyste, il ne cesse d’interroger la vérité de son rêve. De sonder son récit dans une sorte de "narcose de la volonté et de l’intelligence". Puissance du Phallus contre puissance de l’Esprit. Le récit s’épuise lui-même dans cette pantomime. Une vraie tragédie, où la recherche de la vérité se transforme en volonté de mort.—joël jégouzo--.

L’odeur du sang, Goffredo Parise, traduit de l’italien par Philippe Di Meo, préface de Cesare Garboli, coll. Les grandes traductions, Albin Michel, 280p, mai 2000, 19 euros, isbn : 2226115900

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MILAN dans les années soixante, la mer, grande consolatrice des amours abîmées.

18 Décembre 2009 Publié dans #Amour - Amitié

amants-mer---copie.jpgBanlieue de Milan, dans les années soixante. Des tours en construction entre des chemins de charretiers. La boue, l’énorme lassitude partout. Deux gosses veulent voir la mer. Ils ne verront qu’une immense flaque au milieu de leur cité. Les années passent, ils ont grandi dans ce décor sordide, au sein duquel les filles perdent leur virginité dans des caves crasseuses. Un jour, Duilio et Simona finissent par préparer un mauvais coup. Un casse minable : piquer la recette du garage d’à côté. Alors tout bascule : le garagiste tire et tue Simona. Duilio s’enfuit au volant d’une voiture volée. Le même soir, Edoarda quitte Milan. Edoarda, une femme quelconque à qui l’on ne parle plus que par déférence, femme démonétisée en qui personne ne voit la femme qu’elle est toujours. Pourquoi ne pas aller à Rimini ? Voir la mer. Pendant que Duilio roule, le cadavre de Simona repose dans le coffre. Il la conduit à la mer lui aussi, grande consolatrice des années soixante. Sur la plage, Duilio tient la main imaginaire de Simona. Il lui raconte les vagues, les foules allongées sur le sable. Mais on lui vole l’alfa dans laquelle se trouve le cadavre de la jeune fille. La voiture finit en rase campagne, où des motards de la police la découvrent. Edoarda songe de son côté qu’elle aimerait tomber amoureuse. Elle croit l’être d’Ernesto. Au volant de sa voiture, elle tombe sur Duilio, défait sous un soleil accablant. Il délire, lui raconte tout. Elle lui porte secours, le cache chez Ernesto. La boucle se referme. L’événement est trop grand pour les deux protagonistes de ces rêves ratés et appelle soit à plus de compassion et de lucidité entre les êtres, soit au mensonge.
Roman d’une lucidité bienveillante, Ernesto s’engagera dans son amour pour Edoarda et Duilio s’en ira reprendre le chemin accompli jusqu’à la mer, avant de se livrer à la police.
Dans ce texte poignant où souffle une vraie empathie, la violence sourd d’une grande tristesse, celle, par-delà le naufrage que l’on sent poindre, d’une humanité lasse de sa condition. Dans cette écriture sensible aux détails de la rue, de la vie, des êtres, c’est aussi un autre visage de l’Italie que nous offre Scerbanenco : celle d’un peuple méthodique, froid, rationnel, acculé à des gestes de désespérés, qui ne peut trouver de rédemption que dans cette fraternité qui s’effrite pourtant et promet de disparaître bientôt entièrement.
joël jégouzo--

Giorgio Scerbanenco, les amants du bord de mer, traduit de l’italien par Laurent Lombard, Rivages / noir, mars 2005, 170p., 7 euros, isbn : 274361398X
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APOLOGIE DE LA SENSUALITE AMOUREUSE : LE CANTIQUE DES CANTIQUES…

17 Décembre 2009 Publié dans #Amour - Amitié

Cantique.jpgPessah, la Pâques juive, la fête la plus importante du monde des Hébreux, tout au long de laquelle l’on ne cesse de réciter le Cantique des cantiques, le plus beau, le plus sensuel de tous les textes de la littérature sacrée.
"Tes yeux ressemblent à des colombes, tes cheveux aux troupeaux de chèvres qui dévalent au flanc des collines, tes lèvres au ruban d’écarlate..."
Pessah ou le mariage mystique du Peuple juif avec son Dieu.
Mais au moment de sceller cette union, c’est en l’homme que l’Alliance doit trouver sa raison d’être. En l’homme, dans la violence et la fragilité d’une émotion qui s’énonce exactement sur le même mode que le désir amoureux.
Les poches bourrées de noisettes, le sang affluant à ses joues, Shimek, le héros de ce récit, traverse Pessah dans l’exaltation du désir violent qui peu à peu l’envahit. Raconte Shimek, raconte encore, se surprend-on à espérer à la dernière page du livre. Raconte Buzie, ta belle Sulamite, le temps des vignes du Roi Salomon.Raconte l'étrangeté d’aimer, l'énormité du désir d’aimer, par-delà les promesses et les paroles de mort.
Dans une langue parfaite qui transcende, sans jamais la gommer, la simplicité de nos gestes, Sholem Aleichem trouve à inscrire de la plus magnifique des façons ce qui constitue la matrice même de l’émotion de l’autre, de soi, du monde - dans la tradition juive, certes, mais de beaucoup une leçon universelle. Le texte tourne, virevolte et nous enivre à se reprendre sans épuiser jamais l’éblouissante cantilène. L’un des plus beaux poèmes d’amour, l’une des plus belles exégèses du Cantique des cantiques !
joël jégouzo--.

Buzie ou Le Cantique des cantiques, Sholem Aleichem, traduit par Jacques Tournier d’après la version anglaise de Curt Leviant, Calmann-Lévy, janvier 2000, 120p, épuisé.
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AIMER, LA CHAIR AU RISQUE DE L’ESPRIT.

16 Décembre 2009 Publié dans #Amour - Amitié

partageSur un paquebot, quatre personnes font route vers la Chine : trois hommes et une femme. Mesa, passablement tourmenté, ne peut cacher l’irrésistible passion qui le porte vers Ysé, une femme mariée que son couple ennuie et qui, tour à tour, sera l’amante des trois.

Là où L’Echange donnait à voir la dispersion du Moi en quatre figures symétriques, Le Partage introduit une asymétrie fondatrice : le moi s’égare à chercher dans l’amour une réponse à sa solitude égologique, mais il ne peut faire autrement : son site est là, désormais. Sur fonds de révolte (des Boxers) et de massacre, l’incomplétude où nous nous rencontrons ne peut offrir à nos passions qu’un périmètre clivé – c’est du moins la leçon provisoire de Claudel.

Mesa s’éprend d’Ysé, à qui il confie que Dieu n’a pas voulu de sa vocation. Dès lors, que le péché s’ajoute à son rabaissement lui paraît presque une consolation. Largement autobiographique, ce texte qui retentit tout entier de la fièvre du jeune Claudel enlevant lui-même une femme mariée (Rosalie Vetch), se déplace ainsi sans cesse entre le banal et le sublime qui bornent son horizon.

L’adultère qu’il met en scène est ce moment où, comme il le dit lui-même, "la chair désire contre l'Esprit". Désir qu’il renverse tout d’abord, plaidant jusqu’à la folie de la raison l’Esprit pressé de descendre dans cette chair au plus vite, pour s’y accomplir pleinement. Mais Ysé tergiverse et Mesa se retire, blessé, s’adressant de nouveau à Dieu, sarcastique et misérable, portant à bout de bras son aventure comme un sacrifice qu’il offre à ce Dieu grimaçant qui n’a pas su anticiper la folie où l’Incarnation de l’Esprit dans la chair allait précipiter les hommes.

Mais voici que les protagonistes de cette comédie se métamorphosent, d’entrer si profondément dans le vif de leur incarnation, de pousser si loin dans la chair, réalisant soudain leur être profond de cette traversée que seule la passion permet, et qui conduit l’âme à son vrai terme.

Rien n’est simple pourtant, et moins encore l’écriture de ce drame : ce Mesa que griffonne Claudel, en charge de son pitoyable Moi, il lui fait dès lors détourner son regard d’Ysé vers un désir qu’il voudrait plus absolu –débarrassé de toute chair. Comme s’il s’agissait de se rendre, lui, Claudel, ou plutôt de célébrer quelque réconciliation impatiente : sa fausse libération des contingences de l’amour charnel, au terme de laquelle l’Esprit pourrait alors s’affirmer "vainqueur, dans la transfiguration de Midi". Oubliant Ysé, il combine sur les planches une transe pour sa dernière apparition, la fait errer, elle à qui il avait tant promis et à qui il finit par tout refuser, pour qu’elle disparaisse dans l’aube qu’il espère. Sous la dépouille des mots il n’y a plus Ysé mais Claudel déchirant Ysé de ses propres mains, en prétendant l’accomplir dans une bien étrange assomption qui n’est autre que celle de l’écriture poétique, et dont nous savons aujourd’hui que l’auteur ne s’est jamais remis. Après cela, il se verra contraint de répéter encore et encore l’infini questionnement où chacun tombe quand il s’agit d’aimer aussi brutalement : Pourquoi cette femme ? Pourquoi la femme tout d'un coup sur le bateau ?

Alors oublions Claudel, oublions cet ordre imaginaire qu’il invente pour y ranger chaque chose à sa prétendue place et faire place nette à l’ordre sacré qu’il tient pour seul vrai – sans jamais parvenir à s’en assurer.

Rosalie Vetch, la femme qu'il aime, avec laquelle il a vécu, mais dont il a dû se séparer sans cesser de vouloir la rejoindre et qui s’en est allée, elle, vers d’autres bras moins encombrants, Claudel n’a pu la transfigurer comme il l’a cru d’Ysé. Qu’est-ce qui s’est refusé à lui ? Claudel n’y revient pas, s’égare encore : bientôt il poursuit une autre femme, qui se dérobe à son tour. Alors il s’arrête, écrit Le Partage de Midi. Comme un fou il empile les versions. C’est qu’il cherche une issue, qu’il croit parfois trouver dans l’expiation mystique. Une expiation effrayante : de cet effondrement personnel, le cosmos lui-même doit pâtir ! Enfin il croit pouvoir affronter les silences qui se sont accumulés : l’abîme, d’où rien n’est dépliable. Il rédige encore, finit par remplir la réalité vécu de l’écriture qui prend sens et ordonne, seule, le chaos qu’il croit avoir traversé enfin. Claudel se fait poète, pour n’avoir pas à supporter la chair et ses clameurs pressentes. Une clôture, pour ne plus devoir affronter l’épreuve de la chair, l’ouvert de l’ouvert, cette jonque immense et bouffonne, ronde des infimes absolus où l’abîme pourtant se dissout.—joël jégouzo--.


Le Partage de midi , version de 1906 suivie de deux versions primitives inédites et de lettres également inédites à Ysé, de Paul Claudel, éd. Gallimard, Folio Théâtre n°17, septembre 1994, 320p., ISBN 2070388859

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